29/09/2016

Pierre Béguin, Prix Édouard-Rod 2016

images-3.jpegpar Jean-Michel Olivier

Je connais Pierre Béguin depuis près de quarante ans. Nous avons usé nos fonds de jeans ensemble sur les bancs de l’Université. Puis nous nous sommes perdus de vue. Mais nos chemins ont toujours été parallèles, et proches. Pierre a enseigné le Français et l’Anglais au collège Calvin, comme moi au collège de Saussure, et il a poursuivi, comme moi, sa passion de la littérature en publiant plusieurs romans, tout d’abord à l’Âge d’Homme, puis à l’Aire et maintenant chez Bernard Campiche.

Étrangement (mais ce n’est pas si étrange que cela), la passion du roman, chez Pierre Béguin, va de pair avec la recherche de la vérité. On le remarque dans ses premiers livres, qui se passent en Amérique du Sud, et plus encore dans les deux derniers ouvrages qu’il a publiés.

Il y a trois ans, Béguin publiait Vous ne connaîtrez ni le jour, ni l’heure.

images-3.jpegSous ce titre biblique, il nous contait une drôle d’histoire, on ne peut plus moderne, qui est l’antithèse parfaite de la citation de l’Évangile (Mathieu 25 ; 13).

Un soir, entre la poire et le fromage, presque en catimini, ses parents annoncent au narrateur qu’ils vont bientôt mourir. Au seuil de la nonantaine, ils souffrent l’un et l’autre du déclin de leurs forces. Ce qui, après une vie de labeur, d’abnégation, de modestie et d’« honnêteté jusqu’à la naïveté », semble être dans la nature des choses.

Ce qui l’est moins, et qui stupéfie le narrateur, c’est qu’ils lui donnent le jour et l’heure de leur mort : tous deux, après mûre et secrète réflexion, ont décidé de faire appel à Exit et ont fixé eux-mêmes la date de leur disparition : ce sera le 28 avril 2008 à 14 heures…

C’est le point de départ, si j’ose dire, du livre poignant de Pierre Béguin. Comment réagir face à la violence inouïe d’une telle annonce ? Faut-il se révolter ? Ou, au contraire, tenter de la comprendre et accepter, en fin de compte, l’inacceptable ?

Quoi qu’il décide, le fils se trouve pris dans les filets d’une culpabilité sans fond. Soit il refuse d’entendre la souffrance de ses parents. Soit il se fait complice de leur suicide.

Ainsi, le fils se trouve un jour dans la position intenable du juge qui cautionne ou condamne la mort de ceux qui lui ont donné la vie.

Mais de quel droit peut-il s’opposer à leur liberté essentielle ?

Et que commande l’amour ?

Abréger leurs souffrances ou les forcer, au nom de la morale chrétienne, à poursuivre leur chemin de croix ?

Aimer, c’est reconnaître à l’autre sa liberté, fût-elle mortelle. Le fils accepte donc cette mort programmée. Il revient dans la ferme familiale (son père est maraîcher). Il retrouve sa chambre d’enfant. Et, la veille du jour fatal, il se met à écrire. Une vie de rigueur et de discipline. De colères et d’humiliations. Dont la hantise, répétée maintes fois, était de tenir sa place et de ne jamais faire honte. Une vie de silence surtout. Un silence mortifère qui rongeait toutes les conversations.

Dans ce livre admirable, Pierre Béguin ne juge personne, ni ses parents, ni l’enfant qu’il fut : il répare le silence en recueillant les paroles de ceux qui vont mourir.

Les derniers mots des condamnés.

Béguin poursuit cette interrogation dans son dernier roman, Condamné au bénéfice du doute, que nous célébrons aujourd’hui.images-5.jpeg

Une fois de plus, il s’agit de débusquer la vérité, de la trahir (c’est-à-dire de la faire éclater).

Béguin donne la parole, successivement à tous les protagonistes de cette affaire qui demeurera à jamais mystérieuse (tous les chroniqueurs judiciaires s’y sont cassé les dents !). Il donne la parole à Philippe Joncour (alias Pierre Jaccoud), à sa femme, à sa maîtresse et à l’amant de sa maîtresse. Il reconstitue également les plaidoiries des avocats et le réquisitoire du procureur.

Il traque la vérité comme un détective qui ne lâche jamais prise.

Au centre du roman, donc, au-delà de la peur du scandale, l’obsession de l’image idéale. Bon père et bon mari. Avocat réputé. Paroissien sans reproche. Toute la façade sociale de Joncour, d’un coup, s’effondre au moment du procès. Non seulement parce qu’on piétine sa vie privée en étalant son adultère sur la place publique (il faut imaginer la foule des curieux venus de Suisse et de France). Mais parce qu’on l’accuse d’un meurtre absurde, incompréhensible pour un homme aussi intelligent que lui : Joncour aurait tué le père de l’amant présumé de sa maîtresse.

Pourquoi ? Par jalousie, sans réfléchir, en se trompant sans doute de cible.

À partir de cette mort absurde, Béguin va débrouiller l’écheveau des preuves et des arguments de chacun. Son roman retrace le procès. Il ne s’intéresse ni au passé de Joncour, ni à son avenir (Jaccoud a été libéré après avoir purgé cinq années de prison). Il se concentre sur ce moment crucial où les jurés du procès doivent trancher la vérité. Les preuves sont minces. Les analyses de sang ont été faites à la légère. Le mobile du crime est inexistant.

Qu’à cela ne tienne : Philippe Joncour est condamné à 7 ans de prison et rayé du barreau de Genève. Il mourra en 1996, à l’âge de 91 ans.

Dans le procès minutieux qu’il reconstitue, Béguin ne prend jamais parti. À aucun moment, il ne triche. Il se tient constamment sur le fil du rasoir, au plus près d’une vérité inaccessible.

C’est la grande force de ce livre qui a séduit le jury du Prix Édouard-Rod.

* Pierre Béguin, Vous ne connaîtrez ni le jour, ni l'heure, roman, éditions Philippe Rey et L'Aire, 2013.

** Pierre Béguin, Condamné au bénéfice du doute, roman, Bernard Campiche éditeur, 2016.

22/09/2016

Prix Édouard-Rod 2016

images.pngLe samedi 24 septembre, à 11 heures, à la Fondation de l'Estrée, à Ropraz, on fêtera les vingt ans du Prix Édouard-Rod. Ce Prix littéraire — un des rares et des plus importants en Suisse romande — a été fondé en 1996 par Jacques Chessex. Il vise à promouvoir le travail d’écrivains de qualité. Il peut récompenser soit une écriture neuve et inventive, à travers une première œuvre forte, soit une œuvre déjà confirmée, mais de haute exigence.

images-2.jpegCette année, le Prix Rod récompense un roman de Pierre Béguin, Condamné au bénéfice du doute (Bernard Campiche éditeur). Inspiré de l'affaire Jaccoud, ce roman reconstitue minutieusement un crime à jamais énigmatique. Avec finesse et précision, Béguin sonde l'âme des protagonistes de cette sombre affaire qui défraya la chronique judiciaire genevoise en 1958 (voir ici l'interview de Pierre Jaccoud, bâtonnier des avocats genevois, à sa sortie de prison).

Les festivités commenceront à 11 heures.

L'entrée est libre.

Venez nombreux !

15/09/2016

Rive droite, rive gauche (exercice de style)*

par Jean-Michel Olivier

« La lumière commence à baisser, faut pas que je tarde trop...»

images-2.jpegSur le trottoir, juste devant le bar, Octave gobe la dernière pilule de sa dernière plaquette. Par acquis de conscience, il jette un œil à sa montre. Trois heures maintenant qu’il est accoudé à ce zinc. Trois heures durant lesquelles il n’a pensé qu’à ça. Impossible de continuer, il fallait régler et partir, vite. Mais c’était sans compter sur l’arrivée d’Alice. La jeune femme avançait d’un pas déterminé le long de la rue Philippe Plantamour, pile dans sa direction. Et même de loin, Octave pouvait lire sur son visage sombre la volonté de régler le vieux contentieux qui les occupait depuis déjà deux ans...

Ils s’étaient quittés fâchés, après une nuit d’amour qui lui avait paru interminable (à elle), et bien trop courte (à lui). Mais trop de choses les séparaient : Alice aimait le vin blanc (de préférence vaudois) et Octave le gros rouge (en provenance des côtes du Rhône). Il était carnivore autant par atavisme que par goût personnel. Alice aimait beaucoup les animaux — mais surtout pas dans son assiette. Depuis toujours, elle se gavait de légumes oubliés et picorait les petites graines comme une mésange. Cela sautait aux yeux : ces deux-là n’étaient pas de la même espèce. Cerise sur le gâteau : Alice ne pouvait s’endormir que la fenêtre ouverte, alors qu’Octave fermait stores et volets avant d’aller se coucher. Elle avait l’impression d’étouffer ; il avait peur du bruit.

