07/02/2013

Trahir, dit-il (Roland Jaccard)

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par Jean-Michel Olivier

Avec Roland Jaccard, au moins, on ne perd pas de temps. D’emblée, il annonce la couleur. « Il m’est pénible de l’avouer, mais je suis un pauvre type. Je n’ai pas le souvenir de l’avoir toujours été. »  Faute avouée est à moitié pardonnée, dit-on. Mais on connaît le zèbre. Cet aveu de faiblesse, comme souvent, est la première pièce d’un procès que l’auteur, livre après livre, s’intente à lui-même, suivant l’exemple de son frère de macération Henri Frédéric Amiel. Autocritique, cynisme, autodénigrement : ce sont les armes qu’utilise Jaccard avec, il faut le dire, non seulement une grande intelligence, qui confine parfois à la rouerie, mais aussi un style et une attitude (on n’osera pas parler d’éthique) : la suprême élégance des désespérés.

Car Jaccard, c’est d’abord un style, à la fois libre et transparent, inimitable en ce qu’il est parfaitement singulier, une phrase limpide qui rend le récit alerte, des piques jouissives (sur Michel Contat, « sartrien de droite légèrement masochiste », Josyane Savigneau, alias Pepita Bourguignon, sa grande ennemie au Monde, ou encore Étienne Barilier, qui a écrit un livre au titre prophétique, Soyons médiocres !, et qui l’est devenu). Des piques et des fusées, des aphorismes savoureux : « J’ai toujours pris pour règle de négliger la moralité, mais de respecter les formalités. »

images-3.jpegSon dernier livre, Ma vie et autres trahisons*, n’est pas un roman, ni un essai, ni une confession, mais les trois à la fois. Jaccard n’est jamais aussi passionnant que lorsqu’il mêle les genres, sans avoir l’air d’y toucher.

Roman d’amour, ou plutôt d’initiation, car l’auteur, qui ne se reconnaît pas les qualités d’un grand amoureux, aime au contraire à initier les choses de l’amour, et si possible avec des nymphes qui ont à peine 16 ans. En ce domaine, il est incorrigible. Si l’on voulait interroger un psy, disons le Dr Grafenstein, il dirait sans doute que la libido de l’auteur s’est arrêtée à l’adolescence, et qu’il recherche, inlassablement, dans ses expériences amoureuses, le premier émoi éprouvé à cet âge-là. Après Sugar babies**, ode inoubliable aux jeunes lectrices de mangas, Jaccard nous livre un autre pan de sa vie galante : ce qui reste de toutes ses rencontres, parfois fugaces, avec Candy, par exemple, l’amoureuse lausannoise, Masako, la jeune graphiste japonaise ou encore cette inconnue, très jeune bien sûr, à qui l’auteur lit chaque nuit des pages de L’Antéchrist de Nietzsche, pour l’édifier ! DownloadedFile.jpegIl n’y a pas de nostalgie de ces évocations d’un passé plus ou moins révolu, mais au contraire la tentative de saisir la grâce d’un moment d’abandon où les amants, délivrés de leur moi (c’est-à-dire de toute volonté de puissance) jouissent librement l’un de l’autre.

Bien qu’il fourmille de citations et d’aphorismes plus ou moins sentencieux, le livre de Jaccard n’est pas un essai non plus. On connaît la philosophie de l’auteur, quelque part entre un nihilisme désabusé d’un Nietzsche ou d’un Schopenhauer et un hédonisme assumé à la Henry Miller, par exemple. Il développe ici une sorte d’art de vivre et d’aimer, dont les points cardinaux (les jeunes filles, la littérature, la culture japonaise, le ping-pong) sont moins superficiels qu’il n’y paraît. Parce que, comme tous les grands livres nous l’apprennent, c’est à force d’être superficiel que l’on devient profond.

5148XN94N6L._SL500_AA300_.jpgDes confessions ? Chaque ouvrage de Jaccard en est une à sa manière, qu’il s’agisse d’ouvrages « sérieux », comme La Tentation nihiliste ou L’Exil intérieur, ou de livres plus « légers », comme Des femmes disparaissent (mais Jaccard abolit ces distinctions factices entre les genres). Ma vie et autres trahisons n’échappe pas à cette règle. L’auteur se livre, avec humour et détachement, à une mise à nu — presque une exhibition — de ses fantasmes et de ses émotions. On pense ici à Amiel, le maître incontesté du journal intime (16'000 pages, quand même, pour dire le vide de sa vie genevoise), et surtout à Benjamin Constant, dont Jaccard est un fervent admirateur. DownloadedFile-1.jpegL’auteur ne raconte pas sa vie (pitié !). Il la découpe au scalpel, il retourne le couteau dans la plaie, il jette du sel sur ses blessures.

Et, curieusement, au lieu du rien qu’on nous avait promis, on touche une vérité qui frappe au cœur et nous donne envie de lire ou de relire les autres livres de Roland Jaccard, ce Lausannois exilé à Paris, amateur de piscines et de jeunes filles en fleur, qui aime à trahir ses amis, sa patrie, ses idées, mais avant tout à se trahir lui-même. Ce qui fait la valeur de ses livres

* Roland Jaccard, Ma vie et autres trahisons, Grasset, 2013.

** Sugar Babies (illustrations de Romain Slocombe), Zulma, 2002.

18/12/2012

la peur, référence majeure

 

 

par antonin moeri

 

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Pour mettre en mots et en scène l’engourdissement dans un temps qui traîne, qui peine à passer, Marguerite Duras choisit le Café de la Marine à Quillebeuf. La narratrice a peur. Ce sont des Coréens, précocement atteints par l’obésité, assis sur la terrasse, qui lui font peur. Ce sont des gens qui sourient comme des enfants quand ils tuent des chiens à coups de bâton. Or cette peur a un sens. Pour la narratrice, c’est la référence majeure. Pas de littérature sans peur. Comme si on avait besoin de se sentir menacé pour trouver les mots qui serviront à raconter.

Le lecteur comprend que la narratrice et son compagnon ont connu l’amour, du moins un amour particulier, une histoire qui n’en finit pas de mourir. Un couple d’Anglais accoudés au bar de la Marine permettra d’écrire cette histoire de peur, de perte, d’abandon et de solitude. Perchés sur leurs tabourets, l’Anglais boit une Pilsen noire, l’Anglaise un bourbon. On regarde le fleuve. Vous regardez le fleuve. Nous regardons le fleuve. La patronne de l’établissement dit aux Anglais qu’elle va quitter Quillebeuf pour aller en Afrique reprendre un dancing près d’Abidjan. L’Anglais, que la patronne appelle Le Captain, parle des îles de la Sonde, de Java et Sumatra, d’où il revient avec son énorme yacht. Qui sont ces gens?

