21/12/2015

sade scandale

par antonin moeri

 

Raymond Jean dresse le portrait enthousiaste d’un personnage qui n’a pas fini de scandaliser. Comme si le propre d’un écrivain était, non pas de plaire au lecteur mais de le choquer, de l’indigner, de l’horrifier, voire de l’insulter. Car Sade est avant tout un écrivain. En faire un cas, le classer dans la catégorie des monstres, des pervers sexuels, des dépeceurs de femmes, des fous à enfermer, est le propre des chiens de garde. Le jeune homme piaffant et violent que nous présente Raymond Jean est formé par les Jésuites. Le Don Juan fringant, hédoniste, joueur et prodigue aime surtout les danseuses, les actrices et les prostituées. Mais on doit marier le fils de bonne famille à une fille de bonne famille: Renée Pélagie de Montreuil.

La paix des chaumières ne représente pas un idéal pour Donatien. Il sera poursuivi par la police pour avoir exigé d’une petite ouvrière qu’elle le fouettât, qu’elle blasphémât, qu’elle piétinât un crucifix et chiât sur ce dernier. Libéré (Donatien est noble, voyons!), il donnera libre cours à son vertige de l’infini en compagnie de Rose Keller, une mendiante, «produit typique de la déchéance de la condition ouvrière». Il ligote la malheureuse sur un canapé et la fouette sur les fesses. Le circuit des commérages s’empare de l’affaire. La belle-mère de Donatien, Présidente de Montreuil, offrira une grosse somme à la victime pour qu’elle retire sa plainte. La victime fera monter les enchères..., tiens, ça rappelle l’affaire du Sofitel. Chaque fois que Donatien ira trop loin en organisant des parties fines au cours desquelles il commettra des infamies et que la rumeur s’enflera et que la machine judiciaire se remettra en marche, la belle-mère mettra tout en oeuvre pour sortir la famille de l’état de scandale.

Mais Donatien ira si loin dans la transgression des règles à respecter dans la société du XVIII e (on l’accusera d’empoisonnement, de pédérastie, de sodomie - crime alors passible de mort - d’enlèvement d’ados, d’inceste, d’incision, de furie sanguinaire...), il ira si loin que Madame de Montreuil non seulement donnera l’ordre de le faire enfermer mais voudra le faire passer pour fou. Ce que Raymond Jean met en avant dans ce portrait inspiré c’est la détermination avec laquelle certaines femmes ont pris le parti du «fils de famille fauteur de désordres». Des femmes prêtes à remuer ciel et terre pour venir en aide au prisonnier de Vincennes, des femmes dont il a provoqué l’admiration, la tendresse, l’émotion, des femmes prêtes à rencontrer les avocats, les magistrats, les hommes de loi. En première ligne, Madame de Sade, troublante complice de Donatien au cours des orgies organisées au château de Lacoste.

Enfermé, le marquis aurait pu reconnaître ses «fautes», exprimer le désir de s’amender. Il aurait pu faire un effort pour se réconcilier avec la «vie». Il préfère convoquer mille détails très délicieux (allusion aux épisodes qui se sont déroulés au château de Lacoste entre deux emprisonnements). Il préfère nager dans son bourbier. L’édification n’est pas de son goût. Les fantômes qu’il a formés au cours des «curieux épisodes», il doit les réaliser à présent. «Impérieux, colère, emporté, extrême en tout, d’un dérèglement d’imagination sur les moeurs qui de la vie n’a eu son pareil», voilà DAF. Il ne changera pas. Ce serait ainsi que, selon Raymond Jean, DAF serait né à l’écriture «littéraire». L’acte d’écrire comme geste libérateur.

Donatien lit énormément, travaille avec persévérance, réunit des notes, prépare ses dossiers pour mettre en scène un vieux trésorier, un abject magistrat, un banquier bossu, un avocat fameux, champions du stupre, blasés, abrutis par la débauche et l’ivrognerie. Des mangeurs de merde que Pasolini fera évoluer dans «SALO», film qu’on ne peut regarder sans des haut-le-coeur et dans lequel on ne retrouve pas une des qualités essentielles des «120 journées»: l’humour. En effet, comment ne pas éclater de rire quand on lit: «Il n’eut besoin que d’un seul jet pour combler le plat; de ma vie je n’avais vu un tel étron: il remplissait à lui tout seul un très profond saladier». Ce «reste de terre» dont les êtres «civilisés» ont honte, qu’ils font vite disparaître et qu’ils évitent d’évoquer, a une fonction précise dans «L’école du libertinage»: comme la crasse, la morve, la vermine, le souillé, le décomposé, le caca ne suscite pas le répulsion du libertin. Au contraire, il excite son désir. C’est dans la pleine lumière de la scène que les «historiennes» prennent la parole: le véritable organe de la volupté étant l’ouïe, seul un récit de l’abjection, au creux de l’oreille, peut faire entendre ce bruissement si doux que j’aimerais, avec Raymond Jean, appeler «littérature».

Raymond Jean: Un portait de Sade, Actes Sud, 1989

26/11/2015

L'ombre du père (Pierre Simenon)

images-2.jpegQue faire d'un père qui écrit six à dix livres par année, et qui fanfaronne (face à Fellini, autre grand fanfaron) d'avoir possédé 10'000 (dix mille!) femmes dans sa vie ? Quelle place trouver dans la famille d'un démiurge ? Y a-t-il, d'ailleurs, dans cette folie, une place pour les autres ?

C'est le propos du livre de Pierre Simenon, De père à père*, qui tient à la fois du recueil de souvenirs et de l'examen de conscience. Le prétexte en est simple, mais subtilement traité : Pierre Simenon doit traverser les États-Unis, d'ouest en est, et quitter la Californie pour s'en aller rejoindre sa femme et ses enfants dans le Vermont. La traversée, qui dure presque une semaine, lui donnera l'occasion de se pencher sur son passé, d'évoquer une foule de souvenirs, et de renouer le dialogue avec Georges, le démiurge, son père, devenu la statue du Commandeur.

Longtemps confiné dans le rôle de « fils de », Pierre Simenon parle aujourd'hui à Georges en tant que père. De père à père. images-3.jpegIl cherche une impossible égalité dans ce dialogue posthume (Georges est mort en 1989). Une nouvelle place dans la fratrie. Il n'est pas seuls, comme on le sait, dans le « clan Simenon ». Il y a le frère aîné (fils du premier mariage de Georges), Marc Simenon, né en 1939, scénariste et réalisateur de cinéma, qui épousera l'actrice Mylène Demongeot. Marc mourra accidentellement chez lui en 1999. Il y a ensuite Johnny, né en 1949. 
images-5.jpegEt enfin Marie-Jo, né en 1953, qui tentera une carrière de comédienne à Paris, avant de se tirer une balle dans le cœur en 1978. La mort de Marie-Jo est au centre du livre de Pierre : on l'attend, on la redoute, on la pressent avec effroi. Cette fille trop sensible, très fragile, probablement abusée par sa mère, images-4.jpegqui considérait son père comme un Dieu : « tu étais mon Dieu concret, la force à laquelle je me raccrochais… »…

Dans son récit, Pierre essaie de dénouer l'écheveau des névroses familiales. Il ne s'attribue jamais le beau rôle. Il n'accable pas son père non plus, même s'il lui fait, depuis sa mort, quelques reproches (voir ici la dernière interview de Simenon). Le témoignage qu'il livre est plutôt une charge contre sa mère, Denyse Ouimet, qui a manipulé ses enfants et accusé son mari de tous les maux. On apprend peu de choses nouvelles sur la vie du grand Georges (la biographie** de Pierre Assouline nous la livre intégralement). Mais Pierre éclaire certains épisodes — essentiellement la période lausannoise — d'une lumière empathique.

Au final, cela donne un récit haletant, non dépourvu d'angoisse (on ne sait jamais comment cela va se terminer), qui est à la fois un hommage au Père, de père à père, et une tentative de réconciliation avec un passé (une dette, un don) particulièrement lourd à porter.

* Pierre Simenon, De père à père, Flammarion, 2015.

