Lettres romandes - Page 8

  • Dévorer l'azur

    Imprimer

     

    par antonin moeri

    cassady,3.jpeg

    cassady,2.jpeg

    cassady,1.jpeg

     

     

     

    Le mot anglais «ballast» fut emprunté au moyen bas allemand. Depuis le 19e, il est utilisé pour désigner les pierres concassées que l’on tasse sous les traverses d’une voie ferrée. C’est un mot qui me donne le frisson, qui ouvre l’imaginaire sur des continents à dévorer, des mondes à étreindre, des restes d’adolescent pulvérisé par un direct. Neal Cassady, de la génération «beat» (pulsation du coeur), s’effondre le long du ballast, au Mexique, à quarante-deux ans, avant de mourir dans un hôpital. Ce mot «ballast», qui claque dans la nuit comme le cran de sûreté d’un couteau ouvert tout à coup, ce mot est choisi pour donner le titre à un texte bebopement pulsé. Celui de Jean-Jacques Bonvin, qui vient de paraître aux éditions ALLIA.

    Quatre individus en sont les héros. Trois sont connus: Jack Kerouac, Allen Ginsberg, William Burroughs. Le quatrième l’est peu sinon pour avoir inspiré le personnage de Dean Moriarty dans «Sur la route»: Neal Cassady. Or c’est Neal Cassady, qui a connu la délinquance avec son père et fréquenté les maisons de correction, c’est «l’aventure en personne» qui fascine Jean-Jacques Bonvin. En plus d’être beau, Neal est fou: il y a dans son regard «quelque chose qui inquiète comme la description d’un suicide». Il vole des voitures qu’il conduit à tombeau ouvert, il fume des joints et bosse comme cheminot. Kerouac lui dit Ecris. Il essaie: son enfance, «son père dans la nuit noire et les injures, les coups, la ruine, l’alcool mauvais». Or le texte s’écrira ailleurs, sur les machines de Jack et Allen. Neal pénètre sa femme vite et brusquement avant qu’elle ait pu s’abandonner. Il avale des amphétamines «pour ne pas s’endormir sur le rail». Sa femme fait l’amour avec Jack. Elle surprend un jour Neal et Allen, «l’un dans l’autre, Allen en Neal».

    C’est comme si Neal cherchait l’étourdissement, un dérèglement de tous les sens, le délabrement du système nerveux. Le LSD y contribuera. Durant vingt ans, il aura «filé sur des routes identiques à elles-mêmes, dans des lieux toujours semblables, le néon, l’entrée, le bar, les tables, la danse, le stroboscope, la tête énervée par l’alcool et la benzédrine, les femmes qui meurent d’ennui en souriant comme des stars avec des jambes de stars (...) la sortie, la voiture ou le motel, le néon, l’entrée du motel, la réception triste, la porte de la chambre, le lit qui bien sûr grince».

    C’est le livre entier qu’on voudrait citer, un livre porté par une écriture si belle, si précise, qui refuse tout laisser-aller, toute complaisance, toute familiarité avec le lecteur, toute comparaison prévisible, une écriture que l’auteur cisèle patiemment pour raconter une épopée, celle de la beat generation, et le naufrage du personnage sans doute le plus intéressant romanesquement, celui qui n’a pas eu droit aux douces caresses des sunlights.

     

    Jean-Jacques Bonvin: BALLAST, éditions ALLIA

     

    Lien permanent Catégories : Lettres romandes 2 commentaires
  • passion véhémente

    Imprimer

     

     

    par antonin moeri

     

     

    JLK.JPG

     

     

     

    Il y a 18 ans, Jean-Louis Kuffer sortait un livre aux éditions l’Age d’Homme qui préfigure L’enfant prodigue. Une posture semblable: interroger sa propre existence ou des moments de cette existence en faisant ce qu’on pourrait appeler de l’auto-fiction. Dans Le Coeur vert, c’est une passion véhémente qui est interrogée. La guerre des sexes y rythme les minutes intenses et les minutes de désespoir. Comme L’enfant prodigue, Le Coeur vert se termine par l’évocation d’un amour sage, «un amour confiant, partagé, durable, que le temps embellit et augmente». Il se termine par des phrases de reconnaissance adressées à «la femme de ma vie».

