04/02/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 19)

Épisode 19 : Que cherchons-nous dans les images ? Ondes de choc et Bande à part !

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Claude Lelouch a dit à propos du 7e art : « Le cinéma est fait pour tous ceux dont la curiosité est le plus grand défaut. » Je revendique cette déformation, comme une source qui coule en moi. La curiosité est un imaginaire en expansion, qui fouille bien au-delà des volets fermés et des apparences, les vies possibles de nos contemporains. Le cinéma me procure le plaisir clandestin de sonder l’opacité qui me rattache au monde, comme un flash thérapeutique ou un éclair de sens. Ne pourrais-je pas suivre l’évolution de mon caractère à travers les moments du cinéma qui m’ont le plus marquée ? Si Serge Tisseron dit vrai, certains livres, certaines peintures ou certaines images nous guérissent [1]. N’ai-je pas pleuré à maintes reprises, et déraisonnablement, à la fin de La Mélodie du bonheur, persuadée que la famille Trapp en traversant la frontière dans les alpes suisses pour fuir le nazisme, avait oublié par négligence un de ses sept enfants ? J’ai beau compter, je n’arrive jamais au nombre juste. Quand tous sont soulagés par l’heureuse issue, je pleure comme Madeleine aux pieds de la Croix. Le cinéma c’est le miracle qui donne à voir ce qui résiste et répare ce qui ne tue point.

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Vendredi soir, j’ai eu la chance d’assiter à la projection des quatre films du collectif suisse « Bande à part » au Capitole, ce mythique cinéma de Lausanne, ville de mon enfance. Quatre réalisateurs se sont donné pour mission de travailler la thématique du fait divers sous le titre Ondes de choc : double parricide et lectures dangereuses (Ursula Meier), viols en série et sadique de Romont (Lionel Baier), vol de grosses cylindrées et traque dans les Alpes (Jean-Stéphane Bron), massacre collectif et Ordre du temple solaire (Frédéric Mermoud). Un souffle dynamique dans le paysage romand qui me réjouit.

 

160211-1.jpgL’effet de loupe se porte pour moi sur le film de Jean-Stéphane Bron, La Vallée. Une histoire de petites frappes qui font des virées du côté de Genève pour y repérer de grosses cylindrées. Le cambriolage se passe mal, les jeunes sont repérés, la traque commence. L’un d’eux décide d’échapper à la police en abandonnant la voiture volée sur le côté de la route. La course se poursuit dans les bois, puis sur le flanc d’une montagne enneigée qui mène en France. Pour le jeune Lyonnais des banlieues, poursuivi par les policiers, les chasseurs et les montagnards, la déroute est éprouvante. Qui aurait pu imaginer se retrouver dans le climat glacial des sommets ? Sans l’aide de ses frères en humanité, il est difficile de survivre et d'atteindre la frontière. Son évasion est d'une profonde solitude. Son corps sombre sur l’immaculée neige a l’effet pour moi de la disparition du 7e enfant de la famille Trapp. Peut-être un jour saurai-je pourquoi ?

 

À voir bientôt sur la RTS :

Journal de ma tête d’Ursula MEIER

Prénom: Mathieu de Lionel BAIER

La Vallée de Jean-Stéphane BRON

Sirius de Frédéric MERMOUD

[1]. Serge Tisseron, Comment Hitchcock m’a guéri. Que cherchons-nous dans les images ? (Paris, Albin Michel, 2003).

 

28/01/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 18)

Épisode 18 :« Je n’ai rien conçu. J’ai tout senti ! » 


pablo PicassoDans le cercle des gypoètes dialoguent pour l’instant 5 femmes en résonnance. Quelle chance pour le mur des Blogres d’accueillir un gynécée !

D’abord, il y a GEORGETTE. Elle est l’aînée dans l’ordre chronologique, l’initiatrice, sans qui les Carnets ne seraient jamais sortis du magma apparemment inaccessible et indicible. Ellle a su insuffler dans son écriture des Jardins, une magie des commencements qui a touché mes cordes sensibles, mes fibres vocales. Je ne suis d'ailleurs pas la seule. Tout comme sa précieuse lectrice Phyllis, j’ai vu dans les Jardins, une égérie puissante et libératrice.


Georgia O'KeeffeEnsuite, il y a ÉMILIE. Elle est une conteuse née, sa voix sonde le passé des anciens qui ont joui d’une vie hors du commun, d’une conduite en marge de l’histoire. Elle porte en elle leurs fugues, leurs voyages, leur légèreté pour mieux ensuite restituer l’essence de sa légende familiale.
Elle est intuitive, instinctive. Sa force est dans les tripes comme la Femme sauvage. Son souffle sur les générations à venir est par bonheur réparateur. Dieu merci!

papaya-tree-iao-valley.jpgPuis, il y a MOUSSE, la plus discrète du cercle pour l’instant. Elle cultive une présence au monde depuis neuf décennies. Bien qu’elle utilise un ordinateur pour rédiger ses textes, elle ignore tout des Carnets en ligne. Elle connaît pourtant Georgette car, tout comme la libraire canadienne, elle cultive son jardin sauvagement, poétiquement (chaque arbre a son histoire). MOUSSE est la doyenne du groupe des gypoètes,
irrévérencieuse grande dame, elle a fréquenté les plus grands de ce pays et a conservé une mémoire sans faille. Poète, comédienne, récitante, communiste, journaliste, amie, elle me reçoit le mercredi après-midi dans sa maison et me raconte le récit de sa vie. Ensemble, nous écrivons un livre.


Georgia O'KeeffeGEORGIA, la peintre qui a aujourd’hui traversé le miroir, irradie le mur des Blogres de ses tableaux. Elle m’accompagne depuis le 3e épisode des Carnets. C’est la colonne vertébrale de mes lectures. L’histoire de la femme sauvage qui rassemble et récolte les os dans le désert pour en retirer la substantifique möelle est notre histoire, à nous, les femmes. Celle d’une liberté souveraine.

georgia O'Keeffe

CORAH, c’est moi. Qui suis-je ? Une gypaète issue d’une lecture révélatrice (un hapax) et d’un rêve ? Ai-je grandi sauvagement au bord des routes comme une rose trémière ? J’ai eu, il me semble, une vie sans histoire. Mes parents m’ont fait fugitivement par accident après trois autres enfants. J’aurais pu naître cabossée avant de vivre (un terminus), mais mes parents y ont vu une surprise sur le tard. Les mots ont eu un sens. Dès le début, ils ont orienté ma destinée. J’ai eu la chance d’avoir eu des parents raccomodeurs. Le plus beau nom, enfant, ce fut ma mère qui me l’a donné dans ses langues et ses chiffres à elle : « tu seras Coccinelle, mein Marienkäfer du mois de mai, Schatz, avec trois c, une lettre circulaire, huit points et deux paires d'ailes ». CORAH est ainsi née d’une couturière et d’un navigateur qui se rêvait hauturier. Il signifie étoffe de soie écrue, sans teinte. Suis-je la tisserande du cercle des gypoètes ? Celle qui imprègne les histoires et tisse ensemble nos vies sur la toile ?

