09/02/2017

Fillon-DSK : même combat ?

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par Jean-Michel Olivier

L'affaire Fillon ne vous rappelle rien ? Allons, cherchez, vous y êtes presque…

Mais, bon sang, c'est bien sûr ! comme disait le brave commissaire Bourrel. Il y a 6 ans, presque jour pour jour… L'affaire DSK !

L'analogie es troublante : deux candidats à la présidence de la République française — largement favoris — flingués en plein vol par les médias (en attendant le verdict de la Justice). Le premier pour « agression sexuelle, viol, séquestration » ; le second parce qu'il a accordé, pendant des années, un emploi fictif à son épouse, la bien-nommée Pénélope (près d'un million d'euros tout de même !). Dans les deux cas, la Justice s'en mêle. Mais trop tard : les hommes ont déjà été lynchés publiquement par les médias. Ils sont morts tous les deux — symboliquement, politiquement.

On comprend mieux, avec le temps, les contours du complot dont les deux hommes ont été victimes : il s'agissait d'écarter deux candidats gênants de l'élection présidentielle. Mission accomplie. Peu importe d'où vient le coup (Sarkozy ? Juppé ? Dati ? Macron ?) Seul compte le résultat.

images-2.jpegL'affaire DSK a constitué un véritable feuilleton à suspense pour la presse française (et étrangère). Une aubaine. Un miracle. Jour après jour, on a fouillé la vie (pas très nette) de l'homme politique. Des « victimes » ont sauté sur l'occasion pour se payer un quart d'heure de notoriété. On a poursuivi l'homme. On l'a traqué, cerné, puis lapidé sur la place publique. Il ne s'en remettra pas.

En octobre 2011, la Justice américaine rendait son verdict. Comme on sait, DSK a été blanchi de toutes les accusations portées contre lui. Lynché, mais innocent.

images-5.jpegIl risque bien de se passer la même chose pour François Fillon. tout le monde, en France comme ailleurs, attend le verdict de la Justice. Mais le mal est fait. D'autant que l'«inculpé» s'est très mal défendu. Et il est difficile, en effet, de demander des sacrifices à ses compatriotes (dont plus de 15% sont au chômage) tout en rétribuant grassement sa femme et ses enfants pour un travail qu'ils n'ont jamais effectué ! 

La morale de la fable, c'est que la presse est toute puissante (c'est-à-dire plus forte que la Justice). C'est elle qui aiguille nos choix, élimine tel ou tel candidat gênant, influence nos décisions. Tout cela sent la cabale, bien sûr. Mais quelle efficacité ! Innocent ou coupable, personne ne s'en relève. 

11/10/2012

Splendeur et misère de la critique

 

images-2.jpegCertains auteurs, à juste titre, se plaignent du silence qui entourent leurs livres. Rien n'est pire, en effet, que l'absence de critique. Qui signale quelquefois la censure ou l'autocensure (on ne parle pas d'un livre dérangeant), la paresse (ce livre est trop gros, trop complexe) ou le plus souvent l'indifférence.

Les critiques lisent-ils (elles) encore les livres dont ils (elles) parlent ? Le plus souvent, c'est oui, heureurement. Et on ne chantera jamais assez la gloire des critiques qui éclairent un ouvrage, le décryptent, avec ce zest indispensable d'amour ! Mais il y a des exceptions.

Une anecdote, ici, du vécu simple et vrai : cinq fois, dans ma carrière, j'ai eu à croiser cette auguste papesse de la critique romande, appelons-la Isabelle*, à propos de mes livres. La première fois, c'était en 1988. Un de mes livres, L'Homme de cendre, avait été sélectionné pour le Prix des Auditeurs de la RSR. En arrivant au Café de la Palud, où nous avions rendez-vous, elle me tendit la main et me dit tout de go : « Je n'ai pas lu votre livre et je ne le lirai pas. Mais vous allez m'en parler… » Nous enregistrâmes une heure d'interview, intéressante, surprenante même, au cours de laquelle j'expliquai de long en large le propos de mon livre. Sans que mon interlocutrice, toute ouïe, puisse me contredire une seule fois, puisqu'elle n'avait pas lu le livre incriminé.

images-4.jpegJe recroisai cette dame, en 1990, à la sortie de La Mémoire engloutie (Mercure de France), un autre roman. Le livre était pansu (450 pages). Cela me valut le commentaire suivant : « C'est bien, mais c'est trop long ». images-3.jpegEn 94, je publiai Le Voyage en hiver, roman d'une centaine de pages, qui me valut la réflexion suivante : « C'est bien, mais c'est trop court. »

En 2001, l'auguste papesse, qui avait rejoint le chœur des dames patronnesses du Temps, consentit à écrire une dizaine de lignes sur Nuit blanche, un roman où je parlais justement des dames patronnesses du Temps (les seules pages, sans doute, qu'elle ait lues). Je lui en fus reconnaissant, comme à chaque fois qu'un(e) critique se penche sur mes modestes écrits.

images-5.jpegEnfin, en 2010, dans une émission littéraire mémorable (Zone critique), comme on lui demandait sa réaction face au Prix Interallié que je venais de recevoir pour L'Amour nègre, elle se permit une minute de silence — stupeur, surprise, effarement — avant de balbutier quelques excuses pour dire qu'elle n'avait pas lu le livre, mais que c'était une surprise, mais qu'elle était contente, etc.

Les rapports entre auteurs et critiques sont souvent passionnels, injustes, aveugles. Dans le meilleur des cas. Mais ils peuvent aussi relever du malentendu. Pur et simple.

* prénom d'emprunt.

18/06/2012

Glose et mauvaise foi

Par Pierre Béguin

Il est toujours édifiant, et amusant, de voir, d’entendre, de lire comment les adhérents ou les responsables d’un parti politique justifient un échec au lendemain d’une votation. En général, on passe en revue toutes les raisons et l’on cache soigneusement l’évidence.

Ainsi du parti socialiste genevois après sa déroute d’hier. L’évidence? Manuel Tornare aurait probablement gagné cette élection. Au pire, il aurait fait un bien meilleur score. Et il n’aurait pas perdu en ville. Je n’ai encore entendu personne souligner cette évidence. Deux fois évincé au profit d’une candidature féminine. C’est idiot et ça fait louche! Les électeurs détestent cette impression, fondée ou non, qu’un lobby leur impose des choix, qu’il soit des assurances ou coloré de féminisme. Ces dernières votations l’ont bien démontré.

La démobilisation de la gauche n’est pas une raison, n’en déplaise à un blogueur. C’est la manifestation d’un symptôme. Le parti socialiste a perdu cette élection parce qu’il a une fois encore manqué de pragmatisme. Heureusement, peut-être...

19/05/2011

L'acte manqué (et réussi) de DSK

images.jpegL'affaire est simple : vous avez un homme riche, brillant, marié à l'une des femmes les plus célèbres de France. Un homme de scène et de pouvoir. Directeur du FMI et grand stratège de la finance mondiale. En outre, le favori des sondages pour l'élection présidentielle française de 2012. Un homme à qui tout réussit…

Et que fait ce Surhomme ?

Il se laisse prendre dans une affaire sordide avec la femme de chambre d'un grand hôtel new yorkais ! Noire, pauvre et sans doute au-dessus de tout soupçon…

Y a-t-il une raison logique à ce comportement ?

Certains parlent d'addiction sexuelle, de désir tyrannique, d'« instinct du violeur ». DSK serait un monstre déguisé en représentant de la gauche caviar. Un malade. Un psychopathe. Cela arrange beaucoup de monde, à gauche comme à droite. Même les plus navrants, comme Holenweg ou Brunier. Rien n'est plus faux, bien sûr.

