28/01/2009

« Trois hommes », un livre pour toutes les saisons

SERGE BIMPAGE

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Disons-le tout net : les récits pétris de longs et sempiternels dialogues avec tirets sur six cent pages ne m’ont jamais exalté. Un peu de variété narrative ne fait de mal ni au livre, ni au lecteur. Cela dit, tout aussi nettement tiens-je à souligner que ces Trois hommes, amis d’enfance qui se retrouvent pour refaire le monde et leur vie à la manière de l’Education sentimentale n’est pas pour déplaire, bien au contraire.
Trente ans plus tard, les trois larrons, qui sont des surdoués du collège de L’Effeuille, de sérieux toqués garnis d’un QI supérieur à 170 (mais aussi, rassurons-nous, de la virginité masculine) se recroisent au lendemain de Noël. Ces retrouvailles imprévues ont lieu chez Alma Lebief-Dach, une originale lituanienne fortunée polyglotte, musicologue et même théologienne qui voue sa vie à Dieu.
Alors, débute une soirée puis une nuit singulières pour ces hommes qui ne s’étaient jamais revus. Le choc est brutal, les étincelles jaillissent de leurs cerveaux froids pendant leur dérive dans la cité imaginaire, brouillardeuse et propre à philosopher. Tour à tour seront convoqués les grands thèmes de l’existence, la musique,  la foi, entrecoupés de chansons de potaches et de coups de mémoires.
« Un silence s’est instauré. Chacun s’interroge sur des souvenirs olfactifs. Pour l’un, c’est l’haleine fétide d’un directeur alcoolique. La fétidité de la mort. Vladimir Sérafimovitch avait cinq ans quand il la respira pour la première fois en tombant sur un cadavre en décomposition dans le champ aux choux-raves du silo près de Kazalsk, à deux cents pas de la maison de sa buandière de maman. » Bien qu’assez intellectuellement, nos gaillards se lâchent et retrouvent des sensations anciennes qui, d’associations en associations, les amènent à des confidences  qui les portent loin dans le partage commun.
On en oublie les tirets et les guillemets pour entrer dans la chair de ces trois hommes pas si triomphants que ça. Et le livre se referme en une paradoxale rédemption de l’iconoclaste narrateur : « Ensemble ! ce mot m’était resté trop longtemps en travers de la gorge à cause de son perfide paronyme en latin : insimulatio, l’accusation, la vindicte. Désormais, et avant mon plongeon fluvial rafraîchissant, mon cœur sent la grâce divine, il ne l’applique pas comme une volonté. »
Idéal pour de longues vacances au coin du feu lors d’un hiver comme on en vient de connaître, ce grand livre est bon pour toutes les saisons, qui nous conduit à revisiter notre culture, confronter nos idées et plonger en nous, entre nostalgie et exaltation, sur ce qui fut et aurait pu advenir. Le tout servi par une langue d’orfèvre, il paraît que Salem est un grand admirateur de Proust. Le journaliste de « 24 Heures » publie d’ailleurs peu mais bien. On se souvient notamment avec bonheur de son magnifique Miel du lac ou de A la place du mort. Autant d’ouvrages qui l’ont justement primé et fait remarquer.

« Trois hommes dans la nuit », par Gilbert Salem. Editions Bernard Campiche. 592 pages.

 

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16/01/2009

Illustration de la poésie

Par Alain Bagnoud

 

 

3.jpgMaurice Chappaz est mort. Salut et reconnaissance à ce grand écrivain valaisan!

Lisons ses livres, c'est le plus bel hommage qu'on peut lui faire.

De plus, ça nous évitera de rejoindre la cohorte de ceux qui se répandent dans les médias: les hommes politiques importants qui tentent de récupérer cet homme fondamentalement conservateur et catholique dont les idées étaient pourtant opposées à toutes celles qui ont cours actuellement, ou les écrivains qui croient que la littérature est une hiérarchie et pensent qu'après cette mort, il y a une place à prendre, pour laquelle il faut se placer.

Lisons ses livres et n'oublions pas la poésie, passée et actuelle, dont son œuvre est si puissamment nourrie. Une poésie qui a difficilement accès au public. Où la trouve-t-on encore à part dans les manuels scolaires et les revues spécialisées?

Eh bien parfois au Café du soleil, à Saignelégier.

C'est en effet là où notre ami Pascal Rebetez présente dès le 18 janvier les images qui ont accompagné quatre de ses ouvrages parus en 2001 et en 2008.  Trois peintres et un photographe y exposent leurs travaux liés à ses textes et poèmes.

Le peintre Léonard Félix pour les peintures de l'ouvrage Calendrier des sèves paru en 2001 aux « Editions d'autre part ».

Le photographe Gérard Lüthi pour Béton et vapeurs d'eau dans la collection "Le champ des signes" des Editions de la Société Jurassienne d'Emulation (2008): l'ouvrage reproduit vingt-quatre photographies prises lors d'un voyage en Chine, dont Pascal Rebetez s'est inspiré pour écrire maximes et aphorismes.

rebetez_pascal_150x150.gifEnfin pour Au lieu des corps (voir ici) qui vient de paraître aux « Editions Encre et Lumière » en deux versions différentes, on a Isis Olivier qui a illustré une édition de ses peintures de femmes sur cartes maritimes et, pour l'autre, Michel Julliard et son univers très coloré.

