16/02/2010

Maupassant et Freud

 

 

Par Antonin Moeri



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À l’heure où les oeuvres de Freud entrent dans le domaine public et où vont foisonner de nouvelles traduction de “Malaise dans la culture”, de “L’interprétation du rêve” etc., je relis “Magnétisme” de Maupassant, nouvelle parue dans un journal le 5 avril 1882. Le nom du Docteur Charcot y apparaît (Guy de Maupassant assistait régulièrement à ses présentations de malades hystériques à La Salpêtrière).
Quelques messieurs se réunissent dans un appartement parisien pour boire, manger, fumer le cigare et parler de superstitions. Un grand coureur de filles réaffirme énergiquement son incrédulité. Le vigoureux garçon semble très sûr de lui. Pour le prouver, il raconte une première histoire, celle d’un gamin qui voit en rêve son père se noyer dans l’océan, près de Terre-Neuve. Un mois plus tard, on apprend la mort du pêcheur. Conclusion: les habitants d’Étretat voient dans cet accident un effet du magnétisme. Le coureur de jupons n’y voit, lui, qu’une coïncidence.
C’est en racontant la seconde histoire que notre Don Juan de service va trébucher, si j’ose dire. Il parle d’une femme terne, insignifiante qui, un soir, apparaît devant lui alors que, “la plume en l’air”, il cherche ses mots pour écrire une lettre à un ami. Il a le sentiment de toucher cette femme à qui il trouve tout à coup mille et une qualités, de l’étreindre dans un spasme fougueux, de la posséder avec une intensité telle que l’odeur de sa peau lui reste au cerveau et le cercle de son étreinte autour des reins.
Le lendemain, un désir véhément envahira notre héros “des pieds aux cheveux”. Ses sens seront à tel point déréglés qu’il ira se jeter voracement sur la femme du rêve pour calmer sa fureur. Quand les convives lui demandent quelle conclusion il tire de cette aventure, le conteur, cette fois, hésite. Il a perdu l’assurance dont il se targuait en début de soirée. Et le lecteur actuel se dit que, à une époque où l’existence de l’inconscient n’était pas encore inscrite dans le paysage mental des gens, où les mots castration, lapsus, pulsion, refoulement, borderline, acte manqué, fantasme, libido, transfert, surmoi ne faisaient pas partie du vocabulaire courant, Maupassant fut attiré par le jeu complexe des instincts, le travail des forces obscures, les couches inférieures du moi, l’impénétrable arrière-plan de l’existence. Il a pressenti l’importance de la psyché humaine que Freud explorera systématiquement quelques décennies plus tard. Il est évident que cette intuition, on la retrouve chez d’autres écrivains du XIXe siècle, en Russie, en Norvège, aux États-Unis par exemple.

09/02/2010

Génie comique

Par Monsieur Antonin

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“Normance” s’étant très mal vendu, Gallimard demanda à Céline de rompre le silence, de jouer le jeu, de faire reconnaître son génie en expliquant sa démarche par écrit. Ce que fera un Céline jubileur, au sommet de sa forme, dans un de ses textes les plus hilarants. C’est le cri de joie du sarcasme. Il y met en scène un auteur en quête d’un interviouweur. Comme l’État-Major de Gaston est overbooké, il se rabat sur un quidam sournois méfiant qui lui donne rendez-vous dans un square. On dirait du Beckett.
Le prof chargé de poser des questions est mutique. Or l’agrégé à lunettes a un manuce en lecture chez Gallimard, un petit Goncourt qui marine, un ”pensum proustique ou antiraciste”. Le lui rappeler va le stimuler. Cette fois, on ne parlera pas de politique, on ne parlera que d’art, c’est-à-dire de style. L’auteur, pressé par son éditeur de rompre le silence, se présente comme l’inventeur d’un petit truc: capter les ondes émotives à travers le souvenir du langage parlé.
Il trouve son interviouweur tellement mou qu’il le traite de tous les noms. En vérité, ce n’est pas un agrégé, c’est un colonel que Paulhan lui a envoyé. Bientôt, le Colonel Réséda ne mâchera plus ses mots: ”Vous êtes qu’un vieillard scléreux, rabâcheur, aigri, prétentieux, fini! Le pire Tartuffe des Lettres françaises!” Il devient nerveux, il a le sentiment d’être surveillé. Il veut s’en aller. L’autre le retient, lui dit sa haine des bourgeois jouisseurs qui ne font jamais leur vaisselle. Le colonel se tortille, se trifouille la braguette. Il est un peu prostatique. L’urine lui dégouline des cuisses. Les passants se posent des questions.
L’auteur convoque alors la célèbre image du métro émotif pour expliquer comment il travaille. C’est dans le gouffre sale et puant du métro, “le grand avaloir des fatigués”, qu’il embarque tout son monde, pour foncer directement au but, en plein système nerveux, grâce à ses rails profilés. Réséda patauge dans sa pisse. “Les rails qu’ont l’air droit le sont pas du tout. Ils ne sont droits que dans l’émotion”.
Pour mieux définir son style, l’auteur convoque une seconde image, celle du bâton qu’il faut courber ou casser avant de le plonger dans l’eau pour qu’il paraisse droit. Le colonel se met à délirer. “C’est un assassin. Il a dévissé tous les rails. Au secours!” L’auteur appelle un taxi pour conduire le colonel chez Gaston. On achète des roses pour les offrir au célèbre éditeur. Les flics surveillent le manège de nos deux énergumènes. Dans un bar, Réséda avale d’un trait le kirsch d’un client, un blanc gommé, un grand cognac. Ça tangue dur. L’auteur préfère rentrer chez lui pour fignoler l’interviouwe. Il ne fait pas confiance à ce charogne interviouweur, à ce cabotin biaiseux, à “ce sale ourdisseur faux cochon”.
Ce qui frappe à la lecture des “Entretiens avec le Professeur Y”, c’est le choix que fit Céline. Pour emporter l’adhésion du lecteur, il aurait pu opter pour le registre sérieux grave byzantin, couper en quatre les plus ténus cheveux. Pas du tout. Il choisit la dérision, la farce, le théâtre, le cirque. J’ai dit qu’on se croyait dans un roman ou une pièce de Beckett. J’aurais pu ajouter: dans un film de Buster Keaton. Le puissant génie comique de Céline explique en partie l’intense plaisir qu’on ressent en lisant ce texte.

20/01/2010

Epines dans ma chair

Par Tomoto

 

 

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Les moments d’égarement m’ont toujours fasciné. Ainsi ai-je connu deux femmes dans ma vie qui, sous mes yeux, ont flirté avec l’abîme. La première était une actrice qui, se sentant pousser des ailes, voulut se jeter d’un septième étage dans un vide qui l’aspirait. Il lui arrivait régulièrement de faire l’amour avec des SDF qu’elle prenait pour le Christ. La seconde entrait dans les tea-rooms chic avec un gros transistor au volume poussé à fond. La patronne de l’établissement devait appeler les flics pour mettre un terme à ce charivari. Toutes deux auraient pu, pensai-je, raconter ce que la narratrice de Linda Lê raconte dans “Voix”.
Hospitalisée dans un centre de crise, celle-ci est assaillie par des voix qui “plantent leurs épines dans ma chair”. Les fragments de phrases, rapportées directement ou indirectement sans marques de ponctuation, composent avec les bribes de discours de la narratrice une partition vertigineuse. Une femme coiffée d’un chapeau évoque le petit foetus qui a disparu dans le trou de sa baignoire et qui voyage à présent dans les tuyaux. Parle-t-elle de son enfant ou de celui d’une “malade” qu’on appelle la philosophe?
La narratrice se sent poursuivie par les chiens et les envoyés de l’Organisation qui veulent sa mort. Elle tue son père une seconde fois en brûlant ses lettres. Elle enfonce la lame d’un couteau dans son bras. Les chiens de l’enfer veillent le père allongé sur une table de dissection. Des têtes coupées roulent sur le pavé. De grands lézards, dressés sur leurs pattes de derrière, passent sous sa fenêtre. Dans le métro, ces lézards font semblant de lire le journal. La narratrice lit Rimbaud sur un banc public. Dans une église, elle entend, au lieu de l’orgue, les hurlements des chiens à trois têtes.
Les deux femmes que j’ai connues n’ont pas raconté par écrit leurs moments d’égarement. Pour chasser les grands lézards qui ont tenté de l’entraîner dans un nid de flammes, Linda Lê a composé, dans une langue dépouillée à l’extrême, débarrassée de tout ornement et de tout sentimentalisme, un texte concis d’une troublante beauté. “L’air de l’enfer ne souffre pas les hymnes”, disait Rimbaud. Ou bien “Je ne suis plus au monde”. En commençant son récit, Linda Lê écrit “Je ne sais pas où je suis”. C’est en effet à “Une Saison en enfer” que je songeais en lisant “Voix”.