** Pierre Assouline, Simenon, Folio.

05/11/2015

De Voltaire à Salman Rushdie (retour sur les Innocents)

images-1.jpegJean-Michel Olivier était, le 24 juin dernier, invité à gagner le Grand Salon des Délices pour rappeler le contexte et la réception de son roman Les Innocents (1996) centré, on s’en souvient, sur les personnalités conjuguées de Voltaire et Salman Rushdie. Nous présentons dans les lignes qui suivent la discussion qui s’est d’abord engagée entre le romancier et le conservateur des Délices, François Jacob, avant de gagner l’ensemble de la salle.

voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueFrançois Jacob : Rappelons d’abord, si vous le voulez bien, la structure générale des Innocents. Tout s’y passe en une journée  — histoire de respecter, peut-être, une ultime fois, les préceptes d’Aristote ? — et cette journée peut être datée : 21 novembre 1994, c’est-à-dire l’un des jours supposés de la naissance de Voltaire. Apparaissent pas moins de quarante-cinq personnages, parmi lesquels Joseph Bâcle, « appointé de police », le juge Joseph Parmentier, son épouse Marie, Paul Soufre, Simon Rage (figure de Salman Rushdie), SIC, c’est-à-dire Solange-Isabelle Court, journaliste de son état qui ressemble comme deux gouttes d’eau à Claire Chazal, Laurent Vessie, maire de Genève, le pasteur Buchs, Émile Dutonneau, écrivain du « terroir », Louis Dutroux et enfin la libraire, Claire la Taiseuse.
Simon Rage, écrivain célèbre, est cloîtré à Londres en raison d’une fatwa : on ne le met pas moins dans un jet privé en partance pour Genève, où il doit recevoir le prix Voltaire. Tandis qu’il voyage, un groupe terroriste prépare son assassinat. La structure du roman devient alors signifiante. Toutes ses parties sont en effet inaugurées par un texte en italiques (sauf la dernière, qui présente un récit en capitales) lequel, écrit à la première personne, est le fait du terroriste anonyme, et se trouve suivi de douze à quinze chapitres assez courts focalisés, quant à eux, sur un des personnages cités précédemment. L’œuvre est donc très ramassée dans le temps, avec des personnages typés qui sont presque des personnages-clés, certains d’entre eux étant reconnaissables ou transposables dans la réalité (Alain Vaissade, Martine Brunschwig-Graf…) Elle semble se concentrer sur deux questions : celle de la pureté, les exactions qu’elle entraîne étant interrogées de l’intérieur, si l’on peut dire, par la voix même du jihadiste ; et celle de la distinction qu’il convient d’opérer entre une littérature romande d’essence internationale et une littérature du « terroir » que vous ne semblez pas privilégier. Sur un plan plus littéraire enfin, d’aucuns ont évoqué une « épopée rabelaisienne », les détournements de langage étant chez vous très nombreux ainsi que les jeux avec le narrateur, lesquels pourraient faire songer, dans une certaine mesure, à Jules Romains.
Ma première question concerne la perception qui est la vôtre, vingt ans après, de ce roman : la contextualisation très forte dans laquelle il s’inscrit (tricentenaire de la naissance de Voltaire) n’en gêne-t-il pas la lecture a posteriori ? Aurait-il été au contraire « réactualisé » par les événements récents ?

Jean-Michel Olivier : Le point de départ est effectivement la question de la pureté et celle de la nature des intégrismes : il faut se souvenir que la décennie 1980 avait été marquée par de nombreux attentats, notamment à Paris. voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueIl m’a semblé dès lors intéressant, et tout particulièrement après le prix Colette que Salman Rushdie n’a pu recevoir, en 1993, d’analyser la pureté ou l’intégrisme dans différents secteurs ou dans différents discours. Le nerf du livre est bien l’intégrisme religieux, mais j’étais également intéressé par les réactions opérées au sein de la ville de Genève qui est à la fois ouverte, libre et puritaine. Il y a ce côté qu’on trouve chez Rousseau, très strict, et puis en même temps une réflexion sur la liberté. Ce que je voulais mettre en scène, c’étaient différents personnages susceptibles de représenter les différentes facettes de l’intégrisme. Il y a l’intégrisme religieux avec ce personnage anonyme, qu’on voit préparer un attentat tout au long du livre mais qui a une espèce de fascination, malgré tout, comme tous les musulmans, pour le Livre, le Coran, le Livre sacré. Avec un côté plus satirique, plus humoristique, nous avons ensuite le maire de la ville, un écologiste, mais aussi un intégriste dans son genre : il veut tout nettoyer, il est obsédé lui aussi par cette notion de pureté. Troisième forme d’intégrisme : celui du pasteur Buchs, clin d’œil au pasteur Fuchs, et qui représente en effet une vision de la religion. Citons enfin le juge Parmentier, véritable incarnation du bien et du mal –du bien surtout : c’est lui qui tranche, qui est obsédé par le mal. Je voulais au fond élargir la réflexion sur les intégrismes et non pas seulement l’intégrismea fortiori l’intégrisme musulman. On se rend compte ici que presque tous les personnages portent en eux ce désir de pureté qui est au fond une pureté dangereuse.

François Jacob : Il y a quand même un personnage qui ne porte pas, me semble-t-il, un quelconque désir de pureté et qui est pourtant la plus dangereuse de toutes : c’est Solange-Isabelle Court. Ne s’avoue-t-elle pas tout de suite « impure » ?

Jean-Michel Olivier : C’est la journaliste, importante dans le roman en ce que je voulais mettre en scène un personnage qui mît lui-même en scène tous les autres. On a donc une mise en scène qui regarde l’événement. Solange-Isabelle Court traduit à elle seule l’obsession, très réelle à l’époque, pour l’audience : voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueelle tente de provoquer ses interlocuteurs et invite par exemple l’imam Ramadan –nom évidemment connu à Genève : je fus moi-même, quinze ans durant, le collègue de Tariq Ramadan. Solange fait en fait de l’événement qu’elle met en scène un véritable spectacle : elle se contente d’abord de suivre la remise du prix, en espérant que quelque chose ne « marche » pas, ce qui ferait grimper l’audience, puis elle manipule les gens de telle manière qu’en effet il se passe quelque chose pendant son émission. Mais il est un autre personnage qui m’intéresse encore davantage : c’est Bâcle. Ce nom ne vous dit rien ?...

François Jacob : Je ne connais de Bâcle que l’ami de Jean-Jacques Rousseau…

Jean-Michel Olivier : Précisément ! Je m’étais dit que dans tous mes livres il y aurait un Bâcle. voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueJ’adore ce personnage de garnement avec lequel Rousseau va voler des asperges : c’est le « copain » que nous avons tous eu, dans notre adolescence, et qui nous entraîne vers des mauvais coups qui n’en sont pas vraiment… Bâcle se trouvait déjà dans un livre précédent intitulé Le Voyage en hiver, histoire d’un organiste à Genève qui réveille ses paroissiens par une espèce de déluge de notes de musique et qui invente une liqueur faite d’herbes genevoises et qu’il appelle la Bâclée… Il est vrai que dans Les Innocents, Bâcle n’a pas un beau rôle : c’est un « flic » un peu obtus, caricatural et pour tout dire violent.

François Jacob : Je souhaitais vous interpeller sur un terme que vous utilisez souvent : le terme de « bâtards ». Il semble  y avoir dans le roman une espèce de fil rouge sur la filiation, sur le fait d’avoir des enfants, de chercher un père, etc.

Jean-Michel Olivier : La bâtardise est en rapport direct avec la pureté ou l’impureté. La pureté peut être celle du sang, de la race, de la famille. Quant au thème de la filiation, il apparaît très souvent dans mes livres, soit qu’on refuse de se reproduire, comme ici le juge Parmentier, soit que les femmes détournent cet interdit ou cette résistance. Marie découvre ainsi qu’elle est enceinte et se demande, durant tout le livre, quel père donner à son enfant : les candidats défilent jusqu’à celui qui lui conviendra le mieux, et qui n’est évidemment pas le père biologique. Cette problématique peut être élargie au plan intellectuel parce que si l’on parle de Voltaire ou de Rousseau, il y a une « descendance » absolument énorme et qui s’écarte plus ou moins d’eux. Dans Le dernier mot, je donne justement la parole à Thérèse Levasseur où il est question, on s’en doute, des cinq enfants qu’on a tant reprochés à Rousseau –et vous devinez quelle est mon interprétation de cet objet d’étude. Dans L’amour nègre, on a affaire à un enfant adopté, autre manière de poser la question de la filiation.

François Jacob : Le tour que joue Marie Parmentier à son juge de mari (lui faire croire qu’il est le père de l’enfant qu’elle porte), c’est finalement le tour qu’a joué Mme du Châtelet à son propre mari lorsqu’elle s’est trouvée enceinte des œuvres du poète Saint-Lambert.

Jean-Michel Olivier : Oui, c’était là quelque chose d’assez courant au dix-huitième siècle, où l’on trouvait un nombre de bâtards hallucinant. J’ai beaucoup d’affection pour Marie Parmentier car c’est une femme qui décide de prendre sa vie en main, qui n’est pas une victime, qui ne se laisse pas faire. voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueMme du Châtelet, Voltaire, Rousseau sont évidemment présents dans tout le roman : on peut même dater des Innocents le début d’une influence « voltairienne » sur ma production.

François Jacob : La couverture est, à ce propos, très explicite.

Jean-Michel Olivier : C’est une œuvre qui fut commandée à Dominique Appia : voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueon y voit Voltaire en figure de proue sur le « bateau-livre » qui est le lieu central du roman.

François Jacob : Mais il est, sur ce bateau, un trouble-fête qui pense, pense, pense décidément beaucoup…

Jean-Michel Olivier : C’est bien sûr notre apprenti terroriste. Il est à la fois ce personnage qui va suivre son destin : punir l’auteur de La Mère de Dieu, et montrer que son désir de pureté est un désir impossible. Malheureusement pour lui, il aime la littérature, est sensible aux belles-lettres : sa certitude en est ébranlée, et il commence à réfléchir. Je ne voulais pas faire de ce personnage anonyme un inculte ou le réduire au rang de brute épaisse à qui l’on dit : « Vous allez tuer tel ou tel homme, ou telle ou telle femme » et qui obéit sans réfléchir. Tout au contraire, il se pose des questions, il hésite.

François Jacob : Mais il vient à bout de son hésitation. Et fait brûler sa propre bibliothèque…

Jean-Michel Olivier : Impossible évidemment de ne pas songer à tous ces autodafés qui hantent encore le dix-huitième siècle : n’a-t-on pas brûlé Du Contrat socialÉmile ? Sans compter ces images d’autodafés de 1933, quand les nazis arrivent au pouvoir. Il s’agissait de revenir sur cette histoire obsédante à l’aide de personnages réellement incarnés, et non pas de simples figures emblématiques.