C'est tous les jours de 9h à 23h, sauf le lundi – jusqu'au 15 février 2009.


Exposition Images à textes - sur des livres de Pascal Rebetez, avec Isis Olivier, Michel Julliard, Léonard Félix, peintures, Gérard Lüthi, photographies.
Vernissage le dimanche 18 janvier 2009 à 11h00.

Et sur Chappaz, un entretien, des poèmes, une analyse dans les très riches Carnets de Jean-Louis Kuffer, aujourd'hui.

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09/01/2009

Lumière d'août, de William Faulkner

Par Alain Bagnoud

cfs_faulkner_sightg_2004.jpgC'est toujours un peu difficile de parler d'un chef-d'œuvre qu'on vient de lire.

Il suffirait peut-être de le signaler. Dire par exemple que Lumière d'août, de Faulkner, est un chef-d'œuvre. Ça devrait suffire.

Mais, bon, vous savez ce que c'est. L'envie de bavarder, d'exprimer ses sensations. Et puis c'est un petit exercice de style, de faire un post sur un livre qu'on a aimé.

On pourrait commencer en expliquant que Lumière d'août est, comme l'indique le quatrième de couverture, la genèse d'un meurtre. Ou affirmer que le livre raconte la quête d'identité d'un orphelin blanc qui a du sang noir dans les veines, d'un mulâtre qui ne sait pas qui il est. Ou constater que deux histoires se mêlent, celle de Christmas, l'assassin, et celle de Lena, jeune fille séduite, engrossée, abandonnée, à la recherche de son amant, et qui découvre dans cette quête un but et une jouissance.

On pourrait encore conclure que Faulkner fait le portrait d'une société puritaine figée dans ses croyances et ses principes, qui produit des fanatiques et de la haine à gros bouillons. Une société livrée à un Dieu de colère et de vengeance, violemment raciste, vivant sur des principes rudes, lesquels produisent, par surgissement d'opposition, un érotisme désolé.

Les femmes chez Faulkner sont facilement séduites, ne demandent qu'à tomber dans le péché et à s'avilir. Le sexe est morbide, malsain. Soit il se révèle sans plaisir, violent, soit il tourne en nymphomanie. Sur tout cet univers romanesque court la méfiance de la femme, qui incarne la pulsion irrépressible, mais aussi la douceur, l'amour, la charité, choses que ces hommes rudes et corsetés refusent de tout leur être.

Lumière d'août est servi par une narration assez classique, pour qui a déjà fréquenté Faulkner. Il n'y a pas ici de grand flux de conscience, de monologues intérieurs constituant le récit comme dans Tandis que j'agonise. Il n'y a pas non plus de jeu excessif avec la temporalité. Ça commence avec le meurtre et l'arrivée de Lena dans la ville, un long flash-back raconte l'enfance et la formation de Christmas, puis on revient à la traque de l'assassin et à son lynchage final.

Mais le livre n'est pas si simple, quand même. Les non-dits, les points de vue, les idéologies donnent un soubassement et une force à l'histoire. Elle est vue et racontée par les personnages témoins des faits, qui les expliquent selon leur point de vue, d'après leur vision du monde.

Et comme toujours chez Faulkner, le destin manipule les personnages comme des marionnettes et cet univers pessimiste, tragique, hanté par la faute, s'il est d'une puissance rare et d'une profondeur tragique, n'est pas des plus faciles à habiter.


William Faulkner, Lumière d'août, Folio

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05/12/2008

Solon, voleur genevois, 1840-1896

Par Alain Bagnoud

 

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Marc Solon est un être bien réel. Né le dix-sept août 1840 à Genève. Quatrième fils illégitime d'une fille naturelle, Marie Solon, 27 ans. Abandonné dans la «Boîte à toutes âmes» de l’Assistance publique.

Sa vie est une suite de malheurs presque inévitables qui font la procès de la société de son époque. Il est placé chez un paysan d’Avully, de qui on le sépare à 12 ans parce qu'on ne doit pas s’attacher à un père nourricier. On le met à La Garance, un établissement «agricole et industriel» de Chêne-Bougeries, qui sert à dresser des adolescents réfractaires. Le pasteur Vautier, son directeur, veut de l'obéissance, du sentiment, du repentir et des larmes. Solon ne lui donne pas ce qui lui plaît.

Mauvaise tête, fugueur, voleur, coeur dur, il est donc renvoyé. Il continue sa descente. Première prison à 15 ans. Puis 42 comparutions, 33 condamnations, 18 ans sous les barreaux. A quoi il faut ajouter de nombreux internements pour cause d'alcoolisme. Enfin, il est expulsé de Genève à 56 ans, et on perd sa trace.

Martine Ruchat, enseignante à l'université, explique qu'elle est tombée sur ce personnage après qu'une femme a légué aux Archives de la vie privée, dont elle est présidente, un fonds de documents. Par hasard, elle y découvre le compte-rendu d'entretiens qu'un presque contemporain de Solon a eus avec lui juste avant son expulsion.

Henri Lejeune avait 23 ans de moins que le voleur. Il était ouvrier d'usine et écrivait dans Le Drapeau rouge, organe du parti communiste. Il avait le projet, qu'il n'a pas réalisé,de faire la biographie de Solon.

Après sa mort, son fils Charles reprend les documents, fouille dans les archives et rédige un texte romancé dont il achève deux parties sur trois.

