12/04/2012

Les perdants magnifiques

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par Jean-Michel Olivier

Journaliste, écrivain, éditeur, Pascal Rebetez aime les gens. De préférence les gens de l’ombre, les oubliés, les humiliés, les taciturnes ou les bavards, les orgueilleux et les dépossédés, ceux qui vivent à côté de nous, exclus des vanités mondaines et dans la marge ardente. Il va à leur rencontre. Il les observe et les écoute. Il s’imprègne de leur souffle. Il restitue leur voix singulière et muette. Les contours d’une présence.

L’écrivain et journaliste jurassien, établi à Genève depuis des lustres, a eu la bonne idée de réunir en volume* une vingtaine de ces portraits, tous issus d’une rencontre mémorable. Veuf inconsolé ou clochard dormant à la belle étoile, écrivain réfugié chez sa mère ou peintre de hauts-reliefs où se mélangent les os de chats et de souris, comédien de théâtre à la dérive ou agrégée de philosophie jouant les Mères Teresa à Ouagadougou, ce sont tous des perdants magnifiques. La vie les a laissés en rade. Ou ils ont refusé de monter dans le train du succès ou de l’amour. Depuis, ils hantent les marges. Ils dorment dans les jardins publics. Ils écument le zinc des bistrots (c’est là que l’auteur, très souvent, les rencontre, autour d’un verre de vin partagé).

Autant de « vies minuscules », de destins fracassés, de paroles avortées ou restées dans l’œuf. Ces vies modestes, silencieuses, singulières, nous les côtoyons chaque jour. Le plus souvent sans nous en apercevoir. Elles sont toutes proches, à portée de voix et de main. Pourtant, nous les laissons passer sans ouvrir la bouche, ni faire un geste pour les retenir. Ce sont tous nos prochains.images-3.jpeg

Parti à leur rencontre, Pascal Rebetez restitue nous seulement leur voix, mais aussi leur présence. Chacun des portraits qu’il brosse dans son livre est vivant et contrasté, comme ces instantanés qui saisissent à la fois les couleurs et les parfums, les visages et les voix. De l’ensemble se dégage une humanité chaleureuse et souffrante. Une fraternité secrète qui, comme les îles disséminées d’un archipel, nous relierait en profondeur sous la mer.

C’est à travers les autres que Pascal Rebetez se cherche. Depuis toujours. Et quelquefois se reconnaît dans le reflet à peine tremblé de ces visages entraperçus dans le brouhaha d’un bistrot ou le silence des montagnes, l’espace d’une rencontre.

 

* Pascal Rebetez, Les prochains, éditions d’autre part, 2012.

05/04/2012

Le petit vélo de Cingria

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Connaissez-vous Cingria ? Lequel ? me direz-vous. Alexandre le peintre, le verrier, le mosaïste ? Ou Charles-Albert, l’écrivain vagabond, le musicien, le vélocipédiste ? Parlons de ce dernier. Un sacré numéro. Unique dans la littérature française. Inclassable. À la fois minutieux, désinvolte et pétri de tous les talents artistiques.

Né à Genève en 1883, il fait partie de la génération des grands dynamiteurs de la littérature : Joyce, Kafka, Proust. Il pourrait être aussi connu que ces géants. Mais Charles-Albert, très vite, après des études inachevées à Saint-Maurice, a choisi les chemins de traverse. L’école buissonnière. Il étudie d’abord la musique à Genève et à Rome. Puis il sillonne l’Europe en train et à vélo. Comment vit-il ? Il survit. Petits boulots. Articles qu’il publie dans les revues et les journaux, ici et là. Conférences qu’il donne devant une poignée d’auditeurs. Quand il s’arrête quelque part, il loge dans une chambre de bonne, à Fribourg, à Lausanne, à Sion. Son fidèle vélo partage sa couche — même quand il habite sous les toits.

Parfois, il défraie la chronique en emmenant chez lui un ragazzo romain ou en giflant l’aristocrate Gonzague de Reynold. Il passe quelques jours en prison. On le libère. Il reprend son vélo, ses bourlingages. À la différence de Nicolas Bouvier, autre écrivain aux semelles de vent, il ne lutte pas contre la dépression. Cingria est un pèlerin heureux.

En témoignent les centaines de pages qu’il consacre aux petits riens de la vie quotidienne. images-1.jpegUne rencontre furtive. L’atmosphère d’un bistrot enfumé. La beauté d’une fleur ou d’un air de musique. Il n’a pas son pareil pour photographier, d’un coup d’œil et de langue, un paysage, un regard, un bord de mer au crépuscule. « L’écriture est un art d’oiseleur, et les mots sont en cage avec des ouvertures sur l’infini. » Le génie de Charles-Albert, c’est d’ouvrir toutes grandes ces cages. De rendre aux mots leur liberté.

Il faut relire Cingria. C’est le moment. Même s’il est encore trop méconnu en France, on le découvre en Suisse grâce aux éditions L’Âge d’Homme qui viennent de republier les premiers tomes de ses Œuvres complètes (Pierre-Olivier Walzer, grand connaisseur de Cingria, avait réuni, de 1967 à 1980, une admirable édition de ses textes).

images.jpegParallèlement, la revue littéraire Le Persil lui a consacré un numéro spécial. Et Charles-Albert a droit à un hommage exceptionnel dans la collection Le Cippe**, dirigée par le poète et critique Patrick Amstutz. On y retrouve les signatures de Jean Starobinski, Jacques Réda, Jean-Georges Lossier, Patrick Kéchichian, Alexandre Voisard et tant d’autres. Une excellente invitation à relire ce vagabond des lettres à l’érudition stupéfiante, au savoir toujours savoureux.

 

* Charles-Albert Cingria, Œuvres complètes, L’Âge d’Homme, 2011.

** Cippe à Charles-Albert Cingria, éditions Infolio, 2011.

12/01/2012

Un écrivain est né !

images.jpegpar Jean-Michel Olivier

Souvent, dans la littérature romande, on respire mal. L’air y est rare. Quelquefois on étouffe. Il y a des barreaux aux fenêtres. Des murs partout. La porte est verrouillée de l’intérieur. Et même, parfois, une corde est préparée au salon pour se pendre. Le monde entier se limite à une chambre. Pourquoi écrire ? Comment sortir de sa prison ?