Mais la rupture ne fut pas si facile : Alice était fille de banquier, tandis qu’Octave usait ses fonds de jeans sur les bancs de l’Université depuis dix ans. Il vivait de petits boulots. Comme il connaissait très bien la région (et les postes de douane non gardés), on lui confiait toutes sortes de marchandises qu’il amenait en contrebande de l’autre côté de la frontière. C’était un boulot excitant, mais dangereux et mal rémunéré. Parfois, aussi, il donnait un coup de main à la morgue pour nettoyer les cadavres en trop piteux état, mais là encore il était mal payé. Le plus souvent, Octave ne faisait rien et ne pensait qu’à lui. C’était un boulot à plein temps. Il traînait aux terrasses des cafés, il lisait La Tribune, il rêvassait, il attendait que quelque chose lui arrive…

Alice était tout le contraire. Active et dévouée, elle soutenait un nombre incalculable d’ONG (dont elle payait régulièrement les cotisations) et signait toutes les pétitions qui circulaient sur Facebook. Un samedi par mois, comme tous les membres de sa famille, Alice servait la soupe aux indigents. Elle se battait pour les migrants, les femmes battues, les bébés phoques, les droits des minorités sexuelles. Craignant que sa fille ne dilapide la fortune familiale, son père lui avait coupé plusieurs fois les vivres. Mais Alice avait tenu bon. C’était une femme de caractère.

Un jour, il y a deux ans, elle avait pris Octave sous son aile — moins par amour que par pitié — et l’avait présenté à ses parents. Ils avaient été consternés. Leur fille (unique) éprise d’un traîne-patins qui vivait aux Pâquis ! Elle avait poussé la provocation jusqu’à donner à son amant une chevalière en or ayant appartenu à son grand-père…

Quelques semaines plus tard, Octave lui avait signifié sa rupture par SMS. Merci pour tout et bon vent. Alice avait trouvé le procédé saumâtre. Mais elle avait d’autres soucis en tête. Le monde va si mal ! La Syrie… La disparition des abeilles… Le Brexit… Plusieurs fois, elle lui avait écrit pour tâcher de récupérer la fameuse chevalière. Octave n’avait jamais daigné répondre (et pour cause, il s’était empressé de monnayer le joyau familial au troc de la rue Plantamour).

Alice avait tourné la page. Six mois après le SMS fatal, elle avait rencontré un jeune homme africain qui traînait rue des Granges, à deux pas de chez elle, sans domicile et sans papiers, et elle l’avait aussitôt pris sous sa protection. Il parlait peu — et Alice ne comprenait pas grand-chose à son babil. Mais il devinait ses désirs et il n’était jamais avare de ses caresses.

Deux ans avaient passé. Son père avait exigé le retour de la bague et menacé, une fois encore, de mettre sa fille sur la paille. Alors, aujourd’hui, Alice était bien décidée à passer à l’attaque.  Elle avait mis ses atours de guerrière : sa belle robe noire, légèrement décolletée, son spencer rouge, ses escarpins à hauts talons.

Et dans son sac Gucci, le petit pistolet qu’elle avait emprunté à son père faisait une bosse. 

* Petit exercice de style proposé par La Tribune de Genève (et paru samedi 9 juillet) à quelques écrivains genevois. Les deux premiers paragraphes sont imposés (et les mêmes pour tout le monde). La suite est un texte original.

11/08/2016

À fleur de mots (Ludivine Ribeiro)

images-3.jpegElle a créé, il y a deux décennies, le magazine Edelweiss (qui vient de fusionner avec le magazine alémanique Boléro), mais c'est avant tout la plus belle plume de la presse dite « féminine » de Suisse romande. Aujourd'hui, Ludivine Ribeiro, après vingt ans de journalisme, nous donne un roman à la fois sobre et exubérant, longuement mûri, au titre énigmatique, Le même ciel*, qui ravira ses lecteurs.

Il y a des livres qui vous portent et vous piquent, d'autres qui vous tombent des mains. Le livre de Ludivine Ribeiro, qui est son premier roman, distille un charme qui ne vous quitte pas, tel un parfum entêtant. L'intrigue est simple. Dans une villa de la côte italienne (le lieu n'est jamais précisé), Tessa et Nils, un couple usé, mais complice, organise des fêtes au cours desquelles se croisent séducteurs sur le retour et jeunesse dorée, artistes et hôtes de passage. Line et Tom, leurs enfants, y participent aussi (en cherchant comment se sauver). Ainsi que Lupo, un peintre vieillissant, flanqué de son chien Avocado Shrimp. Ces six personnages vont prendre la parole à tour de rôle pour livrer leur vision de ce lieu idyllique, mais empreint de mélancolie.

images-2.jpegCar ces fêtes, dans une nature à la sensualité violente, gardent toujours un goût d'absence. Des jeunes filles disparaissent, comme Vanina Silver, qu'on ne retrouvera pas. Des accidents arrivent, comme la mort de Lya, la fille de Tessa et Nils. Sous les éclats de rire, sous l'insouciance apparente des fêtards, la tragédie affleure. Elle se développe même comme une plante vénéneuse qui touche tous les protagonistes, chacun captif de ses secrets. On pense à Gatsby le Magnifique, d'abord, puis à Modiano, pour le climat diffus de mystère et de nostalgie qui baigne le roman.

Ludivine Ribeiro exalte cette absence au cœur des êtres, au cœur des mots. Dans une langue riche et fruitée, d'une admirable précision, elle entrelace les forces naturelles et les destins humains — liés pour le meilleur et pour le pire. La nature est toute puissante. Les hommes en subissent les charmes. Et pour s'en délivrer, ils se servent des mots comme d'un antidote. Le ciel est le même pour tous. Mais sans doute est-il vide, car les hommes, pour Ludivine Ribeiro, semblent condamnés à une inconsolable absence.

* Ludivine Ribeiro, Le même ciel, roman, éditions Lattès, 2016.

28/04/2016

La Dame de la montagne (Olivier Beetschen)

par Jean-Michel Olivier

olivier beetschen,la dame rousse,roman,littérature romande,montagne,oirminaIl y a, au cœur du dernier livre d'Olivier Beetschen, La Dame rousse*, une légende fascinante : celle des « Fils de l'aigle », une famille au destin tragique (et glorieux) habitant une vallée perdue de l'Oberland bernois, dont les enfants, au XVe et XVIe siècle, s'illustrèrent comme farouches mercenaires lors des sanglantes batailles de l'époque. L'histoire de ces trois « fils de l'aigle » occupe la partie centrale du roman, ainsi que la légende de la dame rousse, une femme mystérieuse débarquant un jour chez les « Farouches », après avoir vaincu col et glacier en plein hiver, puis disparue dans la nature, et qui devint leur mère. Cette dame rousse — son fantôme — hante encore la région, comme l'imagination des voyageurs (et des romanciers).

Cette légende, magnifiquement racontée par Beetschen (qui trouve ici une occasion de déclarer son amour à la montagne), obsède deux amis d'enfance, Luc Riesen et Alain Baud,  qui entreprennent une ascension périlleuse en revenant sur les lieux de la légende de Pirmina. Car La Dame rousse est aussi l'histoire d'une amitié entre deux hommes, malheureux en amour, qui se connaissent depuis trente ans. Alain Baud est guide de montagne, féru de de mythes et de légendes et possède un caractère bien trempé, tandis que Luc Riesen, sortant à peine d'un divorce douloureux, cherche un sens à sa vie, interroge la nature et reste fasciné par la légende que son ami lui raconte.

Ces deux récits (la légende de Pirmina et l'amitié entre deux hommes) s'entrelacent de manière très subtile, égarant quelquefois le lecteur, qui perd le fil. On aimerait en savoir plus sur ces deux hommes, compagnons d'infortune, si différents et si proches l'un de l'autre, sur leur quête de sens, leur besoin d'affronter leurs limites et leur passion de la montagne. Si la légende des « Fils de l'Aigle » est menée à son terme (avec maestria !), dépliée dans ses moindres détails olivier beetschen,dame rousse,roman,littérature romande,montagne,légende(Beetschen a le sens, très rare en Suisse romande, de l'épopée et du symbole), et le récit de l'ascension évoqué dans une langue extraordinaire (précise, sensuelle et poétique), qui fait penser immanquablement à Ludwig Hohl, l'histoire de cette amitié virile laisse un peu le lecteur sur sa faim.

Plusieurs figures féminines hantent ce beau roman de la désolation et du dépassement de soi : Christine, la femme séparée du narrateur, Julie, l'épouse d'Alain partie à l'aventure en Amérique, et la Dame rousse, bien sûr, la belle Pirmina, qui représente à la fois le mystère féminin et l'esprit de la montagne. La fée et le démon. La tentatrice, mais également la salvatrice. 

Le roman se termine avec une autre femme, Edwige, rencontrée à la montagne et retrouvée, comme par enchantement, dans une bibliothèque de Fribourg. Quand Alain Baud était possédé par la folie de la montagne (et l'ivresse des sommets), Edwige aime s'enfoncer au cœur de la terre, dans les grottes, les crevasses, les glaciers souterrains. C'est là, d'ailleurs, dans les entrailles obscures de la terre, sous la peau des apparences, qu'elle entraînera Luc dans une dernière quête qui ressemble fort à une nouvelle naissance.