    L’écriture, dans le Coeur vert n’est pas aussi maîtrisée que dans l’Enfant prodigue, mais il y a déjà cette volonté de faire un roman de sa propre vie, de raconter dans une langue travaillée et foisonnante une histoire qui pourrait être celle de chacun. La guerre des sexes que JLK met en scène rappelle celle que Strindberg aimait mettre en scène.

    J’eus le sentiment, en relisant le Coeur vert, que l’écriture puise son énergie dans cette guerre. Un peu comme si la discorde était à l’origine du verbe, plus que la paix dans les chaumières. Mais cette seule guerre ne saurait fournir la matière d’un livre. Heureusement, en basculant dans la farce, le lecteur respire. La réunion chez le nabab permet un changement de perspective, permet de voir sous un autre jour les coups de griffe de la tigresse, ici nommée La Sarrazine. Et cela avec un humour non dépourvu de tendresse.

    C’est que la Sarrasine aura eu un mérite: pousser le narrateur jusqu’aux «extrémités de ces terres stériles où l’homme dévalué, puis regroupé sur lui même, n’a plus qu’un vague désir de désir». C’est grâce à elle qu’il sera revenu de ses errements comme blindé de douceur, plus serein d’avoir vu de tout près les sinistrés avérés des basses fosses de l’existence.

    C’est d’ailleurs dans ce livre que moi l’un commence à interroger moi l’autre. Interrogation que JLK poursuit dans son blog et dans L’Enfant prodigue.

     

    Jean-Louis Kuffer: L'enfant prodigue, D'autre Part, 2010

    Le Coeur vert, L'Age d'Homme, 1993

     

    Lien permanent Catégories : Lettres romandes 3 commentaires
  • Douna Loup : un nom à retenir

    Imprimer

    images.jpegRetenez bien ce nom, aux allures de pseudonyme ethno : Douna Loup. Douna comme Douna, une petite ville du Burkina Faso. Et Loup comme le grand méchant loup, et comme le Théâtre du même nom. Car Douna Loup vit à Genève où elle est née en 1982, de parents marionnettistes. Si l'on en croit Culturactif, « elle passe son enfance et son adolescence dans la Drôme. À dix-huit ans, son Baccalauréat Littéraire en poche, elle part pour six mois à Madagascar en tant que bénévole dans un orphelinat. À son retour elle s'essaye à l'ethnologie, elle nettoie une banque suisse pendant trois mois, garde des enfants durant une année, écrit sa première nouvelle, puis devient mère, et étudie les plantes médicinales. Après avoir vendu des tisanes sur les marchés et obtenu un certificat en Ethno-médecine, elle se consacre pleinement à l'écriture et à ses deux filles. »

    Un premier roman, donc, au titre énigmatique, L'Embrasure*. Un titre qui donc à la fois l'ouverture, la blessure et la brûlure. Et c'est bien de cela qu'il s'agit dans cette roman qui cherche un peu sa voie entre des épisodes parfois aléatoires, voire incertains, et pas toujours bien ficelés ensemble. Simple défaut de jeunesse : le désir impérieux de tout dire, de trop dire, dans un seul livre. Mais le lecteur qui prend la peine d'entrer dans cet univers à la fois fantastique et singulier ne sera pas déçu : il y trouvera matière à réflexion et à rêverie. Il se laissera surprendre à chaque page par une sensation nouvelle, une découverte, un rythme ou une odeur, une trouvaille poétique.