Par un artifice surprenant, le lecteur va apprendre l’histoire de l’Anglaise. Le Captain parle à une petite iguane qui est en réalité sa femme. Née dans une riche famille protestante, elle tombe amoureuse du Captain mais ses parents refusent le mariage. Ils vont vivre dix ans dans le logement de fortune du Captain, au bout de la propriété familiale, où ils commencent à boire. Un jour elle écrit des poèmes, que lui ne comprend pas. Il se sent trahi. Il ne supporte pas qu’elle ait une vie parallèle. Et le poème le plus beau, celui auquel l’Anglaise tient le plus, où il est question des lumières jaune sanglant qui tombent dans une cathédrale et où la petite fille que l’Anglaise vient de perdre est évoquée, ce poème elle ne le retrouve plus. Ayant découvert en lisant ce poème qu’il n’existait pas dans l’univers de sa femme, le Captain l’a jeté au feu. Désormais, elle somnolera. Lui, il la rendra responsable de tout ce qu’il ne comprend pas d’elle. Un jeune employé découvrira ces poèmes que le père de l’Anglaise a édités. Il les aimera et conclura que le Captain est un criminel qui a assassiné celle que le jeune employé appellera Emily L.

Le Captain est angoissé à l’idée de retourner sur l’île de Wight où sa femme a grandi et écrit. Cette angoisse, la narratrice s’en saisit pour raconter son histoire qui n’en finit pas de mourir avec le jour qui jette ses dernières lueurs dans le Café de la Marine. Elle avait promis qu’elle écrirait cette histoire. La souffrance aura-t-elle disparu quand ce sera dans un livre? On ne peut répondre à cette question, mais on peut dire son émotion à la lecture d’un roman somptueux, d’une beauté sidérante, qu’on ne peut que relire en rêvant de l’estuaire où passent les pétroliers, en imaginant le Café de la Marine où se croisent des touristes, des Coréens obèses au sourire cruel, des matelots, des Anglais alcooliques, une vieille femme en compagnie d’un jeune homme blond.

 

 

 

Marguerite Duras: Emily L., Editions de Minuit, 1987

11/12/2012

La stupeur de se savoir composé d'immondices

 

 

par antonin moeri

 

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Le monde du crime fascinait Duras. Elle aimait les voyous, les hors-la-loi, les braqueurs, les prostituées. Un de ses amis, Georges Figon, a passé quinze ans derrière les barreaux. Elle en parle dans «La vie matérielle». Elle l’a écouté pendant des heures, des journées, des nuits. Ces quinze ans à Fresnes, Figon aurait voulu les raconter dans un livre. Mais comment faire pour raconter ça à des gens qui ne sont jamais allés en prison?

 

Il faudrait, dit Duras, qu’entre «celui qui a vécu la chose racontée et celui qui l’écoute, il y ait des lieux communs de l’existence, le travail, le métier, la morale etc.» Figon a été heureux en prison quand il fomentait un livre sur l’existence des prisonniers, sur l’appareil judiciaire qu’il connaissait bien, sur le personnel pénitentiaire. Or Figon «s’est embourbé, perdu, dans la véracité des faits, le bourbier du réel». Pour réussir son coup, il eût fallu tout oublier et tout réinventer. «Il aurait fallu qu’il triche, qu’il refasse tout pour les autres de ce qu’il avait subi, lui».


Cet oubli, cette réinvention, cette mise en fiction ou tricherie, Figon n’a pas su les mener à bien. Il n’a pas réinventé l’interminable nuit du prisonnier qui ne trouve pas le sommeil et à qui on refuse les somnifères, les hurlements et les menaces proférées pour obtenir des cigarettes. Il n’a pas imaginé les couloirs éclairés au néon, les portes qui claquent, le cliquetis des serrures, les hommes à la promenade ou au réfectoire, les brimades, les complicités avec les gardes. La fidélité de Figon à l’événement l’a éloigné de la possibilité du roman. Pour réussir dans cette entreprise, l’homme Figon aurait dû renoncer à sa «pureté».


Ce qui retient l’attention dans ce passage de «La vie matérielle», outre la fascination de MD pour l’univers du crime, c’est sa capacité à se glisser dans le camp de ceux qui se sont délibérément mis en marge de la société, à se mettre dans la peau du hors-la-loi. Ce n’est pas un goût pervers du pittoresque qui l’attire dans les tribunaux, où se déroulent des procès d’assises, dans les prisons, vers le fait divers et l’histoire des accusés, ce n’est pas un simple désir de fraternité, c’est une nécessité, une manière de sonder la chambre noire qui grouille de crotales, de scorpions et de mygales, et dont la porte, dans telle ou telle circonstance, peut brusquement s’ouvrir.


Peut-être parce que la littérature, pour reprendre les mots de Bataille, se doit de plaider coupable. Si elle s’éloigne du mal, disait l’auteur de «La part maudite», elle devient vite ennuyeuse. Duras a sans doute connu la stupeur de se savoir composée d’immondices. Elle ne cesse de dire cette stupeur dans le Barrage contre le Pacifique, dans l’Amant de la Chine du Nord, dans L’Amante anglaise.

 

 

Marguerite Duras: la vie matérielle, Folio, 2012

22/11/2012

La mémoire brûlée de Boris Cyrulnik

par Jean-Michel Olivier

images.jpegLa vie de Boris Cyrulnik est un roman, tragique et édifiant. Longtemps, ce roman est resté prisonnier d'une crypte, enfermé dans les oubliettes de sa mémoire. Il en savait des bribes. Il essayait de mettre bout à bout les images de ce film demeuré trop longtemps muet. Car pour attester un souvenir, surtout lointain et flou, il faut la présence d'un témoin. Sinon, la folie guette à chaque instant…

C'est une enquête sur son passé, mêlant récit autobiographique et réflexion sur la mémoire, que mène Cyrulnik dans son dernier livre, Sauve-toi, la vie t'appelle*. Le jour de sa première naissance, en juillet 1937, il n'était pas là, raconte-t-il. Son corps vient au monde, mais il n'en garde aucun souvenir. Il est obligé de faire confiance aux autres. À la parole des autres. Sa seconde naissance a lieu en 1944. Elle est en pleine mémoire. Des soldats allemands viennent l'arrêter. Son père, qui s'était engagé dans l'armée secrète de la Résistance, a été emprisonné, puis déporté à Auschwitz. images-3.jpegSa mère (à droite, avec Boris âgé d'un an) suivra hélas le même chemin sans retour. Il s'en faut de très peu pour que le petit Boris, parqué avec d'autres Juifs dans une synagogue, parte à son tour pour les camps de la mort. Mais il parvient à s'échapper. Une infirmière le cache sous un matelas, sur lequel agonise une jeune femme qu'on transporte à l'hôpital. C'est sa chance. À partir de ce moment-là, la vie de Boris Cyrulnik est une suite de miracles. Ou, si l'on veut, de circonstances heureuses et cependant tragiques. « Mon existence a été charpentée par la guerre. Ai-je vraiment mérité la mort ? Qui suis-je pour avoir pu survivre ? Ai-je trahi pour avoir le droit de vivre ? »

Reconstituant les images de cette mémoire blessée, Cyrulnik s'aperçoit que nous refaçonnons et réhabitons, à chaque instant, nos souvenirs. Non pas pour les enjoliver. Mais parce que nos souvenirs sont labiles, ils changent de forme et de couleur, selon le moment de notre existence. Nous réinventons nos souvenirs pour survivre au malheur, à la séparation ou à la mort. DownloadedFile.jpegRousseau ne fait pas autre chose dans ses Confessions. Il cherche moins à se faire pardonner des fautes vénielles qu'à réenchanter son passé, afin de chercher à comprendre qui il est à présent. « Le mot « représentation » est vraiment celui qui convient. Les souvenirs ne font pas revenir le réel, ils agencent des morceaux de vérité pour en faire une représentation dans notre théâtre intime. Quand nous sommes heureux, nous allons chercher dans notre mémoire quelques fragments de vérité que nous assemblons pour donner cohérence au bien-être que nous ressentons. En cas de malheur, nous irons chercher d'autres mocreaux de vérité qui donneront, eux aussi, une autre cohérence à notre souffrance. »

images-2.jpegOn comprend mieux, en lisant l'autobiographie de Boris Cyrulnik, comment et pourquoi il en est venu à forger le concept essentiel de résilience. Sa vie est l'exemple et la preuve de cette capacité extraordinaire de résistance au malheur. Et cette résistance passe par la parole qui nous aide à représenter le malheur, pour mieux le tenir à distance et le neutraliser. Voilà pourquoi, même dans les circonstances les plus tragiques, la vie appelle toujours à se sauver.