Heureusement, de temps en temps, il y a des livres qui donnent le goût du large. L’aventure. Les rencontres. Les bagarres amoureuses. La vie, quoi. L’auteur est inconnu. Normal. C’est son premier livre. Il s’appelle Quentin Mouron. Retenez ce nom. Il a à peine vingt-deux ans. Il vit entre Bex et Lausanne. Il n’est pas seulement suisse, mais canadien aussi. Et ça se sent à chaque page. Le goût du large, on vous disait. Les grands espaces. L'Amérique. Le bruit de l’océan qui vous réveille après une nuit alcoolisée.

Bien sûr, il faut passer l’écueil du titre, Au point d’effusion des égouts*, qui est une citation du poète français Antonin Artaud. Il ne rend pas totalement justice au souffle, à la verve, à l’énergie singulière de l’écriture de Quentin Mouron, si rares sous nos contrées moroses et renfermées sur elles-mêmes.

De quoi s’agit-il dans ce roman qui sort de l’ordinaire ?

D’une longue errance, à travers l’Amérique, d’un jeune homme en rupture de ban et de famille. Il a quitté la Suisse et, comme tant d’autres, il est parti à la conquête de l’Amérique. Son voyage le mènera de la Cité des Anges (Los Angeles) à la Cité du Jeu (Las Vegas). C’est une quête d’identité ponctuée de rencontres tout à fait surprenantes. Il y a d’abord Paul, le cousin flic, qui accueille le narrateur pour quelque temps. Puis l’inénarrable Clara, trop grosse, trop névrosée, trop accro aux neuroleptiques. Mais combien attachante (un vrai sparadrap !). Portrait haut en couleur d’une femme qui semble droit sortie des romans de l’affreux Bukowski. Ensuite, il y aura Laura, trop maigre, trop pâle, trop versatile, qui laissera dans le cœur de Quentin une blessure incurable. Puis un soldat à la retraite, rescapé du Viet Nam, l’accueillera quelques jours dans la mythique Vallée de la Mort, aux confins de la Californie et du Nevada. Autre rencontre marquante, ressuscitée par la langue énergique, inventive et précise de Mouron.

Il est rare, dans le petit monde de l’édition romande, on ne peut plus plan-plan, de découvrir un tel talent, non pas à l’état brut, mais à l’écriture déjà affirmée, nerveuse et personnelle. Il faut donc lire de toute urgence Quentin Mouron.

Si vous ne me croyez pas, allez-y voir vous-même !

* Quentin Mouron, Au point d'effusion des égoûts, Olivier Morattel éditeur, 2012.

01/12/2011

Jacques-Étienne Bovard, Prix des écrivains vaudois 2011

952875985.jpgpar Jean-Michel Olivier

Dimanche dernier, près de la place de la Riponne, l'Association vaudoise des Écrivains (AVE) a remis à Jacques-Étienne Bovard, écrivain et enseignant, son Prix de Littérature. La fête fut belle et chaleureuse. À cette occasion, en tant que président du jury (composé de Simone Collet et de Rafik ben Salah), je fus chargé de faire l'éloge du lauréat.

Au début des années 90, Jacques Chessex avait pris l’habitude, au grand désespoir de ma femme, de m’appeler tous les dimanches vers six heures du matin. Il aimait faire causette — à l’heure où les oiseaux se mettent à chanter et où certains sortent à peine d’une nuit blanche. Un jour, il me dit qu’il y avait deux écrivains en Suisse romande avec qui il fallait compter : Bovard et moi. J’étais surpris qu’il y en eût un autre ! Mais comme je suis curieux de nature, je suis allé lire les œuvres de ce fameux Bovard.

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22/11/2011

humour british

 

par antonin moeri

 

 

 

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Je me souviens très bien. Un comédien qui fait, comme on dit, carrière à Paris, avait lu un texte de Ludwig Hohl que j’avais traduit avec la veuve de ce dernier. C’est après cette lecture étonnante que parut sous les sunlights une araignée d’eau dont je me suis demandé ce qu’elle faisait là. Elle hésita sur ses longues pattes avant de lire un texte qui me fit beaucoup rire (cette lecture apparemment improvisée avait été prévue par la maîtresse des lieux).

Je retrouve ce rire en lisant les textes de Laurence Boissier que les éditions d’autre part viennent de publier, car la dérision et l’auto-dérision dominent le propos. Qui est de raconter le monde, à travers les yeux (par exemple) d’une maman peintre qui conduit sa fille à l’école et son fils à la crèche, va faire un sudoku dans un bistrot puis rejoint son atelier, situé dans un immeuble en rénovation et dans un quartier en pleine restructuration. Elle doit déménager ses toiles. Et voilà que la gamine sort de l’école et le gamin, il faut le chercher à la crèche. Ni une ni deux, les deux gosses montent sur la charrette.

Il est difficile de raconter une histoire de Laurence Boissier, car en fait d’histoire, il n’y en a pas. Tout est dans la manière de narrer les choses, avec une précision d’entomologiste, un humour british et des commentaires inattendus. Une assistante s’assoyant sur le tabouret d’un cabinet dentaire, l’auteur précise «à califourchon sur un tabouret trop haut», et commente «une longue pratique des bars à vins, apparemment». Il s’avère que la demoiselle ne parle pas français. Peu importe, puisqu’elle se sent dans son élément et qu’elle a déjà donné sa démission. Ce personnage, comme tant d’autres, est campé avec tendresse, dans un carrousel qui tourne de plus en plus vite. L’assistante s’est trompée. Elle a confondu les flacons. Le Tricalonium 400 se répand dans les veines de la patiente qui colle sa bouche contre celle du dentiste. «En partant, elle remarque qu’il lui faut remettre son pantalon rouge».

Elliptique, c’est l'adjectif qu’on emploie je crois pour qualifier ce genre de style. Raconter le plus en disant le moins. Mais avec une ironie à froid et un humour «Arsenic et vieilles dentelles» qui font de ces textes de Laurence Boissier un bijou qui devrait être beaucoup plus parlé, comme dit Yves Velan, c’est-à-dire: dont les journalistes culturels devraient parler.

