20/09/2011

Roman ou non?

 

par antonin moeri

 

 

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La différence entre Simenon et Nabe : l’un disparaît devant ses personnages pour les faire exister, l’autre occupe tellement l’espace que ses personnages peinent à exister. Personnages réduits à des tics langagiers, comme la fille qui traverse les 700 pages de « L’Homme qui arrêta d’écrire » en terminant toutes ses phrases par « non, je rigole ». Au début le procédé fait rire. Puis, il fatigue. Les discours de tous les personnages sont articulés dans une même langue, rapide et dégraissée, habile et gouailleuse, mimant le sabir contemporain des djeunes branchés, celle que Nabe a mise au point et qui est la même lorsque son narrateur prend la parole. Ce sont alors des considérations de donneur de leçons sur la société occidentale actuelle, sa décadence et sa monstruosité, la fin de l’art, de la musique et de la littérature, le règne incontestable de la laideur et du kitch, de l’arrogance et du vide.

Il y a des pages drôles dans ce livre : quand par exemple le narrateur, poussant un landau contenant un bébé, traverse les salons du Train Bleu où l’on remet à un auteur transgressif le Prix de la plus belle langue française, celle qu’on a coupée sur un malade qui vient de mourir et qu’on a trempée dans un bain d’acétone et que Beigbeder vient embrasser dans un élan juvénile. C’est alors un défilé de tous les auteurs parisiens qui occupent le devant des estrades et ne sont, selon le narrateur qui surplombe la scène, que les figurants d’une farce grotesque. Ainsi Sollers, que Nabe admirait et qui défendit avec quel enthousiasme « Au régal des vermines », nous est-il présenté comme un vieux tocard « grossi, aigri, la peau rougeaude, les dents tordues jaunes et noires », un insupportable poussah qui « a donné des leçons de stratégie à tout le monde et qui s’est avéré pour lui-même le pire des stratèges », qui a choisi l’enfer des médiocres et qui nage voluptueusement dans ces eaux troubles comme un poisson pourri.

Il y a du règlement de comptes dans ce pavé et le lecteur comprend vite que Nabe aligne les strophes du : C’était mieux avant, à l’époque de Hara-Kiri et de Charlie Hebdo, quand on savait rire et critiquer, quand on reconnaissait la bonne musique, le bon jazz etc. Et pourtant, on poursuit la lecture, comme si on lorgnait par le trou d’une serrure pour suivre en se tortillant un spectacle hallucinant, celui qu’offrent les animateurs télé, les starlettes éphémères, les écrivains de plateaux de télé, les couturiers myopes et les people de « Voici » se croisant dans un club échangiste. Ce qui retient l’attention, ce sont la méchanceté et l’agressivité de l’auteur, excellent acide pour l’écriture.

Mais cela suffit-il à faire un roman ? On a plutôt affaire à une chronique mondaine désabusée qui ferait suite aux interminables tomes du Journal de Nabe et dont on ressort, non pas épuisé, mais un peu agacé. On songe alors aux 80 pages que Simenon consacre à l’agonie de sa mère et dont on se dit : Je n’ai jamais été à Liège, je n’ai pas connu cette mère ni sa maison et, cependant, j’ai l’impression d’y avoir été, dans cette chambre d’hôpital où la dame s’éteint et dans la maison où elle a vécu. C’est peut-être cette posture devant les personnages qui distingue le romancier du non-romancier.

 

Marc-Edouard Nabe : L’Homme qui arrêta d’écrire

Georges Simenon : Lettre à ma mère, Livre de poche.

 

14/06/2011

un bien curieux thésard

 

 

par antonin moeri

 

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Dès qu’on entend les mots «thèse de médecine», on imagine un ouvrage mince ou épais, laborieusement écrit, sur le fonctionnement des surrénales, avec moult graphiques, tableaux, grilles, preuves, observations et hypothèses. La déesse Science organisant tout ça. On est par conséquent sidéré en lisant la thèse de Louis-Ferdinand Destouches. L’entrée en matière, d’un lyrisme soutenu, annonce la couleur: quand l’humanité s’ennuie, elle brûle quelques idoles, elle veut changer de costume (l’auteur parle de la révolution française) pour mieux retourner ensuite vers la routine des bons sentiments. C’est dans une période convalescente de ce genre que naquit Semmelweis, le médecin hongrois qui découvrit l’asepsie, au grand dam de ses supérieurs, les «grands auxiliaires de la mort».