* Olivier Beetschen, La Dame rousse, roman, l'Âge d'Homme, 2016.

07/01/2016

Une farce éclatante (Guy Chevalley)

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par Jean-Michel Olivier

Le titre, à première vue, n'est pas très engageant : la cellulose est une fibre constitutive du bois, qui entre dans la composition du papier, mais que l'homme ne peut digérer. Pourtant Morlan, l'un des protagonistes de Cellulose* de Guy Chevalley, dévore un dossier, qu'il croyait perdu, pour éviter la honte de dire qu'il l'a retrouvé ! Cette crise de papyrophagie va bientôt toucher d'autres personnages du roman, comme dans une pièce de Ionesco où tout le monde est frappé de rhinocérite…

On le voit : tout démarre sur les chapeaux de roue. Un employé sans histoire (et qui ne veut pas en avoir) se trouve brusquement pris dans un engrenage fatal, dont il ne se sauvera qu'en devenant lui-même un criminel. L'intrigue de Cellulose est un peu mince, mais diablement bien entortillée par Guy Chevalley, dont c'est le premier roman. L'essentiel est ailleurs : dans la galerie de personnages étranges et hauts en couleur ; dans le rythme du récit, qui est haletant ; dans la langue, enfin, de Chevalley qui frappe par sa justesse et sa verve.

images.pngLes Chuques d'abord, Gustave et son épouse Éliane, obsédés par les poules qu'ils élèvent et les bonnes manières : un couple qu'on dirait droit sorti de Belle du Seigneur (les Deume), surprenant et coincé — si genevois.  Les van Driessche, ensuite, dont la femme, Isabelle, a quitté le domicile conjugal et abandonné ses trois insupportables rejetons au père irresponsable (très belle description d'un dîner au McDo!). Il y a enfin Lisa Knecht, une psy excédée par ses patients, sur lesquels elle balance une partie de son mobilier. Sans oublier un infirmier qui n'aime pas les femmes et quelques dirigeants d'entreprise qui croient faire votre bonheur en vous offrant une promotion que vous ne souhaitez pas…

Cellulose commence comme une nouvelle de Gogol (Le Nez, par exemple), mais tourne bien vite à la farce, une farce énaurme, les personnages étant happés dans une spirale vertigineuse qui les entraîne loin de tout réalisme. Et cette farce, avouons-le, est éclatante de santé ! Quelle jouissance à brosser, puis à accompagner ces personnages à la fois singuliers et banals ! À chaque ligne, on revit le plaisir que l'auteur a goûté en les mettant au monde (et en scène). Il y a du souffle et du talent dans ce premier roman prometteur en diable.

La première édition de Cellulose est épuisée, nous souffle son excellent éditeur Olivier Morattel. Ne ratez pas la seconde édition !

* Guy Chevalley, Cellulose, roman, Olivier Morattel Éditeur, 2015.

05/11/2015

De Voltaire à Salman Rushdie (retour sur les Innocents)

images-1.jpegJean-Michel Olivier était, le 24 juin dernier, invité à gagner le Grand Salon des Délices pour rappeler le contexte et la réception de son roman Les Innocents (1996) centré, on s’en souvient, sur les personnalités conjuguées de Voltaire et Salman Rushdie. Nous présentons dans les lignes qui suivent la discussion qui s’est d’abord engagée entre le romancier et le conservateur des Délices, François Jacob, avant de gagner l’ensemble de la salle.

voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueFrançois Jacob : Rappelons d’abord, si vous le voulez bien, la structure générale des Innocents. Tout s’y passe en une journée  — histoire de respecter, peut-être, une ultime fois, les préceptes d’Aristote ? — et cette journée peut être datée : 21 novembre 1994, c’est-à-dire l’un des jours supposés de la naissance de Voltaire. Apparaissent pas moins de quarante-cinq personnages, parmi lesquels Joseph Bâcle, « appointé de police », le juge Joseph Parmentier, son épouse Marie, Paul Soufre, Simon Rage (figure de Salman Rushdie), SIC, c’est-à-dire Solange-Isabelle Court, journaliste de son état qui ressemble comme deux gouttes d’eau à Claire Chazal, Laurent Vessie, maire de Genève, le pasteur Buchs, Émile Dutonneau, écrivain du « terroir », Louis Dutroux et enfin la libraire, Claire la Taiseuse.
Simon Rage, écrivain célèbre, est cloîtré à Londres en raison d’une fatwa : on ne le met pas moins dans un jet privé en partance pour Genève, où il doit recevoir le prix Voltaire. Tandis qu’il voyage, un groupe terroriste prépare son assassinat. La structure du roman devient alors signifiante. Toutes ses parties sont en effet inaugurées par un texte en italiques (sauf la dernière, qui présente un récit en capitales) lequel, écrit à la première personne, est le fait du terroriste anonyme, et se trouve suivi de douze à quinze chapitres assez courts focalisés, quant à eux, sur un des personnages cités précédemment. L’œuvre est donc très ramassée dans le temps, avec des personnages typés qui sont presque des personnages-clés, certains d’entre eux étant reconnaissables ou transposables dans la réalité (Alain Vaissade, Martine Brunschwig-Graf…) Elle semble se concentrer sur deux questions : celle de la pureté, les exactions qu’elle entraîne étant interrogées de l’intérieur, si l’on peut dire, par la voix même du jihadiste ; et celle de la distinction qu’il convient d’opérer entre une littérature romande d’essence internationale et une littérature du « terroir » que vous ne semblez pas privilégier. Sur un plan plus littéraire enfin, d’aucuns ont évoqué une « épopée rabelaisienne », les détournements de langage étant chez vous très nombreux ainsi que les jeux avec le narrateur, lesquels pourraient faire songer, dans une certaine mesure, à Jules Romains.
Ma première question concerne la perception qui est la vôtre, vingt ans après, de ce roman : la contextualisation très forte dans laquelle il s’inscrit (tricentenaire de la naissance de Voltaire) n’en gêne-t-il pas la lecture a posteriori ? Aurait-il été au contraire « réactualisé » par les événements récents ?

Jean-Michel Olivier : Le point de départ est effectivement la question de la pureté et celle de la nature des intégrismes : il faut se souvenir que la décennie 1980 avait été marquée par de nombreux attentats, notamment à Paris. voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueIl m’a semblé dès lors intéressant, et tout particulièrement après le prix Colette que Salman Rushdie n’a pu recevoir, en 1993, d’analyser la pureté ou l’intégrisme dans différents secteurs ou dans différents discours. Le nerf du livre est bien l’intégrisme religieux, mais j’étais également intéressé par les réactions opérées au sein de la ville de Genève qui est à la fois ouverte, libre et puritaine. Il y a ce côté qu’on trouve chez Rousseau, très strict, et puis en même temps une réflexion sur la liberté. Ce que je voulais mettre en scène, c’étaient différents personnages susceptibles de représenter les différentes facettes de l’intégrisme. Il y a l’intégrisme religieux avec ce personnage anonyme, qu’on voit préparer un attentat tout au long du livre mais qui a une espèce de fascination, malgré tout, comme tous les musulmans, pour le Livre, le Coran, le Livre sacré. Avec un côté plus satirique, plus humoristique, nous avons ensuite le maire de la ville, un écologiste, mais aussi un intégriste dans son genre : il veut tout nettoyer, il est obsédé lui aussi par cette notion de pureté. Troisième forme d’intégrisme : celui du pasteur Buchs, clin d’œil au pasteur Fuchs, et qui représente en effet une vision de la religion. Citons enfin le juge Parmentier, véritable incarnation du bien et du mal –du bien surtout : c’est lui qui tranche, qui est obsédé par le mal. Je voulais au fond élargir la réflexion sur les intégrismes et non pas seulement l’intégrismea fortiori l’intégrisme musulman. On se rend compte ici que presque tous les personnages portent en eux ce désir de pureté qui est au fond une pureté dangereuse.

François Jacob : Il y a quand même un personnage qui ne porte pas, me semble-t-il, un quelconque désir de pureté et qui est pourtant la plus dangereuse de toutes : c’est Solange-Isabelle Court. Ne s’avoue-t-elle pas tout de suite « impure » ?

Jean-Michel Olivier : C’est la journaliste, importante dans le roman en ce que je voulais mettre en scène un personnage qui mît lui-même en scène tous les autres. On a donc une mise en scène qui regarde l’événement. Solange-Isabelle Court traduit à elle seule l’obsession, très réelle à l’époque, pour l’audience : voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueelle tente de provoquer ses interlocuteurs et invite par exemple l’imam Ramadan –nom évidemment connu à Genève : je fus moi-même, quinze ans durant, le collègue de Tariq Ramadan. Solange fait en fait de l’événement qu’elle met en scène un véritable spectacle : elle se contente d’abord de suivre la remise du prix, en espérant que quelque chose ne « marche » pas, ce qui ferait grimper l’audience, puis elle manipule les gens de telle manière qu’en effet il se passe quelque chose pendant son émission. Mais il est un autre personnage qui m’intéresse encore davantage : c’est Bâcle. Ce nom ne vous dit rien ?...

