13/01/2014

une heure avec Proust

 

par antonin moeri

 

 

Qui n’a jamais entendu parler, une fois ou l’autre, du septuor de Vinteuil, de la «petite phrase», des pommiers en fleurs, de la madeleine trempée dans le tilleul, du pavé mal équarri? Eric Werner replace ces épisodes dans le parcours d’un homme qui a passé une grande partie de sa vie à fréquenter les salons, à répondre à des invitations, à converser agréablement, à séduire et qui, ne trouvant un jour plus de sens à sa vie, ne croyant plus à la littérature (alors que, dès l’enfance, il a rêvé de devenir écrivain), perd ses illusions, cesse de projeter son propre désir sur la réalité qui l’entoure, déprime, fait des séjours dans des maisons de santé. Mais que peuvent les médecins contre le désenchantement? demande Eric Werner.

C’est précisément entre deux séjours en maison de santé que «Marcel», de passage à Paris et se rendant à une invitation, fait une expérience décisive: Il trébuche sur un pavé mal équarri. Ce trébuchement réveille en lui des souvenirs liés à un séjour qu’il avait fait à Venise. Une immense joie l’envahit en revoyant la Basilique San Zanipolo, le Lido ou le Palais des Doges. L’horizon s’élargit soudain, les portes s’ouvrent sur un univers qu’il porte en lui. Les doutes qu’il nourrissait au sujet de la littérature et de son talent en ce domaine sont levés. Cette émotion et sa mise en mots vont donner une certitude à Marcel: «La seule vie pleinement vécue, c’est la littérature».

Dès lors, il renoncera à la vie sociale, il choisira l’écart, la solitude et le silence pour réaliser son projet: écrire «La Recherche» qui est, avec «L’Homme sans qualités» (pense Werner) «l’oeuvre littéraire la plus importante du XX e siècle». Le propos clair et incisif de l’auteur de ce petit livre aux illustrations magnifiques, ce propos fait mouche: le lecteur n’a qu’une envie: relire plus attentivement ce grand roman de la désillusion et du réenchantement par l’art.

 

Eric Werner, «Une heure avec Proust», Editions XENIA, 2014

19/12/2013

Portraits d'artistes par Claude Dussez

images-6.jpegVous cherchez désespérément un cadeau à faire à votre bien-aimé(e) en cette période d'échanges symboliques de Noël ?

Eh bien, ne cherchez plus, vous avez trouvé !

C'est un livre magnifique de portraits d'artistes (suisses) réalisé par un grand photographe valaisan, Claude Dussez, qui est aussi peintre, graphiste, caricaturiste, et j'en passe. DownloadedFile.jpegOn y retrouve tous celles et ceux qu'on aime, de A comme  Pascal Auberson à Z comme Zep, de Mélanie Chappuis à Georges Haldas (dit Petit Georges), de Brigitte Rosset à Yves Dana, et tant d'autres.

images-5.jpegClaude Dussez n'a pas son pareil pour jouer de toutes les nuances du noir et blanc et pour saisir le geste, l'expression du visage ou de la main, la parole silencieuse des corps glacés dans la photographie. Précédé d'une excellente préface d'Antoine Duplan, ce livre exceptionnel par sa richesse et la beauté de ses images se doit de faire partie de votre bibliothèque — ou de celle de votre bien-aimé(e) !

* Claude Dussez dédicacera son livre jeudi 19 décembre à partir de 18h à la librairie Payot Rive Gauche (dans les Rues basses, à

05/12/2013

L'Ami barbare (4)

par Jean-Michel Olivier

DownloadedFile.jpegJe me rappelle votre stupeur, Roman, votre stupeur et votre joie, ce jour de novembre 1989, quand le Mur est tombé.

Nous étions à Moscou, dans l’arrière-boutique de la librairie, fascinés par l’écran de la télévision : sous nos yeux, à des milliers de kilomètres, un petit homme armé d’une pioche creusait un trou dans la muraille qui jusqu’alors coupait le monde en deux. Impossible ! La brèche s’élargissait de minute en minute. Une foule immense, armée de pelles et de marteaux, venait lui prêter main-forte. Les pierres volaient dans tous les sens.

Bientôt, la brèche fut si large qu’elle offrit le passage à des centaines d’hommes et de femmes massés en longues files joyeuses de chaque côté de la frontière. Les gens se serraient dans les bras. On s’embrassait. On versait des torrents de larmes.

Vous l’aviez prédit plusieurs fois : un jour, le monde serait réunifié.

Ce soir-là, devant l’écran lumineux, votre stupeur était profonde et votre joie était celle de la résurrection. La foi sans faille dans le Sauveur. Le mépris des dangers et de la mort. Ce même mépris qui vous faisait chanter, enfant, sous les bombardements nazis, à Pâques : « Ils ne peuvent pas nous tuer. »

J’étais étudiante en histoire, à Moscou, et je venais souvent me réfugier dans votre librairie. C’est là que nous nous sommes rencontrés. Je cherchais un livre sur Maxime Gorki que je ne trouvais pas. Et, bien sûr, en moins d’une minute, vous avez déniché l’ouvrage dans les travées poussiéreuses de la librairie.

Quelques instants plus tard, le grand Rostropovitch, que vous n’aimiez pas tellement, s’est installé avec son violoncelle devant la brèche ouverte et il a commencé à jouer une Chaconne de Bach en faisant résonner son instrument comme s’il était accompagné par un orchestre symphonique.

L’histoire ne se répète jamais : elle avance en musique, insolente et farceuse, et elle nous étonne toujours.

Quand je suis retournée à Delphica, quelques jours plus tard, on m’a dit que vous étiez en voyage, mais que vous alliez revenir.

Où étiez-vous, Roman ?

À Lausanne, enfermé dans votre tanière, devant l’iconostase de votre bureau ? À Genève ou à Belgrade où vous retourniez souvent depuis la mort du maréchal Tito ? À Milan, Bruxelles ou Montréal, dans ces Salons du Livre où vous aimiez monter la garde devant le stand de la Maison et rencontrer des inconnus ?

Toujours, quand quelqu’un demandait de vos nouvelles, on lui faisait la même réponse :

« Il va venir. »

Vous êtes toujours l’homme qui arrive.

28/11/2013

L'Ami barbare (3)

 349057970.33.jpegÀ la Maison, on ne publie pas que des best-sellers.

Notre spécialité, depuis toujours, c’est d’éditer des livres impubliables. Pas besoin d’aller les chercher à l’autre bout du monde : ils arrivent tout seuls, de la main à la main ou par courrier express. On dirait que les gens se sont donné le mot. Si un type, quelque part, écrit un livre au titre impossible, forcément invendable, c’est vers nous qu’il se tourne à tous les coups. Souvent, il ne prend même pas la peine de faire le tour des autres éditeurs.

Il se dit : « J’ai écrit un bouquin génial, mais trop pointu, qui n’intéressera personne. C’est donc à la Maison que je dois le donner. »

Ainsi, au fil des ans, nous avons enrichi notre catalogue avec des titres rares et d’autant plus précieux que personne ne les a achetés, à part quelques esprits pervers ou entichés d’ésotérisme (je ne compte pas la famille, parfois nombreuse, de l’auteur de la chose).

Aucun écho, nulle part, ni dans Le Provencal, ni dans Le Fanal de Rouen, ni même dans La Gazette d’Amphyon.

Et pas une seule commande dans les librairies.

Tu es très fier, pourtant, d’avoir publié en langue serbo-croate cette Histoire du chou (une psychanalyse) de Sébastien Rial dont les invendus occupent une moitié de la cave. De même pour le fameux Indicateur des horaires de trains et de tramwasy à Belgrade et ses environs d’Édouard Sam, un livre introuvable (et pour cause !) dans le monde slave.

Voici la liste de nos worst-sellers. Les fleurons de notre catalogue. Aucun ne s’est vendu à plus de dix exemplaires.

