06/03/2012

VOYAGER DANS SA CHAMBRE

 

 

Antonin Moeri

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Jacques Mercanton raconte dans un petit livre un voyage à travers le pays de Vaud qu’il fit en compagnie de Joyce. Celui-ci s’est étendu sur la banquette du train et, étant aveugle, il pria Mercanton de lui dire à haute voix les noms des villages qu’ils traversaient. La musique des syllabes des noms de villages dans la bouche de l’écrivain lausannois suffisaient largement à Joyce pour entreprendre son voyage à lui, sa traversée d’un pays de Vaud sans doute plus palpitante que celle du touriste armé d’un BlackBerry dernier cri, l’oeil rivé sur le moindre clocher, la moindre auberge et le moindre tas de fumier.

Nous vivons à une époque où le récit de voyage est encensé. Ne nous parlez surtout pas de la chambre où vous tournez en rond avec vos aigreurs et vos borborygmes, parlez-nous je vous prie du désert de Gobi que vous avez parcouru, des crépuscules à Tahiti, de la traversée de la Californie que vous avez faite à moto, des minarets étincelants du Yémen que vous avez photographiés ou des rites séculaires de telle peuplade amazonienne que vous avez observée de près. Ce goût pour les relations de voyage à l’autre bout du monde m’a toujours semblé suspect, c’est pourquoi j’ai dévoré avec une voracité joyeuse l’essai de Pierre Bayard «Comment parler des lieux où l’on n’a pas été?»

Un livre m’intriguait énormément dans la bibliothèque paternelle: «Moeurs et sexualité en Océanie» de Margaret Mead. Je l’ouvrais souvent, au lieu de faire mes gammes au piano, et contemplais les images de filles nues. Un détail retint mon attention: le capuchon qui entoure le pénis des garçons. Tout ça m’excitait vivement et les scènes décrites par l’anthropologue américaine ne pouvaient que refléter une réalité concrète. Or Pierre Bayard nous apprend que Margaret Mead n’a séjourné que dix jours sur l’Île Samoa, préférant la villa d’un ami pour rédiger son livre à partir de témoignages de jeunes Samoannes émoustillées à l’idée de contribuer à une réflexion sur la liberté sexuelle des habitants de cette île.

En se basant sur les témoignages de jeunes informatrices qui venaient quotidiennement lui rendre visite, Margaret Mead a décrit une «île intérieure» qui lui servirait à faire avancer la thèse culturaliste qu’elle défendait et qui faisait alors rêver les Occidentaux. D’autres exemples (Marco Polo en Chine, Philéas Fogg autour du monde, Edouard Glissant visitant l’île de Pâques où il n’est jamais allé, Chateaubriand en Grèce et en Amérique) viennent corroborer l’hypothèse qu’il est littérairement beaucoup plus intéressant de décrire un lieu où l’on n’est pas allé que de décrire ce lieu après l’avoir systématiquement visité, exploré, photographié. L’invention étant plus passionnante que le document, le voyageur casanier faisant de plus belles descriptions que le pro du voyage, la puissance de l’imagination étant plus convaincante que l’observation participante.

Mais inventer un pays imaginaire pour déployer sa propre fantaisie peut relever de la mythomanie, comme ce fut le cas de Jean-Claude Romand, cet homme qui fit croire à sa famille qu’il était médecin et qu’il se rendait aux quatre coins du monde pour assister à des séminaires et à des colloques. Cet homme a construit un univers parallèle qui n’avait rien à voir avec l’habitacle de sa voiture rangée sur une aire de stationnement et dans lequel il feuilletait des prospectus d’agences de voyages et des guides de pays où le pseudo-docteur devait se rendre. On sait ce qu’il advint de ce mythomane. Emmanuel Carrère l’a plusieurs fois rencontré en prison avant de rédiger L’Adversaire, roman dans lequel l’auteur signale des points communs entre sa propre vie et l’existence falsifiée du tueur.

Pierre Bayard aurait pu ajouter Proust à sa liste de voyageurs casaniers. Proust qui préférait de loin la rêverie autour d’une ville italienne à la visite effective de cette même ville. Ce n’est pas pour contester ce que racontent les écrivains que Bayard propose de lire leurs récits sous un autre éclairage, mais pour apprécier ces récits «avec toute la force poétique et heuristique qu’ils possèdent dans l’invention des mondes possibles». Dans cet essai remarquablement écrit et allègrement mené, Bayard nous rappelle l’importance de la description littéraire, description qui peut se révéler utile quand vous devrez prouver, par exemple, qu’au moment de l’infraction, vous vous trouviez dans un lieu autre que celui où elle a été commise.

Pierre Bayard: Comment parler des lieux où l’on n’a pas été? Minuit, 2012

 

21/02/2012

CORDICOPOLIS

Par antonin moeri

 

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On nous bassine avec la crise depuis plus de vingt ans. Ce mot est répété à toutes les sauces, sur toutes les ondes et tous les écrans. Ce serait une fatalité contre laquelle nous devons prendre les armes. Cette crise est comparée aux pires épidémies, choléra, peste, sida. Epidémies qu’il faut contrer en utilisant les grands moyens: déstabiliser les moins performants, dégraisser les effectifs, nettoyer les poches de comportements archaïques, exclure ceux qui ne sont plus aptes, susciter un climat de peur. Et ce avec le sourire du mâle satisfait, dont la bonne conscience illumine son visage à la fois bouffi et tendu.

La guerre prônée partout a besoin de guerriers qui y participent avec zèle. Ainsi ai-je vu une dame qui adorait le théâtre et la poésie accéder au poste de directrice dans une école, l’équivalent d’une DRH. J’ai vu les traits de son visage se durcir au fil des ans et sa conception du monde (de gauche) fondre dans une vision managériale qui implique une rupture. Cette DRH ne voulait plus d’une prof en burn out qui avait demandé un congé maladie et recourait aux médicaments pour survivre. La DRH fit en haut lieu un rapport négatif sur cette pauvre prof qui désirait pourtant reprendre son activité, qui revint un jour et qui, craignant désormais de ne plus être à la hauteur, bredouillait, s’agitait, tremblait, transpirait beaucoup. Six mois plus tard, on lui souhaita un bon départ en organisant un raout sympa.

Dans «121 curriculum vitae pour un tombeau», Pierre Lamalattie décrit avec ironie cette guerre saine. Lors d’une réunion de service, Le Goff (un cadre sup) déstabilise une employée qui fait une intervention, il lui reproche son incompétence. «S’il y en a qui ne s’intéressent pas aux élèves, ils n’ont qu’à aller voir ailleurs». Les collègues prennent leurs distances avec cette fonctionnaire qui donnera bientôt sa démission. Et pour soigner son image de marque, Le Goff entre les mots-clés discours/obsèques dans Google, il reprend les phrases des éloges funèbres de Bérégovoy et de Séguin pour écrire son propre discours d’adieu centré sur la question des valeurs humaines. «Vous avez incarné les vraies valeurs pour nous tous». Emotion dans l’assemblée. Applaudissements nourris.

On assiste à d’autres scènes de ce genre dans le magnifique roman de Pierre Lamalattie. Ces scènes lucidement observées, ironiquement rapportées  ou malicieusement imaginées disent une chose: la machine de guerre économique ne pourrait fonctionner sans l’adhésion de certains individus à des valeurs qui n’ont rien à voir avec les valeurs invoquées dans les éloges funèbres ou les discours d’adieu. C’est en quoi le geste de Lamalattie est remarquable. Il n’incrimine pas un système mais le zèle avec lequel les individus, pour réussir leur ascension dite sociale, sont prêts à dénoncer, disqualifier, calomnier, pousser dehors et trancher dans le lard. Ce sont le plus souvent des individus à problèmes, manipulateurs, ternes, déçus, tristes et procéduriers. Cette focalisation sur les soldats de la guerre saine donne une dimension tragi-comique au roman de Pierre Lamalattie, qui ne se pose pas en rebelle de salon mais en observateur très attentif du «coeur humain».