 

SOURCES :

C’est une citation de ROUSSEAU dans les Confessions à propos de ses premières lectures : « Je n’ai rien conçu. J’ai tout senti ! ».

La légende de la Loba (la Femme sauvage) est racontée dans Clarissa Pinkola ESTÈS, Femmes qui courent avec les loups. Histoires et mythes de l’archétype de la femme sauvage (Paris, Grasset, 1996).

 

ICONOGRAPHIE :

Pablo PICASSO, Deux femmes courant sur la plage.

Georgia O'KEEFFE, Rancho Church.

Georgia O'KEEFFE, Papaya Trees— Lac Valley.

Georgia O'KEEFFE, Ram's Head, White Hollyhocks — Hills.

Georgia O'KEEFFE, Grey, Blue and Black, Pink Circle.

 

21/01/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 17)

Épisode 17 : Georgia on my mind !

Georgia O'KeeffeCe n’est pas un hasard si les toiles de Georgia O’Keeffe s’exposent sur le mur des Blogres. Elles peuplent notre imaginaire telle une connexion ancestrale, profondément féministe. Elles évoquent la modernité par le jeu de la figuration qui tend vers l’abstraction, par les sensations immédiates que procurent les couleurs, les lignes, les formes. N’est-ce pas la force de son art que nous aimons tant, à la fois sensuel, libre et revendicateur ?

imgres.jpgGeorgia O’Keeffe a aimé un homme de 23 ans son aîné, le célèbre photographe Alfred Stieglitz, qui a fait d’elle une icône de l’art américian. Il l’a exposée dans sa prestigieuse « Galerie 291 » à Manhattan où le public américain découvrit Picasso, Braque, Matisse et Cézanne. Leur collaboration est intense. Stieglitz la prend comme modèle et la sublime dans leur petit appartement new-yorkais aux murs jaunes et au sol orange. Il capture le grain de sa peau, révélant son désir absolu et instantané. Les images qu’elle découvre la troublent, elle se voit autre et magnifique. Les nus anonymes seront exposés en même temps que ses toiles.

Paint or breed !

Georgia O'KeeffeL’engouement pour les nus de Stieglitz suscite immédiatement la curiosité du public pour la peinture de O’Keeffe. Le galeriste génial avait anticipé le phénomène.  Les nus ouvriront ainsi la voie de la célébrité. C’est ainsi que le pygmalion va façonner la carrière de Georgia. Il l’épouse, lui prouve maintes fois son amour, mais lui refuse l’enfant qu’elle désire tant. Entre enfanter et peindre, elle n’aura pas le choix. Sa vie est son art. Elle doit s’y consacrer corps et âme. En même temps, il trousse la cuisinière, batifole dans la propriété du Lac George au milieu des jolis modèles et des photographes. Georgia soulagée de ne plus servir de modèle, peine à comprendre le double discours de son amant. Ses déclarations d’amour ne trahissent-elles pas son désir copié, ressassé, reproduit ? Les mots ont-ils encore un sens dans ce déni de réalité ? « Stieglitz m’a détourné de mon art. La célébrité aussi ». C’est pourquoi elle a besoin d’espace pour son art, pour son équilibre. Les lumières inédites et les paysages désertiques du Nouveau-Mexique exercent sur elle une attraction envoûtante, son mari sera surnommé dans l’imaginaire des autochtones, « plume de corbeau »…

La Femme sauvage !
Georgia O'KeeffeDans le désert près de Santa Fé, Georgia O’Keeffe ramasse et rassemble les os épars, les entasse dans un tonneau qu’elle ramène à New-York. Telle la Femme sauvage (la Loba) dans la légende hispanico-mexicaine, elle va leur insuffler une vie nouvelle. Il y a du vivant dans l’os plus que dans l’animal qui chasse, rampe ou hurle. Sonder l’os jusqu’à la substantifique moëlle, s’enfoncer dans le cœur de quelque chose d’intensément vivant. Georgia O’Keeffe, à l’autre bout du monde, dans un temps incertain a rejoint le cercle des gypaètes !

 

SOURCES :

Les éléments de la vie de Georgia O’Keeffe m’ont été inspirés par le roman de Dawn TRIPP, Georgia : A Novel of Georgia O’Keeffe (New York, Penguin Random House, 2016, 318 p.)  et par des propos recueillis par John LOENGARD dans Peintures et photographies : Une visite à Abiquiu et à Ghost Ranch.

ICONOGRAPHIE :

Georgia O’KEEFFE, Grey, Blue and Black, Pink Circle.

Georgia O’Keeffe, photographie de Alfred STIEGLITZ.

Georgia O’KEEFFE, Black Abstraction.

Georgia O’KEEFFE, Red Hills and Bones.

14/01/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 16)

 

Épisode 16 : Prenez le temps de regarder, d’aimer, de lire !

GEorgia O'KeeffeQue demander en plus de ce désir d’apprendre et de relier les sens, si ce n’est le mouvement salutaire de la pleine conscience ? C’est pourquoi je m’oxygène sur la plage de galets les week-ends et la semaine je fends l’air, chronomètre en main, jusqu’à mon École. 23 minutes de parcours au quotidien dans la ville de Genève au cœur du trafic et des parcs arborés. Le regard se porte d’abord sur les dalles de béton aux nombreux chewing-gums écrasés, puis décolle vers les plaques numéralogiques, les piétons surpris, les fontaines d’eau, les sapins de Noël entassés aux pieds des immeubles, les manchettes des journaux, les affiches de spectacles. Hypnotisé. La lune est mon point fixe, elle m’accompagne dans l’aube qui s’éclaircit.


Georgia O'KeeffeAu dernier kilomètre, j’entre dans le quartier des Charmilles au sud des Franchises en pleine mutation. Les chantiers mitent le territoire. Les édifices sortent de terre comme une tour entre deux maisons liliputiennes. On sent la présence des résidents même si certains dorment encore. Ici, un couple discute tous les matins sur le balcon, qu’ont-ils à se dire dans le froid ? Sont-ils invités ou squattent-ils cet espace bétonné ? On dirait qu’ils s’inventent une vie à contre-sens. J’entends leur rire ou leur désespoir.