Linda Lê: Voix, Edition Bourgois, 1998

17/01/2010

Pour Péguy

Par Pierre Béguin

Et quant à la péguy.jpgpoésie, j’ai trois sensibilités particulières qui l’emportent en fin de compte sur toutes les autres: Aragon, Reverdy et Péguy. Les deux premières sont avouables, la troisième plus difficilement. Nul écrivain ne traîne le poids des clichés davantage que Péguy, victime des étiquettes nationaliste et catholique conservateur que lui a confectionnées à titre posthume le régime de Vichy. Peu lu mais beaucoup critiqué par ceux-là même qui ne l’ont pas lu, il est peut-être le poète le plus défiguré par les a priori.

Rien d’incompatible au fond entre catholicisme et socialisme. Emile Verhaeren était de cette veine. Charles Péguy aussi. Tout d’abord socialiste humaniste, c’est-à-dire pacifiste et internationaliste, dreyfusard, disciple de Jaurès et plutôt anticlérical, il évolue vers le nationalisme sous le double effet d’un caractère entier et de la menace allemande: «Une capitulation – affirme-t-il – est essentiellement une opération par laquelle on se met à expliquer au lieu d’agir». Plutôt la mort que la soumission. De fait, la première guerre mondiale sitôt commencée, Péguy, toujours pratiquement inconnu, arrive à peine sur le front qu’une balle lui transperce le sien. Un signe qui ne trompe pas. Péguy est l’exacte image de son style: loin des modes et des compromissions, il appartient aux tempéraments qui vont au bout de leur engagement, sans tricherie, sans concession, avec la détermination, le courage, la candeur, l’obsédant ressassement, l’infatigable rumination de ceux qui s’exposent et ne calculent jamais. Un approfondissement intérieur le ramène à la foi. Le voilà, sans contradiction, socialiste chrétien et nationaliste pacifiste. Le très beau Mystère de la charité Jeanne d’Arc unit les deux inspirations. Foi, espérance, charité sont au cœur de son œuvre comme de son christianisme qui prend sa source dans le mystère de l’Incarnation et qui préfère aux spéculations sur la transcendance l’enracinement dans le charnel, à l’arrogance de l’intellect l’humilité du spirituel. Que n’a-t-on pas dit sur son style! Répétitions, piétinements, lourdeurs, litanies perpétuelles qui tournent en rond et tracent leur sillon comme un paysan laborieux accroché à sa terre. Je dirais plutôt comme l’incessant flux et reflux des vagues sur le sable dont le souffle, imitant l’idée fixe et l’obstination, finit par dégager des vertus fascinantes. Laissez-vous seulement emporter par cette houle obsédante, par le bercement enchanteur de ces vagues, par le charme insidieux et hypnotique de leur mouvement, et vous verrez bientôt surgir de cette lourdeur, de cette pesanteur, par un miracle aussi sublime qu’inattendu, une puissance pleine de grâce: la beauté de l’écume et la légèreté des gouttelettes qui dansent entre ciel et terre. C’est le miracle du style de Péguy. Et peut-être aussi celui de la foi dont ce style, précisément, cherche à en suggérer le souffle silencieux. Reverdy, lui, suggère parfois le mystère divin dans les blancs du poème nés des décalages typographiques – dans les deux cas, nous sommes aux antipodes des affirmations de foi triomphante d’un Claudel qui me laissent insensible.

Souvent, je lis ou relis quelques vers de Péguy. Je l’ai toujours convoqué dans les circonstances religieuses importantes qui ont marqué mon existence, de l’enterrement de mon fils aux baptêmes de mes filles. Du Mystère des saints Innocents au Porche du mystère de la deuxième vertu, ses vers ont résonné dans le temple. Et à chaque fois, spontanément, sitôt la fin du sermon, presque toute l’assemblée, sous le charme et l’émotion, est venue me demander qui était l’auteur de si beaux poèmes. Ceux qui connaissaient Péguy de réputation sans jamais l’avoir lu, à l’annonce de son nom, ont semblé exprimer une manière de grimace, à l’image de leur déception. Tant pis pour eux! Moi, loin des clichés et des a priori – que mes proches s’en souviennent! – à mon enterrement, je veux du Péguy!

16/12/2009

Saga Le Corbusier

Par Tomoto

 

 

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En 2006, Echenoz nous donnait un étonnant livre intitulé Ravel. Avec une écriture un peu maniérée, élégante, épurée, l’auteur mettait en scène un compositeur dont la petite taille, les complets, les pyjamas et les eaux de toilette le fascinaient. J’avais trouvé très beau ce petit livre tout en me demandant à quel genre il appartenait. Echenoz avait retenu quelques éléments de la bio de Ravel et il en faisait un objet littéraire singulier.
Le livre de Nicolas Verdan qui vient de sortir chez Campiche m’y fait penser. Cette fois, c’est un architecte qui fascine l’auteur: Charles-Edouard Jeanneret, dit Le Corbusier. On le voit entrer dans la mer dont on retirera son corps sans vie et, dans une adresse que je trouve réussie, le narrateur parle à l’oreille du célèbre artiste, évoquant les heures significatives de son existence: voyages aux Indes, en Algérie, aux États-Unis, au Liban, au Brésil, pays où il allait mettre en oeuvre ses projets.
“Taillant votre crayon, vous cherchez le bon angle... Vous mesurez, vous calculez, vous trépignez d’impatience, les lunettes embuées par la sueur du front”. On voit les premières automobiles dans les rues d’Athènes. Puis on voit les officiers nazis dans les rues de Paris. Verdan nous montre alors un Corbu stratège mû par une seule considération, celle de son intérêt bien compris, un as de la combinazione libéré des préjugés et de la morale boutiquière, qui traverse les années noires avec habileté, n'oubliant jamais l’objectif à atteindre mais ne voulant pas voir ce qui se passe à Drancy en mars 1943, sachant se rapprocher des “résistants” au moment opportun.
Nicolas Verdan nous montre surtout un créateur habité par son “démon”, allant chercher auprès des négresses, des danseuses et des putains cette inspiration dont il aura besoin pour concevoir et réaliser ses projets les plus audacieux. En effet, le descendant des Cathares dévore la vie avec une énergie et une sensualité qui laissent songeur. Ce sont alors parmi les plus belles pages du livre: odeurs de citron, de iode et d’anis. L’origan, la tomate et le poivron. Le chant des cigales. Le poisson grillé que le lecteur de Don Quichotte et de Zarathoustra partage avec les amis du Cap-Martin.
Dans son “Ravel”, Echenoz nous présentait, avec une maîtrise incroyable et dans une langue inimitable, un papillon qu’on voudrait fixer dans une boîte. Il esquissait le profil d’un génie insaisissable. Verdan nous fait plutôt entrer dans un nid de flammes, dans un bouillonnant chaudron de rêves, de fantasmes, de pulsions, de désirs et d’ambitions qui justifient, à mon avis, ce titre magnifique: Saga Le Corbusier.


Nicolas Verdan: Saga Le Corbusier, Edition Campiche, 2009

06/12/2009

Du côté de chez Voltaire

Par Pierre Béguin

Entre autres caractévoltaire2[1].jpgristiques étonnantes, les rives du lac Léman sont un haut lieu historique des rapports tendus entre le pouvoir politique et les écrivains. Quelques dizaines d’années et quelques dizaines de kilomètres séparent le patriarche de Ferney de la matriarche de Coppet. Tous deux exilés, tous deux frénétiquement actifs, tous deux diablement efficaces, tous deux «aubergistes de l’Europe», Voltaire et Germaine de Staël ont fait trembler le pouvoir parisien du bout de leur plume, narguant par les mots l’Ancien régime et l’Empire. Voltaire trouve un renouveau de vie, une seconde jeunesse, dans sa joie à combattre, avec une incroyable fureur ce qu’il nomme l’infâme – la superstition et le fanatisme. Bien sûr, le vieux patriarche n’a rien du redresseur de torts, l’impératif moral reste chez lui secondaire. Son engagement est en réalité toujours dirigé contre l’adversaire obsédant sur lequel il multiplie les coups. En ce sens, il choisit soigneusement ses combats. Que ce soit, par exemple, dans l’affaire Calas ou celle du chevalier de la Barre, il saisit l’occasion où la cause de la justice se conjugue étroitement avec sa haine de l’Eglise. Il n’en reste pas moins que la capitale du monde intellectuel devait pour un temps coïncider avec la région où vivait l’être le plus prompt à réagir et le plus habile dans l’escrime du langage. Quant à Mme de Staël, qui polarisait à Coppet les espoirs déçus des royalistes et des républicains, son activisme fit dire à Napoléon: «Sa demeure à Coppet était devenue un véritable arsenal contre moi; on venait s’y faire armer chevalier.» Tous les Genevois devraient faire le pèlerinage dans ses deux châteaux dont l’intérêt est aussi immense que fut leur rayonnement vers la fin du 18e et le début du 19e siècle.