Pierre Lamalattie: «121 curriculum vitae pour un tombeau», L’Editeur, 2011

 

07/02/2012

la gifle du mardi

antonin moeri

 

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Celui qui parle est un enfant. A la sortie de l’école, un grand l’attend. V’lan une baffe. Les larmes coulent. Le grand s’est mis dans la tête de dresser le gniard. Après la baffe du mardi, le grand se montre sympa, il raconte tout plein de choses. Le grand apporte les bobines pour la séance de cinéma du mercredi. Un jour, la baffe est plus forte. Marque sur la joue. Le gamin dit à sa maman qu’il a reçu le ballon en pleine poire. Heureusement, pendant les grandes vacances, plus de baffe du mardi. On va à la campagne chez marraine. On se roule dans l’herbe. On taille des sifflets dans des baguettes de noisetier. On se bourre de prunes et de mûres. On enfonce des bâtons dans les taupinières. On touche du doigt le pis des vaches comme on toucherait une quéquette.

Un jour, papa maman viennent en visite. Ils racontent qu’un mec, poursuivi par la police après un vol, est tombé d’un toit et s’est brisé la colonne. A la rentrée des classes, le gamin appréhende la gifle du mardi. Il a le coeur chamboulé. Mais le mardi, le grand n’est pas là, près de la grille. Et un autre mardi, il est là, dans un fauteuil roulant. Le gniard s’en approche tout près. On dirait qu’il regrette l’époque où il prenait une gifle en pleine poire. Le grand n’est pas paralysé des bras. Il n’a qu’à lever la main.

Ils sont rares les auteurs qui savent se mettre dans la peau d’un enfant. Il y a Salinger bien sûr, qu’Annie Saumont a traduit. Elle a sans doute appris chez l’auteur américain cette manière particulière d’adopter le point de vue d’un gosse. Son parler. Son coup d’oeil. La rapidité de sa pensée. Sa spontanéité. Ses sensations. La nouvelle intitulée «La gifle du mardi» est, en ce sens, un chef-d’oeuvre. Pas un mot de trop. Pas une lourdeur syntaxique. Pas le moindre bluff d’écriture («Ah comme j’ai du talent!») Une construction à la fois sobre et sophistiquée dans laquelle apparaît Ginette, la copine du grand. L’auteur fait dire à cette fille, «Les branches d’un arbre sont des bras suppliants lancés vers le ciel». Phrase qui reviendra comme un leitmotiv, conférant à ce texte un caractère élégiaque qui contraste avec l’effet scalpel qu’Annie Saumont privilégie dans sa manière dérangeante de relater les faits. Annie Saumont est un auteur qu’une critique du Monde qualifiait, en 2001, de «meilleure nouvelliste française». Je suis près de partager cet avis.


Annie Saumont: «Moi les enfants j’aime pas tellement», Julliard, 2001

 

31/01/2012

Victor Hugo en ZEP

ANTONIN MOERI

 

 

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«On aurait bien aimé réciter un poème» est une nouvelle d’Annie Saumont parue dans un recueil intitulé «Pages noires», chez Gallimard, en 1998. Ça se passe dans un collège de banlieue, une ZEP comme on dit. Dans une classe à problèmes, un élève voudrait réciter un poème de Victor Hugo qu’il a appris. Mais le chahut est tel qu’il ne parviendra pas à se faire entendre. Il trouve que la récitation d’un poème est un bon entraînement pour devenir comédien. Il essaie de comprendre ce texte. Il compare les pêcheurs mis en scène par Hugo aux pilotes de F1 qu’il admire à la télé. Or le prof stagiaire n’arrive pas à s’imposer, c’est le monstre bordel dans la classe, les gars pètent, sifflent et gueulent. Les filles ne parlent que de Bruel.

Le stagiaire loue une chambre chez la mère de Lahi, une métisse qui deviendra sans doute aide-ménagère. Les élèves se demandent si le stagiaire va se mettre en ménage avec la mère de Lahi. Lahi parle des gros bras venus foutre la merde dans sa classe de rattrapage pour ceux qui ont du mal à s’instruire. Le père du narrateur trouve les profs cons. Le stagiaire ne sait plus quoi faire. Il hurle des menaces alors que certains élèves voudraient réciter leur poème. Un caïd se ramène et assomme le prof. Les flics débarquent. «Petit salopard, t’as fait du beau travail» qu’ils disent, au narrateur peut-être qui aurait tant voulu réciter son poème.

Imaginer un ado né dans la zone et qui voudrait s’instruire n’est pas saugrenu. Ça existe les gars qui veulent lire, apprendre et se sortir du marasme. Annie Saumont en imagine un, elle se glisse dans la peau de celui qui regarde avec passion les courses de F1, qui ne comprend pas pourquoi son père méprise les profs à ce point. Il cherche un sens. Il essaie de comprendre ce que Victor Hugo a voulu dire avec ses pêcheurs, ses crépuscules obscurs, ses rudes batailles, ce bonnet de forçat mouillé, ces bourrasques, ces logis pleins d’ombre et ces gouffres qui tordent leurs plis démesurés.

Annie Saumont n’idéalise pas ce garçon. Elle le fait exister dans un texte de dix pages qui n’a rien d’un constat sociologique, qui ne propose pas des solutions mais laisse les questions ouvertes. Que peut-il advenir d’un fils de pauvres rêvant d’apprendre pour sortir de la zone? Lui donne-t-on réellement sa chance, en ce début de XXI e siècle, pour construire une identité autre? Je me demande quelle réponse donnerait Annie Saumont. En tout cas, elle ne le fait pas dans cette singulière nouvelle, modulée comme un chant sur les incertitudes de la vie moderne. Le conditionnel passé du titre «On aurait bien aimé...» pourrait signaler un certain pessimisme, une sorte de résignation que seul son travail sur les mots, le langage contemporain, les ruptures et la ronde des points de vue, son habileté à tisser dialogue et récit en un flux très maîtrisé peut redéployer dans un film où la poésie bouscule l’ordinaire.

Annie Saumont: Pages noires, Gallimard, 1998

 

24/01/2012

Saumont scandale

ANTONIN MOERI

 

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L’idéalisation de l’enfant m’a toujours semblé suspecte. Quand il veut connaître ou savoir quelque chose, l’enfant est prêt à tout, à frapper, casser, blesser ou crever l’oeil d’un chat. A l’âge de sept ans, mon fils a lancé une pierre sur une grenouille, lors d’une sortie scolaire. Sa maîtresse nous a convoqués, ma femme et moi, elle a évoqué le caractère impossible de notre fils, elle nous a conseillés de prendre rendez-vous chez un psychologue.

Dans «Marie», Annie Saumont met en scène une gamine qui écrase les fourmis, accroche des vers de terre aux branches du groseillier, empale une chenille sur un piquant d’aubépine, donne un coup de pied au chien. Ce que Marie aime faire, c’est déranger le bon ordre de l’univers. Elle ne supporte pas la fille au pair qui s’occupe d’elle quand papa est en voyage d’affaires et que maman est en cure. Or maman s’entend très bien avec Louise, la fille au pair. Marie les a vues se caresser sur le lit conjugal. Elle menace de rapporter la chose à papa. Une vraie emmerdeuse cette gamine! Bientôt, une autre fille au pair va arriver, car Louise doit partir, pour aller retrouver maman dans sa station thermale. Marie a très envie de l’empoisonner, cette Louise qui finira par proposer à la petite garce de l’accompagner dans la jolie ville d’eaux. Mais maman est trop impatiente de revoir, de caresser Louise qui partira finalement seule à la gare.

