26/01/2017

Mort de L'Hebdo : colère et mépris

par Jean-Michel Olivier

images-3.jpegCe qui arrive aujourd'hui à L'Hebdo (une catastrophe) est arrivé déjà à de nombreux journaux romands. Faute d'argent, le quotidien La Suisse a cessé de paraître en 1994. Le prestigieux Journal de Genève, comme son concurrent Le Nouveau Quotidien (lancé par Jacques Pilet pour torpiller le premier) a disparu en 1998 — pour se muer, tant bien que mal, dans le journal Le Tempsimages-5.jpegOn se souvient également de l'hebdomadaire dimanche.ch, disparu lui aussi trop tôt. Tous ces journaux (à l'exception du dernier, propriété du groupe Ringier) appartenaient à des patrons romands (Jean-Claude Nicole pour La Suisse ; la famille Lamunière pour Le Nouveau Quotidien).

images-6.jpegCe qui est différent, aujourd'hui, c'est que tous les journaux et hebdomadaires romands (sauf quelques-uns comme La Liberté ou Le Courrier) sont la propriété de grands groupes zurichois (Tamedia), voire allemands (Ringier appartient à la galaxie Springer). Autrement dit, toute l'information que nous « consommons » chaque jour est tributaire du bon vouloir de quelques décideurs de Zurich ou de Berlin. Cela s'est confirmé lundi avec la mort de L'Hebdo, fleuron de la presse romande, mort décidée depuis le QG Springer à Berlin, et programmée sans doute depuis longtemps. Le prochain sur la liste, semble-t-il, c'est Le Temps, dont les jours sont comptés.

images-7.jpegComment en est-on arrivé là ? Pourquoi la Suisse romande a-t-elle vendu pareillement son âme (car les journaux sont l'âme d'une région) à des groupes de presse situés à mille lieues de ses préoccupations, et obéissant à la seule loi du profit ? La responsabilité des grands patrons de presse romands est ici engagée. Et quand on voit le résultat — un désastre —, il y a de quoi être en colère…

images-8.jpegPourquoi personne, en Suisse romande, région apparemment prospère (sic!), ne s'est-il levé pour reprendre le flambeau ? Pourquoi ce silence et cette indifférence embarrassée ? Comment peut-on supporter cette situation d'extrême dépendance face à Zurich ou à Berlin qui gèrent leurs navires, de loin, au gré de leur caprice ? N'est-ce pas le signe — comme le suggère l'écrivain Daniel de Roulet — d'un mépris profond pour la Suisse romande, qui ne sera jamais que la cinquième roue du char ?

Il est temps, je crois, de se poser ces questions. Et ces questions sont de plus en plus urgentes, si l'on considère les difficultés de la presse aujourd'hui. Car il en va de son avenir. C'est-à-dire du nôtre aussi.

14/04/2016

Sur une image d'Ursula Mumenthaler

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Le regard, tout d’abord, se porte vers le ciel et les hauts bâtiments qui se découpent sur le blanc infini. C’est le skyline d’une ville américaine. Ce pourrait être New York ou Chicago. Des villes debout, résistant à la pluie et à l’usure du temps. Où les hommes vivent comme des fourmis, et les gratte-ciel s’élèvent comme des prières vers un dieu invisible. Chaque maison est une stèle : une pierre de mémoire.

Puis l’œil descend lentement vers le sol, la terre des hommes ou le plancher des vaches. Mais il ne trouve rien. Pas un homme dans les rues, ni une poignée de terre. Pas une touffe d’herbe folle. L’eau a tout envahi. New York est devenue Venise. On imagine, faits comme des rats, les hommes terrés au sommet des gratte-ciel, priant ou envoyant des messages de détresse.

Car le déluge a commencé…

Certains, frappés d’une insondable mélancolie, ont jeté l’ancre au pied de leur maison. Ils sont la proie des souvenirs. Ils attendent que l’eau monte jusqu’au trentième étage pour retrouver, encore une fois, leur ancienne chambre d’enfant, partager un dernier repas devant le poste de télévision et revenir au temps béni d’avant la catastrophe. Ils se croyaient invulnérables et, dans leur fausse candeur, ils n’ont rien vu venir…

Les plus riches et les plus téméraires, comme Noé, ont pris la mer au mot. Avec femme et enfants, ils ont sauté sur des embarcations de fortune, vidé leur coffre-fort, emmené avec eux leur chat, leur canari, leur cochon d’Inde, leur chihuahua. Ils n’ont rien oublié, pensent-ils. Du passé ils ont fait table rase et vont aller refaire leur vie ailleurs, sous d’autres cieux, sur d’autres terres. Ils partent sans regret, sans nostalgie. Derrière eux, ils ne laissent que des ruines. Après nous, le déluge. Il doit rester une île déserte quelque part, se disent-ils. Un continent sauvage, ignoré par les cartes marines, où tout recommencer à zéro.

Sur la mer écumeuse, les bateaux tanguent voluptueusement.

Il y a, dans cette image, une angoisse et un rêve. Le déluge n’est pas à venir, ni derrière nous : l’eau est en train de monter, inexorable, et le désastre a commencé. Nous sommes au cœur du temps. Dans un tourbillon de mémoire. La beauté, disait le poète, est un rêve de pierre. Et ce rêve se réalise, pour Ursula Mumenthaler, dans une ville pétrifiée. Une ville toujours debout, mais bientôt engloutie, comme nos souvenirs.

Le ciel est vide. Les buildings nous regardent telles des pierres tombales.

Et la mer est immense, tumultueuse, encombrée de bateaux qui dérivent sans avoir où aller.

 Jean-Michel Olivier

« Sur une image » d’Ursula Mumenthaler

10/03/2016

Le regard de Méduse

par Jean-Michel Olivier

images.jpeg« Regardez-moi dans les yeux ! » semble nous dire Audrey Hepburn dans Breakfast at Tiffany’s. Mais où sont ses yeux ? Qui se cache derrière ces lunettes noires qu’elle a rendues célèbres ?

Pourtant, le regard, d’emblée, est distrait par une foule d’accessoires : le gobelet que l’actrice tient dans sa main gauche (que contient-il ?). La serviette blanche qu’elle porte au poignet. Ses avant-bras gantés de noir. La rivière de diamants qui brille à son cou.

Oui, tout, dans cette image, semble nous détourner de l’essentiel.

Mais c’est une ruse, bien sûr, imaginée par Blake Edwards, le réalisateur de Breakfast at Tiffany’s (1961), pour rendre le regard d’Audrey Hepburn plus mystérieux, et plus profond.