François Jacob : Notre jihadiste, lorsqu’il approche du bateau-livre, bouscule quelqu’un qu’il ne reconnaît pas. Or celui qu’il bouscule, sans y prendre garde, n’est autre que Simon Rage, sa potentielle victime. Pouvez-vous évoquer cette scène ?

Jean-Michel Olivier : Le terroriste est téléguidé, mobilisé par son crime, et il n’est plus capable de reconnaître l’écrivain qu’il a en face de lui. Le bourreau et la victime se croisent, se cognent, mais s’ignorent. Vous remarquerez toutefois que j’en ai sauvé un, à la fin.

François Jacob : Pas le terroriste, en tout cas.

Jean-Michel Olivier : Non. Celui-là meurt dans sa corbeille de fleurs…

François Jacob : Il semble que le roman ait suscité, au moment de sa sortie, quelques réactions négatives…

Jean-Michel Olivier : Il y a eu plusieurs types de réactions. J’aime bien d’abord mettre en scène des personnages qui ont réellement existé, en ne les déformant pas beaucoup, finalement, en faisant en sorte qu’ils soient reconnaissables. Je m’attendais dès lors à avoir des réactions virulentes de la conseillère d’État impliquée dans le roman : voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiquemais Martine Brunschwicg-Graf a bien pris la chose. D’autres politiques n’ont pas réagi. Le plus surprenant est que d’aucuns ont réagi parce qu’ils n’étaient pas dans le roman ! D’autres réactions ont été plus violentes, allant parfois jusqu’à la menace.

François Jacob : Et qu’en est-il d’Émile Dutonneau ? Le prénom est bien rousseauiste…

Jean-Michel Olivier : Oui, mais le modèle est Étienne Barillier, même s’il s’agit au fond du composé de plusieurs écrivains : voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueMichel Viala, Jacques Chessex… J’en fais un écrivain du terroir, c’est-à-dire attaché à l’expression de la terre, de la pureté de la terre, dans le sens où en Suisse romande l’écrivain du terroir exprime vraiment l’âme de la région. On a longtemps cru qu’il y avait une « âme » romande qui était exprimée par quelques écrivains qu’on a choisis de manière quelque peu arbitraire. Ramuz ne risque-t-il pas de faire oublier Cingria ou Bouvier ?

François Jacob : Le terroir qui intéresse Dutonneau est en tout cas couvert de vignes…

Jean-Michel Olivier: Il est porté sur la bouteille, c’est vrai.

François Jacob : Et devient assassin !

Jean-Michel Olivier : Dans son désir de pureté, il développe une visée hégémonique qu’on retrouve dans tous les discours de la pureté.

François Jacob : Il forme en tout cas un couple infernal avec sa victime, Dutroux, qu’il rencontre au Dorian, qu’il retrouve par la suite du côté du bateau-livre avant, finalement, de l’étrangler dans la cellule qu’ils partagent tous les deux, en ce soir du 21 novembre 1994. Nous voici ramenés, chemin faisant, à ces couples décrits par Rousseau dans les Confessions et où sont convoquées les images de Bâcle, de Venture de Villeneuve…

Jean-Michel Olivier : Dutonneau essaie, par ses livres, de se faire reconnaître et, en particulier, de se faire reconnaître par l’institution universitaire : Dutroux est de l’Institut ! Dutonneau et Dutroux sont donc tout à la fois très proches car issus l’un et l’autre du monde du livre mais, en fait, profondément déconnectés l’un de l’autre.

François Jacob : Le « conte final » est sans doute une des pages les plus voltairiennes du roman : on y retrouve le ton de Candide, lorsque Candide traverse le village des abares et qu’il se livre à une description proprement clinique de ce qui l’entoure.

Jean-Michel Olivier : L’amour nègre a fait précisément l’objet de recensions dans lesquelles on disait que le personnage principal était une sorte de Candide moderne. voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueUn Candide noir, africain, qui traverse le monde de la mondialisation, de la puissance, de l’argent, un monde blanc, de manière générale, où il évolue jusqu’à la fin du récit. Mais j’ai surtout songé à L’Ingénu, avec ce métis qui débarque et dont on tente de faire un bon breton… C’est tout ce processus d’immigration et d’intégration qui m’intéresse : il est évidemment au cœur de nos préoccupations d’aujourd’hui. Quant au rire, c’est bien lui qu’on tente d’assassiner, et qu’on a tenté de tuer le 7 janvier dernier, car il est une arme redoutable contre toute forme d’intégrisme.

François Jacob : Et quel est le prochain opus ?  

Jean-Michel Olivier : C’est un roman qui, comme d’habitude, sera très différent de tous les précédents. Le dernier était le récit de la vie d’un personnage inspiré de quelqu’un qui a réellement existé. Le prochain s’intitulera Le Démon des femmes et mettra en scène un écrivain tout à fait contemporain, plus jeune que moi, qui a eu un prix littéraire, et qui a été harcelé par de nombreuses correspondantes. voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueOn ne trouve donc qu’un homme pour une vingtaine de femmes qui lui écrivent ou qu’il rencontre dans des salons du Livre. La vie d’un écrivain aujourd’hui est quelque chose de très particulier : on l’invite à parler un peu partout de ses livres, il se trouve transformé en colporteur ou en représentant de ses propres ouvrages : c’est de cette vie de nomade qu’il est question dans la première partie. La deuxième partie le verra recevoir son prix et repartir avant, en fin de parcours, de gagner une université américaine.

François Jacob : À très bientôt, donc, pour ce nouveau roman !

Propos recueillis par François Jacob.

07/05/2015

L'amour, quelle galère ! (Sacha Després)

images-3.jpegpar Jean-Michel Olivier

Il  y a une étrange poésie dans le récit intense et tourmenté de La Petite galère*, de Sacha Després. Le titre fait référence à une célèbre série américaine : La petite maison dans la prairie, qui mettait en scène, on s'en souvient, une famille à peu près parfaite dans les plaines de l'Ouest.

Ici, bien sûr, c'est le contraire : Sacha Després (peintre, plasticienne) fait la chronique d'une famille à la fois ordinaire et poursuivie par le malheur. Les parents se sont rencontrés dans les années 80. Ils ont cru à l'amour fou, ont traversé tous les rites de passage du mariage, ont fait un enfant, puis un second pour essayer de sauver leur couple. Mais le malheur a frappé à la porte. La mère se suicide avec des somnifères. Le père déserte le foyer et se met à boire. Restent deux sœurs, qu'un écart de dix années sépare, qui vont vivre une relation très fusionnelle.

images-2.jpegLa chronique douce-amère se transforme en roman d'apprentissage. Car l'aînée des deux sœurs, Marie, entreprend d'initier Laura, la cadette, aux ruses de l'amour. Elle va écrire au prof dont sa sœur est amoureuse des lettres enflammées, puis organiser un rendez-vous dans une loge de l'Opéra Bastille (scène chaude et très réussie). La grande sœur fusionnelle se révèle alors une manipulatrice de premier ordre. Et le malheur s'acharne sur La Prairie : Marie rencontre une sorte de traîne-patins, expert en beaux discours, Jack, qui peu à peu, à force de paroles lénifiantes et de fumette, va transformer la vie des deux sœurs en vraie galère. 

Cette galère n'est petite que par litote : la fin du roman basculera dans la tragédie. Et c'est tout le talent de Sacha Després de décrire cette lente et inexorable descente en enfer avec des mots doux et précis, avec humour et sensibilité. Ce qui donne au récit (qui n'est trash qu'en apparence) un véritable souffle épique et poétique.

L'auteur sera présente au Salon du Livre de Genève. Profitez-en !

* Sacha Després, La Petite galère, roman, L'Âge d'Homme, 2015.

19/04/2015

extension du domaine du livre

par antonin moeri

 

 

 

L’hyperdémocratisation de la littérature (et sa dilution dans le spectacle) est un sujet en or. Cela commence naturellement dans les écoles publiques où chaque élève est considéré comme un Cingria, une Virginia Woolf ou un Céline en puissance... Cela se poursuit dans ce que Bourdieu appelait le «champ littéraire». Un champ qui ne se limite plus au marigot qui comprenait, en gros, des auteurs, des éditeurs, des correctrices, des commentateurs attitrés, des libraires, des lectrices... Ce champ déborde désormais sur une multitude d’activités rémunérées ou bénévoles, activités qui prolifèrent dans les festivals, toutes sortes de jurys, les centres régionaux, les médiathèques, les polythèques, les studios de télé et de radio (où une journaliste tirée au sort peut demander «comment s’est impulsé ton roman?»), les cafés-librairies, les écoles publiques, les fêtes du livre, les sous-sol de l’Assemblée Nationale, les FNAC, les greniers de mairies, les salles de gym, les hôtels trois ou cinq étoiles c’est selon..., les prisons, les EMS, les foyers pour handicapés, les maisons des associations..., sous les petits chapiteaux dressés au bord de la mer en cas de pluie..., sur les innombrables blogs...