François Jacob : Je ne connais de Bâcle que l’ami de Jean-Jacques Rousseau…

Jean-Michel Olivier : Précisément ! Je m’étais dit que dans tous mes livres il y aurait un Bâcle. voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueJ’adore ce personnage de garnement avec lequel Rousseau va voler des asperges : c’est le « copain » que nous avons tous eu, dans notre adolescence, et qui nous entraîne vers des mauvais coups qui n’en sont pas vraiment… Bâcle se trouvait déjà dans un livre précédent intitulé Le Voyage en hiver, histoire d’un organiste à Genève qui réveille ses paroissiens par une espèce de déluge de notes de musique et qui invente une liqueur faite d’herbes genevoises et qu’il appelle la Bâclée… Il est vrai que dans Les Innocents, Bâcle n’a pas un beau rôle : c’est un « flic » un peu obtus, caricatural et pour tout dire violent.

François Jacob : Je souhaitais vous interpeller sur un terme que vous utilisez souvent : le terme de « bâtards ». Il semble  y avoir dans le roman une espèce de fil rouge sur la filiation, sur le fait d’avoir des enfants, de chercher un père, etc.

Jean-Michel Olivier : La bâtardise est en rapport direct avec la pureté ou l’impureté. La pureté peut être celle du sang, de la race, de la famille. Quant au thème de la filiation, il apparaît très souvent dans mes livres, soit qu’on refuse de se reproduire, comme ici le juge Parmentier, soit que les femmes détournent cet interdit ou cette résistance. Marie découvre ainsi qu’elle est enceinte et se demande, durant tout le livre, quel père donner à son enfant : les candidats défilent jusqu’à celui qui lui conviendra le mieux, et qui n’est évidemment pas le père biologique. Cette problématique peut être élargie au plan intellectuel parce que si l’on parle de Voltaire ou de Rousseau, il y a une « descendance » absolument énorme et qui s’écarte plus ou moins d’eux. Dans Le dernier mot, je donne justement la parole à Thérèse Levasseur où il est question, on s’en doute, des cinq enfants qu’on a tant reprochés à Rousseau –et vous devinez quelle est mon interprétation de cet objet d’étude. Dans L’amour nègre, on a affaire à un enfant adopté, autre manière de poser la question de la filiation.

François Jacob : Le tour que joue Marie Parmentier à son juge de mari (lui faire croire qu’il est le père de l’enfant qu’elle porte), c’est finalement le tour qu’a joué Mme du Châtelet à son propre mari lorsqu’elle s’est trouvée enceinte des œuvres du poète Saint-Lambert.

Jean-Michel Olivier : Oui, c’était là quelque chose d’assez courant au dix-huitième siècle, où l’on trouvait un nombre de bâtards hallucinant. J’ai beaucoup d’affection pour Marie Parmentier car c’est une femme qui décide de prendre sa vie en main, qui n’est pas une victime, qui ne se laisse pas faire. voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueMme du Châtelet, Voltaire, Rousseau sont évidemment présents dans tout le roman : on peut même dater des Innocents le début d’une influence « voltairienne » sur ma production.

François Jacob : La couverture est, à ce propos, très explicite.

Jean-Michel Olivier : C’est une œuvre qui fut commandée à Dominique Appia : voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueon y voit Voltaire en figure de proue sur le « bateau-livre » qui est le lieu central du roman.

François Jacob : Mais il est, sur ce bateau, un trouble-fête qui pense, pense, pense décidément beaucoup…

Jean-Michel Olivier : C’est bien sûr notre apprenti terroriste. Il est à la fois ce personnage qui va suivre son destin : punir l’auteur de La Mère de Dieu, et montrer que son désir de pureté est un désir impossible. Malheureusement pour lui, il aime la littérature, est sensible aux belles-lettres : sa certitude en est ébranlée, et il commence à réfléchir. Je ne voulais pas faire de ce personnage anonyme un inculte ou le réduire au rang de brute épaisse à qui l’on dit : « Vous allez tuer tel ou tel homme, ou telle ou telle femme » et qui obéit sans réfléchir. Tout au contraire, il se pose des questions, il hésite.

François Jacob : Mais il vient à bout de son hésitation. Et fait brûler sa propre bibliothèque…

Jean-Michel Olivier : Impossible évidemment de ne pas songer à tous ces autodafés qui hantent encore le dix-huitième siècle : n’a-t-on pas brûlé Du Contrat socialÉmile ? Sans compter ces images d’autodafés de 1933, quand les nazis arrivent au pouvoir. Il s’agissait de revenir sur cette histoire obsédante à l’aide de personnages réellement incarnés, et non pas de simples figures emblématiques.

François Jacob : Notre jihadiste, lorsqu’il approche du bateau-livre, bouscule quelqu’un qu’il ne reconnaît pas. Or celui qu’il bouscule, sans y prendre garde, n’est autre que Simon Rage, sa potentielle victime. Pouvez-vous évoquer cette scène ?

Jean-Michel Olivier : Le terroriste est téléguidé, mobilisé par son crime, et il n’est plus capable de reconnaître l’écrivain qu’il a en face de lui. Le bourreau et la victime se croisent, se cognent, mais s’ignorent. Vous remarquerez toutefois que j’en ai sauvé un, à la fin.

François Jacob : Pas le terroriste, en tout cas.

Jean-Michel Olivier : Non. Celui-là meurt dans sa corbeille de fleurs…

François Jacob : Il semble que le roman ait suscité, au moment de sa sortie, quelques réactions négatives…

Jean-Michel Olivier : Il y a eu plusieurs types de réactions. J’aime bien d’abord mettre en scène des personnages qui ont réellement existé, en ne les déformant pas beaucoup, finalement, en faisant en sorte qu’ils soient reconnaissables. Je m’attendais dès lors à avoir des réactions virulentes de la conseillère d’État impliquée dans le roman : voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiquemais Martine Brunschwicg-Graf a bien pris la chose. D’autres politiques n’ont pas réagi. Le plus surprenant est que d’aucuns ont réagi parce qu’ils n’étaient pas dans le roman ! D’autres réactions ont été plus violentes, allant parfois jusqu’à la menace.

François Jacob : Et qu’en est-il d’Émile Dutonneau ? Le prénom est bien rousseauiste…

Jean-Michel Olivier : Oui, mais le modèle est Étienne Barillier, même s’il s’agit au fond du composé de plusieurs écrivains : voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueMichel Viala, Jacques Chessex… J’en fais un écrivain du terroir, c’est-à-dire attaché à l’expression de la terre, de la pureté de la terre, dans le sens où en Suisse romande l’écrivain du terroir exprime vraiment l’âme de la région. On a longtemps cru qu’il y avait une « âme » romande qui était exprimée par quelques écrivains qu’on a choisis de manière quelque peu arbitraire. Ramuz ne risque-t-il pas de faire oublier Cingria ou Bouvier ?

François Jacob : Le terroir qui intéresse Dutonneau est en tout cas couvert de vignes…

Jean-Michel Olivier: Il est porté sur la bouteille, c’est vrai.

François Jacob : Et devient assassin !

Jean-Michel Olivier : Dans son désir de pureté, il développe une visée hégémonique qu’on retrouve dans tous les discours de la pureté.

François Jacob : Il forme en tout cas un couple infernal avec sa victime, Dutroux, qu’il rencontre au Dorian, qu’il retrouve par la suite du côté du bateau-livre avant, finalement, de l’étrangler dans la cellule qu’ils partagent tous les deux, en ce soir du 21 novembre 1994. Nous voici ramenés, chemin faisant, à ces couples décrits par Rousseau dans les Confessions et où sont convoquées les images de Bâcle, de Venture de Villeneuve…

Jean-Michel Olivier : Dutonneau essaie, par ses livres, de se faire reconnaître et, en particulier, de se faire reconnaître par l’institution universitaire : Dutroux est de l’Institut ! Dutonneau et Dutroux sont donc tout à la fois très proches car issus l’un et l’autre du monde du livre mais, en fait, profondément déconnectés l’un de l’autre.

François Jacob : Le « conte final » est sans doute une des pages les plus voltairiennes du roman : on y retrouve le ton de Candide, lorsque Candide traverse le village des abares et qu’il se livre à une description proprement clinique de ce qui l’entoure.

Jean-Michel Olivier : L’amour nègre a fait précisément l’objet de recensions dans lesquelles on disait que le personnage principal était une sorte de Candide moderne. voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueUn Candide noir, africain, qui traverse le monde de la mondialisation, de la puissance, de l’argent, un monde blanc, de manière générale, où il évolue jusqu’à la fin du récit. Mais j’ai surtout songé à L’Ingénu, avec ce métis qui débarque et dont on tente de faire un bon breton… C’est tout ce processus d’immigration et d’intégration qui m’intéresse : il est évidemment au cœur de nos préoccupations d’aujourd’hui. Quant au rire, c’est bien lui qu’on tente d’assassiner, et qu’on a tenté de tuer le 7 janvier dernier, car il est une arme redoutable contre toute forme d’intégrisme.