    Le narrateur de L'Embrasure est un jeune homme de 25 ans, ouvrier, taciturne et solitaire. Sa vraie passion n'est pas l'usine, où il travaille comme un robot, mais la forêt, qu'il explore comme une femme, et parcourt de long en large pour aller chasser. Affûts. Longue traque muette. Observation de tous les signes, traces, brisées, qui le mènent infailliblement à sa proie. Or, au lieu d'une proie patiemment traquée, il tombe un jour sur un cadavre à l'abandon. Un homme perdu, sans nom et sans visage. « Maintenant que je vois la forme c'est sûr, il y a la tête qui se devin sur la terre et les bras repliés sur le thym. »

    Pourquoi cet homme est-il venu mourir dans sa forêt ? Quels signes a-t-il voulu lui envoyer ?

    Le roman démarre vraiment par cette découverte. Dès cet instant, le narrateur est littéralement hanté par l'inconnu. Il entreprend sa propre enquête sur le mort — un suicidé, en fait — qui s'avère s'appeler Leandro Martin, noter régulièrement ses réflexions dans de petits carnets, vivre en marge de la société et de sa famille, qui le connaît si mal. Bien sûr, cette enquête sur l'autre, le mort perdu dans sa forêt, est d'abord, pour le narrateur, une quête de soi-même. Une quête qu'il poursuit à travers plusieurs femmes. Lise d'abord, puis Eva (il fallait une femme fatale au roman!). Douna Loup excelle à rendre à la fois le désir et le vide, la sensualité de ces rencontres et l'impasse où elles mènent : « tous les deux, nous nous demandons ce qui nous rassemble, et nous nous rassemblons quand même ». Il y a de la sauvagerie, mais aussi du désespoir dans cette rencontres toujours fragiles, toujours à confirmer le lendemain.

    Si le roman se perd un peu dans sa dernière partie, c'est sans doute que son narrateur est lui-même perdu, en quête d'une vérité sur le monde et sur lui-même qui glisse entre ses doigts comme la pluie sur les feuilles des arbres. On sent chez lui l'appel constant de la nature, sa beauté, sa violence, son mystère impérieux, qui le renvoie à son amour des femmes, non moins sauvage et mystérieux. Dans une langue à la fois simple et efficace, très poétique, Douna Loup sait créer un monde d'images et de sensations fortes. Elle renvoire le lecteur, comme le narrateur, à l'énigme de son désir. Elle trouve les mots pour dire ce qui se cache dans l'embrasure.

    * Douna Loup, L'Embrasure, roman, Mercure de France, 2010.

    La revue Le Passe-Muraille publie, dans son dernier numéro, un long texte inédit de Douna Loup.


    Douna Loup, "L'embrasure" par mercuredefrance

     

  • lecture au tastemots

    Imprimer

     

     

    LE VERBE ET LE SWING



    Lectures musiquées au Bourg


    Lausanne, rue de Bourg.


    MARDI 29 MARS


    Bar: 19h

    Début: 21h


    Entrée libre


    INFO

    Tel: +41 21 311 67 53

    Mail: info@le-bourg.ch


    Quatre compères, plus un, jouent de concert sur une trame de mots et de

    notes: deux générations mais une passion commune pour le verbe qui sonne

    et les notes qui parlent.


    En complicité:


    Daniel Vuataz, poète et prosateur vif déjà distingué par plusieurs prix littéraires,

    qui lira des fragments de chroniques urbaines dont le Lausanne d’aujourd’hui est

    le décor.


    Antonin Moeri, 10 livres publiés à ce jour, avec des extraits de Ramdam, son

    nouveau roman très théâtral, qui évoque les tribulations d’un Beur en Suisse

    ordinaire.


    Jean-Louis Kuffer, qui vient de publier son dix-huitième livre, L’Enfant

    prodigue, dont il lira quelques extraits entre autres listes insolentes et vignettes

    érotiques.


    Nicolas Lambert, poète primé lui aussi et musicien pro diplômé de l’AMR,

    maître d’atelier et rompu à toutes les improvisations et autres contrepoints

    malins.

     


    Venez taster !

    Lien permanent Catégories : Lettres romandes 0 commentaire
  • C'est le Simplon!