D'autres parlent de complot, orchestré par on ne sait quel rival satanique. Sarkozy (qui se frotte les mains) ? Ségolène Royal (qui a beaucoup de mal à cacher la joie que lui donnent les images de DSK menotté) ? Marine le Pen (qui savait tout avant tout le monde) ? La CIA ? Feu Ben Laden (paix à ses cendres) ? On le voit : la théorie du complt ne tient pas une seconde…

A moins que…

Et s'il ne s'agissait pas d'un complot extérieur ? Si l'ennemi ne venait pas du dehors, mais du dedans ? Autrement dit : et si DSK l'avait fait exprès ? Sans le vouloir, bien sûr. Si quelqu'un, en lui, avait décidé de mettre un terme à cette mascarade? La mascarade du premier de classe, du mari exemplaire, du dirigeant inspiré. Du futur Président. Voilà pourquoi, inconsciemment, il a si bien réussi son acte manqué. « Mon royaume pour une pipe ! » suppliait l'homme qui voulait échapper à la comédie politique. Poser le masque de l'imposteur. Et qui a tout perdu. C'est la moindre des choses.

Au grand bonheur de son inconscient.

20/02/2011

Bons baisers de Genève

Par Pierre Béguin

 

On fait grand cas de l'affaire des logements loués à vil prix dans le canton de Genève. La contagion, plus rapide encore qu'en Afrique du Nord, atteint déjà les autres cantons, ce qui ne manque pas de nous rassurer. On aurait pu croire à une nouvelle genevoiserie. Au mieux ce sera une romanderie. Bref, il paraît que ce dossier ne relève pas simplement de l'incompétence ou de la paresse mais qu'il recouvrirait toute une série d'infractions pénales, d'abus d'autorité, de gestion déloyale des intérêts publics, voire, peut-être, de corruption. Non!? Si! Au fond, un peu comme pour le scandale de la BCG mais avec des sommes dérisoires en comparaison. La politique genevoise n'a jamais eu le sens des proportions, ce n'est pas nouveau. Le MCG, comme on pouvait s'y attendre, a donc saisi la justice. Mark Muller, comme on doit s'y attendre, peut dormir tranquille. Même pas besoin d'interrompre sa sieste ministérielle. Au fond, un peu comme le procès de la BCG pour lequel on a toujours été certain, soit qu'il n'aura jamais lieu, soit qu'il débouchera sur des acquittements en série. Pourtant, le verdict est simple. Même moi j'ai les noms!

Pour cette affaire de logements à très bas prix, je biche d'autant plus qu'il s'agit d'un libéral. Vous savez, les libéraux ce sont ces gens extrêmement compétents dans tout ce qui touche à la finance et toujours très prompts à donner des leçons de bonne gestion des biens publics. Sur ce sujet, y en a pas deux comme eux! Tous des experts, des premiers de classe, nos amis les libéraux! Quant aux autres... Que voulez-vous, mon bon Monsieur, tout le monde ne peut pas être touché par la grâce des Lumières libérales, comme Hamlet se paye le luxe d'un spectre révélateur! Bon, là on les entend un peu moins, nos amis, et leur silence me remplit d'aise. Encore que. Il en faut plus pour leur ôter leur superbe. Tel celui qui, drapé dans une arrogance hiératiquement libérale, répond aux critiques en désignant la mauvaise gestion socialiste du parc immobilier de la ville. Comme dans un préau d'école! L'enfant s'absout en prétextant que son camarade a fait pire...

Il est vrai qu'avec les socialistes, ils ont beau jeu: «C'est pas d'ma faute, c'est mon prédécesseur!» s'exclame le conseiller administratif en charge du désastreux dossier de la Plaine de Plainpalais. Je ne sais pas pour vous, mais moi, quand j'ai découvert son nouveau revêtement, à la Plaine de Plainpalais, la première chose que je me suis dite c'est: «Mais comment vont-ils faire pour la nettoyer?» Toute personne normalement constituée, avec trois neurones et une once de bon sens, s'est sûrement posé la même question. Et bien pas eux! Ils n'y avaient pas pensé, dis donc! Y a pas à dire, ils sont quand même forts!

Ce qu'il y a de bien avec la politique, c'est qu'elle nous fait nous sentir très intelligents. Un coup de mou? Une image négative de soi? Suffit de regarder notre microcosme politique et ça repart! Le pire, c'est qu'on ne va pas vers le mieux à voir certaines coquilles vides à grande gueule qui occupent le terrain médiatique et les listes électorales. L'autre jour, à l'heure de l'apéro, dans un wine bar à la mode, un de ces va-t-en campagne fait son apparition. A ma table, il aperçoit deux connaissances. Qu'il s'empresse de saluer d'une chaleureuse poignée de main et d'un sourire non moins chaleureux. Je ne le connais que par presse interposée. Il ne me connaît pas. Mais comme je lui tends la main pour saisir la sienne qu'il tend à toutes celles qui passent à sa portée (vous suivez?), il a un doute. Alors, ne voulant prendre aucun risque de froisser des susceptibilités et de perdre une voix: «Salut mon ami, comment vas-tu? Ça fait plaisir depuis le temps!» Et pendant deux minutes, à l'aide de formules passe-partout parfaitement maîtrisées, il me parle, même de moi, comme si j'étais son ami de longue date, au point que je me suis mis à en douter moi-même. M'étonnerait qu'il maîtrise ses dossiers, celui-là! Trop occuper à assurer son élection!

Décidément, je me demande bien où ils vont les chercher, leurs candidats. Alors qu'il y en aurait d'excellents au Café du Commerce. A commencer par moi...

 

23/01/2011

Libéral contre libéral

Par Pierre Béguin

Selon la Tribune de Genève du 17 janvier, devant l’explosion des prix de l’immobilier à Genève, notamment dans les coins les plus privilégiés, le maire de Cologny se serait exclamé: «On assiste à une OPA en provenance de l’est». Un cri du cœur qui ressemble à une plainte. Depuis quand un bon libéral s’oppose-t-il à une OPA, même une OPA de l’ex bloc communiste? C’est qu’il y a libéral et libéral. Les grosses fortunes étrangères (russes par exemple) peuvent allègrement concurrencer les grosses fortunes suisses, d’autant plus que les forfaits fiscaux dont ils bénéficient leur donne un avantage certain qu’ils peuvent facilement reporter sur le prix de leur maison, contrairement à l’indigène libéral qui, pourtant, soutient férocement les forfaits fiscaux (vous suivez?) Libéral riche contre libéral aisé! Combat fratricide déséquilibré dont les conséquences sociales, notamment sur le patrimoine en cas de succession, pourraient se révéler dramatique: les libéraux aisés devront-ils quitter Cologny? Quand on sait qu’un libéral, en général, reste libéral tant que les bienfaits du libéralisme lui profitent, on est en droit de s’interroger: le Parti Libéral genevois demandera-t-il une loi ou une intervention étatique pour protéger les plus démunis d’entre eux? Le feuilleton s’annonce passionnant…

07/11/2010

Imagine

Par Pierre Béguin

drapeauGE[1].jpgImagine un collège genevois.

Imagine un élève au profil perturbateur et agressif. C’est facile si tu essayes…

Imagine échec scolaire, absentéisme chronique, impertinence, réactions hyper agressives…

Imagine une réunion de crise entre la direction du collège et les parents de l’élève.

Imagine les conclusions de l’entrevue et les décisions prises.

Imagine que l’élève bénéficie au plus vite d’un soutien psychologique, d’un coach scolaire et d’un répétiteur.

Imagine qu’il lui soit accordé un temps supplémentaire, sur demande des parents, pour faire ses épreuves.

Imagine que cette demande devienne réglementaire dès formulation par le psychologue d’un diagnostic clair.

Imagine qu’en contre partie l’élève promette de ne plus diriger son agressivité contre des personnes, et qu’il se contente, en cas d’irruption de violence, de frapper le mur des WC, si possible.

Imagine que ce cas se multiplie. Imagine…

Tu y es? Voilà! Tu aurais une genevoiserie du DIP.

