27/05/2010

Passion glacée

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par Jean-Michel Olivier

Avec Des baisers froids comme la lune*, Mélanie Chappuis (née à Bonn en 1976, mais vivant à Lausanne) creuse et interroge la passion amoureuse qui faisait déjà la matière de son premier roman, Frida, paru il y a deux ans. Ce second livre est comme l'image inversée du premier : ce n'est plus une femme amoureuse qui attend que son amant marié quitte sa femme, mais une femme mariée qui s'éprend d'un homme plus âgé, libre (ou presque). Lequel attend, sans trop  d'impatience, que sa maîtresse se libère de ses liens conjugaux.

Ce qui retient le lecteur, dans ce second roman, c'est l'obstination à creuser la passion amoureuse, à décliner ses états d'âme, à déchiffrer ses diverses étapes. Construit comme un monologue croisé, qui fait entendre en alternance la voix de la femme et de l'homme, le livre de Mélanie Chappuis essaie de suivre à la trace (et de mettre en mots) le feu qui embrase la passion amoureuse. On pense parfois à Belle du Seigneur d'Albert Cohen ou Anna Karénine de Tolstoï. D'abord parce que l'héroïne du roman s'appelle Anna, ensuite parce que parce qu'il s'agit, dans les trois livres, de tenir le registre des désordres amoureux, depuis la piqûre du désir, jusqu'à sa réalisation, puis le subtil engrenage d'attentes et de frustrations qui se met en place. S'installe, alors, entre les deux amants, un jeu du chat et de la souris qui va les mener, inéluctablement, au terme de leur histoire.

L'homme a cinquante-cinq ans. Il s'appelle Vincent. Il dirige un grand quotidien romand. La femme s'appelle Anna. Elle a 28 ans. Elle est mariée à Victor, le demi-frère de Vincent. Ce qu'il aime chez elle, c'est qu'elle est une « femme d'ailleurs », différente de toutes celles qu'il a connues. Ce qu'elle aime chez lui, c'est à la fois sa liberté et son pouvoir. Sa cruauté aussi, peut-être. Entre les deux, dès le début, on sent un décalage, qui ne fera que se creuser. L'amour est-il une illusion ? La passion amoureuse est-elle forcément (auto)destructrice ? C'est ce que semble suggérer Mélanie Chappuis dans un roman qui mêle à plaisir le chaud et le froid. Alternativement, puis successivement. Le style est direct, comme dans Frida, rapide, sans fioriture. Il essaie de saisir au plus près ce feu obscur qui dévore les amants. creuse en chacun le manque douloureux de l'autre et finit par se transformer en glace. Il y a des scènes fortes, et quelques surprises (en particulier, une utilisation toute à fait singulière de la crème Atrix !). Autant dire qu'un lecteur — amoureux ou non — y trouvera matière à émotions, comme à réflexions.

* Mélanie Chappuis, Des baisers froids comme la lune, roman, Bernard Campiche, 2010.

20/05/2010

Les pères d'Adam

767650979.4.jpgpar Jean-Michel Olivier

Dans cette vie, j’ai l’impression qu’on change de père comme de chemise. Quand l’un s’en va, un autre le remplace. Puis un autre encore. Puis un autre et un autre encore. Jusqu’à présent j’ai eu trois pères et je suis sûr que ce n’est pas fini. Le premier m’a donné la vie et le goût de partir le plus loin possible du marigot où je suis né. Le deuxième m’a couvert de cadeaux pour se donner bonne conscience. Il m’a appris le superflu et le futile — l’extase matérielle. On s’est éclaté comme des dingues et tout s’est terminé dans le sang et les larmes. Et mon troisième père, lui, il s’échine à m’apprendre l’oubli. Il veut que je découvre comme Yôshi le moi particulier qui se cache sous l’écorce du corps et des sensations fausses.