C’est cette extension du domaine qu’on appelait littéraire que François Bégaudeau scrute et raconte dans un livre hilarant. Il y met en scène un quinca ventru (ex d’Anna Gavalda et d’Aurélie Filipetti) qui, pour répondre à la question que lui posera une nièce en 2022: «Comment c’était avant?» va lui évoquer, dans une suite de brèves séquences narratives, ses expériences d’écrivain suffisamment connu pour être invité dans toutes sortes de manifestations, de messes de la Culture, d’apologies de la Création, de rencontres, de lectures, de salons, d’animations, d’ateliers d’écriture, d’événements incontournables genre Rage de Lire, Mots en Bouteille, Grappe de Pages, Foire aux Vocables, Mi Livre Mi Raisin, Fête des Mots, Cafés Psycho, Ecrire et Jouir, Rivière en Colère, Printemps du Livre où les graphomanes peuvent se mêler guillerettement à des chanteurs, des sportifs, des économistes de charme, des starlettes de choc...

Le SPEED-DATING est une méthode créée par un rabbin dans les années 90 et qui permet, lors d’une rencontre de quelques minutes, de trouver un ou une partenaire en vue d’une liaison sentimentale... Méthode reprise par les agences de recherche d’emploi, par le monde des affaires pour faciliter les échanges et par les responsables dits culturels pour rapprocher le lecteur de l’auteur... Cette méthode permet par exemple à un inconnu de se présenter dans une salle de gym, de s’asseoir à une table, d’attendre l’auteur et de lui dire, à cet auteur en retard, qu’il vient de poster un roman sur Facebook. «Un roman de moi? - Non, de moi». L’inconnu serait enchanté que l’auteur poste un commentaire quand il l’aura lu... Il a déjà eu 27 like et il n’est pas du genre à demander aux copains de liker, comme font les autres... Le speed-dating est proposé aux auteurs ou autrices qui ne vendent pas autant de livres que Wiazemsky ou Foenkinos, des auteurs ou autrices ravis qu’on pense à eux, tellement heureux de pouvoir établir un lien..., nouer des cordes..., de pouvoir éventuellement manger un p’tit quèque chose après...

Et ce en attendant les «séances d’activation du cerveau pluriel», au cours desquelles les scribes apprendront ce qu’ils devront éviter de faire pour rester polis et, ainsi, rester dans la course: diffuser sa mauvaise humeur sans la nommer... se plaindre d’un insuccès... critiquer le multiculturel... refuser de manger des criquets... détester le chocolat et les bisous... bouder au lieu de jouir de son propre talent... hésiter à porter aux nues la journaliste qui a parlé de votre livre... préférer la discorde à la réconciliation prématurée... Ces séances d’activation du cerveau pluriel se déroulent en 2019 (dans la troisième partie du roman, sans doute la moins captivante)... 2019... On y est presque...

Pour peindre un univers où la finance, l’urgence, la proximité et le matérialisme borné emportent tout sur son passage, que ce soit l’école, la famille, les frontières, le champ littéraire (dont la décomposition et la recomposition sous une forme burlesque est le sujet de «La politesse»), Bégaudeau adopte la bonne distance à l’égard de son objet, une distance qui lui permet d’assister à une comédie avec ironie et scepticisme... En reprenant des notes «prises sur le vif», pourrait-on dire, Bégaudeau confère à son récit (dans les deux premiers chapitres en tout cas) un caractère d’authenticité qui fait de cet auteur une sorte de reporter en eaux troubles et, à la fois, un conteur allègre, pétillant de malice, singulièrement farce, très sûr de ses effets.

 

 

François Bégaudeau: La politesse, Verticales, 2015

26/03/2015

Une Liaison dangereuse (Marie Céhère-Roland Jaccard)

images-4.jpegFaut-il répondre aux inconnus qui vous écrivent — surtout si ces inconnus sont des femmes ? Pourquoi répondre ? Et quelle attente, quel désir, quel espoir, s'empare alors des deux correspondants ?

Tout commence par un échange de messages sur Facebook : Marie Céhère, jeune étudiante en philo, écrit à Roland Jaccard, nihiliste japonisant, pour lui dire simplement qu'elle apprécie les vidéos qu'il poste sur YouTube. C'est Marie, dans ce livre, qui lance la première flèche (ou la première bouteille à la mer). Le dandy lui répond, un peu désabusé. Commence alors une liaison virtuelle, haletante et poignante, que le lecteur découvre en live, si j'ose dire. Les courriels s'échangent à la vitesse de la lumière. On dirait une de ces parties de ping-pong dans lesquelles l'écrivain lausannois excelle. Ça va vite. Tous les coups sont permis (et même de dire la vérité). Chacun sert à son tour et tente de remporter le point.

images-3.jpegOn assiste, en direct, à la naissance de quelque chose qui pourrait être l'amour, ou l'amitié, ou la tendresse. Une liaison dangereuse, quoi. Qui sait ce qu'il y a au bout des mots ? Au fur et à mesure du livre, les mails s'échangent de plus en plus vite, à toute heure du jour ou de la nuit, la fièvre gagne les deux épistoliers. Le philosophe américain John Searle dirait que le langage, ici, devient performatif, puisque les mots se réalisent (ils font ce qu'ils disent).

Étrange expérience, aussi, pour le lecteur fasciné par cet échange fiévreux et qui se demande sans cesse ce qui va advenir aux amants-amis. Le suspense, dans ce livre, est presque insoutenable ! Il dure jusqu'au moment de la rencontre : une soirée mémorable dans un restaurant japonais avec un prof d'université, une étudiante lausannoise et lesbienne, Marie et Roland, qui se demandent ce qu'ils font là. On se sépare (ou pas) dans la rue. On se retrouve rue Oudinot. Ce qui arrive ensuite est leur affaire…

Ces échanges passionnés occupent l'essentiel de ce bref et intense roman. Ils sont encadrés par des textes écrits au singulier par chacun des deux protagonistes. Marie se glisse dans la peau de Cécile de Volanges (en attendant d'être un jour Madame de Merteuil !) et Jaccard dans celle de Valmont. Et la liaison qui naît sous nos yeux porte tous les dangers : c'est le risque que courent les amants qui s'écrivent.

* Marie Céhère et Roland Jaccard, Une Liaison dangereuse, L'Éditeur, 2015.

18/01/2015

faire grimper la température

 

par antonin moeri

 

 

 

Ma nièce de Los Angeles m’a offert pour Noël un joli petit livre publié aux coquines Editions La Musardine. Dix-sept textes d’auteurs différents, très divers de ton, de sensibilité et de férocité. Un point commun cependant: soumission ou insoumission à l’instinct de domination du ou de la partenaire. «Le taille-crayon» offre un exemple de ce genre de littérature. Son auteur, Octavie Delvaux, aurait vécu sur tous les continents (selon Wikipédia) à la suite de ses parents. «De cette enfance cosmopolite, elle a gardé le goût des voyages et des langues. Elle a fait de brillantes études littéraires à La Sorbonne, avant de vivre à Londres, Dublin puis Glasgow. Spécialisée dans la recherche de manuscrits médiévaux, elle intervient comme «visiting lecturer» dans plusieurs universités européennes. Son premier roman «Sex in the kitchen» s’est vendu à plus de vingt mille exemplaires».

Quelques années avant ce succès, Octavie Delvaux a écrit, pour un collectif d’auteurs, «Le taille-crayon». Une étudiante en géographie, Lucie Mercier, a besoin d’un travail d’appoint pour pouvoir terminer la rédaction de sa thèse. Le DRH Pierre Lambert peut décider d’engager ou de ne pas engager Lucie, «jeune femme blonde et élancée dont la plastique attire les faveurs des hommes». Le DRH, genre grimpion myso, traite Lucie avec mépris. Un sourire suffirait. C’est fait. Pierre sort du tiroir un taille-crayon. L’objet représente un homme à quatre pattes. «Le crayon se taille dans le fondement».

Tout en taillant son crayon, Pierre «déverse sa litanie d’embauche habituelle». Lucie devra gérer le standard. Pierre prendra Lucie pour cible et ne cessera de l’humilier en public. Devant l’insoumission de Lucie, Pierre fait tout pour la faire craquer. Il la convoque dans son bureau pour qu’elle fasse le ménage. Cette fois, c’en est trop. Lucie se présente «moulée dans une minijupe fendue... bustier très décolleté... bottes à talons aiguilles». Elle lui ordonne de baisser son pantalon et de se mettre à quatre pattes. Elle enfonce un gros crayon à dessin dans le sonore du dirlo. Avec des menottes, elle attache les poignets du porcelet au radiateur. En passant devant l’accueil, Lucie lance: «Lambert vous attend dans son bureau, ses adjoints et toi».

Lecteur attentif de Sade, Casanova, Sacher-Masoch, Apollinaire, Aragon, Bataille, je me demande ce que la dite littérature érotique peut avoir de transgressif aujourd’hui. La toile permet à chacun d’assister aux scènes les plus extrêmes, dans lesquelles la cruauté accompagne (avec ou sans mots sales) la montée de la jouissance. L’individu pourrait ressentir une grande lassitude à voir ces scènes décrites dans une fiction littéraire avec moult détails: «chatte engorgée, clito au garde-à-vous, la queue dans le trou graissé, mes orteils disparaissent dans sa bouche..., je reviens avec un plug, les boules de geisha, ton vibro préféré et du lubrifiant..., je remarque la cyprine sur tes cuisses». Et pourtant, le texte imprimé, quand il n’est pas trop sot, offre un je ne sais quoi que ma nièce de Los Angeles n’aurait pas trouvé sur les sites pornos. Un je ne sais quoi qui s’appelle la distance.

