24/03/2011

Japon fantomatique

images-2.jpegpar Jean-Michel Olivier

L'actualité, parfois, donne à certains livres une résonance particulière. Ainsi le dernier livre d'Olivier Adam, Kyoto Limited Express*, accompagné des magnifiques photos d'Arnaud Auzouy. Ici ce n'est pas le Japon intraduisible de Sofia Coppola, ni celui, bureaucratique, d'Amélie Nothomb. Ni même celui de Nicolas Bouvier ou de Roland Barthes. Adam revisite plutôt le Japon nostalgique de Simon Steiner, héros malheureux du Cœur régulier, roman paru presque en même temps que Kyoto Limited Express. C'est le récit d'une errance et d'une douleur, d'une quête à jamais impossible.

Simon revient, quelques années plus tard, sur les lieux de son bonheur enfui, quand sa femme et sa fille, Chloé, étaient encore à ses côtés. Nous le suivons dans son errance, admirablement balisée par les images d'Arnaud Auzouy, dans un tel jeu de miroir qu'il paraît impossible, souvent, de discerner lequel, du texte ou de l'image, inspire ou illustre l'autre. Promenade enchantée à travers les forêts, les étangs, les places de jeu, les rives du fleuve. Dérives nocturnes de bar en bar. De temps à autre, sur une barque ou derrière la vitre d'une voiture, passe le fantôme d'une geisha. images.jpegCar tout, dans le livre écrit à quatre mains d'Olivier Adam et d'Arnaud Auzouy, appartient aux fantômes. L'atmosphère, les images, l'air même qu'on y respire. Nous sommes dans un pays marqué par la disparition.

Dans la vie de Simon, tout a été bouleversé. Celles qu'il aimait ont disparu. Il recherche leurs traces dans ce Japon fantomatique, se laisse entraîner par une fille dans la rue, fait le coup de poing dans un bar. Comment survivre à la disparition ? Et peut-on échapper à sa souffrance ? Les images qui ponctuent le récit signalent une curieuse permanence. Rien n'a changé, semble-t-il, dans cette ville pleine d'ombres et de fantômes, dont les cimetières sont peuplés de petites statues figurant des enfants morts. Les érables rouges sont toujours aussi somptueux. Les temples boudhistes toujours ouverts et mystérieux.

images-1.jpegOn le voit : ce livre est sans doute prophétique. Comme Simon Steiner, son héros, erre à travers une forêt de fantômes, il nous montre un pays qui, déjà, n'existe plus. Bien sûr, Kyoto n'est pas Fukushima. Mais il est facile d'imaginer ce qu'elle serait après un tremblement de terre ou une catastrophe nucléaire. Les photos d'Arnaud Auzouy en portent témoignage. On dirait que ce livre a été écrit juste avant la catastrophe. Et qu'il garde intacte la trace de ce qui va disparaître. De ce que nous avons perdu.

*Kyoto Limited Express d'Olivier Adam, photographies d'Arnaud Auzouy (Points Seuil, 158 p.).

15/02/2011

accrocher le lecteur

 

 

par antonin moeri

 

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Dans un lieu non défini, quelqu’un raconte à un quidam l’histoire de Mme Amandon. C’est que M.Amandon fut un jour muté et on ne sut jamais pour quelle raison. Mme Amandon, tout le monde la connaissait à Perthuis-le-Long. Elle organisait des oeuvres de bienfaisance, trouvait de l’argent pour les pauvres. Elle dut cependant inventer des stratégies subtiles pour satisfaire son besoin d’entretenir une vraie flamme chez l’amant qu’elle renouvelait tous les trois ans. Ces amants, elle les cueillait dans l’armée.

Pour trouver l’élu de son coeur, elle organisait un bal au cours duquel elle signifiait clairement au lauréat l’intensité de son désir. Elle lui donnait alors rendez-vous un soir sur deux à l’hôtel du Cheval d’or où, sous le nom de Clarisse, elle louait une chambre depuis huit ans. A qui voulait des explications, elle répondait que, tous les soirs, elle devait se rendre à une réunion de bienfaisance.

Un été caniculaire où Mme Amandon éprouve des ardeurs insensées, elle propose à son amant de le voir deux soirs de suite. Mais l’aubergiste, croyant que la chambre 11 est libre ce second soir, propose celle-ci pour quelques heures à un touriste qui vient de manger un plantureux repas, de boire un litre de vin et plusieurs absinthes. Pris de congestion, le touriste meurt dans le lit de la chambre 11. Vers neuf heures arrive Mme Amandon. Dans la pénombre, elle jette fiévreusement ses bottines et sa jupe par terre, son corset sur le fauteuil, mais garde ses bas noirs pour aller rejoindre l’amant couché qu’elle baise à pleine bouche. Le froid de la chair inerte la remplit d’épouvante. Elle quitte la chambre en hurlant. Il lui est difficile d’expliquer la situation aux gens. Un commissaire de police interroge Mamzelle Clarisse et son amant arrivé entretemps. Il leur «rendit la liberté, mais ne fut pas discret». Le mois suivant, M.Amandon est muté.