 

 

Laurence Boissier: Cahier des charges, éditions d’autre part, 2011

 

15/11/2011

choses vues

 

 

par antonin moeri

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Il a raison Béguin à propos de «Transports». «Une écriture de type behaviouriste qui s’attache aux comportements, aux gestes, à l’extériorité, sans jamais s’aventurer dans l’intériorité des personnages». Je ne sais pas si Bagnoud, comme Hemingway ou Simenon, revendique l’influence de Dashiell Hammett, dont l’écriture sèche, visuelle, désencombrée est un modèle d’efficacité. Dans «Transports», pas d’intrigue, de détective ni de meurtrier, mais un regard posé sur des gens du XXI e siècle, des gens que vous pouvez croiser dans un train de banlieue, une télécabine, un café portugais, un abribus, sur le quai d’une gare ou une terrasse de bistrot. «Des minettes court vêtues et multiculturelles avec des collants noirs, des bijoux en toc». Avec le même détachement sont décrits les personnages sur des affiches publicitaires. «Des hommes et des femmes en slips blancs s’y examinent les jambes avec admiration». Et quand on croise «un islamiste médiatisé interdit d’enseignement parce qu’il prône la lapidation des adultères», on enregistre pareillement la chose. Heureusement, il y a l’humour, qui sauve tout. On ouvre le journal et «on tombe sur une réclame pour se faire raffermir les fesses». Ou bien on imagine comme «il serait agréable de pondre des vers de mirliton et de les entendre déclamer dans une fête. Ensuite on me mettrait une couronne de lauriers en carton et on me proclamerait prince des poètes».

L’auteur est toujours le témoin oculaire ou auriculaire des faits qu’il relate. Les instantanés du quotidien ne sont jamais perçus par un autre personnage, le souci étant de coller au monde qui nous entoure, cet univers multicolore et divers, où se croisent les puissants et les indigents, les braillards et les déprimés, les Américaines aux doigts manucurés et les papas torchons, les déménageurs et les Chinoises transplantées, les Ethiopiennes à percing et les Asiates en baskets rouges, les jolies petites Kosovares et les intellos sûrs d’eux.

Pas de narrateur dans «Transports» puisqu’il n’y a pas d’histoire à raconter, à prendre en charge. «J’aimerais n’être plus rien que le regard qui contemple ces chaussures rouges en forme de souris». C’est un foyer mobile de perceptions qui opère comme un charme. Car celui qui voit, entend et sent ne se soucie plus du regard des autres. Son désir: saisir le monde, non pas dans sa volonté, mais dans sa représentation. «J’aimerais percer le mystère des gens grâce à leur apparence». Une énigme dont Bagnoud va essayer de trouver le mot en sortant le carnet de sa poche ou l’ordi de sa fourre, en décrivant ce qu’il voit, ici, là-bas, en notant les vertiges et les moments hors du temps, en se demandant ce qu’écrire veut dire, quelle posture adopter devant les mélèzes somptueux, une immigrée congolaise qui a connu l’esclavage, «une pub de fringues qui fait miroiter des rabais», quel sens donner à tout ça. Pourquoi écrire? A cette question, l’auteur et moi-même ne saurions répondre comme le fit Céline «Pour payer mon loyer», ou comme le fit Viala «Pour bouffer». Alors nous continuerons de prendre des notes, avec «le sentiment que quelque chose peut être sauvé».

Alain Bagnoud: Transports, L’Aire, 2011

 

08/11/2011

l'amour toujours

par antonin moeri

 

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Je ne suis pas fana de littérature de voyage. C’est plutôt un genre qui me fait bâiller. Le livre de Bimpage n’en relève pas puisqu’il s’agit d’une remémoration. Une remémoration pleine de sens, car le voyage dont il est question est lié à ce qu’il est convenu d’appeler un «amour de jeunesse». Cette époque palpitante de l’existence ouverte sur tous les possibles.

Le protagoniste se nomme Anteo, celle qu’il a aimée Nomia. Mais comment raconter ce voyage en Amérique du Sud «sans sombrer dans l’anecdote?» C’est le pari que fait l’auteur genevois en convoquant «ces instants fugaces qui valent une éternité» mais que seule une attention flottante peut ressaisir. De fait, Anteo tient une galerie d’art à Genève, galerie peu fréquentée. C’est le va-et-vient entre le fascinant voyage initiatique et la stase genevoise qui fait surgir les questions essentielles: désir, hasard, mort, résurrection, bonheur, sexe, rêve, douleur, jouissance, possession, beauté, folie, Dieu, espace, temps. C’est ce va-et-vient qui fait resurgir les moments d’extase quand, sur la lave d’une île par exemple, apparaissent après l’amour les tortues géantes, les otaries, les iguanes à carapace antédiluvienne.

Le quinca Anteo part au Cambodge avec Solange sa compagne. C’est là-bas que se poursuivra la remémoration. L’amour paroxystique étant voué à l’échec, le protagoniste se souvient qu’il s’est rendu seul sur l’île de Pâques, puis à Tahiti: bars, fêtes, pêche sous-marine, le joint qu’on se passe de main en main, le frisson sous les mains expertes d’une fille de seize ans qui fait si bien craquer les vertèbres. En Thaïlande, il s’abandonne dans une fumerie d’opium. Effet immédiat: il revoit Nomia, «fraîche et désirable (...), sein tendu qu’elle se laissait laper avec des petits cris de protestation».

Vous l’aurez compris, c’est l’Amour que Bimpage interroge, cet élan vers l’Autre ou l’Ailleurs que connaissent les humains avec plus ou moins d’intensité, cet élan qui en crucifie certains, qui en magnifie d’autres ou qui, canalisé dans quelques limites choisies, peut susciter une oeuvre. Un livre par exemple, comme celui qu’on vient de lire, subtilement construit, finement rédigé et où l’auteur sait donner libre cours à une phrase ample, parfois délirante, qui pourrait très bien se passer des références aux célèbres compositeurs, romanciers, poètes et metteurs en scène de cinéma.