Car derrière ces Ray-Ban Wayfarer se cache le regard de Méduse.

Le regard qui fascine et qui tue.

Audrey Hepburn, égérie des sixties, c’est un look, un genre, une silhouette. À cent lieues des blondes artificielles à forte poitrine (Jane Mansfield, Marilyn Monroe) dont raffole le cinéma de cette époque. Un look distingué et discret. Un petit fourreau noir qui dégage les épaules. Deux boucles d’oreilles en diamant. Une silhouette frêle et longiligne.

Et surtout ces lunettes de soleil qui attirent le regard.

La femme moderne, la femme fatale, avance masquée, comme Audrey Hepburn. Impossible de saisir son regard. Ses secrets. Ses bonnes ou mauvaises intentions. C’est elle, sûre de son pouvoir, qui dicte les règles du jeu. Sur l’échiquier des sentiments, c’est elle, désormais, qui fait la loi.

Méfiez-vous des femmes qui portent des lunettes noires ! Elles sont irrésistibles. Armées de leurs Ray-Ban, elles partent à la conquête du monde. Personne ne peut les arrêter. Bijoux. Parfums. Voiture de luxe. Rien ne les rassasie. Le diable, dit-on, se cache dans les détails. Audrey Hepburn nous montre que l’essentiel, c’est toujours l’accessoire. Ici les lunettes noires, qu’elle a mises à la mode, et qui cachent son regard.

19/11/2015

Ne baissons pas les bras : construisons des écoles !

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par Jean-Michel Olivier

Il y a presque vingt ans, en 1996, j’ai publié "Les innocents" (L’Age d’Homme, 1996), l’un des premiers romans à mettre en scène un attentat islamiste. Cela se passait à Genève. Tandis qu’on célébrait, en grande pompe, le 300e anniversaire de la naissance de Voltaire, un fanatique rêvait de mettre la ville à feu et à sang. Il avait des ennemis, mais aussi des complices: un pasteur, un maire écolo-bobo, un policier véreux, un juge d’instruction. Au-delà du jeu de massacre, par la satire, je voulais dénoncer les intégrismes (politique, religieux, judiciaire), comme Voltaire l’avait fait trois siècles plus tôt. Prémonitoire, ce roman m’a valu des lettres de menaces (anonymes, bien sûr).

Avec effroi, je constate qu’il s’est réalisé à Paris la semaine dernière. Les écrivains sont des voyants. Des archers, dans la nuit, qui tirent sur des cibles mouvantes. Quel homme politique aujourd’hui, quel expert autoproclamé en religion ou en stratégie géopolitique, aurait la lucidité de Voltaire, qui écrivait ceci dans son "Dictionnaire philosophique": «Lorsqu’une fois le fanatisme a gangrené le cerveau, la maladie est presque incurable. Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant? Ce sont d’ordinaire les fripons qui conduisent les fanatiques, et qui mettent le poignard entre leurs mains.»

Tout est dit: le fanatisme n’est pas la religion (chrétienne ou musulmane), c’est le cancer de la religion. Une pathologie qui a ses causes et ses symptômes. Un mal presque incurable, selon Voltaire. En effet, comment soigner un homme (le fanatisme est essentiellement féodal, patriarcal, nostalgique) qui ne désire que la mort – et celle des autres? L’intégrisme est un nihilisme. C’est aussi une haine longuement ruminée contre l’Occident et ses valeurs «dégénérées» (la fête, le rire, la liberté, l’émancipation des femmes, l’éducation, la culture.

Le cancer veut la mort. Le cancer aime la mort (Daech en a fait sa bannière noire). Il répand le chaos dans le corps en déroute. C’est le but recherché de tous les intégrismes: semer la peur, la haine, le doute. Monter les hommes les uns contre les autres (car il se trouve toujours des âmes bien-pensantes, chez nous, pour comprendre ou justifier l’injustifiable). Attiser un feu qui embrasera le monde pour faire place à cet Ordre Nouveau qui assassine des enfants, viole des femmes et décapite ses ennemis.

Ne tombons pas dans le piège qu’on nous tend! Les terroristes n’auront ni notre peur, ni notre haine, ni notre amour. Le chaos qu’ils souhaitent n’arrivera jamais. Ils vont perdre bientôt la guerre désespérée qu’ils mènent misérablement (on ne dira jamais assez combien ils sont misérables et méprisables.

Il y a désormais des remèdes au cancer. Lesquels? Méfions-nous des solutions faciles. François Hollande a choisi la manière guerrière. Ce n’est pas la plus sûre. Mais la guerre est sans doute un passage obligé, car il faut toujours répondre à la mort. Méfions-nous aussi des discours angéliques, pontifiants, qui font des tueurs parisiens des victimes. Ce ne sont pas des produits de l’injustice sociale (l’un des tueurs parisiens travaillait pour la RATP, les frères Kouachi, auteurs de l’attentat contre "

Le fanatisme repose sur deux piliers: la bêtise et l’ignorance. Contre la bêtise, disait Lacan, il n’y a rien à faire! Mais l’ignorance peut être vaincue. C’est la leçon des attentats, et un avertissement à ceux qui veulent couper dans les budgets scolaires. L’école laïque enseigne la tolérance, l’écoute, la réflexion critique – tout ce que le Diable déteste. Ne baissons pas les bras! Construisons des écoles – non des prisons! Ainsi nous écraserons l’Infâme!

Texte publié dans la Tribune de Genève, jeudi 19 novembre 2015.

 

15/01/2015

Craintes et espoirs après les tueries islamistes

11/01/2013

Hommage à Claude Nobs

DownloadedFile.jpegQu'est-ce qui fait la richesse d'un pays ? Ses banquiers ? Ils travaillent dans l'ombre et, de plus en plus souvent, ont avantage à y rester. Ses hommes politiques ? Ils occupent le devant de la scène, pérorent, promettent, lambinent, se taisent, avancent d'un pas, puis reculent de trois. On les a déjà oubliés bien avant qu'ils quittent la scène (et la Suisse, à cet égard, n'a que des seconds couteaux). Le bon gros géant orange ? Swisscom ? Les pharmas bâloises ? Lindt ou Cailler (vous êtes plutôt Lindor ou Frigor ?)…

Non : la richesse d'un pays, surtout s'il est petit comme la Suisse, ce sont ses artistes. DownloadedFile-1.jpegLaissons de côté Rousseau, qui est né genevois et mort prussien ! Mais prononcez à Paris ou à Los Angeles le nom de Blaise Cendrars et vous verrez les yeux s'écarquiller ! Ah L'Or ! Quel chef-d'œuvre ! Et Moravagine ! Et la Prose du Transsibérien ! Parlez de Frisch ou de Dürrenmatt et tout le monde vous écoutera ! Et Le Corbusier ! Et Tinguely, bricoleur de génie ! Et Stefan Eicher, le manouche à l'accent rocailleux ! Et Albert Cohen, juif errant de Genève ! Et Ferdinand Hodler ! Et Louis Soutter ! Et Corinna Bille !