Le lecteur peut se demander si cette nouvelle relève du genre réaliste. Mme Amandon est-elle un personnage commun? Une femme qui se fait passer pour une sainte et qui satisfait en cachette ses désirs les plus irrépressibles, cette femme est-elle une femme ordinaire? Sans doute. L’adultère relève du banal plus que de l’exceptionnel? Par contre, l’histoire du cadavre dans le lit, sur lequel se jette la femme déchaînée, cette histoire est moins vraisemblable. Elle relève d’une structure paroxystique. Ce qui intéresse ici l’auteur, c’est de choquer son lecteur (à une époque où l’image n’exerçait pas encore sa virulente tyrannie).

La mise en scène du morbide, du trash, du gore était sans doute déjà un argument de vente. Les journaux où Maupassant publiait ses textes se vendaient bien.

Guy de Maupassant: Toine, Folio, 1993

 

11/02/2011

Robert Caze, Le martyre d'Annil

Par Alain Bagnoud

 Jules Bastien-Lepage

Robert Caze était un naturaliste. Aussi l'intrigue de son roman, Le Martyre d'Annil n'étonne-t-il pas ceux qui sont accoutumés à ce genre.

Annil est bâtarde, fille d'une travailleuse agricole qui ne peut se souvenir qui a été le géniteur tant elle a eu d'amants. Enfance misérable et travailleuse avec comme seule poésie le catholicisme.

La mère meurt quand Annil est encore fillette. Elle est placée par le curé chez un vieux propriétaire rapace et lubrique qui lui fait subir toutes sortes de turpitudes sexuelles. Quand il décède, les héritières la chassent.

Elle part vers Toulouse à pied, s'évanouit sur la route et manque se faire écraser par un charriot. Le roulier, Jeanbernat, la recueille. Ils s'aiment. Mais amolli par la sensualité, Jeanbernat cesse de travailler et sombre dans l'alcoolisme.

Elle doit travailler pour lui: elle décharge des sacs de grains, puis vend des journaux. Rencontre un étudiant qui en fait sa maîtresse. Evidemment, il la lâche sans un sou.

Elle retourne vers Jeanbernat, juste à temps pour s'interposer dans une rixe et recevoir un coup de couteau fatal à sa place.

Maintenant, les points forts: la description de Toulouse, magnifique. La sensualité de Caze, qui s'exprime dans un érotisme discret, mais aussi dans les descriptions de la nature ou des objets. Sa révolte enfin, toujours frémissante.

Caze est décidément un très bon écrivain qui, comme l’écrivait Virgile Rossel « aurait vite passé au premier rang des romanciers contemporains", s’il n’était pas mort des suites d’un duel, à 33 ans.


Robert Caze, Le Martyre d'Annil, Société jurassienne d'Emulation & Du Lérot éditeur, 2010


Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud


10/02/2011

Édouard Glissant, chantre du métissage

Un grand poète nous a quittés : Édouard Glissant. Poète de la diversité, du « tout-monde » et de la « créolisation » Élève du grand Aimé Césaire (dont on a pu lire un éloge de la négritude ici), Glissant, né à la Martinique en 1928, s'est peu à peu distancé du maître pour créer une œuvre originale, aux confins de la poésie et de la philosophie, une œuvre forte, récompensée très tôt par le prix Renaudot (La Lézarde, 1958), puis reconnue comme l'une des plus importantes de la francophonie.

Ce qui frappe, dans cette œuvre singulière, marquée par la philosophie de Gilles Deleuze et Félix Guattari (en particulier sur la notion de  « rhizome », opposée à celle de « racine »), c'est sa richesse et sa diversité. Romancier, poète, philosophe, constamment préoccupé par des questions d'éthique et de politique, Glissant s'est fait « l'ethnologue de lui-même », en même temps qu'il s'est défié de toute autorité. Circulant d'un genre à l'autre, il a donné aux lettres martiniquaises plusieurs chef-d'œuvres, dont le roman Tout-monde (Gallimard, 1995) et la longue suite poétique des Indes (Le Seuil, 1965), épopée qui retrace, pas à pas, le parcours des esclaves africains jusqu'aux « Indes », le lieu de leur aliénation). Il est l'auteur de nombreux essais et pièces de théâtre. Et de passionnants entretiens avec Patrick Chamoiseau, Rafael Confiant ou encore Lise Gauvin.