Eh bien imagine maintenant que tu es un professeur de ce collège. Imagine…

Tu pourrais dire que je suis un vieux réactionnaire …

On continue?

Imagine un cycle d’orientation.

Imagine des travaux nécessaires à son extension.

Imagine que lesdits travaux s’éternisent au désagrément de tout le monde depuis des années.

Imagine alors que le CTDI (ex travaux publics) demande à des entreprises de travailler le samedi.

Imagine que lesdits travaux, mal coordonnés comme de bien entendu, n’entrent pas dans la catégorie des exceptions qui permettent une dérogation officielle.

Imagine donc la maréchaussée déboulant le samedi pour interrompre les travaux et dresser des contraventions ad hoc.

Imagine nos képis envoyant logiquement les contraventions au maître d’œuvre, le CTDI.

Imagine maintenant une comptable du CTDI en charge des écritures d’enregistrement et de paiement des amendes.

Imagine à qui elle les paie. Imagine…

Là, tu aurais une genevoiserie du CTDI.

Tu pourrais dire que je suis un vieux grincheux …

Encore?

Imagine une banque cantonale genevoise.

Imagine le pire scandale avec copinage généralisé, association de malfaiteurs et tout le toutim.

Imagine que ledit scandale enrichisse quelques particuliers et qu’il coûte trois milliards à la collectivité.

Imagine une instruction qui s’éternise. Imagine un procès dont on sait d’avance qu’il aboutira à des non-lieux à profusion malgré les effets de manche du Procureur avant son élection….

Imagine le juge récusé peu après le début du procès. Oui, je sais, là ça devient très difficile à imaginer. Mais c’est possible si tu essayes…

Imagine les six derniers mois de procédure passer à la trappe. Imagine le procès suspendu, enlisé. Jusqu’à la prescription des faits. Jusqu’au ridicule…

Imagine maintenant un magistrat qui supprime indûment des amendes pendant ses mandats.

Imagine le montant des amendes à trois mille francs sur vingt ans.

Imagine un procès rapidement mené avec, au bout, la condamnation du magistrat.

Imagine… Tu y es? Là tu aurais non seulement une genevoiserie de la Justice mais carrément tout l’esprit de Genève.

Allez! Imagine maintenant les prochaines élections… Imagine… Ça va déjà mieux, non?

Tu pourrais dire que je suis un vieux populiste…

M ais je ne serais pas le seul… hélas!

Rassure-toi, tout cela n’est que délire de l’imagination. Tout le monde sait que dans notre chère République, ces choses-là ne peuvent se passer. Simple question de compétence. Même si le doute me tiraille un peu quand je pense au futur CEVA…

Alors je fais comme tout le monde, j’y pense et puis j’oublie…

 

10/10/2010

Amour toujours

Par Pierre Béguin

bruckner2[1].jpgDans son dernier essai, Pascal Bruckner s’interroge sur la faillite du mariage d’amour. Avant de se pencher sur les causes de cet échec, il dresse une rapide genèse de cette institution profondément ancrée dans l’histoire, les lois et la culture occidentale. Dans sa forme classique d’alliance d’intérêt et de raison, le mariage a longtemps représenté la tranquillité des pouvoirs ecclésiastiques et politiques, là où le concubinage, lieu de l’immoralité, des filles perverses et de la prolifération des bâtards, en représentait la hantise. Puis vint la revendication d’une nouvelle conception du mariage où l’intérêt et la raison n’excluraient ni le bonheur ni la liberté de choisir son partenaire, et dont le théâtre de Marivaux se fait souvent le porte parole. Plus proche de nous, le mariage fut l’épouvantail des gauchistes, des existentialistes, des soixante-huitards, avant de revenir à la mode comme modèle sécuritaire sous l’effet des angoisses post modernistes.

Dans sa forme romantique contemporaine, dès lors qu’il cessa d’être contrat d’intérêt, qu’il fut investi du dogmatisme de l’amour et du désir, le mariage repose sur le pari aussi fou qu’illusoire de vouloir concilier deux objectifs inconciliables: l’intensité de l’amour et sa durée, que les amoureux confondent allègrement dans l’enthousiasme des premiers émois. Comme s’ils pensaient pouvoir courir un marathon sur le rythme d’un sprint. Car le couple moderne ne supporte plus les temps morts, les absences de désir, les périodes creuses, voire d’ennui, sans qu’il n’en tire très vite des conclusions définitives.

Davantage que les effets pernicieux du consumérisme, du matérialisme et de l’égoïsme ambiants, Pascal Bruckner y voit surtout la conséquence du terrorisme (le concept est à la mode!) de l’amour fou que les medias, et la presse féminine notamment, ne cessent de nous rappeler par leurs injonctions au dogme de l’amour passionnel obligatoire et paroxystique. On aime furieusement ou on n’aime pas. Tout déficit amoureux est insupportable et immédiatement suspecté, voire condamné: votre partenaire doit vous envoyer au 7e ciel quotidiennement, vous couvrir d’attentions et de tendresse quand ce n’est pas d’étreintes frénétiques, vous devez être le centre unique de son existence, il (elle) vous doit fidélité absolue, en acte évidemment mais aussi en regards et en pensées. Parce que vous le valez bien! Et parce que l’amour est devenu rédemption, il doit encore nous racheter intérieurement, nous élever en nous sauvant de nos carences, de nos frustrations, de nos faiblesses. Si l’autre n’est pas à la hauteur de nos attentes, c’est qu’il faut tenter l’aventure ailleurs. Sans perdre de temps, car nos représentations de l’amour vont vers le jeunisme, la vigueur, la flamme, et s’accommodent mal de l’image du vieux couple.

Cesser de discréditer un couple dont les motivations ne sont pas uniquement sentimentales et sexuelles, soustraire le mariage à l’obligation d’amour, bâtir une vie à deux sur des goûts communs, des ambitions partagées, des intérêts consciemment choisis, un attachement authentique plus amical que passionnel, le programme de Bruckner, s’il a le mérite de l’amoureusement incorrect, n’est ni original ni excitant. Et il ne sauvera pas le couple de sa faillite, si celle-ci doit survenir.

La vulgate psy prétend régulièrement dans les revues que le pouvoir attise la sexualité, qu’il transforme, par exemple, nos politiciens qui en lapins de garenne qui en hamsters joviaux. Le contraire semble également vrai. Je lisais récemment dans un hebdomadaire romand les résultats d’une très sérieuse enquête menée à l’Université de Cornell et présentée devant l’American Sociological Association. La doctorante Christin Munsch, responsable de la recherche, y avançait la thèse que les hommes dont le salaire est moins élevé que celui de leur femme sont cinq fois plus enclins aux aventures extra conjugales. Car cette dévalorisation professionnelle est vécue comme une menace à l’identité masculine, identité que les hommes tentent de redorer par la conquête sexuelle. Et la professeure de préciser que ces mêmes femmes au salaire supérieur à celui de leur conjoint ont, elles aussi, tendance à tromper leur mari bien davantage. Car leur valorisation professionnelle, ajoutée à l’image dévalorisée du conjoint qu’elles ont également intériorisée, les inclinent doublement à moins de respect. En réalité, nul besoin d’enquêtes ou de recherches à couverture scientifique pour rappeler une évidence que les attentes irréalistes du mariage moderne tendent à occulter: notre pauvre homme, même culpabilisé ou menacé de castration par certaines furies, peine à réprimer sa nature essentiellement polygame. Un biologiste affirmait très sérieusement que, chez les mammifères, la taille des testicules déterminait le comportement sexuel: plus ils sont gros, plus ils désignent une tendance polygame. Et d’ajouter, narquois, que chez l’homme le verdict est sans appel. Et ce n’est pas parce que la survie de notre espèce ne dépend plus des apports de la polygamie que nos chers testicules vont se transformer en tête d’épingle. Dans mille ans peut-être, avec les lois de l’évolution… En attendant, au su de ce qui précède, avec l’égalité des salaires et malgré l’essai de Pascal Bruckner, j’ai le regret de vous annoncer que le mariage ne va pas vers le mieux. A moins de le reformater aux exigences de notre nature et aux limites de notre raison. C’est là, en somme, la thèse de Bruckner: diminuer les attentes du mariage comme on doit diminuer la taille des banques ou la circonférence de nos testicules. Qui peut le moins peut le plus! Small is beautiful!