En 1994, durant les nombreuses célébrations du tricentenaire de la naissance de Voltaire, je m’étais rendu à Ferney pour visiter le château, ignorant alors qu’appartenant à des privés, il n’était pas ouvert au public en dehors des quelques visites prévues spécialement pour la circonstance. J’insistai, espérant un passe-droit. Je me souvenais qu’à la fin des années 70, alors jeune étudiant, je passais des fins de semaine chez une petite amie grenobloise dont les parents possédaient, au Pont de Claix, la maison de Stendhal. J’y retrouvai, pareilles à leur description par le romancier, l’allée d’arbres (Ah! l’épisode de la gifle!) et, surtout, la fameuse bibliothèque annotée de la main du maître. J’éprouvai alors une jubilation un peu infantile à évoluer dans un décor connu des amateurs de littérature et dont je pouvais nourrir la légitime impression qu’il m’était strictement réservé. J’aurais voulu ressentir la même sensation chez Voltaire. Rien n’y fit. Les portes restèrent aussi closes qu’elles le furent, des années plus tard, à Milly, chez Lamartine, dont le descendant, vieux garçon original, considérant mes filles, l’une dans une poussette, l’autre debout dans un équilibre précaire, craignit qu’elles ne perturbassent l’ordre séculaire de la célèbre demeure. Je dus me contenter, dans une dépendance, de goûter le vin du domaine, par ailleurs assez insignifiant.

Le château de Voltaire, racheté par la ville de Ferney, est maintenant un musée ouvert au public. Il était temps! Un des grands mérites de cette visite, c’est de nous montrer un autre Voltaire. Non pas cette nature susceptible et vulnérable, à l’amour propre toujours en éveil, qui confie sa renommée à des genres littéraires périmés (il croyait porter le genre épique et la tragédie à leur perfection), et qui gaspille une bonne partie de son énergie et de son génie à d’éphémères triomphes sur d’infimes adversaires ayant osé attenter à sa réputation de grand poète ou à la splendeur de son auguste personne. Non. Nous voyons davantage de Voltaire ce qui fait finalement sa grandeur au-delà d’une gloire littéraire peut-être trop facilement accordée: ce qu’il a accompli avec ou sans sa plume «à d’autres fins que le pur plaisir de la lecture» disait Paul Valéry. Et puis, avouons-le franchement, la visite fut épicée par les propos du guide, excellent au demeurant mais si pénétré de l’esprit de Voltaire envers Genève qu’il ne pouvait s’empêcher de mêler aux commentaires historiques ses propres opinions sur «les voisins protestants» du vieux patriarche, voire de s’incarner dans les rancœurs que le philosophe nourrissait à l’encontre d’une ville qu’il jugeait, dans une lettre à d’Alembert, peuplée de «prédicants sociniens». Une manière de rappeler que le problème ne date pas d’aujourd’hui et que les Genevois n’ont pas le monopole des stupides humeurs atrabilaires transfrontalières, même si notre guide, en la circonstance, bénéficiait d'une syntaxe et d’un lexique autrement plus élaborés que les éructations udécéistes.

Au retour du printemps, faites le détour par Ferney, non sans avoir préalablement, si ce n’est déjà fait, visité «l’endroit de la terre qui ressemble le plus à l’Eden», selon les termes dont Voltaire désignait sa résidence des Délices… avant ses démêlés avec Genève.

 

11/10/2009

Barbey d'Aurevilly ou l'impossible connaissance du réel

Par Pierre Béguin

 

Mes filles commencent à percevoir, dans le jardin, les mêmes réalités que moi. Elles grandissent. L’année dernière encore, je me plaisais à imaginer tout ce que j’y percevais et dont elles n’avaient pas même conscience. Surtout, cette perception très fragmentaire de la réalité me renvoyait à la mienne: je m’amusais à imaginer tout ce que moi, à leur image et à peine un échelon au-dessus d’elles, je ne voyais pas dans ce jardin pourtant si familier, mais que je n’eusse certainement pas reconnu si ma perception eût pu être plus complète. Dans tout ce que mes sens n’appréhendent pas, dans «le peuple de l’herbe», dans l’infiniment petit, dans les possibles forces occultes qui échappent à ma raison. Nous barbey3[1].jpgsommes tous «des aveugles qui s’ignorent» persuadés pourtant de l’acuité de leur vision. 

Cette dichotomie irréductible – le désir (ou la nécessité) de construire une image cohérente et compréhensible du réel et l’impossibilité d’une telle entreprise – fonde l’univers des six nouvelles qui composent Les Diaboliques (1874) de Jules Barbey d’Aurevilly. D’où le recours à l’imagination pour combler les interstices d’une connaissance forcément fragmentaire ou parcellaire du monde. En ce sens, les nouvelles sont construites comme des énigmes:  la symbolique des personnages, dont l’apparence insaisissable derrière le masque ou les silences fait à tel point douter de leur réalité intérieure qu’elle semble n’ouvrir que sur le vide, le rien, l’abîme, exprime l’opacité du réel, la conscience de son impossible perception (sinon fragmentaire) et, finalement, l’aveu d’ignorance – ou d’impuissance – du narrateur. Faute de comprendre et d’expliquer les événements qu’il vit ou qu’il observe, il substitue à sa logique défaillante la puissance de son imagination en établissant, loin de toute justification rationnelle, des liens entre des éléments ou des signes en apparence disparates. Ainsi en est-il, par exemple dans Les dessous de cartes d’une partie de whist, du rapprochement entre le flacon, la toux et le diamant, duquel le narrateur déduit le lent empoisonnement d’Herminie et la relation diabolique entre sa mère et Karkoël, rapprochement qui se transforme en une certitude absolue que rien, pourtant, ne vient confirmer. Mais l’originalité de Barbey d’Aurevilly est d’avoir construit, à partir de cette vision du réel, une conception esthétique du récit. Le jeu de cartes (la partie de whist) fonctionne comme une métaphore du texte: de même que l’intérêt du jeu de whist réside dans l’ignorance des dessous de cartes, de même celui du récit réside dans son non-dit, ses zones d’ombre, ses hypothèses ou ses déductions. Ce qui doit être imaginé vaut mieux que ce qui est effectivement raconté: «A moitié montré, il (ce récit) fait plus d’impression que si l’on avait retourné toutes les cartes et qu’on eût vu tout ce qu’il y avait dans le jeu». Tout comme les silences font l’expression de la musique, ces nouvelles s’organisent davantage autour de leurs «silences» – leurs non-dits – que de leurs «accords». Des silences qui renvoient aussi aux relations troubles unissant le narrateur et son auditoire, métaphore du couple écrivain lecteur. Les nouvelles mettent en scène un jeu entre un lecteur entretenu dans l’espérance d’une histoire extraordinaire et un récit qui se dérobe à ces espérances par des retards, des silences, des digressions qui génèrent des frustrations et des tensions. En ce sens, le titre Les Diaboliques souligne, davantage que les personnages eux-mêmes, la nature de la relation narrateur lecteur, et surtout la stratégie perverse des narrateurs successifs qui, à chaque nouvelle, affirment leur pouvoir, convoquent leur public pour mieux le tenir dans l’évidence de leur dépendance, l’attirent par la promesse non tenue de l’extraordinaire, jouissent de l’attente et de la demande du public en manipulant son désir. Et l’auditoire (le lecteur) se trouve pris au piège de sa fascination (répulsion) pour le monstrueux, ce qui l’oblige à se demander ce qu’il voulait trouver dans une histoire (ou derrière un titre) qui se présente comme un fruit défendu... auquel il ne goûtera jamais."- Hypocrite lecteur - mon semblable, - mon frère!" disait Baudelaire, un des maîtres de Barbey.

 

 

27/09/2009

M comme Maudit

 

Par Pierre Béguin

 

Tout le monde sait que l’appellation «poètes maudits» vient de la brève étude de Paul Verlaine publiée en 1884. On sait moins en revanche que cette étude regroupe cinq poètes classés dans un ordre apparemment alphabétique: Tristan Corbière, Stéphane Mallarmé, Arthur Rimbaud, Marceline Desbordes-Valmore et Philippe Auguste Villiers de l’Isle-Adam. Le plus maudit de tous est aussi – et il y a là une certaine logique – le moins connu, hors sa Bretagne natale du moins. Tristan Corbière, fils tardif d’Edouard Corbière célèbre comme écrivain, journaliste, publiciste et homme d’affaire, ne vit pas seulement sa brève existence dans l’ombre et l’indifférence de son père, il accumule les revers du sort dès sa naissance: santé pour le moins fragile, probable surdité et laideur repoussante. Il est vrai qu’à cette époque tout spécialement, les poètes avaient l’art de cultiver leur malédiction. Mais il en est un plus maudit encore que Tristan Corbière. D’abord parce qu’il n’a même pas eu l’ultime chance de figurer dans l’étude de Verlaine, ce qui aurait pu le sortir de l’oubli comme ce fmoreau_OK[1].jpgut le cas pour Rimbaud. Ensuite, parce que, durant les 28 misérables années de son existence, il connut tous les déboires, toutes les humiliations, toutes les détresses. Les hommes qui se croient forts lui ont jeté toutes les pierres (incapable, instable, illuminé, dévoyé, paresseux), les critiques (à part peut-être Sainte-Beuve) les regards de commisération les plus amers, les plus injustes, les plus partiaux. Hégésippe Moreau est né en 1810, pauvre et presque sans nom. On le retrouve plus tard inscrit à la mairie du Xe arrondissement parisien sous le nom de Pierre-Jacques Roulliot (Hégésippe est un pseudonyme pris à vingt ans, Moreau – avec un M comme Maudit – le nom du «mari de sa mère»). Probablement ne fut-il pas reconnu par son père qui mourut en 1814. Sa mère, pauvre domestique, le suivit 9 ans plus tard, laissant Hégésippe orphelin à 13 ans. Il est envoyé au petit séminaire de Meaux: «Je grandis, captif, parmi ces écoliers / Noirs frelons que Montrouge essaime par milliers… / Je suais à trainer les plis du noir manteau / Le camail me brûlait comme un san-benito; /Regrettant mon enfance et ma libre misère…». Comme tous les poètes maudits, Hégésippe Moreau sait particulièrement bien cultiver la malédiction. Car les sourires du destin ne lui manquèrent pas, à commencer par ceux de Mme Favier qui lui paya le séminaire et lui ouvrit grand son cœur et sa maison pendant les vacances, puis ceux de Louise Lebeau, jeune fille charmante tout droit sortie d’une chanson de Brassens  et dont le cœur tendre ne battit que pour lui jusqu’à sa mort: «Mon cœur, ivre à seize ans de volupté céleste / S’emplit d’un chaste amour dont le parfum lui reste / J’ai rêvé le bonheur, mais le rêve fut court». Très court. Auprès de son arbre, il aurait pu vivre heureux. Grisé par sa toute petite gloire naissante – Charles X et Lafayette s’intéressent même à lui – comme tant d’autres, et pour son malheur, il croit Paris seule à la mesure de son talent. Grisé encore par la révolution de 1830 et les vers de Béranger, Hégésippe, fou de jeunesse ardente, d’idéaux, de poésie, chante la liberté, le peuple. Mais le pain et le travail manquent. Commence alors la bohème noire, la misère cruelle et la santé qui décline. Il sent pour la première fois le dégoût de la vie et de soi-même, ses poésies deviennent brutales, haineuses, il rêve de suicide et connaît l’hôpital. Epuisé par les veilles et la famine, il quitte Paris pour Provins et crée Diogène, une revue littéraire de 16 pages dont la parution irrégulière connut pourtant un succès inattendu. C’est l’ultime chance de Moreau qu’il va gâcher, comme il se doit, avec art et talent. Il se venge de la suspicion gouvernementale entourant sa revue, raille procureur et magistrats, maire et adjoints et chante les journées révolutionnaires de 1832: «Je veux des ennemis que je puisse, en chemin / Ecarter d’un soufflet sans me salir la main, / Venez gens de pouvoir, dans son nouveau refuge / Relancer et traquer l’insolent qui vous juge, / Comme un épouvantail, dressez-vous devant moi! / Je suis plus fort que vous, c’est pour vous qu’est l’effroi…» Au neuvième numéro, Moreau, vaincu, épuisé, rebuté de chacun, abandonne. Il retourne à Paris, seul, chassé de partout, incompris, humilié, traînant de bouge en bouge, dormant «à la Grande-Ourse» et mangeant à la table du hasard, pleurant ses souffrances et appelant de ses vœux une mort qui ne daignera lui répondre que 5 ans plus tard…

Si Verlaine et tous les autres ont oublié Hégésippe Moreau, Georges Brassens, lui, ne s’y est pas trompé. Il mit en musique un de ses poèmes Sur la mort d’une cousine de sept ans. Mais, ultime malédiction, il n’interpréta ni n’enregistra cette chanson qui resta donc inconnue (elle fut, je crois, enregistrée par Les Compagnons de la chanson). J’ai cherché sur internet Le Myosotis, son recueil de poèmes au titre révélateur, évidemment introuvable en librairie et en bibliothèque. Deux exemplaires d’occasion étaient encore disponibles (édition de 1870 avec préface de Sainte-Beuve). J’en ai commandé un que je vais partiellement photocopier. Dans le langage des fleurs, le myosotis est surnommé «Ne m’oubliez pas», un sens populaire sur lequel Georges Brassens – encore lui – avait joué dans sa chanson très controversée Les deux Oncles (la seule chanson de son répertoire que certains de ses admirateurs, et même de ses amis proches, comme Pierre Louki par exemple, détestaient ouvertement): «Quand vous rencontrerez mes deux oncles, là-bas,/ Offrez-leur de ma part ces «Ne m’oubliez pas»,/ Ces deux myosotis fleuris dans mon jardin;/ Un p’tit forget me not pour mon oncle Martin,/ Un p’tit vergiss mein nicht pour mon oncle Gaston,/ Pauvre ami des Tommi’s, pauvre ami des Teutons…» Il aurait certes mieux valu cueillir Le Myosotis d’Hégésippe du vivant de son auteur. Puisque ce ne fut pas le cas, puisque, malgré l’injonction du myosotis, Hégésippe fut oublié, modestement j’offre à mon tour à notre poète maudit ce petit «ne m’oubliez pas» que tous les autres, Verlaine en tête, lui ont a refusé. Et cette année scolaire, en prime, quelques dizaines de potaches du Collège Calvin étudieront des poèmes de Moreau. Comme dit Alain Souchon, c’est déjà ça

 

06/09/2009

Contre la méthode

Par Pierre Béguin

 

feyerabend[1].jpgLa science est avant tout humaniste. Aucun prétendu argument ne m’énerve davantage que celui qui balaie toute contestation par ce stupide revers de formule: «C’est prouvé scientifiquement!» Pour paraître sérieux, tout doit devenir scientifique dans notre vie: sciences politiques, sciences économiques, sciences de l’éducation… Même la médecine, qui se glorifiait d’être un art, s’enorgueillit maintenant d’être une science. Quand donc comprendrons-nous que la science n’est jamais aussi scientifique qu’elle le prétend? Alors oui, pour parodier Sartre, je dirai que la Science est un humaniste… qui veut s’ignorer.

Voilà pourquoi j’ai pris un réel plaisir – peut-être un peu revanchard – à la lecture du plaidoyer provoquant de Paul Feyerabend – l’un des principaux philosophes de la science contemporaine – pour un savoir libertaire contre tout carcan méthodologique. Dans ce livre intitulé Contre la méthode, esquisse d’une théorie anarchiste de la connaissance (Ed. Points, Sciences), le philosophe s’en prend au dogmatisme caché des épistémologues, renvoyant dos à dos partisans de l’inductivisme et du falsificationnisme, prônant l’adoption d’une méthodologie pluraliste. Rappelons tout d’abord que, depuis Aristote, la conception traditionnelle et empiriste de la science privilégie la connaissance par induction: elle forge ses théories à partir des faits observés et des données de l’expérience, lesquels doivent corroborer ces théories. Pour plus de sécurité, elle exige comme caractéristique spécifique la double assurance de compatibilité: la compatibilité entre ses hypothèses théoriques («condition de compatibilité») et la compatibilité de ces dernières avec les faits et les données expérimentales (accord avec les faits). A l’inverse, le falsificationnisme soutient qu’on peut seulement réfuter une théorie par des contre-exemples, mais jamais la vérifier ou la corroborer. Pour Feyerabend, ces deux méthodologies reposent sur une vision simpliste tant des «faits» et des «données» de l’expérience, que de la rationalité et de la logique prévalant en science. Le soleil se serait-il levé des milliards de fois, qui nous prouve qu’il se lèvera encore demain? (le poète, au contraire, admet l’hypothèse: Si le soleil ne revenait pas.) Et si nous avions toujours agi selon les principes du falsificationnisme, nous aurions dit adieu à beaucoup de théories actuellement utilisées. En réalité – et Feyerabend prend un malin plaisir à nous l’exposer –, l’histoire de la science montre que ces méthodologies sont impraticables, que le progrès a été possible parce que les scientifiques en ont toujours violé les principes, que les grandes révolutions de la science se sont réalisées au prix d’une infraction à la condition de compatibilité des éléments théoriques, et que la compatibilité avec les faits n’est obtenue qu’à force d’ajustements et d’approximations ad hoc. La science avancera plus sûrement par une méthodologie pluraliste, en confrontant les théories, en acceptant les contre-exemples, même les plus absurdes: «On trouve quelques-unes des plus importantes propriétés par contraste, et non par analyse» (p. 27). La médecine en est peut-être l’exemple le plus évident. Condamnée par les colonisateurs occidentaux parce que non explicable scientifiquement, la médecine traditionnelle chinoise fut longtemps reléguée au rang du folklore local. A l’inverse, la médecine occidentale fut exclue de Chine parce qu’identifiée à une science bourgeoise. On commence seulement à admettre que la confrontation des deux médecines pourrait aboutir à des découvertes intéressantes.

Le livre de Feyerabend a ceci de revigorant, de nécessaire, qu’il lutte pour le pluralisme d’opinions, contre le chauvinisme scientifique, c’est-à-dire contre cette tendance bourgeoise, façon Homais, à penser que «ce qui est compatible avec la science doit vivre, ce qui n’est pas compatible avec la science doit mourir» (p. 51).  Une citation qui n’est pas sans nous rappeler cette fameuse réplique de M. Bahis dans L’Amour médecin: «Mieux vaut mourir dans les règles que de réchapper contre les règles» (Acte II, sc.6). Trois siècles et demi plus tôt, comme Feyerabend mais à sa manière, Molière polémiquait déjà contre l’étroitesse des dogmes. Comme dans l’Avertissement des Fâcheux où il refuse d’examiner, à propos de la comédie, «si tous ceux qui s’y sont divertis ont ri selon les règles». Ou dans La critique de l’Ecole des femmes où Uranie s’exclame: «Quand je vois une comédie, et que je m’y suis bien divertie, je ne vais point demander si j’ai eu tort, et si les règles d’Aristote me défendaient de rire.» Les dogmatismes de tout crin ont toujours eu la vie dure, et spécialement ceux qui concernent la science depuis que cette dernière, à partir du XIXe siècle, a définitivement admis l’économie comme sa maquerelle. Mais ça, Feyerabend ne le dit pas.

 

12/05/2009

Une Bovary américaine





Par ANTONIN MOERI





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Dans une nouvelle de John Cheever (1912-1982), celle qui raconte l’histoire doit être une vague connaissance de la protagoniste. Pourtant, elle connaît une foule de détails concernant la mère, l’enfance et la vie de Jill Madison. Elle n’intervient pas dans le récit, sinon à la toute fin quand elle écrit: “La dernière fois que j’eus de ses nouvelles, ce fut par l’intermédiaire de Georgie qui me téléphona un soir...”
Après avoir étudié la littérature française à l’université de Columbia, Jill dirige une agence de voyage, fait de la politique, écrit un essai sur Flaubert. Elle épouse Georgie Madison, petit cadre dans un chantier naval. Elle organise un voyage de groupe en Europe. À Venise, où son mari viendra la retrouver, elle arpentera les rues de façon éreintante, traînant son Georgie d’un monument l’autre, d’un musée l’autre.
Georgie nous est présenté comme un homme qui voue un amour passionné pour leur fils Bibber, qui pense que Thackeray est le nom d’une pâtisserie, qui prépare les cocktails, découpe le rôti, verse le vin, polit les meubles, astique les cuivres, les chenets et les fourchettes. Activités qui instillent le doute dans l’esprit de Jill: “Est-ce réellement un homme?” Doute qu’elle surmonte aussitôt en imaginant “le marin velu et ivre qui l’aurait obligée à frotter le sol à quatre pattes” et qu’elle aurait pu ou dû épouser. Avant d’accepter les caresses de son gentil mari, elle lui déclame en français un passage de Madame Bovary. Elle veut lui prouver qu’une femme intelligente peut aussi être séduisante (le mari va se coucher au salon et trouvera bientôt une autre femme à la sortie d’un magasin pour satisfaire ses pulsions).
Après la mort de Bibber, Georgie demande le divorce. Jill trouve du travail chez un éditeur de manuels scolaires. La narratrice nous apprend que Georgie ne s’est pas remarié, qu’il devait être soûl au moment du téléphone et qu’il voulait absolument déjeuner avec elle. Elle écrit tous les numéros de téléphone de Georgie sur un bout de papier qu’elle jettera aussitôt à la corbeille. Dans cette nouvelle, Jill n’est pas une simple rêveuse. C’est une femme entreprenante, énergique et talentueuse. Elle semble pourtant avoir un défaut: elle refuse de prendre en compte le réel (les nombreux soldats avec lesquels sa mère a couché, la femme de médecin avec laquelle couche son gentil mari). Défaut qu’elle partage avec Madame Bovary.
Cet hommage à Flaubert est un bijou. Courez l’acheter (2 euros)!

 



John Cheever: “Une Américaine instruite”, Folio


05/05/2009

Passion triste ou joyeuse?






Par ANTONIN MOERI

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Au cours d’un dîner entre écrivains, l’un d’eux affirma qu’à l’époque, il y avait des acteurs comme François Simon qui avaient une aura dont seraient dépourvus ceux d’aujourd’hui. Faux! rétorqua un autre, il y a aujourd’hui des acteurs dont la personnalité est fascinante. La tendance à idéaliser le passé me fit songer à Guy Debord. Selon Frédéric Schiffter, c’est par détestation de soi-même que ce dernier intenta un procès à la société. “Il ne voit autour de lui que mensonge, imposture, usurpation, machination”. Les forces de la marchandise auraient contaminé les arts, la politique, l’architecture, le langage. La mort de l’essence aurait tué le sens.
Il m’arrive de succomber à cette détestation du monde actuel, de nourrir la nostalgie d’un autre temps (l’Âge d’or des choses en soi) mais, dans le même temps, cette nostalgie me semble parfaitement ridicule. “L’homme sauvage, à l’âme transparente, nativement bon” de Jean-Jacques me fait hurler de rire. Au cours du dîner, un troisième écrivain me fit remarquer que j’évoquais souvent la personnalité de Roger Blin, acteur bègue dans la vie qui m’a sidéré dans le rôle de Hamm (Fin de partie de Beckett). “En cela, tu rejoins notre ami qui aime se rappeler les soirées dans les bistrots où, enfant, il voyait François Simon faire son numéro”.
Si nous avons évoqué ces deux acteurs, c’est sans doute parce qu’ils avaient placé leur vie “sous le signe de la nuit, moment propice à tous les truquages, les pastiches et les postiches, les parades et les parodies”. Ce n’est pas une passion triste qui me fit évoquer Fin de partie, ce n’est pas un souci d’authenticité qui me fit évoquer le fauteuil en cuir sur lequel monologuait un Roi Lear de pacotille. J’ai une très mauvaise mémoire, très peu de souvenirs. Ceux que je conserve sont liés à un éblouissement. Cette pantomime du néant a marqué l’adolescent de quinze que j’étais alors. C’est peut-être parce que les cinq hommes réunis ce soir-là écrivent des livres qu’ils se permettent de remonter le cours des choses. Cinq individus qui ont pourtant consenti à “vivre dans la démocratie des apparences”. Je dois aussitôt l’avouer: à aucun moment je n’eus l’impression que nous étions là pour expectorer notre ressentiment à l’égard de la vie, à aucun moment je n’eus l’impression que les passions tristes avaient triomphé.


Frédéric Schiffter: Guy Debord l’Atrabilaire    Distance, 1997

26/04/2009

Scènes de la vie de bohème

Par Pierre Béguin

 

murger[1].jpgLe roman d’Henry Murger (1851) – qui n’est pas un roman, précise l’auteur, mais de petites histoires, des scènes – malgré le succès qu’il connut à sa parution, dans les journaux d’abord, puis en recueil, est largement oublié de nos jours, éclipsé dès la fin du 19e siècle par l’opéra de Puccini, La Bohème (1896), qui s’est alors approprié à lui seul ce répertoire emblématique du romantisme. Oubli regrettable à plus d’un titre. Non seulement parce que l’opéra en est l’adaptation – ou plutôt l’adaptation de l’adaptation, puisque le livret s’inspire non du texte original de Murger mais de la pièce, La Vie de bohème, que ce dernier en a tirée en collaboration avec Théodore Barrière. Non seulement parce que sa préface, prolégomènes semés de noms célèbres, des ménestrels en passant par Villon, Marot, Rabelais, Shakespeare et Molière, tous illustres bohémiens, nous fait mieux comprendre la genèse de la bohème et son importance historique et artistique. Mais surtout parce que, même à notre époque où la bohème délaisse la mansarde pour le squat, le charme de ces petites scènes opère toujours avec cette magie qui leur avait valu l’admiration de tous les écrivains contemporains, et la reconnaissance de Victor Hugo. Si les quatre personnages principaux, sortes de mousquetaires des arts, Rodolphe le poète, Schaunard le musicien, Marcel le peintre et Gustave Colline le philosophe, ressemblent davantage à des caricatures qu’à des constructions psychologiques réalistes (ils pourraient être en ce sens les ancêtres des Pieds Nickelés ou de Bibi Fricotin), les véritables protagonistes sont surtout les instances sociales emblématiques de la vie de bohème à l’intérieur desquelles se meuvent les personnages: la mansarde, le café, l’atelier, la rue, l’hôpital… Et Murger, avec une lucidité clinique derrière le masque de l’humour et de la légèreté qui enrobe plaisamment le désespoir, montre superbement comment, d’une génération l’autre, la notion même de bohème a évolué entre 1830 et 1850. Si les Dumas, Nodier, Petrus Borel, Gautier, Nerval donnaient au romantisme un souffle nouveau dans l’atmosphère fervente de l’impasse du Doyenné (où habitaient Gautier et Nerval), un souffle qui trouvait dans la bataille d’Hernani son sens et sa légitimation, la génération suivante, celle décrite par Murger, s’est retrouvée aliénée par une morale publique qui a envoyé Baudelaire et Flaubert devant le tribunaux, livrée à elle-même, sans convictions ni croyances, sans autres horizons qu’un ciel désespérément vide au dessus d’une bohème menant inéluctablement en enfer pour peu que la Muse de l’artiste ne se pliât aux exigences du marché. Pas de liberté ni de bonheur dans cette bohème mais une errance subie qui n’offre d’autres issues pour sortir de la jeunesse que la mort prématurée ou l’embourgeoisement. Soit le destin de Jacques, le sculpteur, qui meurt avant trente ans, inconnu et solitaire, à l’hôpital, soit celui de Rodolphe qui se sauve de la bohème parce qu’il a compris, comme Rastignac, qu’il fallait impérativement, pour survivre, trahir sa jeunesse et perdre ses illusions. Bien plus que la chronique humoristique d’une époque, Henry Murger a écrit une profonde méditation sur la jeunesse et la fin de la jeunesse. Sur un mode mineur certes, Scènes de la vie de bohème rejoint les grands romans d’apprentissage du 19e siècle et vaut largement qu’on le lise. Et qu’on découvre – ou redécouvre – dans la foulée tous ceux qui, dans le siècle de la bourgeoisie, ont chanté la bohème avec Henry Murger, entre autres Charles Nodier (Histoire du roi de Bohème et de ses sept châteaux), Balzac (Un prince de la bohème), Rimbaud (Ma Bohème), Huysmans (A rebours). On comprendra mieux alors – ou l’on se rappellera – ce qu’est vraiment la bohème et pourquoi elle est étape essentielle de notre vie, comme l’a si bien chanté Charles Aznavour qui, dans sa fameuse et très belle chanson, en a repris tous les stéréotypes:

La bohème, c’est la jeunesse, pas moins de vingt ans, pas plus de trente ans…

La bohème, c’est la vie d’artiste…

La bohème, c’est l’art comme religion et non comme moyen…

La bohème, c’est vivre la nuit et manger à la table du hasard…

La bohème, c’est la poésie, la peinture, la musique…

La bohème, c’est la mansarde, l’atelier, le bistrot…

La bohème, c’est l’amour, l’eau fraîche, la liberté…

La bohème, c’est l’insouciance, l’imprévu, le bonheur…

La bohème, c’est l’errance, la marginalité, le refus des règles…

La bohème, c’est l’inconscience, l’illusion, l’opportunisme…

La bohème, c’est l’aliénation, le vide, le désespoir…

La bohème, c’est la misère, le froid, la famine…

La bohème, c’est la contrainte, la prison, la mort…

La bohème, c’est l’encanaillement avant l’embourgeoisement…

La bohème, c’est refuser d’être notaire toute sa vie pour mieux supporter l’idée d’être notaire toute sa vie…

La bohème, c’est avoir la nostalgie de la bohème…

La bohème, c’est raconter à ses enfants, le soir, au coin d’un feu, après un bon repas, sa vie d’artiste miséreux ou de jeune marginal qui a fini par comprendre les nécessités de l’existence…

La bohème, c’est l’essence même du romantisme, le romantisme l’essence même de la jeunesse, la jeunesse l’essence même de la vie…

La bohème, c’est donc la vie… La vie de bohème

21/04/2009

J'ai tellement envie...








Par Antonin MOERI



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Je rencontre un problème avec les livres de Lobo Antunes. Ceux-ci m’ennuient et, à la fois, me fascinent. Il y a quelques années, j’ai décidé de lire plusieurs fois un de ses premiers romans. J’ai alors découvert un système extraordinairement efficace, une horloge habilement agencée, une remarquable machine narrative, comme dit mon ami écrivain. L’autre jour (c’était une fin d’après-midi éprouvante, ma mère ne répondait plus au téléphone, le temps traînait, comme moi d’ailleurs, qui me traînais du lit aux waters, du canapé à la table de travail, les rayons d’un timide soleil caressant mes bras et mon front), je décidai de m’y remettre. Cette fois, il s’agissait de chroniques que l’auteur portugais envoyait à un périodique pour arrondir ses fins de mois.
Imaginez une femme. Elle s’adresse virtuellement à son mari qui, au lieu de la regarder et de lui parler, lit le journal, roule des boulettes de pain, suit le match de foot à la télé, lui fait l’amour une fois par semaine, quand elle va s’endormir. Cette femme se demande pourquoi son banquier de mari a tellement changé, lui qui, onze ans plus tôt, s’approchait d’elle les doigts tremblants, remarquait ses boucles d’oreilles et sa nouvelle coiffure, courait avec elle au bord du fleuve, la comparait à une mouette, l’enlaçait si fort qu’elle ne pouvait presque plus respirer. Elle aimerait tellement retourner en sa compagnie au bord du fleuve, lui montrer son nouveau décolleté coquin et ses nouvelles chaussures. Elle voudrait qu’il abandonne son journal, ses stylos et ses boulettes de pain. Elle rêve d’entendre sa voix: ”J’ai tellement envie de t’embrasser”, car elle sait qu’elle sera heureuse le jour où il lui permettra de l’embrasser.
Si elle est persuadée qu’ils seront heureux, l’homme pense: ”Chacun croit ce qu’il veut”. Le lecteur préfère connaître les perceptions et les sensations de la femme. Il préfère les brusques scintillements d’or, les folles bluettes que distille celle qui s’appelait Clara et que son mari appelle désormais Clarinha. La situation de la femme piégée excite davantage notre curiosité que celle du banquier. Adopter le point de vue d’une femme est un beau défi. C’est celui du romancier. Mon ami écrivain m’a parlé d’un roman où Lobo Autunes ne fait parler que des femmes: épouses, maîtresses ou veuves de fonctionnaires et autres responsables sous la dictature de Salazar. Il faudra que je demande à mon ami écrivain le titre de ce roman. À moins que vous, cher lecteur progress... euh pardon, blogressiste...


Antonio Lobo Antunes: Livre de chroniques III, Coll.Points Seuil.

 

J'informe mes lectrices et lecteurs que je serai au Salon du Livre de Genève (stand des éditions Bernard Campiche) le vendredi 24 avril, entre 18 et 19 heures. Je me réjouis de vous rencontrer.

22/03/2009

Vanité ou la germination du silence

Par Pierre Béguin

 

serna[1].jpgUne longue nouvelle de l’écrivain mexicain Enrique Serna a merveilleusement bercé ma dernière insomnie: Vanité (in Des Nouvelles du Mexique, Ed Métailié, 2009). L’écrivain y décrit avec une verve cinglante, un humour – ou une auto dérision – féroce et chirurgical, les compromissions, les lâchetés, les vanités surtout, du milieu littéraire. Auto complaisance, club d’éloges mutuels qui permettent d’accaparer les butins les plus convoités des prix littéraires ou des subventions publiques aux belles-lettres.

Le narrateur enseigne dans une petite ville de province. Il appartient au cercle des artistes rejetés ou marginalisés par la directrice de l’Institut régional de la culture qui ne le compte pas parmi ses protégés. Sous l’impulsion d’amis, il envoie son recueil de poèmes, Tir dans l’obscurité, à Octavio Paz. Qui lui tresse, contre toute attente, une lettre de louanges. Les éloges du maître enflent aussitôt l’ego de l’élève: don Octavio le traite en frère, cadet sans doute, mais en frère tout de même. De quoi naviguer toutes voiles dehors dans la haute mer de l’orgueil. Et, pour commencer ce périple annoncé avec fifres et tambours, une grande fête afin d’exhiber la fameuse lettre devant tout ce que la petite ville compte de prétendants aux honneurs de la poésie. Et de les faire crever d’envie! Tous! Surtout ceux qui le méprisent. Seulement voilà, notre Perrette laisse son pot au lait à portée de crayons de sa fille. Qui profane la lettre avec l’énergie avide de ses trois ans, au point que la missive sacrée en devient illisible. Incapable de produire la preuve qui le consacrerait au pinacle de la poésie, il devient la risée de la fête. Honneur perdu. Les premiers couteaux de la médisance ne tardent guère à briller, les plumes trempées dans les sécrétions biliaires à s’activer, sans parler des commentaires sous cape ou des regards en coin. Humilié, notre poète veut se venger par le vers, écorcher vif tous ces médiocres littérateurs régionaux dans une satire rimée au vitriol. Mais ses mots naissent paralysés ou morts dans les boursouflures d’orgueil. Octavio Paz le lui avait bien dit dans sa lettre: «Avant de prendre la plume, il faut attendre la germination du silence». La colère ne fait qu’assécher la source profonde du chant. Un mauvais poème donnerait des armes à l’ennemi. Mieux vaut le jeter. Dès lors tout s’enchaîne pour le pire. Sa vie de famille se défait. Il sombre dans le bovarysme. Il en veut à sa fille, à sa femme, à cette vie qui l’empêche d’exprimer son génie en le retenant aux rives lénifiantes de la normalité, c’est-à-dire de la médiocrité. Il ne lui reste plus qu’à encaisser les baffes de l’humiliation comme un clown impuissant, et à plonger sa disgrâce dans le mauvais alcool de bars minables, aussi seul qu’un rat noyé dans les latrines. Jusqu’à ce qu’il lui vienne une idée: pourquoi ne pas téléphoner à Octavio Paz sous le prétexte de lui demander une recommandation? Cette nouvelle preuve remplacerait la lettre déficiente. Un ami journaliste lui fournit le numéro du maître. Qui est en conférence à New-York. Tant pis, on précise tout de même à son secrétaire la nature de notre requête et on rappellera la semaine prochaine. Commence alors une étrange convergence de destins, une chaîne d’événements tragiques traçant un parallèle entre la vie du maître et celle de notre poète de province. Une chaîne qui empêche, avec un entêtement ironique, ce contact salvateur qui, seul, lui permettrait de restaurer son honneur perdu. D’abord, l’appartement d’Octavio Paz brûle. Puis les journaux annoncent que le maître est atteint d’un cancer, qu’il est admis à l’hôpital pour y suivre une chimiothérapie. Il tente un ultime baroud d’honneur pour approcher son sauveur lors de l’inauguration d’une fondation culturelle au nom du grand écrivain. Une cérémonie très officielle, en compagnie du président Zedillo et de tout le gratin, où il ne fait que se ridiculiser davantage. Alors, seulement, il abdique son orgueil. Au fond du ridicule, de l’humiliation, il retrouve sa sérénité. De retour chez lui, il demande pardon, en larmes, à sa fille, à sa femme, qui lui annonce triomphante que don Octavio, malgré ses malheurs, sa maladie, a finalement pris le temps de lui envoyer la fameuse lettre de recommandation. De laquelle il ressort clairement que le grand génie reconnaît ce nouveau talent de la poésie mexicaine. Honneur lavé! Les mots du souverain pontife lui donnent enfin la possibilité de piétiner la vermine du Parnasse local, de savourer les plates excuses de tous ces vermisseaux du vers, ces mirlitons de la rime, qui vont bientôt faire la queue pour lui lécher la semelle. Honneurs, prix, postes publics bien rémunérés, hommages présidentiels, gloire internationale, statues de bronze, rues portant son nom…

Non! Car dans son orgueil piétiné, le narrateur a compris que la poésie est un royaume spirituel, non pas une cour avec rois et chambellans. Il fait jurer à sa femme de ne jamais dire un mot à quiconque de cette lettre. Deux nuits plus tard, la tête sur l’oreiller, il entend à nouveau ce grondement qu’il avait oublié dans les vapeurs de sa vanité blessée, le fameux grondement qui annonce la germination du silence…

02/11/2008

Amélie Nothomb ou la naissance de l'écrivain

Par Pierre Béguin

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Puisque mon ami Alain Bagnoud se réjouit des possibilités de dialogues offertes par les blogs, ne nous en privons pas, dialoguons! Et parlons encore d’Amélie Nothomb. Mon billet de la semaine dernière contient, bien évidemment, toute l’outrance et la mauvaise foi du genre dans lequel il s’inscrit. Et même si je n’en retire rien, l’honnêteté me force à avouer que, sur la dizaine de livres que j’ai lus de cette auteure, j’en sauverai deux: L’Hygiène de l’assassin pour son originalité et parce qu’il est le fruit d’une écrivaine débutante de 25 ans alors très prometteuse, et Stupeurs et tremblements pour lequel Alain Bagnoud relève, à juste titre, certains mérites dans son billet de vendredi dernier. A ce propos, qu’il me permette d’ajouter mes commentaires et précisions à ses remarques.

Il me semble qu’une des raisons du succès de Stupeurs et tremblements pourrait se situer dans ses emprunts systématiques aux contes de fée. Comme en témoignent le parcours initiatique de l’héroïne, sa problématique œdipienne (par exemple la figure paternelle sublimée incarnée par le Président Haneda), les travaux d’Amélie reléguée aux basses besognes comme Cendrillon, malgré des qualités évidentes et non reconnues, les agressions constantes de Fubuki qui rappellent celles des méchantes sœurs – ou demi sœurs –, le personnage d’Omochi dont les apparences physiques et le comportement rappellent celui de l’ogre, et bien d’autres emprunts encore. A ce niveau, Stupeurs et tremblements est à la littérature ce que fut Pretty woman au cinéma: une traduction dans le monde adulte moderne des archétypes du conte. Et cela plaît immanquablement par les échos d’enfance ainsi réveillés.

Une autre raison de ce succès pourrait résider dans la dimension symbolique du roman. Le fonctionnement de l’entreprise Yumimoto ne se veut pas seulement représentatif  du fonctionnement de toutes les grandes entreprises japonaises, voire des us et coutumes du Japon, il se veut également un microcosme représentatif du fonctionnement même de l’univers, avec son Dieu (Haneda), son diable (Omochi) et ses créatures (les employés). Mais un univers qui reste foncièrement absurde, sans repères ni finalités: Dieu (le bon mais éthéré Haneda) ne répond pas aux interrogations angoissées des hommes, pas plus qu’il n’intervient dans leurs problèmes ou leurs malheurs, et les êtres se voient livrés impuissants au mal et contraints d’assumer des tâches pénibles, répétitives et privées de sens. Dans cet univers, l’homme doit pourtant assurer sa survie et, comme Sisyphe ou Amélie, trouver un sens à son existence (voir entre autres le délicieux épisode de la lettre à Adam Johnson).

Ce n’est pas tout. La chute inexorable d’Amélie – qui, pourtant, aspire tout au long du récit à une élévation spirituelle – n’est pas seulement celle qui l’expulse de l’enfance, elle renvoie aussi au cadre biblique en ce qu’elle reproduit la chute de l’homme chassé du Paradis (les nombreuses métaphores bibliques le prouvent). Le passage par l’enfer où règne le diable Omochi est nécessaire, non pas pour détruire cet idéal de perfection mais pour le rendre inaccessible, ou plutôt abstrait, c’est-à-dire seulement accessible par l’Art ou l’écriture, à l’exclusion de la vie. Et c’est bien cette naissance de l’écrivain que raconte, avant tout, le roman. Dans l’optique d’une quête d’identité positive, les travaux d’Amélie s’identifient à ceux d’Hercule et remplissent la même fonction, tout spécialement le passage par les toilettes (pour Hercule les écuries d’Augias) qui obligent Amélie à affronter son ombre, le côté sombre et répugnant de sa nature, loin de l’idéal dans lequel ses illusions l’égaraient, pour accéder non seulement au statut d’adulte mais surtout à celui d’écrivain. En ce sens, deux personnages jouent un rôle essentiel: Fubuki et Omochi.

Dans la relation très ambivalente, pour ne pas dire trouble, entre Amélie et Fubuki, la japonaise fait preuve d’une délectation sadique à rabaisser systématiquement l’européenne, à anéantir en elle toute forme d’individualisme, toute certitude sur ses capacités, toute fierté, toute rébellion même. A l’inverse, l’européenne semble éprouver un certain plaisir à être ainsi humiliée et réduite à néant. Tout se passe comme si les deux femmes avaient mutuellement besoin de cette relation sado masochiste sublimée, la japonaise parce que, happée par le fonctionnement de l’entreprise et victime de l’éducation destructrice que le Japon réserve aux femmes, elle ne pouvait exister (et éprouver du plaisir) qu’en piétinant et en faisant souffrir à son tour, l’européenne parce que sa naissance à l’écriture devait passer par une épreuve traumatisante qui expulse le moi du paradis pour lui permettre, à travers son propre anéantissement, de se construire une identité d’écrivain. Quant à Omochi (le moche), son poids (les obèses sont légion dans l’œuvre d’Amélie Nothomb, indices d’une identité – celle d’Amélie? – qui ne parvient pas à se fixer sur la norme pour ne s’intéresser qu’à ce qui la déborde), son appétit démesuré, ses colères volcaniques en font un être fondamentalement trivial et abject, tout de chair et de pulsions, qui n’a pas dépassé le stade de l’oralité dans ses relations à autrui, un monstre qui terrorise son entourage. En ce sens, il endosse parfaitement la fonction traditionnelle de l’ogre dans les contes: il représente la peur des forces primitives que doit affronter l’enfant pour devenir adulte et sortir de son univers idéal et immatériel. Un cheminement que doit effectuer Amélie, elle qui n’aspire, au début du roman, qu’à un idéal ascétique, incarné par sa vision du Japon et personnifié par Fubuki et le Président Haneda. La figure de l’ogre n’existe dans l’esprit d’Amélie que parce qu’elle est nourrie de la figure de l’idéal, c’est-à-dire de l’immatérielle perfection. Cet affrontement constitue donc une étape indispensable à la reconstruction de son identité et à sa naissance en tant qu’écrivain, même si elle doit pleurer comme une gamine devant le monstre et «bouffer» sous la contrainte du chocolat vert pour entrer de force dans ce système de valeurs primitif que l’enfant qui ne veut pas mourir en elle s’évertue à refouler.

Notons – et c’est un point essentiel – que, contrairement au dénouement traditionnel du conte, des doutes subsistent sur la capacité d’Amélie à dépasser son complexe œdipien: malgré les humiliations, jamais elle ne déroge à la recommandation de son père de tout faire pour préserver les bonnes relations nippo-belges, pas plus qu’elle ne remet en cause l’idée très haute qu’elle se faisait du Japon. Simplement, elle admet que cette représentation idéale est, comme Haneda qu’elle rencontre – symboliquement – une dernière fois avant de quitter l’entreprise, hors de portée. La vision mythique et idéale qu’elle avait gardée de son enfance au Japon lui est désormais interdite. Elle appartient au paradis perdu et impossible à regagner. Si ce n’est par l’écriture.

Un des grands mérites de Stupeurs et tremblements est d’affirmer une fois de plus, par une histoire originale et moderne, délicieusement saupoudrée d’humour et d’auto dérision comme une réponse à l'absurde, les liens indéfectibles qui lient l’écriture au complexe d’Œdipe. Œdipe, le boiteux, quintessence même de la figure de l’écrivain…

22/06/2008

L'aventurier, de Gilbert Pingeon

Par Pierre Béguin

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Dans le dernier roman de Gilbert Pingeon L’Aventurier, le narrateur, appelons-le Robert Choupart puisque c’est ainsi qu’il s’invente son identité – Robert comme le Dictionnaire? ChoupART? –, a décidé un jour de se retirer d’un jeu social qu’il exècre et de cesser toute relation intramondaine, pour des raisons que le texte ne développe pas expressément mais que le lecteur comprend implicitement au gré des pages. Son mode de rébellion est l’immobilisme: il feint une maladie qui le cloue au lit. Seule une aide ménagère, Valentine, avec laquelle il établit une relation pour le moins étrange (qui trompe qui?) et un jeu de pouvoir quelque peu pervers, est autorisée à entrer dans sa chambre. Le récit commence au moment où Robert Choupart décide de mettre un terme à sa réclusion volontaire. Son objectif final se limite à la porte de sa chambre, objectif qu’il n’atteint pas à la fin du texte mais qui lui semble plus que jamais – à tort? – à sa portée.

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06/05/2008

Le narrateur contaminé

91641810.pngPAR ANTONIN MOERI

Quelqu’un prend la parole. Il veut dire ce qu’il sait de Lola. Un enquêteur indécis, qui ne croit plus à ce que lui rapportent les témoins de l’affaire. En réalité, il entend raconter sa propre version des faits, sa propre histoire de Lol V.Stein. Il évoque le bal où elle s’est mise à hurler avant de s’évanouir, car l’homme qu’elle aimait (dont elle était folle) venait de partir avec une autre. Depuis ce soir-là, Lola s’ennuie à crier. Elle épouse un musicien qui lui fera trois enfants dans une atmosphère de paix retrouvée : routines quotidiennes, soirées entre amis, arbustes bien taillés, soins apportés aux mioches. Dix ans plus tard, la vue d’un couple s’embrassant dans la rue lui donne des ailes : sortir, marcher au hasard, chercher un ailleurs, penser au bal, rebâtir la fin du monde. Alors le roman se construit sous nos yeux. Le doute s’installe. On ne sait plus dans quelle tête se déroule l’histoire. Lola s’allonge dans un champ de seigle pour espionner un couple d’amants et se caresser. Car l’homme qu’elle épie s’appelle Jacques Hold, trente-six ans, assistant à l’hôpital, amant actuel de Tatiana, autrefois la meilleure amie de Lola. Et cet homme est effectivement celui qui raconte l’histoire. Il est à la fois JE et Il. L’incertitude de celui qui profère produit un trouble qui explique peut-être le plaisir qu’on ressent à lire cette enquête amoureuse. Les protagonistes sont également incertains de la destination des mots qui leur sont adressés. Et puis, surtout, le désordre s’est propagé dans le sang du narrateur qui ne pourra plus se contenter de témoigner, d’être spectateur, qui ne pourra plus se contenter de dire avec les autres : « Lol est malade, vous avez vu cette absence… » Le rêve aura contaminé Jacques Hold. Il en aura fait le personnage d’un roman étourdissant de Marguerite Duras, Le ravissement de Lol V.Stein, qui ne demande qu’à être relu, comme s’il se réécrivait sans cesse.

29/04/2008

Une épopée sans action

Par ANTONIN MOERI2060840123.jpg


Je ne sais plus qui disait:”La vocation de l’art est d’interroger et interpréter le monde à sa façon propre”. Peut-être est-ce un universitaire parlant de Proust qui a écrit cela. J’aime beaucoup cette phrase. J’y pensais constamment en lisant les entretiens de Peter Handke avec Peter Hamm (Editions Bourgois). L’auteur de Lent retour y parle d’un”regard bon et actif qu’on pourrait bien appeler un idéal, une manière de laisser-être les autres”. Ce regard ne peut se déployer que dans la solitude, quand le pas se libère et que la joie arrive. Une joie mêlé de douleur qui “renforce l’imagination, le désir ou le rêve, le souvenir, aussi”. Le silence actif de Wittgenstein est alors évoqué.
Les adultères, les intrigues ténébreuses, les détournements d’argent ou d’avion, les assassinats de banquiers célèbres, les mensonges d’Etat, les déplacements de populations (sauf peut-être dans « Le voyage hivernal ») ou le tourisme sexuel n’ont jamais été le sujet d’un récit de Handke. Les questions qu’il se pose lorsqu’il construit un livre sont celles qu’il se posait, enfant:”Où se termine l’univers? Quand le temps a-t-il commencé? Pourquoi je suis moi? Et toi, et toi, toi?”
“Ce qui vous saute aux yeux et s’engouffre dans votre nez, ce dont on vous rebat les oreilles tous les jours” ne peut fournir matière à raconter, Handke préfère les marges, le “nebendraussen”. Il compare l’acte d’écrire à “l’acte de descendre dans la cave et de retourner les pommes qui reposent là, pour que le parfum en soit conservé”. Faire apparaître de manière épique le temps, “laisser apparaître le temps dans des catégories sensuelles” fascine l’auteur du Malheur indifférent plus que les événements de la Grande Histoire.
En lisant ces entretiens, on est frappé par la cohérence d’une existence et d’une entreprise littéraire. Qu’il parle de Franz Kafka, de Thomas Bernhard, de Hermann Lenz, d’Emmanuel Bove, d’Anton Tchékhov ou de Ludwig Hohl, de l’internat catholique où il découvrit les romans de Dickens et ceux de Balzac, qu’il parle de ses premiers succès au théâtre, de l’éclatement de la Yougoslavie, de son installation dans la banlieue parisienne, de son travail journalier, de sa fille, du suicide de sa mère ou des interminables marches dans les forêts slovènes, Handke nous invite à explorer ce moment où “la vie brille vraiment dans toute son ampleur et sa somptuosité”.
Selon Peter Hamm, qui eut l’idée du portrait filmé dont ces entretiens sont tirés, les livres de son ami Handke sont”une grande tentative pour promouvoir une nouvelle confiance dans le monde”. En tous les cas, Vive les illusions! donne envie de relire l’épopée sans action que représente l’oeuvre de P.H.