Et Claude Nobs ! L'enfant de Territet aura déplacé des montagnes, ici et ailleurs, sa vie durant, pour réaliser son œuvre : réunir à Montreux, dans le plus beau panorama du monde, les meilleurs musiciens de son époque. La musique, pour lui, n'avait pas de frontières. Il aimait le jazz, bien sûr, mais aussi le rock, le pop, la musique folklorique, les chanteurs italiens, les crooners américains, les talents « émergents » comme on dit, mais aussi les talents reconnus.

images-5.jpegLa dernière fois que je suis allé au Festival, c'était en 2006. Programme fastueux, comme toujours. Diana Krall, enceinte et rayonnante. Le renard à la voix éraillée, Randy Newman, seul au piano. Paolo Conte, malicieux et profond, comme toujours, disparaissant dans les coulisses entre deux chansons pour se tenir au courant de la finale de la Coupe du Monde de foot, où l'Italie jouait contre la France (victoire des Italiens aux pénalties). Claude Nobs surgissant à la fin du concert avec son harmonica magique…

Oui, la richesse d'un pays, ce sont les rêveurs obstinés, les passeurs de frontières, les briseurs de préjugés, les voyageurs de l'infini, les arpenteurs de nouveaux mondes, les passionnés fidèles et fous.

Claude Nobs était tout ça.

Merci pour tout, Claude, and so long !

29/11/2012

Mon ami Germain

DownloadedFile.jpegIl y a longtemps, dans l’autre siècle, mais c’était hier, je musardais dans une librairie de Genève. J’étais jeune étudiant. J’avais des maîtres prestigieux : Jean Starobinski, Michel Butor, Georges Steiner. À l’Université, il n’y avait de bonne littérature que française. Ramuz mis à part, l’on ne connaissait pas un seul nom d’écrivain romand. « La honte ! » dirait ma fille.

 C’était à la librairie du Rond-Point, sur Plainpalais. Je flânais parmi les nouveautés françaises, les seules dignes d’intérêt pour un étudiant genevois. C’était l’époque du Nouveau Roman. Tout le monde lisait donc Alain Robbe-Grillet ou Nathalie Sarraute, les Marc Lévy de ces temps-là. On n’avait pas le choix. On est toujours l’esclave de son époque.

Un inconnu m’a abordé. Il portait une veste à carreau. Il avait les cheveux en bataille, un accent rocailleux et chantant. Il m’a demandé si je connaissais Georges Haldas ? Hein ? Et Maurice Chappaz ? Pardon ? Et la sublime Corinna Bille ? Pour moi, de parfaits inconnus. Il s’est brusquement animé, m’a emmené dans un recoin secret de la librairie, a sorti des rayons plusieurs livres qu’il a étalés sur la table.

 « Il faut les lire tout de suite ! m’a-t-il dit. S’ils ne sont pas meilleurs que vos Français, au moins sont-ils différents. Et c’est cette différence qui nous constitue, nous autres Suisses romands. Et vous verrez : quelle langue ! Quelle musique ! »

Je n’avais pas d’argent. Il a souri avec douceur. DownloadedFile-1.jpegIl est allé chercher dans les rayons un roman d’Étienne Barillier, un autre de Gaston Cherpillod et de Nicolas Bouvier et, finalement, un livre intitulé Un Hiver en Arvèche*, d’un auteur (de moi) parfaitement inconnu.

« Je m’appelle Germain Clavien. C’est moi qui l’ai écrit. Vous verrez, je suis sûr qu’il vous parlera. Pour comprendre la Suisse, il faut lire ses écrivains. »

L’homme a payé la pile de livres, une petite dizaine, il s’est tourné vers moi : « Je vous les offre, m’a-t-il dit. À une condition : il faut que vous les lisiez tous ! »

Pendant des années, je n’ai pas revu Germain Clavien. Il est parti vivre à Paris, puis il est retourné dans son Valais natal, une région qu’il adorait. Il s’est occupé de ses vignes, de son verger. Il a écrit des livres magnifiques. Son grand œuvre, c’est la Lettre à l’imaginaire, (22 volumes publiés à ce jour) une chronique de la vie quotidienne, en Valais et ailleurs, une vie en état de grâce et de poésie, un regard affûté sur notre époque obsédée par l’argent, le tintamarre médiatique, la destruction de la Nature.

J’ai revu Germain des dizaines de fois. C’était un bon vivant et un fin connaisseur des vins de sa région. Nous sommes devenus des amis. Une amitié née grâce aux livres et poursuivie pendant vingt ans. Toujours, en lui, il a gardé ce feu de la révolte et de la poésie. Il est mort dans la nuit de samedi à dimanche dernier, entouré de sa femme et de sa fille. C’était un écrivain qui compte et un homme épatant, drôle, passionné, généreux. Germain va nous manquer terriblement. Heureusement, il nous reste ses livres.

 * Germain Clavien, Un Hiver en Arvèche, Poche Suisse, L’Âge d’Homme, 1995.