—     Les attelages lesbiens, une étude genre, de Justine Meyer.

—     Destin de la féra (une histoire au long cours) de Marc Bron.

—     L’âne dans les guerres balkaniques de Slatko Makic.

—     Tricoter avec des poils de chèvre de Léontine Prince.

—     Après l’orgie : vers une politique de l’épuisement de Michel Cyprès.

—     Ces prophètes qui regardent en arrière ou l’éloge du rétroviseur de Dominique Wohlschlag.

—     Sadisme et boulimie de Dominique Ducroc.

—     Comment chier dans les bois : une approche écologiquement responsable d’un art perdu de Gabrielle Lescure.

—     Ce passé qui ne passe pas (une histoire du vomi) de Jean-Luc Legore.

—     Éloge de la fondue (pour une solution suisse au conflit israélo-palestinien) de Hans Fehr.

—     Petite histoire de la quenelle de Francis Richard.

—     Littérature romande et dépression d’Adrien Pasquali.

—     Le Grand Livre des amours trans de Camille Double.

—     Les mots et les roses (pour une anatomie du nez) de Michel Foucal.

—     L’odeur de sainteté (ou la saga des papes constipés) de Bénédicte Duvanel.

26/11/2013

Soirée littéraire avec Antonin Moeri TULALU à LAUSANNE

 

Tulalu!?, une association pour la promotion de la littérature suisse romande


http://tulalu.wordpress.com  

     

079 791 92 43

 

 

La dernière rencontre Tulalu!? de l'année aura lieu le 2 décembre prochain.

Notre association accueillera l'auteur Antonin Moeri au restaurant Le Lausanne-Moudon, à Lausanne.

 

Au cours de cette soirée, nous découvrirons le dernier ouvrage de l'auteur "Encore chéri", publié chez Bernard Campiche. 

 

Nous entendrons également un extrait de sa nouvelle érotique "Amore", récemment publiée par les éditions Paulette dans le collectif "Le Dos de la cuiller" (ces ouvrages seront mis en vente après la soirée).

 

Si vous souhaitez assister au souper avec Antonin Moeri et le comité Tulalu!? à 18h30 au Lausanne-Moudon (souper payant), inscrivez-vous directement auprès de nous. 

 

La soirée commencera à 20h à l'étage, toujours au Lausanne-Moudon (entrée libre).

 

La rencontre sera ponctuée d'extraits de textes de notre invité. Ils seront interprétés par les artistes Laurence Morisot, Danielle Goren et Nicolas Bonstein.

 

En nous réjouissant de vous revoir à cette occasion, nous vous prions de recevoir, Madame, Monsieur, nos meilleures salutations.

 

Carole Dubuis,

présidente


31/10/2013

Toast à Pierre-Yves Lador, Prix des Écrivains vaudois 2013

par Jean-Michel Olivier

DownloadedFile.jpegSi, un jour, quelqu’un vient sonner à votre porte, un grand escogriffe barbu, un peu hirsute, en salopettes de jardinier, qui se prétend poète, par exemple, réfléchissez bien avant d’ouvrir ! Car il pourrait non seulement vous en cuire, mais surtout il se peut qu’il vous fasse découvrir des plaisirs dont vous ne soupçonniez pas même l’existence.

Certains écrivains tissent leur toile comme les araignées. C’est une question de mailles et de coutures, de pièces rapportées, de plis et de faux plis, d’ourlets. Le lecteur aime à se prendre dans leurs fils avant, parfois, de se faire dévorer tout cru — ou tout cuit.

D’autres écrivains construisent leur maison avec des mots. Elle est vaste comme une église ou secrète comme une chapelle. Parfois, elle ne comporte pas de fenêtre. Mais le plus souvent elle est percée d’une multitude de portes. On peut y pénétrer de plusieurs manières.

« À peine la porte poussée, je me trouvai dans une espèce de bulle mouvante, souple et ferme, translucide. Je m’avançai vers une ouverture qui donnait sur une nouvelle bulle disposant de trois ouvertures. DownloadedFile-1.jpegIl s’agissait d’une espèce d’architecture de mousse, chuchotant ou chuintant, crissant, se balançant doucement. »*

La maison de Pierre-Yves Lador est donc faite de mots, qui sont autant de portes ouvertes ou entrouvertes sur des multiples labyrinthes. Les mots s’ouvrent comme des portes, donc. Comme des fleurs aussi. De là vient la lumière. Le parfum des mots et des roses. Et ils ouvrent, à leur tour, ces mots, sur d’autres mots, qui s’ouvrent et guident le lecteur.

On n’est plus dans le texte tissé par un maître tisserand, mais dans une architexture sonore où tout n’est que seuils et embrasures, serrures et mots-clés — et caisses de résonance.

« Les portes n’ouvrent pas seulement un destin, mais des millions d’autres. Colomb ouvre la porte de la mondialisation, Sade la porte de la prison édénique et en tuant dieu, tue l’homme, Freud ouvre la porte de la peste, Jung la porte de la connaissance, Dali la porte cannibale, True Blood la porte animale… »

Ouvrir sa porte, mesdames, à l’inconnu qui vient frapper, à l’alien, à l’étranger, au poète un peu hirsute, mais beau parleur venu vendre ses livres, cela vous expose donc à toutes sortes de périls !

images.jpeg« Viens, la poésie je ne sais pas ce que c’est et tu ne fais pas tout ça pour vendre ta brochure à dix balles ! Est-ce que les autres t’en achètent ? Je dis que oui. Je remarquai alors que la porte comportait un verrou à cinq pênes et une barre de sécurité debout, inerte, dans l’encoignure et réalisai qu’elle ne les avait pas utilisés, se fiant à son petit verrou ordinaire. »

Les serrures, les verrous, les chambranles, les bobinettes comme les fermetures-éclair ne résistent pas longtemps au poète qui sait jongler avec les mots. Et bientôt les dernières digues sautent, si j’ose dire, les corps se mêlent dans un mélange sans confusion de salive et de sperme.

« Je humai, goûtai, regardai, auscultai. Nos doigts ne se démêlaient que pour s’enfiler, s’insinuer, s’enfoncer, glisser, limer, frotter, polir, pincer, griffer, s’accrocher, prendre, se faire aspirer avant d’être léchées comme des sucettes roses. Meilleurs ouvriers, nous passions sans cesse de l’animalité la plus faunesque à l’humanité la plus éclatée, entre fesses, orteils et oreilles, sauvages et empathiques. »

Au passage, relevons le glissement du langage cru animal aux mots cuits de l’humain. Toute la poétique de Pierre-Yves Lador se cache dans ce glissement progressif vers le plaisir promis et suggéré par les mots.

C’est encore une porte qui s’ouvre sur l’inconnu.

« L’érotisme est une voie entre les mondes, dit Éliane, la grande prêtresse de l’amour. Désirer, c’est ouvrir la porte. Après, il faut passer le seuil…

—     et revenir…

— Si l’on veut, mais ne pense pas à revenir quand tu veux partir. Tu n’es pas de ces obsessionnels qui doivent défaire leurs pas pour revenir par le même chemin, comme on défait un tricot, pour refaire le peloton matriciel, le retour, s’il y en a un, se fait toujours en avançant, par un chemin neuf, neuf pour toi, toujours plus loin même si tu crois retourner ou rester immobile. La rivière est sans retour. »

DownloadedFile-2.jpegOuvrir sa porte à l’inconnu, mesdames, c’est courir le risque d’être découvert (ou découverte).

D’être entraîné dans un labyrinthe de mots au cœur duquel, bien entendu, veille le Minotaure, la bête humaine, l’homme au désir animal. Mais c’est aussi, pour Pierre-Yves Lador, une chance unique d’accéder à la connaissance, au cœur secret des choses, à l’essence de l’homme qui se révèle par la chair et les mots.

Une crue de mots — parfois très crus — qui vous emportent dans leur sillage vers des tropiques où l’homme cuit sous le soleil, barbu un peu hirsute, un petit livre de poèmes à la main.