C'est la leçon de ce livre magistral qui raconte, avec lucidité et émotion, la vie d'un homme qu'on voulait abattre, mais qui a survécu à la folie des autres hommes. Un survivant, donc, porteur d'une mémoire vive qui montre que chacun, quel que soit son malheur, sa souffrance ou sa solitude a une chance de salut.

* Boris Cyrulnik, Sauve-toi, la vie t'appelle, Odile Jacob, 2012.

01/11/2012

Les fugues du roi Sollers

images.jpegUn éditeur romand de mes amis, il y a quelques temps, se lamentait sur le déclin de la littérature française. « Pas de Sartre, pas de Camus, aujourd'hui, disait-il. Plus de monstres sacrés. Plus que des sous-produits commerciaux comme Christine Angot, Olivier Adam, Guillaume Musso. Quelle décadence ! »

À cela, j'osai répondre que, tout de même, parmi les 700 romans de la rentrée, par exemple, il y en avait de tout à fait convenables, sinon remarquables. Et que peu de littératures pouvaient, aujourd'hui, offrir une telle richesse et une telle diversité. Je citai quelques noms : Quignard, Djian, Le Clézio, Sollers. » À ce nom, l'éditeur s'échauffa. « Sollers ? Mais ce n'est pas un écrivain. C'est du bluff. Du vent. Il n'a pas écrit un bon livre. » La discussion en resta là, chacun campant sur ses positions.

images.jpegUne semaine plus tard, je reçois le dernier livre de Philippe Sollers, Fugues*, 1114 pages, un recueil d'articles qui fait suite à La Guerre du goût (1994), Éloge de l'Infini (2001) et Discours parfait (2010). Une véritable somme (près de 5000 pages!) qui brasse et embrasse toute la littérature mondiale, d'Homère à Céline, de Casanova à Diderot, de Joyce à Proust, de la Chine aux avant-gardes italiennes ou allemandes. Une radiographie unique et remarquable de la littérature d'hier et d'aujourd'hui. Un regard d'aigle. Un scalpel affûté et précis. Bien sûr, Sollers y parle beaucoup de Sollers (entretiens, préfaces, réflexions sur ses livres). Mais pourquoi un écrivain n'aurait-il pas le droit de revenir sur ses livres — toujours peu ou mal compris ? Bien sûr, parmi les auteurs étudiés, il y a peu de Belges, peu d'écrivains africains (pourtant, les talents ne manquent pas). Pas de Suisse (même pas Rousseau !). Mais il y a Diderot, Baudelaire, Aragon, Montherlant, Melville, Hemingway, etc.

En prime, quelques fusées. Essais ? Poèmes ? Débuts de romans ? Comme ce texte intitulé sobrement « Culs ».

« Dans chaque femme, donc, deux femmes.

L'une parfaitement présentable, bien élevée, cultivée, bien prise.

L'autre pleine de choses horribles, d'obscénités inouïes, avec son laboratoire d'insultes et d'injures, ses trouvailles hardies.

Elles ne se rencontrent jamais. C'est pourtant la même. »

Ou encore cette phrase, énigmatique, dont j'attends du lecteur qu'il me livre le sens.

« Le bon cul est toujours catholique, expérience de voyageur. »

* Philippe Sollers, Fugues, Gallimard, 2012.

04/10/2012

Les deux littératures

AVT_Georges-Bataille_5597.pjpeg.jpeg« Il y a deux types de littérature, écrivait Georges Bataille. La première, plate et anecdotique, fait la une des gazettes, et se vend bien. La seconde, allégorique et souterraine, fait son chemin dans l'ombre et intéresse les lecteurs à venir. »

On ne saurait mieux définir notre époque qui préfère le plat, le sordide et les mensonges de l'autofiction à la littérature d'invention, la fable, la création d'un monde singulier. Tout se passe comme si, de tous les mouvements littéraires, le réalisme avait définitivement remporté la partie. Il suffit de passer en revue quelques stars de la rentrée française. Dans Les Lisières*, Olivier Adam, nous raconte, pour la énième fois, l'histoire d'un homme abandonné par son épouse, et séparé de ses enfants. Avec force détails et serrements de cœur. DownloadedFile-1.jpegL'inénarrable Christine Angot, dans Une semaine de vacances**, nous ressert la resucée de son inceste (une fellation au jambon-beurre) en ne nous épargnant aucun détail. Telle autre, Félicité Herzog***, avec une rage inassouvie, déboulonne la statue de son père, dans un style au plus près du trottoir.

« Le réalisme, disait mon cher professeur Roger Dragonetti, c'est la lèpre de la littérature. » Et cette lèpre, semble-t-il, a gagné aujourd'hui toute la littérature…

De l'autre côté, il y a le poème, la fable, le roman philosophique ou satirique. Cette littérature commence avec Homère et passe (pour aller vite) par Rabelais, La Fontaine, Swift, Voltaire, Nerval et, plus près de nous, Joyce, Kafka, Céline, images-1.jpegKundera, Quignard****, etc. Il s'agit toujours de rendre compte du monde et de ses aberrations, mais en créant un langage singulier. À chaque époque sa langue, me direz-vous. Rien de plus vrai.

Et le romancier (le poète en mouvement) doit inventer la sienne pour provoquer (découvrir, dévoiler) la vérité.

* Olivier Adam, Les Lisières, Flammarion, 2012.

** Christine Angot, Une semaine de vacances, Flammarion, 2012.

*** Félicité Herzog, Un héros, Grasset, 2012.

**** Pascal Quignard, Les désarçonnés, 2012.

04/09/2012

incipit

 

 

par antonin moeri

 

 

 

Les scènes d’ouverture dans les romans ont plus d’une fois retenu mon attention. Souvenez-vous des premières pages du roman «Sanctuaire» de William Faulkner, sans doute une des scènes d’ouverture les plus impressionnantes de la littérature occidentale. Une source jaillit à la racine d’un hêtre et s’écoule sur un fond de sable ridé par l’empreinte des remous. Un homme accroupi boit. Au milieu de son propre reflet, cet homme découvre l’image déformée du canotier de Popeye, une espèce de gringalet, cigarette au bec, visage blême. Un oiseau chante. «C’est un revolver que tu as dans cette poche?» - «Non, c’est un livre». Scène inoubliable que me racontait mon père avec une joie évidente quand nous marchions sur les cailloux tranchants d’un chemin alpestre.

Je songeais à cette scène d’ouverture en lisant le début de «L’après-midi de monsieur Andesmas» de Marguerite Duras. Cette fois, le lecteur est troublé. Le IL de celui qui débouche sur un chemin ne désigne pas un homme mais un petit chien roux qui «venait sans doute des agglomérations qui se trouvaient à une dizaine de kilomètres de là». Et c’est le point de vue du chien qu’adopte l’auteur pour lancer son récit. Le petit chien longe un précipice et, soudain flâneur, «hume la lumière grise qui recouvre la plaine». Il ne voit pas aussitôt le vieil homme assis dans un fauteuil en osier et qui, comme le chien, regarde l’espace vide illuminé devant lui. Ce sont les légers grincements du fauteuil sur lequel est assis le vieil homme qui attire l’attention du chien. Il dresse l’oreille et, alors seulement, il découvre la présence de Monsieur Andesmas.

C’est sans doute la première fois que l’animal voit cet homme, à cet endroit. Raison pour laquelle il regarde l’homme «de cette façon contemplativement fixe». Il s’en approche en remuant la queue. Alors Monsieur Andesmas imagine la vie de ce chien errant. «Il devait venir chaque jour dans cette colline, à la recherche de chiennes et de nourriture (...) Il faudra faciliter son existence difficile en lui donnant à boire». Le chien quittera discrètement la scène en effleurant de ses ongles les roches de grès.

On songe naturellement au magnifique roman de Virginia Woolf «Flush» que Duras devait avoir lu, et où la bio fictive d’une poétesse est racontée dans la perspective de son cocker. Mais ce que Duras réussit avec son redoutable talent de romancière, c’est de nous faire entendre le froissement des arbustes et des buissons, le halètement du petit chien, les légers grincements du fauteuil en osier, la respiration difficile du vieil homme. C’est de nous faire entrer, si j’ose dire, dans la peau de l’animal pour que le lecteur connaisse la surprise canine en découvrant que lui, le chien, n’est pas seul sur cette terrasse. Intimidé, il baisse les oreilles, remue la queue. Nous ne sommes pas dans l’univers de Kafka, de Darrieussecq, de Jon McGregor ou de Virginia Woolf qui placent le lecteur dans le foyer de perception de l’animal pour conter toute l’histoire, du début à la fin, mais les premières pages de «L’après-midi de Monsieur Andesmas» ont provoqué chez moi un plaisir de lecture que je n’oublierai pas de sitôt.

 

 

 

Marguerite Duras: L’après-midi de Monsieur Andesmas, Pléiade, 2012


22/05/2012

jubilations du désamour

 

par antonin moeri

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Pour scruter les moeurs de notre temps, rien de mieux que le décalage. Ne pas adhérer aux codes, aux normes et aux poncifs attendus dans le commerce avec nos semblables permet la distance et l’ironie. Selon Philippe Muray, ce serait la seule posture pour écrire un roman. Le narrateur de «La Ligne de courtoisie» maintient cette distance avec un brio fragile. «Cela se fait, de se donner un peu de mal pour ceux qu’on aime». Même si le fils, invité pour le repas d’adieu (le narrateur part en Inde pour renaître à la vie), arrive les écouteurs dans les oreilles et un sac bourré de linge sale. Même un pareil «petit con d’époque», il faut le recevoir, le mettre à l’aise, parler avec lui. Ainsi que sa copine qui tient un yorkshire dans les bras et ne supporte pas qu’on lave ses strings avec une lessive bourrée d’allergènes.

Quant à son père que le narrateur va voir avant son départ, il est entortillé dans les ondes télé. Rafael Nadal l’intéresse beaucoup plus que ce fils (qui se prétend écrivain) et dont on ne voit plus le nom dans les journaux ni sur la toile. «Et puis, il faut dire que ce n’est pas très gai non plus, ce que tu écris. Il faut les détendre les lecteurs, pas les déprimer. Regarde L’Alchimiste». C’est que le père aimerait bien que son fils renoue avec le succès, un succès qu’il a connu dix ans plus tôt, quand on lui réservait une suite dans un palace et que, chez un étoilé du Michelin, il mangeait des sarrans à la criste-marine et que son éditeur le prenait dans ses bras et que les sollicitations étaient incessantes: télé, radio, presse écrite, séances photos, librairies. C’est que les gens ont raison: «La légitimité d’un écrivain tient à son public et à rien d’autre».

Changement de lieu. Rien de plus agréable, pour un lecteur de ma sorte, que les longues descriptions désabusées du narrateur découvrant Pondichéry. En effet, je n’ai jamais compris pourquoi certains écrivains avaient des élans lyriques, fondaient avec un ravissement extatique devant le moindre visage, le moindre pied, la moindre odeur, la moindre saveur dès que ce visage ou ce pied leur apparaissait à des milliers de kilomètres de leur habituel lieu de résidence. Ces élans lyriques ressemblent beaucoup à ceux des touristes qui trouvent tout fantastique dès qu’ils foulent un sol étranger. C’est à quoi ne peut se résoudre le héros de Fargues, qui va entreprendre une radiographie des fameux expats (ceux qui gèrent des pensions citées par le Routard par exemple), ou de ceux qui traversent l’Inde en quête de je ne sais quelle spiritualité. Comme cette attachée commerciale en communication (anglaise) qui ne cesse de s’enflammer devant le festival des couleurs, le grand 8 des senteurs, les bijoux, les costumes sans oublier les temples et les paysages. Ou ce commercial retraité qui piaffe d’impatience dans une file de «candidats à une séance minutée de méditation».

C’est une mise en demeure qui accélère le retour au réel. Une ex réclame 200.000 euros à l’écrivain qui s’était vanté, sur la toile, d’avoir gagné le prix d’une Ferrari avec son livre à succès. A son retour en France, l’écrivain franchira la ligne de courtoisie dans un bureau de poste en assénant un coup de poing à un usager impertinent. Il y a, dans ce personnage d’écrivain «en voie d’anonymisation définitive», une force d’inertie qui n’est pas sans rappeler celle d’un certain Flaubert devant les reptations d’une bougresse orientale qui lui dit qu’il a de beaux yeux ou devant les flamboiements apaisés d’un crépuscule sur le Nil. Une force d’inertie qui déclenche une intense attention à d’infimes détails comme «cette blatte lucifuge en quête effrénée d’une fracture dans la discontinuité linéaire du trottoir». Et si c’était ça, écrire: rester assez longtemps devant une chose pour pouvoir le raconter comme personne ne l’a jamais raconté? Etonner le lecteur «en lui parlant d’un caillou, d’un tronc d’arbre, d’un rat, d’une vieille chaise», pour reprendre les termes de Maupassant?

Nicolas Fargues: La Ligne de courtoisie, POL, 2012

 

15/05/2012

quid des pamphlets?

 

par antonin moeri

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Dans la première partie de son essai écrit à la fin du siècle passé, Eric Seebold présente un descriptif des quatre pamphlets, dans lesquels Louis-Ferdinand Céline donne libre cours à un délire raciste qui a consterné la plupart des critiques de l’époque. En effet, Céline était, jusqu’à Mea Culpa, considéré comme un écrivain de gauche: pacifiste, pourfendeur des hypocrites, proche du populo, critique féroce de la bourgeoisie, vengeur des faibles. Quelques motivations de cette oeuvre pamphlétaire sont avancées: mésaventures personnelles, angoisse de mort à l’approche de la guerre, antisémitisme du père qui lisait avec passion les livres de Drumont. La question que pose Eric Seebold est la suivante: comment un auteur qui, dans ses deux premiers romans, a ridiculisé le patriotisme, le courage, la famille, le travail, l’amitié, la foi, comment cet auteur a-t-il pu écrire des textes partisans dont l’invective farcie d’argot, la verdeur ordurière, l’outrance, la férocité forcenée sont telles qu’aucun antisémite de l’époque, ou presque, n’a pu les prendre au sérieux, ces textes?

Dans la seconde partie, Eric Seebold donne la parole à ceux qui ont parlé de ces pamphlets dans la presse de l’époque. On est étonné, aujourd’hui, de lire, à propos de «Bagatelles pour un massacre» et de «L’Ecole des cadavres», des phrases du genre: «chef d’oeuvre de la plus haute classe», «Céline n’est jamais meilleur que lorsqu’il est moins mesuré» (André Gide), «Céline est un sceptique qui s’amuse», «Le cri nécessaire et averti du suprême danger qui menace la civilisation», «un certain plaisir littéraire qu’il est seul à nous apporter», «il y a une manière de démesure qui touche à la grandeur» (Henri Guillemin), «je reconnais toujours un vrai livre quand j’en vois un» (Ezra Pound).

Sur le plan politique, personne ne considère Céline comme fiable. Droite et gauche rejettent cet agité farfelu qu’ils voient comme un dément, un paumé provocateur, un cinglé halluciné, donc un mauvais propagandiste. Dans la presse plus récente (post-holocauste), on met l’accent sur l’irresponsabilité de Céline qui «a exprimé des passions qui menaient aux camps», on insiste sur la nausée que provoque la lecture de ces textes, on porte un jugement définitif sur ce «salaud», ce «vendu», ce «traître».

Dans la troisième partie, Seebold étudie quelques procédés stylistiques utilisés par Céline dans les pamphlets (enchassement, formules répétées, exclamation, superlatifs, néologismes, insulte, comique...) et il émet une hypothèse: ces quatre textes pourraient être considérés comme la recherche d’un second souffle. En effet, c’est à partir d’eux que la syntaxe se hache, vole en éclats, que les points d’exclamation et de suspension prolifèrent, que les trouvailles et les acrobaties verbales se succèdent à un tempo d’enfer, que ce qu’il est convenu d’appeler le style célinien se structure avec force. Ce que suggère Seebold, c’est que, sans cette plongée dans les régions les plus nauséabondes de l’âme humaine, Céline n’aurait pas écrit, comme il les a écrits, les chefs-d’oeuvre incomparables que sont Féerie pour une autre fois, D’un château l’autre, Nord et Rigodon.


Ce petit livre, publié en 1985 et écrit par un partisan de la réédition des pamphlets (toujours interdits selon le voeu de Lucette Almanzor), pourrait intéresser tout lecteur que le scandale Céline irrite, agace ou exaspère.

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Eric Seebold: Essai de situation des pamphlets de Céline, Ed.Du Lérot, 1985


 

08/05/2012

mots rares

 

par antonin moeri

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Il m’arrive de lire le livre d’un auteur qui aime particulièrement les mots peu usités. Je me souviens des séances de traduction avec Madeleine Hohl qui me disait: «Quand trois ou quatre mots se présentaient à l’esprit de Ludwig, il choisissait toujours le plus courant». En lisant le dernier livre de Nicolas Fargues, le lecteur sent que cet auteur aime particulièrement l’usage de mots rares, très spécialisés ou peu employés. Ainsi parle-t-il, avec la malice du premier de classe qui prouve une fois de plus son intelligence, des «incisives supérieures linguoversées et jaunies d’un maniaco-dépressif». Alerte! Où trouver le sens du mot linguoversé? Autre expérience du même genre avec le «trolley en polycarbonate».

Il est vrai que je n’ai pas l’habitude de voyager en avion. Je connaissais l’existence de ce bagage pour en voir vu dans la rue, dans un tram, devant un guichet ou à l’aéroport (les rares fois où j’ai pris l’avion), mais je ne connaissais pas le ou les mots pour désigner ce bagage très courant à l’heure du transport aérien à prix plancher et que n’importe quel péquin peut se procurer dans une grande surface. J’avais déjà utilisé le mot «trolley» pour désigner le véhicule public où je suis susceptible de monter le vendredi pour me rendre à la gare, mais je n’avais jamais entendu quelqu’un utiliser ce mot pour parler de cette fameuse valise à roulettes que les voyageurs tirent, la main énergiquement serrée sur la poignée qui couronne une tige en alu.

Vous me direz: «Mais enfin, Monsieur Vermisseau, vous ne connaissez pas la langue anglaise, vous ne savez pas que «to troll» veut dire rouler et que «trolley» signifie chariot ou petit wagon qui roule!» En effet, je n’ai jamais appris cette langue (je suis allergique à l’anglais d’aéroport), préférant de loin l’italien, le russe, l’allemand ou l’arabe, langues dont les musiques sont agréables à mon oreille. Vous voyez que je fais un très mauvais lecteur de Fargues, dont «La Ligne de courtoisie» me plaît cependant. Je vous en dirai les raisons la semaine prochaine.


Nicolas Fargues: La Ligne de courtoisie, POL, 2012

 

24/04/2012

une langue qui colle à l'os

 

 

par antonin moeri

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Passage obligé pour certains écrivains: se demander non pas pourquoi ils écrivent mais comment leur est venue l’idée d’écrire ou bien: quand ont-il pris la décision d’écrire? Jean-Philippe Toussaint aurait pris cette décision dans un bus à Paris, «entre la place de la République et la place de la Bastille», à une époque où il ne lit pas tellement de livres mais où il découvre des auteurs qui le marqueront. C’est sur le conseil de sa mère qu’il lit «A la recherche du temps perdu», monument qu'il relira tout au long de sa vie. Toussait se revoit dans une pièce, en Algérie, lisant Proust, il revoit les pierres mal nivelées de la terrasse, il revoit la chaise que lui a fournie le lycée où il était professeur, il revoit le fauteuil bleu dans sa maison en Corse.

Autre moment décisif: quand il découvre «Crime et châtiment» et qu’il connaît «le frisson de m’être identifié au personnage ambigu de Raskolnikov». C’est sur les conseils de sa soeur qu’il a lu ce roman, roman «qui m’a ouvert les yeux sur la force que pouvait avoir la littérature, sur ses pouvoirs, sur ses possibilités fascinantes». S’identifier à un assassin peut avoir des conséquences fâcheuses ou orienter une vie dans un sens moins fâcheux. Pour Jean-Philippe Toussaint, le crime de la vieille usurière a été fondateur. Un mois après cette lecture, il s’est mis à écrire. Trente ans plus tard, il écrit toujours.