C'est à partir de tout ça que Le « Roman de Solon » est écrit.

Trois strates, trois niveaux de narration. Ça pourrait être intéressant. Le problème est que Martine Ruchat se débrouille mal entre ces trois niveaux. Leur définition est floue, on ne sait souvent pas d'où ça parle.

De plus, ni elle ni Charles Lejeune ne sont romanciers, et si la documentation est riche et les intentions excellentes, les passages narratifs manquent souvent d'intérêt, plus particulièrement quand on se retrouve en focalisation interne, dans la tête de Solon.

D'où sans doute les guillemets du titre, qui sont symptomatiques. Ils évoquent probablement les hésitations de Martine Ruchat quant au genre du texte qu'elle écrit (récit historique, essai, démonstration morale, roman), quant à la méthode qu'elle suit et au but qu'elle poursuit.

 

Martine Ruchat, Le « Roman de Solon », Antipodes

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21/11/2008

Saint Genet, comédien et martyr, par Jean-Paul Sartre

Par Alain Bagnoud

Genet2.jpgCe livre, rédigé pour servir d’introduction aux œuvres complètes de Genet, a provoqué chez Genet l’impossibilité de continuer à écrire des romans. C'est lui-même qui l'a dit. Pendant dix ans, bloquage complet. Puis il s’est voué au théâtre, si on excepte son récit posthume, Un captif amoureux, sur les Palestiniens.

On peut croire Genet ou pas. Il était probablement arrivé au bout d'un cycle romanesque, il cherchait à se renouveller, l'analyse de Sartre a hâté la crise.

En tout cas,Saint Genet, comédien et martyr est une formidable machine à décortiquer la personne et les oeuvres de Genet, qui passent à travers la moulinette de la pensée sartrienne, scrutées par cette magistrale intelligence dans une démonstration minutieuse. 690 pages serrées.

Tout au long du livre, Sartre semble défaire patiemment une montre très complexe. Il examine chaque rouage, le décrit, explique à quoi il sert. Grâce à la succession des causes et des effets, finalement, il devrait n’y avoir plus aucun mystère.

Tout le caractère, toute la sexualité, toute la littérature de Genet sont décortiqués, motivés, nécessités par les circonstances de cette existence, et par la volonté de Genet d’assumer ce dont on l’accuse tout en respectant les valeurs de ses ennemis. Car ce serait là où s’exprimerait la liberté de Genet, cette liberté chère à Sartre, qui veut dans cet essai « montrer les limites de l’interprétation psychanalytique et de l’explication marxiste ».

Un livre impressionnant. Une vision large, complète, un système subtil, convaincant, qui, désormais qu'il n'est, et de loin, plus majoritaire, éclaire et étonne.

Mais derrière, malgré tout, il reste des ombres. Par exemple dans la démonstration que Sartre voulait faire : « prouver que le génie n’est pas un don mais l’issue qu’on invente dans les cas désespérés ».

Elle ne persuade pas tout à fait. D’autres se sont trouvés dans la même situation que Genet, et ne se sont pas retrouvés grand écrivain français du XXème siècle. Et malgré toute l'intelligence de Sartre, il reste des questions là-dessus. Le génie, c'est quoi? Ça vient d'où? Ça fait quoi?

Jean-Paul Sartre, Saint Genet, comédien et martyr, Gallimard

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07/11/2008

Sade, Les Crimes de l'amour

Par Alain Bagnoud

 

sade_ray.jpgPublié en l'an VIII (1800), Les Crimes de l'amour n'est pas le livre le plus connu de Sade. Pourtant, iI s'agit de l'ouvrage par lequel, enfin libéré après 13 années de prison pour histoires de moeurs, il veut renaître en homme de lettres.

C'est son deuxième texte signé. Le premier était Aline et Valcour (1793). Mais on lui en prête d'autres, et dans sa préface intitulée Idée sur les romans, il se défend avec fougue d'être l'auteur de Justine. «Qu'on ne m'attribue plus, d'après ces systèmes, le roman de J...: jamais je n'ai fait de tels ouvrages, et je n'en ferai probablement jamais... »

 Justine a paru en 1791, suivi de La Philosophie dans le boudoir en 1795, de La Nouvelle Justine suivie de l'Histoire de Juliette sa soeur, en 1797. Des textes autrement raides. Et Les Crimes de l'amour ne pourront rien faire pour qu'on lui pardonne. Un critique, Villeterque, flétrit Sade, le préfet de police Dubois ordonne une perquisition chez lui et l'expédie en prison où il restera jusqu'à sa mort. Pour ses livres, cette fois-ci, et non plus pour ses actes.

Dans Les Crimes de l'amour pourtant, il n'y a ni sexe explicite ni théories immorales. Beaucoup d'inceste dans les intrigues, certes, mais des euphémismes dans les descriptions.

Les lieux et les époques sont variés. Le sous-titre du livre: Nouvelles héroïques et tragiques, indique les pistes suivies. Héroïque: des brigands, des aventures, des voyages. Tragiques: les héroïnes des histoires subissent des malheurs terribles alors qu'elles sont innocentes, et il n'y a pas de rémission pour elles: elles se suicident, meurent de chagrin ou sont tuées après des crimes qu'elles ont subis ou commis malgré elles, faibles jouets du destin, poupées livrées aux hommes et au mal, qui trouvent parfois leur volupté à assumer les perversions auxquelles elles sont livrées.