Sur le chemin de l’école, il existe encore des sortilèges, on y voit des revenants parfois. Un comédien au bout de sa nuit blanche portant une chaise sur l’épaule m’a souhaité l’année heureuse. Un enfant blond aux yeux clairs poussant une petite valise à roulettes fait la course avec moi. Il apparaît de nulle part et disparaît aussi vite. Pourquoi n’est-il pas accompagné ? Une potière bazarde deux fois l’an le surplus de sa production. Elle dépose avec le plus grand soin ses œuvres inabouties dans de larges boîtes en carton. Intriguée, j’invite dans ma vie un bougeoir en terre cuite, comme un soleil au visage du Mexique.


Georgia O'KeeffeDans la salle des maîtres de mon École, je troque mes baskets contre des chaussures de ville. Ici s’arrête mon voyage. Légèrement.

Un jour je partirai pour New York, Abiquiu dans le désert du Nouveau Mexique et au bord du lac George sur les pas de Georgia O’Keefe.


Georgia O’Keeffe, City Night.

Georgia O’Keeffe, The Shelton with Sunspots.

Georgia O’Keeffe, New York City.

07/01/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 15)

Épisode 15 : Prenez le temps de regarder...


georgia o'keeffeTous les jours je cours sur la plage de galets de Ripaille. Un entraînement de pleine conscience qui dure 45 minutes et me connecte au monde sans écouteurs, ni musique. Depuis que l’hiver s’est installé, les arbustes qui bordent la plage ont perdu leur volume, la piste est plus dégagée qu’en été même si l’élan est parfois coupé par une ronce litigieuse. L’exercice est devenu plus compliqué suite aux intempéries. Les eaux du lac sont montées. Les rives ont été rognées par un magma de terre et de bois charriés par les courants de la Dranse. Les pieds glissent sur le terrain, sautent par dessus les bois morts, évitent en équilibriste les flottins qui traînent l’œil malin et le cou tordu. Des milliers de cailloux sous mes baskets exigent naturellement une attention aiguë. Je les vois défiler, sans arrêter la pellicule. Avec le temps l’œil s’exerce. Les georgia o'keeffevagues impétueuses avivent les couleurs, magnifient leur éclat. Le parcours est hypnotique.

La méditation m’aide à connecter l’esprit aux cinq sens. Elle me guide dans une lecture du monde qui ne passerait pas uniquement par l’entendement ou les mots. J’entends la houle avant de comprendre ma colère. Je traverse le froid et l’humidité avant le désir de protection. J’écoute le chant des oiseaux, observe leur forme dans le ciel sans les reconnaître, sauf le corbeau. Je lis les plages de Ripaille comme l’ingénu de Voltaire. Les galets sont autant d’offrandes que je tente après coup de déchiffrer.


georgia o'keeffeQuand la colère, la solitude, le doute me prennent, je laisse le galet sortir de la masse et venir à moi. Regardez cette pierre striée de blanc comme enrobée d’un filet de complications, c’est la pierre de la discorde. Elle ressemble à s’y méprendre aux momies, si ce n’est sa forme plus arrondie comme une pelote. Observez celle dont l’érosion va bientôt effacer toute trace de vanité, c’est celle des liens superficiels qui n’ont pas grand-chose à dévoiler. Examinez celle dont la symétrie est parfaite, c’est celle de la fascination qui interroge nos origines. Et puis il y a toutes celles qui laissent perplexe car elles ressemblent à d’autres éléments, naturels ou artificiels, comme sur une grande scène de théâtre. J’y vois des os pelviens, des coquillages et des spirales d’escargots. Ce sont ces galets-là qui cachent des effets spéciaux plus difficiles à lire que j’essaye de décrypter.

georgia o'keeffeAu retour de mes courses, je pose les galets sur le piano. Les spectateurs sont nombreux. Il y a foule.

Illustrations 

Georgia O'KEEFFE, Sunset on Long Island.

Georgia O'KEEFFE, Lake George.

Georgia O'KEEFFE, Pink Shell with Seaweeds.

Georgia O'KEEFFE tenant dans la main sa pierre préférée.

31/12/2017

Les Carnets de CoraH (Épisode 14)

 

Épisode 14 : du réel à l’idée, de la fleur à l’abstraction.

Georgia O'KeeffeSi Noël est une période faste pour la lecture, celle de fin d’année favorise une rétrospective de ces 14 rendez-vous hebdomadaires qui ont débuté le 1er octobre dernier. Qui aurait imaginé que ces Carnets tiennent le cap des trois mois ? Les Blogres, peut-être, qui m’ont accueillie dans cet espace virtuel les bras ouverts ? Ou Georgette et Émilie, mes première lectrices ? Grâce aux ailes qui me poussent, je vous ai sans retour ouvert la porte de mon imaginaire.

Je me souviens du concept de départ, partager mes lectures, en explorer le ressenti plus que l’analyse comme s’il s’agissait d’une écoute attentive d’un message devenu inaudible dans la masse du monde.


Georgia O'KeeffeJe me souviens aussi que tout a commencé avec cette question : que reste-t-il de nos lectures ? J’ai voulu montrer le hapax que fut la grâce performative du manuscrit de Georgette’s Gardens, où j’ai noté, dans les marges, des fleurs particulières telles ces morning glories (gloires du matin) ou ces nasturtiums (capucines). Les mots se sont dilatés et ont augmenté l’expérience commune d’une couleur safranée ou bleutée, d’une texture sensorielle inouïe et d’une intention folle de liberté. Regardez comme elles débordent de la jardinière en terre cuite et s’enroulent autour du pin parasol ! Les mots-fleurs symbolisent nos désirs. Ils sont à la fois particuliers et universels.

La poésie des Jardins m’a ouvert l’univers des peintres, en particulier celui de Georgia O’Keeffe qui accompagne mes textes depuis le 3e épisode. Ici, l’artiste américaine a peint une série d’arisèmes (Jack-in-the-pulpit ou petit prêcheur au Québec car cette plante ressemble à un prédicateur drapé dans sa chaire de vérité). Cette série de représentations aux formes simplifiées tend à la ligne pure, à l’abstraction. De la plante captée par l’œil du peintre (capturée ?), à la figuration sur la toile, Georgia O’Keeffe a réussi le pari fou de se rapprocher le plus possible de l’abstraction. Au bout de la lignée, l’anthère, cette partie de l’étamine sur laquelle porte toute l’attention, est à la fois magnifiée et lumineuse. À la fois reconnaissable et substituable.