La vie de Semmelweis (qui conseilla de se laver les mains, après avoir disséqué des cadavres, pour aller ouvrir un ventre ou palper un col utérin) est racontée dans une langue très littéraire. Les formules singulières («le royaume de la frénésie») côtoient les images les plus étonnantes: «ces torves sourires qui rôdent tout le long du néant», ou bien: «On n’enfonce pas la terre dans le ciel avec un marteau».

Celui qui adoptera le nom de sa grand-mère (Céline) se projette dans la figure de Semmelweis: origine modeste - l’école ne vous apprend rien, ce sont la rue, le rêve, le rythme, la musique qui offrent la meilleure éducation - s’attacher à une femme et à un enfant est asphyxiant - le goût pour l’insolence et la provocation - plutôt que planer dans les sphères, penser à celles qui souffrent dans leur chair - la suffisance et l’hypocrisie des «auxiliaires de la mort» qui se gargarisent de belles phrases - refus de pactiser avec la Mort en hurlant avec les loups - l’émerveillement devant la naissance d’un enfant.

En fait, cette thèse sur Semmelweis n’est pas qu’un travail de biographe (bien que Louis-Ferdinand prétende adopter le point de vue objectif de l’historien) mais plutôt le travail d’un romancier, un romancier qui n’aurait pas encore écrit «Mort à crédit». Certains détails ouvrent les vannes d’une imagination débridée. Ce qui préfigure la transposition, procédé que Céline développera à la perfection dans la trilogie allemande.

Le professeur Brindeau, qui présidait la thèse, ne s’est pas trompé quand il a dit du jeune docteur: «Il est fait pour écrire ce garçon-là». Peut-on imaginer un professeur Brindeau dans les actuelles facs de médecine? Un professeur qui accepterait une telle thèse, qui saurait repérer le talent d’un futur romancier et qui serait sensible à une phrase de ce type: «La Musique, la Beauté sont en nous et nulle part ailleurs dans le monde insensible qui nous entoure» ?

Louis-Ferdinand Céline: Semmelweis, préface de Philippe Sollers, Gallimard, L’Imaginaire, 1999   (12 francs)

 

31/05/2011

La fabrique de l'exemplarité

 

par antonin moeri

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On a assez dit de Céline qu’il était le pire cochon salaud vendu antisémite «collaborateur» traître voleur massacriste. Idée que Céline lui-même se faisait un plaisir de répercuter dans ses derniers romans. Mais qu’en est-il de celui que Boris Vian appelle Jean Sol Partre et que Céline, dans un petit «chef-d’oeuvre du genre», nomme Jean-Baptiste Sartre, l’agité du bocal, haineux, étouffant, foireux, demi-sangsue, demi-ténia, damné pourri croupion, petit bousier, petite saloperie gavée de merde?

Le talent de Céline fascinait Sartre, grand bourgeois parisien issu de Normal Sup qui savait par coeur de  nombreux passages du «Voyage au bout de la nuit». Et dans un livre de David Alliot «Céilne, idées reçues sur un auteur sulfureux», le lecteur apprend que Sartre, en 1941, écrivit et fit jouer une pièce de théâtre antisémite devant un panel d’officiers allemands, que ce même Sartre publia des éditoriaux dans un journal très collaborationniste, qu’il se démena pour faire jouer une de ses pièce dans un théâtre aryanisé. Dès 1944, l’archétype du grand résistant «qui occupe alors une place prépondérante dans le monde des lettres», ce membre influent du Comité national des écrivains va prendre sa revanche sur celui qu’il avait tant admiré, sur celui qui lui faisait de l’ombre en des temps troublés. En 1946, Céline est réfugié au Danemak et risque la peine de mort, s’il est extradé. C’est le moment que choisit Sartre pour écrire dans la revue des Temps modernes: «Si Céline a pu soutenir les thèses socialistes des nazis c’est qu’il était payé». David Alliot se demande pourquoi le pape de l’existentialisme voulut, à ce moment-là, causer à Céline des torts irréparables. Il avance l’hypothèse d’une jalousie littéraire.