« Tout le monde cherche son père, me répète Jack. On met parfois une vie entière à le trouver. »

Et Yôshi de surenchérir :

« Les enfants sont des débris dans l’affection des pères. »

Et Jack d’ajouter, zen :

« Un père reste un père ».

Et Yôshi, l’air sentencieux :

« Un père est toujours grand : on le voit à son ombre. »

Et Jack citant Corneille, avec l’accent anglais :

« Ma valeur est ma race et mon bras est mon père. »

Et Yôshi, citant Diderot, en ricanant :

« Dieu ? Un père comme celui-là, il vaut mieux ne pas en avoir. »

Et Jack citant Abla Farhoud :

« Un jour j’ai demandé à mon père : “Qui aimes-tu le plus de tous tes enfants ?” Il a répondu : “J’aime le petit jusqu’à ce qu’il grandisse, le malade jusqu’à ce qu’il guérisse et l’absent jusqu’à ce qu’il revienne.” Et moi ? Je ne suis pas petite, je ne suis pas malade et je suis à côté de toi. Mon père a répondu : “Le petit devient grand, le malade finit par guérir, mais toi, tu es toujours mon enfant, jusqu’à la mort, et même au-delà de la mort.” »

18/02/2010

Les fantômes de Catherine Lovey

images.jpegPar Jean-Michel Olivier

Catherine Lovey aime les filatures et les enquêtes difficiles. Comme ses précédents ouvrages, Un roman russe et drôle* prend, dès les premières pages, la forme d’une enquête, qui deviendra, un fil des chapitres, une quête de sens et de liberté. D’emblée, Catherine Lovey nous lance sur les traces d’un oligarque russe, Mikhaïl Khodorkovski, milliardaire arrêté par le pouvoir en place et envoyé, comme tant d’autres dissidents avant lui, dans un bagne de Sibérie. Le roman commence sur les chapeaux de roue : la scène d’ouverture — une sorte de garden-party estivale, en Suisse, où se retrouvent et se croisent une dizaine de personnages hauts en couleur — est une vraie jubilation. On pense à Tchékov, bien sûr, mais aussi à Tolstoï et à Dostoïevski auxquels l’auteur fait un clin d’œil complice. Vivante, pleine de fureur et de rire, cette longue scène  d'exposition met le roman sur les rails. Et le lecteur, appâté comme Valentine Y., l’héroïne du livre, a envie de tout savoir sur ce mystérieux oligarque emprisonné pour avoir contesté le pouvoir…

 

 

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La suite, comme souvent chez Catherine Lovey, est déroutante. À peine arrivée à Moscou, Valentine doit faire face à de nombreuses difficultés. Elle retrouve Lev, un ancien ami russe, puis Jean, puis Elena, que Jean a aimée autrefois, et qui tient une galerie d’art contemporain. La vaillante Valentine, comme bloquée dans son enquête, sombre dans le vague à l’âme (russe, bien sûr !). Au fil des pages, la figure du mystérieux oligarque, qui était le point d’ancrage du roman, semble s’évaporer, et presque disparaître. Comme si, désormais, seule comptait la quête aventureuse de Valentine. Comme si, en chemin, Catherine Lovey aimait à changer d’épaule son fusil…

La troisième partie du roman est encore plus élusive, puisque l’héroïne disparaît totalement de la scène. On assiste alors à un échange de lettres entre son ami Jean (qui a reçu quelques messages de Valentine avant qu’elle sombre dans le silence) et Ioulia Ivanovna qui se verra chargée d’enquêter sur la disparition de Valentine. Le roman, une fois encore, change de perspective : Valentine semble passer au second plan, tandis que les relations entre Jean et Ioulia, de plus en plus étroites, occupent le devant de la scène. Et la belle Valentine ? On ne saura jamais si elle a été victime d’une secte ou d’un règlement de comptes (l’enquête qu’elle poursuit n’est bien vue de personne) entre séides du pouvoir.