L'écueil des histoires immorales est le même que celui des histoires morales: elles risquent d'ennuyer le lecteur. On se fatigue autant des répétitions de la vertu récompensée que de l'innocence outragée. Pris dans son désir de faire subir à ses héroïnes les pires turpitudes, jouant d'un langage souvent codifié (par exemple dans les descriptions de ses personnages), Sade lasse.

On refermerait peut-être vite ce livre s'il n'y avait son nom sur la couverture. Et puis cette frénéstie de transgression qui se sert du langage de ses ennemis pour les prendre au piège, renverser leurs valeurs de façon retorse, jouissant d'imiter ainsi des discours moraux harassants avec un sérieux de pontife, montrant ici l'agonie tranquille d'une libertine achevée, là les tourments d'une sainte en train de trépasser, noircissant le vice à volonté sous des sophismes moraux:

« Je ne veux pas faire aimer le vice; je n'ai pas, comme Crébillon et comme Dorat, le dangereux projet de faire adorer aux femmes les personnages qui les trompent; je veux, au conraire, qu'elles les détestent; c'est le seul moyen qui puisse les empêcher d'être dupes; et, pour y réussir, j'ai rendu ceux de mes héros qui suivent la carrière du vice tellement effroyables, qu'ils n'inspireront bien sûrement ni pitié ni amour; en cela, j'ose le dire, je deviens plus moral que ceux qui se croient permis de les embellir... »

 

Sade, Les Crimes de l'amour, Folio

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17/10/2008

Coaltar, revue littéraire

Par Alain Bagnoud

coaltar_flyerA5_verso.jpeg Une nouvelle revue littéraire sur le net. Coaltar.

Une revue suisse romande. Quoiqu'on puisse s'interroger sur cette définition.

« Coaltar écrit depuis la Suisse d’expression française (où se côtoient toutes les langues de la planète), pas surcelle-ci, dont les mérites et les symptômes ont été déployés ad nauseam depuis le milieu du siècle dernier. En matière de perception et d’expression, l’une de ses particularités est le ton de ce qui s’y écrit. Le baroque y est rare, comme l’est la préciosité. Ce qui souvent prédomine est une forme de pesante mélancolie, de modestie, voire de timidité ontologique. Comme si le respect de la langue se mêlait à la crainte de la froisser. Les grandes exceptions — Bouvier, Lovay, Velan et autres — sont pour nous des références. » (Editorial)

Bouvier, Lovay, Velan, donc, pour références. Et Pessoa, dont un texte peut servir en quelque sorte de manifeste au projet (voir ici).

Mais le mieux, évidemment, pour connaître Coaltar, est simplement de s'y introduire et de fureter. On y trouvera entre autres des textes de Marina Salzmann, Jean-Jacques Bonvin, Philippe Renaud, Kate Deléaval, Marc van Dongen ou votre serviteur, des photos de Jean-Luc Schumacher, un film de Colette et Günther Ruch, etc. Toutes choses qui montreront peut-être alors des affinités et pourront bien en provoquer.

Car la revue se garde bien de se corseter à l'avance par une proclamation préalable. Elle se définira au fur et à mesure des contributions et des publications. Je ne résiste pas au plaisir de citer encore l'éditorial:

« Il y a danger dans la mesure où cette démarche relève essentiellement du désir et que la volonté d’offrir une pluralité de points de vue implique de placer la barre assez haut sans vraiment connaître la hauteur des montants. Les numéros successifs devraient permettre d’en savoir plus, ne serait-ce que sous la forme d’un filigrane. »

N'hésitez pas à y proposer vos travaux, si vous sentez quelque adéquation. Textes écrits, images et sons. Théorie, fictions, récits, poèmes, work in progress...

Et mettez Coaltar en favori.

http://www.coaltar.net/

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26/09/2008

Robert Brasillach et Les sept couleurs

Par Alain Bagnoud

Brasillach03.jpgUne réputation, bonne ou mauvaise, est toujours un atout. C'est à cause de la sienne, exécrable, que j'ai lu du Robert Brasillach.

Cet écrivain né en 1909 a été fusillé après la guerre. Surtout parce qu'il a dirigé l'hebdomadaire Je suis partout pendant les années d'occupation, y prônant la haine des Juifs, la destruction des communistes et y montrant son admiration pour le IIIème Reich. Il n'était pourtant pas satisfait de la collaboration avec les nazis. Ce qu'il voulait, lui, c'était un fascisme à la française, personnel, et pas une sujétion à l'Allemagne.

Après sa condamnation à mort, une pétition d'intellectuels n'a pas décidé le général de Gaulle à le grâcier. Peut-être, a-t-on suggéré, à cause des « préférence sexuelles » de Brasillach, qui était homosexuel. Plus sûrement parce que le général devait donner des gages aux communistes, et que Brasillach était considéré comme responsable de la mort de beaucoup d'entre eux.

Bref: réputation plus que sulfureuse. Et donc, mon intérêt pour sa prose et son style, dont on dit grand bien.

Mon ami Antonin Moeri prétendait à une certaine époque que tous les grands stylistes étaient de droite. Il citait Céline, Chardonne, je crois, et je ne sais plus qui. J'ai parlé ailleurs de Paul Morand et j'ai beaucoup fréquenté Drieu La Rochelle à une époque. Tous ont du style, certes, mais encore faudrait-il s'entendre sur ce mot et ce qu'il désigne. Parce que Céline et Morand, par exemple, ce n'est pas exactement le même genre d'écriture.