Il y a également, dans ce petit livre réunissant des textes parus pour la plupart dans diverses revues, une brève évocation de Jérôme Lindon et une brève évocation de Samuel Beckett, dans lesquelles transparaît sa grande admiration pour ces deux personnages hors du commun. Il se souvient du premier regard de Lindon, «incroyablement droit, infaillible, un regard qui évalue, qui jauge et qui juge». Quant à Beckett, il revoit nettement la scène de la première rencontre. Dans l’embrasure d’une porte, aux Editions Minuit, rue Bernard-Palissy: «d’abord les jambes extrêmement faibles, ensuite le manteau court, finement piqueté de laine grise». Plus tard, il enverra à l'écrivain irlandais «L’appareil-photo» et Lindon lira la fin de ce roman à haute voix, au chevet de Beckett, peu de temps avant sa mort («C’est une scène que j’ai beaucoup de pudeur à rapporter et encore plus d’émotion à imaginer»).

Ces discrètes évocations n’ont rien d’une hagiographie, où l’on prête à ceux qu’on prétend admirer de brillantes et rares qualités, et ce sur un ton grandiloquent qui ne pourrait qu’exaspérer un auteur comme Toussaint. «A force de travail, le travail inlassable sur la langue, les mots, la grammaire», l’emphase se dissout, laissant place aux quelques mots qui visent à l’essentiel, dans une «langue dénudée jusqu’à l’os».

Jean-Philippe Toussaint: L’urgence et la patience, Minuit, 2012

 

28/03/2012

Henry Dunant rafraîchi!

SERGE BIMPAGE a le plaisir d'annoncer que son livre "Moi, Henry Dunant, j'ai rêvé le monde" paraît en livre de poche chez L'Age d'Homme.

Publié à l'origine chez Albin Michel, il a reçu le Prix 2003 de la Société littéraire de Genève.

Il s'agit de la biographie romancée la plus complète consacrée au fondateur de la Croix-Rouge parue en langue française.

Dunant Poche.pngA cette occasion, je vous convie à un apéro-lecture-discussion.

jeudi 29 mars à 18h, à la librairie du Rameau d'Or

17 bd Georges-Favon

Au plaisir de nous y retrouver!

20/03/2012

l'étrangère et le conscrit

 

antonin moeri

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Ça se passe dans un train, entre Novossibirsk et Vladivostok. Il y a de jeunes conscrits qui «déconnent gonzesses et récits de bitures». Il y a Aliocha qui «fume comme un malade», collant son nez contre la lucarne arrière du convoi. Deux appelés lui cassent la gueule pour s’amuser. Aliocha frappe l’un d’eux au visage. Le voyage est imposé à Aliocha. Il doit rejoindre une caserne à l’autre bout de la Sibérie. Il a peur. Il aimerait s’enfuir. Il rencontre Hélène, une Française qui ne craint pas de monter dans un transport de troupe. Ils n’ont pas de «langue commune mais une gestuelle primitive, amorce de pantomime dont ils se débrouillent». Elle boit de la vodka. Il la suit dans son compartiment (il y a un wagon première classe dans ce transsibérien), où «ça sent le propre et les affaires de l’étrangère». Hélène fuit l’homme qu’elle a aimé et qu’elle n’aime plus. Elle regarde Aliocha dormir, «les ongles rongés, le duvet cendré au-dessus de la lèvre supérieure, la chaîne autour du cou et le médaillon en pendentif». Ils sont désormais complices, car elle a caché la présence d’Aliocha aux surveillantes. Elle le dérobera au contrôle sourcilleux du lieutenant chargé de retrouver «ce petit con». Une employée fera de même en dissimulant Aliocha dans les toilettes. Le convoi finira par arriver à Vladivostok où la même employée prendra une photo d’Hélène et Aliocha, «et sur l’écran ils ont les mêmes visages».

Avec un scénario aussi simple, j’allais dire aussi bête, Maylis de Kerangal crée une ambiance suffocante où l’écriture compte plus que l’intrigue. Elle invente une langue où chaque phrase déploie une histoire: «pentes décisives tapissées de résineux sombres qui dévalent vers les rails, royaumes des ours», où le soutenu côtoie le trivial (le vulgaire, oups) dans un rythme endiablé qui n’est pas exactement celui du train roulant à 60 km heure mais qui est celui d’une fuite éperdue, trépidante, vers une improbable liberté, vers un eldorado de pacotille. On dirait un conte de fées: une bourgeoise de trente-cinq ou quarante ans s’éprend d’un jeune conscrit vingt ans crâne rasé, musclé, s’exprimant dans une langue de rêve. On dirait un film dont les images ne peuvent se former que dans la tête du lecteur, grâce à un pouvoir d’évocation lyriquement inspiré et d’une redoutable efficacité. Un petit livre magnifique qui fut, à l’origine, une commande radiophonique.

Maylis de Kerangal: Tangente vers l’est.  Verticales, 2012

 

06/03/2012

VOYAGER DANS SA CHAMBRE

 

 

Antonin Moeri

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Jacques Mercanton raconte dans un petit livre un voyage à travers le pays de Vaud qu’il fit en compagnie de Joyce. Celui-ci s’est étendu sur la banquette du train et, étant aveugle, il pria Mercanton de lui dire à haute voix les noms des villages qu’ils traversaient. La musique des syllabes des noms de villages dans la bouche de l’écrivain lausannois suffisaient largement à Joyce pour entreprendre son voyage à lui, sa traversée d’un pays de Vaud sans doute plus palpitante que celle du touriste armé d’un BlackBerry dernier cri, l’oeil rivé sur le moindre clocher, la moindre auberge et le moindre tas de fumier.

Nous vivons à une époque où le récit de voyage est encensé. Ne nous parlez surtout pas de la chambre où vous tournez en rond avec vos aigreurs et vos borborygmes, parlez-nous je vous prie du désert de Gobi que vous avez parcouru, des crépuscules à Tahiti, de la traversée de la Californie que vous avez faite à moto, des minarets étincelants du Yémen que vous avez photographiés ou des rites séculaires de telle peuplade amazonienne que vous avez observée de près. Ce goût pour les relations de voyage à l’autre bout du monde m’a toujours semblé suspect, c’est pourquoi j’ai dévoré avec une voracité joyeuse l’essai de Pierre Bayard «Comment parler des lieux où l’on n’a pas été?»

Un livre m’intriguait énormément dans la bibliothèque paternelle: «Moeurs et sexualité en Océanie» de Margaret Mead. Je l’ouvrais souvent, au lieu de faire mes gammes au piano, et contemplais les images de filles nues. Un détail retint mon attention: le capuchon qui entoure le pénis des garçons. Tout ça m’excitait vivement et les scènes décrites par l’anthropologue américaine ne pouvaient que refléter une réalité concrète. Or Pierre Bayard nous apprend que Margaret Mead n’a séjourné que dix jours sur l’Île Samoa, préférant la villa d’un ami pour rédiger son livre à partir de témoignages de jeunes Samoannes émoustillées à l’idée de contribuer à une réflexion sur la liberté sexuelle des habitants de cette île.

En se basant sur les témoignages de jeunes informatrices qui venaient quotidiennement lui rendre visite, Margaret Mead a décrit une «île intérieure» qui lui servirait à faire avancer la thèse culturaliste qu’elle défendait et qui faisait alors rêver les Occidentaux. D’autres exemples (Marco Polo en Chine, Philéas Fogg autour du monde, Edouard Glissant visitant l’île de Pâques où il n’est jamais allé, Chateaubriand en Grèce et en Amérique) viennent corroborer l’hypothèse qu’il est littérairement beaucoup plus intéressant de décrire un lieu où l’on n’est pas allé que de décrire ce lieu après l’avoir systématiquement visité, exploré, photographié. L’invention étant plus passionnante que le document, le voyageur casanier faisant de plus belles descriptions que le pro du voyage, la puissance de l’imagination étant plus convaincante que l’observation participante.

Mais inventer un pays imaginaire pour déployer sa propre fantaisie peut relever de la mythomanie, comme ce fut le cas de Jean-Claude Romand, cet homme qui fit croire à sa famille qu’il était médecin et qu’il se rendait aux quatre coins du monde pour assister à des séminaires et à des colloques. Cet homme a construit un univers parallèle qui n’avait rien à voir avec l’habitacle de sa voiture rangée sur une aire de stationnement et dans lequel il feuilletait des prospectus d’agences de voyages et des guides de pays où le pseudo-docteur devait se rendre. On sait ce qu’il advint de ce mythomane. Emmanuel Carrère l’a plusieurs fois rencontré en prison avant de rédiger L’Adversaire, roman dans lequel l’auteur signale des points communs entre sa propre vie et l’existence falsifiée du tueur.

Pierre Bayard aurait pu ajouter Proust à sa liste de voyageurs casaniers. Proust qui préférait de loin la rêverie autour d’une ville italienne à la visite effective de cette même ville. Ce n’est pas pour contester ce que racontent les écrivains que Bayard propose de lire leurs récits sous un autre éclairage, mais pour apprécier ces récits «avec toute la force poétique et heuristique qu’ils possèdent dans l’invention des mondes possibles». Dans cet essai remarquablement écrit et allègrement mené, Bayard nous rappelle l’importance de la description littéraire, description qui peut se révéler utile quand vous devrez prouver, par exemple, qu’au moment de l’infraction, vous vous trouviez dans un lieu autre que celui où elle a été commise.

Pierre Bayard: Comment parler des lieux où l’on n’a pas été? Minuit, 2012

 

21/02/2012

CORDICOPOLIS

Par antonin moeri

 

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On nous bassine avec la crise depuis plus de vingt ans. Ce mot est répété à toutes les sauces, sur toutes les ondes et tous les écrans. Ce serait une fatalité contre laquelle nous devons prendre les armes. Cette crise est comparée aux pires épidémies, choléra, peste, sida. Epidémies qu’il faut contrer en utilisant les grands moyens: déstabiliser les moins performants, dégraisser les effectifs, nettoyer les poches de comportements archaïques, exclure ceux qui ne sont plus aptes, susciter un climat de peur. Et ce avec le sourire du mâle satisfait, dont la bonne conscience illumine son visage à la fois bouffi et tendu.

La guerre prônée partout a besoin de guerriers qui y participent avec zèle. Ainsi ai-je vu une dame qui adorait le théâtre et la poésie accéder au poste de directrice dans une école, l’équivalent d’une DRH. J’ai vu les traits de son visage se durcir au fil des ans et sa conception du monde (de gauche) fondre dans une vision managériale qui implique une rupture. Cette DRH ne voulait plus d’une prof en burn out qui avait demandé un congé maladie et recourait aux médicaments pour survivre. La DRH fit en haut lieu un rapport négatif sur cette pauvre prof qui désirait pourtant reprendre son activité, qui revint un jour et qui, craignant désormais de ne plus être à la hauteur, bredouillait, s’agitait, tremblait, transpirait beaucoup. Six mois plus tard, on lui souhaita un bon départ en organisant un raout sympa.

Dans «121 curriculum vitae pour un tombeau», Pierre Lamalattie décrit avec ironie cette guerre saine. Lors d’une réunion de service, Le Goff (un cadre sup) déstabilise une employée qui fait une intervention, il lui reproche son incompétence. «S’il y en a qui ne s’intéressent pas aux élèves, ils n’ont qu’à aller voir ailleurs». Les collègues prennent leurs distances avec cette fonctionnaire qui donnera bientôt sa démission. Et pour soigner son image de marque, Le Goff entre les mots-clés discours/obsèques dans Google, il reprend les phrases des éloges funèbres de Bérégovoy et de Séguin pour écrire son propre discours d’adieu centré sur la question des valeurs humaines. «Vous avez incarné les vraies valeurs pour nous tous». Emotion dans l’assemblée. Applaudissements nourris.

On assiste à d’autres scènes de ce genre dans le magnifique roman de Pierre Lamalattie. Ces scènes lucidement observées, ironiquement rapportées  ou malicieusement imaginées disent une chose: la machine de guerre économique ne pourrait fonctionner sans l’adhésion de certains individus à des valeurs qui n’ont rien à voir avec les valeurs invoquées dans les éloges funèbres ou les discours d’adieu. C’est en quoi le geste de Lamalattie est remarquable. Il n’incrimine pas un système mais le zèle avec lequel les individus, pour réussir leur ascension dite sociale, sont prêts à dénoncer, disqualifier, calomnier, pousser dehors et trancher dans le lard. Ce sont le plus souvent des individus à problèmes, manipulateurs, ternes, déçus, tristes et procéduriers. Cette focalisation sur les soldats de la guerre saine donne une dimension tragi-comique au roman de Pierre Lamalattie, qui ne se pose pas en rebelle de salon mais en observateur très attentif du «coeur humain».

Pierre Lamalattie: «121 curriculum vitae pour un tombeau», L’Editeur, 2011

 

07/02/2012

la gifle du mardi

antonin moeri

 

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Celui qui parle est un enfant. A la sortie de l’école, un grand l’attend. V’lan une baffe. Les larmes coulent. Le grand s’est mis dans la tête de dresser le gniard. Après la baffe du mardi, le grand se montre sympa, il raconte tout plein de choses. Le grand apporte les bobines pour la séance de cinéma du mercredi. Un jour, la baffe est plus forte. Marque sur la joue. Le gamin dit à sa maman qu’il a reçu le ballon en pleine poire. Heureusement, pendant les grandes vacances, plus de baffe du mardi. On va à la campagne chez marraine. On se roule dans l’herbe. On taille des sifflets dans des baguettes de noisetier. On se bourre de prunes et de mûres. On enfonce des bâtons dans les taupinières. On touche du doigt le pis des vaches comme on toucherait une quéquette.

Un jour, papa maman viennent en visite. Ils racontent qu’un mec, poursuivi par la police après un vol, est tombé d’un toit et s’est brisé la colonne. A la rentrée des classes, le gamin appréhende la gifle du mardi. Il a le coeur chamboulé. Mais le mardi, le grand n’est pas là, près de la grille. Et un autre mardi, il est là, dans un fauteuil roulant. Le gniard s’en approche tout près. On dirait qu’il regrette l’époque où il prenait une gifle en pleine poire. Le grand n’est pas paralysé des bras. Il n’a qu’à lever la main.