Ce n’est pas le moindre charme de ce roman russe (comme dirait Emmanuel Carrère) et drôle que de balader ainsi le lecteur entre plusieurs niveaux de sens. Souvent mené dans une impasse, celui-ci est obligé d’interpréter et de se construire sa propre histoire pour se sortir d’affaire. En cela, c’est une réussite. Comme, d’ailleurs, le style vif et enlevé de Catherine Lovey, souvent proche du langage parlé. Il y a du rythme et une indéniable jubilation dans cette enquête originale qui font de ce roman une lecture à la fois surprenante et agréable.

* Catherine Lovey, Un roman russe et drôle, Zoé, 2010.

22/01/2010

Roman des Romands: le prix

Par Alain Bagnoud

yasmine_char.jpgLe premier Prix du Roman des Romands, décerné par les lycéens de Suisse romande, a donc été attribué à La Main de Dieu de Yasmine Char, née, d'après le Culturactif, à Beyrouth en 1963 d'un père Libanais et d'une mère Française, et publiée par Gallimard.

A peine connu, ce verdict provoque des remous ou tout au moins un peu d'ironie dans le Landerneau. Je résume :

Ce Prix se définissait clairement, au delà de sa fonction pédagogique, comme une défense et illustration de la littérature romande. C'était son but, son projet affiché. Il y a eu des dizaines de rencontres avec des auteurs romands, des centaines de jeunes ont lu des textes d'ici. Un investissement énorme a été fait dans les écoles suisses par des professeurs de français de tous les cantons.

Est-ce que tous ces efforts ne sont pas dérisoires, persiflent certains, s'il s'agit, finalement, que soit couronné le livre Gallimard en lice? Quel est le message que donne le Roman des Romands en se déclarant germanopratin dès son coup d'essai? N'arriverons-nous jamais à vaincre nos complexes de provinciaux? Quel est l'avenir de la littérature romande si même les jeunes, qui devraient être dégagés de ces préjugés, jugent qu'il n'y a finalement de bon bec que de Paris? Etc.

Faute de pouvoir répondre à ces objections en parlant du livre primé, que je n'ai pas encore lu (mais on trouvera ici une critique de Jean-Michel Olivier, fin connaisseur des mouvements dans les lettres et les consciences, qui a d'ailleurs prévu et annoncé le résultat bien avant que les lycéens se soient même réunis), j'aimerais rompre une lance en faveur du Roman des romands. Je le connais de l'intérieur, puisque j'ai été un des auteurs qui ont participé à l'aventure.

Ce Prix a été une chance pour tous, écrivains, éditeurs, libraires et lycéens. Les livres sélectionnés ont connu une deuxième vie. Ils ont été lus par des personnes qui ne les auraient pas ouverts sinon. Les échanges entre les auteurs et les classes ont été d'une grande richesse, et l'expérience humaine forte. Les élèves ont découvert onze univers d'auteurs de qualité dont neuf sont publiés par des éditeurs suisses, et ont approfondi leur expérience de la lecture et de la littérature.

D'autre part, même si, dans son roman, elle parle d'une adolescence au Liban, Yasmine Char fait parfaitement partie de la littérature romande. Celle-ci, en effet, ne se définit pas (ou plus) par des thèmes, des lieux, un style ou une rumination, mais par le simple fait que quelqu'un appartienne au champ littéraire local. Or, notre auteur vit en Suisse depuis douze ans et est notamment administratrice à l'Octogone de Pully.

Enfin, on a dit que la littérature, qui était censée faire mieux comprendre le monde proche, n'aurait plus cette fonction pour les jeunes puisqu'ils se sont tournés vers un livre exotique. Mais leur choix montre plutôt, il me semble, un refus de l'étroitesse et des catégories.

D'ailleurs, il est fort à parier que les lycéens ne se soient pas posé toutes ces questions. Ils ont simplement privilégié un livre qui leur a plu par sa forme et son contenu, et ils ont eu bien raison.

 

La remise du prix aura lieu ce soir à la Comédie de Genève, à 18 heures 30 (6 bvd des Philosophes)

Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud