26/01/2017

Mort de L'Hebdo : colère et mépris

par Jean-Michel Olivier

images-3.jpegCe qui arrive aujourd'hui à L'Hebdo (une catastrophe) est arrivé déjà à de nombreux journaux romands. Faute d'argent, le quotidien La Suisse a cessé de paraître en 1994. Le prestigieux Journal de Genève, comme son concurrent Le Nouveau Quotidien (lancé par Jacques Pilet pour torpiller le premier) a disparu en 1998 — pour se muer, tant bien que mal, dans le journal Le Tempsimages-5.jpegOn se souvient également de l'hebdomadaire dimanche.ch, disparu lui aussi trop tôt. Tous ces journaux (à l'exception du dernier, propriété du groupe Ringier) appartenaient à des patrons romands (Jean-Claude Nicole pour La Suisse ; la famille Lamunière pour Le Nouveau Quotidien).

images-6.jpegCe qui est différent, aujourd'hui, c'est que tous les journaux et hebdomadaires romands (sauf quelques-uns comme La Liberté ou Le Courrier) sont la propriété de grands groupes zurichois (Tamedia), voire allemands (Ringier appartient à la galaxie Springer). Autrement dit, toute l'information que nous « consommons » chaque jour est tributaire du bon vouloir de quelques décideurs de Zurich ou de Berlin. Cela s'est confirmé lundi avec la mort de L'Hebdo, fleuron de la presse romande, mort décidée depuis le QG Springer à Berlin, et programmée sans doute depuis longtemps. Le prochain sur la liste, semble-t-il, c'est Le Temps, dont les jours sont comptés.

images-7.jpegComment en est-on arrivé là ? Pourquoi la Suisse romande a-t-elle vendu pareillement son âme (car les journaux sont l'âme d'une région) à des groupes de presse situés à mille lieues de ses préoccupations, et obéissant à la seule loi du profit ? La responsabilité des grands patrons de presse romands est ici engagée. Et quand on voit le résultat — un désastre —, il y a de quoi être en colère…

images-8.jpegPourquoi personne, en Suisse romande, région apparemment prospère (sic!), ne s'est-il levé pour reprendre le flambeau ? Pourquoi ce silence et cette indifférence embarrassée ? Comment peut-on supporter cette situation d'extrême dépendance face à Zurich ou à Berlin qui gèrent leurs navires, de loin, au gré de leur caprice ? N'est-ce pas le signe — comme le suggère l'écrivain Daniel de Roulet — d'un mépris profond pour la Suisse romande, qui ne sera jamais que la cinquième roue du char ?

Il est temps, je crois, de se poser ces questions. Et ces questions sont de plus en plus urgentes, si l'on considère les difficultés de la presse aujourd'hui. Car il en va de son avenir. C'est-à-dire du nôtre aussi.

22/08/2013

Les mauvais livres

images.jpegIl y a des livres dont on se dit, les ayant lus, qu'il aurait mieux valu qu'ils ne soient pas écrits — ou du moins publiés. C'est le cas de Mauvais génie*, un livre écrit à quatre mains par la comédienne Marianne Dénicourt et la journaliste Judith Perrignon. Pourquoi ce livre ? Marianne Denicourt, que j'ai eu la chance de rencontrer plusieurs fois à Avignon dans les années 80, à l'époque où elle suivait les cours de Patrice Chéreau à l'école du Théâtre des Amandiers de Nanterre, est une magnifique comédienne. Elle a eu, par la suite, une vie tragique : son père est mort des suites d'une longue maladie et son ami, le père de son enfant, est tombé accidentellement d'une fenêtre et s'est tué, alors que Marianne était enceinte. Quelques années plus tard, Marianne Denicourt croise le chemin d'un jeune réalisateur français parfaitement inconnin, Arnaud Desplechins, qui lui donne le rôle principal de ses deux premiers films (La Sentinelle et Comment je me suis disputé (ma vie sexuelle). Deux très beaux films. Puis c'est la rupture. Quelque temps après, Despléchins tourne un nouveau long métrage, qui deviendra Rois et reine, et qui est un chef-d'œuvre. Dans ce film, il puise abondamment dans la vie de Marianne pour créer le rôle de Nora (jouée par Emmanuel Devos), en transformant bien sûr certains faits (le mari se suicide dans le film et le père vit une longue agonie). Se sentant manipulée et abusée, marianne Denicourt décide d'écrire un livre, non seulement pour rétablir la vérité des faits, mais aussi pour se venger. DownloadedFile-1.jpegCela donne Mauvais génie : un règlement de comptes amer et revanchard, où Arnaud Desplechins (Arnold Duplancher dans le livre !) est décrit comme un névropathe, inculte, parano et surtout égomaniaque. Curieusement, le résultat va à l'encontre du projet : les défauts de Duplancher sont, en réalité, les qualités de l'artiste Desplechins, égoïste, manipulateur, certes, se nourrissant des histoires des autres, tel un vampire assoiffé de sang, mais les transformant et les sublimant pour en faire ses films à lui. La conclusion est patente : Rois et reine et un grand film. Mauvais génie un mauvais livre.