Toute la cruauté de l’enfant ulcéré par les simagrées, la veulerie, les mensonges, les faux semblants et l’hypocrisie des adultes, cette cruauté impitoyable, raffinée, que les bonnes âmes voudraient ranger dans le placard d’un passé honni, cette férocité est subtilement, ironiquement montrée, racontée, mise en mots par un auteur qui ne craint pas de ridiculiser la nouvelle religion universelle de l’Enfant, cette sacralisation d’un enfant qui n’existe que sur les affiches publicitaires, dans les films idiots et le jargon des enseignants: c’est-à-dire une image, un stéréotype.

Je préfère de loin l’enfant qu’Annie Saumont met en scène. L’humour noir de cet écrivain n’interdit pourtant pas la tendresse. Une tendresse qui n’a strictement rien à voir avec le baratin compassionnel qu’on entend partout à longueur de semaines, de mois et d’années, dans cette fabrique de la positivité qu’Annie Saumont affronte, décortique, tourne en ridicule et piétine avec un malin plaisir qui n’est pas sans rappeler celui de Marie empalant une chenille sur un piquant d’aubépine.

Annie Saumont: «Moi les enfants j’aime pas tellement», Julliard, 2001

 

17/01/2012

révolution sexuelle (Holder toujours)

 

 

ANTONIN MOERI

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Dans les années septante, la mode était de préférer la campagne à la ville. On allait dans le Sud s’acheter une ferme et cultiver les choux, la vigne ou les radis. C’est ce que firent les parents du narrateur. La pompe hydraulique ayant besoin de réparation, le père fait appel à Antoine qui répare l’appareil en moins de deux. Antoine a quitté une bonne situation dans le Nord pour faire plombier dans le Sud. Sa compagne, Blandine, est une blonde canon qui vit en autarcie avec son copain. Le narrateur a alors quatorze ans, il va prendre des leçons de piano chez cette femme qui croit en Jésus-Christ et qui va à la messe tous les dimanches. Un jour de pluie, la leçon de piano est interrompue par l’arrivée de Renato, un électricien tendre et viril, meilleur ami d’Antoine.

Le lecteur ne saura pas qui a fait des confidences au narrateur. Ce dernier apprendra que Blandine a hésité avant de s’abandonner dans les bras du bel Italien. Renato «verrouille la porte, la déshabille en un tournemain». Blandine attendait ce moment avec impatience, ne supportant plus l’ennui où Antoine la confinait. Renato a du doigté, il sait y faire avec les femmes, il colle la bouche contre le sexe de Blandine et aspire le bourgeon. Les cuisses de Blandine tremblent, ses orteils se recroquevillent. Non! supplie-t-elle quand elle touche au paroxysme.

Intrépide, fougueuse, passionnée, elle se glisse sous lui pour laper ses bourses et lécher sa verge. Elle a décidé de s’offrir «un festin de voluptés défendues», car l’époque prône la «révolution sexuelle». Ce corps nouveau, elle va le dévorer. Elle jouit plusieurs fois. «Il lui souriait avec bienveillance, comme s’il était fier d’elle». «Tou aimes la bite». La crudité des mots fait sauter le verrou. Elle ne s’empêche plus de hurler. Renato lui ouvre la porte d’une autre vie, à Lecce, Gallipoli ou Bari, où elle mangera des salades aux pieuvres fondantes, le sarago grillé, on ira brûler des cierges à Jésus, j’ai de l’argent, nous ouvrirons un commerce.

Tout le village est désormais au courant de cette relation torride, car on entend des hurlements dans la maison du plombier. «Vous entendez ça? Le brame du cerf, à côté?» C’est en l’enculant que l’électricien finit ces séances. Les hurlements sont tels que les mères enferment les bambins dans leur chambre et augmentent le volume de la radio. Après avoir été cognée par Antoine, Blandine part à Vintimille avec Renato, où ils ouvriront une pizzeria. Antoine vivra avec la mère de Blandine. Elle aussi, poussera des rugissements qui rendront les voisins songeurs. Le narrateur imagine, pour terminer, qu’ils vivent toujours ensemble, Antoine et la mère de Blandine, et qu’ensemble ils vont à la messe.

Comment raconter mieux cette génération post-68? On connaît les évocations de Houellebecq, beaucoup plus grossières, moins nuancées, j’aurais envie de dire beaucoup plus lourdes, moins enchantées. Et ceci parce que l’écriture de Holder n’est jamais aguicheuse, clin-de-l’oeillesque, relâchée ou vulgaire. L’auteur n’a pas besoin de s’appesantir sur les empoignades et les emmanchements. Il y a une économie et une délicatesse dans la phrase désencombrée de Holder qui permet au lecteur d’asseoir la beauté sur ses genoux, d’inventer «de nouveaux astres, de nouvelles chairs», d’entendre «le récit des ébats» de Blandine.

Je vous recommande l’achat de ce bijou. Il vaut des pépites.

Eric Holder: Embrasez-moi, Le Dilettante, 2011

 

10/01/2012

121 curriculum

 

 

 

par ANTONIN MOERI

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«121 curriculum vitae pour un tombeau» est un titre mystérieux. L’auteur en explique le sens. Dans la musique occidentale, le tombeau est un genre en usage dans la période baroque. Il est composé en hommage à un grand personnage. C’est une pièce de rythme lent et de caractère méditatif. Voilà exactement ce qu’a voulu faire Pierre Lamalattie: un tombeau des hommes et des femmes de notre temps.

Ne s’intéressant plus à son avenir professionnel, le narrateur est relégué, à l’Institut supérieur du vivant, dans un bureau où il «travaille» comme conseiller d’orientation pour les étudiants. Situation idéale pour observer les gens de notre temps. Ainsi surgit un jour Marylou, une fille sensible qui en veut à tout le monde. Elle aurait voulu que ses petits amis et ses profs la comprennent. Elle ne peut guère envisager son avenir car elle est obsédée par son passé. Elle préfère rater sa vie pour avoir le droit de culpabiliser ses proches.

La vie dans l’Institut est savoureusement décrite, c’est-à-dire les nouvelles méthodes de gestion, les nouvelles stratégies pour gagner la guerre économique, pour ternir l’image des indésirables avant de les virer avec le sourire, pour remplacer les supérieurs agréables et cultivés par des brutes sans états d’âme qui n’ont à la bouche que les mots «valeurs humaines» et «challenge», qui reprennent les termes de l’éloge funèbre de Pierre Bérégovoy pour célébrer le départ à la retraite de Nadine, des types à problèmes dont l’idée fixe est de trouver le maillon faible, de repérer les santés fragiles et de signaler les tire-au-cul.

Se sentant dans le collimateur d’un dénommé Le Goff, parfaite incarnation du zélé manager à oeillères, le narrateur cherche à réaliser un projet d’exposition de ses 121 portraits et à retrouver une amie, mariée à un cadre qui ne pense qu’à sa carrière et à ses potes et qui n’a pas offert à Claire la vie dont elle rêvait. Une femme éternellement déçue mais qui a la cinquantaine nostalgique. Rendez-vous est donc pris à Brive. Une main descend sur les fesses. Comme c’est bon! Au bord de la Corrèze, sur un petit talus: «Ses seins, en suspension au-dessus de moi, dansaient souplement». Scène délicatement évoquée qui amène un souvenir d’adolescent pêchant la truite. Cette page de toute beauté annonce une longue réflexion sur l’idéalisme qui a le visage du dévouement et qui recèle une violence sans limites.