* Pierre-Yves Lador, Chambranles et embrasures, édition de l'Aire, 2013.

et La Guerre des Légumes, éditions Olivier Morattel, 2012.

24/10/2013

Pourquoi on ne lit plus Ramuz

par Jean-Michel Olivier

images.jpegUn excellent article sous la signature d'Isabelle Falconnier, dans L'Hebdo, salue à sa juste valeur l'achèvement du chantier du siècle : l'édition critique de l'œuvre complète de Charles Ferdinand Ramuz. Belle aventure que ce travail de plusieurs années, accompli par une équipe de chercheurs patentés sous la direction, entre autres, de Roger Francillon et Daniele Maggetti ! Travail admirable, par son érudition et sa patience, et indispensable à la fine compréhension de l'écrivain vaudois.

Cela donne, au final, plus de 30 volumes, publiés chez Slatkine*, sans compter les deux volumes publiés en 2005 dans la prestigieuse collection de Pléiade de Gallimard**.

Évidemment, ce chantier a un prix. Il est exorbitant : 4,7 millions de francs. Sans compter les subventions offertes aux éditeurs (importantes, elles aussi) pour publier ces Œuvres complètes. Quand on pense aux difficultés qu'ont les éditeurs romands à obtenir ici 1000 Frs, là 2000 Frs pour publier le premier roman d'un auteur inconnu, il y a là comme un fossé difficilement justifiable…

images-1.jpegLe coût de ce « chantier » est énorme, certes, mais il permet de mieux appréhender un auteur qui reste peu et mal lu. Pour cela, je me félicite, comme Isabelle Falconnier, de cette édition qui fera référence.

La question, pour moi, est ailleurs. Non dans les sommes exorbitantes consacrées à cette opération, mais plutôt dans la finalité de l'entreprise. À qui s'adressent ces œuvres complètes ? Non au simple lecteur, curieux de littérature romande et amateur de bons livres. Mais avant tout aux spécialistes, aux érudits, aux étudiants, aux professeurs d'Université.

Si le travail de CFR est présenté clairement, si les grandes lignes de son « programme poétique » sont tracées avec justesse, on peut tout de même déplorer les excès de jargon (« génétique », « sociologique », « sociolinguistique ») qui alourdissent les notes et les préfaces de touches pédantes, pour ne pas dire cuistres, et n'ajoutent rien à la compréhensions des textes de Ramuz.

Un exemple (mais il y en a des dizaines) : voici comment un critique — Vincent Verselle pour ne pas le nommer —  explique le goût qu'avait Ramuz de commencer ses paragraphes par la conjonction « et » :  « la récurrence de ce connecteur à l’entame d’unité propositionnelle marque fortement la subjectivité énonciative et son activité ».

« N’y a-t-il pas là un signe d’impolitesse et de cuistrerie à l’égard du public non initié ? » demande avec justesse Jean-Louis Kuffer.


N'y a-t-il pas le risque, ici et là, de perdre le lecteur, même inconditionnel du poète vaudois, ou même de le faire rire ?

Mais la question principale n'est pas là, je l'ai dit. Cette édition est remarquable par bien des aspects. Elle contentera les étudiants en Lettres et les professeurs d'Université. images-4.jpegEt elle fera plaisir aux attachés d'ambassades qui exposent les Pléiades dans leurs plus belles vitrines (d'autant plus que les jours de cette collection prestigieuse, à entendre Antoine Gallimard, sont comptés : dans 10 ans, il n'y aura plus de Pléiades en version papier, mais uniquement en édition numérique).

Le grand Ramuz gagne-t-il des lecteurs avec cette entreprise savante et coûteuse ? On peut légitimement en douter.

La grande question est là, toujours la même, depuis un siècle : pourquoi ne lit-on pas Ramuz ? Et d'autant moins depuis sa mort ?

Isabelle Falconnier, en interrogeant quelques écrivains romands, fournit une amorce de réponse. DownloadedFile-1.jpegJanine Massard, une grande lectrice, déplore la misogynie de l'auteur. Stéphane Bovon, quant à lui, trouve les dialogues de CFR artificiels, ses romans mal construits, sa thématique éculée. Sans parler de la langue, travaillée au point d'en paraître indigeste…

Je suis un grand admirateur de Ramuz. Je ne l'ai pas toujours été. En tant que collégien, je déplorais sa lourdeur, sa vision arriérée de la femme et des rapports amoureux, son côté « Livret de famille vaudois ». J'ai appris à l'aimer. DownloadedFile.jpegEn lisant La Beauté sur la terre, par exemple, roman très moderne par ses thèmes. En découvrant ses essais, remarquables, comme Taille de l'homme ou encore Raison d'être. Et sa fameuse et extraordinaire Lettre à Bernard Grasset. Et aujourd'hui je le place parmi les grands écrivains du siècle passé. Presque aussi haut que Céline (qu'il a influencé), Camus, Cohen ou Duras.

N'aurait-il pas mieux valu commencer par cette question : pourquoi ne lit-on plus Ramuz aujourd'hui ? Et essayer de le faire plus lire et mieux connaître ? Est-ce qu'une bonne édition de poche (par exemple) n'aurait pas été la meilleure réponse à cette question qui se pose aujourd'hui et se posera encore plus demain ?

Car notre Charles Ferdinand mérite avant tout d'être lu, sinon par tout le monde, du moins par le plus de monde possible. Il n'est pas réservé à une élite de lecteurs érudits. Ce n'est pas un auteur pour happy few. Il ne le voulait pas et il ne doit pas l'être. Son œuvre, parfois difficile d'accès, s'adresse à l'homme universel — et non aux castes, aux sectes, aux clubs de lecture paroissiale.

* Charles Ferdinand Ramuz, Œuvres complètes, éditions Slatkine.

** Charles Ferdinand Ramuz, Œuvres complètes, 2 volumes, collection de la Pléiade, Gallimard, 2005.

19/09/2013

La littérature romande, et après…

par Jean-Michel Olivier

Depuis un siècle, la littérature romande roupillait. Romans abscons. Rêveries de gardiens de chèvre. Confessions de femmes mûres amoureuses de leur psy. Introspections vaseuses, vaguement inspirées de Paris. Dernières nouvelles de ma dépression (ou comment j’ai raté mon suicide)…

Bref, tout ce que l’Université, un jour de pluie, avait estampillé « littérature romande » et qui a fait bâiller plus d’un lecteur.

images-2.jpegHeureusement, ces temps mornes ont vécu. Depuis L’Amour nègre et le succès d’un certain Joël Dicker, les vannes se sont ouvertes. Et, miracle, on s’aperçoit qu’il existe une littérature vivante dans notre pays. Le terreau n’a jamais été aussi riche. Beaucoup de jeunes pousses. Et de grande qualité.

N’en déplaise aux cuistres, on n’avait jamais vu ça auparavant.

Chaque rentrée littéraire réserve des surprises. Des bonnes et des mauvaises. Je passerai sur ces dernières, qui sont nombreuses. Mais il y a aussi les bonnes, et les très bonnes même. Je pourrais citer dix noms d’écrivains qui n’ont pas la quarantaine, tous surprenants, tous prometteurs : Antonio Albanese, Anne-Frédérique Rochat, Damien Murith, Isabelle Æschlimann, Max Lobe, Aude Seigne, Laure Chappuis, Fred Valet, Marina Salzmann…

Mais cette rentrée, à mon avis, est marquée par deux livres qui feront date. D’abord, c’est le premier roman d’un auteur né à Nyon, images-1.jpegAntoine Jaquier (photo de droite), qui raconte la descente aux enfers d’un jeune homme, Jacques, pris dans les rets des paradis artificiels. S’il est terrible, impitoyable même par la précision de ses scènes, Ils sont tous morts* brille aussi par son style, musical, épuré, travaillé comme une symphonie en plusieurs mouvements. Une indéniable réussite.