DownloadedFile-2.jpegUn autre livre qui, sans doute, aurait pu rester dans les tiroirs, c'est un recueil d'articles inédits de Nicolas Bouvier. Cela s'appelle : Il faudra repartir**. Le moins que l'on puisse dire, c'est que ces textes, réunis et présentés par François Laut, un spécialiste de Bouvier, sont d'un intérêt inégal. Pour ne pas dire plus. Il s'agit de fonds de tiroir, ainsi que d'extraits du journal de bord de Nicolas. Faut-il vraiment savoir que NB a « écrit une dizaine de cartes, puis dîné près de l'hôtel. Huîtres excellentes. Bien dormi. » ? On en doute. La figure du grand écrivain genevois ne gagne rien à notules anecdotiques qui, le plus souvent, passent sous silence les rencontres importantes.

En conclusion, dirait Flaubert, deux livres pour rien.

* Marianne Denicourt et Judith Perrignon, Mauvais génie, Stock, 2005.

** Nicolas Bouvier, Il faudra repartir, Voyages inédits, Payot, 2013.

26/08/2012

De plus en plus en fort!

Par Pierre Béguin

‘Sont décidément très fort à La Tribune! Déjà qu’ils avaient inventé le critique littéraire gratuit. Plus un article sur la littérature romande dans la Julie depuis belle lurette. C’est inutile et ça coûte cher. Nous, sur Blogres, voilà cinq ans qu’on fait le travail gratuitement. Et consciencieusement. Contrairement à la version papier, semble-t-il.

Car dans l’édition du 20 août, surprise! En première page, on apprend que «Catherine Safonoff signe le meilleur livre de la rentrée romande». Moi, j’aime bien Catherine Safonoff, et je ne doute pas que son dernier roman soit excellent. Mais de là à établir un tel pronostic, par ailleurs tout à fait absurde, alors qu’à cette date seuls deux ou trois livres de la rentrée romande se trouvaient en librairie, que la plupart ne sont même pas encore imprimés, c’est très fort. La Tribune aurait-elle inventé dans la foulée le journaliste infaillible qui prédit l’information? Pas très professionnel, pour le moins. A tout bien considérer, on préfère La Tribune quand elle ne parle pas de littérature...

Au fond, les blogs de la Julie semblent plus crédibles que sa version papier. En matière de critique littéraire du moins. Une bonne occasion pour rappeler que Blogres entame sa sixième année d’existence et que ses six représentants, eux, servent la littérature (romande entre autres) avec un peu plus de compétences et de rigueur. En plus, c’est gratuit!

Au plaisir de vous accueillir pour une nouvelle saison! Nous aurons certainement l’occasion de reparler du livre de Catherine Safonoff. Sérieusement, cette fois...

 

01/07/2012

Ô Banques indépendantes, répétons vos accents, vos libres chants!

Par Pierre Béguin

immobilier.PNGIl était temps d’intervenir!

L’utilisation systématique du 2e pilier pour financer les fonds propres en vue d’une acquisition immobilière constituait un double danger: elle attisait la bulle et elle détournait le 2e pilier de sa fonction essentielle. Déjà sérieusement menacés dans leur fonctionnement même, les fonds de prévoyance ne pouvaient en plus servir à alimenter la spéculation.

Mais la véritable hérésie a été d’autoriser ce «détournement de fonds». A l’origine de cette décision insensée, rappelons qu’on trouve les milieux immobiliers et bancaires, comme de bien entendu, soutenus par le parti libéral, comme de bien entendu.