    Imprimer

     

     

     

    par antonin moeri

     

     

    4353053275_2783c7ecf3.jpg

     

     

     

     

     

    - Des tomates, un verre de blanc par-dessus, et le tour est joué, tu mets dans le four vingt minutes. C’est marrant on est jeudi, il y a aussi le petit train. Ou bien c’est une course spéciale. T’avais eu du plaisir quand tu y as été.

    - Ouais, c’était après la grêle.

    - C’est Ollon qui a eu les dégâts cette année. Pierrot a sorti les vieux journaux hier. C’était le jour du papier.

    (Le bateau de la CGN signale son arrivée imminente)

    -Je le vois pas encore, mais i vient de Lausanne. Quand j’ai soif je bois une bière limonade.

    - Je bois plus de bière.

    - On en voit de temps en temps sur les tables, de la brune.

    - C’est le Simplon!

    - I va jusqu’à Montreux

    - Faudrait aller jusqu’à Lausanne dans l’autre sens, i s’arrête même pas à Pully.

    - Non i s’arrête pas

    - I va jusqu’à Montreux çui-ci

    - Avant i s’arrêtait, i revenait vers 6 heures

    - Y a pas beaucoup de monde

    - Tu me dis quand tu veux y aller

    - Faudrait changer à Montreux. Y en a un qui revient plus tard

    - T’as vu le petit moineau, i va jusqu’à la cuisine. Il a pas l’air épouvanté du tout. hi hi hi. Il a pas l’air d’être épouvanté, dit-elle à une dame qui secoue le sachet de sucre pour éloigner le volatile. L’autre continue.

    - Elle a 93 ans elle est bien handicapée. Je vais lui donner un coup de main. Et bien voilà, on va y aller gentiment. Si tu veux que j’aille chercher l’auto, je vais chercher l’auto.

    (Elle prépare le déambulateur du monsieur voûté à lunettes.)

    - Merci vous êtes gentille.

    (La serveuse tient la porte aux deux personnes. Un moineau atterrit sur mon chapeau posé sur la table).

     

    Lien permanent Catégories : Lettres romandes 0 commentaire
  • La lumière des mots qui chantent

    Imprimer

     

     

     

     

     

    par antonin moeri

     

     

    jlk enfant.jpg

     

     

     

    Qu’il évoque un square parisien, les vagues du Grand Océan, une promenade à Tokyo, le tableau d’un maître ancien ou une nouvelle de Patricia Highsmith, Jean-Louis Kuffer a l’art de capter l’attention de celui qui l’écoute. Une lecture attentive des textes de Charles-Albert Cingria a certainement développé chez lui cette disposition. C’est à quoi je songeais hier soir, dans une cave veveysanne, où Kuffer a lu des passages de son dernier roman «L’enfant prodigue», paru aux éditions «D’autre part».

    C’est dans un état voisin de la transe qu’il a rédigé ce livre. Les bonheurs d’écriture y sont si nombreux qu’un lecteur de ma sorte ne peut que donner son adhésion. L’enfance, la découverte des mots, puis des premiers émois liés à ce qu’il est convenu d’appeler la sexualité, la naissance et le premier fou rire d’une fille du narrateur, le lyrisme de nos dix-huit ans, le roman familial, la conscience de la finitude et de la mort, l’aube où le conteur ressaisit les parfums, les sonorités, les grondements, les soupirs et les couleurs d’un monde avec lequel une réconciliation est enfin possible, tout cela est raconté dans une langue de jubilation et de foisonnement qui vous entraîne comme un swing ou un quatuor de Shostakovitch.

    Foisonnement des comparaisons, des propos entendus, des images, des mots à tout faire, des verbes surprenants, des cadences et des répétitions. Kuffer fait danser la phrase, lui insufflant une efficacité mimétique. Il nous fait voir ce qu’il imagine, il nous promène dans le cirque de sa mémoire avec la verve d’un prestidigitateur. Il ne se contente pas de décrire ou de faire parler des personnages, il apprivoise les mots, les nourrit, les soigne, les charge d’un sens particulier. Il fait chanter les oiseaux qui nichent en eux. Comme si le logos était notre seule défense contre la mort.