22/11/2012

La mémoire brûlée de Boris Cyrulnik

par Jean-Michel Olivier

images.jpegLa vie de Boris Cyrulnik est un roman, tragique et édifiant. Longtemps, ce roman est resté prisonnier d'une crypte, enfermé dans les oubliettes de sa mémoire. Il en savait des bribes. Il essayait de mettre bout à bout les images de ce film demeuré trop longtemps muet. Car pour attester un souvenir, surtout lointain et flou, il faut la présence d'un témoin. Sinon, la folie guette à chaque instant…

C'est une enquête sur son passé, mêlant récit autobiographique et réflexion sur la mémoire, que mène Cyrulnik dans son dernier livre, Sauve-toi, la vie t'appelle*. Le jour de sa première naissance, en juillet 1937, il n'était pas là, raconte-t-il. Son corps vient au monde, mais il n'en garde aucun souvenir. Il est obligé de faire confiance aux autres. À la parole des autres. Sa seconde naissance a lieu en 1944. Elle est en pleine mémoire. Des soldats allemands viennent l'arrêter. Son père, qui s'était engagé dans l'armée secrète de la Résistance, a été emprisonné, puis déporté à Auschwitz. images-3.jpegSa mère (à droite, avec Boris âgé d'un an) suivra hélas le même chemin sans retour. Il s'en faut de très peu pour que le petit Boris, parqué avec d'autres Juifs dans une synagogue, parte à son tour pour les camps de la mort. Mais il parvient à s'échapper. Une infirmière le cache sous un matelas, sur lequel agonise une jeune femme qu'on transporte à l'hôpital. C'est sa chance. À partir de ce moment-là, la vie de Boris Cyrulnik est une suite de miracles. Ou, si l'on veut, de circonstances heureuses et cependant tragiques. « Mon existence a été charpentée par la guerre. Ai-je vraiment mérité la mort ? Qui suis-je pour avoir pu survivre ? Ai-je trahi pour avoir le droit de vivre ? »

Reconstituant les images de cette mémoire blessée, Cyrulnik s'aperçoit que nous refaçonnons et réhabitons, à chaque instant, nos souvenirs. Non pas pour les enjoliver. Mais parce que nos souvenirs sont labiles, ils changent de forme et de couleur, selon le moment de notre existence. Nous réinventons nos souvenirs pour survivre au malheur, à la séparation ou à la mort. DownloadedFile.jpegRousseau ne fait pas autre chose dans ses Confessions. Il cherche moins à se faire pardonner des fautes vénielles qu'à réenchanter son passé, afin de chercher à comprendre qui il est à présent. « Le mot « représentation » est vraiment celui qui convient. Les souvenirs ne font pas revenir le réel, ils agencent des morceaux de vérité pour en faire une représentation dans notre théâtre intime. Quand nous sommes heureux, nous allons chercher dans notre mémoire quelques fragments de vérité que nous assemblons pour donner cohérence au bien-être que nous ressentons. En cas de malheur, nous irons chercher d'autres mocreaux de vérité qui donneront, eux aussi, une autre cohérence à notre souffrance. »

images-2.jpegOn comprend mieux, en lisant l'autobiographie de Boris Cyrulnik, comment et pourquoi il en est venu à forger le concept essentiel de résilience. Sa vie est l'exemple et la preuve de cette capacité extraordinaire de résistance au malheur. Et cette résistance passe par la parole qui nous aide à représenter le malheur, pour mieux le tenir à distance et le neutraliser. Voilà pourquoi, même dans les circonstances les plus tragiques, la vie appelle toujours à se sauver.

C'est la leçon de ce livre magistral qui raconte, avec lucidité et émotion, la vie d'un homme qu'on voulait abattre, mais qui a survécu à la folie des autres hommes. Un survivant, donc, porteur d'une mémoire vive qui montre que chacun, quel que soit son malheur, sa souffrance ou sa solitude a une chance de salut.

* Boris Cyrulnik, Sauve-toi, la vie t'appelle, Odile Jacob, 2012.

31/05/2012

Hommage à Muriel Cerf

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par Jean-Michel Olivier

Pour les gens de ma génération, Muriel Cerf fut à la fois un modèle et un éblouissement. Un modèle, tout d'abord, parce que, née en 1950, elle est l'une des premières à prendre la route, à 17 ans, sur la trace des hippies, pour le fameux périple des trois K (Kaboul, Katmandou et Kuta). Voyage initiatique dont elle rapportera, un peu plus tard, deux livres extraordinaires : L'Antivoyage (1974) et Le Diable vert (1975), qui ont marqué une génération de voyageurs et d'écrivains (dont Nicolas Bouvier). Muriel Cerf nous a montrés les chemins de la liberté, quelquefois décevante ou illusoire, et la richesse du voyage. poster_177703.jpgÉblouissement, ensuite, d'un style unique dans la littérature française : ni relation de voyage au sens strict, ni récit purement imaginaire, ces deux livres nous proposent un tableau sensuel des impressions laissées par les lieux, les personnes, les événements rencontrés. L'écriture, déjà saluée par Malraux en 1974, est flamboyante, pleine de couleurs, d'odeurs, de saveurs insolites. Un éblouissement.

images-5.jpegMuriel Cerf est décédée d'un cancer il y a dix jours. Aucun journal, en Suisse, n'en a parlé. Injustice scandaleuse, mais qui n'étonne personne, quand on connaît la presse de ce pays. Pourtant, elle a donné à la littérature française ses plus belles pages et incité de nombreux écrivains à partir sur ses traces. Elle a publié une trentaine de livres, essais et romans. Parmi les plus connus, citons Une passion (1981), hommage à Belle du Seigneur, d'Albert Cohen, ou encore Ils ont tué Vénus Ladouceur (éditions du Rocher, 2000).

En hommage, je me permets de reproduire deux pages magnifiques de son Antivoyage.