Pour célébrer leurs retrouvailles, Claire propose au narrateur d’assister au mariage de Gigi et Fred. Le narrateur découvre avec horreur qu’il s’agit d’un mariage participatif. Les invités sont priés de préparer le vin d’honneur, les salades, les cakes, de mettre en place les ateliers. Tout ça, sous la houlette du futur marié, un ingénieur commercial exemplaire, musclé et très poilu, qui sait insuffler à tout le monde le sens du travail collectif, genre moniteur de colo. Le riz qu’on jettera sur les mariés le lendemain sera du riz issu du commerce équitable. Un riz jeté par des amis de la nature et des animaux qui veulent préserver la biodiversité et qui s’adonnent volontiers aux activités proposées: badminton, volley, pétanque, tir à l’arc, VTT, escalade, canoë, deltaplane, et qui montent volontiers sur l’estrade pour improviser des saynètes qui se veulent comiques, bref des gens qui ont le sens de la fête, qui respectent les «valeurs» et qui, au moment du rangement, ne fuient pas leurs responsabilités.

Si la convivialité obligatoire et le festivisme citoyen sont épinglés avec humour et férocité, les prouesses de l’art contemporain donnent lieu à des pages d’un comique irrésistible. Par exemple cette exposition dans une chapelle. Des serpillières y sont suspendues et, à l’entrée, les piles de dépliants sont là pour expliquer la démarche. Le lieu est presque toujours vide, sauf les jours où déboulent les groupes scolaires qui y restent longtemps, à écouter les explications scabreuses des enseignants enthousiastes.

Ce qui fait la force de ce roman, ce sont le détachement, l’ironie, la clarté du style et cette faculté qu’a Lamlattie de s’identifier à ses personnages pathétiques, de ressentir ce qu’ils ressentent. C’est la force critique de ce texte, vision d’un écrivain réaliste, effaré par l’esprit du nouveau capitalisme et qui veut regarder «ce monde comme s’il exprimait quelque chose.» Lamalattie eut envie de recueillir son message, sa poésie. Si ce livre est une parfaite réussite littéraire, c’est que son auteur n’a pas craint «d’affronter le coeur prétendument aimable du nouveau monde».

Pierre Lamalattie: 121 curriculum vitae pour un tombeau,  L’Éditeur 2011

 

20/12/2011

holder bis

 

 

par antonin moeri

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J’aimerais revenir sur le dernier livre de Holder qui m’a enchanté. C’est aussi le système narratif mis place par l’auteur qui est épatant. Ainsi, dans «Farid et les Viennois», un narrateur se souvient-il. Il avait 19 ans, il étudiait à Aix, quand il fit la connaissance de Farid, serveur dans un bouiboui de cette ville. Le narrateur donne des coups de main au beau Tunisien et, en été, il trouve un job dans une galerie d’art. Ils vont voir des opéras et, un soir, ils commandent des salades dans une gargote. Farid raconte.

L’année précédente, il fait la connaissance de trois Viennois, Heinz, deux mètres, centre trente kilos, Markus qui porte des manteaux en cuir et Brigit qui voue un culte à la santé. Brigit suit des cours d’histoire de l’art, elle maîtrise le français, le russe et l’anglais. Elle adore le théâtre autant que la piscine. Elle aime Heinz. Avec eux Farid a l’impression de frôler continûment le danger. Il sort avec eux dans les boîtes et, un jour, il se rend dans l’appartement des Viennois. Brigit montre des livres d’art au Moricaud qui, sentant sa jambe contre la sienne et respirant son odeur, se met à bander. Un autre jour, Brigit vient de s’engueuler avec Markus qui part avec Heinz en claquant la porte. Elle pleure.

Tout ça, Farid le raconte au narrateur (ils sont assis dans la gargote). Il la prend dans ses bras puis la retourne contre le mur, lui ôte sa culotte. Elle n’est pas très entreprenante. Il lui graisse le trou du cul. «Je filai tout de suite au fond». Trois jours plus tard, Farid retourne chez les Viennois et tombe sur Heinz et Markus qui le jettent à terre. Alors, on a violé Brigit? Le gros Heinz pose son énorme postérieur sur la face du rat, dont le slip a été baissé. «Nous arrachons ou nous coupons?» Ils enduisent le sexe du malheureux d’une sorte de cirage pour le rendre impuissant.

Pendant des mois, Farid ne parvient plus à bander. Le narrateur le rassure. Ce n’était pas une sorte de cirage, c’était du cirage. «Tu t’es fait bizuter au cirage». Et un matin, Farid a retrouvé le sourire. Il vient de passer une nuit torride avec une prof d’anglais. Ce sont donc les confidences de Farid que le narrateur rapporte, trente ans après les faits. Cette histoire, il ne l’avait jamais racontée à personne. Il remercie le lecteur de l’en avoir débarrassé.

Le choix d’un récit enchâssé est bienvenu. Sans doute Holder a-t-il lu attentivement les récits de Maupassant. Mais la réussite de cette nouvelle tient également à l’ambiance des années septante que l’auteur recrée: Aix-en-Provence, la vie d’étudiant, l‘amitié pour Farid, l’irrésistible beauté de ce dernier, les soirées à l’opéra en sa compagnie. L’envie de mordiller les lèvres fuchsia de l’Arabe, d’effleurer ses grands cils courbes. Et puis, le repas dans la gargote. Alors seulement commence l’histoire de l’insoutenable violence. Et puis, retour au récit-cadre, où brille un être pour lequel l’auteur a ressenti une immense tendresse. Il y a certes la maîtrise technique dans ce récit, il y a surtout un élan vers ces gens de peu qui n’ont pas leur place sous les sunlights de l’Histoire, ces gens humbles et avisés qu’on a vite fait de classer dans la catégorie des sots.

Eric Holder: Embrasez-moi. Edition Le Dilettante, 2011

 

13/12/2011

l'art du bref

 

 

par antonin moeri

 

 

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Un JE se demande pourquoi il est enfermé là, dans un endroit à l’autre bout du monde, où il n’y a «que du béton, et puis une table une chaise et une étroite couchette». Celle qui dit JE est une femme élevée en Bretagne. Elle revoit une grosse fille serrée dans un short rouge qui la boudine. «Mais qui êtes-vous?» Elle se demande à qui elle parle. «Nina viendra me rejoindre». Or Nina est l’objet d’examens. Un enterrement est évoqué. Supposons que la narratrice ait rencontré Nina à l’aéroport. Serait-ce Nina la grosse fille sur la plage? L’a-t-elle vue dans un rêve? Une pandémie a peut-être ravagé les populations, nécessitant la mise en quarantaine de la narratrice. C’est ce qu’imagine celle qui parle à quelqu’un, peut-être mort lui aussi. En attendant, des gens en uniforme viennent régulièrement lui donner à manger, la conduire aux toilettes. Elle n’a pas peur. Serait-elle responsable de la mort d’une jeune fille qu’elle prétend ne pas connaître, qui s’est noyée au plus fort d’un orage qui a sévi une semaine plus tôt, sur une plage de Nouvelle-Zélande?

Pas d’intrigue ni de chronologie dans les nouvelles d’Annie Saumont, pas de péripéties ni de rebondissements, mais un flash et une forte intensité dramatique. Seules quelques bribes d’un récit possible (le vent violent sur la plage de Paekariki, l’énorme fille en short rouge, le pâté de poisson dans le Tupperware, l’homme en uniforme qui interroge la présumée coupable, les cloches qui sonnent le glas, la rencontre de Nina à l’aéroport, la décision du délégué aux Affaires criminelles), seules ces bribes sont proposées au lecteur pour qu’il crée son propre fil. L’ellipse compte plus que ce qui est écrit. Mais à lui seul, ce style elliptique ne suffirait pas à faire d’Annie Saumont, traductrice de Salinger et de Naipaul, une des nouvellistes de langue française les plus talentueuses. C’est la recherche d’une langue dans la langue qui donne à ses textes un singulier pouvoir de fascination. Par un jeu hyper sophistiqué d’écriture, elle parvient à nous faire croire que le violeur ou le tueur, le mercenaire ou l’élève de ZEP qui voudrait réciter un poème, l’ado qui donne à boire à un cadavre, le saisonnier illettré, le squatteur ou la jeune délinquante sont les personnages qui prennent la parole, relatent, racontent.