 

 

In/Soumises: contes cruels au féminin, La Musardine 2012

30/11/2014

kamikaze social

 

 

par antonin moeri

 

 

 

        Les habitants des villes vivent les uns sur les autres, dans une proximité qui peut devenir insupportable. Les nuisances sonores peuvent conduire au meurtre. Imaginez un SDF qui s’installe dans le hall de votre immeuble. Un type arrogant qui se nourrit de la souffrance des locataires, qui ne cesse de pérorer, d’écouter au milieu de la nuit la radio à plein tube et qui, en même temps, aide une locataire surchargée à porter ses paquets, aide un paraplégique à monter au deuxième quand l’ascenseur est en panne. Un type qui s’estime plus haut que les autres car il épluche les journaux récupérés dans les poubelles et fait des théories à n’en plus finir. Un type sans scrupule qui chie devant l’immeuble et baise Martine dans le hall.

Comment vont réagir les locataires? Une dame voudrait expulser Martin mais, quand elle appelle les flics, on lui conseille d’appeler les services sociaux. Et puis, il y a tous ceux qui tiennent à faire connaître leur idée de l’humanisme. On voudrait aider le clodot: lui donner un sandwich, un peu d’argent, une tomate, un vieux veston. Ce que pointe Mathieu Lindon dans ce roman, ce sont les pensées, les réactions, les comportements des gens dits normaux devant la saleté, la misère, la déchéance, la déviance. C’est la peur qui gagne les intégrés accrochés à leur job, la peur des locataires l’oeil rivé au judas, craignant que leur tranquillité ne soit piétinée.

Le lecteur se demande qui prend en charge le récit. On dirait une oreille qui entend tout, un oeil qui voit tout. Il y a les ragots, les on-dit, les commentaires, les réflexions sur la vie sexuelle des uns et des autres, sur les quantités de médicaments absorbées, les bribes de conversations captées au moment d’attendre l’ascenseur ou de composer le code d’entrée. L’affaire se corse quand Martine hurle qu’elle a été violée. Ramdam. Attroupement. Flics. Enquête qui n’aboutit pas. Et puis, un matin, mort de Martine. Assassinat ou suicide? On l’ignore. Finalement, le SDF arrogant s’en va comme Charlot, à pas tremblants, avec un petit baluchon, après avoir dit: «Je suis Martin le Maudit. Comme dans le film de Fritz Lang».

Vouloir mettre en scène dans un roman la tribu des parias, des exilés, des marginaux, des exclus, ce projet est séduisant mais difficile à réaliser. Me souviens du roman d’un jeune auteur anglais «Même les chiens», dans lequel évoluent des racailles camées dont les comportements, les paniques, les pratiques sexuelles, les allées et venues sont saisis à travers le regard des chiens, c’est du moins l’impression qui m’en est restée, l’impression également d’un roman auquel j’ai donné ma totale adhésion...

Le ton détaché, les nombreux commentaires de l’auteur, les clins d’oeil, le viol invraisemblable de Martine et sa mort improbable laissent une curieuse impression quand on ferme le livre de Lindon. Comme si le lecteur, ne pouvant croire à cette «histoire», était prié de rester sur le seuil.

 

 

 

Mathieu Lindon: Les hommes tremblent, POL, 2014

20/11/2014

Pour saluer Michel Butor

De tous les vaillants mousquetaires du prétendu « Nouveau Roman », immortalisés par la fameuse photo de groupe prise le 1er juillet 1958 devant le siège des éditions de Minuit, il est le dernier survivant. On y reconnaît Alain Robbe-Grillet (le pseudo-penseur du groupe), portant cravate et moustache, Claude Simon (le vrai poète), l'Irlandais Samuel Beckett au profil d'aigle, la romancière Nathalie Sarraute (très « genre »), le genevois Robert Pinget (le plus discret) et tout au fond, un homme au crâne déjà dégarni, qui se trouve là un peu par hasard, car il n'aime ni les groupes ni les théories fumeuses : Michel Butor.

Né en 1926, Butor a reçu déjà le Prix Renaudot pour La Modification, fantastique roman expérimental écrit à la deuxième personne du pluriel (« Vous avez mis le pied gauche sur la rainure de cuivre, et de votre épaule droite vous essayez en vain de pousser un peu plus le panneau coulissant. »), qui marquera son époque, et des générations d'étudiants en Lettres. 

220px-Michel-Butor.jpgIl avait publié, auparavant, Le Passage de Milan et L'Emploi du temps, romans out aussi virtuoses. Deux ans plus tard, il publiera Degrés, son quatrième roman. Et le dernier…

Par la suite, Butor s'ingéniera à brouiller les pistes, comme si la notoriété acquise par ses premiers livres lui pesait. Il écrira de la poésie, plusieurs volumes d'essais sur la littérature (les fameux Répertoires I-V), des textes qu'on peut qualifier d'expérimentaux, des traductions et un nombre important de livres d'artistes, conçus en étroite relation et collaboration avec des peintres, des graveurs, des sculpteurs…

Ces textes, Butor les classe méticuleusement par année. Il y en a une centaine chaque fois. Regroupés en 60 cahiers. Faites le compte : ce sont plus de mille poèmes écrits dans les marges de tableaux, de dessins ou de gravures. Butor, qui aime à jouer avec les nombres, s'y donne des contraintes formelles. Pour accompagner cinq gravures de tel peintre, il écrira cinq poèmes de cinq strophes de cinq vers de cinq syllabes, par exemple…

Aujourd'hui, grâce à Bernard de Fallois, Butor nous donne à lire les poèmes écrits en 2008-2009, à propos d'artistes ou d'amis de longue date. images-4.jpegCela s'appelle Sous l'écorce vive*. Par la variété des rythmes, des sons et des couleurs, Butor y déploie toute la palette de son talent de peintre des mots. Une palette à la fois très « tenue » et très exubérante.

Une belle préface de Marc Fumaroli ouvre ce recueil qu'il faut déguster à sa juste valeur, et sans restriction.

À signaler que Michel Butor sera l'invité, jeudi 19 novembre, de La Grande Librairie, la meilleure émission littéraire du moment, animée par François Busnel sur la 5.

* Michel Butor, Sous l'écorce vive, poésie au jour de jour, 2008-2009, éditions de Fallois, 2014.

16/10/2014

« Éloignez-vous de moi ! » (petit hommage à Jacques Derrida)

par Jean-Michel Olivier

4105864202.3.jpegJ'ai rencontré Jacques Derrida en 1978, mais je le connaissais déjà grâce à ses livres qui jouaient aux confins de la philosophie, de la psychanalyse et de la littérature. La littérature surtout : son écriture si poétique, joueuse, riche en harmoniques.

Cette année-là, Derrida avait été invité par l'Université de Genève (le professeur de Muralt, je crois) à venir donner un séminaire de philosophie. Dans sa (fausse) candeur, le département de philo lui avait octroyé une minuscule salle de cours, rue Candolle. Quand il est arrivé, JD a dû se frayer un passage à travers une meute d'étudiants serrés comme des sardines, certains assis (les plus chanceux), les autres debout dans la salle, dans le couloir et dans les escaliers, jusqu'à la rue…

Le brave de Muralt était très étonné…

On dédoubla le cours et envoya alors notre visiting professor philosopher à l'École de Chimie, dans un laboratoire hérissé de tuyaux et de robinets. JD donna donc des cours de philosophie chimique (ou de chimie philosophique), ce qui l'amusa beaucoup…

Nous sympathisâmes. Les cours étaient bondés et passionnants. Ils se prolongeaient à une table du Landolt. Puis la soirée s'égrenait en promenades interminables à travers la ville. Nous finissions la nuit au Bagdad, une boîte interlope de la rue Neuve-du-Molard, à boire et à danser sur la musique orientale.

Après son dernier cours genevois, JD m'invita à venir suivre son séminaire à l'École Normal Supérieure de la rue d'Ulm. J'y allai tous les mercredi, en voiture bien sûr, et parquai mon épave presque devant la Sorbonne (heureuse époque!). 

Je fus ravi de le revoir et JD, aussitôt, me demanda où je logeais. Nulle part. Je n'avais pas d'hôtel, pas d'adresse parisienne. Il me proposa alors de m'héberger rue des Feuillantines. Sa femme, Marguerite (les Marguerite jouent un rôle important dans ma vie), psychanalyste de son état, y avait son cabinet. Je pouvais y dormir à la condition expresse de quitter les lieux avant l'arrivée du premier patient. Sinon, catastrophe… Pendant deux ans, je dormis donc sur le divan où tant d'hommes et de femmes venaient raconter leurs angoisses. De ma vie, je n'ai jamais aussi bien dormi.

En décembre 1982, il fut emprisonné dans une prison de Prague, images-1.jpegoù il allait participer à une soirée-débat avec Vaclav Havel. Grotesque mise en scène politique. Sur l'intervention de François Mitterrand, il fut vite libéré.

J'ai revu JD plusieurs fois depuis cette époque de bohème. Il s'est toujours montré très attentif, curieux de ma « carrière », de mes idées, de mes désirs. Il m'a encouragé à écrire et m'a aidé à publier mes premiers textes (avec l'aide de Louis Aragon). En matière d'écriture, je lui dois beaucoup.