Début des années 90. La bulle immobilière vient d’exploser sous la gestion irresponsable des banques, comme de bien entendu. Avec, pour conséquence ultime sur le contribuable, les faillites des banques cantonales (presque trois milliards à Genève, on ne se lasse pas de le répéter à l’heure de l’amnistie générale). Pour se protéger dorénavant, les entreprises du bâtiment obtiennent du législateur ce qui va s’appeler l’hypothèque légale, et les banques imposent à l’acheteur un apport de 20% de fonds propres. Logiquement échaudé par le cataclysme immobilier de la fin des années 80, tout le monde se protège, construit ses garde-fous, comme de bien entendu. Sauf le futur propriétaire, plus que jamais livré sans défense aux appétits d’un milieu dont la voracité, elle, est sans limite. Problème: comment relancer l’immobilier tout en imposant des contraintes à l’achat d’un bien? Réponse des milieux concernés: en permettant l’utilisation légale, quasiment incontrôlée, du 2e pilier comme fonds propres. Ou comment soigner un mal qu’on a stupidement provoqué par un remède pire que le mal lui-même. Dans notre logique actuelle de l’inconscience et du sauve-qui-peut, voyez-vous beaucoup de gens prévoyants autour de vous? Moi pas. Oui, il était temps que la Confédération s’en inquiète, sous peine de devoir entretenir des hordes de démunis ayant perdu veaux, vaches, cochons et retraite dans l’aventure immobilière, à l’image de ces quartiers résidentiels américains dévastés par la crise des subprimes. N’en déplaise aux bons libéraux, toute déréglementation aboutit inévitablement à une catastrophe. C’est une règle. Quand les hommes vivront de sagesse, il n’y aura plus de problème. Mais nous nous serons morts, mon frère...

Les prix ayant déjà explosé, il était donc temps d’intervenir avant que les taux hypothécaires ne remontent! Car ils finiront inévitablement par remonter (la décision du Conseil fédéral pourrait même l’annoncer par anticipation). Et pourtant... Cette décision, pour évidente qu’elle soit, aurait dû s’accompagner d’une seconde décision, aussi nécessaire que logique: la suppression de la valeur locative du bien immobilier et de tout abattement de la dette hypothécaire (du moins d’un montant limité de cette dette) à l’imposition. Comment lutter contre l’endettement insensé de certains individus si l’on maintient des dispositions fiscales qui encouragent l’endettement? Cette double opération fiscale (addition de la valeur locative aux revenus et soustraction de la dette hypothécaire) est aussi absurde que dangereuse et je m’étonne que cette disposition perdure. Renseignement pris, il paraît que la majorité des partis politiques penchaient pour sa suppression (à part peut-être Mme Thatcher... je veux dire le parti libéral), mais que cette volonté (?) s’est heurtée aux intérêts des Banques et des Assurances pour qui le marché hypothécaire constitue un agréable matelas. Dans ce pays, on n’y coupe: banques et assurances sont à la Suisse ce que JR Ewing est à Dallas. Un univers impitoyable dont la santé et les intérêts sont inversement proportionnels à ceux des citoyens.

Il était donc temps d’intervenir. Et l’on peut par la même occasion se réjouir du bon sens populaire qui s’est récemment opposé dans les urnes à l’initiative épargne-logement, toujours issue des mêmes milieux (on enrichit banques et assurances, on appauvrit l’Etat, à l’image du 3e pilier). Mais je crains que la finalité n’en soit pas pour autant modifiée. «L’oligarchie bancaire» – comme dirait quelqu’un qui a surtout eu le tort d’avoir raison avant tout le monde – conserve sa toute puissance. Et l’on peut compter sur elle pour générer ses marasmes périodiques. Il en va de son fonctionnement, pour ne pas dire de sa santé.

Je vois venir bon train les commentaires:

Et ces pauvres milieux immobiliers déjà bien ébranlés par Franz Weber, que vont-ils devenir? Et ces pauvres citoyens condamnés à ne jamais accéder au statut enviable de propriétaire? Certes.

Mais l’accession à la propriété doit-elle se faire au péril de la communauté? Peut-on même parler de propriété lorsque 80% du bien appartient à la banque? (A ce propos, on se souviendra que Mme Thatcher a muselé certains syndicats en soutenant leur accession à la propriété: dès qu’on a quelque chose à perdre, on s’la coince!) Et puis moins de demande agira aussi comme un frein raisonnable à la folie des prix immobiliers. Dans tous les cas, il faut se faire une raison: Genève, par son exiguïté même, ne sera jamais un canton de propriétaires. Et l’exil peut avoir ses charmes. Moi, je suis de plus en plus sensible à ceux de la Gruyère...

 

11/03/2012

Quatre cent mille entartés

Par Pierre Béguin

entarté2.PNG«Victime d’attentats pâtissiers /Ah! Qu’est-ce qu’il nous a fait marrer /Le philosophe des beaux quartiers /La chemise blanche en décolleté»

Si les nombreux entartages de BHL ont fait se marrer Renaud, il faut bien admettre que celui de Martine Calmy Rey fut beaucoup moins comique. Moi, je serais plutôt d’accord avec notre ex Ministre pour affirmer que le pauvre type, dans ce cas, c’est davantage l’entarteur. D’ailleurs, à tout prendre, politicienne pour politicienne, entartée pour entartée, j’eusse préféré que la crème en badigeonnât une autre (c’est un avis personnel). Mais c’est d’autres cibles plus judicieuses qui auraient dû attirer la tarte. S’il le veut, je lui fournis même la pâte et la crème avec les noms. La responsabilité politique de Mme Calmy Rey est peut-être engagée, pas sa responsabilité pénale.