Les phrases, que ces personnages forment dans un moment d’abandon, de désespoir ou de crise, sont brèves, hachées, slammées, frappées au rythme du parler des exclus, des marginaux, de ces êtres interdits de parole qu’on croise autour des stades et des gares, au pied des barres d’immeubles, dans les collèges ZEP et ces quartiers qu’on craint de traverser au bord de la nuit.

 

 

 

Annie Saumont: Les croissants du dimanche,  Pocket, 2008

 

06/12/2011

nabe in forma

 

 

 

par ANTONIN MOERI

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Les romans qui se vendent sont souvent des romans dits «historiques». Leur auteur passe des heures, des jours, des semaines, des années à fouiner dans les bibliothèques, les archives et sur la toile pour amasser le plus d’infos sur tel ou tel personnage, pour que le lecteur puisse se dire: l’héroïne est née tel jour à telle heure (et c’est vrai!), elle fut allergique au lait maternel, elle écrasa une grenouille le mardi 24 septembre et fut violentée par son père le samedi 6 juin 19... Marc-Edouard Nabe ne s’embarrasse pas de ce genre de contraintes pour écrire son roman. Il utilise les scoops dont se servent Mlle Internette, Monsieur Figaro et Madame Ferrari pour faire leur beurre: affaire du Sofitel, disparition du Blackberry, arrestation dans l’avion, sortie du commissariat poignets menottés, pénitencier de Rikers Island, arrivée en jet d’Anne, intervention des gros bras du droit américain, caution énorme, la belle demeure du quartier de TriBeCa.

Le monde entier connaît les images, les commentaires, les récits qui serviront de trame à l’histoire que raconte Nabe. Tout le reste sort de son imagination délirante. Sur la piste du cirque Barnum vont se croiser une richissime Anne Sinclair taraudée par le devoir de mémoire et dont l’ambition est démesurée, un Dominique en bonobo prêt à bondir sur la première demoiselle bien roulée qui se profile à l’horizon, les Dupont et Dupond de la justice «divine», le bouledogue Martine Aubry, «une grande Noire avec d’énormes seins et un visage moche, un air gras et vide, des cheveux lissés au henné, un vrai cheval», description d’une Nafissatou Diallo qui est le seul personnage féminin, dans ce livre, pour qui l’auteur éprouve une véritable tendresse.

Faire de DSK un singe réduit à des pulsions incontrôlables, bave aux lèvres, faire de lui un mâle désabusé qui ne jouit que dans la transgression de certains tabous et ne semble pas excité à l’idée de mener une campagne pendant un an et de diriger un pays au bord de la faillite, relève d’une caricature un peu grossière. Réduire Anne Sinclair à la petite fille d’un collectionneur de tableaux milliardaire habitée par une seule idée: pousser son Dominique à la plus haute fonction et prête à écraser, pour arriver à ses fins, tout individu qui gênerait l’alpiniste dans son ascension, indique clairement l’intention de l’auteur: faire de cette comédie mondialement connue un carnaval de figures grotesques animées par les instincts les plus bas. Ce carnaval serait le reflet d’un monde staripipolisé qui, à la fois, dégoûte et fascine Nabe. Cet attirance-dégoût lui donne une énergie et un souffle qui dérangent certains virtuistes. Aux autres, je conseille de commander «L’Enculé» sur le site: www.marcedouardnabe.com. (24 euros)

 

29/11/2011

canapé des confidences

 

 

 

par antonin moeri

 

 

 

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Les scènes de cul, c’est pas mon fort. Je m’y suis pourtant essayé. J’ai lu la chose devant un jeune poète talentueux. Il a dit: J’aime ta séquence, c’est pas facile de raconter ça. J’avais adopté le point de vue de Loulia. Je me sentais mieux dans la peau d’une femme pour évoquer le frisson et les organes. Pour raconter ces secondes où tout bascule dans l’inconnu, Eric Holder choisit la crudité du sexe.

Ainsi voit-on le membre que Youssef exhibe en pleine classe ou accompagne-t-on Francis dans une chambre où celui-ci, tétanisé («il hochait la tête, s’épongeant le front, écoutant avec honte ses propres gémissements»), va jouir «comme il ne jouirait sans doute plus jamais». Charles, 21 ans, découvre l’amour tarifé avec une fausse blonde dont le bébé dort à côté et dont le mari, chauffeur routier, travaille la nuit. «Cambrée, la tête renversée en arrière, les seins tressautant, elle se griffait les flancs. Elle ne s’entendit pas japper son plaisir, des cris rauques qui firent craindre à son partenaire que le bébé se réveillât».

Dans une des plus belles nouvelles, «Aurore à Paris», une attachée de presse raconte au narrateur comment elle tomba amoureuse d’un petit Polonais roux, avec qui elle vit toujours, 25 ans plus tard. Lors d’un cocktail dans une galerie d’art, Aurore rencontre Joseph, un courtier élégant, superbe Libanais qu’elle décide de s’offrir. Le courtier l’emmène chez lui, où un jeune réfugié lit Baudelaire. Champagne. Elle a aussitôt envie de connaître la vie de Pawel. Le Libanais caresse ses hanches. Pawel lui ôte ses bas, sa phalange glisse dans le sillon de ses fesses. «Elle accepte tout ensemble celui qui dévore sa bouche, son oreille, celui qui se glisse profondément en elle, prenant appui sur l’envers crémeux des cuisses qu’il a repliées sur ses seins». Elle mord Pawel à la bouche. C’est avec lui qu’elle connaîtra l’extase pendant que Joseph se branle, vautré dans un fauteuil.

Laetitia Bercoff travaille dans le culturel. Elle organise des salons du livre. Elle vit depuis vingt ans avec un homme plus âgé qu’elle, «un ingénieur souvent à l’étranger». Elle a sorti un livre au Seuil. Un employé de la commune, Virgile, lui rend des services: il lui installe le nouveau sèche-linge, soigne son jardin, lui empile des stères dans le bûcher. Un jour, en empilant des tuiles, Virgile tombe sur un nid de guêpes. Deux insectes s’insinuent dans son pantalon. Plusieurs piqûres. Après avoir cherché l’Aspivenin, Laetitia déboutonne le pantalon de l’homme à tout faire. La dernière inflammation se trouve sur le testicule gauche. Fascinée par le membre de taureau, elle ne peut s’empêcher de le gober. Dans la chambre d’amis, elle saisit le gourdin qu’elle veut sentir dans son ventre. Ses jambes à elle, il les écarte, les maintient en hauteur par les talons. «Agenouillé au milieu, il ne remue, à petits coups de ventre, que la pointe dans l’anneau. Il l’élargit par degrés si discrets...» «Elle s’épouvante de ce qui la traverse. Pas au fond, il ne va pas... Si!» Le narrateur trouve Laetitia changée au salon du livre, «sur le qui-vive, rapidement agacée». Quand Laetitia partira en Italie avec son mari, Virgile poussera le cri de Tarzan en levant le pouce.

La posture qu’adopte Holder dans ces nouvelle est à la fois distante et d’une infinie tendresse. Ces instants où tout bascule dans l’inconnu sont narrés avec une précision d’entomologiste. Jamais le lecteur ne se sent voyeur, mais plutôt entraîné dans un vertige. Ce vertige qu’il a connu quand... «Embrasez-moi» est un livre magnifique de grâce et de légèreté, qui pulse à chaque page, d’une férocité roborative, qu’on a envie d’offrir à ses amis et, surtout, qu’on brûle de relire pour retrouver Cathy, Marie, Blandine, Aurore, Brigit, Pauline et Laetitia. Quel bonheur de pouvoir se dire: ce genre de livre existe!