La dernière fois que je l'ai vu, c'était plusieurs années avant sa mort, dans son bureau de l'École des Hautes Etudes, il m'a pris dans ses bras, m'a demandé si j'écrivais toujours, si je lisais ses livres. Puis il m'a dit : « Éloignez-vous de moi. Oubliez tout ce que j'ai écrit. Ne pensez qu'à la langue. Votre langue. Suivez les mots de vos désirs. »

images.jpegComme je m'étonnais, il a repris : « Oui, pour écrire, il faut toujours prendre ses distances. Surtout par rapport aux livres qu'on aime. Continuez à écrire. C'est votre vie. Creusez les sillons de la langue. Votre langue. Et éloignez-vous de moi. »

J'ai appris sa mort en octobre 2004, alors que je me trouvais dans les Cinque Terre avec ma femme et ma fille. L'année d'avant, j'avais perdu la vue comme lui, mon ami Jackie, l'avait perdu plusieurs fois. Nous avions tous les deux des rétines fragiles.

Pas un jour ne se passe sans que je repense à ses paroles. 

Testament et oracle.

* On lira avec beaucoup de profit la belle biographie de Jacques Derrida par Benoît Peeters (Flammarion).

12/10/2014

Lettres de SAM

antonin moeri

 

 

Combien de fois ai-je entendu mon vis-à-vis me rétorquer: «Ah mais tu nous fatigues avec ton Beckett, ce théâtre de l’absurde, ce minimalisme fade et grisâtre, cette délectation morose, cette lassitude et cet essoufflement d’un type qui n’avait rien à dire ou si peu...» 

Lisant les lettres que Sam écrivait entre 23 et 34 ans, le lecteur se rend compte que les assertions du vis-à-vis sont des clichés. Grande est sa surprise de découvrir un individu d’une énergie peu commune, maîtrisant plusieurs langues à l’oral et à l’écrit, excellent pianiste, grand marcheur, visiteur assidu de la National Gallery, buveur de Jameson, nageur intrépide et cycliste infatigable, avide de découvrir, de scruter, de connaître, de sentir et de savoir, connaisseur précis de la musique (Prokofiev, Strawinsky, Hindemith...), de la littérature (Dante, Swift, Ramuz, Céline, Joyce...), de la peinture (Rubens, Patinir, Watteau, Corot...), du théâtre (Schiller, Shakespeare, Racine...) et de la poésie (Valéry, Trakl, Rimbaud...), un individu aimant déconstruire les oeuvres qu’il a choisi d’écouter, de voir, de lire ou de contempler, entretenant une salutaire distance avec ce qu’il est en train d’écrire: «si l’on peut utiliser cette merveilleuse expression», suggérant avec humour le dédoublement que permet l’acte d’écrire: «C’est un étrange sentiment que reculer instinctivement, bien loin de soi-même, et s’observer comme par un trou de serrure».

Les allers et retours entre Paris, Dublin et Londres sont nombreux. La relation que Sam entretient avec sa mère est épineuse. Une thérapie chez le docteur Bion à Londres s’impose. Beckett ne cesse de se prêter «à un crescendo de dénigrement des autres et de lui-même». Il s’intéresse aux maladies mentales, fait le tour des salles d’un hôpital psychiatrique «sans le moindre sentiment d’horreur, bien que j’aie tout vu, de la dépression légère à la démence profonde». Il marche entre huit et seize kilomètres chaque jour pour surmonter «un état consternant d’uniformité, de vide, d’apathie, de stupidité». 

Devant les innombrables refus d’éditeurs et devant les propos du genre «Pourquoi est-ce que tu ne peux pas écrire comme les gens te le demandent?», Beckett se décourage. Il envisage de travailler avec Eisenstein ou de piloter des avions, car écrire des livres que personne ne lira n’a pas de sens. Il titube et transpire dans un marasme mental qu’il essaie de conjurer en visitant les musées et les collections privées dans une Allemagne dirigée par une bande de funestes voyous (sept.1936-mars 1937).

Rompre avec sa mère et avec l’Irlande relève d’une nécessité vitale. «Elle voulait que je me conduise d’une manière qui convienne à l’automne de sa respectabilité analphabète ou au code bourgeois de mon père idéalisé». Il préfère se conduire en mauvais fils. Vivre à Paris est pour lui la seule possibilité. Il y fréquente Joyce, Peggy Guggenheim, Marcel Duchamp. Il lit Kant, Schopenhauer, Jules Renard. Un quidam le poignarde un soir. «Murphy» est enfin accepté par un éditeur londonien. On lui propose de traduire les «120 Journées de Sodome». On sent en Beckett un stratège précautionneux. Il admire le livre mais associer son nom à celui du divin marquis pourrait nuire à sa carrière.

Quand il rencontre Suzanne Deschevaux-Dumesnil sur un court de tennis, celle qui partagera sa vie, qui fera après guerre le tour des éditeurs français pour placer les manuscrits de Sam, qui se démènera pour promouvoir l’oeuvre de celui en qui elle a toujours cru et avec qui elle partage un goût pour la musique et l’écriture, quand il rencontre cette femme, Sam écrit à son ami McGreevy: «Il y a aussi une jeune fille française que j’aime bien, sans passion, et qui me fait beaucoup de bien». Il passe ses journées à somnoler et à traduire en français son roman «Murphy». Quand les Allemands envahissent la France, il demande à servir comme chauffeur d’ambulance et quand les troupes allemandes occupent Paris, il entre avec Suzanne dans ce qu’on appelle la Résistance. Il ne traduira jamais «Les 120 journées de Sodome». 

Ces lettres complètent magnifiquement la biographie de James Knowlson. Elles révèlent un Becket arrogant mais d’une belle insolence, peu enclin à respecter ce qu’on vous apprend à respecter ou à panthéoniser, préférant le regard aigu et féroce de celui qui ne poursuit qu’un but: affirmer loin des estrades une vision personnelle, une façon de percevoir et de voir le monde qui lui soit rigoureusement propre et, dans le même temps, organiser les règles d’une langue (le français en l’occurrence) selon cette vision très particulière. On pourrait dire au sujet de Beckett ce que Gide écrivait dans «Paludes»: «Il ne vaut que par ce qui le distingue des autres».

 

 

Samuel Beckett: Lettres, Gallimard, 2014

03/07/2014

Une vie de Ming en Livre de Poche

DownloadedFile-1.jpegpar Jean-Michel Olivier

Je fais partie d'une génération qui a grandi avec les premiers livres de poche, lancés en février 1953 par Henri Filipacchi. Koenigsmark de Pierre Benoit (le n°1), L’Ingénue libertine de Colette, Les Clefs du royaume d’A.J. Cronin, Pour qui sonne le glas d’Hemingway…

Ils valent alors deux francs, soit à peine plus que le prix d’un quotidien, un peu moins que celui d’un magazine. Les débuts de cette nouvelle collection – qui deviendra une nouvelle manière de lire, démocratique et décontractée – sont modestes, et l’accueil du public, réticent : ne braderait -on pas la littérature en l'offrant ainsi au grand public ? L'un des responsables de la collection du Livre de Poche était un proustien distingué, un peu austère, portant un nom à particule : Bernard de Fallois…

La collection du Livre de Poche m'a toujours fait rêver et, même si je n'avais pas encore la vocation d'écrire (je voulais être footballeur),images-2.jpeg j'ai commencé à lire tous les nouvelles parutions, méthodiquement, au fil des mois, en me disant que j'en viendrai un jour à bout…

Travail de Sisyphe, bien sûr ! Mais j'en ai lu quand même plusieurs centaines…

Aujourd'hui, Bernard de Fallois a fondé sa propre maison d'édition et c'est mon éditeur (avec Andonia Dimitrijevic). Grâce à lui, j'ai l'assurance que tous mes livres seront repris dans cette prestigieuse collection qui me faisait rêver, étant enfant ! 

Le 4 juillet sort de presse, dans une édition revue et corrigée, avec une nouvelle couverture, Après l'Orgie, mon roman sorti il y a deux ans chez de Fallois-l'Âge d'Homme.

C'est un honneur et un bonheur immense. Voici ce que Christophe Passer écrivait sur les aventures de Ming, en 2012.

OLIVIERaprsl'orgie-#CC16A3.jpg.jpg« Deux ans après avoir obtenu le prix Interallié pour L’amour nègreJean-Michel Olivier développe brillamment son thème: suite ou méta-roman plutôt drôle, Après l’orgie consiste en un long dialogue entre Ming – la sœur d’Adam, le héros de L’amour nègre – et son psychanalyste. Confession pleine de rebondissements, on lit cette affaire d’un trait, porté par le sens de la satire d’Olivier, qui n’est jamais aussi bon que lorsqu’il décrit un univers contemporain qui tourne à vide entre mercantilisme, luxe et orgie des vanités, ce qui ne l’empêche pas d’aimer beaucoup ses personnages: la jolie Ming, sexy et peu farouche, adoptée comme Adam par Matt et Dol (une version trash de Brad et Angelina) raconte un imbroglio extravagant et tragicomique, passant de Shanghai à l’Italie en transitant par les cliniques suisses et les folies californiennes. C’est enlevé, c’est plein d’esprit, on se croirait dans Putain, ça penche, la belle et terrible chanson de Souchon, celle où l’on voit « le vide à travers les planches ». Christophe Passer

* Jean-Michel Olivier, Après l'Orgie, Le Livre de Poche, 2014.

19/06/2014

Après l'Orgie en Livre de Poche !