François Jacob : Et quel est le prochain opus ?  

Jean-Michel Olivier : C’est un roman qui, comme d’habitude, sera très différent de tous les précédents. Le dernier était le récit de la vie d’un personnage inspiré de quelqu’un qui a réellement existé. Le prochain s’intitulera Le Démon des femmes et mettra en scène un écrivain tout à fait contemporain, plus jeune que moi, qui a eu un prix littéraire, et qui a été harcelé par de nombreuses correspondantes. voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueOn ne trouve donc qu’un homme pour une vingtaine de femmes qui lui écrivent ou qu’il rencontre dans des salons du Livre. La vie d’un écrivain aujourd’hui est quelque chose de très particulier : on l’invite à parler un peu partout de ses livres, il se trouve transformé en colporteur ou en représentant de ses propres ouvrages : c’est de cette vie de nomade qu’il est question dans la première partie. La deuxième partie le verra recevoir son prix et repartir avant, en fin de parcours, de gagner une université américaine.

François Jacob : À très bientôt, donc, pour ce nouveau roman !

Propos recueillis par François Jacob.

15/10/2015

Le grillon du foyer (Olivier Sillig)

images.jpegPar Jean-Michel Olivier

Ça commence comme un conte ou un polar américain de série B : un minibus tombe en panne en rase campagne (un coin perdu de l’Aveyron), et John, le conducteur, un touriste anglais en vadrouille, ne sait que faire. Sa femme Helen l’a quitté deux jours plus tôt. Il ne connaît personne, ni rien de la région. Surgit alors de nulle part un bel adolescent qui l’aidera à pousser le minibus jusqu’aux Bains, où vit une communauté de marginaux. Cet adolescent — le môme — se prénomme Jérémie Crichon. Mais bien vite, pour tout le monde, il sera Jiminy — allusion au Pinocchio de Collodi et à Jiminy Cricket, la bonne conscience du pantin de bois.

Au fil des jours, John va s’intégrer dans cette communauté qui compte une dizaine de personnes et vit en autarcie. Il y a des tensions, des conflits, comme dans toute société, mais Jiminy, en bon génie des lieux, trouve toujours le moyen de les régler. En particulier en couchant avec tout le monde, les femmes comme les hommes (« Jouir sans entraves » était l’un des slogans de 68 : il est ici mis en pratique). images-1.jpegC’est « un rayon de soleil ». L’incarnation, douce et joyeuse, du lien social. Grâce à lui, malgré les difficultés matérielles, la petite société tient le coup. Jusqu’au jour où un méchant agent immobilier vient reprendre possession du domaine où vivent les marginaux.

Dans un style simple et efficace, qui supprime tous les adjectifs, Sillig parvient à donner corps à l’utopie communautaire de mai 68. Cette utopie repose en grande partie sur une totale liberté sexuelle — pierre de voûte de toute libération personnelle — incarnée par Jiminy qui virevolte d’un sexe à l’autre, donnant et recevant du plaisir de chacun, sans jamais se fixer avec personne, comme le parfait grillon du foyer.

Bien sûr, la réalité va rattraper les doux rêveurs et le conte, à l’inverse de la plupart des contes de fée, se terminera mal. Dans la rage et le sang. Jiminy sera sacrifié sur l’autel des utopies, et exécuté. Quatre ans avant qu’un certain Robert Badinter n’abolisse pour toujours la peine de mort.

Même si le livre est un peu long (pas mal d’anecdotes inutiles) et la fin, abrupte, il se lit comme une fable entendue dans l’enfance, avec émotion et une pointe de nostalgie.

* Olivier Sillig, Jiminy Cricket, roman, l’Âge d’Homme, 2015.

08/10/2015

Les années berlinoises (Anne Brécart)

images.jpegpar Jean-Michel Olivier

Il y a toujours, chez Anne Brécart, ce silence et ces glaces qui habitent ses personnages de femmes, ces atmosphères de brume, ces gestes à peine esquissés qui restent comme suspendus dans le vide. On retrouve ces couleurs et ce charme dans son dernier roman, La Femme provisoire*, son livre sans doute le plus abouti.

Tout se passe à Berlin, dans les années 70 (ou 80 ?), dans cette ville à la fois ouverte à tous les vents et encerclée par un haut mur de briques. C’est le refuge, à cette époque, de beaucoup d’étudiants étrangers (turcs, mais aussi anglais, espagnols, suisses). Certains sont vraiment venus suivre les cours de l’Université. Les autres vivent de petits boulots. Mais tous sont là provisoirement. De passage. En transit. Comme l’héroïne du roman d’Anne Brécart qui vient rencontrer, à Berlin, une écrivaine allemande qu’elle essaie de traduire. C’est une femme blessée qui vient de subir un avortement et porte encore en elle le fantôme de l’enfant à naître. C’est aussi une femme libre qui vit seule, parmi ses livres, et qui rencontrera un bel amant de passage. Elle saura peu de choses de lui. Mais partagera un grand appartement avec cet homme qui vient d’avoir un enfant, et dont la femme a disparu.

images-1.jpegLa narratrice se glissera dans la peau d’une mère absente. Elle s’occupera de cet enfant, comme s’il était le sien, et elle jouera parfaitement (un peu inconsciemment) le rôle de la mère provisoire. Avant de rendre cet enfant — comme dans le fameux film de Wim Wenders, Paris, Texas — à sa mère biologique. C’est cet enfant, vingt ans plus tard, qui viendra lui rendre visite, un beau matin, sans crier gare, et enclenchera le mécanisme du souvenir et l’envie d’écrire son histoire.

Il y a beaucoup de finesse, et de mélancolie, dans ce livre doux-amer qui retrace le destin d’une femme libre, ouverte aux rencontres, qui se retrouve comme obligée (par amour, par humanité) de jouer des rôles qu’elle n’a pas choisis. Elle est une mère provisoire, comme une maîtresse provisoire, une étrangère de passage. Elle n’arrive pas à se fixer. Pourtant, comme on écrit sa vie, elle laisse des traces derrière elle, images, amours, sensations, regrets, qui un jour la rattrapent. Cela donne un beau livre qui accompagne longtemps le lecteur.

* Anne Brécart, La Femme provisoire, roman, Zoé, 2015.

13/09/2015

fable au paradis fiscal

 

 

par antonin moeri

 

 

 

 

Savoir joyeusement et habilement ficeler un bon roman n’est pas donné à tout le monde. Marie-Jeanne Urech (Prix Bibliomédia 2010 et Prix Rambert 2013) réussit, dans son dernier opus, à prendre la main (si j’ose dire) du lecteur et à l’emmener dans un sympathique paradis fiscal helvétique. On se croit dans un fabliau avec ses monstres (promoteurs, élus, entrepreneurs, religieux) et ses personnages purs (Modeste l’Etranger qui vivra avec Elytre, fille muette qui confond, à l’écrit, compte et conte..., Yapaklou et sa soeur Zibeline).

Dans une petite ville de la Suisse centrale débarque donc l’Etranger qui va s’installer dans un appartement vide où il pourra développer ses talents. Pour fabriquer les meubles, il utilisera des planches: «Modeste sublimait à travers ses meubles les palissades volées sur les chantiers»... Ce qui compte à Z c’est la convivialité, la joie, la fête. Des fêtes organisées pour des habitants qui, malgré le vent de méfiance et de repli qui souffle sur la Suisse, acceptent l’établissement de l’Etranger et de sa compagne Elytre (elle ne se lasse pas de contempler les montgolfières montant à l’horizon..., elle tient du papillon un sens de l’espace très développé).

Or l’Etranger n’a qu’à bien se tenir et, pour être totalement intégré, il devra accepter un contrat avec le Mairesse (sic) qui veut se débarrasser de la Mère Supérieure, car les promoteurs doivent étendre leur emprise sur les terrains de l’Eglise. Contrat que Modeste va accepter en égorgeant la Mère Supérieure... Mais attention!... nous sommes dans un conte et tout finira bien. Elytre et son désormais mari s’envoleront dans une montgolfière pour aller découvrir ailleurs le paradis qu’ils portent dans leur coeur.

Ce fabliau fonctionne à merveille grâce à une belle langue inventive et grâce à cette distance ironique que la narratrice établit avec son lecteur. Les «n’allez pas croire que...», «ouvrons une parenthèse» ou «n’imaginez pas que...» nous donnent l’impression d’assister à un spectacle de rue ou de marionnettes... Quant à la langue, Marie-Jeanne Urech excelle dans la savoureuse création de mots-valises tels «les craquelurlements du glacier», «tentoculaire», «un vin solennatieux», «la calorpitude», «une robe froissonnée», «une ville de frappadingues» ou «une nuit entresommeillée».