 

 

ERIC HOLDER: EMBRASEZ-MOI, Le Dilettante, 2011

 

01/11/2011

l'odyssée de Blondel

PAR ANTONIN MOERI

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J’aime découvrir un auteur dont j’ignore tout, vie, oeuvre, manies. Et voilà que je prends le stylo. Mais au nom de quoi je me permets ce genre d’exercice? Je ne suis pas journaliste salarié de tel ou tel quotidien ou hebdo. Oui, je saisis le stylo sans être intimidé par l’air du temps ou par ce qu’il faut dire. Serait-ce de l’ingénuité? Que non, madame! C’est un exercice très utile. Il me permet de découvrir des territoires inconnus, des univers insolites, des écritures nouvelles, des machines narratives habilement ou négligemment agencées.

Une amie qui travaille au «Temps» m’apporte une pile de livres récemment parus. J’en choisis un au hasard. C’est un JE qui parle au présent. Il nous entraîne dans ses pensées. Le père vient de mourir dans un accident de voiture. Le frère et la mère sont morts dans un accident de la route quelques années plus tôt. Funérailles sous le soleil. Le narrateur embrasse des peaux fripées et serre des mains calleuses. A vingt-deux ans, son existence n’a plus aucune importance. On se dirait dans «L’Etranger» de Camus. On sent que l’auteur avait un souci en écrivant ce livre: «trouver un ton détaché, sans pathos, pour que le lecteur l’accompagne».

Grâce à l’héritage, l’auteur-narrateur peut envisager un voyage. Dans la salle d’attente de l’ambassade des Etats-Unis, il croise Jean Echenoz. Cette rencontre n’est pas anodine, car Jean-Philippe Blondel admire les romans de Jean Echenoz. A San Francisco, il se promène avec Laure et Samuel dans la rue Jack-Kerouac. On loue une voiture. Il semble que Laure s’entende bien avec Samuel. Situation idéale pour se rappeler les soirées chez la grand-mère, quand on imaginait qu’on deviendrait astronaute, les tours en Solex avec maman, quand l’enfant mettait ses pieds dans les sacoches et croisait ses mains sur le ventre maternel. On monte une tente au bord de l’océan.

L’auteur n’a pas froid aux yeux. Il ne craint pas de se lancer dans des phrases du genre: «Le ciel est d’un rose pâle qui me crucifie», «Les pensées s’ouvrent au monde. Elles me questionnent», «la journée passe, bulle de savon irisée dans un décor jaune», «Même quand elle mourra, elle continuera de se mouvoir en moi», «Le soleil explose les boulevards». Cette dernière phrase retient l’attention du lecteur. On parle d’une bombe qui explose (sens propre), d’une colère qui explose (sens figuré) ou encore des ventes qu’Amélie Nothomb faisait exploser il n’y a pas si longtemps. Ce verbe utilisé transitivement est donc une invention de Blondel, il signale un pouvoir inventif. Il y a des images étonnantes dans ce livre: «Elles (les notes du piano) sont une pommade, un onguent. Elles détendent les muscles, montent le long des jambes». Je me suis demandé un instant comment des notes pouvaient monter le long des jambes mais la scène décrite m’a troublé: après avoir joué un morceau, la propriétaire du motel raconte sa vie cabossée au narrateur, dont la surprenante empathie touche soudain le lecteur. L’auteur-narrateur s’imagine vivant aux côtés de cette femme qui a fui un mari violent.

A Las Vegas, le trio se doit de descendre au «Stardust», parce que Woody Allen a intitulé un de ses films «Stardust memories». A la frontière mexicaine, il y a forcément un garde-frontière «avec ses lunettes de soleil, son chewing-gum, son uniforme impeccable, qui explique à quel point les Mexicains sont fainéants et voleurs». C’est le genre de chose qu’un auteur note pour plaire aux anti-racistes, ce qui est fort compréhensible à une époque où le cercle des lecteurs s’amenuise comme peau de chagrin.

La phrase «trouver un ton détaché pour que le lecteur m’accompagne», c’est Blondel qui la prononce sur Youtube. Je crois que son pari est gagné. On l’accompagne volontiers dans son périple. Son livre est d’une lecture facile. On se dit qu’une certaine littérature peut servir à ça: vous emmener dans un voyage sympa, mais surtout vous emmener ailleurs, dans un pays qui nous a longtemps fait rêver et qui ne fait plus tellement rêver.

Jean-Philippe Blondel: «Et rester vivant», Buchet-Chastel, 2011

 

18/10/2011

Une leçon d'écriture

 

 

par antonin moeri

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D’emblée, le dispositif est mis en place. Le conditionnel sera le mode verbal de référence. Le lecteur apprend dans les premières lignes qu’un homme, un intermittent du spectacle, aura compté dans la vie de celle qui écrit cette lettre à l’enfant qu’elle n’aura pas. «Etre mère t’aurait apporté la sérénité», lui répète souvent le dénommé S. La question de la procréation est une question que beaucoup d’écrivains se posent ou se sont posée. Linda Lê a tranché et, en rédigeant cette lettre, elle explique son choix.

Fille d’une bourgeoise vertueuse que ses filles appelaient Big Mother («pas un qu’en dira-t-on qu’elle ne redoutait») et d’un père déclassé qui «avait pris le pli de se pinter et de flamber au jeu», Linda développe très tôt un talent pour la correspondance et la dissertation. Elle prend ses distance avec la sévère gardienne des moeurs, opte pour la rêverie, la précarité et le silence des bibliothèques, nourrit un désir: vaincre sa terreur d’Omphale, terreur qu’elle ne vaincra qu’aux alentours de la trentaine.

N’ayant pas la moindre notion du struggle for life, elle fait le vide autour d’elle. Elle préfère ses pulsions conflictuelles aux promesses du bonheur social, ne se rallie pas aux vues de S. qui rêve de créer une famille. Car le mioche qui viendrait au monde pourrait bien se révéler «pantouflard près de ses sous, boursicoteur à tous crins, poujadiste xénophobe». Linda Lê donne alors une page magnifique de drôlerie. Elle aligne, avec un cynisme dépourvu d’aigreur, les joies et les affres de la bonne maman: la layette, le couffin, le berceau, les animaux en peluche, la crèche, le pédiatre, les premières dents, le bac à sable, l’anni, les notes à l’école, les vacances à la montagne.

Cet engagement l’aurait détournée des rites de l’écriture qui, seuls, lui permettent de sonder le chaos intérieur. Mais toujours selon S., les joies et les affres de la bonne maman eussent permis à Linda de se bonifier, de chasser le cafard, de ne plus se promener en peignoir sale, de devenir enfin «une architecte des enchantements journaliers». Si Linda avait fléchi devant les prières de S., elle aurait mis au monde l’admirable bambin. Mais ce bambin, elle l’a immolé à son art, elle lui a préféré les migraines, les vertiges, les déraillements, le délire, les frissons d’angoisse, les injections de neuroleptiques, les séjour en psychiatrie, où elle rencontre une patiente qui avait eu un enfant mort-né, qui «murmure entre ses dents en faisant le geste de chasser des mouches», avec qui elle fume des gitanes et qui dit tout à coup: «A onze heures, je dois donner le biberon à Emmanuel».

Les dernières lignes de cette lettre résonnent comme une hymne à la gloire de cet enfant resté à l’état d’idée. «Tu m’as aidée à me transcender (...) Je te dois de m’être surmontée (...) Je m’appuie sur toi pour creuser un fossé entre moi et la moyenne des prosateurs (...) Tu actives en moi le désir de me métamorphoser, d’explorer des territoires neufs». Dans un style épuré et incisif («d’une fluidité limpide»), Linda Lê nous offre là un texte bouleversant d’audace et de vérité qui contraste avec la plupart des proses mises en vente à sons de trompette. Une leçon d’écriture.