Pour ma part, je recommande la lecture des Entretiens de Baton Rouge (Gallimard, 2008) avec Alexandre Leupin, ancien assistant à l'Université de Genève et professeur à l'Université de Louisiane. Ils permettent de se familiariser avec la pensée de Glissant, avec le « tout-monde » et sa fameuse notion de « créolisation ». Ils donnent les clés pour lire une œuvre originale, forte et moderne.

Quant à ceux qui voudraient réentendre la voix du poète, voici un document récent et toujours d'actualité.

 

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Glissant : le Tout-Monde contre l'identité nationale
envoyé par rue89. - Regardez les dernières vidéos d'actu.

10/01/2011

Quatre personnages en quête de gloire

par serge Bimpage

Voici quelque temps que Jacques-Etienne Bovard nous a habitués à son regard socio-ethno sur le microcosme helvétique. Son recueil de nouvelles, Nains de Jardin, fut un modèle du genre. A vrai dire, on ne s’habitue pas à la littérature de l’auteur lausannois, tant il nous réserve de surprises et d’audace en son regard affuté.
La Cour des grands porte bien son nom. En en la dénonçant la prétention, Jacques-Etienne Bovard y entre de plain-pied. De quoi s’agit-il ? D’un voyage littéraire auquel participent quatre misérables auteurs suisses romands. Le narrateur, Xavier, judoka à ses heures, doté d’une inclination littéraire plutôt sportive. Charlène, belle autrice voyageuse, dont l’écriture se cherche autant qu’elle-même. Et Borloz, motard pornographe rédigeant ses romans à la pelle. Tous auteurs de piètres romans de gare mais heureux de leur vie et dépourvus d’arrière-pensées.
On allait presque oublier la star du voyage : Pierre Montavon, l’Ecrivain, le détestable et admirable vieux maître (devinez qui dans la réalité) autant faisant la pluie et le beau temps de l’édition romande que connu en France. Lequel, en ce périple allant de Strasbourg à Paris à l’invitation d’une association culturelle française, ne cachera pas un seul instant son profond dégoût d’être entouré de si minable équipage.
De trajets en autobus en stations à l’hôtel en passant par les réceptions et une émission de télévision, chaque participant à cette inopinée promiscuité en sera pour ses frais, cherchant pathétiquement à tirer son épingle du jeu. Propulsés dans le rôle de personnages de romans, les auteurs se voient précipités dans une rude confrontation avec leurs œuvres ainsi qu’avec eux eux-mêmes. La vraie vie est autrement bouleversante que tout ce qu’on peut en dire.
Il est bien rare qu’un auteur, en particulier suisse, fasse autant rire. Qui plus est, l’humour de Jacques-Etienne Bovard est profond. Entre Albert Cohen et David Lodge, bien au-delà de la simple (et impitoyable) analyse sociologique, il conduit à une métaphysique emplie de poésie. « Et toi, est-ce que tu les reconnaissais ces petits livres aux couvertures lustrées, énergiques, lisses comme des miroirs, où rien pourtant ne se reflétait ? Est-ce que tu te reconnaissais toi-même dans ces titres simples, ces histoires stratifiées, ces personnages toujours les mêmes sous leurs oripeaux de marionnettes ? »
En un scénario bien ficelé aux rebondissements savoureux, Jacques-Etienne Bovard articule ses marionnettes avec la jubilation et l’amour pour elles des grands auteurs. Très contemporaine, la langue est remarquablement maîtrisée. Et l’éternelle interrogation littéraire, qu’est-ce qu’écrire, qu’est-ce que bien écrire, discrètement présente au travers de ces désopilantes tribulations.  

La Cour des grands, par Jacques Etienne Bovard. Bernard Campiche éditeur. 307 pages.

16/11/2010

Jean Genet à vingt ans

 



par antonin moeri

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Je me demande quel besoin je satisfais en pénétrant dans une librairie d’un pas décidé, avec l’idée d’acheter un livre contenant des informations sur la vie de telle ou tel auteur. C’est comme si j’allais y trouver un secret, dans ce livre, un secret qui permettrait d’expliquer le génie littéraire de telle ou tel auteur. Les romans de Genet ont toujours suscité chez moi une excitation. Mais d’où viennent ces phrases hypothétiques dont la place dans l’énoncé font tanguer le sens, ces phrases tarabiscotées, à la fois élégantes et triviales, où le téléscopage des mots fait swinguer la prose, ces anaphores à la fois joviales et sophistiquées qui, en érotisant la langue, suggèrent une urgence, une angoisse, parfois une incantation, une litanie? On songe à des littératures du moyen-âge, aux métaphores du Coran, au lyrisme hérissé, anguleux, sauvage de Rimbaud, aux interminables sinuosités mélodieuses de la phrase proustienne.