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par Jean-Michel Olivier

Après L'Amour nègre (Prix Interallié 2010), voici Après l'Orgie, ou les aventures de la belle Ming chez le psy

Je me permets de reproduire ici le bel article que Michel Audétat avait consacré à mon livre dans Le Matin Dimanche.

« Ayant renoncé à cultiver son jardin, Candide avait repris du service en 2010 sous la plume de Jean-Michel Olivier : son ingénu s'appelait Adam, venait d'Afrique, se retrouvait adopté par un couple de stars hollywoodiennes, et la fable de cet innocent jeté dans notre hyper-modernité extasiée avait valu à l'écrivain genevois le prix Interallié de cette année-là. L'amour nègre ne l'avait pas volé. 

Aujourd'hui paraît Après l'orgie qui le prolonge. C'est le versant féminin de L'amour nègre : les aventures de Ming, la demi-soeur d'Adam dont il avait été séparé et qu'il avait retrouvée dans un pensionnat suisse à la fin du roman. La jeune femme se confie ici à son psychanalyste qui finit par y perdre son latin et son Freud: payé pour fouiller les profondeurs de la psyché, il se retrouve devant une Chinoise aux yeux bleus qui semble pure surface, vraie dans ce qu'elle paraît, dénuée de tabous et peut-être même d'inconscient.

 Ming en a des choses à raconter. Les années turbulentes dans la luxueuse hacienda de ses parents adoptifs. Ses amours nombreuses. Ses grossesses foireuses. Sa métamorphose par la chirurgie esthétique, en Suisse, à la suite d'un accident de voiture. Puis ses séjours en Italie où elle devient la cajoleuse favorite de «papi, le chef du gouvernement: cela débouche sur une scène d'apothéose hédoniste, au Colisée, dont on laisse l'agréable surprise au lecteur.

 Satirique, grinçant et dopé aux amphétamines, Après l'orgie est aussi un roman dialogué comme les aimait Diderot. Il emprunte son titre à un essai de 1990: « Que faire après l'orgie? », s'interrogeait Jean Baudrillard dans La transparence du mal. Bonne question. Que faire, en effet, quand on a tout libéré, les moeurs, le plaisir, l'art de ses contraintes, le commerce de ses entraves et le capitalisme financier du réel? C'est la question que nous lègue la modernité et à laquelle Jean-Michel Olivier confronte ses personnages. »

* Jean-Michel Olivier, Après l'Orgie, roman, Le Livre de Poche, 2014.

Dans toutes les bonnes librairies dès le 2 juillet !

15/06/2014

lettres de Sam

par antonin moeri

 

 

 

Beckett excelle dans l’art d’imaginer la vie des autres ou, plus simplement, une autre vie. Ainsi écrit-il à un ami qu’il s’est promené dans un parc à Londres et qu’il a vu un petit garçon en compagnie de sa nurse. Voilà que le jeune homme, revenu de la pissotière, ne retrouve plus le petit garçon et sa nurse. Il aimerait que sa mère vienne l’embrasser avant qu’il s’endorme. Il aimerait tomber amoureux, avoir un enfant pour engager une Nounou. «Il faut qu’elle ait un nez couleur de fraise et qu’elle suce des clous de girofle ou au moins des pastilles à la menthe». Passant sans transition à la nounou du parc, il poursuit: «Elle portait le gros ballon du garçon dans un filet à provisions et ils ont partagé une pomme verte». Tout ça est écrit dans une période de déréliction où «l’idée même d’écrire semble d’une façon ou d’une autre ridicule», où les éditeurs refusent ses textes, où il aurait envie de dormir 20 heures d’affilée et où il n’ouvre plus la bouche sinon dans les bars pour commander une stout ou dans les épiceries pour acheter une boîte de sardines. C’est peut-être en cela que cette correspondance est passionnante. On y voit, à travers hésitations, dégoûtations, désir de connaître tous les tableaux des plus grands maîtres, solitude, rage, désespoir, irritation et quête éperdue de sens, on y voit un individu devenir celui qui, dans Malone meurt, imaginera le gros Louis qui a du mal à joindre les deux bouts, un gros Louis édenté, dépeceur de porcs, «fier de savoir si bien dépecer les bêtes selon le secret que son père lui a transmis». Mais fallait-il, pour voir tressauter les étincelles dans la tête du jeune homme révolté, un pareil océan de notes, je dis océan car les notes prennent plus de place que les lettres, ce qui est assez époustouflant dans le cas d’un auteur comme Beckett. Le lecteur se demande d’ailleurs ce qu’eût pensé Sam de pareil débordement, de pareil zèle, de pareil empressement. Peut-être les organisateurs de ce projet pharaonique ont-ils voulu s’adresser à d’éminents spécialistes surchargés de diplômes obtenus dans les universités les plus réputées.

29/05/2014

Au nom du père (Pascal Bruckner)

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par Jean-Michel Olivier

Peu de textes, aujourd’hui, vous prennent à la gorge comme le dernier livre de Pascal Bruckner, intitulé Un bon fils*, qui trace une sorte de portrait croisé, en miroir, du père Bruckner par son fils Pascal, portrait sévère, mais juste, sans concession, d’une honnêteté et d’une intelligence très rares.

Dans une œuvre riche et dense, composée d’essais brillants (comme La Tentation de l’innocence, 1995) et de romans très singuliers (comme Lune de fiel, 1981, adapté au cinéma par Roman Polanski, images.jpegou Les Voleurs de beauté, 1997), Pascal Bruckner poursuit, depuis trente ans, une réflexion sur nos hantises et nos remords (Le Sanglot de l’Homme blanc), nos rêves d’innocence, nos paradoxes amoureux et nos désirs d’apocalypse. Sa pensée est souvent fulgurante, et volontiers provocatrice : Bruckner ne se range pas parmi les bien-pensants. Sur tous les sujets qu’il aborde, il jette une lumière nouvelle, inattendue, qui prend tout le monde à contre-pied.

Avec Un bon fils, l’essayiste français nous donne son meilleur livre : le plus personnel, à la fois, le plus cru et le plus cruel. Celui qu’il se devait d’écrire. Pour s’affranchir du fantôme de son père, d’abord, ce fantôme aliénant, infréquentable, et pour enfin être lui-même.

C’est peu dire que Bruckner, comme tant d’autres, règle ses comptes avec son père — mari volage et violent, nostalgique de Vichy et antisémite forcené — : en même temps, c’est la force du livre, il lui rend grâces de sa violence et de ses haines, de l’éternelle colère de l’homme déclassé et ruiné à la fin de sa vie : cet homme qui avait tellement peur qu’on prenne son fils unique pour un Juif…

Unknown.jpegUn bon fils est à la fois un portrait terrifiant et lucide (le père), une autobiographie qui raconte la naissance d’une personnalité (le fils) et un roman de formation qui montre comment, à partir d’une enfance abusée (coups, menaces, corrections diverses) on peut tout de même s’en sortir, et aller jusqu’au bout de sa liberté. «Rentrer dans l’intimité de notre famille, c’était comme soulever une pierre sous laquelle grouillent les scorpions. » Et Bruckner de soulever, l’une après l’autre, avec peur et fascination, toutes les pierres qui forment l’édifice familial…

Né dans un famille « bilingue dès le berceau », ayant appris l’antisémitisme en même temps que le français, Pascal va chercher très vite à sortir de la geôle familiale. Par la maladie, d’abord, la tuberculose, qui l’obligera à fréquenter les sanatoriums des Alpes suisses (Leysin). Par ses études, ensuite, qu’il poursuivra à Paris, entre autres avec Roland Barthes, loin de ce père toxique et de cette mère qui « se punit pour punir son mari ». Les livres demeurent une arme sans égale contre la tyrannie et le meilleur moyen de chasser ses démons.

« Comment sortir de son enfance ? Par la révolte et par la fuite, mais surtout par l’attraction : en multipliant les passions qui vous jettent dans le monde. La liberté, c’est d’additionner les dépendances ; la servitude, d’être limité à soi. »

À la fois détestable et fascinante (un père reste un père !), la figure paternelle, longtemps tenue à distance, revient hanter son fils à la fin de sa vie. Son épouse est morte (en mourant, à ses yeux, elle est devenue une sainte !), il est grevé de dettes et il devient peu à peu un Diogène acariâtre et pouilleux. Pascal, en bon fils, va s’occuper de ce père encombrant à qui il conseille, malgré tout, de faire un Stefan Zweig — autrement dit : de se suicider…

Chaque fils, qu’il le veuille ou non, devient un jour le père de son père. C’est inscrit dans nos gènes : le lot de notre humanité. C’est ainsi que Pascal, parfois désemparé face à ce père qui fanfaronne à l’hôpital, insulte les infirmières africaines et doit subir plusieurs amputations, ne lâchera jamais prise. Il accompagnera jusqu’au bout ce père qui rêve de « la domination mondiale de la race aryenne et du règne de la Bête de proie ».

Magnifiques pages, à la mort du tyran, écrites par un fils qui refuse d’être le bourreau de son père. « Je n’ai qu’une certitude : mon père m’a permis de penser mieux en pensant contre lui. Je suis sa défaite : c’est le plus beau cadeau qu’il m’ait fait. »

Et enfin : « J’espère rester immortel jusqu’à mon dernier souffle. »

Un grand livre.

Pascal Bruckner, Un bon fils, Grasset, 2014.