Linda Lê: A l’enfant que je n’aurai pas, Edition Nil, 2011

 

04/10/2011

un "héros" de notre temps

 

 

par antonin moeri

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Il y a, dans le «Limonov» d’Emmanuel Carrère, une scène émouvante. Après avoir raconté l’enfance, la jeunesse, la vie de voyou d’Edouard Savenko, le fils de Hélène Carrère d’Encausse évoque la vie du Russe émigré à New York dans les années 70. Flanqué d’une très belle femme, Elena, le Russe fréquente la jet qui fascine surtout celle qui préférera se faire enculer par un photographe plus ou moins à la mode. Fou de jalousie, le Russe va boire comme savent boire les Russes.

Dans un jardin public, il rencontre un jeune black défoncé. Il le suce longuement et dit, comme lui disait Elena au moment d’offrir son cul: «Fuck me». Le black «crache sur sa bite et la lui met». Clochard à New York, c’est un des chapitres les plus romanesque du livre. Car Ed Limonov, le raté des ratés, a toujours rêvé d’un destin héroïque. Pour le moment, il porte des chemises à jabot de dentelles et des bottines à talons bicolores. Il vit dans un hôtel minable exclusivement fréquenté par des noirs toxicos. Avec cette dernière image, on se croirait dans du Koltès, rêve du grand soir compris.

Après avoir publié un livre qui eut du succès, Ed va rencontrer Jean-Edern Hallier qui vient de créer «L’Idiot international» et qui rameute des plumes brillantissimes: Philippe Muray, Nabe, Patrick Besson, Jacques Vergès, Sollers, Matzneff. Ed deviendra la coqueluche d’une bande de réfractaires que le politiquement correct de la gauche bien-pensante faisait hurler. Il écrira une dizaine de livres (dont l’excellent «Journal d’un raté») que les éditeurs parisiens s’arracheront. Le premier livre qu’il publiera en Russie sera tiré à 300.000 exemplaires. On présentera Ed comme une rock-star littéraire.

Mais Limonov ne peut se contenter d’une carrière de lettreux à la d’Ormesson, avec prix à la clé, conférences, radios et signatures dans les ambassades et les salons du Livre. Cette perspective le fait gerber. Son destin le conduira près des braseros, en Ex-Yougoslavie, «où des hommes mal rasés réchauffent leurs mains gonflées», où les héros serbes n’hésitent pas à massacrer des populations, à scier les côtes d’un suspect, à violer les filles. Où l’odeur de poudre, de sueur et de mort exalte les tueurs comme la fumée d’un joint ou un litre de slivovica.

Dans la Russie post-Gorbatchev, où prolifèrent les mafias de toutes sortes, Ed va jouer un rôle parmi les communistes nostalgiques et les nationalistes furibonds. Il va créer un journal et le Parti National-Bolchévik, organiser des meetings où viendront l’écouter des retraités miséreux, «des garçons désoeuvrés, moroses, tatoués qui traînent dans les squares, pâles et vêtus de jeans déchirés», les floués de la perestroïka qui rêvent d’une Russie relevant la tête, retrouvant le lustre d’antan.

C’est avec quatre de ces paumés au crâne rasé qu’Ed va se rendre en Asie centrale, dans une république qui jouxte le Kazakhstan: une sorte de retraite ou de camp d’entraînement dans un paysage de rêve, sous la houlette d’un vieux hippie adepte du sauna, de la méditation et de la pêche à la truite. Et ce sont ces singuliers «terroristes» que les forces spéciales viennent arrêter à l’aube. Résultat: Limonov, condamné à quinze ans de réclusion, passera quatre ans dans les geôles de Poutine, où il écrira un livre très beau paru chez Actes Sud: «Mes prisons». Il y parle des autres détenus avec une attention, une empathie et une bienveillance qui lui étaient peu communes.

Edouard Limonov, ce personnage ambigu, pour qui bonté, douceur et abandon sont des qualités de femmelette, qui rêve encore d’un destin héroïque et dont «la vie raconte quelque chose sur notre histoire depuis la fin de la seconde Guerre mondiale», ce personnage on peut définitivement le classer, comme le fait un peu hâtivement Bagnoud, dans la catégorie des minables. Carrère choisit une autre approche. Il décide de laisser sa chance à ce salaud des bas-fonds. Ce qui est sûrement la seule manière de construire un «roman». Un livre fascinant, qui rivalise avec la fiction et se lit d’une traite, vous entraîne dans un vertige et un questionnement, un livre auquel je donne mon adhésion sans réticence.

PS: Je n’ai pas parlé du rapport qu’entretient Limonov avec la femme, à la fois amante, soeur, pute et muse. Ce chapitre mériterait un article à lui seul.

Emmanuel Carrère: Limonov, POL, 2011

 

20/09/2011

Roman ou non?

 

par antonin moeri

 

 

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La différence entre Simenon et Nabe : l’un disparaît devant ses personnages pour les faire exister, l’autre occupe tellement l’espace que ses personnages peinent à exister. Personnages réduits à des tics langagiers, comme la fille qui traverse les 700 pages de « L’Homme qui arrêta d’écrire » en terminant toutes ses phrases par « non, je rigole ». Au début le procédé fait rire. Puis, il fatigue. Les discours de tous les personnages sont articulés dans une même langue, rapide et dégraissée, habile et gouailleuse, mimant le sabir contemporain des djeunes branchés, celle que Nabe a mise au point et qui est la même lorsque son narrateur prend la parole. Ce sont alors des considérations de donneur de leçons sur la société occidentale actuelle, sa décadence et sa monstruosité, la fin de l’art, de la musique et de la littérature, le règne incontestable de la laideur et du kitch, de l’arrogance et du vide.

Il y a des pages drôles dans ce livre : quand par exemple le narrateur, poussant un landau contenant un bébé, traverse les salons du Train Bleu où l’on remet à un auteur transgressif le Prix de la plus belle langue française, celle qu’on a coupée sur un malade qui vient de mourir et qu’on a trempée dans un bain d’acétone et que Beigbeder vient embrasser dans un élan juvénile. C’est alors un défilé de tous les auteurs parisiens qui occupent le devant des estrades et ne sont, selon le narrateur qui surplombe la scène, que les figurants d’une farce grotesque. Ainsi Sollers, que Nabe admirait et qui défendit avec quel enthousiasme « Au régal des vermines », nous est-il présenté comme un vieux tocard « grossi, aigri, la peau rougeaude, les dents tordues jaunes et noires », un insupportable poussah qui « a donné des leçons de stratégie à tout le monde et qui s’est avéré pour lui-même le pire des stratèges », qui a choisi l’enfer des médiocres et qui nage voluptueusement dans ces eaux troubles comme un poisson pourri.

Il y a du règlement de comptes dans ce pavé et le lecteur comprend vite que Nabe aligne les strophes du : C’était mieux avant, à l’époque de Hara-Kiri et de Charlie Hebdo, quand on savait rire et critiquer, quand on reconnaissait la bonne musique, le bon jazz etc. Et pourtant, on poursuit la lecture, comme si on lorgnait par le trou d’une serrure pour suivre en se tortillant un spectacle hallucinant, celui qu’offrent les animateurs télé, les starlettes éphémères, les écrivains de plateaux de télé, les couturiers myopes et les people de « Voici » se croisant dans un club échangiste. Ce qui retient l’attention, ce sont la méchanceté et l’agressivité de l’auteur, excellent acide pour l’écriture.

Mais cela suffit-il à faire un roman ? On a plutôt affaire à une chronique mondaine désabusée qui ferait suite aux interminables tomes du Journal de Nabe et dont on ressort, non pas épuisé, mais un peu agacé. On songe alors aux 80 pages que Simenon consacre à l’agonie de sa mère et dont on se dit : Je n’ai jamais été à Liège, je n’ai pas connu cette mère ni sa maison et, cependant, j’ai l’impression d’y avoir été, dans cette chambre d’hôpital où la dame s’éteint et dans la maison où elle a vécu. C’est peut-être cette posture devant les personnages qui distingue le romancier du non-romancier.