Il me semble, subjectivement, que le mot style connote quelque chose de retenu, de hautain, de contrôlé. Ce qui veut dire que Proust n'en aurait pas? Et Céline, donc?

On ne s'en sortira pas. Mais c'est peut-être une question de vocabulaire pour désigner les bons écrivains et indiquer leur tendance politique. Dans ce cas, on dira de ceux qui se sont situés à droite qu'ils ont du style et des autres qu'ils ont une écriture. Et que le talent est indépendant de l'opinion politique.

Ou alors, Antonin, peux-tu m'éclairer?

Les sept couleurs, donc, du sulfureux Brasillac, a un style éblouissant et un contenu vaguement gênant.

Brasillach en tout cas est un virtuose. Dans Les sept couleurs, il varie à volonté et systématiquement les formes. Il commence par un roman traditionnel, passe à l'épistolaire, puis au journal intime, puis aux réflexions, au théâtre, aux documents et enfin au monologue. Toutes choses qu'il maîtrise à la perfection.

Peu d'écrivains peuvent jouer parfaitement de tant de registres, en connaître les règles et les faire oublier en utilisant une langue si fluide.

Quant au contenu, c'est autre chose.

Une très belle histoire d'amour commence au début du livre, entre deux jeunes gens qui visitent Paris comme s'ils étaient en vacances. Puis ils se perdent sans jamais s'oublier et c'est alors que tout se gâte un peu.

Patrice, le garçon, passe du Manifeste du surréalisme à l'admiration du fascisme italien qu'il découvre comme précepteur à Florence. Il s'engage dans la Légion étrangère dont il jouit des rudesses viriles, puis il dirige une chambre de commerce en Allemagne ce qui lui permet d'assister au Congrès de Nuremberg et de s'extasier sur l'esthétique nazie, son endoctrinement de la jeunesse, son culte de la force et de la joie.

Catherine de son côté épouse un homme qui, croyant la perdre parce qu'elle a revu Patrice, s'engage dans la guerre d'Espagne aux côtés de Franco, bien entendu, ce qui est prétexte à des reportages enthousiastes.

Tout ceci permet à Brasillach de comparer les différents fascismes et leurs adaptations locales. Afin, probablement de définir ce fascisme français national qu'il appelait de tous ses voeux.

Bien évidemment, cette position idéologique sonne de manière assez déplaisante aux lecteurs actuels. Mais il n'y a pas que ça.

Brasillach a tendance à voir ses personnages comme des types. La jeune fille allemande (avec ses tresses blondes). La femme française (une petite brune). L'homme léger qui s'oppose à l'homme lourd. Le garçon nazi. Le vieux guerrier allemand.

Et ces clichés affaiblissent considérablement l'histoire d'amour du livre et la crédibilité de son roman.

 

Robert Brasillach, Les sept couleurs, Le livre de poche

(Publié également, en deux fois, sur Le blog d'Alain Bagnoud.) 

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12/09/2008

Millénium, de Stieg Larson

Par Alain Bagnoud

Qu'est-ce que j'ai fait, donc, cet été? Eh bien, la même chose que des milliers de gens. J'ai lu Millénium.
Cette trilogie policière due à Stieg Larson, dont vous avez forcément entendu parlerMillénium, même si vous ne l'avez pas ouverte. Vous connaissez aussi sans doute la triste histoire de l'auteur. Journaliste d'investigation dans un magazine anti-fasciste qu'il a créé, Expo, il écrit ces polars et annonce triomphalement à son amie qu'il a assuré avec ça leur retraite. Il a à peine le temps de rendre les manuscrits à son éditeur qu'il fait une crise cardiaque et qu'il meurt.
Les livres sont des succès mondiaux, mais comme il n'a pas fait de testament en faveur de sa compagne, elle est censée ne rien toucher, tout devant aller à la famille de l'auteur ou, selon d'autres sources, à une fédération de travailleurs communistes. Bon, il y a des tractations en cours, je vous passe les détails, vous les trouverez sur internet et dans la presse.
Millénium, donc. Dans les trois gros livres (plus de 600 pages chacun), on trouve les mêmes personnages principaux. Un journaliste vedette, Blomqvist, la quarantaine, super fort, super intègre, super beau, qui plait super aux femmes et fait super peur aux méchants, et qui est surnommé d'ailleurs super Blomqvist. Il travaille dans un magazine appelé Millénium. Magazine dirigé par sa maîtresse, Erika, mariée à un artiste tout à fait partageur.
Blomqvist a pour co-vedette Lisbeth Salander. Elle aussi est super. En apparence, c'est une jeune femme tatouée, piercée, presque anorexique, qui semble avoir 15 ans même si elle en a plus de 20. Elle est quasiment autiste, semble retardée mentalement, est sous tutelle. Mais le lecteur ne tarde pas à apprendre qu'en fait, c'est une génie de l'informatique, une hacker de génie, qui à la fin du premier livre a détourné 2 milliards de dollars.
En faisant équipe avec le journaliste qui est dans une mauvaise passe, elle réussit également à démasquer un violeur et tueur en série et à retrouver une femme disparue depuis plus de quarante ans.
Pour le plus grand plaisir, il faut le dire, du lecteur captivé, qui peine à refermer le livre.