Ils sont rares les auteurs qui savent se mettre dans la peau d’un enfant. Il y a Salinger bien sûr, qu’Annie Saumont a traduit. Elle a sans doute appris chez l’auteur américain cette manière particulière d’adopter le point de vue d’un gosse. Son parler. Son coup d’oeil. La rapidité de sa pensée. Sa spontanéité. Ses sensations. La nouvelle intitulée «La gifle du mardi» est, en ce sens, un chef-d’oeuvre. Pas un mot de trop. Pas une lourdeur syntaxique. Pas le moindre bluff d’écriture («Ah comme j’ai du talent!») Une construction à la fois sobre et sophistiquée dans laquelle apparaît Ginette, la copine du grand. L’auteur fait dire à cette fille, «Les branches d’un arbre sont des bras suppliants lancés vers le ciel». Phrase qui reviendra comme un leitmotiv, conférant à ce texte un caractère élégiaque qui contraste avec l’effet scalpel qu’Annie Saumont privilégie dans sa manière dérangeante de relater les faits. Annie Saumont est un auteur qu’une critique du Monde qualifiait, en 2001, de «meilleure nouvelliste française». Je suis près de partager cet avis.


Annie Saumont: «Moi les enfants j’aime pas tellement», Julliard, 2001

 

31/01/2012

Victor Hugo en ZEP

ANTONIN MOERI

 

 

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«On aurait bien aimé réciter un poème» est une nouvelle d’Annie Saumont parue dans un recueil intitulé «Pages noires», chez Gallimard, en 1998. Ça se passe dans un collège de banlieue, une ZEP comme on dit. Dans une classe à problèmes, un élève voudrait réciter un poème de Victor Hugo qu’il a appris. Mais le chahut est tel qu’il ne parviendra pas à se faire entendre. Il trouve que la récitation d’un poème est un bon entraînement pour devenir comédien. Il essaie de comprendre ce texte. Il compare les pêcheurs mis en scène par Hugo aux pilotes de F1 qu’il admire à la télé. Or le prof stagiaire n’arrive pas à s’imposer, c’est le monstre bordel dans la classe, les gars pètent, sifflent et gueulent. Les filles ne parlent que de Bruel.

Le stagiaire loue une chambre chez la mère de Lahi, une métisse qui deviendra sans doute aide-ménagère. Les élèves se demandent si le stagiaire va se mettre en ménage avec la mère de Lahi. Lahi parle des gros bras venus foutre la merde dans sa classe de rattrapage pour ceux qui ont du mal à s’instruire. Le père du narrateur trouve les profs cons. Le stagiaire ne sait plus quoi faire. Il hurle des menaces alors que certains élèves voudraient réciter leur poème. Un caïd se ramène et assomme le prof. Les flics débarquent. «Petit salopard, t’as fait du beau travail» qu’ils disent, au narrateur peut-être qui aurait tant voulu réciter son poème.

Imaginer un ado né dans la zone et qui voudrait s’instruire n’est pas saugrenu. Ça existe les gars qui veulent lire, apprendre et se sortir du marasme. Annie Saumont en imagine un, elle se glisse dans la peau de celui qui regarde avec passion les courses de F1, qui ne comprend pas pourquoi son père méprise les profs à ce point. Il cherche un sens. Il essaie de comprendre ce que Victor Hugo a voulu dire avec ses pêcheurs, ses crépuscules obscurs, ses rudes batailles, ce bonnet de forçat mouillé, ces bourrasques, ces logis pleins d’ombre et ces gouffres qui tordent leurs plis démesurés.

Annie Saumont n’idéalise pas ce garçon. Elle le fait exister dans un texte de dix pages qui n’a rien d’un constat sociologique, qui ne propose pas des solutions mais laisse les questions ouvertes. Que peut-il advenir d’un fils de pauvres rêvant d’apprendre pour sortir de la zone? Lui donne-t-on réellement sa chance, en ce début de XXI e siècle, pour construire une identité autre? Je me demande quelle réponse donnerait Annie Saumont. En tout cas, elle ne le fait pas dans cette singulière nouvelle, modulée comme un chant sur les incertitudes de la vie moderne. Le conditionnel passé du titre «On aurait bien aimé...» pourrait signaler un certain pessimisme, une sorte de résignation que seul son travail sur les mots, le langage contemporain, les ruptures et la ronde des points de vue, son habileté à tisser dialogue et récit en un flux très maîtrisé peut redéployer dans un film où la poésie bouscule l’ordinaire.

Annie Saumont: Pages noires, Gallimard, 1998

 

24/01/2012

Saumont scandale

ANTONIN MOERI

 

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L’idéalisation de l’enfant m’a toujours semblé suspecte. Quand il veut connaître ou savoir quelque chose, l’enfant est prêt à tout, à frapper, casser, blesser ou crever l’oeil d’un chat. A l’âge de sept ans, mon fils a lancé une pierre sur une grenouille, lors d’une sortie scolaire. Sa maîtresse nous a convoqués, ma femme et moi, elle a évoqué le caractère impossible de notre fils, elle nous a conseillés de prendre rendez-vous chez un psychologue.

Dans «Marie», Annie Saumont met en scène une gamine qui écrase les fourmis, accroche des vers de terre aux branches du groseillier, empale une chenille sur un piquant d’aubépine, donne un coup de pied au chien. Ce que Marie aime faire, c’est déranger le bon ordre de l’univers. Elle ne supporte pas la fille au pair qui s’occupe d’elle quand papa est en voyage d’affaires et que maman est en cure. Or maman s’entend très bien avec Louise, la fille au pair. Marie les a vues se caresser sur le lit conjugal. Elle menace de rapporter la chose à papa. Une vraie emmerdeuse cette gamine! Bientôt, une autre fille au pair va arriver, car Louise doit partir, pour aller retrouver maman dans sa station thermale. Marie a très envie de l’empoisonner, cette Louise qui finira par proposer à la petite garce de l’accompagner dans la jolie ville d’eaux. Mais maman est trop impatiente de revoir, de caresser Louise qui partira finalement seule à la gare.

Toute la cruauté de l’enfant ulcéré par les simagrées, la veulerie, les mensonges, les faux semblants et l’hypocrisie des adultes, cette cruauté impitoyable, raffinée, que les bonnes âmes voudraient ranger dans le placard d’un passé honni, cette férocité est subtilement, ironiquement montrée, racontée, mise en mots par un auteur qui ne craint pas de ridiculiser la nouvelle religion universelle de l’Enfant, cette sacralisation d’un enfant qui n’existe que sur les affiches publicitaires, dans les films idiots et le jargon des enseignants: c’est-à-dire une image, un stéréotype.

Je préfère de loin l’enfant qu’Annie Saumont met en scène. L’humour noir de cet écrivain n’interdit pourtant pas la tendresse. Une tendresse qui n’a strictement rien à voir avec le baratin compassionnel qu’on entend partout à longueur de semaines, de mois et d’années, dans cette fabrique de la positivité qu’Annie Saumont affronte, décortique, tourne en ridicule et piétine avec un malin plaisir qui n’est pas sans rappeler celui de Marie empalant une chenille sur un piquant d’aubépine.

Annie Saumont: «Moi les enfants j’aime pas tellement», Julliard, 2001