Qu’apprend le lecteur dans le petit livre du journaliste Louis-Paul Astraud? Que Jean Genet est né en 1910, qu’il a été confié à l’Assistance publique, qu’on a voulu en faire un typographe, qu’il a souvent fugué, qu’il a volé et détourné de l’argent, qu’il a énormément menti après avoir appris à cacher sa nature véritable, qu’on l’a enfermé dans une prison pour mineurs et une maison de redressement, que les médecins ont finalement diagnostiqué un dérangement cérébral en écrivant avec le plus grand sérieux dans le rapport médical: «L’enfant présente un certain degré de débilité et d’instabilité mentales qui nécessitent une surveillance spéciale».

Jean Genet fut, pendant trois ans (entre seize et dix-neuf ans), enfermé dans ce qu’on appelait alors une «maison d’éducation surveillée». Cette période de sa vie et la description de cet établissement (son fonctionnement, ses règles et son quotidien: une société divisée en trois groupe: les marles, les vautours et les cloches) constituent la partie la plus intéressante de cette enquête publiée «Au Diable Vauvert» dans une collection consacrée à la jeunesse des grands écrivains classiques. Les pages évoquant ces années d’enfermement sont précieuses, car c’est dans ce séjour forcé à l’ombre des caïds et des kapos de service que Genet puisera son matériau pour élaborer, quinze ou vingt ans plus tard, des romans aux titres somptueux: Miracle de la Rose, Notre Dame-des-Fleurs.

À Mettray, les macs se disputent les nouveaux arrivants qu’ils violent à l’envi. L’ado Genet sait se défendre, s’imposer, trouver protection auprès d’un marle qui va l’aimer et «l’instruire». Pour éviter de passer pour une lope ou un enculé, l’ado va se construire un personnage de dur taciturne et sérieux, il va s’astreindre à viriliser ses gestes, il ne croisera plus les jambes quand il s’assiéra. Lors d’une de ses nombreuses fugues quand il avait seize ans, il circule en train sans titre de transport valable, le contrôleur remet le resquilleur à la gendarmerie qui le confiera à la colonie agricole de Mettray, où le jeune Genet passera, je le répète, presque trois ans. C’est dans cette «colonie pénitentiaire» qu’il ressentira ses premières émotions d’artiste, c’est dans ce bagne, cet enfer, ce gris paradis de ses amours adolescentes, plein de plaisirs volés et furtifs, qu’il aurait commencé à écrire. Ce lieu aurait permis, plus tard, le jaillissement de sa personnalité artistique. Jean serait-il devenu Genet s’il n’avait pas été arrêté dans le train sans titre de transport? se demande l’auteur de cette petite bio. A cette question, seul Dieu pourrait répondre.

«Mon coeur bat la chamade, si la chamade est le roulement de tambour qui annonce qu’une ville capitule». «Mais mon geste, s’il perd en noblesse, à devenir secret augmente ma volupté». «Eux aussi je veux les mêler, têtes et jambes, à mes amis du mur, et avec composer cette histoire d’enfant». Ce ne sont pas les phrases d’un taulard habituel. Combien de riches heures de lecture enamourée a-t-il fallu pour construire une langue de respiration aussi ample. De sa formation littéraire, de sa fréquentation des poètes et des artistes, Astraud ne dit pratiquement rien, car seule l’intéressait cette période de la vie qui prend fin à 26 ans, quand Genet fuit la France et parcourt l’Europe, couvert de vermine et de poux, mendiant, volant, se prostituant: Espagne, Italie, Autriche, Tchécoslovaquie, Pologne, Allemagne, Belgique, voyage au bout de l’abjection dont Genet, en le transposant dans «Journal du voleur», fera une cosmogonie sacrée.

Le mystère est là, dans les pages de ce journal. La malédiction qui lui vient de sa naissance, du fond de son passé et de celui de sa mère, cette malédiction, il en fera sa mission, comme dit Sartre. On sent qu’il l’a choisie, cette malédiction, pour l’ériger en une valeur suprême qui lui permettra d’accéder à un genre de sainteté. D’où le titre que Sartre donne à son essai: "Saint Genet, comédien et martyr".

 

 

Jean Genet, une jeunesse perdue, de Louis-Paul Astraud,  Edition Au diable Vauvert, 2010

 

Jean-Paul Sartre: Saint Genet, comédien et martyr, Gallimard, 1952