Le petit livre d’Alliot publié au «Cavalier bleu» a le mérite de nuancer les jugements définitifs et de pulvériser certains poncifs. Il donne surtout envie de relire les romans d’un auteur qui, après un long purgatoire, «est aujourd’hui considéré comme l’un des plus grands auteurs du XX e siècle». Ce qui, à mon humble avis, n’est pas tout à fait le cas de l’auteur des «Mouches».

David Alliot: Céline, idées reçues sur un auteur sulfureux», éditions «Le Cavalier Bleu», 2011

 

14/04/2011

Chessex, encore

images.jpegJe viens de recevoir, par la poste, le dernier livre de Jacques Chessex, L'Interrogatoire*. Avec, sur la page de garde, une dédicace écrite au Pentel noir, d'une graphie souple et belle. En amitié. Jacques C.

Impossible ! me direz-vous. Chessex est mort le 9 octobre 2009, à Yverdon, après avoir été pris à partie, publiquement, par un médecin vaudois, qui a courageusement pris la fuite. Et qui, à l'heure actuelle, ne doit pas être très fier de lui.

Mort, Chessex?

Oui et non. Les écrivains ne meurent jamais tout à fait. Jamais complètement. La preuve? Sort de presse, ces jours-ci, le dernier livre de Chessex, issu des notes que l'écrivain avait rassemblées dans les semaines précédant le drame d'Yverdon. L'Interrogatoire.

Ce n'est pas un roman, ni un essai, ni un conte philosophique. Mais une longue confession, à la manière de Rousseau, que JC admirait comme un maître. Chessex est mis à la question. Remis en question(s). Interrogé par une voix anonyme qu'on suppose venir de très haut. Et qui le connaît bien. Une voix qui gratte, qui rôde, qui fouine dans la vie du grand écrivain. Une voix qui ne s'en laisse pas conter. Opiniâtre, forte, impitoyable. Et Chessex se livre entièrement à cette confession. Non pour alléger sa conscience. Mais pour creuser encore cette conscience de soi, cette présence au monde et à autrui qu'il a essayé de fouiller dans tous ses livres, même les moins autobiographiques.

Examen de conscience, diront les protestants, qui s'y connaissent pour sonder leurs abîmes ou tourmenter leur âme.

Besoin de lumière. Exigence de clarté. Sur sa vie. Ses amours. Ses amitiés. Ses admirations. Ses livres.

Un livre qui se lit d'une traite. Parce qu'il vous est adressé. A vous. A moi.

Par-delà la mort et les péripéties de l'existence.

Un écrivain ne meurt jamais tout à fait. Sa voix s'entend encore longtemps après que son visage nous a quitté.

* Jacques Chessex, L'Interrogatoire, Grasset, 2011.

24/03/2011

Japon fantomatique

images-2.jpegpar Jean-Michel Olivier

L'actualité, parfois, donne à certains livres une résonance particulière. Ainsi le dernier livre d'Olivier Adam, Kyoto Limited Express*, accompagné des magnifiques photos d'Arnaud Auzouy. Ici ce n'est pas le Japon intraduisible de Sofia Coppola, ni celui, bureaucratique, d'Amélie Nothomb. Ni même celui de Nicolas Bouvier ou de Roland Barthes. Adam revisite plutôt le Japon nostalgique de Simon Steiner, héros malheureux du Cœur régulier, roman paru presque en même temps que Kyoto Limited Express. C'est le récit d'une errance et d'une douleur, d'une quête à jamais impossible.

Simon revient, quelques années plus tard, sur les lieux de son bonheur enfui, quand sa femme et sa fille, Chloé, étaient encore à ses côtés. Nous le suivons dans son errance, admirablement balisée par les images d'Arnaud Auzouy, dans un tel jeu de miroir qu'il paraît impossible, souvent, de discerner lequel, du texte ou de l'image, inspire ou illustre l'autre. Promenade enchantée à travers les forêts, les étangs, les places de jeu, les rives du fleuve. Dérives nocturnes de bar en bar. De temps à autre, sur une barque ou derrière la vitre d'une voiture, passe le fantôme d'une geisha. images.jpegCar tout, dans le livre écrit à quatre mains d'Olivier Adam et d'Arnaud Auzouy, appartient aux fantômes. L'atmosphère, les images, l'air même qu'on y respire. Nous sommes dans un pays marqué par la disparition.