 

Marc-Edouard Nabe : L’Homme qui arrêta d’écrire

Georges Simenon : Lettre à ma mère, Livre de poche.

 

14/06/2011

un bien curieux thésard

 

 

par antonin moeri

 

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Dès qu’on entend les mots «thèse de médecine», on imagine un ouvrage mince ou épais, laborieusement écrit, sur le fonctionnement des surrénales, avec moult graphiques, tableaux, grilles, preuves, observations et hypothèses. La déesse Science organisant tout ça. On est par conséquent sidéré en lisant la thèse de Louis-Ferdinand Destouches. L’entrée en matière, d’un lyrisme soutenu, annonce la couleur: quand l’humanité s’ennuie, elle brûle quelques idoles, elle veut changer de costume (l’auteur parle de la révolution française) pour mieux retourner ensuite vers la routine des bons sentiments. C’est dans une période convalescente de ce genre que naquit Semmelweis, le médecin hongrois qui découvrit l’asepsie, au grand dam de ses supérieurs, les «grands auxiliaires de la mort».

La vie de Semmelweis (qui conseilla de se laver les mains, après avoir disséqué des cadavres, pour aller ouvrir un ventre ou palper un col utérin) est racontée dans une langue très littéraire. Les formules singulières («le royaume de la frénésie») côtoient les images les plus étonnantes: «ces torves sourires qui rôdent tout le long du néant», ou bien: «On n’enfonce pas la terre dans le ciel avec un marteau».

Celui qui adoptera le nom de sa grand-mère (Céline) se projette dans la figure de Semmelweis: origine modeste - l’école ne vous apprend rien, ce sont la rue, le rêve, le rythme, la musique qui offrent la meilleure éducation - s’attacher à une femme et à un enfant est asphyxiant - le goût pour l’insolence et la provocation - plutôt que planer dans les sphères, penser à celles qui souffrent dans leur chair - la suffisance et l’hypocrisie des «auxiliaires de la mort» qui se gargarisent de belles phrases - refus de pactiser avec la Mort en hurlant avec les loups - l’émerveillement devant la naissance d’un enfant.

En fait, cette thèse sur Semmelweis n’est pas qu’un travail de biographe (bien que Louis-Ferdinand prétende adopter le point de vue objectif de l’historien) mais plutôt le travail d’un romancier, un romancier qui n’aurait pas encore écrit «Mort à crédit». Certains détails ouvrent les vannes d’une imagination débridée. Ce qui préfigure la transposition, procédé que Céline développera à la perfection dans la trilogie allemande.

Le professeur Brindeau, qui présidait la thèse, ne s’est pas trompé quand il a dit du jeune docteur: «Il est fait pour écrire ce garçon-là». Peut-on imaginer un professeur Brindeau dans les actuelles facs de médecine? Un professeur qui accepterait une telle thèse, qui saurait repérer le talent d’un futur romancier et qui serait sensible à une phrase de ce type: «La Musique, la Beauté sont en nous et nulle part ailleurs dans le monde insensible qui nous entoure» ?

Louis-Ferdinand Céline: Semmelweis, préface de Philippe Sollers, Gallimard, L’Imaginaire, 1999   (12 francs)

 

31/05/2011

La fabrique de l'exemplarité

 

par antonin moeri

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On a assez dit de Céline qu’il était le pire cochon salaud vendu antisémite «collaborateur» traître voleur massacriste. Idée que Céline lui-même se faisait un plaisir de répercuter dans ses derniers romans. Mais qu’en est-il de celui que Boris Vian appelle Jean Sol Partre et que Céline, dans un petit «chef-d’oeuvre du genre», nomme Jean-Baptiste Sartre, l’agité du bocal, haineux, étouffant, foireux, demi-sangsue, demi-ténia, damné pourri croupion, petit bousier, petite saloperie gavée de merde?

Le talent de Céline fascinait Sartre, grand bourgeois parisien issu de Normal Sup qui savait par coeur de  nombreux passages du «Voyage au bout de la nuit». Et dans un livre de David Alliot «Céilne, idées reçues sur un auteur sulfureux», le lecteur apprend que Sartre, en 1941, écrivit et fit jouer une pièce de théâtre antisémite devant un panel d’officiers allemands, que ce même Sartre publia des éditoriaux dans un journal très collaborationniste, qu’il se démena pour faire jouer une de ses pièce dans un théâtre aryanisé. Dès 1944, l’archétype du grand résistant «qui occupe alors une place prépondérante dans le monde des lettres», ce membre influent du Comité national des écrivains va prendre sa revanche sur celui qu’il avait tant admiré, sur celui qui lui faisait de l’ombre en des temps troublés. En 1946, Céline est réfugié au Danemak et risque la peine de mort, s’il est extradé. C’est le moment que choisit Sartre pour écrire dans la revue des Temps modernes: «Si Céline a pu soutenir les thèses socialistes des nazis c’est qu’il était payé». David Alliot se demande pourquoi le pape de l’existentialisme voulut, à ce moment-là, causer à Céline des torts irréparables. Il avance l’hypothèse d’une jalousie littéraire.

Le petit livre d’Alliot publié au «Cavalier bleu» a le mérite de nuancer les jugements définitifs et de pulvériser certains poncifs. Il donne surtout envie de relire les romans d’un auteur qui, après un long purgatoire, «est aujourd’hui considéré comme l’un des plus grands auteurs du XX e siècle». Ce qui, à mon humble avis, n’est pas tout à fait le cas de l’auteur des «Mouches».

David Alliot: Céline, idées reçues sur un auteur sulfureux», éditions «Le Cavalier Bleu», 2011

 

14/04/2011

Chessex, encore

images.jpegJe viens de recevoir, par la poste, le dernier livre de Jacques Chessex, L'Interrogatoire*. Avec, sur la page de garde, une dédicace écrite au Pentel noir, d'une graphie souple et belle. En amitié. Jacques C.

Impossible ! me direz-vous. Chessex est mort le 9 octobre 2009, à Yverdon, après avoir été pris à partie, publiquement, par un médecin vaudois, qui a courageusement pris la fuite. Et qui, à l'heure actuelle, ne doit pas être très fier de lui.

Mort, Chessex?

Oui et non. Les écrivains ne meurent jamais tout à fait. Jamais complètement. La preuve? Sort de presse, ces jours-ci, le dernier livre de Chessex, issu des notes que l'écrivain avait rassemblées dans les semaines précédant le drame d'Yverdon. L'Interrogatoire.

Ce n'est pas un roman, ni un essai, ni un conte philosophique. Mais une longue confession, à la manière de Rousseau, que JC admirait comme un maître. Chessex est mis à la question. Remis en question(s). Interrogé par une voix anonyme qu'on suppose venir de très haut. Et qui le connaît bien. Une voix qui gratte, qui rôde, qui fouine dans la vie du grand écrivain. Une voix qui ne s'en laisse pas conter. Opiniâtre, forte, impitoyable. Et Chessex se livre entièrement à cette confession. Non pour alléger sa conscience. Mais pour creuser encore cette conscience de soi, cette présence au monde et à autrui qu'il a essayé de fouiller dans tous ses livres, même les moins autobiographiques.

Examen de conscience, diront les protestants, qui s'y connaissent pour sonder leurs abîmes ou tourmenter leur âme.

Besoin de lumière. Exigence de clarté. Sur sa vie. Ses amours. Ses amitiés. Ses admirations. Ses livres.

Un livre qui se lit d'une traite. Parce qu'il vous est adressé. A vous. A moi.

Par-delà la mort et les péripéties de l'existence.

Un écrivain ne meurt jamais tout à fait. Sa voix s'entend encore longtemps après que son visage nous a quitté.

* Jacques Chessex, L'Interrogatoire, Grasset, 2011.