Au moins, avant, c’était plus simple. Je me souviens, au début des années 90 alors que je résidais à Barranquilla, d’une enquête sur le même sujet parue dans le très sérieux hebdomadaire colombien Semana. Les statistiques étaient éloquentes: 70% des hommes avouaient des aventures extra conjugales contre seulement 10% des femmes. Et le journaliste de conclure logiquement: «En Colombie, soit il y a 60% de menteuses, soit 10% de salopes (je traduis)». Les femmes pourraient revendiquer, à raison, l’hypothèse de 60% de vantards. Ce qui paraît plausible. En Colombie ou ailleurs, d’ailleurs. Personnellement, pour avoir passablement pratiqué le pays de Garcia Marquez, je pencherais tout de même pour les 60% de menteuses. En Colombie ou ailleurs, d’ailleurs. En matière d’infidélité dans le mariage, aucune époque n’a à rougir d’une autre. La seule différence, c’est qu’avant on ne divorçait pas pour ça.

Le livre de Bruckner, faute d’originalité, a au moins le mérite de souligner (et on ne le soulignera jamais assez, n’en déplaise à la propagande moderne) que l’amour, comme le bonheur, n’est pas dans la fureur, la folie ou la frénésie, et, comme le malheur, qu’il n’a pas besoin d’être total pour être réel. Que le calme plat, l’habitude, l’absence d’agitation et de problèmes, ne sont pas des états purement négatifs comme l’ataraxie des épicuriens mais un début de sérénité. Que l’amour dans le couple, c’est se réveiller avec l’impression que la joie pourrait venir dans la journée, sans qu’elle ne soit ni une obligation ni un dû, et encore moins un don du mariage, mais la conséquence possible d’un investissement à deux; que, surtout, notre mythologie amoureuse occidentale, par sa célébration de la passion adultère – comme nous l’avait déjà parfaitement bien expliqué Denis de Rougemont dans son incontournable essai L’Amour et l’Occident – nous incite à confondre l’amour de l’autre avec l’amour de l’amour (l’amabam amare d’Augustin et le fin Amor de la poésie courtoise), et à préférer, inconsciemment ou non, au fleuve impassible du bonheur les clapotements furieux de l’échec ou de la souffrance amoureuse comme moyen privilégié de connaissance.

Il aurait toutefois pu rappeler d’autres évidences: que l’amour, comme le disait Alain du bonheur, vient souvent comme une récompense à ceux qui ne le cherchent pas et qui n’en attendent rien, mais qui savent, quand il survient, le reconnaître par différence avec des expériences passées douloureuses; que ce n’est pas l’amour qui rend le mariage durablement heureux mais la capacité de chacun des conjoints à être individuellement heureux qui rend le mariage d’amour durable (car ce qu’on appelle amour n’est, au fond, que la manifestation de nos névroses – et j’ai longtemps cru être l’auteur de ce postulat avant de le découvrir chez Freud); que l’image de soi détermine directement la couleur et la durée de nos sentiments; et que, en fin de compte, la seule chose qu’il faut vraiment aimer, même dans les périodes où elle ne nous aime pas, c’est la vie. Alors le reste suivra, à commencer par l’amour…

Pascal Bruckner: Le mariage d’amour a-t-il échoué? (Ed. Grasset)

18/04/2010

Du côté de chez les Grecs

Par Pierre béguin

Il paraît qu’on ne peut limiter les bonus de nos traders par le monde sous prétexte de forte concurrence – en réalité de peur qu’ils ne quittent la banque avec une liste de clients qui ne seraient pas censés exister, ou tout simplement avec les clients eux-mêmes. Pourtant, ce que le monde entier n’arrive pas à faire, les Grecs l’ont réussi depuis belle lurette. Ainsi, selon le fisc grec, le revenu annuel déclaré par les hommes d’affaires et les traders hellènes s’élève à 13 236 euros en moyenne, soit à peine plus de 1000 euros par mois, bonus compris. Au fond, ce que gagne un bon trader chez nous en un jour, bonus non compris. Mais qu’ont-ils de plus que nous ces Grecs? Alors que, malgré une lutte acharnée de tous les instants, nous ne parvenons pas à endiguer les inégalités croissantes de nos sociétés, les Grecs, en douceur, qui plus est avec l’approbation des milieux libéraux, ont construit une société plus égalitariste que le Kuomintern. Toujours selon le fisc grec, si les médecins, les avocats et autres membres de professions libérales doivent se contenter d’un revenu annuel moyen de 10 493 euros – et sans bonus excusez du peu (seuls 7.5% des professions libérales ont déclaré plus de 30 000 euros) – les ouvriers, employés et retraités bénéficient quant à eux d’un revenu annuel moyen de 16 123 euros. Du jamais vu!  Un pays – si donc on en croit son fisc – où les plus riches sont les retraités, les ouvriers et les employés, les plus pauvres les médecins et les avocats, où la classe (très) moyenne se compose d’hommes d’affaires et de traders! Mais que fait la gauche en nos contrées? Y aurait-il là-bas un Olivieris Besencenos efficace? Et qu’attendons-nous? Employés, ouvriers, retraités et futurs retraités, bref vous et moi, allons tous en Grèce nous y faire voir, et plus si entente! Les beaux jours revenant, les sécheresses s’annonçant, les traditionnelles déforestations criminelles par le feu qui font rage presque chaque année dans l’Attique et le Péloponnèse vont libérer de lucratifs terrains à bâtir pour les plus fortunés. Pour une fois que ce sera nous, n’hésitons pas! D’autant plus que, d’ici 2013, la manne financière de Bruxelles devrait avoisiner les 30 milliards. Sans compter les aides contingentes et celles du FMI. L’Eldorado sous l’Olympe, le rêve, quoi!

 

11/04/2010

Un dernier pour la route!

Par Pierre Béguin

valais[1].jpgConversation certifiée authentique avec label AOC pur Valais.

Un vieux bistrot quelque part entre Sierre et Montana-Crans. Vague odeur de fromage et de vinasse, atmosphère garantie terroir, de celle qui vous signifie sans équivoque que vous n’êtes pas du coin, donc à peine toléré. Quelques clients répartis sur deux ou trois tables, entre bière et fendant. Ils se parlent peu mais, de toute évidence, ils se connaissent tous, sans qu’on sache très bien d’ailleurs sur quelle évidence repose cette certitude. On le sent avec le reste, c’est tout. Un détail retient l’attention. Un des habitués porte un uniforme de gendarme, le képi posé sur la table, près d’une carafe de blanc déjà bien entamée. Le type à la table d’à côté paraît pourtant plus avancé sur le chemin de l’alcool. Ce qui n’échappe pas à notre gendarme:

-          A ta place, je m’arrêterais là!

L’autre lève un œil interrogatif.

-          Je m’arrêterais là, je te dis!

-          Qu’est-ce tu veux dire?

Pour toute réponse, le gendarme remplit son verre qui présente effectivement une fâcheuse tendance à se vider rapidement. Puis les bribes de conversations et les silences lourds reprennent leur empire. Il faut attendre une bonne demi-heure pour avoir un début d’explication. Un autochtone entre bruyamment dans le bistrot:

-          Contrôle de police en là sur la route de Lens. Y z’arrêtent toutes les  voitures, et c’est pas comme le FC Sion, on voit les ballons de près, vous pouvez me croire!