Dans la vie de Simon, tout a été bouleversé. Celles qu'il aimait ont disparu. Il recherche leurs traces dans ce Japon fantomatique, se laisse entraîner par une fille dans la rue, fait le coup de poing dans un bar. Comment survivre à la disparition ? Et peut-on échapper à sa souffrance ? Les images qui ponctuent le récit signalent une curieuse permanence. Rien n'a changé, semble-t-il, dans cette ville pleine d'ombres et de fantômes, dont les cimetières sont peuplés de petites statues figurant des enfants morts. Les érables rouges sont toujours aussi somptueux. Les temples boudhistes toujours ouverts et mystérieux.

images-1.jpegOn le voit : ce livre est sans doute prophétique. Comme Simon Steiner, son héros, erre à travers une forêt de fantômes, il nous montre un pays qui, déjà, n'existe plus. Bien sûr, Kyoto n'est pas Fukushima. Mais il est facile d'imaginer ce qu'elle serait après un tremblement de terre ou une catastrophe nucléaire. Les photos d'Arnaud Auzouy en portent témoignage. On dirait que ce livre a été écrit juste avant la catastrophe. Et qu'il garde intacte la trace de ce qui va disparaître. De ce que nous avons perdu.

*Kyoto Limited Express d'Olivier Adam, photographies d'Arnaud Auzouy (Points Seuil, 158 p.).

15/02/2011

accrocher le lecteur

 

 

par antonin moeri

 

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Dans un lieu non défini, quelqu’un raconte à un quidam l’histoire de Mme Amandon. C’est que M.Amandon fut un jour muté et on ne sut jamais pour quelle raison. Mme Amandon, tout le monde la connaissait à Perthuis-le-Long. Elle organisait des oeuvres de bienfaisance, trouvait de l’argent pour les pauvres. Elle dut cependant inventer des stratégies subtiles pour satisfaire son besoin d’entretenir une vraie flamme chez l’amant qu’elle renouvelait tous les trois ans. Ces amants, elle les cueillait dans l’armée.

Pour trouver l’élu de son coeur, elle organisait un bal au cours duquel elle signifiait clairement au lauréat l’intensité de son désir. Elle lui donnait alors rendez-vous un soir sur deux à l’hôtel du Cheval d’or où, sous le nom de Clarisse, elle louait une chambre depuis huit ans. A qui voulait des explications, elle répondait que, tous les soirs, elle devait se rendre à une réunion de bienfaisance.

Un été caniculaire où Mme Amandon éprouve des ardeurs insensées, elle propose à son amant de le voir deux soirs de suite. Mais l’aubergiste, croyant que la chambre 11 est libre ce second soir, propose celle-ci pour quelques heures à un touriste qui vient de manger un plantureux repas, de boire un litre de vin et plusieurs absinthes. Pris de congestion, le touriste meurt dans le lit de la chambre 11. Vers neuf heures arrive Mme Amandon. Dans la pénombre, elle jette fiévreusement ses bottines et sa jupe par terre, son corset sur le fauteuil, mais garde ses bas noirs pour aller rejoindre l’amant couché qu’elle baise à pleine bouche. Le froid de la chair inerte la remplit d’épouvante. Elle quitte la chambre en hurlant. Il lui est difficile d’expliquer la situation aux gens. Un commissaire de police interroge Mamzelle Clarisse et son amant arrivé entretemps. Il leur «rendit la liberté, mais ne fut pas discret». Le mois suivant, M.Amandon est muté.

Le lecteur peut se demander si cette nouvelle relève du genre réaliste. Mme Amandon est-elle un personnage commun? Une femme qui se fait passer pour une sainte et qui satisfait en cachette ses désirs les plus irrépressibles, cette femme est-elle une femme ordinaire? Sans doute. L’adultère relève du banal plus que de l’exceptionnel? Par contre, l’histoire du cadavre dans le lit, sur lequel se jette la femme déchaînée, cette histoire est moins vraisemblable. Elle relève d’une structure paroxystique. Ce qui intéresse ici l’auteur, c’est de choquer son lecteur (à une époque où l’image n’exerçait pas encore sa virulente tyrannie).