« Jamais je n'ai vu tant d'étoiles et si près, sauf au Planétarium du Grand Palais; elles ont l'air accrochées si bas, juste un peu plus haut que des fruits sur un arbre, il suffit de se hausser sur la pointe des pieds pour les cueillir, faire un bouquet de nébuleuses spirales avec des queues en tentacules de gaz et des paillettes de strass autour, faucher une rivière de diamants qui brille trop pour être vraie, un peu de toc génial jeté aux quatre coins du ciel et qui reste figé là, dans un fourmillement à donner le vertige. Toutes les galaxies palpitent et tremblotent dans l'air si pur qu'on croit voir des pépites à travers un torrent de montagne. Regarde les étoiles, elles sont aussi grosses que les diamants en poire de la princesse Rosine, dis-je à Coulino qui n'a pas lu la comtesse de Ségur. On a nettoyé le vieux ciel usé par les regards des amoureux qui se chatouillent en regardant la lune, et on en a mis à la place un tout neuf, prêt pour de nouveaux poèmes.
images-6.jpegLes Himalayas, on les sent près, sans les voir. L'air de la nuit nous saoule de bouffées d'herbe humide. Les temples luisent sous la lune, recourbent les pointes dorées de leurs triples étages au milieu d'une mer de tuiles. De Katmandou, on ne distingue que le forme des toits qui lui donne déjà l'aspect d'une vraie cité asiatique, aussi différente des cités indiennes que des villes géantes d'Amérique. On respire l'haleine qui monte du fleuve proche, les parfums de santal brûlé dans les rues, le souffle glacé de la montagne, en écoutant les cloches des temples, les klaxons des voitures, les tintements des bicyclettes, imaginant le théâtre grouillant derrière les rideaux de la nuit; allongées sur la terrasse dans le châle de Coulino, ouvrant des yeux énormes, cherchant à deviner ce qui se passe en bas, on prend le pouls de cette ville nouvelle, on résiste à l'envie que l'on a d'y plonger, on préfère l'écouter, la respirer, la rêver, la plus belle la plus inquiétante, la plus légendaire, le décor le plus fou pour des dieux déguisés en hommes, de toute une mythologie vivante. Le taureau de Nandin doit crotter sur la place du marché, Krishna faire du marché noir, Jésus et Judas se balader dans les sentiers en robe blanche, le meilleur haschisch du monde pousser dans des pots, banal comme un géranium en France. Coulino, on en plantera un dans le jardin de notre maison, on le laissera grandir jusqu'au ciel et on grimpera dessus pour atteindre le sommet de L'Himalchuli et y planter un drapeau noir. Coulino ?
Géniale. Elle est géniale. Elle a disparu pour aller chercher à manger. Vendredi la renarde frisée reparaît avec deux plats en terre contenant de gigantesques yaourts couverts d'une crème verte épaisse et d'une montagne de sucre. La peau verte, on la pousse délicatement sur le bord, et on déguste le pur chef-d'oeuvre qui doit être un bouillon de culture pour amibes, mais on s'en fout, ah, mais qu'est-ce qu'on s'en fout. Le plat lèché, Coulino m'offre un baiser bonne nuit à pleines lèvres, frotte son nez contre le mien à l'esquimaude, et on s'enroule dans la couverture qu'elle a montée de la chambre, dormir nous allons en plein dans la grande nuit maternelle. »

Extrait de L'Antivoyage, collection J'ai Lu, pp. 69-70

 

03/05/2012

Lucette Destouches a cent ans

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par Jean-Michel Olivier

Au mois de juillet, elle va avoir cent ans et vit toujours à Meudon, dans le petit pavillon qu’elle occupait avec son mari, Louis Destouches, médecin des pauvres et écrivain maudit. Plus connu sous le nom de Louis-Ferdinand Céline. Le plus grand romancier du XXe siècle.

Elle, c’est Lucette Almanzor, née en 1912, abandonnée par sa mère et devenue, à force de discipline, une danseuse hors norme. Lucette aurait pu devenir danseuse-étoile, mais une méchante blessure au genou l’en empêche. Pourtant, on ne quitte pas la danse comme ça. À défaut d’être étoile, Lucette invente la « danse de caractère » qu’elle enseigne toute sa vie. Et pas à n’importe qui : Simone Gallimard (l’épouse de Claude), Françoise Christophe, Judith Magre, Françoise Fabian, la femme de Raymond Queneau, entre autres célébrités, suivent ses cours. C’est Lucette, pendant vingt ans, qui fait bouillir la marmite de Céline, devenu infréquentable après la guerre. C’est Lucette, encore, qui s’occupe de publier les inédits de son homme, dont Rigodon, qu’il achève juste avant de mourir. Et c’est Lucette, toujours, qui s’oppose à la réédition des fameux pamphlets de son mari, au prétexte que ces livres ont causé son malheur, et ruiné la vie de Céline.

Dans un livre épatant, Céline secret*, écrit avec Véronique Robert qui la connaît depuis trente ans, Lucette raconte sa vie avant Céline. Et après lui. La première rencontre : « Il avait un côté Gatsby, nonchalant, habillé avec soin, décontracté, il était d’une beauté incroyable. » images-1.jpegNous sommes en 1934. Lucette a 22 ans, Céline 40 ans. Ils ne vont plus se quitter. Dans une de ses premières lettres, Céline lui écrit : « C’est avec toi que je veux finir ma vie, je t’ai choisie pour recueillir mon âme après ma mort. »

Comme d’autres (Valéry, Camus) Céline est fasciné par les danseuses. Il donnerait tout Baudelaire, écrit-il, pour un corps de danseuse ! Pendant longtemps, jusque dans ses derniers jours, Céline vient assister aux cours que donnait Lucette, au premier étage du pavillon de Meudon. Et l’on peut dire que Céline réalise, par les mots, ce que Lucette accomplit avec son corps discipliné : une danse totale.

Elle l’a suivi partout, de Montmartre à Sigmaringen, refuge en 1944 de la bande à Pétain, du Danemark, où son homme connaît la prison, à Meudon, où le couple vint s’établir après la réhabilitation de Louis. Peu de vies d’écrivains sont aussi tourmentées, et rocambolesques, que celle de Lucette et Louis Destouches.

À presque cent ans, Lucette ne mâche pas ses mots. Celle qui a tout partagé avec Céline, de 1934 à 1961, porte un regard sévère sur notre époque qui « donne au mépris de l’homme spirituel la violence d’une passion. » Ses confidences sur Céline, sa vie, son œuvre, son obsession de la mort, donnent à ce petit livre une force insolite.

* Lucette Destouches (avec Véronique Robert), Céline secret, Le Livre de Poche.

20/04/2012

Les éclats de vie d'Yvette Z'Graggen

Par Pierre Béguin

Z'Graggen.PNGLa trajectoire d’Yvette Z’Graggen auteur (elle n’aimait pas l’emploi féminin du terme) est unique dans le monde littéraire romand. Tous les hommages qu’elle reçoit actuellement le rappellent.

En tant que personne, Yvette était aussi unique. Jamais je ne l’ai entendue émettre la moindre critique sur ses collègues écrivains, ce qui, dans le microcosme littéraire, est tout à fait exceptionnel. Elle n’hésitait pas non plus, si un manuscrit lui plaisait, à lui faire la courte échelle, là où d’autres lui auraient fait un croche-pied. Je lui dois probablement mon entrée aux Editions de l’Aire grâce à un roman qu’elle a soutenu et dont elle pensait qu’il allait devenir un best seller romand et remporter tous les prix. Elle s’est complètement trompée. Mais moi j’y ai gagné une amie.