Dans les quelques secondes de silence provoqué par cette irruption, on entend la voix malicieuse du gendarme:

-          Tu comprends maintenant!

L’autre secoue la tête, réfléchit un instant et se remet à boire.

Même scène, autre autochtone, un peu plus tard:

-          Contrôle de police en ça sur la route de Chermignon! Paraît même qu’ils ont mis des barrages sur toutes les routes…

De nouveau, la voix malicieuse du gendarme:

-          Tu comprends maintenant!

L’autre comprend maintenant. Il comprend que les petites routes qu’il avait imaginé emprunter pour rentrer chez lui et échapper aux barrages sont également contrôlées. Il tapote des doigts sur la table puis, se tournant vers le gendarme qui écluse sec:

-          Et toi alors? Pourquoi tu continues de boire?

Les yeux humides, le sourire en coin, le verre au bord des lèvres, notre gendarme laisse tomber tout de go:

-          Eh! T’as vu comme je suis habillé!

 

Cette scène m’a rappelé un copain d’Uni, Valaisan bon teint, étudiant en médecine et, comme il se doit, aussi nostalgique de son Valais perdu que le cygne de Baudelaire de son beau lac natal. Mais tout ragaillardi quand les stages hospitaliers surviennent. Retour à Martigny avec la ferme intention de s’y installer définitivement. Quelques mois plus tard, voilà pourtant notre Valaisan pur sang à Genève, au dancing universitaire, une bière à la main.

-          Toi! Mais que fais-tu là?

Et lui, comme pour s’excuser:

-          Tu comprends, en Valais, soit tu te maries, soit tu bois. Alors je suis revenu…

Et voilà pourquoi Genève est la véritable capitale du Valais!

 

28/03/2010

Apologue chilien

Par Pierre Béguin

De Viña del Mar,vina[1].jpg le bus nous a déposés à Reñaca, le long de la plage bordée de bougainvillées violettes. Face à la mer, les maisons semblent se cacher. On n’en voit que les grilles et une partie du toit. C’est pour ça qu’elles font rêver, seulement pour ça, parce qu’on ne les voit pas. Nous avons marché encore, longtemps, bien plus loin que la plage, où les falaises tombent à pic dans l’eau comme un rideau brodé d’oiseaux que la mer agresse en assauts violents et incessants.

C’est là qu’elle se dresse, cette étrange bâtisse. Sorte de construction peslagienne, enchevêtrement de murs, de galeries, d’escaliers, de décrochements. Ensemble anarchique plus que baroque. Des tours greffées comme des excroissances, comme des symptômes d'une maladie qui rongerait ces vieux murs gris où se dessinent quelques lézardes. On eût dit qu'elle s'était déréglée, emportée par sa folie. Doña Loren l'examine d'un air songeur.

— On raconte des choses sur cette maison... C'est un étranger, un Européen, comme vous, qui l'a fait bâtir. Ça ne pouvait être qu’un Européen, d’ailleurs, vous allez comprendre… Au début, la maison était une construction normale, comme toutes les autres, ici. Un jour, une vieille chiromancienne de Santiago lui a prédit qu'il mourrait dès que sa maison serait achevée. Alors l'homme s'est mis à boire, du pisco, de la vaina, dans les cafés de l'Avenida Valparaíso. Il a décidé qu'elle ne serait jamais terminée, cette demeure, qu'il y aurait toujours un mur, une tour, une terrasse, un toit à construire ou à détruire. On se moquait de lui ici, parce que sa maison devenait ridicule, et ivre, comme lui, comme son existence! C'est son fils qui a décidé d'arrêter cette mascarade, parce que la folie de son père lui retombait dessus. On disait ici: «c'est le fils du fou!» Un jour que son père était parti, il a prévenu les ouvriers qu'ils ne devaient plus revenir. C'est pour ça qu'il y a encore cette tour, vous voyez, sur le coin gauche...

Elle s'interrompt un instant pour me désigner du doigt la charpente fissurée d'une tour inachevée. Puis elle laisse tomber brusquement :

— L'histoire raconte que le lendemain, l'homme est mort, subitement, sans raison, exactement selon la prédiction de la chiromancienne!

Je la regarde, songeur. Elle conserve sur son visage la gravité et le mystère qu'elle avait dans la voix en me racontant cette histoire. Une voix qui résonnait dans la paresse du vent et la monotonie du soleil couchant comme le son d'un violoncelle. A mon air dubitatif, elle se fend alors d'un large sourire:

— Il faut dire que l'étranger, au moment de mourir, il avait 85 ans!

Elle savoure un instant l’effet de sa chute par un bref éclat de rire, avant de reprendre très sérieusement:

— Le fils, lui, il ne s'est jamais remis de la mort du père. Il se croyait responsable. Alors il a quitté le pays, laissant la maison comme ça, à l'abandon. Certains prétendent qu'il a mis fin à ses jours...

D'un accord tacite, nous rebroussons chemin, laissant le bruyant silence du temps emporter dans son souffle la folie de ces murs. Au pied de la falaise, on entend toujours la mer s'énerver contre les rochers.

 

07/02/2010

Avatar

Par Pierre Béguin

 gautier.jpg

Non! Il ne s’agit pas ici du titre du célèbre film de James Cameron mais de celui d’une nouvelle de Théophile Gautier. Une nouvelle – je l’avoue – dont je n’eusse jamais parlé si le film éponyme ne battait pas tous les records d’affluence. J’espère ainsi lâchement profiter de cette confusion pour attirer sur Blogres de nouveaux visiteurs et faire exploser les statistiques afin d’améliorer notre dernier classement indigne dans la liste des meilleurs blogs de la Tribune. Comme Méphistophélès attire Faust en lui faisant voir l’image d’Hélène dans le miroir magique. C’est d’ailleurs par cette comparaison que Gautier annonce le piège par lequel le docteur Balthazar Cherbonneau attire le comte Olaf Labinski pour procéder, au moyen d’un baquet mesmérique, au transfuge de son âme. Car avatar, rappelons-le, c’est d’abord l’appellation donnée à chacune des incarnations de Vishnu. Et, par extension, au transfuge des âmes dans un corps étranger, opération sur laquelle repose conjointement la trame du film de James Cameron et celle du récit fantastique de Théophile Gautier. Les comparaisons ne s’arrêtent d’ailleurs pas là. Dans les deux cas, le héros souffre d’un mal que l’avatar doit guérir. La différence, on s’en doute, c’est que, dans le film, les multiples avatars permettent la renaissance du héros à un ordre nouveau où règnent bons sentiments et amour de l’autre, alors que, dans la nouvelle, ils aboutissent à sa mort.

Mais quel est ce mal incurable qui mine lentement Octave de Saville et auquel les médecins n’entendent rien? Le mal du siècle. Le mal romantique. Clairement désigné comme une forme de mélancolie. Dans la nouvelle, le mot lui-même est associé au soleil noir de la célèbre gravure de Dürer. Par un curieux avatar en écho, la gravure et l’oxymore qui lui est attaché ont inspiré le poème «El Desdichado» de Nerval, un poème de Gautier et, plus tard, de Victor Hugo. De même, Octave est le masculin d’Octavie, personnage éponyme d’une nouvelle des Filles du feu, dans laquelle la mélancolie du narrateur, en proie à un chagrin d’amour inconsolable, se double de celle de la jeune fille poursuivie par la fatalité. Gautier et Nerval ne sont pas amis d’enfance, ils n’ont pas signé des articles d’une même main (G.G. pour Gérard Gautier) sans que leurs œuvres respectives n’opèrent entre elles quelques avatars.