Georgia O'KeeffeLa lecture est une rencontre de plusieurs sensibilités artistiques qui entrent en vibration. Dans ce magma confus du réel et de l’imaginaire, ont surgi malgré moi, deux créatures étranges (le souvenir du viol du corbeau et le rêve du gypaète), deux oiseaux aux messages distincts, l’un menaçant, condamné aux travaux forcés dans l’île aux supplices, l’autre de bonne augure comme une figure tutélaire, un casseur d’os ou un suceur de substantifique moëlle.

Voilà où j’en suis aujourd’hui, un gypaète sur l'épaule et des fleurs de poètes plein les oreilles. Les sens ouverts avant que l’idée ne surgisse. J’observe le chemin parcouru et je m’étonne. Lire pour arriver ici. Maintenant.

Je me souviens aussi d’avoir été censurée.

24/12/2017

Les Carnets de CoraH (Épisode 13)

 Épisode 13 : deuxième métamorphose : une gypaète est née !

bb91d45f137bcfec499053ef02d391a8.jpgLe rêve qui est né dans la nuit du 1er décembre me hante encore. Peut-être n’a-t-il pas tout révélé de son sens ? Il m’est apparu obstiné, brut, visqueux et disgracieux comme un oisillion cassant la coquille ou un agneau au sortir de la panse.

Puis le mot a surgi « gypaète cendré », mystérieux, fabuleux, curieusement sans connotation. Quel signe alors envoyé de l’inconscient ?

Puis est apparu le sens : vautour en voie d’extinction, injustement accusé de vol d’enfants et de prédation car il recouvre son poitrail de boue ferrugineuse lui donnant une apparence sanguinaire. C’est bien plus un casseur d’os et nettoyeur des thumb2-350x350_c.pngAlpes, discret et timide, mais aussi nécessaire et utile, c’est pourquoi il est aujourd’hui protégé dans nos montagnes.

Dans la masse des songes, le mot s’est révélé incandescent. Pourquoi un gypaète et pas un autre totem ? Pourquoi pas le rouge-gorge, la fauvette ou la sittelle, ces oiseaux mieux connus de notre monde périurbain qui visitent sans relâche l’oisellerie de la poète Mousse Boulanger. Le bestiaire est pourtant si large.

 

Je me croyais citadine, je me suis extraite inconsciemment de ma nature. N’ai-je pas coupé le lien définitivement en m’exilant au Canada ? Ce présage ailé vient donc de très loin.

thunder-bird-campbell-river-1929.jpgQuand le mot a surgi phosphorescent au bout de ma nuit, j’ai tout de suite aimé sa sonorité, sa racine féminine auxquelles j’ai ajouté le cendré de ses anciennes vies tel un phoenix. Il y a du gynécée dans ce mot. Il y a de la détermination et de l’affirmation.

— Mais si l’on change le A (ce noir plumage corseté et féroce du corbeau) en O (ce clairon qui traverse les âges sous le regard bleu et voilé des aïeules), on obtient GYPOÈTE (me souffle ma chère Georgette…) ! Des aïeules entourées de silence qui nous font signe par de mystérieux détours (affirme Émilie) !

 

16/12/2017

Les Carnets de CoraH (Épisode 12)

Épisode 12 : que d’os !

Giorgia O'KeeffeMes rêves sont des cordons ombilicaux sans lien, coupés du corps. Sans tête ni queue comme un boyau naissant.

Nombreux sont ceux qui s’oublient sans mystère dans la masse corporelle, sans laisser de trace consciente. À peine un éclair peut-être dans un sommeil de plomb. Où se cachent donc mes désirs enfouis ? Où loge mon viol sans mémoire ? Dans le muscle, l’os ou la chair ? Je ne sais pas. Qui peut me le dire ?


Giorgia O'KeeffeMais quelquefois (trop rarement), les rêves surgissent et me foudroient d’une énigme. Ce fut le cas du « gypaète cendré » qui a traversé obstinément ma nuit pour naître dans le 10e épisode de mes Carnets. S’agissait-il d’un heureux présage ou d’un signe macabre ?

Cet oiseau, bien qu’en partie imaginaire, n’est pas un oiseau de proie (ni un membre prédateur) mais bien un charognard (un sculpteur d’os). Considéré comme indispensable dans le nettoyage des Alpes, le gypaète est protégé par les amoureux de la nature. Il aime voler au-dessus des falaises avec des fragments de carcasses. Il choisit le lieu et lâche l’os sur le roc aigu afin de le briser en morceaux. Il lui suffit ensuite d’avaler la substantifique moëlle.

Rectifier le mot de prédateur en charognard permet de changer le sens de l’inscription, son registre. L’un est effrayant et de mauvaise augure, l’autre, malgré l’apparence peu avenante, est si mélodieux et accort.

Georgia O'KeeffeSur mes os s’incruste la toile de mes songes enfouis.

J’y casse des mythes poreux (la crainte des enfants volés)

Je broye le noir sur de l’argile ocre (les voyelles a et i)

J’aspire le sens.

J’opère la rotation.

Je formule la transformation magique :

« Tu es charognard, je suis surprise.

You Tarzan, I Corah. »

 

 PS. Merci à mes lectrices, Georgette pour m’avoir forcée à revisiter le rêve du gypaète et Émilie pour m’avoir fait découvrir le sens de l’os.

10/12/2017

Les Carnets de CoraH (Épisode 11)

Épisode 11 : première métamorphose : Cora devient CoraH


02hawaii-jumbo_2.jpgLes mots
sont un outil profondément psychanalytique. Un jeu avec des sonorités naissantes que l’ouïe ajuste piane-piane. Une reconnaissance des cavités de son corps qui bourdonne, bruit ou sanglote andante. Une tournée vertigineuse dans les creux, les failles, la résistance de l’os qui rend possible le son et amplifie le sens hors de soi dans le ressassement audible. Du cri primal à la voix modulée, timbres, accents et inflexions, je les fais tous résonner, crescendo, comme autant de tiges enroulées autour de l’échelle vocalique. Comme des gloires du matin, avides et vigoureuses autour d’un tuteur. Tout sauf le garrottage.

Si les mots s’invitent par l’oreille, leur racine traverse le temps et les langues, et leur graphie s’imprègne sur la rétine. Il y a du corps, du cri et de l’ivresse dans CoraH, de l’étoffe indienne sur l’étal de Zola. De l’onomatopée avant le poème.

Croâ, croâ, croâ

ziiip, aaaaah ! clac !

boum boum, boum boum

beurk, kof kof

boum boum, boum boum

glouglou, couac !

pfiou, hiiiii-hiiiiii, aaaaaarrh 

boum boum, boum boum

……………………………

din-din

pof, la la la, pof, la la la

bzzzzz, bzzzzz

boum boum, boum boum

ha ha ha ha, hourra !


georgia-o-keefe-home.jpgDès aujourd’hui, durant la nuit des longues échelles (l’Escalade genevoise) une lettre supplémentaire boucle mon nom par une échelle orientée vers l’astre élu et favorable. Tout sauf une lettre morte !