La mise en scène du morbide, du trash, du gore était sans doute déjà un argument de vente. Les journaux où Maupassant publiait ses textes se vendaient bien.

Guy de Maupassant: Toine, Folio, 1993

 

11/02/2011

Robert Caze, Le martyre d'Annil

Par Alain Bagnoud

 Jules Bastien-Lepage

Robert Caze était un naturaliste. Aussi l'intrigue de son roman, Le Martyre d'Annil n'étonne-t-il pas ceux qui sont accoutumés à ce genre.

Annil est bâtarde, fille d'une travailleuse agricole qui ne peut se souvenir qui a été le géniteur tant elle a eu d'amants. Enfance misérable et travailleuse avec comme seule poésie le catholicisme.

La mère meurt quand Annil est encore fillette. Elle est placée par le curé chez un vieux propriétaire rapace et lubrique qui lui fait subir toutes sortes de turpitudes sexuelles. Quand il décède, les héritières la chassent.

Elle part vers Toulouse à pied, s'évanouit sur la route et manque se faire écraser par un charriot. Le roulier, Jeanbernat, la recueille. Ils s'aiment. Mais amolli par la sensualité, Jeanbernat cesse de travailler et sombre dans l'alcoolisme.

Elle doit travailler pour lui: elle décharge des sacs de grains, puis vend des journaux. Rencontre un étudiant qui en fait sa maîtresse. Evidemment, il la lâche sans un sou.

Elle retourne vers Jeanbernat, juste à temps pour s'interposer dans une rixe et recevoir un coup de couteau fatal à sa place.

Maintenant, les points forts: la description de Toulouse, magnifique. La sensualité de Caze, qui s'exprime dans un érotisme discret, mais aussi dans les descriptions de la nature ou des objets. Sa révolte enfin, toujours frémissante.

Caze est décidément un très bon écrivain qui, comme l’écrivait Virgile Rossel « aurait vite passé au premier rang des romanciers contemporains", s’il n’était pas mort des suites d’un duel, à 33 ans.


Robert Caze, Le Martyre d'Annil, Société jurassienne d'Emulation & Du Lérot éditeur, 2010


Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud


10/02/2011

Édouard Glissant, chantre du métissage

Un grand poète nous a quittés : Édouard Glissant. Poète de la diversité, du « tout-monde » et de la « créolisation » Élève du grand Aimé Césaire (dont on a pu lire un éloge de la négritude ici), Glissant, né à la Martinique en 1928, s'est peu à peu distancé du maître pour créer une œuvre originale, aux confins de la poésie et de la philosophie, une œuvre forte, récompensée très tôt par le prix Renaudot (La Lézarde, 1958), puis reconnue comme l'une des plus importantes de la francophonie.

Ce qui frappe, dans cette œuvre singulière, marquée par la philosophie de Gilles Deleuze et Félix Guattari (en particulier sur la notion de  « rhizome », opposée à celle de « racine »), c'est sa richesse et sa diversité. Romancier, poète, philosophe, constamment préoccupé par des questions d'éthique et de politique, Glissant s'est fait « l'ethnologue de lui-même », en même temps qu'il s'est défié de toute autorité. Circulant d'un genre à l'autre, il a donné aux lettres martiniquaises plusieurs chef-d'œuvres, dont le roman Tout-monde (Gallimard, 1995) et la longue suite poétique des Indes (Le Seuil, 1965), épopée qui retrace, pas à pas, le parcours des esclaves africains jusqu'aux « Indes », le lieu de leur aliénation). Il est l'auteur de nombreux essais et pièces de théâtre. Et de passionnants entretiens avec Patrick Chamoiseau, Rafael Confiant ou encore Lise Gauvin.

Pour ma part, je recommande la lecture des Entretiens de Baton Rouge (Gallimard, 2008) avec Alexandre Leupin, ancien assistant à l'Université de Genève et professeur à l'Université de Louisiane. Ils permettent de se familiariser avec la pensée de Glissant, avec le « tout-monde » et sa fameuse notion de « créolisation ». Ils donnent les clés pour lire une œuvre originale, forte et moderne.

Quant à ceux qui voudraient réentendre la voix du poète, voici un document récent et toujours d'actualité.

 

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Glissant : le Tout-Monde contre l'identité nationale
envoyé par rue89. - Regardez les dernières vidéos d'actu.