Donc, Octave de Saville est incurablement mélancolique à cause de son amour sans espoir pour la Comtesse Labinska. Incurablement, car la mélancolie, comme l’a très bien définie Freud, est le contraire du processus de deuil. Là où le sujet entreprend de se séparer de l’objet disparu, dans la mélancolie il lui est impossible de se détacher de l’objet perdu et de réinvestir ailleurs son énergie libérée, ce que finit par réussir le héros du film de James Cameron. Ayant le bonheur d’avoir réalisé l’impossible – la passion dans le mariage –, Prascovie Labinska ne parvient jamais à convaincre Octave de l’impossibilité de son amour. De désespoir, ce dernier consulte l’étrange docteur Cherbonneau – personnage type des récits fantastiques – qui lui propose de transfuser son âme dans le corps du comte Labinski, l’époux adoré de Prascovie, et celle du comte dans le sien. Le double avatar se déroule comme prévu. Sauf que la comtesse, très intuitive et éclairée par la force de l’amour, réalise la supercherie: elle reconnaît l’âme d’Octave dans le corps de son mari et refuse alors de se laisser approcher. Métamorphose inutile! L’étrange docteur Cherbonneau réitère donc l’opération en sens inverse. C’est là que tout se complique. Si le comte retrouve son âme, celle d’Octave s’envole et ne parvient plus à retrouver son corps originel. Diablerie du docteur? Sûrement. Car le Diable est le grand diviseur – en grec, «celui qui désunit». Ainsi, ultime avatar, Cherbonneau s’empresse de quitter son vieux corps pour venir animer le jeune corps d’Octave de Saville…

L’homme ne peut se faire Dieu impunément. Octave n’est pas Zeus. On l’a compris, Avatar s’inscrit dans ces récits qui revisitent le mythe d’Amphitryon: Zeus, amoureux d’Alcmène, fidèle à son mari Amphitryon, prend l’apparence de l’époux adoré pour engendrer Héraclès. De même, Merlin permet à Uther de prendre les traits du Duc de Cornouailles pour posséder sa femme Igrayne et engendrer le futur Roi Arthur. De même, grâce au docteur Cherbonneau, Octave se métamorphose en mari de Prascovie pour se faire aimer de cette femme fidèle et pure. Mais, contrairement à Alcmène et Igrayne, Prascovie ne se laisse pas duper par les apparences et voit l’âme à travers le regard de l’amant passionné. Octave ne parvient pas à ses fins et en meurt. Pour les pauvres humains que nous sommes, le dédoublement est toujours catastrophique, comme ne cesse de le répéter la littérature romantique du XIXe siècle, avant que Freud ne conceptualise cette forme d’avatar sous le terme de schizophrénie.

Au début du XXIe siècle, grâce à Hollywood, l’avatar est enfin couronné de succès. Il était temps!

 

24/01/2010

Histoire de Madeleine

Par Pierre Béguin

 

Hiver 1894. Oasis de Biskra.

André Gide et le peintre Paul Albert Laurens, ivres de liberté, les sens brûlants, sont fort occupés à s’envoyer en l’air quand survient la statue du Commandeur et sa poigne de pierre: la mère de Gide n’a pas hésité à faire le voyage en Algérie pour ramener son fils débauché dans la bonne voie de lamadeleinegide[1].jpg morale puritaine et anticharnelle. Fin de la récréation.

Mais fin de courte durée. Une année plus tard, c’est la statue du Commandeur qu’on enterre.

De mal enchaîné, comme son Prométhée, André Gide se retrouve délivré des entraves puritaines maternelles. Il se compare d’ailleurs lui-même au «cerf-volant dont on aurait soudain coupé la corde». Retour express à Biskra? A lui les petits Algériens? Pas du tout. Deux semaines après la mort de sa mère, il épouse Madeleine. Disons plutôt qu’il ressuscite sa mère, tant Madeleine est aussi confite en dévotion que le fut la défunte. Après quelques mois de mariage, il précisera dans son journal qu’il les confond. Ce mariage blanc est donc l’expression logique, non pas des penchants pédérastiques de Gide comme on l’a parfois prétendu, mais de sa normalité: il n’a simplement aucune attirance pour l’inceste. On comprend alors la connotation menaçante de la métaphore du cerf-volant: Gide épouse Madeleine parce qu’il prend peur. Peur de cette liberté même qu’il réclamait encore attaché à la corde du puritanisme maternel. Peur de cette soudaine rupture d’amarre. Bateau ivre effrayé d’être le jouet des flots et du vent.

Combien d’hommes ai-je observé avec amusement se précipiter, sitôt libres, sur une Madeleine castratrice à la paresse geignarde, à l’incuriosité invalidante, à l’anorexie sensuelle, voire sexuelle? Car ce n’est pas tant la solitude qu’ils craignent que leur propre liberté, bien plus effrayante encore. N’est pas la chèvre de Monsieur Seguin qui veut. La plupart des hommes se contente de tirer sur la corde en espérant qu’elle ne lâche pas. Et si elle venait à se rompre, le soir même, le lendemain, on les verrait fébriles attendre leur Madeleine pour lui dire des je t’aime même si Madeleine elle n’aime pas ça. Simplement parce qu’ils ont peur de leur liberté et qu’ils n’osent se l’avouer.

L’histoire de beaucoup de couples, c’est un peu l’histoire de Gide et de Madeleine. L’histoire d’un tempérament primaire et d’un tempérament secondaire, attirés et rebutés l’un par l’autre, hésitant entre l’amour et la haine. L’histoire d’un Prométhée enchaîné volontaire à son Commandeur par peur de sa liberté. L’histoire d’une tension entre orexie et anorexie, entre l’absence de Madeleine et la nécessité de Madeleine.

Et même si cette Madeleine devait posséder les charmes gourmands du petit gâteau doré qui fondait délicieusement sur la langue de Proust, elle n’en serait pas moins qu’un enfermement volontaire dans une archéologie familiale pour mieux reconstituer le squelette de son enfance, qu’un refus de l’existence qui s’offre dans les possibles multiples de l’éternel présent. Un enfermement, un refus, qui pourraient bien être avant tout l’expression d’une peur de la liberté. Car l’écrivain lui aussi, le plus souvent, a épousé Madeleine. Et tous les jours, avec la poigne de pierre du Commandeur, elle lui intime l’ordre de se courber sur un clavier ou une feuille blanche. Et tous les jours il écoute cette voix souvent austère du devoir plutôt que le chant harmonieux des sirènes de la liberté. Parfois même – comble du paradoxe – pour parler de liberté.

Quand je regarde en arrière, une de mes plus grandes satisfactions, c’est d’avoir su vivre longtemps sans attendre Madeleine – la Madeleine de Gide m’ayant très tôt instruit. Mais je ne saurais dire en revanche combien de fois j’ai été la Madeleine de quelqu’une…

19/11/2009

C'est celui qui dit qui y est!

Par Pierre Béguin

 

Ainsi donc Charles Beer aurait piqué une grosse colère? Il paraît qu’il aurait accusé les militants d’avoir précipité la chute du parti socialiste aux dernières élections…

Une colère bien inutile tant il est vrai qu’il n’y a vraiment pas de quoi s’énerver d’une défaite socialiste: celle-ci ne changera de toute façon rien au paysage genevois et à son inefficience politique. Une colère toute stratégique aussi, tant il est vrai que, s’il fallait trouver  un responsable à cet échec, Charles Beer s’imposerait comme une évidence. Et notre élu le sait parfaitement. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il s’énerve. Une manière de détourner l’attention et de rejeter sur d’autres une responsabilité qu’il devrait endosser. Tout d’abord parce que Charles Beer n’est pas une locomotive pour son parti. Pour preuve, il est de loin le plus mal élu des conseillers sortants. Nul doute que si Véronique Pürro eût figuré sur la liste des verts emmenée par David Hiler, elle aurait été élue. De même, si Michèle Kunzler eût côtoyé Charles Beer sur la liste socialiste, elle aurait bu la tasse. Ensuite, parce que Charles Beer – et ceux de son parti qui l’ont soutenu – est responsable du choix des candidats, et de l’exclusion des autres prétendants. Je l’ai dit ici même il y a une quinzaine de jours, j’aurais préféré que le parti socialiste (et les autres partis itou) proposassent plusieurs candidats plutôt que ces arrangements détestables. Mais il ne fait aucun doute qu’une liste Charles Beer - Manuel Tornare (politiquement très incorrecte car parfaitement machiste!) aurait permis aux socialistes de conserver leurs deux sièges. Comme quoi les quotas peuvent se révéler à double tranchants! Remarquez, moi, au fond, je n’y tenais pas tant que ça, aux deux sièges socialistes! C’est surtout que je tenais encore moins aux deux sièges libéraux. Au fond, si je propage l’information selon laquelle Charles Beer aurait piqué une grosse colère, c’est pour souligner que, donc, ça se passe comme ça chez nos politiciens… comme dans un préau d’école primaire: c’est celui qui dit qui y est!