Ensuite, bien sûr, il y a Mouron, Quentin de son prénom, l’agaçant surdoué de nos Lettres. Il nous avait bluffés avec son premier livre, Au point d’effusion des égouts, un peu déçu avec le second, qui se passait au Canada. images.jpegAvec La Combustion humaine**, il rue dans les brancards. C’est brillant, drôle, bien enlevé. Le jeune auteur canado-suisse (23 ans !) brosse le portrait d’un éditeur de chez nous, Jacques Vaillant-Morel, subtil mélange de plusieurs personnages bien connus. Cet éditeur, fasciné par la Grande Littérature (Proust), est déçu par l’époque morne et frivole que nous vivons et il peine à cacher le mépris qu’il porte à ses auteurs. Bien sûr, il souffre de n’être pas reconnu à sa juste valeur. On ne sait d’où il vient, ni où il va. On se demande même pourquoi il persiste à éditer des livres. Mais à travers ce personnage désabusé, Mouron dresse un état des lieux sans concession du monde littéraire romand. Ses coquetèles. Ses dames de paroisse affectées. Ses responsables de la culture ignares et fanfarons. C’est très drôle, caustique, bien observé, même si le tout, peut-être, ne fait pas un roman, mais une longue nouvelle. En tout cas, cela vaut le détour.

La littérature romande — si choyée par les dames patronnesses — est morte. Une autre a vu le jour. Elle est vivante et colorée, drôle, tragique, originale et imaginative.

Personne ne s’en plaindra.

* Antoine Jaquier, Ils sont tous morts, roman, L’Âge d’Homme, 2013.

** Quentin Mouron, La Combustion humaine, roman, Olivier Morattel éditeur, 2013.

12/09/2013

Les bonnes surprises de la rentrée

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par Jean-Michel Olivier

La rentrée littéraire romande réserve bien des surprises. Des bonnes et des mauvaises. Parmi les bonnes surprises, le premier livre d'Antoine Jaquier (né à Nyon en 1970). Malgré les apparences, Ils sont tous morts*, titre de ce premier opus, n'est pas le livre d'un débutant. On sent que son auteur a longtemps remis l'ouvrage sur le métier, qu'il a laissé le texte se décanter et qu'il l'a beaucoup remanié. C'est tout à son honneur. Car ce premier roman, qui plonge jusqu'aux tréfonds du noir, est une réussite non seulement par ses thèmes, mais aussi par sa forme.

Il s'agit d'une descente aux enfers, celle de Jacques, ou encore Jack, adolescent d'un village vaudois qui pourrait se trouver sur les hauts de Lausanne. Dès les premières pages, Jacques entame une dérive qui commence par de l'argent dérobé à sa mère, le braquage d'une banque, puis une fuite vers les paradis perdus (et jamais retrouvés) de la lointaine Thaïlande. On sait peu de choses sur Jacques, sinon qu'il vit avec une mère bonne comme le pain, mais dépassée par les événements, et un frère déjà tombé dans la drogue et malade du Sida. On n'en saura pas plus sur l'environnement familial du héros — et, dans un sens, c'est bien dommage, car jamais ne s'éclaire la question du comment et du pourquoi il va en arriver là. Le lecteur aussi se pose ces questions, qui ne seront hélas pas abordées…

Décrivant avec une précision chirurgicale les rituels du fix, du speed-ball ou du joint qui tourne dans les soirées (on sait qu'il a connu ce monde de près), Jaquier nous entraîne dans la marge, parmi ceux qui ne comptent pas, ne travaillent pas, ne votent pas non plus. Les exclus (souvent volontaires) de la belle société vaudoise. Et cette marge est fascinante tant elle semble aspirée par la mort. No future. No hope. L'amitié qui se noue entre potes, compagnons de défonce, est aussi illusoire que l'amour qui semble naître, quelquefois, entre une fille et un gars, et qui, en fin de compte, n'est qu'une réaction chimique. Dans le registre de la noirceur, Jaquier va au bout de l'enfer — un enfer qui ne fait pas envie : maladie, déglingue, crises de paranoïa, et finalement, comme il l'écrit, une « anesthésie générale, de la tête au cœur. L'âme flotte, se dissipe, puis se rend. »

Ils sont tous morts est le récit d'une reddition : à part Manu, sauvé miraculeusement par un gourou bouddhiste, ancien légionnaire français, et la belle Chloé (dont on aimerait en savoir davantage) qui se projette dans l'aide humanitaire, tous les protagonistes du roman sont condamnés. D'avance, pourrait-on dire. Car le livre de Jaquier, par son art du détail et sa dureté, est sans doute le meilleur antidote aux paradis artificiels.

Pour chaque livre, un écrivain se doit d'inventer un style, une langue, un rythme. Dans ce premier roman longuement mûri, Antoine Jaquier a trouvé le style qui convenait à cette descente aux enfers : utilisation très efficace de l'argot, phrases scandées, souvent à la manière des alexandrins, qui donnent une impulsion foudroyante au récit, roman qui emprunte au polar ses codes et ses coups de théâtre, souvent très gore.

En un mot, une grande réussite.

* Antoine Jaquier, Ils sont tous morts, roman, L'Âge d'Homme, 2013.

05/09/2013

Retour d'Égypte

DownloadedFile.jpegMarlène Belilos n'est pas une inconnue. Née à Alexandrie en 1942, elle est obligée de fuir l'Égypte à l'arrivée de Nasser. Puis c'est l'Italie, la France, la Suisse où Marlène, en tant que journaliste, travaille pour les journaux et la télévision romande, dont elle est exclue, à l'époque de Lôzanne bouge, avec quelques autres (dont Nathalie Nath et Michel Boujut). L'affaire, à l'époque, fait grand bruit. Et la TSR, où règne une chasse aux sorcières, n'en sort pas grandie ! Un peu d'enseignement, ensuite. Puis direction Paris, où elle produit des émissions sur TV5 Monde et France-Culture. Et devient, last but not least, psychanalyste…
Elle nous donne aujourd'hui un petit livre épatant*, qu'on lit avec délectation. Il raconte l'exil forcé du roi Farouk, 32 ans, qui a porté tous les espoirs de liberté du peuple égyptien. Nous sommes le 26 juillet 1952. Farouk embarque sur son yacht, « le Bien Protégé », pour quitter à jamais son pays. Marlène Belilos, 10 ans à l'époque, reconstitue avec douceur et nostalgie cette journée historique : la ville d'Alexandrie où vivait sa famille, le mélange harmonieux des langues et des cultures, les parfums des échoppes d'épices, le marchand d'eau de rose. « L'air sent le sel et il ne pleut jamais… »

Peu à peu, les choses vont changer. Les étrangers (expats, juifs sépharades, Anglais, Français) ne sont plus bienvenus. Le pays croule sous les dettes et Nasser, bientôt, va nationaliser le Canal de Suez. images.jpegPour la famille Belilos, riche famille juive venue d'Alep, en Syrie, l'heure de l'exil a sonné. « Mon père aussi avait perdu, tout comme Farouk, sinon son royaume, en tout cas son palais. » C'est alors le départ forcé. Pour les plus pauvres, israël. Pour les plus fortuné, l'Europe imaginaire. L'Italie, la France, la Suisse, selon le grand loto des passeports.

À travers une série de souvenirs, qui sont autant de photographies, tantôt nettes et tantôt un peu floues, Marlène Belilos reconstitue une patrie perdue : l'Égypte de son enfance. La langue est belle et émouvante. Elle trouve les mots justes pour dire la brisure, l'exil, la séparation. C'est la langue du cœur.

Ce livre lumineux se termine sur l'évocation du plus grand héritage égyptien : l'écriture, qui ressuscite l'enfance, et permet de transmettre l'émotion, les souvenirs, les connaissances. En un mot, ce qu'on a perdu.

* Marlène Belilos, Le Yacht du roi Farouk, éditions Michel de Maule, 2013.