Jamais hautaine, d’une attitude toujours digne et volontaire qui ni ne s’élève dans la prétention ni ne s’abaisse dans la flatterie, elle a vite gagné mon estime indéfectible. Elle avait surtout cette humilité bien sentie qui n’est pas tendance à la dévalorisation mais capacité à concilier exactement ce qu’on fait avec les talents qu’on a reçus pour le faire. Oui, Yvette était absolument sincère. Réservée, fière, mais sans fard et sans apprêts. Son œuvre est le reflet d’une personne qui ne triche pas. Et c’est peut-être également pour cette raison qu’elle a gagné un lectorat immense et fidèle.

Ces dernières années, elle ne sortait plus guère de son appartement. Son corps la trahissait irrémédiablement mais elle conservait l’esprit vif, la mémoire infaillible (quelle mémoire!) et la conscience lucide de son état. J’allais la voir souvent pour déjeuner. Le rituel était immuable. Je passais d’abord à la pizzeria du coin pour lui apporter sa «marguerite» traditionnelle. Puis je dressais les couverts. Après le repas, elle s’installait dans son fauteuil et nous passions des heures à discuter. L’année dernière, avant la parution de son ultime roman, elle angoissait tout particulièrement à l’idée que ce fût celui de trop. Mais la même angoisse l’avait déjà étreinte pour son avant dernier recueil (on avait longuement discuté du titre définitif; elle avait finalement trouvé Eclats de vie, bien meilleur que toutes les propositions que j’avais pu lui faire). Fin février dernier, après avoir pris congé d’elle, en attendant l’ascenseur, j’ai eu subitement l’impression que je ne le reverrais plus…

En juin 2011, pour la sortie de Juste avant la pluie, j’avais écrit notamment ces lignes:

«Yvette Z'Graggen montre qu'elle a toujours été, loin des effets de mode, une «indignée» jamais vraiment réconciliée avec sa réalité. Et que c'est bien à partir de cette insatisfaction chronique qu'elle invente depuis plus de cinquante ans des réalités verbales où se développent son désaccord avec le monde bourgeois, son intuition des déficiences, des vides, des scories autour de sa condition de femme. En ce sens, son œuvre est une insurrection permanente: Yvette Z'Graggen ne supporte pas les camisoles de force, et toutes ses «sœurs de papier», peu importe ce qu'elles lui empruntent, sont le fruit de cette insurrection qu'elle aura conduite, du début à la fin de sa longue vie, avec une vitalité, une dignité et une authenticité que ses nombreux lecteurs ont toujours su lui reconnaître.»

Et puisqu'Yvette doit maintenant confier à d'autres son mécontentement, son insatisfaction, ses révoltes, puisque cet ultime défi lancé juste avant la pluie n'aura plus que la conscience du lecteur pour résonner désormais, je souhaite à cette œuvre qu'elle soit encore longtemps entendue comme un appel à nos blocages, à nos possibles, à nos infinies directions. Car ce n'est pas parce que la vie est difficile que nous n'osons pas, c'est parce que nous n'osons pas qu'elle est difficile. Yvette, elle, comme «ses petites sœurs de papier», a souvent osé, dans sa vie comme dans son œuvre qui restera, pour ses fidèles lecteurs et lectrices, «une autobiographie du possible» aux multiples latences.

Au revoir Yvette, et merci!

12/05/2011

Jeanne ou Le Livre de ma mère (Jacqueline de Romilly)

images-2.jpegC'est un livre à la fois très « public » et très secret que nous donne aujourd'hui Jacqueline de Romilly, la grande spécialiste de la Grèce. Très secret, tout d'abord, parce que le livre était achevé de longue date et gardé soigneusement dans un tiroir de son éditeur, Bernard de Fallois, car il ne devait être publié qu'à la mort de l'académicienne, décédée le 18 décembre 2010 à l'âge de 97 ans. Pudique et secret : le texte magnifique de Jacqueline de Romilly l'est constamment. Mais aussi très « public ». À la fois accessible, écrit dans une langue somptueuse, rythmée, vivante, et ouvert sur le monde.

 

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13/04/2010

L'amour toujours


 

Par Antonin Moeri

 

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L’amateur trouve à côté de la synagogue de Genève une galerie d’art tenue par une dame au visage animé, aux traits aigus, friande de plaisanteries et de potins, des yeux aussi pétillants que ceux d’une jeune fille découvrant les neiges du Kilimandjaro, de belles jambes subtilement mises en valeur par des jupes plutôt courtes. C’est dans cette galerie que je fis l'autre jour la connaissance d’Ella. Quinca au visage grave, encadré par de longs cheveux noirs. Regard infiniment doux, dépourvu de toute moiteur sentimentale. Habillée avec goût et flanquée d’un Freytag particulièrement original. On m’a raconté qu’Ella avait longtemps vécu seule, travaillant du matin au soir à des tableaux aux titres surprenants: Hommage à Marilyn, le Crime du Docteur Castorp, les Jardins d’Adonis ou encore Le Journal intime d’Antonina Spaventosa.

Or Ella est amoureuse depuis deux ans de Rolando, un électricien bâti en armoire, sportif infatigable, alpiniste téméraire, abstinent, divorcé, père d’une fillette pour laquelle Ella ne ressent pas la moindre inclination. Dans un élan compréhensible (la beauté d’Ella rappelant celle de Lorenza Correa, la célèbre cantatrice que Goya a immortalisée), Rolando organise un voyage en Extrême-Orient où, sac au dos, nos deux tourtereaux (sic) iront de ville en village, de taudis en bidonville, de dortoir en hôtel plus smart.

Cette aventure devrait susciter chez Ella un immense enthousiasme, elle qui a vécu dangereusement à New York, pauvrement à Berlin et précairement à Barcelone. Mais cette aventure au pays des bouddhas ne l’enchante guère, car elle n’est pas à l’origine du projet. Si elle accepte d’entreprendre ce voyage, c’est pour complaire à Rolando.

 

 

 

04/03/2010

Evaristo Perez en trio

images.jpegComme elle est fertile en écrivains, la Suisse romande est aussi une terre incroyablement riche en musiciens. Elle a hébergé les plus grands, comme Stravinski, et accueille, chaque été, le plus important festival de jazz du monde à Montreux. C'est là, précisément, que le pianiste genevois Évariste Perez a joué, comme il s'est déjà produit à Cully, à Rome ou au Paleo. Excusez du peu !

Né en Suisse en 1969 d’une famille originaire de Barcelone. diplômé du Conservatoire de Genève, il découvre le jazz à l’AMR avec Michel Bastet, puis se perfectionne en Italie avec Franco D’Andrea, Enrico Pieranunzi et Paolo Fresu, ainsi qu’en Suisse avec Misha Mengelberg, Fred Hersh. Il joue ensuite avec la Fanfare du Loup, Diana Miranda et l'extraordinaire Erik Truffaz.