Avec cette nouvelle verticalité assumée au bout de mon nom, je crée une échappée bienheureuse hors de l’en-nuit et de la dormance. Au-dessus du vol du corbeau, au large de l’île des supplices. Comme un nocturne passé en boucle, la contingence des lettres et le hasard des mots viennent à moi, escaladent les échelons et s’élèvent dans la masse sonore.

Lire n’est-il pas prodigieux quand la rotation s’opère sur nous-mêmes et nous fait voir autrement qui nous sommes ?


 

03/12/2017

Les Carnets de Cora (Épisode 10)

Épisode 10 : un tissu de rêves et de bandelettes

georgia-okeeffe-deers-skull-with-pedernal.jpgJ’ai fait l’expérience de l’obscurité et la quête n’est pas accomplie,

J’ai fait l’expérience du silence et le monde n’a cessé son murmure,

J’ai fait l’expérience du néant et la mort n’est pas venue.

 Cette nuit, une image m’a été donnée en rêve. Un gypaète cendré a traversé l’enveloppe poreuse du temps. Que vient hanter cet oiseau de proie imaginaire ? Présage-t-il le retour du prédateur barbu ou du voleur d’enfance ? Il naît dans le boyau du temps, perce la paroi à coups de tête comme un bélier, prend de l’ampleur presque offensif. Que sera-t-il, phénix des Alpes protégé ou casseur d’os têtu tel Sysiphe ?

Peut-être que ton obscurité était l’absence, cet été-là, d’une mère.
 

Ladder to the Moon.jpgJ’avais enfant des rêves de momies bandées (celles des Cigares du Pharaon), de baleines engouffrées et de l’échelle de Jacob qui m’indiquait la direction de la lune. Mon regard suivait naturellement le haut du berceau. J’allais peut-être rejoindre mon interlocuteur privilégié, lumineux et bienveillant. Cet univers divin imprégné de légendes enfantines avait forgé en moi une autonomie précoce. Sevrée à quatre mois. Debout dès neuf mois. Appliquée au primaire, ce qui ouvrit les voies des études dès 9 ans. Survivante à 17, mariée à 21, divorcée à 33 ans, l’âge du Christ.

Combien de fois faut-il renaître pour comprendre sa destinée ?

Corah : étoffe de soie écrue, non teinteJ’aime me penser en tissus de toutes sortes, à la fois fond, trame et support. Un enchevêtrement d’éléments liés tel un textile ! Née des vers à soi, ceinte de toute part et pansée comme une momie. 

 

26/11/2017

Les Carnets de Cora (Épisode 9)

Épisode 9 : sur un air de Bernstein : Qui suis-je ?*

Tout était-il prévu à l’avance ou suis-je née par hasard en avril ?


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Les mots ont une histoire, une étymologie contenue dans notre mémoire, de manière semi-consciente. J’ai cherché l’étymologie de mon prénom dans le coffre prodigieux du Trésor de la langue française. J’y ai trouvé une origine indienne et une inscription qui faisait le Bonheur des dames selon Zola : « Au milieu du rayon, une exposition des soieries d'été éclairait le hall d'un éclat d'aurore (...). C'étaient des foulards (...) des surahs (...). Et il y avait encore (...) les tussores et les corahs des Indes ». Sonder une racine textuelle et vagabonder dans l‘usage d’un mot et de sa mémoire suivant la filiation de la soie (du vers à soi) et des étoffes (pansant), imprimée (imprégnée) ou écrue (sans fard ni artifice), interrogeant les tussores et les surahs comme autant de mots reliés (souterrainement), me séduisent infiniment. Je suis sûrement née par surprise, inespérée et inattendue.

Ai-je déjà vécu comme une colline, un bélier ou une rose trémière ?

Que nous reste-il de nos vies anciennes ? Des vibrations peut-être : une voix d’antan, un timbre ou un accent venu de loin. Une mémoire incertaine, des souvenirs effacés, voire rapportés. Mon corps plagié traversant les âges telle une caisse de résonnance d’où jaillissent les cris et les appels diffus de la crypte au poème.

Les alpes m’ont-elles barré l’horizon ? Ont-elles fait écran et amplifié le souffle de liberté ? J’ai longtemps écouté le retour du vent qui se cogne à leurs parois et bu l’écho jusqu’à la lie !
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Les astres m’ont-ils donné ce caractère irréductible et volontaire ? Têtu à l’obsession. J’ai quelquefois enfoncé des portes ouvertes et usiné des bornes pour nous retrouver dans la masse du temps. Toute parole ne peut être entendue sans garde-fou. Veillez au choc des mots, à l’épiphanie et au clac du retour sur l’onde du temps ! Les faits ne trouvent parfois pas leur vérité, ce sont des souvenirs parolés, vifs et vivaces comme une herbe sauvage. Ils sont en nous, sûrs d’eux, pourtant lesquels nous appartiennent vraiment ? Tous rapportés ou absorbés dans l'onde du temps. 


Ai-je grandi au bord des routes comme une fleur sauvage ou une rose trémière, explorant les deux côtés de l’horizon, trouant par les racines le bitume des villes modernes, interrogeant sans cesse la voix de mes poètes ?

Un jour je mourrai

Reviendrai-je sur terre comme un rouge-gorge, un corbeau ou un oiseau blanc du paradis ?

 

* « Who am I », Peter Pan de Leonard Bernstein.


 

 

 

 

19/11/2017

Les Carnets de Cora (Épisode 8)

Épisode 8 : Down and up !


Lawrence down.jpgDans l’univers de mes poètes, je devine un timbre unique, un bruissement singulier qui m’élève et m’enracine tout à la fois dans les harmoniques et le ressassement de la matière sonore. Dans cette vibration qui m’est communiquée par le pouvoir d’écoute, je suis sur le fil du son qui transforme cette présence au monde en une complice altérité, une pulsation en équilibre sur l’arête du sens (mon hamac arrimé à mes deux chênes !).

 

Poètes, donnez-moi du son ! un bourdonnement, un gargouillis, un claquement, un cliquetis ou un crissement, du brouhaha même avec du raffut et du ramdam ! un vagissement chaotique peut-être ou une transe virile ! Tout sauf une ligne plate écrasée sans soubresaut. Tout sauf une disparition étouffée au creux de l’en-nuit telle une quiescence qui serait tue et en dormance en nous. Tout sauf une lettre morte. Je suis avant tout une lectrice in-ouïe !