07/08/2013

À bicyclette avec Mousse Boulanger

 Qu’est-ce qu’un écrivain ? Une voix, un style. Une présence. Mais aussi : un engagement,  une vision singulière du monde. Une mémoire. Sans oublier, bien sûr, la fantaisie et un goût irrépressible pour la liberté.

images.jpegToutes ces qualités, on les retrouve, brillantes comme un diamant, chez Mousse Boulanger. Faut-il encore présenter cette femme au destin extraordinaire, née à Boncourt en 1926, dans une famille nombreuse, et qui fut, tour à tour, journaliste, productrice à la radio, comédienne, écrivaine et poète ?

Une voix, disais-je, une présence immédiate. La vibration de l’émotion poétique.

À l’époque où elle travaillait à la radio romande, Mousse Boulanger a interrogé des dizaines d’écrivains, suisses et français, sur leur relation à la langue, leur credo, leur engagement. À ce travail journalistique s’est ajoutée, depuis toujours, la passion de la poésie. Cette passion qu’elle a vécue et partagée avec son mari, Pierre Boulanger, journaliste et poète, lui aussi, et qu’elle a diffusée, des années durant, dans des récitals poétiques qui faisaient vibrer les villes et les villages.

Une voix, un regard malicieux, une présence.

Mousse Boulanger, qui fut l’amie de Gustave Roud et de Vio Martin, s’est beaucoup dévouée pour les autres. Elle a pourtant trouvé le temps d’écrire une trentaine de livres : essais, romans, nouvelles, poèmes. C’est dire si sa voix est riche et porte loin ! Cette œuvre, encore trop méconnue, est l’une des plus vivantes de Suisse romande. Il faut relire l’Écuelle des souvenirs, splendides poèmes de la mémoire, et son dernier polar, Du Sang à l’aube, modèle du genre policier.

boulangerrien270.jpgCe mois-ci, Mousse Boulanger publie Les Frontalières*, un livre magnifique qui est à la lisière du récit et du poème. La lisière, les limites, la frontière : c’est  la vie de la narratrice, petite fille toujours en vadrouille, qui passe gaillardement de Suisse en France, et vice versa, dans les années qui précèdent la Seconde guerre mondiale. L’herbe est toujours plus verte, bien sûr, de l’autre côté. Elle franchit la frontière à bicyclette, sans se préoccuper des gros nuages noirs qui envahissent le ciel. À travers ses souvenirs d’enfance, Mousse Boulanger ravive la mémoire d’une époque, d’un village, d’une famille. Elle brosse le portrait émouvant d’une mère éprise de liberté qui ne comprend pas toujours ses enfants.

« Allez, courage, dans dix minutes, on est à la maison ! »

La seule maison qui compte, pour la fillette de douze ans qui a la bougeotte, c’est l’amour, la liberté, la poésie…

Il faut lire ce récit haletant, écrit dans une langue vive, rapide, qui sait aller à l’essentiel. Il nous incite à franchir les frontières, plus ou moins imaginaires, qui limitent nos vies. Les interdits stupides. Les conventions. Nous sommes tous des frontaliers, déchirés entre deux pays. La patrie de nos pères et le royaume allègre et tendre de nos mères.

* Mousse Boulanger, Les Frontalières, L’Âge d’Homme, 2013.

06/06/2013

Mue d'amour

images.jpegVoici un petit livre vif et drôle, bien écrit, qu'on savoure avec bonheur et gourmandise. Ça s'appelle Mue*. C'est le second roman de Mélanie Richoz, ergothérapeute et écrivaine fribourgeoise, qui a déjà publié Tourterelle, aux mêmes éditions, l'an dernier.

Un livre bref, oui, mais pas si court que cela. Il tourne autour de la rencontre improbable d'un éditeur blasé et coureur de jupons et d'une jeune femme jouant les réceptionnistes, qui passe son temps à lire au guichet d'un hôtel. Très vite (Mélanie Richoz aime l'action), ces deux lecteurs vont se croiser, s'aimer, écrire ensemble une belle histoire de corps et d'âme qui, à défaut d'être éternelle, sera intense et marquera les amants dans leur chair…

« Je tombe sans cesse amoureuse. Où que j'aille. De n'importe qui. je suis une sorte d'arc réflexe de l'émotion, l'émulsion du sentiment. Une ventouse à aimer. Et je fais l'amour de suite. Sans patience, sans retenue, sans limite. »Unknown-1.jpeg

Ce que recherche les protagonistes de cette histoire banale et forte, c'est l'éblouissement : la fulgurance d'un corps à corps qui les exalte et les sauve d'eux-mêmes. Tous deux, d'une certaine manière, vivent leurs rêves de lecture. Ils brûlent d'impatience de lire le même livre, qui est le livre du désir. Les mots du corps. Les tremblements. Les vertiges. Les cris d'angoisse et de plaisir. Ils se retrouvent et se découvrent dans cette grammaire des corps toujours à inventer.

C'est la grande réussite du roman de Mélanie Richoz : dire la mue de l'amour. Ce qu'il bouleverse en nous, chahute, fait crépiter, survolte et pétrifie, dépouille et ressuscite. On le voit : les mots ne manquent pas pour figurer l'extase, quelquefois silencieuse, des amants qui se retrouvent en douce dans la chambre numéro huit de l'hôtel de la Cigogne ! 

Il faut lire ce petit livre incandescent : il brûle encore longtemps après qu'on en a refermé les pages.

* Mélanie Richoz, Mue, roman, éditions Slatkine, 2013.

16/05/2013

La douce folie de Ted Foster

Souvent, dans la littérature romande, on respire mal. L’air y est rare. Quelquefois on étouffe. Il y a des barreaux aux fenêtres. Des murs partout. La porte est verrouillée de l’intérieur. Et même, parfois, une corde est préparée au salon pour se pendre. Le monde entier se limite à une chambre. Pourquoi écrire ? Comment sortir de sa prison ?

DownloadedFile.jpegDans son dernier livre, Jon Ferguson, peintre, écrivain et coach de basket (il a entraîné à peu près tous les clubs de Suisse romande) prend le problème à rebrousse-poil. Et si la vraie libération, justement, passait par la prison ? Et si, pour devenir enfin celui qu’on pressent être, il fallait lâcher prise, comme on dit, se réfugier dans le silence et se faire interner ?

C’est l’étrange expérience que Ferguson raconte dans La dépression de Foster*, un roman bref et incisif, qui se passe en Californie, où l’auteur est né en 1949. Un matin, Foster aperçoit sur la route un serpent mort, écrasé par une voiture. Deux jours plus tard, le serpent a disparu, mangé par un autre animal ou lavé par la pluie. Cet événement banal va déclencher chez Foster une crise profonde, aussi brutale qu’inattendue. Il s’enferme dans le silence. Il fait le vide en lui. Peu à peu, il se déconnecte du monde des vivants.

Dans l’asile où on l’interne, il mène pendant 18 mois une vie de Chartreux, refusant d’adresser la parole à quiconque. Il n’est pas malheureux. DownloadedFile-1.jpegAu contraire, médecins et infirmières sont aux petits soins. Il mange à heure régulière. Il fait de longues promenades dans le parc. Il reçoit de temps à autre la visite de sa première épouse. Sa seconde femme, Glenda, vient également le visiter, avec sa petite fille, Gloria. Elles se doutent de quelque chose. Mais quoi ? Foster est-il vraiment fou ou joue-t-il la comédie de la folie ? Et pourquoi garde-t-il le silence ?

DownloadedFile-2.jpegOn reconnaît, ici, les interrogations du philosophe. Car Ferguson, en grand sportif, est féru de philosophie — Nietzsche en particulier, auquel il a consacré un petit livre**. Et le serpent qui provoque la crise de Foster ressemble au cheval maltraité qui plongea Nietzsche dans la démence, un certain jour de janvier 1889, à Turin. À partir de ce jour, le philosophe allemand ne prononça plus un mot, se contentant de jouer et chanter de la musique.

Un psychologue, humain, plus qu’humain, va débrouiller les fils de sa folie et sortir Foster de son mutisme. Reprenant la parole, Foster devient « normal ». Il peut réintégrer le monde des humains, même si, au fond de lui, il est cassé. Il renoue avec sa famille (qui marche très bien sans lui). Il retrouve Maria, l’infirmière mexicaine qui venait le retrouver dans sa chambre, la nuit, pour lui prodiguer des gâteries. Il devient cuisinier dans un fast-food.

Que de questions, dans ce petit roman provocant et léger, sur la folie, la destinée humaine, le mariage, la dépression, le bonheur sur la terre !

« Nous naissons tous fous ; quelques-uns le demeurent », écrivait Beckett. C’est le destin de Ted Foster, qui a traversé le silence, pour devenir lui-même.

 

* Jon Ferguson, La Dépression de Foster, roman, Olivier Morattel éditeur, 2013.

** Jon Ferguson, Nietzsche au petit-déjeuner, L’Âge d’Homme, 1996.

09/05/2013

encore chéri!

 

"Encore chéri !" d'Antonin Moeri

 

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Douze. C'est un nombre symbolique.

 

Celui des tribus d'Israël, des apôtres de Jésus, des mois de l'année, des signes du zodiaque...

 

Douze, c'est le nombre de nouvelles du dernier recueil d'Antonin Moeri. Ce ne peut être un hasard...

 

Deux d'entre elles ont paru dans le numéro de décembre 2011 de la revue littéraire en ligne Coaltar. Les autres sont inédites.

 

Dans ces nouvelles, l'auteur ménage ses effets et ne ménage pas le lecteur. Je ne crois pas que cela sera pour lui déplaire quand il s'y plongera...

 

Un jeune garçon, réservé, timide, écrit des lettres énamourées à la plus belle fille de sa classe, dont le père est plus riche que le sien:

 

"Ce sont des dizaines de lettres qui furent écrites dans ce style qu'adoptent les amants ou les fous."

 

Une jeune femme est toute fière d'avoir ramené chez elle un beau mec. Quelque temps après, elle décide de se conduire avec lui comme une vraie salope sans trop savoir pourquoi:

 

"J'avais besoin de ça pour me sentir exister."

 

Un homme agonise sur un trottoir. Des passants s'adressent à lui sans qu'il ne comprenne ce qu'ils lui disent. Dans ses derniers moments, une langue continue d'aller et venir sur sa joue, un dernier instant bonheur:

 

"J'ai tout de même senti sur ma joue cette langue de chien, chaude, humide et délicieuse."

 

Un misanthrope habite une belle maison, qui intrigue le narrateur. Du coup il airmerait bien en savoir plus sur son propriétaire, qui lui répond d'une voix cinglante:

 

"Je veux bien parler de la baraque, mais le reste, motus, compris."

 

Un forcené, détenteur de trois flingues, refuse qu'on saisisse la vieille maison familiale et descend tout ce qui bouge et qui voudrait le contraindre à se rendre:

 

"Je ne céderai pas. C'est ma maison. La seule chose à laquelle je tienne. Je sauverai ton honneur, papa."

 

Le compagnon d'Odile en a marre d'elle. Elle s'achète de belles fringues et rentre de plus en plus tard de son travail, où elle doit sans doute draguer son chef. Dans un parc il rencontre un repris de justice fauché comme les blés. Il refuse pourtant net la proposition que le compagnon d'Odile lui fait:

 

"Je veux pas finir ma vie à l'ombre. Je veux tout faire pour mener une vie normale. Faut être complètement sonné pour envisager un pareil truc."

 

Un taulard se livre à un quidam qui voudrait écrire sur son cas. Il raconte comment son oeil a été attiré par une joggeuse en training rose, qu'il ne savait pas comment aborder. Il voulait seulement lui parler, mais cela ne s'est pas passé comme il voulait:

 

"Quelqu'un l'avait étranglée. Son oeil vert, je dis son oeil vert parce que l'autre était fermé, son oeil vert, injecté de sang, me fixait, comme si la dame avait voulu m'accuser."

 

Il devait comparaître au tribunal, non pas comme prévenu, mais comme juré. Finalement il n'avait pas été retenu, mais, ayant pris un congé pour ça, il était resté pour assister à l'audience au cours de laquelle le prévenu devait être jugé pour vol, par contumace:

 

"J'ai alors vu une petite femme d'un certain âge, assise sur une chaise, les épaules agitées par des spasmes, la tête penchée, on aurait dit qu'elle souffrait d'un torticolis aggravé par les frasques de son fils qu'elle avait imaginé d'une irréprochable honnêteté."

 

Sacha, étudiant en droit, converse avec Lou, étudiante en philo. Il lui raconte Paris tel qu'il la voit par les yeux d'une mystérieuse femme, Lara Krieg:

 

"Pourquoi m'avoir parlé de cette Lara je-ne-sais-plus-comment?

- Parce que tu ne connaissais pas Paris. J'ai très envie de visiter cette ville avec toi."

 

Il sèche l'école. Son père lui a offert une belle montre, de haute précision, pour son anniversaire. Cette montre l'obsède:

 

"Ce n'est pas un tic-tac qu'elle fait sur la table, c'est une sorte de tsig-tsig très doux. On dirait qu'elle me regarde. Elle est couchée sur le flanc."

 

Des hommes ont le fantasme de la masseuse nue sous sa blouse. Lui c'est le fantasme du brigadier masseur, en rangers et veste déboutonnée:

 

"J'ai presque peur quand il se penche au-dessus de ma tête, que son torse peu poilu effleure mon front et qu'il tire brusquement ma cage thoracique vers lui."

 

Léonore a fière allure "avec ses longs cheveux blonds, ses yeux bridés et ses bottes camarguaises". Elle est "flanquée d'un animal monstrueux". Elle sera sa première fois, et une fois mémorable:

 

"Tu sais, ce que j'aime faire, c'est former les jeunots, les initier, leur apprendre les joies, les vraies joies! Je trouve ça extra."

 

Il la revoit de nombreuses années plus tard...

 

Un jeune garçon peut aussi être sentimental, comme une fille. Une femme se comporter comme un mec. La mort être merveilleuse. Un homme riche garder jalousement un jardin secret. Un repris de justice vouloir se ranger. Un taulard, peut-être fou, ne plus savoir ce qu'il a fait réellement. Un homme devenir forcené quand on touche à son passé. Un homme présent à une audience ne garder que l'image de la mère du prévenu. Un homme ne savoir dire les choses que très indirectement à la femme qu'il désire. Un écolier tranquille en apparence être très destructeur dans la réalité. Un homme fantasmer très fort grâce à un autre. Une jeune femme experte dans les plaisirs d'adultes retomber en enfance quand elle subit des ans l'irréparable outrage.

 

Toutes les histoires qu'Antonin Moeri raconte sont, certes, des histoires caractéristiques de notre époque, mais elles réservent bien des surprises comme dans la vraie vie. L'imprévisible est éternel...

 

Des dialogues permettent de respirer un peu après de longs paragraphes, dont les phrases sont suffisamment courtes toutefois pour ne pas essoufler le lecteur et, au contraire, le tenir en haleine.

 

Une fois refermé le livre, nous pouvons nous dire que la forme de la nouvelle en accentue le caractère dense. Ce qui ne peut pas nous laisser indemne, mais nous offrir matière à réflexions sur l'humaine condition et à interrogations sur le pourquoi de certaines de nos actions.  

 

Francis Richard

 

Encore chéri! et autre nouvelles, Antonin Moeri, 160 pages, Bernard Campiche Editeur

 

 

03/05/2013

Hommage à Yvette Z'Graggen

couv_zgraggen.jpgCe soir, sur le stand des Editions de l'Aire, au Salon du Livre, à 18 heures, présentation de Souvenirs d'Elle, un recueil de témoignages et d'hommages à Yvette Z'Graggen, cette grande écrivaine qui nous a quittés en avril 2012. Ce livre rassemble des textes d'Annik Mahaim, Pierre Béguin, Janine Massard, Véronique Wild, Françoise Fornerod et votre serviteur.

Voici ma contribution à cet hommage collectif.

L’un de mes grands regrets, c’est d’avoir peu connu Yvette Z’Graggen (née en 1920, de père suisse-allemand et de mère hongroise, et décédée ce printemps). Bien sûr, nous nous sommes rencontrés plusieurs fois. Je l’ai invitée à venir parler de ses livres devant mes élèves du collège. Je l’ai croisée, ici et là, lors d’une rencontre d’écrivains. Je garde d’elle le souvenir d’une femme constamment à l’écoute, sur le qui-vive, si j’ose dire, élégante, à l’œil brillant de curiosité et de malice. Mais je n’ai pas le sentiment de l’avoir véritablement connue.

Heureusement, il y a ses livres !

Nombreux, divers, originaux. Une œuvre militante, mais jamais limitée, qui vivifie la mémoire des femmes.

Car toute l’œuvre d’Yvette Z’Graggen, qui a trouvé un grand écho en Suisse romande, est un questionnement minutieux du passé. Et en particulier de l’histoire des femmes, si souvent méconnue ou refoulée.

Passé commun dans Un Temps de colère et d’amour (1980) ou Changer l’oubli (1989), quand l’écrivaine genevoise se penche sur le silence des sombres années de guerre. Mémoire individuelle, aussi, quand Yvette cherche à revisiter, pour mieux en comprendre les secrets, le passé de sa propre famille.

    C’est bien de cela qu’il s’agit dans Mémoire d’elles*, paru en 1999. Dans ce récit, tout commence par deux lettres exhumées du silence, et datées de 1915 et 1916, dans lesquelles Jeanne, la grand-mère maternelle, écrit à sa fille Lisi (la propre mère d’Yvette Z’Graggen). images-1.jpegDes lettres exaltées, bouleversantes, pathétiques, qui disent à la fois le malaise de vivre et la souffrance d’aimer. Lisant et relisant ces lettres, les seules sauvées d’une correspondance perdue, Yvette Z’Graggen va se glisser peu à peu dans le corps de Jeanne pour comprendre son tourment : la maladie inexorable (et encore sans nom) qui l’éloigne des siens et la rend étrangère à elle-même.

    Bien vite, le drame se dessine : c’est celui d’une fille « née trop tôt dans une société rigide, corsetée de conventions et d’interdits ».

Son destin est tracé : il ressemble au destin de toutes les femmes de cette époque : le mariage avec un homme ayant une bonne situation, les enfants à élever, les tâches ménagères. Mais Jeanne rêve d’autre chose : du grand amour d’abord, « un don total, un partage sans réserve », de voyages, de liberté. Le plus étrange sans doute (mais il n’y a jamais de hasard), c’est qu’elle rencontre cet amour dans la personne d’un dentiste viennois, jeune et séduisant, qu’elle va aimer jusqu’à la déchirure.

    Élevée dans la peur, entre un père irascible et une mère effacée, Jeanne va bientôt donner naissance à une petite fille, Lisi, qui bouleverse son existence. Une nouvelle terreur l’habite. Elle peuple ses nuits de cauchemars. Elle l’empêche de s’occuper, comme elle le désirerait, de son enfant. Comme elle s’éloigne de cette petite fille qu’elle chérit, elle s’enferme lentement dans le silence, devient méconnaissable, est internée à plusieurs reprises.

C’est cette folie à jamais mystérieuse dont Yvette Z’Graggen essaie de démêler les fils, en renouant, comme elle le dit, avec sa mère et sa grand-mère.

Autrement dit : une part mystérieuse d’elle-même.

On retrouve ces thèmes (le secret, la douleur, l’aspiration et le combat pour la liberté) dans tous les livres d’Yvette Z’Graggen. Au fil des ans, l’écrivaine genevoise a bâti une œuvre riche et solide, qui ne cesse d’interroger ses racines invisibles, et l’Histoire.

    images-3.jpegIl n’y a pas si longtemps, au tournant du siècle,Yvette Z'Graggen nous livre son journal de bord de l'an 2000. Il porte un beau titre, emprunté à un poème d'Eluard : La Nuit ne sera jamais complète**. C'est l'occasion, pour elle, de réfléchir non seulement sur le temps qui passe, les événements politiques (les élections yougoslaves, les tueries en Palestine, les catastrophes écologiques), mais aussi sur sa propre vie, — une vie constamment à l'épreuve de l'Histoire.

C'est ainsi qu'Yvette Z'Graggen revient sur les fameuses années silencieuses de la drôle de guerre : cette Suisse qui accueille d’un côté, souvent généreusement, ceux qu'elle rejette de l'autre sans pitié. Chaque événement de l'an 2000, minime ou gigantesque, résonne toujours intérieurement : c'est l'occasion pour Yvette Z'Graggen de s'interroger sur son œuvre, les rencontres fugitives de sa vie, les rapports familiaux, en particulier avec sa fille et son petit-fils, les ennuis de santé qui la privent peu à peu de cette liberté de mouvement à laquelle elle tient tant. Mais si le corps s'engourdit lentement, la liberté de pensée et d'écriture est toujours souveraine.

Son dernier livre, Juste avant la pluie***, paru l’année dernière, reprend sur le mode ludique ce jeu entre réalité et fiction, mémoire et imagination. images-2.jpegOn peut le lire, également, comme une manière de testament littéraire.

De construction singulière, le livre se compose de deux parties. Dans la première, l'auteur imagine une ultime « autobiographie du possible ». Comme elle le fait ailleurs, elle met en scène, en 1938,  une jeune fille de dix-huit ans (c’est l’âge d’Yvette cette année-là), juste avant la tourmente nazie. Cette jeune femme, éprise de liberté, va braver les interdits de la morale bourgeoise avec la même détermination intrépide que les nombreuses « sœurs de papier » qui l'ont précédée. Ces « sœurs de papier », qui peuplent toute son œuvre, Yvette Z’Graggen les convoque dans la seconde partie du livre pour les soumettre à un questionnement impitoyable.

DownloadedFile.jpegYvette nous offre ainsi, au travers de ses héroïnes, cinquante ans de réflexion sur la condition féminine en milieu bourgeois, ses heurs et ses malheurs au fil du temps, et « une conclusion originale, comme l’écrit justement Pierre Béguin (photo de gauche), à une œuvre qui ne l'est pas moins. »

J’ai peu connu Yvette Z’Graggen, et je le regrette. Mais elle laisse derrière elle une œuvre riche et singulière, composée de récits, d’essais et de romans, une œuvre qui n’a pas fini de nous interpeller, et qui nous accompagnera longtemps.

 

  * Yvette Z’Graggen, Mémoire d’elles, l’Aire, 1999.

** Yvette Z’Graggen, La Nuit ne sera jamais complète, L'Aire, 2001.

*** Yvette Z’Graggen, Juste avant la pluie, récit, L’Aire, 2011.

25/04/2013

Les fantômes de Chessex

307310942.jpgLes écrivains, même oubliés ou disparus, se rappellent souvent à notre souvenir. C'est qu'ils ne meurent jamais complètement. Malgré la haine ou le désintérêt qu'ils ont suscité de leur vivant. Leurs livres, comme autant de fantômes, viennent réveiller les lecteurs blasés ou endormis que nous sommes. C'est le cas, ces jours-ci, de Jacques Chessex, dont le dernier roman (mais est-ce vraiment le dernier ?), Hosanna*, paraît trois ans et demi après sa mort théâtrale.

Dans ce texte bref et intense, le grand écrivain vaudois joue une partition connue : celle du protestant contrit se prosternant bien bas devant son Seigneur, à la fois fascinant et injuste, aimant et sanguinaire. Au point que son amie Blandine lui lance un jour : « Tu as bientôt fini de faire le pasteur ? » Quand donc un écrivain est-il sincère ? Et quand cesse-t-il de jouer ? Le sait-il lui-même ? Chessex n'élude pas la question, reconnaissant sa duplicité essentielle. Et il le fait ici avec humour, n'hésitant pas à dénoncer cette pose qu'il prend souvent une plume à la main, et que tant de photographes ont immortalisée.

Hosanna parle donc de mort et de salut, de faute et de rédemption, comme presque tous les livres de Chessex. Tout commence par la mort d'un voisin, la cérémonie funèbre, les chants de gloire et d'adieu à l'église, la mise en terre. Cet événement banal touche le narrateur au plus vif de lui-même. Unknown.jpegNon seulement parce qu'il appréciait ce voisin taciturne et ami des bêtes, mais aussi parce que cette mort, pour naturelle qu'elle soit, annonce bientôt la sienne. Et traîne derrière elle un cortège de fantômes, comme autant de remords, qui viennent hanter les nuits du narrateur. Des fantômes anciens et familliers, comme celui de son père, Pierre, mort d'une balle dans la tête en 1956. Mais aussi des fantômes nouveaux, si j'ose dire, comme ce jeune gymnasien, que JC appelle le Visage, obsédé par la mort, qui vient parler avec lui après ses cours à la Cité. Dialogue impossible entre deux blocs de glace. Le jeune homme, qui a lu tous les livres de l'auteur, se moque de lui et lui fait la leçon. « Vous parlez de la mort dans vos livres. Mais cela reste de la littérature. Moi, ce qui m'intéresse, ce n'est pas la littérature, c'est la mort. » Et le jeune homme s'en va sans que Chessex ait tenté que ce soit pour lui parler ou le retenir. Quelques jours plus tard, il se jettera du pont Bessières. Cauchemar ancien des livres de Chessex. Remords inavouable. Fantôme à jamais survivant.

Il y en a d'autres, beaucoup d'autres sans doute, de ces fantômes qui viennent peupler les nuits de l'écrivain. Une fois encore, Chessex fait son examen de conscience. Comme s'il pressentait sa fin prochaine, inéluctable. Le lecteur est frappé par la force du style, la précision du langage aéré et serein, l'exigence, toujours renouvelée, de clarté et d'aveu. Ce qui donne à ce court récit le tranchant d'un silex longuement aiguisé. On y retrouve le monde de Chessex avec ses ombres et ses lumières, son obsession de la faute, ses fantômes. Mais aussi la femme-fée qui le sauve de lui-même, Morgane ou Blandine, et qui lui ouvre les portes du paradis au goût de miel et de rosée.

* Jacques Chessex, Hosanna, roman, Grasset, 2013.

04/04/2013

Un Été de trop

« Le monde va mal, mais je vais bien ! » aimait à lancer un éditeur serbe qui nous manque beaucoup. On pourrait dire la même chose de la littérature romande d’aujourd’hui. Sans doute n’est-ce pas sans relation : les écrivains se nourrissent des angoisses et des peines de l’époque. Ils la passent au scanner. Ils en donnent la radiographie la plus précise qui soit dans leurs livres.

DownloadedFile-1.jpegL’année dernière, l’écrivain genevois Joël Dicker (27 ans) est devenu, grâce à La Vérité sur l’affaire Harry Quebert, un phénomène sociologique. En Suisse, bien sûr, mais aussi dans le monde entier, où il a vendu plus de livres que Ramuz, Chappaz, Chessex et Bouvier réunis ! Mais il n’est pas le seul. Une foule de jeunes talents se pressent au portillon. images.jpegLe Valais en dénombre plusieurs : Marie-Christine Buffat, à la plume drôle et acide, Bastien Fournier (32 ans), romancier et écrivain de théâtre, Alain Bagnoud…

Isabelle Falconnier, directrice du Salon du Livre de Genève, a eu l’excellente idée de réunir cinq jeunes écrivains de Suisse romande et cinq écrivains confirmés, les seconds ayant pour mission de « parrainer » les jeunes pousses. Avec Anne Cunéo, Jean-Louis Kuffer, Daniel de Roulet et Amélie Plume, j’ai eu la chance de participer à cette passionnante expérience. Rencontres, discussions, correspondance : ce « parrainage » m’aura permis de mieux connaître une jeune écrivaine d’origine jurassienne, Isabelle Æschlimann-Pétignat (33 ans), dont le premier roman, Un Été de trop**, est un livre tout à fait épatant.

DownloadedFile.jpegNourri d’expériences personnelles, ce roman vif et intense entraîne le lecteur de la Suisse à Berlin où deux expatriés, Émilie et Markus, qui se sont connus bien des années auparavant, vont finir par se retrouver. L’une a quitté sa vie trop bien rangée et l’autre, qui a gagné un concours d’architecture, a laissé femme et enfants derrière lui. Cet exil, tout d’abord douloureux, a le parfum d’une liberté nouvelle. En découvrant Berlin, son énergie, sa joie de vivre, Markus et Émilie vont se réinventer au gré des promenades, des soirées arrosées, des jeux de séduction qui remettront en cause leurs certitudes les plus solides. Le roman, mené sur un rythme alerte, se lit comme un jeu de pistes excitant et surprenant. Isabelle Æschlimann-Pétignat brosse une série de personnages ardents et hauts en couleur, dont la belle Francesca, moderne femme couguar, qui va entraîner le livre vers une fin inattendue. Roman de l’empreinte amoureuse, Un Été de trop a un parfum de nostalgie : l’homme et la femme cherchant à retrouver, dans le présent, la fraîcheur des premiers gestes, la puissance d’un regard oublié et la fougue du baiser échangé autrefois.

Un Été de trop est le premier roman d’Isabelle Æschlimann-Pétignat. Nul doute que d’autres suivront, qui surprendront à leur tour les lecteurs par leur verve et leur imagination. C’est tout le mal qu’un « parrain » peut souhaiter à sa filleule littéraire.

* Joël Dicker, La Vérité sur l’affaire Harry Quebert, de Fallois-l’Âge d’Homme, 2012.

** Isabelle Æschlimann-Pétignat, Un Été de trop, édition Plaisir de Lire, 2012.

21/03/2013

Les chroniques amoureuses de Bastien Fournier

images.jpegC'est un petit livre au titre intrigant qu'on peut glisser facilement dans sa poche : Pholoé*, le dernier livre de Bastien Fournier, n'est à proprement parler ni un roman, ni une confession, ni un recueil de poésie. Mais plutôt une chronique amoureuse dont l'héroïne, Pholoé, apparaît quelquefois dans le fil du récit pour mieux jouer à disparaître. Le livre est construit comme une suite d'instantanés photographiques, très précis, lumineux, sensuels, qui cherchent à capter l'essentiel d'un personnage, d'un paysage ou d'une atmosphère. 29 brefs chapitres, ciselés, intenses, qui parlent de départ, de passade, de tisane, de la difficulté à saisir l'autre dans son malheur secret.

L'héroïne, qui vit seule avec son père, cherche à fuir et s'égare, quelquefois, dans des rencontres sans lendemain. On retrouve Berlin et son Tiergarten. Les ruades des amants de passage. La tristesse qui s'en va et revient. images-1.jpegLe regard photographique de Bastien Fournier ne s'appesantit jamais sur les choses de la vie, les objets en particulier. Il se contente de les saisir dans leur présence muette, indifférente, comme dirait Sartre. Dans leur banalité, ils semblent jouer souvent un rôle important, qu'ils ignorent.

Auteur de plusieurs romans et de pièces de théâtre, Bastien Fournier (né à Sion en 1981) s'affirme déjà comme l'un des meilleurs écrivains valaisans (avec Alain Bagnoud, bien sûr!). Ses évocations de Pholoé, entre regard avide et brumes de la mémoire, hantent longtemps le lecteur.

* Bastien Fournier, Pholoé, roman, éditions de l'Aire, 2012.