A une époque où l’Etranger (l’Autre) est stigmatisé, où les différentes habitudes de vie au sein d’une population sont montrées du doigt, le roman de Marie-Jeanne Urech est certes porteur d’un message d’ouverture, de conviction, mais il pose également (et avec humour) une question brûlante: La Suisse est-elle capable de vivre à la hauteur de ses idéaux?

 

Marie-Jeanne Urech: L’ordonnance respectueuse du vide, L’Aire, 2015

02/07/2015

Littérature du rien

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par Jean-Michel Olivier

Si la littérature française (et donc romande) va si mal, aujourd'hui, c'est la faute à Flaubert. Pourquoi ? C'est lui, dans une lettre à sa maîtresse Louise Collet, qui a eu l'idée curieuse d'écrire ceci : « Ce que j'aimerais faire, ce qui me semble beau, c'est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l'air, un livre qui n'aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut. Les œuvres les plus belles sont celles où il y a le moins de matière. »

Ce mot d'esprit, que toute l'œuvre de Flaubert contredit, la modernité littéraire en a fait son mot d'ordre. On ne compte pas les héritiers, plus ou moins naturels, qui ont tenté d'écrire ce rien qui fascinait Flaubert. Sa postérité passe par Mallarmé, Gide, Beckett et, plus récemment, toute l'école du Nouveau Roman (Robbe-Grillet, Sarraute, Pinget, etc.) qui en a fait son maître.

En Suisse romande aussi, cette école a fait florès, surtout à l'Université, qui cultive le rien — c'est-à-dire la mort. Elle compte des écrivains aussi divers qu'Yves Velan, Jean-Marc Lovay ou images-6.jpegAdrien Pasquali, entre autres. 

images-1.jpegDernière en date de ces épigones, célébrée par l'Institution littéraire, qui aime la mort comme une seconde nature, la romancière valaisanne Noëlle Revaz. On se souvient de son premier roman, Rapport aux bêtes*, qui a retenu l'attention de Gallimard. Le second, Efina*images-3.jpegétait peut-être plus personnel, et plus intéressant. Hélas, le troisième, L'Infini Livre**, publié par Zoé, ne tient pas ses promesses. Ce long roman absurde et filandreux raconte la vie on ne peut plus banale de deux romancières à succès qui passent leur temps à promouvoir leurs livres (qu'elles n'ont pas écrits, ni lus) sur les plateaux de télévision. Tout sonne creux et faux dans ce roman interminable. Tout tourne autour de rien. Aboli bibelot d'inanité sonore (Mallarmé). Les personnages n'ont aucun relief. L'intrigue est inexistante. Le sujet, mille fois traité depuis dix ans, et brillamment, par François Bégaudeau, Brett Easton Ellis ou David Lodge, n'arrive pas à « prendre » le lecteur par le rire ou les larmes. Cela donne un roman hors sol, comme les tomates genevoises, détaché de la réalité, et flottant, sans enjeu, ni véritable poids, dans un ciel parfaitement éthéré (et vide).

images-4.jpegAvec L'Infini Livre, Noëlle Revaz semble toucher le fond. Espérons qu'avec le prochain livre elle rebondisse et retrouve le monde tel qu'il est, abandonnant les rivages où rien, jamais, ne se passe, n'arrive, ne touche le lecteur au cœur et aux tripes.

* Noëlle Revaz, Rapport aux bêtes et Efina, Folio.

** Noëlle Revaz, L'Infini Livre, éditions Zoé, 2014.

18/06/2015

Une pauvre Histoire littéraire en Suisse romande

PAR JEAN-MICHEL OLIVIER

web_litterarure4envoi--672x359.jpgOn attendait beaucoup — peut-être trop — de cette nouvelle Histoire de la littérature en Suisse romande, promue dans les médias avec des roulements de tambour. L'ancienne mouture, parue entre 1996 et 1999, aux Éditions Payot (qui n'existent plus), sous la férule de Roger Francillon, autrefois professeur à l'Université de Zurich, était pleine de lacunes et d'un dilletantisme assez burlesque. La nouvelle édition, revue et abrégée, qui compte 1726 pages, paraît aujourd'hui aux Éditions Zoé.*

Je ne dirai rien de la partie purement historique (critiquable, bien sûr, par ses partis-pris, mais intéressante), ni des chapitres sur la science-fiction, la BD ou le polar en Suisse romande (qui ne sont pas ma tasse de thé, je le regrette). images-1.jpegEn revanche, j'ai lu d'assez près la dernière partie de cette Histoire, consacrée aux écrivains contemporains. Le propos est général ; l'analyse, amorcée, ébauchée, mais rarement approfondie : on en reste à un travail d'arpenteur.

Chaque écrivain, dans une manière de dictionnaire, a droit à son articulet. On est frappé. d'abord, par les absents : rien sur David Collin, Sergio Belluz, Serge Bimpage… Trois fois rien sur cet immense lecteur (et grand écrivain) qu'est Jean-Louis Kuffer… Est-ce bien sérieux ?

Et les présents, alors ? La plupart sont réduits à quinze lignes paresseuses, affligeantes de pauvreté. Quant à ma propre notice, si j'ose ici mentionner mon modeste travail, elle est pompée sur Wikipédia, mais moins complète et mal écrite. On y trouve le résumé de de mes livres (j'en ai publié 25) et oublie le dernier en date, qui raconte la vie du plus grand éditeur de Suisse romande…

Je pourrais multiplier les exemples, les oublis, les lacunes. Ils sont légion. Le tout témoigne d'un amateurisme un peu triste, qu'on trouvait déjà dans les volumes parus en 1999. Certes, la Suisse romande est un petit pays, les bonnes plumes y sont rares, les critiques compétents encore plus. Et les Facultés de Lettres, en matière de littérature contemporaine, brillent par leur absence. Mais, quand même, pourquoi tant de médiocrité ? Pourquoi un tel manque de travail dans un pays réputé pour son sérieux ?

Les écrivains romands méritent mieux que cela.

* Histoire de la littérature en Suisse romande, Zoé, 2015.

07/05/2015

L'amour, quelle galère ! (Sacha Després)

images-3.jpegpar Jean-Michel Olivier

Il  y a une étrange poésie dans le récit intense et tourmenté de La Petite galère*, de Sacha Després. Le titre fait référence à une célèbre série américaine : La petite maison dans la prairie, qui mettait en scène, on s'en souvient, une famille à peu près parfaite dans les plaines de l'Ouest.

Ici, bien sûr, c'est le contraire : Sacha Després (peintre, plasticienne) fait la chronique d'une famille à la fois ordinaire et poursuivie par le malheur. Les parents se sont rencontrés dans les années 80. Ils ont cru à l'amour fou, ont traversé tous les rites de passage du mariage, ont fait un enfant, puis un second pour essayer de sauver leur couple. Mais le malheur a frappé à la porte. La mère se suicide avec des somnifères. Le père déserte le foyer et se met à boire. Restent deux sœurs, qu'un écart de dix années sépare, qui vont vivre une relation très fusionnelle.

images-2.jpegLa chronique douce-amère se transforme en roman d'apprentissage. Car l'aînée des deux sœurs, Marie, entreprend d'initier Laura, la cadette, aux ruses de l'amour. Elle va écrire au prof dont sa sœur est amoureuse des lettres enflammées, puis organiser un rendez-vous dans une loge de l'Opéra Bastille (scène chaude et très réussie). La grande sœur fusionnelle se révèle alors une manipulatrice de premier ordre. Et le malheur s'acharne sur La Prairie : Marie rencontre une sorte de traîne-patins, expert en beaux discours, Jack, qui peu à peu, à force de paroles lénifiantes et de fumette, va transformer la vie des deux sœurs en vraie galère. 

Cette galère n'est petite que par litote : la fin du roman basculera dans la tragédie. Et c'est tout le talent de Sacha Després de décrire cette lente et inexorable descente en enfer avec des mots doux et précis, avec humour et sensibilité. Ce qui donne au récit (qui n'est trash qu'en apparence) un véritable souffle épique et poétique.

L'auteur sera présente au Salon du Livre de Genève. Profitez-en !

* Sacha Després, La Petite galère, roman, L'Âge d'Homme, 2015.

30/04/2015

réponse à madame Bottani-Zuber

Bonjour madame Bottani-Zuber

 

 

Mon dieu quelle magnifique réaction! C’est exactement ce qu’on attend avec impatience quand on décide d’écrire sur des réseaux sociaux. Votre réponse est superbe. J’imagine tout l’engagement qui est le vôtre auprès des lycéens, et cette générosité est exemplaire. Elle en dit long sur ces personnes dévouées qui se battent tout au long de l’année pour donner aux étudiants des entrées dans les oeuvres classiques ou contemporaines, mais je tiens simplement à vous rappeler que ce n’est pas moi qui fustige les gens qui s’efforcent de démocratiser la lecture et l’écriture, mais un dénommé François Bégaudeau qui a rencontré un énorme succès avec «Entre les murs», roman qui fut porté à l’écran et dont le film remporta la palme, si je me souviens bien, à Cannes. 