Stieg Larson, Les hommes qui n'aimaient pas les femmes, Millénium 1, Actes sud

(Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud

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13/06/2008

Pierre de scandale, le Calvin de Nicolas Buri

Par Alain Bagnoud

 

 

pierre_de_scandale_120x170.gifIl y a quelque chose de paradoxal et de provocateur à choisir Jean Calvin comme sujet, pour un romancier, alors que la période dans laquelle nous vivons traîne ses principes dans la boue. Il n’aurait pas beaucoup aimé le foot et ses transes collectives, une chose à rappeler en ces jours où l’Euro envahit Genève. Il interdisait la danse et la musique (à part les psaumes), réprouvait la mode et codifiait les parures, couvrait ses fidèles de noir, réglementait la sexualité, fustigeait l’amusement, la fête et la joie sociale.

 

Il est vrai que dans l’économie, c’est autre chose, puisque les principes de Calvin ont créé le capitalisme, si on en croit Max Weber, et permis le libéralisme qui sévit aujourd’hui. Triomphe de Calvin dans ce domaine.

 

Bref, Nicolas Buri a choisi de raconter la vie de ce personnage magistral, de son enfance à sa fin. Nicolas Buri, scénariste. 

 

On se doit de rappeler sa profession, tant le roman Pierre de scandale bénéficie des qualités que Buri a acquises dans l’exercice de ce métier. Le texte est très bien construit, composé de scènes courtes, imagées. Il cherche à donner « une vision panoramique de la vie du personnage en saisissant des instants saillants » (postface).  Et ça marche. Les moments historiques, qui alternent avec les scènes plus intimes où on voit Calvin avec ses proches, établissent une image globale et pas si monolithique que ça du grand théologien.

 

Roman historique, donc, mais composition romanesque. Une figure d’inquisiteur est inventée, des scènes supposées, par exemple des rencontres avec Luther, ou avec Servet à Paris, dans la jeunesse de Calvin… Le résultat est passionnant, même si, parfois, il manque un peu de chair à l’écriture. Comme si le personnage principal avait glacé parfois la plume de Buri.

 

Malgré tout, il est difficile de lâcher ce livre quand on l’a commencé. Ceux qui ne connaissent pas Calvin y apprendront des choses qui les pousseront à voir plus loin, et les autres continueront à se poser des questions.

 

Par exemple pourquoi cet homme, qui a commencé sa protestation dans l’esprit de la Renaissance (Nicolas Buri le fait rencontrer plusieurs fois Rabelais), finit sa vie (dans le livre de Buri) en imposant à ses ennemis la torture et le bûcher médiévaux…

 

 

 

Pierre de scandale, Nicolas Buri, Editions d’autre part

 

(Publié aussi dans Le blog d’Alain Bagnoud.)

 

 

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04/06/2008

L'éclat de l'absence

 par Serge Bimpage

1233928044.jpgC’est un livre éclatant en dépit de la douleur du sujet, où il est question de la très ambivalente filiation mère-fille, tissée dans l’amour et la haine, cependant que le père est le grand absent du récit.

Dans une somptueuse demeure anglaise, garnie d’un jardin extraordinaire, le personnage central de Jusqu’à pareil éclat, Jade Chichester, évoque son enfance près de Grace, mère recluse qui n’a pour tendresse que des phrases visant à se débarrasser de sa progéniture.

On comprend pourquoi la photographe Jade Chichester rechigne à rencontrer son admiratrice de narratrice et lui raconter son passé. La rencontre aura cependant lieu, grâce à une question sésame : celle concernant la toute première photo qu’elle ait prise… Dès lors, le livre peut se dérouler non sans malice, tantôt sur le mode du « elle » utilisé par la narratrice, tantôt sur celui du « je » figurant la photographe.

Anne-Lise Grobéty dresse d’une plume confondante le portrait de cette solitude dans ce manoir métaphorique coupé du monde et labyrinthique. Les vibrations animales du parc seront de piètre recours pour la sublimer. En revanche, la découverte, dans la bibliothèque, de la poésie de Keats, de la puissance érotique de la langue, des boiseries et des greniers agiront sur la fillette de manière décisive, de même que le débarquement inopiné d’une tante aventurière, globe-trotter, photographe et homosexuelle.

Avec une trame simple, l’écrivaine neuchâteloise parvient non seulement à décliner ses thèmes favoris (rapport mère-fille, privation de la parole, manque intérieur et libération féminine) mais aussi à en découdre savoureusement avec le statut ambigu de la première personne en littérature.

 

 "Jusqu’à pareil éclat", par Anne-Lise Grobéty. Editions Bernard Campiche, 129 pages.

 

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23/05/2008

Le quatuor d'Alexandrie, de Lawrence Durrell

Par Alain Bagnoud

Lawrence Durrell (1986)           
Un de  mes amis est revenu d’Alexandrie stupéfié. Pour ses vacances, il avait choisi cette ville à cause d’Alexandre le Grand, son fondateur, de Cléopâtre, César et Marc Antoine, etc. Il a eu l’impression d’une ville sans présent, sans avenir, toute hantée par ses siècles de gloire disparus.
 

            Une impression de nostalgie qui n’est pas isolée, depuis les érudits pleurant sa grande bibliothèque jusqu’à un petit chanteur français décédé qui gigotait et chantonnait, sur un air de disco, «Alexandrie, Alexandra».