    Et c’est cela que nous communique l’auteur. Par-delà bien et mal, un amour véhément de la vie qui n’évacue pas l’attention aux autres, à la femme demeurée que violentent les lascars du quartier, au petit Mickey méprisé par son père, battu par sa mère, et qui choisira la mort violente en se jetant sous un train. «L’enfant prodigue» est un long et magnifique poème que nous sommes invités à habiter.


     

    Jean-Louis Kuffer: L'enfant prodigue, éditions d'autre part, 2011

     

     

     

     

    Lien permanent Catégories : Lettres romandes 10 commentaires
  • Germain Clavien : une vie en poésie

    Imprimer

    images-2.jpegpar Jean-Michel Olivier

    C’est un livre grave et léger, plein de sagesse et d’expérience, d’émerveillements et de questions, que le dernier ouvrage de Germain Clavien, poète, chroniqueur et auteur de cette longue Lettre à l’imaginaire, dont le vingtième volume, En 2003, Rouvre, a paru en 2008.

    Notre vie* se présente comme une sorte de journal de bord poétique qui s’étend sur une année, d’avril 2009 à avril 2010. Il suit le rythme du soleil et des saisons. Il est plein de bruit et de fureur, de colères, de révoltes, de bonheurs indicibles. Son titre, déjà, est un programme : il s’agit de surprendre la vie qui vient et qui s’en va, avec son cortège de douleurs et de découvertes, de hasards heureux et d’insondables mélancolies. Une vie entière en poésie : De ce qui me tient à cœur/ Et oriente ma vie/J’ai retenu le meilleur/ Et l’ai mis en poésie. On suit le poète sur le chemin de la nature, accompagné de ses animaux tutélaires, le lézard, l’écureuil, le rossignol, en proie aux questions lancinantes : pour qui, pourquoi vivons-nous ? Quel est le sens de notre bref passage sur terre ? C’est dans la nature que le poète retrouve la source de sa parole. « Un poème au matin/ Éclaire une journée » écrivait le philosophe Gaston Bachelard. Clavien s’inspire de cet adage pour creuser la nature et les mots. Chercher l’image juste, le rythme qui colle à l’image, la musique qui donne élan et beauté à la phrase. On retrouve chez lui l’obsession de Livre de Mallarmé : le poète a pour mission de dire la nature et les hommes dans un Livre qui les cernerait au plus près, les contiendrait entièrement. Et ce désir du Livre est d’autant plus profond, chez Clavien, que la mort fait planer son ombre menaçante. « La mort on l’apprivoise/ Mais comment dire adieu/ À de telles merveilles/ Sans que le cœur se serre… »

    Il y a urgence, une fois encore, à dire le monde comme il va, ou ne va pas.

    images-1.jpegCette vie en poésie, Clavien nous le rappelle à chaque instant, c’est notre vie. Comme le monde plein de violence et d’injustices qui nous entoure est notre monde. Non pas un monde tombé du ciel ou venu de nulle part. Mais le monde que les hommes ont façonné à leur image. Un monde souvent déchiré par les guerres ou pollué par les bruits de moteurs (Clavien dédie même un poème aux tristes F/A 18  de l’armée suisse !). Oui, cette terre est celle des hommes. Nous n’en avons pas d’autre. Comme les mots du poète qui la chante sont les nôtres, assurément. Des mots simples et forts, directs et justes. Des mots remplis de sève et d’émotion qui traquent la vie dans ce qu’elle a de plus intense et de plus mystérieux.

    Notre vie est un magnifique chant d’amour, mais aussi un chant d’adieu, qui restera dans nos mémoires.


    * Germain Clavien, Notre vie, poèmes, Poche Suisse, L’Âge d’Homme, 2010.