Serge Bimpage: Le voyage inachevé, L’Aire, 2011

 

12/10/2011

Café littéraire au Rameau d'Or


Café littéraire animé par Sita Pottacheruva
avec Francine Collet, auteure de Félicien et Jean-Michel Olivier, auteur de L'enfant secret

A la librairie le Rameau d'Or Bd Georges Favon 17, 1204 Genève
Jeudi 13 octobre 2011 18h00


collet_felicien.jpgDe Félicien, je ne possède qu'une dizaine de photos prises je ne sais quand, je ne sais où. Sur mon bureau, j'ai posé un portrait de lui enchâssé dans un médaillon doré. Il est tel que je ne l'ai jamais connu : jeune, les cheveux gominés, la raie au milieu. C'est en regardant ce portrait qu'est venue l'envie d'écrire sur lui comme si je savais tout de lui. Cela lui aurait certainement plu à Félicien, cette liberté prise avec sa vie. Il était rêveur, cela transparaît dans son regard sur ce portrait jauni. Un regard flou, sans lunettes. Félicien s'extrayait de la réalité en ôtant, cassant ou perdant ses lunettes. Cela pouvait durer quelques minutes, un jour ou plus avant qu'il ne les rechausse. A mon tour maintenant d'oublier mes lunettes et de transcrire ce que je vois. Pour qu'une fois encore, Félicien me serre contre lui.
Comment restituer une existence dont de nombreuses pages se sont égarées pour toujours ? En tissant des bribes de souvenirs avec le fil de l'imaginaire, l'auteure dessine un portrait sincère et touchant de Félicien. L'écriture limpide et toujours subtile de Francine Collet permet ainsi à une mémoire singulière de devenir universelle.

Francine Collet, Félicien, 2011, ISBN 978-2-9700598-8-2, 228 pages.

***

olivier_enfants.jpgNora et Antonio vivent à Trieste, puis à Turin, puis sillonnent l'Italie sur les traces d'un certain Mussolini, dont Antonio devient le photographe attitré. Émilie et Julien vivent à Nyon, sur la côte vaudoise, et rêvent depuis toujours d'ouvrir une auberge de campagne. Ils ne se connaissent pas. Ils ne parlent pas la même langue. Ils n'ont pas les mêmes rêves. Mais leurs destins -- tout d'abord parallèles -- vont se croiser, puis s'épouser au cours de la première moitié du XXe siècle. Quatre « vies minuscules », silencieuses, dédaignées, héroïques, dont l'enfant secret (vous, moi) sera le témoin ébloui, et l'unique héritier.

Jean-Michel Olivier est né à Nyon en 1952. Il est l'auteur d'une quinzaine d'essais et de romans, dont La Mémoire engloutie au Mercure de France et L'Amour fantôme aux Editions L'Age d'Homme. Depuis toujours, il partage sa vie entre l'enseignement et l'écriture, la musique et sa fille.

Jean-Michel Olivier, L'enfant secret, Editions L'Age d'Homme, 2003



Adresse
Librairie le Rameau d'or
17 Bd. Georges Favon
1204 Genève
Tél : 022 310 26 33
rameaudor@freesurf.ch

22/09/2011

L'odyssée amoureuse de Serge Bimpage

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par Jean-Michel Olivier

On voyage beaucoup avec les livres de Serge Bimpage. Dans l'espace comme dans le temps. Après Pokhara*, qui racontait les retrouvailles de deux amis partis faire un trekking au Népal, voici Le Voyage inachevé**, un roman ample et profond qui emmène le lecteur faire le tour du monde, sur les pas du héros, Anteo, et de sa dulcinée, joliment prénommée Nomia. On voit que, chez Bimpage, tout se joue déjà dans le nom des personnages qu'il met en scène, prédestinés à ne jamais se comprendre. À se poursuivre sans se trouver.

Anteo mène une vie trop tranquille à Genève où il dirige une galerie de peinture. Il est marié à Solange, une femme énergique et solide, qui a su « le mettre au pas ». Il a beaucoup rêvé d'horizons lointains, « incapable de se construire une vie héroïque dans ce foutu pays qui non seulement n'a pas d'histoire, mais la subit ». Il a beaucoup roulé sa bosse avant de revenir s'installer dans sa ville, d'ouvrir sa galerie et de vivre auprès de Solange. Dans ce bonheur un peu trop calme, Anteo reçoit un jour un message de Nomia, une femme qu'il a aimée et avec qui, vingt ans plus tôt, il est parti, sac au dos, faire le tour du monde. Nomia est de retour. Elle propose de lui rendre le journal de bord qu'Anteo a tenu lors de ce fameux voyage, qu'on pourrait dire initiatique. Anteo est troublé. Il ne sait s'il doit (ou non) revoir Nomia. En attendant ces improbables retrouvailles, il revisite son passé, avec un luxe de détails (car sa mémoire est féconde). Il cherche à déchiffrer le mystère de Nomia. Pourquoi sont-ils partis ensemble ? Et pourquoi, au milieu du voyage, la jeune femme l'a-t-elle quitté ?

Retournant, par la mémoire, sur les lieux du voyage (certains paysages sont âpres et obsédants ; d'autres sont toujours enchantés), Anteo ne tarde pas à s'interroger sur le sens de sa propre vie. Tout se passe, remarque-t-il, comme s'il était toujours dehors. images.jpeg« Au bord de lui-même. Ne se penchant sur son moi que par incidences hasardeuses et dans la crainte d'y tomber. » Le récit nostalgique vire alors au voyage intérieur. Et l'on n'est pas surpris, dans cette odyssée amoureuse, de retrouver la figure familière d'Ulysse. Se consolant, ici, du départ de Nomia dans les bras de la belle Calypso. Ou, là, cherchant à échapper au charme des sirènes ou à l'appel de Circé.