Il se trouve que j’avais adoré le livre «Entre les murs» et il se trouve que j’ai relu trois fois «La politesse» tellement ce «roman» m’a fait rire aux éclats... Oui, vous avez raison, madame Bottani-Zuber, ce sont les passions joyeuses qui m’attirent et non les passions tristes. En ce sens, aurais-je commis une faute, un impair, une muflerie...? Il est rare que j’aime à ce point un livre... En vérité j’ai écrit quatre papiers sur «La Politesse» dans un élan irrépressible... Je voulais prochainement publier le troisième dans lequel j’évoque la description que fait FB des marchands d’illusions, ces hommes qui écument les salons du livre pour repérer les primo-romanciers et leur faire miroiter un avenir radieux..., à condition que ces primo-romanciers acceptent, en donnant leur manuce, de payer un chèque de 500 euros pour un bouquin qui ne verra jamais le jour..., mais je crois que je n’en ferai rien car votre papier sonne comme un rappel à l’ordre... Je n’ai rien à redire à vos expériences pédagogiques..., mais je vous rappelle une seconde fois que c’est FB qui raconte ce qu’il a vécu et observé dans des lycées et autres établissements pour handicapés... 

Vous m’accusez de pourfendre les festivals que vous organisez comme La Nuit de la Lecture, mais là encore, vous dirigez mal votre flèche... Vous devriez écrire à FB qui se fera un plaisir de vous répondre si... Votre réaction me rappelle celle d’une boulangère qui, ayant lu mon premier livre, me dit en me voyant entrer dans son commerce: Ah c’est vous, eh bien vous me faites pitié! La dame confondait le perso de mon récit et ma personne certes peu reluisante mais qui n’avait rien à voir avec mon chétif hargneux narrateur des catacombes... De même vous confondez dans votre papier AM et FB. D’ailleurs il n’y a dans mon intervention nulle injure à l’égard de Yasmine, d’Eugène ou d’Olivier. Nous faisons tous partie du même équipage affolé et tant mieux si vos élèves lisent attentivement «La main de Dieu», roman remarquable entre tous, que les collégiens adorent...

En vous remerciant d’avoir réagi avec autant de fougue. Votre dévoué antonin moeri.



26/03/2015

Une Liaison dangereuse (Marie Céhère-Roland Jaccard)

images-4.jpegFaut-il répondre aux inconnus qui vous écrivent — surtout si ces inconnus sont des femmes ? Pourquoi répondre ? Et quelle attente, quel désir, quel espoir, s'empare alors des deux correspondants ?

Tout commence par un échange de messages sur Facebook : Marie Céhère, jeune étudiante en philo, écrit à Roland Jaccard, nihiliste japonisant, pour lui dire simplement qu'elle apprécie les vidéos qu'il poste sur YouTube. C'est Marie, dans ce livre, qui lance la première flèche (ou la première bouteille à la mer). Le dandy lui répond, un peu désabusé. Commence alors une liaison virtuelle, haletante et poignante, que le lecteur découvre en live, si j'ose dire. Les courriels s'échangent à la vitesse de la lumière. On dirait une de ces parties de ping-pong dans lesquelles l'écrivain lausannois excelle. Ça va vite. Tous les coups sont permis (et même de dire la vérité). Chacun sert à son tour et tente de remporter le point.

images-3.jpegOn assiste, en direct, à la naissance de quelque chose qui pourrait être l'amour, ou l'amitié, ou la tendresse. Une liaison dangereuse, quoi. Qui sait ce qu'il y a au bout des mots ? Au fur et à mesure du livre, les mails s'échangent de plus en plus vite, à toute heure du jour ou de la nuit, la fièvre gagne les deux épistoliers. Le philosophe américain John Searle dirait que le langage, ici, devient performatif, puisque les mots se réalisent (ils font ce qu'ils disent).

Étrange expérience, aussi, pour le lecteur fasciné par cet échange fiévreux et qui se demande sans cesse ce qui va advenir aux amants-amis. Le suspense, dans ce livre, est presque insoutenable ! Il dure jusqu'au moment de la rencontre : une soirée mémorable dans un restaurant japonais avec un prof d'université, une étudiante lausannoise et lesbienne, Marie et Roland, qui se demandent ce qu'ils font là. On se sépare (ou pas) dans la rue. On se retrouve rue Oudinot. Ce qui arrive ensuite est leur affaire…

Ces échanges passionnés occupent l'essentiel de ce bref et intense roman. Ils sont encadrés par des textes écrits au singulier par chacun des deux protagonistes. Marie se glisse dans la peau de Cécile de Volanges (en attendant d'être un jour Madame de Merteuil !) et Jaccard dans celle de Valmont. Et la liaison qui naît sous nos yeux porte tous les dangers : c'est le risque que courent les amants qui s'écrivent.

* Marie Céhère et Roland Jaccard, Une Liaison dangereuse, L'Éditeur, 2015.

19/03/2015

Un Prix bien laborieux (Antoinette Rychner)

images.jpegPar Jean-Michel Olivier

Dans le premier roman d'Antoinette Rychner (née en 1979), Le Prix*, tout tourne autour du nombril — comme souvent dans la littérature romande. Tout tourne autour de Moi, sculpteur d'étranges créatures, les Ropfs, à mi-chemin de l'organique et de l'artisanal, Moi en proie aux affres de la création et  en butte aux exigences de sa femme, qui s'appelle S, et de son fils, joliment prénommé Mouflet. Moi aspire à être reconnu. Il espère donc recevoir un Prix prestigieux, qui assoirait son statut d'artiste et apaiserait sa soif de gloire. Hélas, on lui préfère un autre candidat — son rival. Et bientôt son épouse se trouve enceinte d'un second mouflet, logiquement prénommé Remouflet…

On le pressent : l'essentiel, dans ce gros livre, n'est pas l'intrigue (inexistante), ni les personnages (sans chair, ni consistance), ni même les situations, comme dirait Sartre, qui sont banales et sans surprise. Non : il faut chercher ailleurs les qualités du Prix : images-2.jpegdans une langue originale, ciselée, parfois drôle, parfois verbeuse (on pourrait couper une centaine de pages au roman) et parfois alourdie par des préciosités typographiques (le renvoi à la ligne après une virgule). Il n'empêche que l'écriture d'Antoinette Rychner fait montre d'un certain souffle, qu'on pourrait situer entre les litanies de Thomas Bernhard (au mieux) et les romans hors-sol de Noëlle Revaz (au pire). Le Prix comporte plusieurs morceaux de bravoure (en particulier les scènes « chaudes ») qui prouvent la patte d'un écrivain.

* Antoinette Rychner, Le Prix, roman, Buchet-Chastel, 2015.

15/03/2015

le dernier Chessex

par antonin moeri

 

 

 

A part le «Sade vivant» de Pauvert et le «Sade» de Maurice Lever, dans lesquels ces auteurs nous proposent une minutieuse exploration remarquable et passionnante de la vie du «divin marquis», exploration basée sur des traces écrites: courriers amoureux, mémoires, rapports de police, notes de tribunaux, manuscrits de romans, lettres aux avocats, rapports de geôliers, correspondances croisées de ses proches, relevés de compte etc., exploration à laquelle Pauvert et Lever ont consacré une grande partie de leur vie et qui dénote une fascination pour «le vieux fou condamné à l’enfer», à part ces forts volumes (1200 et 900 pages) dont je conseille la lecture à tout individu intéressé par l’auteur de «Justine», beaucoup de livres ont été écrits, dans lesquels les auteurs donnent libre cours à leur fertile imagination et à leurs singuliers fantasmes, dans lesquels «les auteurs substituent leur propre problématique à celle de Sade» (Annie Le Brun). C’est le cas de l’ultime livre rédigé par Chessex, intitulé «Le dernier crâne de M.de Sade».

Autant le dire illico, ce petit montage romanesque sent le chiqué. La seconde partie distille un ennui colossal. Le narrateur y énumère les dates et les lieux où l’on aurait découvert un possible crâne de Sade. Par contre, si la première moitié de ce «roman» retient l’attention, c’est parce que l’auteur vaudois choisit d’y mettre en scène (avec d’incomparables bonheurs d’écriture: «des vallonnements où la lune jette des rails pareils à des linges phosphorescents», «vallées suspendues au vol des rapaces sous le bleu de la foudre»), c’est parce que ce poète choisit d’y mettre en scène les trois derniers mois de Donatien Alphonse François enfermé à Charenton... Portrait d’un vieillard aux joues flasques, «corps écailleux, gonflé de goutte, d’ulcères» et qui présente une particularité aux médecins chargés de l’ausculter...