     

  • La fête au Rameau d'Or

    Imprimer

    images-1.jpegpar Jean-Michel Olivier

    Ne manquez pas, aujourd'hui, le rendez-vous rituel de la Librairie du Rameau d'Or (27 Bd Georges-Favon). À partir de 16h, vous pourrez y retrouver tous les auteurs suisses publiés cette année par les éditions L'Âge d'Homme. Et ils sont nombreux…

    François Hussy, Antonio Albanese, Georges Ottino, Germain Clavien, Mousse Boulanger, Bernard Antenen, François Debluë, Geneviève Piron, Ferenc Ràkoczy, Bernadette Richard, Uli Windisch…

    À cette occasion, hommage sera rendu à l'immense Georges Haldas (1917-2010) qui vient de nous quitter le 20 octobre dernier. Le journaliste Jean-Philippe Rapp, qui fut son confident et son ami, publie cette semaine Conversation du soir (éditions Favre), un recueil de moments forts sur la vie, la mort, le sens de notre destin et l'état de poésie. Il sera là, aussi, pour saluer la mémoire d'Haldas.

    Jean Vuilleumier, qui vient de recevoir le Prix de Littérature de la Ville de Genève, et Freddy Buache, le grand spécialiste de cinéma, seront aussi fêtés comme ils le méritent.

    On fêtera enfin L'Amour nègre, de votre serviteur, qui vient de recevoir, à Paris, le Prix Interallié. Qu'un auteur suisse soit primé à Paris est un événement rare, qui arrive environ tous les trente ans (Chessex en 1973, Borgeaud en 1986).

    Venez donc boire un verre à la santé d'Adam…

  • Tam-tam d'Éden

    Imprimer

    Dans un article paru dans le journal Le Temps, Eleonore Sulzer évoque avec beaucoup d'élégance les nouvelles d'Antonin Moeri, parues chez Bernard Campiche Editeur.

     

    Écouter les bruits du paradis.


    Dans Tam-tam d’Éden, Antonin Moeri se fait flâneur et nouvelliste agréablement nonchalant.



    Ce sont des nouvelles, mais un rythme court de l’une à l’autre le long du livre. Antonin Moeri installe une unité de ton, une énergie qui fait écho au titre déroutant de son recueil, Tam-tam d’Éden. Suivons la piste. L’Éden? Serait-ce ce lac Léman et ses bords où se promènent ses personnages? Ce lieu de vignes, d’eaux et de lumière, où ils festoient parfois, comme dans la nouvelle éponyme où l’Éden n’est pas un sage paradis mais bien plus un canaille jardin des délices…
    Tam-tam? Pour le rythme sans doute. Mais aussi pour ces bruits du monde auquel le «nouvelliste» – au sens presque journalistique du terme – semble être sensible. On l’imagine saisissant au vol des phrases lancées sur les terrasses d’été où il sirote un verre, tendant l’oreille, captant, notant mentalement puis brodant, débordant, exagérant, imaginant tout autour. Nulle prétention dans ces textes, mais une sorte de nonchalance de flâneur qui prend le temps de respirer.
    Ces nouvelles sont parfois noires, mais elles s’amusent des caricatures grinçantes qu’elles installent. Et puis, leurs motifs connus, famille un rien bourgeoise, voisins envahissants, se promènent au bord du vide, déjantés, en rupture, trop fous pour être ennuyeux. Si certaines nouvelles sacrifient aux lois du genre en abaissant le couperet d’une chute brutale, la plupart – les plus séduisantes – se terminent en suspens, interrompues tout à coup, comme par caprice, laissant le lecteur continuer la promenade tout seul.
    Il y a un genre de laisser-aller dans ces écrits. Certains y verront peut-être un défaut, une écriture par-dessus la jambe. D’autres y trouveront une énergie, un goût pour le farniente, pour le vagabondage et prendront avec plaisir ces chemins de traverse, même s’ils ne mènent pas forcément quelque part.