28/03/2009

Les treize priorités du DIP

Par Pierre Béguin

 

Tout le monde se souvient – ou devrait se souvenir – des treize priorités de Charles Beer pour sa gestion du DIP. Certes, on comprend qu’un politicien doit ratisser large. Les électeurs, qui ne sont plus dupes depuis des lustres, en prennent acte et s’en amusent. Mais tout de même, treize priorités, là, on faisait dans l’inflation! Le citoyen lambda comprend immédiatement que treize priorités, c’est l’embouteillage assuré, l’accident programmé, le cataclysme annoncé. Treize priorités, c’est, au fond, n’en avoir aucune.

Une brève visite sur le site de l’Instruction Publique donne à ces treize priorités une note particulièrement savoureuse. Sous «conseil d’établissement» – le dada de notre ministre – on peut lire ceci: «Il développe des liens entre l’école, la famille ainsi qu’avec et grâce aux communes.» Ainsi qu’avec et grâce aux communes! En voilà une syntaxe qu’elle est bonne! Rappelons-nous que, dans l’ordre de leur présentation, les trois premières priorités de Charles Beer étaient les suivantes:

  1. Renforcer la cohérence et la qualité du système scolaire
  2. Combattre l’échec scolaire
  3. La langue française

De toute évidence, ces priorités ne sont pas si prioritaires que cela. Mais ce n’est pas tout. On nous indique que «ce projet renforce la démocratie et la participation». Or, il est précisé que, «pour l’élection des parents, le taux de participation moyen est de 18%». Bon, disons que la participation n’est pas une priorité. Et l’on ajoute: «L’élection des enseignant-e-s s’est déroulée de manière tacite dans la plupart des cas». Bon, disons que la démocratie n’est pas une priorité. Enfin, cerise sur le gâteau, cette remarque: «Sur les 364 sièges réservés aux parents, environ 70% sont occupés par des femmes». Bon, disons que l’égalité n’est pas une priorité. Pourtant, dans l’inénarrable liste des treize priorités, on lit sous chiffre 7: «Une politique volontariste en faveur de l’égalité entre filles et garçons». Etonnant, non?

Le politiquement correct m’empêchant de conclure comme le point 10 de la fameuse liste m’aurait incité à le faire, je laisse le lecteur disposer à sa guise de cette ultime séquence.  

25/01/2009

Double U comme Ubu

Par Pierre Béguin

 ubu[1].jpg

Il est des Présidents ou des leaders assassinés dont le destin tragique scelle les fiançailles avec le mythe. Comme Kennedy ou Martin Luther King. Un échelon en-dessous, il en est d’autres qui échappent miraculeusement à l’attentat et, donc, à la mythification. Comme Reagan ou le Pape. Ceux-ci doivent se contenter d’entrer dans l’Histoire (encore que le Pape, lui, contrairement à l’autre, a su s’élever tout près du mythe par le pardon accordé à son agresseur). Et puis il y a ceux dont le destin s’obstine à tirer vers le bas jusqu’au grotesque. Comme «double U» Bush ou Ubu. Des personnages de théâtre guignol. Ceux-ci ne font qu’échapper à un lancer de godasses, à un attentat au bretzel ou à une attaque d’ours. On a le destin qu’on peut. En l’occurrence, celui réservé à ces figurines placées au fond des baraques de fêtes foraines et que le chaland est chargé de dégommer à l’aide de boules de chiffon, attraction nommée «jeu de massacre» depuis 1889.

Certes, dans ce sens, le rôle d’Ubu semblait définitivement attribué à l’ex dictateur ougandais Idi Amin Dada. Il en avait l’apparence, la démesure et la barbarie. Toutefois, contrairement à son modèle littéraire, le dictateur africain avait le sens de l’humour. Souvenons-nous de son aide financière de 60000 livres pour sauver l’Angleterre, l’ancien colonisateur noyé dans la crise économique des années 70. Je ne sais si W Bush a le sens de l’humour. Mais son destin politique oui. Commencer son mandat par un étranglement au bretzel, subir l’affront des attentats du 11 septembre, s’embourber dans une guerre ridicule en Irak, affronter une des pires crises économiques, se voir attribuer le titre peu glorieux de «worst president ever», essuyer un lancer de godasses durant sa tournée d’adieu avant d’assister au triomphe de son successeur, déjà entré dans l’Histoire avant même d’avoir commencé son mandat, attendu comme le messie par le monde entier et qui, ironie suprême, a l’outrecuidance de porter le deuxième prénom d’Hussein, c’est aussi invraisemblable que le destin d’Ubu, pourtant peu banal. Quel écrivain ou cinéaste aurait osé imaginer un tel scénario, même dans la parodie? A tel point que, si le mythe pouvait côtoyer le grotesque, «double U»  y entrerait de plain-pied. Et, comme de bien entendu, il trébucherait sur le seuil…

07/12/2008

Pas de prix pour les Goncourt

Par Pierre Béguin

 goncourt[1].jpg

«Ce qui me frappe, c’est la laideur morale de mes camarades littéraires; ils ont toujours l’air de digérer le succès d’un ami» écrit Jules de Goncourt dans son Journal, le 28 août 1866.

Ce qui me frappe, moi, à la lecture du Journal des Goncourt – dont, par ailleurs, je ne me lasse pas depuis des années – c’est leur laideur morale (même si leur fréquentation a fini par me les rendre sympathiques); ils ont toujours l’air de digérer le succès de leurs camarades littéraires, surtout lorsqu’ils semblent les complimenter. Ainsi de Dumas fils: «Il a le secret de parler à son public, à ce public des premières, de putains, de boursiers et de femmes du monde tachées. Il leur sert, dans une langue à leur portée, l’idéal des lieux communs de leur cœur» (16 mars 1867). Ainsi de Sainte-Beuve: «Une particularité de cet homme et qui signifie bien l’essence démocratique de sa nature, c’est la toilette intime de son chez-lui; la robe de chambre, le pantalon, la chaussette, la pantoufle, tout le lainage peuple qui lui donne l’aspect d’un portier podagre. Après avoir passé par tant de milieux élégants, distingués, il n’a pu s’élever à la tenue du vieillard du monde» (8 août 1867). Ainsi de Victor Hugo: «Avec les pauses, les arrêts, les soulignements de sa conversation, avec son ton oraculaire à propos des choses les plus simples, le grand homme fatigue, lasse, courbature l’attention» (12 février 1877). Ainsi de dizaines et de dizaines d’autres, peintres inclus, tel Courbet: «Le laid, toujours le laid! Et le laid sans grand caractère, le laid sans la beauté du laid!» (18 septembre 1867). Même les amis proches n’échappent pas aux aigreurs des deux frères. Ainsi Théophile Gautier: «Gautier sème intarissablement les paradoxes, les propos élevés, les pensées originales, les perles de sa fantaisie. Quel causeur ! Bien supérieur à ses livres…» (14 février 1868). Ou Flaubert: «Flaubert lit aujourd’hui à la Princesse sa nouvelle d’Hérodias. Cette lecture me rend triste. Il y a des tableaux colorés, des épithètes délicates, des choses très bien; mais que d’ingéniosités de Vaudeville là-dedans et que de petits sentiments modernes plaqués dans cette rutilante mosaïque de notes archaïques! Ça me semble, en dépit des beuglements du liseur, les jeux innocents de l’archéologie et du romantisme» (18 février 1877). Ou encore Zola, le disciple qui les a surpassés en talent comme en renommée, surnommé en conséquence le «vilain italianasse»: «C’est périlleux pour un homme complètement étranger à l’art, de faire tout un volume sur l’art» (19 avril 1885, à propos de L’Œuvre dont Zola vient d’exposer le projet à Edmond de Goncourt). Seul Alphonse Daudet échappe quelque peu à cette vindicte rancunière. Et encore, en cherchant bien…