Si je vous parle de lui aujourd'hui, ce n'est pas parce qu'il a été mon élève (au collège de Saussure, si !). Mais parce qu'il vient de sortir un disque fantastique. Ça s'appelle Why. Sans point d'interrogation. Il comporte une dizaine de morceaux, tous très réussis, qui sont autant dde compositions personnelles ou de reprises de standards. Évariste est accompagné de Cédric Gysler à la contrebasse et de Tobie Langel à la batterie. Il y invite même l'excellent saxophoniste new-yorkais Ohad Talmor.

Pourquoi Why ? Tout simplement parce qu'Évariste Perez y déploie une musicalité rare, que ce soit dans le sublime Nicole, aux harmonies evansiennes, ou encore dans Les moutons volants ou le subtil et décalé Tous les chats sont gris. images-1.jpegDans chaque morceau, on est au cœur du vivant, du sensible, de l'essentiel. On pense à Keith Jarrett ou Bille Evans pour les envolées lyriques. Mais il ne faut pas écraser Perez sous les références inutiles. Sa musique déploie ses propres ailes. Et ces ailes nous emmènent loin, et très haut.

Un dernier mot sur les standards : rien de plus périlleux, pour un pianiste, que de livrer sa propre version de morceaux entendus mille fois. Et bien, là encore, Evariste Perez s'en sort très bien. J'adore son Ain't Misbehavin' de Fats Waller, joué ici sur un tempo très lent et bluesy. Et ces Feuilles mortes sont riches en inventions et en couleurs. Vraiment un très beau disque !

On peut se le procurer sur le site de l'artiste ici.

 

09/12/2009

Coeur en berne

Par Tomoto

 

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Michel Bühler se considère comme un vieil ours. Il a gagné sa vie en chantant, traversé le Sahara et beaucoup voyagé, à titre humanitaire, journalistique ou privé: Chili, Nicaragua, bande de Gaza, Brésil, Géorgie, Haïti, Moscou, Pologne, Syrie etc. Il lui arrive d’écrire des livres. Dans “Un si beau printemps”, il nous dit combien il est agréable de posséder un appartement à Paris, une ferme dans le Jura et un chalet en Valais qu’il a retapé avec ses potes, combien il est agréable de vivre aux côtés d’une femme qui l’aime et qu’il aime. Bühler nous parle comme s’il était au coin d’un bon feu de cheminée. De quoi parle-t-il? De la révolution, de la colère qui l’habite. Il a lutté toute sa vie pour un monde meilleur, où chacun aurait accès aux biens de première nécessité, aux soins hospitaliers, au savoir, à la culture, au respect, à la considération.
Le livre qu’il nous donne aujourd’hui, il l’a écrit dans un moment de doute, de rancune et de nostalgie. Au lieu de lire Nietzsche ou “L’Homme du ressentiment”, il a relu les classiques du libéralisme (politique et économique), et il s’offusque de voir les rangs des démunis, des misérables, des rebuts de la société augmenter vertigineusement dans nos villes et nos banlieues. Ce coup de gueule est tempéré par l’âge et la venue d’un si beau printemps (temps de l’écriture). On s’oriente alors vers un hymne à la vie. Car Bühler est un homme généreux. Il aime viscéralement la vie, les copains, le partage, le vin blanc bien frais, le tartare et les grillades, les discussions, la musique. Il aime la jovialité et la couleur. Oui, la couleur. C’est pourquoi, écrivant ce livre aigre-doux, il s’adresse à des sortes de neveux dont la mère suisse avait épousé un Sénégalais. On entend alors la chanson de Diam’s: “Marine, pourquoi t’es si pâle, viens faire un tour chez nous, c’est coloré, c’est jovial”.
Ces neveux se nomment Baptiste (né en 1983), Younouss (1985) et Alfaly. Ce sont des métis d’une sidérante beauté, d’un charme inénarrable. C’est pour eux que le camarade Bühler a eu envie d’écrire ce livre qui devrait les (nous) faire réfléchir.

 

25/08/2009

Ça été ces vacances?

Par Antonin Moeri

 

 

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Je songeais aux vacances d’été, cette période de l’année pendant laquelle l’État rend leur liberté aux élèves et aux profs. Je me demandais si elles avaient été bénéfiques pour moi lorsque j’entendis un homme tonitruer dans son portable: ”Ça été ces vacances?” J’ai dressé l’oreille. L’homme disait: ”Bon, ce qu’on a commandé est arrivé, il y aura... quoi? Non, non, faudra les... ben, je sais pas, demain matin, because... Tu sais que Malik est toujours à l’assurance, fait trop chier... Ben, tu viendras plus tôt... Tu prendras la camionnette”.
Je songeais à ma femme qui travaille à l’hôpital, auprès des mourants, à cet handicapé dont la mère agonisait et qui hurlait dans le couloir en direction de son père: ”De toute façon, elle ne t’a jamais aimé, et moi non plus”. Je songeais à mon ami restaurateur, levé à cinq heures pour aller choisir au marché les plus beaux champignons, les melons les plus succulents, les fromages les mieux fermentés, les haricots les plus tendres.
Et je me disais: ”Qu’as-tu fait pendant tout ce temps? Tu as bu du vin en compagnie de musiciens, tu as pédalé jusqu’à Évian, trajet au cours duquel tu as perdu la jolie montre plate de ta femme, tu as écrit une nouvelle et répondu à ton éditeur qui te réclamait les corrections d’épreuves, tu as célébré le cinquantième anniversaire d’un ami, tu as plusieurs fois perdu au ping-pong contre ton fils, tu as emmené ta fille dans une longue promenade à travers la campagne spatieuse, tu as serré dans tes bras une photographe aux yeux vifs depuis qu’elle ne touche plus à l’alcool, tu as promené un doigt tremblant sur la pustule qui fleurissait au coin d’une joue veloutée de ta mère, tu n’as pas déclaré ton vélo sur le bateau qui te ramenait en Suisse, tu as passé une soirée en compagnie d’un chasseur au rire argentin, qui t’a expliqué que, au moment d’abattre la bête, il ne fallait ni hésiter ni éprouver le moindre sentiment, la pire chose qui puisse arriver à un chasseur étant de blesser l’animal sans le tuer.
Et je me disais: “Es-tu fier de toi? Tu aurais pu prendre le train pour aller visiter l’exposition Giacometti à Bâle, tu aurais pu prendre l’avion pour aller assister à une représentation de Godounov à Moscou, tu aurais pu marcher dans le désert marocain avec Ariane. Tu n’as rien fait de tout cela. Tu as préféré t’incruster dans le village où ton arrière-grand-père (Émile), revenu d’Amérique, se mit au service de la famille Davel, où il ne tarda pas à montrer un goût particulier pour la vigne, où il fonda un foyer et fit l’acquisition de l’immeuble numéro 118. Le faire-part de décès que tu as trouvé dans un fouillis de vieilleries dit de cet homme légendaire: Il était régulièrement un de ceux qui obtenait (sic)de ses vignes le maximum de récolte. Il laissera le souvenir d’un viticulteur qui a fait honneur à Lavaux.”