Ce voyage mémoriel se double, dans le livre de Bimpage, d'un voyage « réel », puisque le héros, accompagné de Solange, son « ange gardien », décide de partir pour le Cambodge. Un voyage recouvre l'autre comme un palimpseste. Les images surgissent, au gré de la mémoire, parfois réelles, parfois réinventées (car nous inventons bien souvent notre passé). Paysages, virées en mer, visages de femmes : le narrateur est pris dans un tourbillon de souvenirs qui l'empêchent de vivre le présent. Bimpage évoque admirablement cette foule disparate et muette, surgie du passé, qui hurle et veut sortir de l'ombre. Il est quelquefois dangereux d'exhumer des souvenirs…

Nomia ou l'empreinte de l'amour : tel pourrait être le titre du livre de Serge Bimpage — s'il n'était déjà le titre d'un autre livre du même auteur ! Qui poursuit, ici, son interrogation sur les pouvoirs de la mémoire, le désir d'ailleurs, l'empreinte torturante du premier amour. Dans le Voyage inachevé, Bimpage creuse ces thèmes, au risque de s'y perdre. Mais c'est la force des bons écrivains d'oser poser de telles questions. Et de tenter, par le roman, d'y répondre.

* Serge Bimpage, Pokhara, roman, L'Aire, 2006.

** Le Voyage inachevé, roman, L'Aire, 2011.

 

15/09/2011

Un chien ne fait pas le bonheur

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par Jean-Michel Olivier

Intituler son livre Best-seller*, il fallait oser! Et Isabelle Flükiger — l'une des plumes les plus libres et impertinentes de la littérature romande — l'a osé, dans un conte à la fois tendre et drolatique.

Petit rappel : Isabelle Flükiger (née en 1979) a déjà publié trois livres, fidèlement chroniqués sur ce blog : Du Ciel au ventre **, Se débattre encore *** et L'Espace vide du monstre****. Si le premier racontait les tribulations érotiques d'une jeune femme en rupture, qui va s'éclater à Paris avec une copine délurée, le second montrait une autre facette, plus philosophique, de la jeune écrivaine fribourgeoise. Quant à L'Espace vide du monstre, il faisait se croiser plusieurs destins, fragiles, inaccomplis, chacun lançé dans une course au bonheur un peu désespérée.

On retrouve ces thèmes, bien sûr, dans Best-seller. En particulier ce vide qui menace d'engloutir à chaque instant les fragiles personnages de ce roman, qui ressemble à un conte. Un prof contesté, voire méprisé, par ses élèves. Une jeune femme travaillant pour une galerie de peinture, menacée, quand la « conjoncture » est difficile, de perdre son emploi. Et Saïd, un requérant d'asile kurde, vivant dans l'angoisse d'être renvoyé en Turquie.

Voilà pour l'arrière-fond du roman. Mais il manque le personnage principal. Un petit animal au pelage noir et blanc (comme un livre), vif et indiscipliné, qui déboule un jour dans la vie passablement routinière du couple que forment Mathieu et sa jeune amie. Sans crier gare, Gabriel (c'est le nom du chienchien), comme dans un jeu de quilles, vient tout bouleverser. Est-ce un signe du Destin ? Un coup de chance (ou de malchance) ? Gabriel est-il cet ange qui vient apporter la bonne nouvelle, et permettre enfin au couple plan-plan de sortir un peu du vide dans lequel il s'enlise (sans en être conscients) ? C'est la force (impertinente) du roman d'Isabelle Flükiger de poser ces questions. Sans lourdeur. Ni prétention.

Un chien perdu, puis adopté, peut-il sauver ses nouveaux propriétaires, surtout quand ils sont jeunes et « pleins de promesses » ? Peut-il leur insuffler cette soif de liberté qui manque si fort à leur existence ? Toutes ces questions prolongent, en quelque sorte, celles initiées dans le livre précédent d'Isabelle Flückiger. Mais ici elles sont admirablement posées. Avec ce zest d'humour et de dérision qui les rend plus profondes. Incontournables, comme on dit. Il y a de la légéreté et du désespoir, de l'ironie et de la douleur, dans ces pages qui filent à la vitesse du plaisir qu'on en éprouve à la lecture. Parfaitement construit, tenu d'un bout à l'autre, écrit dans une langue à la fois souple et précise, Best-seller mérite bien des éloges. Et même le titre qu'il porte.

* Isabelle Flückiger, Best-seller, éditions faim de siècée, 2011.

** Du Ciel au ventre, roman, l'Âge d'Homme, 2003.

*** Se débattre encore, roman, l'Âge d'Homme, 2004.

**** L'Espace vide du monstre, roman, édition de l'Hèbe, 2007.

 

13/09/2011

Dévorer l'azur

 

par antonin moeri

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Le mot anglais «ballast» fut emprunté au moyen bas allemand. Depuis le 19e, il est utilisé pour désigner les pierres concassées que l’on tasse sous les traverses d’une voie ferrée. C’est un mot qui me donne le frisson, qui ouvre l’imaginaire sur des continents à dévorer, des mondes à étreindre, des restes d’adolescent pulvérisé par un direct. Neal Cassady, de la génération «beat» (pulsation du coeur), s’effondre le long du ballast, au Mexique, à quarante-deux ans, avant de mourir dans un hôpital. Ce mot «ballast», qui claque dans la nuit comme le cran de sûreté d’un couteau ouvert tout à coup, ce mot est choisi pour donner le titre à un texte bebopement pulsé. Celui de Jean-Jacques Bonvin, qui vient de paraître aux éditions ALLIA.

Quatre individus en sont les héros. Trois sont connus: Jack Kerouac, Allen Ginsberg, William Burroughs. Le quatrième l’est peu sinon pour avoir inspiré le personnage de Dean Moriarty dans «Sur la route»: Neal Cassady. Or c’est Neal Cassady, qui a connu la délinquance avec son père et fréquenté les maisons de correction, c’est «l’aventure en personne» qui fascine Jean-Jacques Bonvin. En plus d’être beau, Neal est fou: il y a dans son regard «quelque chose qui inquiète comme la description d’un suicide». Il vole des voitures qu’il conduit à tombeau ouvert, il fume des joints et bosse comme cheminot. Kerouac lui dit Ecris. Il essaie: son enfance, «son père dans la nuit noire et les injures, les coups, la ruine, l’alcool mauvais». Or le texte s’écrira ailleurs, sur les machines de Jack et Allen. Neal pénètre sa femme vite et brusquement avant qu’elle ait pu s’abandonner. Il avale des amphétamines «pour ne pas s’endormir sur le rail». Sa femme fait l’amour avec Jack. Elle surprend un jour Neal et Allen, «l’un dans l’autre, Allen en Neal».