L’homme offre à la scrupuleuse attention de ces docteurs un anus béant, couleur de braise, gravement blessé. C’est que l’impérieuse et féroce libido de cet ennemi de Dieu n’aurait pas dit son dernier mot. Une apprentie repasseuse vient régulièrement, pour quelques sous, se soumettre aux caprices du monstre colérique. Fille maigre et pâle aux fesses plates, elle a douze ans quand elle commence ses visites au prisonnier. On entend alors (dans le «roman») des cris, des injures, des hurlements, des glapissements, des blasphèmes qui en disent long sur les écarts du salisseur d’hosties, lequel aimait par-dessus tout, comme chacun le sait, les pratiques de sodomie active et, surtout, passive. Raison pour laquelle l’apprentie repasseuse devait, après avoir subi les assauts du faune en délire, se munir d’un redoutable godemiché pour assouvir les violents désirs de l’infâme citoyen...

Je ne sais pas si Donatien Alphonse François, à 74 ans, connaissait encore «l’explosion du désir», «l’insatiable soif de jouir» que lui prête l’auteur vaudois, mais ces noces du sperme et de la merde sont mises en scène avec une étrange volupté, celle d’un auteur qui éteindra bientôt sa lampe, presque à l’âge où Donatien éteignit la sienne... On pourrait lire cette première moitié du livre comme un exercice d’admiration pour un irréductible dont la conduite et les écrits subversifs lui ont valu d’être emprisonné pendant trente ans par le pouvoir royal puis impérial, un écrivain qui fascina Baudelaire, Flaubert, Maupassant, Apollinaire, Bataille, Blanchot, Barthes, Lacan et tant d’autres... Peut-être pourrait-on la lire comme un rêve de projection sur un haut génie de la langue française, «l’esprit le plus aigu et le plus libre de son siècle».

 

 

Jacques Chessex: Le dernier crâne de M.de Sade, Grasset, 2009

19/02/2015

Opération Tandem à Casablanca

par Bouthaïna Azami

le360_fw_img_31021.jpgDans le cadre des tandems organisés par le Salon du livre de Genève et le Salon de Casablanca, j'ai eu le bonheur de dialoguer, ce dimanche 15 février, avec Jean-Michel Olivier, Prix Interallié 2010. Une plume et un univers dont on a le sentiment de ressortir grandi.

Jean-Michel Olivier est reconnu pour être l’un des plus grands écrivains suisses de sa génération. Né à Nyon, il vit depuis trente ans à Genève où il se partage entre son activité d’enseignant et l’écriture. Auteur d’une vingtaine d’ouvrages, essais, livres autour de la photographie et de l’art contemporain, romans, Jean-Michel Olivier a reçu, en 2010, le Prix Interallié pour son romanL’amour nègre. Un roman qui, me confiera-t-il lors d’une rencontre dans le cadre du Salon du livre de Casablanca, marque un tournant dans sa carrière pour être très différent de ses précédents écrits.

 

De La Dame du Fort-barreau à L’amour nègre

Avec L’Amour nègre,  Jean-Michel Olivier quitte en effet la Suisse et, notamment, sa ville de Genève, son quartier des Grottes qui vous prend par la main et vous mène, dans Notre dame du Fort-barreau, à la rencontre de Jeanne. Jeanne, cette «sublime mendiante», «les cheveux en bataille, les bas mités, le châle qui part en filoche» mais qui a «cette flamme dans (les) yeux». Cette flamme, bouleversante, qui irradie de cette lumière émanant de ces être rares qui ont renoncé au monde sans pour autant cesser d’aimer les hommes. Qui ont renoncé au monde pour mieux aimer les hommes. images-8.jpegEt Jeanne, je l’ai croisée aussi. Nous avons de temps à autre échangé un sourire, quelques mots, dans ce quartier où j’ai vécu durant trente ans, comme Jean-michel Olivier, que j’ai dû certainement croiser aussi, sur cette fameuse rue du Fort-Barreau ou dans les ruelles de ce village des Grottes où tout le monde se retrouve finalement, dans les mêmes lieux, les mêmes cafés... Mais il aura fallu ce Salon du livre de Casablanca pour que la rencontre se fasse vraiment. Et l’univers de l’écrivain m’a d’autant plus touchée que la plume est juste; incisive, certes, mais sans jamais sombrer dans le pathos, car elle trempe dans cette encre dont seuls les Suisses ont le secret: une plume d’un amour et d’une générosité uniques qui se déprend de soi pour se prendre à l’autre, s’éprendre de l’autre. Se prendre à Jeanne qui va les bas troués, livrée à la cinglante bise genevoise; Jeanne sur laquelle d’aucuns se retournent comme sur une miséreuse «folle» et qui,en réalité, est la propriétaire de deux immeubles dans lesquels elle accueille ceux qui n’ont pas de lieu et parfois pas même lieu. Jeanne, qui fera visiter au narrateur,  qui n’est autre que Jean-Michel Olivier lui-même, un appartement dans lequel il s’installera comme dans un sanctuaire, tant la rencontre avec cette «fée» le prendra dans l’âme et la chair. Un sanctuaire, «Un oratoire» gorgé de mémoires à présent absentées qu’il traque, armé de son Nikon, tant elles hantent l’espace, imprègnent les murs. «Un oratoire» car, ces mémoires des lieux, Jeanne vient désormais lui en livrer les secrets, elle qui lui rend à présent visite chaque jour, s’annonçant d’un discret coup asséné à la porte de «la pointe du pied». Ainsi, elle lui racontera qu’un certain Vladimir Illitch –«Lénine, vous voulez dire?»- avait passé là «une soirée mémorable».

 

Jeanne? «Une fée», «une amie». Pour d'autres, enfin pour ceux que ça arrange: «une folle». Comme pour ces épiciers qui la rabrouent, l’humilient en public tandis qu’elle cherche dans son porte-monnaie les pièces pour payer ses courses. Scène, prenante, à laquelle assiste, pétrifié, l’auteur-narrateur: «Pas un mot, pas un geste pour vous, Jeanne, qui m’avez tout donné. J’écoute et je reste impuissant, prisonnier de mon lamentable silence. Je disparais dans ce désert d’hommes et de femmes confondus dans une même lâcheté. La lâcheté des groupes et des troupeaux, des meutes de chiens.»       

Et le narrateur d’entrer alors dans une culpabilité insurmontable, qui l’exilera de lui-même. Serait-il désormais de ces hommes, ces femmes, qui lui soulèvent le cœur? Non, car il a une conscience. Une conscience qui le ronge, à présent, au point de l’acculer au suicide. Tentative avortée par une femme qui le tirera des eaux du fleuve dans lequel il s’était jeté et se fera, après une aveugle nuit d’amour avec le narrateur, une sorte de vertigineuse métaphore de l’acte d’écrire. Un corps-à-corps où l’écrivain se perd, guidé comme malgré lui par une «vérité » qui le consume, dans laquelle il s’annihile comme pour mieux renaître à lui-même. Et ce livre qui vous invite, dès la page de couverture, à vous saisir de la main en heurtoir plantée dans la page bleutée pour frapper, de la pointe des doigts fondus à d’autres doigts, à la porte fermée sur d’édifiants émois.

 

L’Amour nègre

Quittons la Suisse. Pour mieux, finalement, y revenir. Jean-Michel Olivier s’en va, dans ce roman prenant, suivre les périples de Moussa, né «dans un village coincé entre la mer et un volcan éteint», en Afrique; né d’un père qui «avait dix épouses et une kyrielle d’enfants. C’était le seul et meilleur moyen qu’il avait trouvé pour ne pas travailler. Il passait ses journées sous l’aloès. Avec une calebasse remplie de vin de palme. (…) Le soir, il titubait d’une case à l’autre et distribuait des volées de Bambou».  Dès les premières lignes, c’est un couperet qui s‘abat sur le lecteur. Le décor est planté, saisissant de violence.

images-9.jpegBientôt, Moussa, vendu par son père contre un téléviseur à écran plat, sera rebaptisé Adam par sa famille d’adoption. Nouvel homme promis au Paradis? Pas vraiment. Objet pour son père, Adam poursuit son destin de «nègre». Et nous ne sommes pas là dans la «négritude», digne et rebelle, d’un Aimé Césaire. Mais dans les acceptions les plus viles de ce mot «nègre». «Une insulte», dira Jean-Michel Olivier. Bien plus que cela, une violence, une absence dans le déni, un déni originel condamnés à des murs, ou barreaux, assassins, contre lesquels il s'en va se fracasser irrémédiablement se fracasser, aussi "blin-bling" soient-ils.

L’Amour nègre?  L’amour de consommation, de substitution, l’amour-objet avilissant. Le nouvel Adam chutera dans les paradis artificiels d’Hollywood, ceux de Brad Pitt et Angelina Jolie auxquels l'auteur fait allusion. Et Moussa n’y trouvera pas sa place et passera de main en main, de pays en pays, dans un livre subdivisé en chapitres comme autant d’expériences cumulées du démembrement, de la dissolution de soi qui n’aura finalement d’autre alternative que de se faire siens les préjugés qui l’accablent et qu’il trimballe dans sa peau.

Une vertigineuse dénonciation de cette nouvelle ère de la mondialisation négatrice et de la consommation à outrance qui ne fait qu'exacerber, de façon d'autant plus outrancière qu'elle revêt, sournoise, l'habit de l'hôte philanthrope. 

Photo © Copyright : Brahim Taougar-Le360