    ÉLÉNONORE SULZER
    , Le Temps

    Lien permanent Catégories : Lettres romandes 0 commentaire
  • Le Prix de littérature à Jean Vuilleumier

    Imprimer

    eff9210.jpg

    par Jean-Michel Olivier

    Voici, enfin, un Prix amplement mérité. Je ne parle pas de L'Interallié, qui est allé à L'Amour nègre (sic). Mais du Prix de Littérature, remis tous les quatre ans, par la ville de Genève, et doté de 40'000 Frs.. Après quelques erreurs de casting (la dernière s'appelait Jean-Marc Lovay), on célèbre enfin comme elle le mérite l'œuvre, exigeante et singulière, de Jean Vuilleumier, l'une des grandes voix de notre pays.

    « Je pourrais parler de consécration, s’il n’était pas si mal venu pour l’intéressé de le dire. » précise l'auteur avec sa modestie coutumière. Depuis Le mal été (l'Âge d'Homme, 1968), Vuilleumier a publié près de trente livres, pour la plupart des romans au titre lapidaire (La Désaffection, L'Écorchement, L'Allergie), qui disent la difficulté d'être et le désir d'une vie plus accomplie. Mais aussi des essais sur son grand frère en écriture, Georges Haldas, et son ombre tutélaire, le genevois Henri-Frédéric Amiel (La Complexe d'Amiel). Vuilleumier excelle aussi dans l'art de la nouvelle (Les Abords du camp, 1987), un genre qui lui convient parce qu'il conjugue rapidité et dépouillement. En outre, Vuilleumier est un poète de premier ordre. Je tiens son recueil Interzones (1984) pour un sommet de prose poétique.

    Son dernier livre, Les Fins du voyage*, rassemble trois nouvelles assez extraordinaires, à l'atmosphère onirique, aux personnages singuliers, un peu perdus, vivant leur vie sans savoir où elle les mène. On pense à Truman Capote, à Carver, à Thomas Mann aussi.

    Ce Prix récompense un écrivain discret, qui fut journaliste à La Tribune de Genève pendant 40 ans, mais aussi chroniqueur apprécié, critique plein d'empathie pour tous les écrivains de Suisse romande.

    Ce Prix de littérature, ainsi que d'autres Prix artistiques, sera remis le 11 mai 2011 au Grand-Théâtre.

  • Que désigne ce mot: littérature?

    Imprimer

     

     

     

     

    par antonin moeri

     

    bovard_150.jpg


    Le narrateur de «La Cour des grands» s’appelle Xavier Chaubert. Moniteur de judo, il rêva d’une carrière de champion international. Zut! Anschwanden lui passe devant le nez. Faudra se contenter des seconds rôles. Xavier décide alors d’écrire sous pseudo des romans de gare qui se vendront par dizaines de milliers. Et voilà que les auteurs suisses sont invités à l’Escapade: quatre jours (dans le nord de la France et à Paris) de lectures, dédicaces, conférences, rencontres, débats. Le rêve!!!!!!

    Le hic, c’est que l’ordinateur s’est trompé: trois auteurs people ont été invités en même temps que l’illustre Montavon qui, lui, fait une «vraie carrière», est auréolé d’une «vraie gloire». Montavon sait ce qu’écrire veut dire, il édite ses livres chez Gallimard, il songe sérieusement au Nobel, il ne peut accepter de signer ses oeuvres à côté de vulgaires pitres de province. Ce mépris, il le manifestera au cours des quatre jours, mais un cataclysme va l’anéantir: la perte du cahier contenant ses derniers poèmes. Chaubert y découvrira une dizaine de poèmes «douloureusement accouchés (...) sur l’approche terrifiante de la mort».

    Il y a, dans ce roman, des moments de délire, des descriptions de repas flaubertiennes, des évocations superbes de corps féminins, d’un rameur sur l’eau (trois pages à couper le souffle), de personnages qui, au fil du récit, deviennent bouleversants, en particulier celui de l’écrivain nobélisable, pathétique avec sa soif de reconnaissance, ses stratégies machiavéliques, sa vanité de paon foireux, son irrémédiable solitude, ses rages enfantines. Il y a une énergie rare dans le geste de Bovard (en dépit de quelques facilités dans la gauloiserie), qui rend palpitante la lecture de ce roman. On tourne les pages comme celles d’ «Europa» de Tim Parks (dont le cadre spatio-temporel rappelle celui de «La Cour des grands»: un voyage en car, qui dure trois jours, de Bologne à Strasbourg avec des intellos qui ne croient plus en rien), on tourne les pages avec une jubilation que l’auteur vaudois sait communiquer au lecteur.