C’est comme si Neal cherchait l’étourdissement, un dérèglement de tous les sens, le délabrement du système nerveux. Le LSD y contribuera. Durant vingt ans, il aura «filé sur des routes identiques à elles-mêmes, dans des lieux toujours semblables, le néon, l’entrée, le bar, les tables, la danse, le stroboscope, la tête énervée par l’alcool et la benzédrine, les femmes qui meurent d’ennui en souriant comme des stars avec des jambes de stars (...) la sortie, la voiture ou le motel, le néon, l’entrée du motel, la réception triste, la porte de la chambre, le lit qui bien sûr grince».

C’est le livre entier qu’on voudrait citer, un livre porté par une écriture si belle, si précise, qui refuse tout laisser-aller, toute complaisance, toute familiarité avec le lecteur, toute comparaison prévisible, une écriture que l’auteur cisèle patiemment pour raconter une épopée, celle de la beat generation, et le naufrage du personnage sans doute le plus intéressant romanesquement, celui qui n’a pas eu droit aux douces caresses des sunlights.

 

Jean-Jacques Bonvin: BALLAST, éditions ALLIA

 

10/05/2011

passion véhémente

 

 

par antonin moeri

 

 

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Il y a 18 ans, Jean-Louis Kuffer sortait un livre aux éditions l’Age d’Homme qui préfigure L’enfant prodigue. Une posture semblable: interroger sa propre existence ou des moments de cette existence en faisant ce qu’on pourrait appeler de l’auto-fiction. Dans Le Coeur vert, c’est une passion véhémente qui est interrogée. La guerre des sexes y rythme les minutes intenses et les minutes de désespoir. Comme L’enfant prodigue, Le Coeur vert se termine par l’évocation d’un amour sage, «un amour confiant, partagé, durable, que le temps embellit et augmente». Il se termine par des phrases de reconnaissance adressées à «la femme de ma vie».

L’écriture, dans le Coeur vert n’est pas aussi maîtrisée que dans l’Enfant prodigue, mais il y a déjà cette volonté de faire un roman de sa propre vie, de raconter dans une langue travaillée et foisonnante une histoire qui pourrait être celle de chacun. La guerre des sexes que JLK met en scène rappelle celle que Strindberg aimait mettre en scène.

J’eus le sentiment, en relisant le Coeur vert, que l’écriture puise son énergie dans cette guerre. Un peu comme si la discorde était à l’origine du verbe, plus que la paix dans les chaumières. Mais cette seule guerre ne saurait fournir la matière d’un livre. Heureusement, en basculant dans la farce, le lecteur respire. La réunion chez le nabab permet un changement de perspective, permet de voir sous un autre jour les coups de griffe de la tigresse, ici nommée La Sarrazine. Et cela avec un humour non dépourvu de tendresse.

C’est que la Sarrasine aura eu un mérite: pousser le narrateur jusqu’aux «extrémités de ces terres stériles où l’homme dévalué, puis regroupé sur lui même, n’a plus qu’un vague désir de désir». C’est grâce à elle qu’il sera revenu de ses errements comme blindé de douceur, plus serein d’avoir vu de tout près les sinistrés avérés des basses fosses de l’existence.

C’est d’ailleurs dans ce livre que moi l’un commence à interroger moi l’autre. Interrogation que JLK poursuit dans son blog et dans L’Enfant prodigue.

 

Jean-Louis Kuffer: L'enfant prodigue, D'autre Part, 2010

Le Coeur vert, L'Age d'Homme, 1993

 

07/04/2011

Douna Loup : un nom à retenir

images.jpegRetenez bien ce nom, aux allures de pseudonyme ethno : Douna Loup. Douna comme Douna, une petite ville du Burkina Faso. Et Loup comme le grand méchant loup, et comme le Théâtre du même nom. Car Douna Loup vit à Genève où elle est née en 1982, de parents marionnettistes. Si l'on en croit Culturactif, « elle passe son enfance et son adolescence dans la Drôme. À dix-huit ans, son Baccalauréat Littéraire en poche, elle part pour six mois à Madagascar en tant que bénévole dans un orphelinat. À son retour elle s'essaye à l'ethnologie, elle nettoie une banque suisse pendant trois mois, garde des enfants durant une année, écrit sa première nouvelle, puis devient mère, et étudie les plantes médicinales. Après avoir vendu des tisanes sur les marchés et obtenu un certificat en Ethno-médecine, elle se consacre pleinement à l'écriture et à ses deux filles. »

Un premier roman, donc, au titre énigmatique, L'Embrasure*. Un titre qui donc à la fois l'ouverture, la blessure et la brûlure. Et c'est bien de cela qu'il s'agit dans cette roman qui cherche un peu sa voie entre des épisodes parfois aléatoires, voire incertains, et pas toujours bien ficelés ensemble. Simple défaut de jeunesse : le désir impérieux de tout dire, de trop dire, dans un seul livre. Mais le lecteur qui prend la peine d'entrer dans cet univers à la fois fantastique et singulier ne sera pas déçu : il y trouvera matière à réflexion et à rêverie. Il se laissera surprendre à chaque page par une sensation nouvelle, une découverte, un rythme ou une odeur, une trouvaille poétique.

Le narrateur de L'Embrasure est un jeune homme de 25 ans, ouvrier, taciturne et solitaire. Sa vraie passion n'est pas l'usine, où il travaille comme un robot, mais la forêt, qu'il explore comme une femme, et parcourt de long en large pour aller chasser. Affûts. Longue traque muette. Observation de tous les signes, traces, brisées, qui le mènent infailliblement à sa proie. Or, au lieu d'une proie patiemment traquée, il tombe un jour sur un cadavre à l'abandon. Un homme perdu, sans nom et sans visage. « Maintenant que je vois la forme c'est sûr, il y a la tête qui se devin sur la terre et les bras repliés sur le thym. »

Pourquoi cet homme est-il venu mourir dans sa forêt ? Quels signes a-t-il voulu lui envoyer ?