            La ville est un lieu surchargé, une superposition d’Histoire. «...une des grandes capitales du coeur, la Capitale de la Mémoire», comme l’écrit Lawrence Durell à son ami Henry Miller. Durell y avait fui l’invasion de la Grèce par l’armée allemande en 1941. Il y est resté comme journaliste pour la Gazette égyptienne, puis correspondant de presse à l’ambassade britannique. Une dizaine d’années plus tard, à Chypre, il commence «Le quatuor d’Alexandrie», situe l’action avant et pendant la deuxième guerre mondiale.  Mais comme si la ville ne pouvait susciter que de l’histoire ancienne, le Quatuor est un envoi nostalgique à un passé mouvant, indéfini, multiple, qui prend des significations complètement différentes d’après le regard de celui qui s’y penche.

            C’est une Alexandrie de la décadence que dépeint Durell, une ville qui est en train de se perdre, de perdre son importance. Une ville de débauche, de fièvre, d’ennui, de mutilation et de sociétés secrètes, mystiques, conspiratrices ou religieuses. Une ville où se croisent les Européens, les Juifs, les Musulmans, les Coptes chrétiens (le «Quatuor» raconte entre autres la décadence de ces derniers, au profit des Musulmans).

            Ces quatre livres, on pourrait les lire séparément. Bien qu’ils traitent tous des mêmes personnages, et souvent des mêmes actions, ils visent à jouer l’un par rapport à l’autre «comme un mobile de Calder» (toujours de Durell à Miller). Leurs titres: «Justine», «Balthazar», «Montolive», «Cléa». Des noms de personnages.

            La magnifique Justine, par exemple, est une nymphomane de haut vol, ardente et désespérée, une juive mariée à un riche copte, Nessim. Elle collectionne frénétiquement les aventures sordides, devient la maîtresse de Darley, le narrateur falot de trois des livres. Il subit la jalousie de Nessim, puis découvre qu’il s’est fait mystifier. En fait, Justine aimait un autre écrivain, Pursewarden, et Darley servait de leurre. Et finalement, peut-être que non, qu’elle ne l’aimait pas, qu’elle se servait de lui pour la cause de l’Etat juif. Car sous les jeux de l’amour, du désir et de la perte, se  révèle une doublure politique, dans le jeu de complots qui se fait entre Anglais, Coptes et Musulmans....

            Une foule d’autres personnages sont là, des diplomates, des danseuses de cabaret, des pornographes, des mystiques, toute une foule bigarrée et dense. Certains disparaissent mystérieusement, réapparaissent, tous se transforment d’après le regard qui est porté sur eux.  Ainsi Scoby, un vieil Anglais pédéraste, engagé dans la police égyptienne. Après avoir été assassiné par des marins alors qu’il se promenait sur le port, travesti en femme, il se retrouve par une bizarre transformation vénéré comme un saint de l’Eglise Copte, sous le nom d’El Scob, et possède son propre sanctuaire. Le présent est trompeur, le passé  l’éclaire toujours d’une autre manière.

            Les couches sont denses, à Alexandrie, oignon de la mémoire. Le «Quatuor», ce «poème symphonique», y reflète peut-être la réalité de la ville toujours liée au passé. On y explore encore, par exemple les fragments du phare, 3000 blocs dans les eaux tranquilles du port, où ils reposent depuis 1302. La nostalgie s’en nourrit déjà. «Alexandrie, Alexandra!» 

Lawrence Durell, Le Quatuor d’Alexandrie, Le livre de poche

(Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud.)

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21/05/2008

La rage des ados

par Pascal Rebetez

On parle ici et là de la violence des jeunes, de leur propension à la castagne. Et on tord le cou des statistiques. Et on en fait une raison de partir en guerre contre quelques ethnies à la lame facile.
Plus rare, me semble-t-il, est d’aller à l’intérieur du malaise adolescent. C’est ce que réalise magistralement l’écrivain neuchâtelois Thomas Sandoz. J’ai lu d’une traite son livre La Fanée qui vient de paraître aux éditions G d’Encre et, caramba, me sens tout remué. Tant son portrait par l’acte de son adolescente des montagnes est criant de vérité autant que de douleur.
Désolation de la famille monoparentale, premier flirt obligatoire, bal de village glauque et alcoolisé, détresse villageoise au cul du monde, on est loin du charme bucolique que les citadins sur le retour trouvent à nos vertes et flamboyantes montagnes. Sapin. Ça pine. Ça sent le sapin, la mort lente, ça poisse l’ennui et le mal-être.
C’est terriblement efficace et rendu dans une langue riche et rythmée.
A noter aussi que des illustrations signées Catherine Louis parsèment le chemin de croix du texte, en des stations hypnotiques, elles désignent les lieux mais aussi l’absence. Ce que l’ado en rupture de ban craint le plus : l’ignorance du monde à son égard.

Un livre qui vaut bien quelques dossiers sur le malaise. Déconseillé par l'office du tourisme des montagnes neuchâteloises.

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02/05/2008

Romanciers et écrivains

Le salon du livre de Genève bat actuellement son plein. Que de visiteurs ! Que d’auteurs aussi ! C’est à vous enthousiasmer. Partout, dans tous les coins, célèbres ou méconnus, assumant de plus ou moins bonne grâce ce petit moment social où ils ont finalement un statut. Plus nombreux que les étoiles du ciel, semble-t-il, ou les grains de sable sur la plage. Des auteurs de tous genres. Des romanciers, des écrivains…
Romanciers et écrivains ? Je fais évidemment référence à Kundera, dans L’art du roman (voir déjà ici). Il y tentait une distinction entre ces deux espèces.