10/01/2011

Quatre personnages en quête de gloire

par serge Bimpage

Voici quelque temps que Jacques-Etienne Bovard nous a habitués à son regard socio-ethno sur le microcosme helvétique. Son recueil de nouvelles, Nains de Jardin, fut un modèle du genre. A vrai dire, on ne s’habitue pas à la littérature de l’auteur lausannois, tant il nous réserve de surprises et d’audace en son regard affuté.
La Cour des grands porte bien son nom. En en la dénonçant la prétention, Jacques-Etienne Bovard y entre de plain-pied. De quoi s’agit-il ? D’un voyage littéraire auquel participent quatre misérables auteurs suisses romands. Le narrateur, Xavier, judoka à ses heures, doté d’une inclination littéraire plutôt sportive. Charlène, belle autrice voyageuse, dont l’écriture se cherche autant qu’elle-même. Et Borloz, motard pornographe rédigeant ses romans à la pelle. Tous auteurs de piètres romans de gare mais heureux de leur vie et dépourvus d’arrière-pensées.
On allait presque oublier la star du voyage : Pierre Montavon, l’Ecrivain, le détestable et admirable vieux maître (devinez qui dans la réalité) autant faisant la pluie et le beau temps de l’édition romande que connu en France. Lequel, en ce périple allant de Strasbourg à Paris à l’invitation d’une association culturelle française, ne cachera pas un seul instant son profond dégoût d’être entouré de si minable équipage.
De trajets en autobus en stations à l’hôtel en passant par les réceptions et une émission de télévision, chaque participant à cette inopinée promiscuité en sera pour ses frais, cherchant pathétiquement à tirer son épingle du jeu. Propulsés dans le rôle de personnages de romans, les auteurs se voient précipités dans une rude confrontation avec leurs œuvres ainsi qu’avec eux eux-mêmes. La vraie vie est autrement bouleversante que tout ce qu’on peut en dire.
Il est bien rare qu’un auteur, en particulier suisse, fasse autant rire. Qui plus est, l’humour de Jacques-Etienne Bovard est profond. Entre Albert Cohen et David Lodge, bien au-delà de la simple (et impitoyable) analyse sociologique, il conduit à une métaphysique emplie de poésie. « Et toi, est-ce que tu les reconnaissais ces petits livres aux couvertures lustrées, énergiques, lisses comme des miroirs, où rien pourtant ne se reflétait ? Est-ce que tu te reconnaissais toi-même dans ces titres simples, ces histoires stratifiées, ces personnages toujours les mêmes sous leurs oripeaux de marionnettes ? »
En un scénario bien ficelé aux rebondissements savoureux, Jacques-Etienne Bovard articule ses marionnettes avec la jubilation et l’amour pour elles des grands auteurs. Très contemporaine, la langue est remarquablement maîtrisée. Et l’éternelle interrogation littéraire, qu’est-ce qu’écrire, qu’est-ce que bien écrire, discrètement présente au travers de ces désopilantes tribulations.  

La Cour des grands, par Jacques Etienne Bovard. Bernard Campiche éditeur. 307 pages.

16/11/2010

Jean Genet à vingt ans

 



par antonin moeri

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Je me demande quel besoin je satisfais en pénétrant dans une librairie d’un pas décidé, avec l’idée d’acheter un livre contenant des informations sur la vie de telle ou tel auteur. C’est comme si j’allais y trouver un secret, dans ce livre, un secret qui permettrait d’expliquer le génie littéraire de telle ou tel auteur. Les romans de Genet ont toujours suscité chez moi une excitation. Mais d’où viennent ces phrases hypothétiques dont la place dans l’énoncé font tanguer le sens, ces phrases tarabiscotées, à la fois élégantes et triviales, où le téléscopage des mots fait swinguer la prose, ces anaphores à la fois joviales et sophistiquées qui, en érotisant la langue, suggèrent une urgence, une angoisse, parfois une incantation, une litanie? On songe à des littératures du moyen-âge, aux métaphores du Coran, au lyrisme hérissé, anguleux, sauvage de Rimbaud, aux interminables sinuosités mélodieuses de la phrase proustienne.