Le roman démarre vraiment par cette découverte. Dès cet instant, le narrateur est littéralement hanté par l'inconnu. Il entreprend sa propre enquête sur le mort — un suicidé, en fait — qui s'avère s'appeler Leandro Martin, noter régulièrement ses réflexions dans de petits carnets, vivre en marge de la société et de sa famille, qui le connaît si mal. Bien sûr, cette enquête sur l'autre, le mort perdu dans sa forêt, est d'abord, pour le narrateur, une quête de soi-même. Une quête qu'il poursuit à travers plusieurs femmes. Lise d'abord, puis Eva (il fallait une femme fatale au roman!). Douna Loup excelle à rendre à la fois le désir et le vide, la sensualité de ces rencontres et l'impasse où elles mènent : « tous les deux, nous nous demandons ce qui nous rassemble, et nous nous rassemblons quand même ». Il y a de la sauvagerie, mais aussi du désespoir dans cette rencontres toujours fragiles, toujours à confirmer le lendemain.

Si le roman se perd un peu dans sa dernière partie, c'est sans doute que son narrateur est lui-même perdu, en quête d'une vérité sur le monde et sur lui-même qui glisse entre ses doigts comme la pluie sur les feuilles des arbres. On sent chez lui l'appel constant de la nature, sa beauté, sa violence, son mystère impérieux, qui le renvoie à son amour des femmes, non moins sauvage et mystérieux. Dans une langue à la fois simple et efficace, très poétique, Douna Loup sait créer un monde d'images et de sensations fortes. Elle renvoire le lecteur, comme le narrateur, à l'énigme de son désir. Elle trouve les mots pour dire ce qui se cache dans l'embrasure.

* Douna Loup, L'Embrasure, roman, Mercure de France, 2010.

La revue Le Passe-Muraille publie, dans son dernier numéro, un long texte inédit de Douna Loup.


Douna Loup, "L'embrasure" par mercuredefrance

 

22/03/2011

lecture au tastemots

 

 

LE VERBE ET LE SWING



Lectures musiquées au Bourg


Lausanne, rue de Bourg.


MARDI 29 MARS


Bar: 19h

Début: 21h


Entrée libre


INFO

Tel: +41 21 311 67 53

Mail: info@le-bourg.ch


Quatre compères, plus un, jouent de concert sur une trame de mots et de

notes: deux générations mais une passion commune pour le verbe qui sonne

et les notes qui parlent.


En complicité:


Daniel Vuataz, poète et prosateur vif déjà distingué par plusieurs prix littéraires,

qui lira des fragments de chroniques urbaines dont le Lausanne d’aujourd’hui est

le décor.


Antonin Moeri, 10 livres publiés à ce jour, avec des extraits de Ramdam, son

nouveau roman très théâtral, qui évoque les tribulations d’un Beur en Suisse

ordinaire.


Jean-Louis Kuffer, qui vient de publier son dix-huitième livre, L’Enfant

prodigue, dont il lira quelques extraits entre autres listes insolentes et vignettes

érotiques.


Nicolas Lambert, poète primé lui aussi et musicien pro diplômé de l’AMR,

maître d’atelier et rompu à toutes les improvisations et autres contrepoints

malins.

 


Venez taster !

08/03/2011

C'est le Simplon!

 

 

 

par antonin moeri

 

 

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- Des tomates, un verre de blanc par-dessus, et le tour est joué, tu mets dans le four vingt minutes. C’est marrant on est jeudi, il y a aussi le petit train. Ou bien c’est une course spéciale. T’avais eu du plaisir quand tu y as été.

- Ouais, c’était après la grêle.

- C’est Ollon qui a eu les dégâts cette année. Pierrot a sorti les vieux journaux hier. C’était le jour du papier.

(Le bateau de la CGN signale son arrivée imminente)

-Je le vois pas encore, mais i vient de Lausanne. Quand j’ai soif je bois une bière limonade.

- Je bois plus de bière.

- On en voit de temps en temps sur les tables, de la brune.

- C’est le Simplon!

- I va jusqu’à Montreux

- Faudrait aller jusqu’à Lausanne dans l’autre sens, i s’arrête même pas à Pully.

- Non i s’arrête pas

- I va jusqu’à Montreux çui-ci

- Avant i s’arrêtait, i revenait vers 6 heures

- Y a pas beaucoup de monde

- Tu me dis quand tu veux y aller

- Faudrait changer à Montreux. Y en a un qui revient plus tard

- T’as vu le petit moineau, i va jusqu’à la cuisine. Il a pas l’air épouvanté du tout. hi hi hi. Il a pas l’air d’être épouvanté, dit-elle à une dame qui secoue le sachet de sucre pour éloigner le volatile. L’autre continue.

- Elle a 93 ans elle est bien handicapée. Je vais lui donner un coup de main. Et bien voilà, on va y aller gentiment. Si tu veux que j’aille chercher l’auto, je vais chercher l’auto.

(Elle prépare le déambulateur du monsieur voûté à lunettes.)

- Merci vous êtes gentille.

(La serveuse tient la porte aux deux personnes. Un moineau atterrit sur mon chapeau posé sur la table).

 

25/01/2011

La lumière des mots qui chantent

 

 

 

 

 

par antonin moeri

 

 

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Qu’il évoque un square parisien, les vagues du Grand Océan, une promenade à Tokyo, le tableau d’un maître ancien ou une nouvelle de Patricia Highsmith, Jean-Louis Kuffer a l’art de capter l’attention de celui qui l’écoute. Une lecture attentive des textes de Charles-Albert Cingria a certainement développé chez lui cette disposition. C’est à quoi je songeais hier soir, dans une cave veveysanne, où Kuffer a lu des passages de son dernier roman «L’enfant prodigue», paru aux éditions «D’autre part».

C’est dans un état voisin de la transe qu’il a rédigé ce livre. Les bonheurs d’écriture y sont si nombreux qu’un lecteur de ma sorte ne peut que donner son adhésion. L’enfance, la découverte des mots, puis des premiers émois liés à ce qu’il est convenu d’appeler la sexualité, la naissance et le premier fou rire d’une fille du narrateur, le lyrisme de nos dix-huit ans, le roman familial, la conscience de la finitude et de la mort, l’aube où le conteur ressaisit les parfums, les sonorités, les grondements, les soupirs et les couleurs d’un monde avec lequel une réconciliation est enfin possible, tout cela est raconté dans une langue de jubilation et de foisonnement qui vous entraîne comme un swing ou un quatuor de Shostakovitch.