Lawrence up.jpgCertains passages sont des paroles ouvertes parfois clandestines, souvent opaques qui déclenchent un jeu de devinettes. Qui êtes-vous ? d’où venez-vous ? de quel exil ou de quelle migration ? Mots dérivés, emprunts lexicaux et syntaxiques, néologismes, mots-valises et figures. Je décrypte le sens, comme un exorcisme dans une veillée funèbre aux pieds de chênes oraculaires.

Le son crée l’image !

Écoutez la romance des mots-fleurs dans le champ poétique des Jardins de Georgette* : morning glories, nasturtiums ou daffodils suffisent à me faire chavirer !

Écoutez la partition des noms-fugues et l’appel des migrants de Sous le silence, Eugénie* : Augustin, Rose, Émilie/Émile, Alice ou Julie !

Écoutez la vigueur des mots-arbres de Heureux qui comme* tel l’aulne Schiller abritant un paradis caché.

Écoutez la curiosité des mots-oiseaux de l’Oisellerie qui participe du choc et du mystère : le corbeau « ce temps long sans réponse », la sitelle « tête en bas tête en l'air » ou l’épervier « petite tête petit bec longue queue à rayures noires »  !

Les mots ne sont-ils pas un outil profondément psychanalytique ?

 

  • Georgette’s Gardens de Dominique Lexcellent O’Neill est en cours d’écriture.
  • Sous le silence, Eugénie de Frédérique Baud Bachten (Grand-Saconnex, Samizdat, 2017).
  • Heureux qui comme... de Bernadette Richard (Genève, D’autre part, 2017).
  • L’Oisellerie de Mousse Boulanger (Grand-Saconnex, Miel de l’Ours, 2017).

12/11/2017

Les Carnets de Cora (Épisode 7)

Épisode 7 : thème et variations

imgres.jpgOù les mots nous mènent-ils ? vers quelle crypte ou chapelle ? quel tombeau ou supplice ? vers quelle renaissance ? Le poème adolescent que j’ai publié dans l’épisode 4 de mes carnets « Le viol du corbeau » m’a valu une censure (algorithmique) et le déploiement public d’un tourment dans la masse du monde. Comment ai-je pu lâcher ce poème dans le chaos des réseaux sociaux, comme on largue un « pavé qu’on avait sur le cœur » ? Je me suis ainsi écartée de l’intention première des Carnets qui était de partager ma passion des mots et des livres. Reviens-y !

Aujourd’hui j’aimerais tant retrouver mes deux chênes et m’amarrer à leurs troncs vigoureux. Mais novembre campe déjà dans ce coin de terre entre Thonon et Évian, le vent pousse avec force les feuilles contre la haie de lauriers et la pluie verglacée trempe la moquette qui me sert de pelouse. Où vais-je accrocher mon hamac ? Je peine à imaginer un coin sec et au chaud pour lire, si essentiel à mes vagabondages imaginaires. Les livres risquent de s’abîmer, ils craignent l’eau tout comme moi. C’est pourquoi j’emmène ma couverture de laine ainsi que mes livres à l’intérieur. Je n’ai pas besoin d’un espace immense, juste d’une pièce pour le moment avec beaucoup de lumière et de chaleur. Je jette une bûche dans le feu qui s’enflamme déjà. Isis, la souveraine minette des lieux, approuve et vient se lover sur mes genoux. J’observe à travers la baie vitrée deux arbres solidement ancrés et reliés souterrainement.


imgres.jpgPourquoi ai-je tant aimé certains livres (Les Jardins de Georgette, Sous le silence, Eugénie et Heureux qui comme…) alors que d’autres livres peinent à m’émouvoir ? Tous les textes rencontrent-ils leurs lecteurs ? Leur font-ils signe comme quand la magie opère ? Y a-t-il une recette ?

J’aime à penser que les auteurs que j’aime lire sont avant tout de grands lecteurs, d’authentiques poètes qui savent jouer des mots et des sonorités comme d’une partition, relevant le pari de nous faire entendre la musique des mots et de nous restituer cette relation si intime entre la langue et le monde.

Quand la langue est une ligne horizontale sans relief, le sens ne devient-il pas indiscernable ? La vibration inaudible, comme l’ordinateur qui écrase le son et le réduit à sa plus simple expression ? Les mots n’ont-ils pas besoin d’harmoniques qui augmentent ainsi la profondeur et l’ampleur du sens ? N’est-ce pas la condition première de la beauté d’un texte qui nous élève et nous ancre dans ce monde ?

05/11/2017

Les Carnets de Cora (Épisode 6)

Épisode 6 : où il est question d’une pensée noire et de myosotis

Pensée noire…

170312-georgia-okeeffe-brooklyn-museum-10_bq9qnz.jpegLa création de l’île aux supplices dans le 5e épisode des Carnets a déclenché en moi une douleur séculaire et incandescente. Les mots ont peut-être ouvert un chemin mystérieux exprimant une peine ineffable et si longtemps inaudible — et non muette. De la crypte profanée à la confidence publique et partagée dans la masse du monde, quelle sacrée rotation!

Motus…

Aujourd’hui dans la presse genevoise, je lis le témoignage d’anciennes élèves prises au piège du mode opératoire d’un professeur et doyen de collège dans les années 80 et 90. Bâillonnées par la peur elle n’ont pas osé porter plainte. Auront-elles, Sandra*, Léa*, Agathe* et Claire*, le courage d’aller aujourd’hui plus loin ?

Myosotis….

Après le « viol du corbeau » il ne m’a pas suffi de parler ou de me confier. Il y a des récits inaudibles et des réalités imperceptibles. Que faire d’une parole qui paralyse et plonge les confidents dans l’impuissance ? J'avais survécu. On ne pouvait pas me demander de combattre ni de militer, c’est pourquoi je loue ceux qui le font pour moi, pour les autres, pour changer l’imaginaire collectif. J’ai donc quitté le vieux continent et me suis installée à Toronto dans les années 80.

Forget-me-not….
IMG_2013.JPGSuspendue dans l’air frais de novembre, bien au chaud dans une couverture de laine, je me laisse bercer au-dessus du tapis artificiel qui recouvre mon petit coin de terre entre Thonon et Evian. Toujours verdoyant malgré le gel et l’humidité. Aucun entretien si ce n’est le balayage des feuilles l'hiver venu. Je pense d’ailleurs à le changer, à mettre du vrai gazon mais j’aime sa couleur, sa texture quand la mousse le recouvre par endroit, surtout aux pieds des chênes. Mon hamac est bien amarré et je ne pense qu’à me sauver dans la lecture.

Vergiss mich nicht...