En lisant ce faire-part, mon coeur fit dans ma poitrine un bond d’allégresse.











28/04/2009

Le laboratoire intime de JLK

Par ANTONIN MOERI

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Quelle bonne idée eurent Vladimir Dimitrijevic et Jean-Michel Olivier de publier en Poche Suisse les considérations de Jean-Louis Kuffer sur la vie, les arts et la littérature. Dans les textes rassemblés ici (que les internautes ont pu lire sur le blog de JLK entre 2005 et 2008), l’auteur va très loin dans l’exploration de certains romans ou de certains films qui le hantent, mais il ne cherche pas tant à décortiquer, à expliquer les livres qu’il lit ou les films qu’il voit (il déteste les blablateurs et autres exégètes diplômés) qu’à nous dire l’émotion qu’il ressent en les lisant ou les voyant. Une émotion particulière qui n’est pas sans rappeler l’effusion du cénobite.
Le lecteur peut naviguer entre l’amour pour Jean-Paul II, la défense de Soljénitsyne ou de Simenon, la méditation murmurée d’un Peter Handke, les multiples escales à Paris (la vitalité radieuse des jardins du Luxembourg), “l’impatience sacrée de Louis Soutter au pays des bureaux alignés”, le baroquisme inventif, “la poésie habitée et frémissante, fraternelle en son regard et généreusement accessible” d’un Marius Daniel Popescu, l’exorcisme purificateur que représente “Les Bienveillantes” de Littell, une longue conversation avec l’horrible fasciste Lucien Rebatet, l’univers empreint de trouble poésie de Fleur Jaeggy et une émouvante évocation de Philip Roth: deux hommes à moitié nus dansant le fox-trot sur une terrasse nocturne.
JLK entretient avec la littérature un rapport singulier, très personnel. Ce qu’il dit du romancier (“Il ne doit pas être trop intelligent ni trop lucide. Sans faire la bête, il doit se laisser aller à la naïveté et aux élans irraisonnés”) pourrait s’appliquer à l’actuel JLK. Il y a d’ailleurs dans ce “Blog-notes” des pages magnifiques: ”La première lumière irisant les crêtes de Savoie de rose foncé, sous le ciel de plus en plus soyeux et léger, de bleus et de blancs dilués”. La mésange que le scribe voit alors n’est pas sans rappeler le chant du merle qui bouleversait Georges Haldas aux mêmes heures matinales.
C’est un livre nécessaire que j’ai découvert en me promenant dans le Salon du Livre de Genève. Un livre de résistance “ouvrant une fenêtre sur le monde” et, dans le même temps, un acte de foi.


Jean-Louis Kuffer: Riches Heures (Blog-notes 2005-2008)  Poche suisse, 2009

07/04/2009

La vie de Tchekhov



Par ANTONIN MOERI





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Lisant la bio de Tchekhov par Troyat, Raymond Carver est frappé par un détail: le docteur, qui a soigné l’écrivain russe pendant ses derniers jours, fait monter une bouteille de champagne dans la chambre de l’agonisant. Carver devine aussitôt qu’il tient là le germe d’une nouvelle. Pour la scène d’exposition, il évoque dans un flash back un dîner avec l’éditeur du nouvelliste russe, au cours duquel celui-ci a craché du sang en public pour la première fois. “Les trois roses jaunes” étant une des nouvelles de Carver qui m’a beaucoup touché, j’ai voulu savoir comment l’auteur américain avait travaillé et, par conséquent, me procurer la bio de Troyat. Or celle-ci n’est plus disponible dans le commerce. Heureusement, j’en ai trouvé une autre: celle de Virgil Tanase.
Le portrait que le metteur en scène roumain dresse de l’auteur de “La Mouette” est celui d’un homme dévoué, dont le premier souci fut de venir en aide aux autres, de soulager leur douleur. S’il s’est mis à écrire des récits, c’était pour divertir les lecteurs et, surtout, gagner de l’argent. On apprend, dans cette bio rédigée avec enthousiasme, que le petit-fils de serf est né dans un trou de province, qu’il fut moins doué que ses frères mais qu’il aimait se mettre en scène et qu’il savait ”jouer avec les nerfs des gens”.
Dans les turbulences politiques que traverse la Russie en cette fin de XIXe, les lecteurs attendent d’un écrivain qu’il s’attaque aux grands problèmes, qu’il parle de l’avenir du capitalisme, des dangers de l’alcoolisme, de l’éducation du peuple, de la société telle qu’elle devrait être, de l’engagement des artistes etc. A quoi le docteur Tchekhov répond: “L’écrivain doit se contenter de raconter la façon dont ses héros aiment, se marient et font des enfants”. Le grand roman russe qu’on attend de lui, il tentera bien de l’écrire. Mais il aura du mal à “relier les épisodes, à faire évoluer les personnages, à construire une intrigue cohérente”.
Comment se sortir de cette situation? Tchekhov est avant tout un homme de science. Ce ne sont pas des qualités d’invention qui le distinguent mais des qualités d’observation. “L’homme de lettres doit être aussi objectif qu’un chimiste, laisser de côté ses opinions personnelles”. C’est au théâtre, lieu magique qui l’enchante depuis l’enfance, qu’il trouvera le rayonnement dont il rêvait secrètement. Il laissera “parler les personnages, en essayant de donner, loyalement, sa chance à chacun”. Les réponses aux questions graves, que l’auteur veut éviter de donner parce qu’il n’a pas d’avis là-dessus, incomberont dorénavant aux personnages. En homme de terrain, Virgil Tanase n’oublie pas d’ajouter que les droits d’un auteur (dont les pièces sont jouées) sont autrement plus consistants que ceux d’un auteur de récits.