Qu’apprend le lecteur dans le petit livre du journaliste Louis-Paul Astraud? Que Jean Genet est né en 1910, qu’il a été confié à l’Assistance publique, qu’on a voulu en faire un typographe, qu’il a souvent fugué, qu’il a volé et détourné de l’argent, qu’il a énormément menti après avoir appris à cacher sa nature véritable, qu’on l’a enfermé dans une prison pour mineurs et une maison de redressement, que les médecins ont finalement diagnostiqué un dérangement cérébral en écrivant avec le plus grand sérieux dans le rapport médical: «L’enfant présente un certain degré de débilité et d’instabilité mentales qui nécessitent une surveillance spéciale».

Jean Genet fut, pendant trois ans (entre seize et dix-neuf ans), enfermé dans ce qu’on appelait alors une «maison d’éducation surveillée». Cette période de sa vie et la description de cet établissement (son fonctionnement, ses règles et son quotidien: une société divisée en trois groupe: les marles, les vautours et les cloches) constituent la partie la plus intéressante de cette enquête publiée «Au Diable Vauvert» dans une collection consacrée à la jeunesse des grands écrivains classiques. Les pages évoquant ces années d’enfermement sont précieuses, car c’est dans ce séjour forcé à l’ombre des caïds et des kapos de service que Genet puisera son matériau pour élaborer, quinze ou vingt ans plus tard, des romans aux titres somptueux: Miracle de la Rose, Notre Dame-des-Fleurs.

À Mettray, les macs se disputent les nouveaux arrivants qu’ils violent à l’envi. L’ado Genet sait se défendre, s’imposer, trouver protection auprès d’un marle qui va l’aimer et «l’instruire». Pour éviter de passer pour une lope ou un enculé, l’ado va se construire un personnage de dur taciturne et sérieux, il va s’astreindre à viriliser ses gestes, il ne croisera plus les jambes quand il s’assiéra. Lors d’une de ses nombreuses fugues quand il avait seize ans, il circule en train sans titre de transport valable, le contrôleur remet le resquilleur à la gendarmerie qui le confiera à la colonie agricole de Mettray, où le jeune Genet passera, je le répète, presque trois ans. C’est dans cette «colonie pénitentiaire» qu’il ressentira ses premières émotions d’artiste, c’est dans ce bagne, cet enfer, ce gris paradis de ses amours adolescentes, plein de plaisirs volés et furtifs, qu’il aurait commencé à écrire. Ce lieu aurait permis, plus tard, le jaillissement de sa personnalité artistique. Jean serait-il devenu Genet s’il n’avait pas été arrêté dans le train sans titre de transport? se demande l’auteur de cette petite bio. A cette question, seul Dieu pourrait répondre.

«Mon coeur bat la chamade, si la chamade est le roulement de tambour qui annonce qu’une ville capitule». «Mais mon geste, s’il perd en noblesse, à devenir secret augmente ma volupté». «Eux aussi je veux les mêler, têtes et jambes, à mes amis du mur, et avec composer cette histoire d’enfant». Ce ne sont pas les phrases d’un taulard habituel. Combien de riches heures de lecture enamourée a-t-il fallu pour construire une langue de respiration aussi ample. De sa formation littéraire, de sa fréquentation des poètes et des artistes, Astraud ne dit pratiquement rien, car seule l’intéressait cette période de la vie qui prend fin à 26 ans, quand Genet fuit la France et parcourt l’Europe, couvert de vermine et de poux, mendiant, volant, se prostituant: Espagne, Italie, Autriche, Tchécoslovaquie, Pologne, Allemagne, Belgique, voyage au bout de l’abjection dont Genet, en le transposant dans «Journal du voleur», fera une cosmogonie sacrée.

Le mystère est là, dans les pages de ce journal. La malédiction qui lui vient de sa naissance, du fond de son passé et de celui de sa mère, cette malédiction, il en fera sa mission, comme dit Sartre. On sent qu’il l’a choisie, cette malédiction, pour l’ériger en une valeur suprême qui lui permettra d’accéder à un genre de sainteté. D’où le titre que Sartre donne à son essai: "Saint Genet, comédien et martyr".

 

 

Jean Genet, une jeunesse perdue, de Louis-Paul Astraud,  Edition Au diable Vauvert, 2010

 

Jean-Paul Sartre: Saint Genet, comédien et martyr, Gallimard, 1952