11/05/2014

l'enfant criminel

antonin moeri

 

 

 

 

À la fin des années quarante, la radio française offrit à Genet carte blanche. Il écrivit pour ce genre d’émission un texte sur l’enfance criminelle. Texte dans lequel il voulait faire entendre la voix du délinquant, «non sa plainte mais son chant de gloire». Or cette radio de service public refusa ce chant de gloire. Elle aurait préféré une dénonciation des conditions de détention, un pamphlet dirigé contre les détenteurs du pouvoir, une défense de l’enfance maltraitée, n’importe quel texte aux accents de rébellion si chère aux médias de service public.

Un tel texte aurait passé dans les oubliettes du bavardage subventionné. Genet pointe d’abord l’euphémisation qui commence son oeuvre dans ces années-là. Une maison de correction s’appellerait désormais «Patronage de relèvement moral, Centre de rééducation, Maison de redressement de l’enfance délinquante». Mais s’attaquer aux noms n’entraîne pas la suppression du réel que ces noms étaient chargés de désigner. Un réel que l’ado criminel veut dur, cruel, rigoureux: un enfer dont on ne revient pas.

Ce qu’exige le jeune hors-la-loi c’est une épreuve terrible pour y «épuiser un impatient besoin d’héroïsme». Il exige un bagne féroce, digne du «mal qu’il s’est donné pour le conquérir». Le jeune Genet a connu cette épreuve et l’a aimée: bagarres parfois mortelles, pieds écorchés, rondes au soleil brûlant... En adoucissant les conditions de vie du petit criminel, en interdisant l’argot, la société entend le rééduquer, le rendre inoffensif, lui «accorder une vie voisine de la vie la plus banale».

Elle entend extirper du corps criminel les germes de malfaisance, le rêve de meurtre, le besoin de forcer «la porte donnant sur un endroit défendu», de déclarer la guerre à l’empire des bonnes intentions, de ce Bien qui ne peut susciter (sous la plume du poète) aucun enthousiasme verbal.

Genet s’adresse aux délinquants. Il «leur demande de ne rougir jamais de ce qu’ils firent, de conserver en eux intacte la révolte qui les a faits si beaux». Il les aidera non à «regagner les maisons des belles âmes, leurs usines, leurs écoles, leurs lois et leurs sacrements, mais à les violer». Ce que revendique Genet c’est l’énergie du mal. Aucun greffier, aucun juge, aucun directeur de prison ne peut faire éclore un chant dans la poitrine du poète. Seul l’acte criminel peut faire éclore ce chant. Seul l’acte criminel peut séduire le hors-la-loi. En acceptant de parler à la radio, Genet voulait redire sa tendresse pour les petites frappes, les «petits gars sans pitié» qu’il a côtoyés au bagne de Mettray.

On comprend que l’autorité chargée de surveiller les programmes radiophoniques ait interdit la diffusion de ce texte scandaleux, véritablement scandaleux, d’une sidérante beauté, irrécupérable, l’exact contraire de la subversion labellisée, de l’imprécation dans le sens du vent, de l’indignation correcte. Imaginez un instant qu’une radio fasse aujourd’hui entendre un tel texte. Peut-être s’y résoudrait-elle, mais avec mille précautions, savantes mises en perspective, nécessaires mises en garde, gloses, rappels du contexte... avec dédiabolisation de l’ennemi déclaré... faisant de Genet un sympathique compagnon de route.

 

 

Jean Genet: L’enfant criminel, Gallimard, 2014

06/04/2014

essai sur Beckett paru en 2006

 

par antonin moeri

 

 

 

«Les vies silencieuses de Samuel Beckett». Non, ce n’est pas une biographie. Ce sont quelques séquences, «alternances de vides et de pleins», quelques détails ou incidents qui persistent sous forme d’images: les allées et venues entre Paris et Dublin (où vit sa mère sévère et jalouse, grande bourgeoise chic «le bibi vissé sur un oeil bleu qui luit dans l’ombre» et avec laquelle Sam eut les conflits les plus violents), les nombreuses séances chez le psychanalyste au cours desquelles Sam tressaille, pleure et claque des dents, sa tentative manquée de travailler avec Eisenstein qu’il aurait rencontré chez Joyce, ses tribulations à travers l’Allemagne nazie (1936-37) où il fréquente les zoos, les cimetières, les cabarets (Karl Valentin) et les musées (Sam était fou de peinture). 

Il y a aussi la fascination pour l’oeuvre et le personnage de Joyce et, bien sûr, le plus important: «la recherche de la misère de ses mots, de la matière de sa parole, la recherche de sa langue impossible, de sa langue de dépossédé», une recherche que Beckett mènera dans la langue française (non dans la langue anglaise), la langue de Descartes, de Flaubert et de Proust dans laquelle il écrira coup sur coup, au septième étage d’un immeuble parisien: Mercier et Camier, Molloy, Malone meurt, L’innommable, Godot, Textes pour rien.

Nathalie Léger évoque également la rencontre avec Jérôme Lindon, lequel deviendra, grâce à Beckett, le grand éditeur français qu’il est devenu. Est également évoquée la banale petite maison grise que Sam fit construire à Ussy, où il allait se réfugier pour jardiner, écrire, «regarder les herbes essayant de pousser entre les pierres», où il construisit un haut mur rébarbatif autour du cube anodin pour se protéger des intrus. Il allait également à Ussy pour lire Leopardi et Maître Eckhart, traquer les taupes dans le jardin. 

Le lecteur n’échappe pas aux séjours de Sam et Suzanne à Malte, à Tunis, à Tanger. Quelques mots sur Suzanne, cette professeur de piano qu’il a rencontrée sur un court de tennis, qui coud quand il écrit, qui achète de la nourriture bio, qui n’aime pas beaucoup les coquetèles, qui range la vaisselle quand il reste immobile dans le noir. Et puis, il y a la rencontre avec Roger Blin, leur collaboration, leur amitié indéfectible.

Ce petit essai est écrit avec beaucoup de tact et d’élégance. Style elliptique et clair pour essayer de cerner un éblouissement, ce qu’on pourrait appeler une conversion à l’écriture, pour essayer de comprendre comment ont pu naître des textes aussi parfaits que «Oh les beaux jours», «La dernière bande», «Premier amour» ou «L’innommable». Mais comment dire cet éblouissement? Sinon en rôdant inlassablement autour de l’essentiel, «comme si tourner autour d’une sorte de pot vous réservait des moments exquis». (R.Walser)

 

 

Nathalie Léger: Les vies silencieuses de Samuel Beckett, Allia, 2006

06/03/2014

Les fables de Marc Bressant

DownloadedFile.jpegC'est un monde singulier, qui traverse les époques, navigue de l'âge des cavernes aux voyages intergalactiques, embrasse toute l'humaine condition. On y croise des femmes au caractère inflexible, des hommes faibles ou entêtés, qui sont tous, à leur manière, des mutants : ainsi se présente au lecteur Brebis galeuses et moutons noirs*,  l'étrange livre de Marc Bressant, auteur d'une quinzaine de romans, dont La Dernière Conférence (Grand Prix du Roman de l'Académie française, 2008).

Ce monde singulier, qui est aussi le nôtre, Bressant le raconte en une soixantaine de petites fictions qui sont autant de fables ou de paraboles. Rien de lourd ni de didactique, pourtant, dans ces histoires riches de sens qui se lisent avec un plaisir immense.

À chaque fois, dans le cours naturel des choses, une mécanique trop bien huilée, images-1.jpegil y a un grain de sable. Une erreur. Un coup de folie. C'est parfois une femme, « belle comme un logiciel », qui décide d'interrompre le cours du Temps en détruisant toutes les horloges de sa ville, ou un lexicologue qui, constatant la pauvreté du langage à exprimer les excréments humains, décide d'enrichir la langue de nouvelles expressions. Ou encore (l'une de mes préférées) un soldat néerlandais, oublié par les siens dans la jungle de Bornéo, qu'on retrouve, vingt-sept ans plus tard, dans une forme physique exceptionnelle, mais parlant une langue incompréhensible avec l'accent perruche ! Ou encore deux gladiateurs qui, à l'instant de s'entretuer, alors que l'empereur est victime d'une crise d'apoplexie, sont frappés par le même coup de foudre…

Dans chaque fable, donc, un grain de sable. Une incongruité. Une anomalie. Marc Bressant, dans sa langue à la fois économe et impeccable, parle de brebis galeuses ou de moutons noirs. Et c'est bien de cela qu'il s'agit : l'Histoire n'est pas un long fleuve tranquille, mais une suite de révoltes, de ruptures, de miracles, diraient les Chrétiens. Ce qui la fait progresser, ce ne sont pas les gens « normaux », comme on dit, mais les fous, les originaux, les « brebis galeuses ». Et Marc Bressant en fait un inventaire précis et amusé, entraînant le lecteur au pays débridé et fertile de son imagination.

C'est la morale des fables de Bressant : il y a toujours un grain de sable pour enrayer la machine, toujours un mouton noir pour infléchir le cours des choses ou mettre en doute nos certitudes les mieux ancrées. Notre salut, d'ailleurs, vient de ces mutants dont la tête dépassent toujours un peu : c'est grâce à ces pestiférés, qu'on regarde comme des fous, que les grandes mutations se font. 

« Heureux soient les fêlés, comme le disait Michel Audiard, car ils laissent passer la lumière ! »

* Marc Bressant, Brebis galeuses et moutons noirs, édition de Fallois, 2014.