    Est également posée, ici, la question de la littérature, ou plutôt de ce que peut désigner ce mot. Question qu’on peut légitimement poser à une époque où les livres de Marc Lévy valent infiniment plus que ceux de Michon, et où les mémoires de Zidane valent infiniment plus que les nouvelles d’Annie Saumont. A cette question, Bovard ne donne pas de réponse. Il la met «juste» en scène.

     

     

    Jacques-Etienne Bovard: La Cour des grands, Ed.Campiche 2010

     

    Lien permanent Catégories : Lettres romandes 4 commentaires
  • Ô terrible jeunesse!

    Imprimer

     

     

     

    par antonin moeri

     

     

    1282306662.JPG

     

     

     

    À part ceux de Billie Holliday et de Robert Johnson, je connais très peu le blues. Et puis, les groupes d’amis dans lesquels on se fond, et dont on pourrait avoir la nostalgie quelques années plus tard, je n’en ai jamais connu. J’étais donc mal barré pour apprécier pleinement le dernier roman d’Alain Bagnoud. Il y rappelle les années 80, celles où le héros quitte son village valaisan natal, entre à l’université et découvre la ville, ses bars, ses filles, ses rumeurs, ses lumières, ses odeurs et ses drames. Ce héros est partagé entre un monde rural dont les valeurs le hérissent, mais où une certaine authenticité le séduit et un monde urbain où les perspectives s’élargissent, où une autre langue peut se construire, où le clavier peut s’étendre. Genève n’est pas Paris ni Londres ni New York mais des silhouettes étranges s’y croisent dans certaines pénombres, les richetons y affichent leurs insolentes certitudes, Rastignac peut y nourrir de vraies ambitions.

    Ce qu’il y a de plus étonnant dans ce livre, ce sont les mille et une observations, notations, descriptions de lieux et de personnages. En quoi Bagnoud affirme et développe son talent de romancier. Mais ce qui touche un lecteur de ma sorte, c’est la musique presque lancinante, une forme de nostalgie que le blues doit certainement exprimer, en tout cas celui qui m’est familier, celui de Billie Holliday et, surtout, celui de Robert Johnson qui murmure l’épopée d’un malandrin courant éperdument vers la femme adorée. Et le malandrin de tomber sur les genoux, au comble de l’épuisement, dans un carrefour. Et c’est à genoux, au milieu de ce carrefour, que le malandrin module son chant qui n’a rien de triste mais vous saisit à la base même du tronc.

    Une des trames du livre mène le lecteur dans ce qu’on pourrait appeler une enquête. Stupéfait par la révélation d’un de ses meilleurs amis, dont il admire les dessins et les peintures et qui représente pour lui un modèle dans le domaine de l’art, le narrateur sombre dans ce genre particulier d’abattement que le réel peut nous réserver. «J’ai couché avec un mec», lui a dit cet ami admiré qui, depuis «toujours», aimait les garçons. Le trouble que chacun peut ressentir devant une sexualité autre fait chez le narrateur tomber les barrières de protection que ses représentations avaient, jusque là, maintenues droites.

    Ce que Bagnoud a ressenti dans ces années où tous les possibles semblaient sourire, c’est sans doute ce qu’il a voulu recréer dans un climat d’écriture qu’on n’oublie pas, auquel on voudra revenir et qui fait, dans la lumière des sunlights, résonner les torsions de cordes et les glissandos discordants d’une jeunesse que l’artiste sait préserver. Rimbaud, une fois de plus, avait raison: «On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans».

     

    Alain BAGNOUD: Le blues des vocations éphémères.

    Editions de L’Aire, 2010

     

    Lien permanent Catégories : Lettres romandes 0 commentaire