D’après lui, l’écrivain aurait une vérité à dire prééminente, préétablie, et quel que soit le genre qu’il utilise (essai, roman, nouvelle), il garderait toujours la même « voix inimitable ». Kundera donnait comme exemple Rousseau, Chateaubriand, Camus, et surtout Sartre.

Effectivement, que ce soit dans l’essai, la préface, l’ouvrage philosophique, l’article, l’éditorial, le reportage, le roman ou la pièce de théâtre, Sartre, d’une même voix, voulait montrer à chaque fois une partie de cette grande vérité globalisante qu’il avait découverte, qu’on a appelée l’existentialisme, et que je serais bien incapable, et surtout bien ridicule, de résumer ici en une phrase. Par exemple « l’existence précède l’essence » (mais oui, il reste toujours quelques souvenirs du collège).

Et c’est pour ça peut-être, d’ailleurs, qu’on ne lit plus ses romans ou que ses pièces de théâtre nous semblent si schématiques et si démonstratives.

Au contraire, le romancier (d’après Kundera) cherche une vérité, « s’efforce à dévoiler un aspect inconnu de l’existence » et pour cela crée des formes différentes, utilise des tons divers, crée des objets distincts. « Il n’est pas fasciné par sa voix mais par une forme qu’il poursuit. » Seraient romanciers Sterne, Flaubert, Proust, Faulkner, Céline.

Tout de même, la différenciation de Kundera semble un peu douteuse. En tout cas, il y a des romanciers qui ont toujours la même voix inimitable, et qu’on identifie à la première phrase lue. Prenez justement, Proust et Céline. Ceux-là ont leur langue propre, ne cherchent pas à en changer de livre en livre, et si elle évolue, c’est au fil du temps et des transformations des auteurs. Ce qui ne les empêche pas évidemment d’intégrer dans leurs textes des voix autres, celles de leurs personnages, ou des pastiches…

Et il n’est pas vrai non plus de dire qu’ils se sont cantonnés au roman, même si ce genre leur a donné la célébrité, Les pamphlets de Céline ou Contre Sainte-Beuve de Proust prouvent le contraire, et font partie de leur œuvre, qu’on le veuille ou non.

Une différenciation plus efficace serait peut-être celle qui séparerait tout simplement bons et mauvais auteurs. Je propose une définition. Le bon auteur trouve une manière personnelle et adéquate de traiter un sujet propre. Le mauvais applique des recettes plus ou moins habilement, et s’il est adroit, on dit de lui : « Mais qu’est-ce que c’est bien écrit ! »

Ceci dit, que celui qui n’a jamais péché en utilisant des procédés et des trucs jette la première pierre aux autres. Et on ne verra pas beaucoup de cailloux voler.

Car trois choses lient tous les auteurs. La première est de s’être fait refuser au moins un texte quelque part. La deuxième est de s’approprier tout ce qu’ils peuvent dans les livres qu’ils lisent. La troisième est d’utiliser des chevilles et des conventions.
(
Et j’attends de pied ferme ceux qui voudraient me lapider…)

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08/04/2008

L'art de sous-entendre

Par Antonin Moeri

 

Jérôme David Salinger est né en 1919 d’un père juif et d’une mère catholique. Le New Yorker publie une de ses nouvelles vers 1950 A Perfect Dayfor Bananafish, qui eut un succès retentissant. Il s’est retiré dans le New Hampshire en 1953, où il vit reclus, refusant toute interview.

Dans un récit intitulé En bas, sur le canot, une domestique nommée Sandra prend la parole. Elle se plaint auprès d’une femme de ménage. En effet, elle doit faire attention à tout ce qu’elle dit devant Lionel, un gosse de quatre ans qui fait régulièrement des fugues. Ainsi l’hiver précédent a-t-il disparu parce qu’un gamin lui aurait dit qu’il puait. Cette fois, Lionel est allé se réfugier sur le canot du papa (la scène se passe dans la résidence secondaire des Tannenbaum).

Il refuse de rejoindre big mother qui fume une cigarette, accroupie sur le ponton, et qui use de tous les stratagèmes pour récupérer son môme. Elle aimerait en outre savoir pourquoi, une fois de plus, il s’est éclipsé. Salinger excelle à mettre en scène (en dialogues) les jeux de rôles et de mots auxquels se livrent non sans cruauté un enfant et sa mère. Alors Lionel fond en larmes. Il raconte que Sandra aurait traité papa de sale youtre, mot dont il ignore le sens ( c’est un gros truc dans lequel on met de l’eau, lui explique-t-elle). Salinger prend bien soin de laisser le lecteur imaginer la suite.

Cette manière d’évoquer l’antisémitisme plongeant ses racines dans la peur, l’insécurité, le ressentiment et la frustration, cette manière délicate, elliptique, élégante, ironique et drôle (mélange d’horreur et de rire) est d’une redoutable efficacité: elle pourrait expliquer le trouble, le ravissement et, à la fois, l’intense plaisir qui nous envahissent lorsqu’on découvre un des rares textes publiés de Jérôme David Salinger.

11:44 Publié dans Lettres | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |  Imprimer | | |