A Pascal Rebetez qui se demandait dans ce même blog il y a quelques semaines (cf. Avant la nuit): «Peut-on rester ami avec quelqu’un dont on n’aime pas le travail?» je livre ces deux jugements d’Edmond de Goncourt sur Jules Barbey d’Aurevilly, le premier à la suite d’une bonne critique de Barbey sur un livre d’Edmond: «Il a, à tout moment, des mots fins, intelligents, colorés, des mots de peintre et aussi des sous-entendus, qui amènent de suite entre nos deux esprits une espèce d’entente franc-maçonique» (12 mai 1885), le second après un de ces éreintements dont l’auteur des Diaboliques avait le secret: «Barbey d’Aurevilly, un critique épateur de bourgeois et dont les éreintements ou les magnificats semblent tirés au hasard dans un chapeau, un romantique arriéré, un romancier manquant absolument du sens de la réalité, un écrivain dont la célébrité a été surtout faite par son costume de faraud imbécile, le mauvais goût de ses cravates à galons d’or, ses pantalons gris perle à bandes noires, ses redingotes à gigots…» (24 avril 1889)

Certes, c’était il y a longtemps, pourrait me rétorquer Pascal. Car, bien entendu, si les écrivains ou artistes, depuis, ne se sont pas forcément élevés en talent, ils se sont très certainement élevés en grandeur d’âme. Pour autant, je conclurai en citant cette phrase de… Jules de Goncourt: «Il en coûte encore plus de trouver du talent à ses amis qu’à ses ennemis» (14 novembre 1867).

23/11/2008

On connaît la chanson

Par Pierre Béguin

jonasz[1].jpgEn v’là du sot en v’là…

Je ne sais pas pourquoi, mais à l’annonce de l’annulation par la justice de la double votation du 30 novembre sur le Cycle d’orientation (bon! si Flaubert ne s’était jamais remis d’avoir laissé filer deux compléments de nom d’affilée, moi je survivrai) cette chanson de Michel Jonasz, légèrement modifiée pour la circonstance, a spontanément squatté mon esprit et semble bien décidée à n’en point sortir. Je dois donc l’expulser. Il faut dire qu’après les cafouillages sur l’interdiction de mendier et la cacophonie sur l’interdiction de fumer dans les lieux publics, notre bon Conseil d’Etat prouve, s’il en était encore besoin, qu’il ne rate jamais une occasion de faire une connerie. Le sens inné de l’autogoal, des vrais pros! Avec eux, on ne sait pas où ça commence et où ça finit parce que ça ne fait que continuer. D’autant plus que, dans la course à la sottise, les quatre Dalton de la ville semblent bien décider à réagir pour assurer une qualification dont personne ne doute…

En v’là du sot en v’là

Et c’est du bon croyez-moi…

Certes, l’inénarrable chef de l’Instruction publique assume, assure-t-il. Et d’ajouter la bouche en cœur qu’il n’a jamais voulu tromper l’opinion. Ah bon! «Et moi j’suis les Beatles!», comme disait l’autre. Au train où ça va, m’est avis que ses cent directeurs ne sont pas encore assis définitivement dans leurs fauteuils dorés. Et encore un désaveu en vue, un!

En v’là du sot en v’là

Et c’est du bon croyez-moi

Et ça commence toujours comme ça…

Tenez, pas plus tard que mercredi dernier, je lisais dans la Tribune les arguments de Martine Brunschwig Grave contre l’initiative populaire «Pour un âge flexible de l’AVS». Je cite notre Martine nationale sinon vous n’allez pas me croire: «Lorsque l’AVS a été créée en 1948, la durée de vie moyenne pour une femme était de 81 ans (75 pour les hommes). Aujourd’hui, elle est de 91 ans pour les femmes (87 pour les hommes)». Martine aurait-elle des origines marseillaises? Et nous n’étions pas au courant! Incompétence ou mensonge éhonté? Dans les deux cas, elle garde le même aplomb, y compris sur le plateau de Genève à chaud où, lors d’un débat, elle répète les mêmes inepties sans que son opposante, curieusement, ne relève quoi que soit. En réalité, renseignements pris à l’Office fédéral de la statistique, en 1948, la durée moyenne de vie est de 71 ans pour les femmes (66 pour les hommes) et, actuellement, elle est de 84,2 ans pour les femmes (79,4 pour les hommes). Les chiffres folkloriques de Martine correspondent en fait à une projection possible – mais loin d’être certaine au vu de tout ce qui nous menace – pour 2030, ce qui, vous en conviendrez, suffit à faire planer un gros doute sur l’honnêteté de la politicienne. Attention Martine, je pourrai recourir auprès du Tribunal pour «forfaiture envers le citoyen»! Et je ne vous parle pas des autres arguments! Par exemple, Martine en pourfendeuse des riches qui seuls, selon elle, profiteraient des largesses de l’initiative… Est-ce que ces gens sont sérieux? En tout cas, moi, j’ai voté pour l’initiative dans l’espoir insensé que Martine l’anticipe (sa retraite donc). Certes, j’entends déjà, comme un chœur de tragédie antique, l’incontournable cri primal de Weiss Muller, les Tarzan du libéralisme, s’élever dans la jungle économique: des p’tits sous, des p’tits sous, toujours des p’tits sous... Mais si on trouve 68 milliards pour sauver l’UBS, on devrait bien en trouver 1,5 pour permettre aux futurs chômeurs de l’UBS de prendre une retraite anticipée. Faut pas m’prendre pour un sot, tout de même!

En v’là du sot en v’là

Et c’est du bon croyez-moi

On pourrait pas s’arrêter là

Alors ça continue des fois…

Le prochain camouflet prend peut-être déjà forme. Je lis dans le même journal que l’Office fédéral des transports (OFT) a rendu un avis favorable aux opposants du CEVA. Le Conseil d’Etat, toujours aussi stupidement imbu de lui-même, voulait passer en force sans mener le débat sur la place publique et sans que la population ne puisse s’exprimer par les urnes. Une erreur que les Vaudois n’ont pas commise avec leur métro. Déjà que nos voisins, en nous voyant, ne peuvent s’empêcher de chanter en réponse au «subtil» Cramer qui les avait très sottement traité de provinciaux…

En v’là du sot en v’là

Et c’est du bon croyez-moi…

Bon! On se vengera en automne 2009 qu’on se dit comme ça pour se consoler. Sauf que les partis vont, comme d’habitude, nous concocter des listes communes de seconds couteaux usagés qui, au final, ne nous laissera aucun choix. Il ne restera plus au crétin d’électeur qu’à valider par bulletin de vote le propre choix arrangé des partis…

Nos chefs sont tous très forts en thème

Et on élit toujours les mêmes…

Ah, enfin! D’une chanson l’autre. Espérons que celle-ci expulse définitivement la précédente et qu’elle soit elle-même expulsée avant les élections de 2009…

Magouille blues, magouille blues, maaa agouille blues!

Ah oui! Là, ça va déjà mieux….