Foisonnement des comparaisons, des propos entendus, des images, des mots à tout faire, des verbes surprenants, des cadences et des répétitions. Kuffer fait danser la phrase, lui insufflant une efficacité mimétique. Il nous fait voir ce qu’il imagine, il nous promène dans le cirque de sa mémoire avec la verve d’un prestidigitateur. Il ne se contente pas de décrire ou de faire parler des personnages, il apprivoise les mots, les nourrit, les soigne, les charge d’un sens particulier. Il fait chanter les oiseaux qui nichent en eux. Comme si le logos était notre seule défense contre la mort.

Et c’est cela que nous communique l’auteur. Par-delà bien et mal, un amour véhément de la vie qui n’évacue pas l’attention aux autres, à la femme demeurée que violentent les lascars du quartier, au petit Mickey méprisé par son père, battu par sa mère, et qui choisira la mort violente en se jetant sous un train. «L’enfant prodigue» est un long et magnifique poème que nous sommes invités à habiter.


 

Jean-Louis Kuffer: L'enfant prodigue, éditions d'autre part, 2011

 

 

 

 

28/12/2010

Germain Clavien : une vie en poésie

images-2.jpegpar Jean-Michel Olivier

C’est un livre grave et léger, plein de sagesse et d’expérience, d’émerveillements et de questions, que le dernier ouvrage de Germain Clavien, poète, chroniqueur et auteur de cette longue Lettre à l’imaginaire, dont le vingtième volume, En 2003, Rouvre, a paru en 2008.

Notre vie* se présente comme une sorte de journal de bord poétique qui s’étend sur une année, d’avril 2009 à avril 2010. Il suit le rythme du soleil et des saisons. Il est plein de bruit et de fureur, de colères, de révoltes, de bonheurs indicibles. Son titre, déjà, est un programme : il s’agit de surprendre la vie qui vient et qui s’en va, avec son cortège de douleurs et de découvertes, de hasards heureux et d’insondables mélancolies. Une vie entière en poésie : De ce qui me tient à cœur/ Et oriente ma vie/J’ai retenu le meilleur/ Et l’ai mis en poésie. On suit le poète sur le chemin de la nature, accompagné de ses animaux tutélaires, le lézard, l’écureuil, le rossignol, en proie aux questions lancinantes : pour qui, pourquoi vivons-nous ? Quel est le sens de notre bref passage sur terre ? C’est dans la nature que le poète retrouve la source de sa parole. « Un poème au matin/ Éclaire une journée » écrivait le philosophe Gaston Bachelard. Clavien s’inspire de cet adage pour creuser la nature et les mots. Chercher l’image juste, le rythme qui colle à l’image, la musique qui donne élan et beauté à la phrase. On retrouve chez lui l’obsession de Livre de Mallarmé : le poète a pour mission de dire la nature et les hommes dans un Livre qui les cernerait au plus près, les contiendrait entièrement. Et ce désir du Livre est d’autant plus profond, chez Clavien, que la mort fait planer son ombre menaçante. « La mort on l’apprivoise/ Mais comment dire adieu/ À de telles merveilles/ Sans que le cœur se serre… »

Il y a urgence, une fois encore, à dire le monde comme il va, ou ne va pas.

images-1.jpegCette vie en poésie, Clavien nous le rappelle à chaque instant, c’est notre vie. Comme le monde plein de violence et d’injustices qui nous entoure est notre monde. Non pas un monde tombé du ciel ou venu de nulle part. Mais le monde que les hommes ont façonné à leur image. Un monde souvent déchiré par les guerres ou pollué par les bruits de moteurs (Clavien dédie même un poème aux tristes F/A 18  de l’armée suisse !). Oui, cette terre est celle des hommes. Nous n’en avons pas d’autre. Comme les mots du poète qui la chante sont les nôtres, assurément. Des mots simples et forts, directs et justes. Des mots remplis de sève et d’émotion qui traquent la vie dans ce qu’elle a de plus intense et de plus mystérieux.

Notre vie est un magnifique chant d’amour, mais aussi un chant d’adieu, qui restera dans nos mémoires.


* Germain Clavien, Notre vie, poèmes, Poche Suisse, L’Âge d’Homme, 2010.

 

16/12/2010

La fête au Rameau d'Or

images-1.jpegpar Jean-Michel Olivier

Ne manquez pas, aujourd'hui, le rendez-vous rituel de la Librairie du Rameau d'Or (27 Bd Georges-Favon). À partir de 16h, vous pourrez y retrouver tous les auteurs suisses publiés cette année par les éditions L'Âge d'Homme. Et ils sont nombreux…

François Hussy, Antonio Albanese, Georges Ottino, Germain Clavien, Mousse Boulanger, Bernard Antenen, François Debluë, Geneviève Piron, Ferenc Ràkoczy, Bernadette Richard, Uli Windisch…

À cette occasion, hommage sera rendu à l'immense Georges Haldas (1917-2010) qui vient de nous quitter le 20 octobre dernier. Le journaliste Jean-Philippe Rapp, qui fut son confident et son ami, publie cette semaine Conversation du soir (éditions Favre), un recueil de moments forts sur la vie, la mort, le sens de notre destin et l'état de poésie. Il sera là, aussi, pour saluer la mémoire d'Haldas.

Jean Vuilleumier, qui vient de recevoir le Prix de Littérature de la Ville de Genève, et Freddy Buache, le grand spécialiste de cinéma, seront aussi fêtés comme ils le méritent.

On fêtera enfin L'Amour nègre, de votre serviteur, qui vient de recevoir, à Paris, le Prix Interallié. Qu'un auteur suisse soit primé à Paris est un événement rare, qui arrive environ tous les trente ans (Chessex en 1973, Borgeaud en 1986).

Venez donc boire un verre à la santé d'Adam…