1287150_f.jpg.gifLe livre qui s’ouvre à moi est un appel, une magnifique voie nomade Heureux qui comme*. J’ai suivi Georgette et Émilie dans leurs jardins, je suis maintenant Clément qui trouve refuge dans les arbres ! Il a même baptisé son fidèle aulne, « Schiller » en raison de son allure, son spleen échevelé. Les arbres sont des paradis cachés. Reviens-y ! Quel bonheur !

 

 

 

 

* Heureux qui comme de Bernadette RICHARD, Genève, Éditions D'autre part, 2017.

29/10/2017

Les Carnets de Cora (Épisode 5)

 

Épisode 5 : où il est question de censure, de décrypter un poème et de l’île des supplices

Censure ?


f0775932a7eb7a05f6c8726dba39e514--georgia-o-keeffe-l-art-1.jpgDans le 4e épisode des Carnets, j’ai partagé un poème pour le sauver de l’oubli. Ai-je eu raison de le rendre public sur le mur de Blogres ? Un malin génie ne l’a
pas trouvé à son goût et l’a censuré quelques heures pour son contenu à « caractère pornographique ». C’est une plaisanterie, sans doute !

J’avais intitulé ce poème obscur, « Le viol du corbeau », car je confiais l’histoire d’un croque-mort qui m’avait ramassée sur la route de Millau dans le sud de la France et m’avait déflorée dans son corbillard verrouillé. Sa rapacité en même temps que la possibilité de mourir loin de chez moi, m’avaient paralysée. J’avais alors jugé utile de rendre cette confession publique dans la masse des témoignages de femmes revenues de loin. Ce poème ne me correspond plus aujourd’hui. J’ai survécu alors qu’il s’est figé dans un souvenir lointain. Loin de me consoler, il sert à présent de tombeau à la folie d’un homme, telle une crypte que l’on aménage dans son inconscient pour finalement l’accomplir ou la condamner.

Décrypter un poème

J’ai besoin aujourd’hui de faire sauter les verroux de ce tombeau glacé et de construire, par la magie des mots (comme mon amie Georgette), un lieu totalement libre où je trouverais une rémission de peine. Pourrais-je y parvenir par la portée des mots uniquement, jetant mon dévolu sur ceux qui donnent existence et sauvent de la déraison ? Ce lieu n’est ni utopique, ni uchronique, il rêve d’engendrer un tremblement imperceptible à la lecture, une rotation peut-être ou une transmission.

 

L’île des supplices


Mon imaginaire tend vers un endroit isolé, dévoile une île inaccessible. Un coin
oublié de tous, sans réseau ni wifi. L’île pourrait ressembler à Saint-Kilda* par son
climat humide et ses pluies incessantes. Un lieu déserté par les hommes, car la vie y serait impossible. Aucun arbre en vue, ni aucune plante, seule une centaine de moutons paissent en autarcie dans quelques pacages verdoyants. 2653134875_8ed2e65140_b.jpgC’est là, au cœur de l’égarement, que je mettrais mon agresseur. Ainsi que toutes les brutes, cogneurs et autres sadiques sexuels. Dans ce lieu qui prend forme peu à peu, malléable à volonté, je viendrai le visiter à loisir ou alors je n’y reviendrai plus. Mais je sais qu’il existera dans cet épisode de mes carnets et que dans ces pages au moins, mon agresseur sera préoccupé par la faim, le froid et l’humidité, qu’il ne portera que sa peau comme vêtement parfaitement étanche et qu’il devra piller les nids des oiseaux pour se nourrir. Il entendra en permanence au-dessus de sa tête le rire moqueur des macareux.

 


Malgré la tentation, je ne souhaite pas envoyer tous les criminels sur une île. Pour les punir, il y a des tribunaux et des peines plus ou moins lourdes prononcées par images.jpgun système que l’on souhaite juste. Je ne connais pas le nom de mon agresseur, car je n’ai pas eu le courage de porter plainte ni de le traduire en justice. C’était peut-être un homme ordinaire, un bon père de famille. Peut-être est-il mort à présent ? Peut-être n’a-t-il jamais récidivé ? Pourrais-je me sauver sachant qu’il est transi de froid sur un rocher inhospitalier et que son foie est dévoré par une masse de folles de Bassan qui lui rappellent au quotidien ce qu’il leur a volé ?

 

  • Je m'inspire ici de L’Adieu à Saint-Kilda d’Éric BULLIARD pour faire surgir l’île des supplices.

22/10/2017

Les Carnets de Cora (Épisode 4)

 par Cora O'Keeffe

Épisode 4 : où il est question de ≠changerlimaginairecollectif et d’un poème…

≠changerlimaginairecollectif

CR462-503x600.jpgJe lis cette semaine sur les réseaux sociaux où je viens d’ouvrir un compte Facebook, plusieurs témoignages de femmes levant le silence sur les abus de pouvoir subis au travail, à la scène ou au quotidien. Leurs paroles me saisissent dans la multitude des dépositions. Qu’elles ne restent pas lettre morte !

 J’ai écrit autrefois, dans la masse du monde, un poème qu’il me fallait préserver et qui s’accorde aujourd’hui à cette peine publique.

Nous étions dans les années 90, lorsque je participais à un atelier d’écriture organisé par la Société des écrivains de Toronto. Je lus mon poème devant le groupe évoquant un lointain voyage en autostop dans le sud de la France. Après la lecture, j’entendis les questions. L’image du corbeau n’est-elle qu’imagination ? Était-il de mauvais goût d’évoquer l’animal au lieu de nommer et de traduire en justice ? Le maccabée ne faisait-il pas basculer le poème dans le funèbre et l’exagération ? Pire le ridicule ? Que faire quand le chaos du monde vous touche ?

Un poème
Je glisse ici ce poème pour le sauver de l’oubli et l’inscris dans la mémoire collective. (Puissiez-vous le lire avec vigilance !)

 

LE VIOL DU CORBEAU


Le croque-mort de Millau traque la proie

Sans passion aux pieds des sept croix

Dans le noir corbillard, verrouillée

J'ai détalé hors champ

 

Le macchabée en bière fut un témoin sans mémoire

Il riva ce huis clos sans preuve

Ci-gisent mes vertes années, ma semaison dénaturée

fracturée entre ascension et chute

 
Une fois le danger écarté

Où aller vagabonder ?

Là où le désir des hommes n’existe pas ?

 

Chez les castrats d’Amérique ?

Dans les ghettos gays ou les études genre ?

Ou dans l’union sacrée ?

14/10/2017

Les Carnets de Cora (Épisode 3)

par Cora O'Keeffe

Épisode 3 : où il est question de gloires du matin, d’un hamac et d’un ermitage…

keeffe3.jpg Le manuscrit de Georgette’s Gardens * a été un hapax existentiel pour la lectrice que je suis. Je peux même dire que Cora est née de cette fascination des mots. Il suffit d’évoquer un massif de morning glories pour que ma rotation s’opère. La vigueur de leurs tiges pourtant si fines m’impressionne, tant elles sont volontaires quand elles s’enroulent autour d’un tuteur de fortune et si rapides à éclore. L’image qui en découle m’élève imperceptiblement et je me réjouis de ce bleu profond. Georgette les décrit avec une telle exactitude, une véritable sensualité que ces fleurs évoquent pour moi instantanément le jardin de mon ami Andy. Il avait loué à l’époque, dans le quartier de Little Italy à Toronto, un appartement de plain pied qui s’ouvrait sur un petit coin de verdure où il exerçait ses talents de jardinier. Je me souviens qu’il se plaignait souvent des chats du voisinage qui venaient déposer leurs crottes sur ses plates-bandes, pourquoi justement les siennes ? Mais qu’il était intarissable quand il racontait sa palissade recouverte de gloires du matin. Il m’appelait le dimanche matin avec son téléphone sans fil et se baladait pieds nus dans l’herbe, une mug de café dans l’autre main. J’imaginais sans peine le tableau qui s’offrait à nos yeux.


Tous les week-ends, je file avec mon bien-aimé dans notre maison de vacances à Publier, en France. Sur le terrain qui mène au lac poussent deux immenses chênes, j’y ai fixé un hamac. C’est là que j’aime lire suspendue au pied de leur souveraine majesté. Aujourd’hui je m’y suis installée confortablement, emmitouflée dans une couverture bien chaude. Les feuilles commencent à tomber autour de moi, je sens leur présence dans l’air. Le ciel d’automne est d’un bleu intense. Au fur et à mesure de la lecture, j’annote les pages avec un crayon. J’y laisse des ob_894612_sous-le-silence-eugenie-baud-bachten.jpgtraces rudimentaires dans la marge : un trait vertical ou deux selon l’impact, une croix pour le retentissement et un cercle pour les mots qui me cognent. Parfois j’écris des commentaires dans les respirations du texte.


En ce moment, à l’abri des chênes, j’y ai emporté le livre d’une artiste établie à Genève qui écrit et réalise des collages *. C’est l’histoire (si j’ai bien compris, car dans toute lecture il y a des zones d’aveuglement) d’une vocation qui prend conscience de ses origines. Ici, l’auteur lie sa nécessité d’écrire au don libre et sauvage de sa grand-mère, une chanteuse d’opéra qui avait la voix d’une Lorelei.

Bien qu’elle enchantât un public aux quatre coins du monde, elle anéantissait son entourage (ses quatre enfants surtout) par ses absences et sa désertion. (Comment lui pardonner la solitude de Rose, sa fille morte à vingt ans espérant encore la revoir un jour ? J’en ai les larmes aux yeux et j’aimerais 2017-10-14-PHOTO-00000133.jpgtellement mettre Rose dans un jardin. Peut-être que Georgette m’y aidera. Je suis sûre qu’il doit y avoir un jardin à inventer pour les personnages de roman, qui sont morts trop tôt, injustement, dans une solitude orpheline.)


L’auteur invente avec ses mots, la voix sublime qu’elle n’a pourtant jamais entendue et sonde le douloureux héritage d’Eugénie. Dénouer les fils de l’histoire familiale n’est pas sans risque, alors elle a besoin de protection, d’un espace pour écouter et accueillir la parole des ancêtres. Et ce lieu (je n’invente rien) est un jardin ! (Comme Georgette serait heureuse d’apprendre qu’il y a à Genève, un ermitage accueillant des migrants d’origine lointaine, ayant pour seul rempart, non pas des clôtures ou des haies de thuyas, mais des pivoines et des roses par-dessus lesquelles on peut se faire des signes, se saluer ! Peut-être même y a-t-il quelques gloires du matin).

 

 

08/10/2017

Les Carnets de Cora (Épisode 2)

par Cora O'Keeffe


Épisode 2 : Quelles clés ouvrent l'imaginaire ?

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Quel livre, suffisamment habile et riche en évocations, a la force de me transformer au point de me détourner de moi-même et de me plonger dans un exil encore plus profond que le mien ? J’aime aller à l’aventure par l’effet de paroles sortilèges, parfois nostalgiques, parfois fraîches, qui m’ébranlent et me dépouillent. J’aime la sensualité et le charme des mots sur la page, leur caractère policé, leur polyphonie baroque, leur exactitude qui s’abîme en moi dans une chute clairvoyante.

Il y a eu l’effet mystérieux du Grand Meaulnes où j’ai puisé un je ne sais quoi dans le sillon de cinq lectures consécutives, peut-être la clé d’un univers séparé, aux confins de l’adolescence. Il y a pour moi, aujourd’hui, l’effet de Georgette’s Gardens, un manuscrit de 250 pages qui m’est parvenu le 8 septembre dernier dans ma boîte de réception électronique*. Je tiens désormais dans les mains un objet curieux dont j’explorerai ici la magie envoûtante. C’est le roman (ou un long poème) de Georgette, une bibliothécaire à la retraite, qui a trouvé dans les livres une forme de réconfort. Elle vit à Toronto (comme moi dans mon ancienne vie où je l’ai peut-être rencontrée). Dans ses carnets, elle prend des notes en anglais bien qu’elle soit française d’origine. Mot à mot, elle invente des jardins imaginaires, des lieux paisibles où elle vient se ressourcer.

Comment la magie d’un livre opère-t-elle ? Comment un manuscrit se transforme-t-il en alter ego, en âme sœur ? Comme s’il y avait un avant et un après du livre. Un hapax, disent les philosophes. Quelque chose d’unique qui nous transforme brusquement et modifie nécessairement notre histoire.

Les livres ont ce pouvoir, je le sais. Mon bien-aimé écrit des livres, c’est sa passion secrète. Il écrit sur des femmes réelles et rêvées. Il a même consacré, dans son dernier ouvrage, un chapitre à notre rencontre, dans le hall de l’hôtel Skydome de Toronto. Vittorio, mon collaborateur et ami, était là aussi, ainsi que Claude, son ami et éditeur. Le personnage qu’il décrit et qui porte mon nom dans le roman n’est pas totalement moi évidemment, même s’il est vrai que j’ai eu le cœur mitraillé quand il a quitté le groupe au bras d’Annie R. et qu’ils ont disparu tous les deux dans l’ascenseur de l’Hôtel. C’est ainsi qu’a commencé notre histoire par les livres, les mots et les lettres.

Je m’appelle Cora O’Keeffe. Je vis à Genève où j’enseigne le français et la philosophie. O’Keeffe est le nom de mon ex mari canadien.