Si, donc, je condamne le geste mal centré, je comprends néanmoins le ressentiment qui l’a guidé. Car dans l’affaire de la BCG, c’est près de quatre cent mille citoyens qui ont été salement entartés, voire pire. Et plutôt deux fois qu’une, la seconde par une parodie de justice à la Beaumarchais (tiens! justement, on donne Le Mariage de Figaro au théâtre; la fameuse scène 15 de l’acte III pourrait faire rire jaune les genevois). On avait beau s’y attendre, ça fait quand même mal par où ça doit passer (cf. mes articles des années précédentes sur le sujet: Dépannage et copinage et Le Silence des agneaux). A 7000 francs la tarte, ça fait cher le litre de lait. Décidément, tout fout le camp!

Si la rapidité est la meilleure amie d’une bonne instruction, celle de la BCG fut un modèle de lenteur et d’incompétence. Quand la Justice révèle ainsi son impéritie, on peut toujours craindre des réactions citoyennes déplacées. Tant qu’elles se limitent aux tartes à la crème, ce n’est pas trop grave. Mais à considérer le délitement de Genève ces dix dernières années, je redoute des dérapages plus sérieux, opportunément préparés par la logorrhée de certains partis politiques.

En attendant que le pire arrive (et le pire arrive toujours un jour), maintenant que l’histoire de la BCG est close, qu’elle a rejoint dans l’Histoire cantonale l’affaire Medenica et celle des tours de Plan-les-Ouates pour contribuer à la renommée de Genève en tant que République bananière, comme Renaud, «je fais un rêve»:

«J’veux des entarté.PNGentarteurs par milliers /J’vais moi-même apprendre le métier /C’est pas les cibles qui vont manquer»

Alors Messieurs les futurs entarteurs: Des tartes, des tartes, oui mais de la BCG!

 

 

 

26/02/2012

Féminisme ou féminocratie?

Par Pierre Béguin

feminisme.jpgUne collègue écrivain – pardon! écrivaine –, peu après la création de «Blogres» à propos d’une note sur les quotas, m’envoyait un mail dans lequel elle précisait notamment: «Je reste rêveuse en lisant la composition de votre groupe de Blogres… Grands dieux, m’imaginerais-je qu’un beau jour vous vous êtes réunis et vous avez décrété: "pas de femmes parmi nous !" (…) Eh oui, même dans votre esprit progressiste, le masculin reste la norme».

Aïe! me suis exclamé tout de go, voilà «Blogres», à peine né, déjà symboliquement investi par les féminocrates du pouvoir oppresseur du phallus, cette hydre toujours insidieusement renaissante. Voilà «Blogres», par la composition essentiellement masculine et vigoureuse de ses membres, réduit à l’incarnation d’une association misogyne reléguant la femme au rang d’éternelle victime de l’ordre phallocratique, lequel devrait être à tout prix être éradiqué, mis à bas, anéanti. Voilà cinq ou six copains réunis par le même goût des belles lettres assimilés à d’affreux primates aveuglés par leur libido dominandi en train de se gratter les burnes au réveil tout en se demandant s’ils allaient consacrer leur journée à chasser le cerf, à sabrer la gueuse ou à envahir la Pologne.

Certes, il faut bien l’admettre, nous incarnons les quatre piliers de l’ordre dominant: l’intellectuel mâle blanc hétérosexuel. Mais tout de même. Je me suis donc interrogé. Un groupe d’homme peut-il encore exister sans être a priori et par définition suspect? Serait-il coupable-né par décret féministe? Devrait-il se dissoudre dans le féminin ou, par un «juste» retour de manivelle – la fameuse «discrimination positive» qui constitue le nouvel oxymore du fémininement correct – s’y soumettre entièrement pour obtenir sa grâce et gagner sa rédemption?

Puis, très vite, je me suis désintéressé de la question, conforté par une coupable impression dont – je l’avoue – j’ai par moments peine à me départir à la lecture de certains propos féministes radicaux: que l’on abandonne trop souvent la réflexion à des personnes qui semblent vivre les rapports homme-femme sur un mode problématique, un peu comme si on confiait la rubrique gastronomique à des anorexiques. Oui, je sais, c’est là l’ultime parade du macho qui ne sommeille jamais vraiment! J’en demande humblement pardon.

Pour prouver ma bonne foi et requinquer dans les cieux internautes les étoiles ternies de «Blogres», mais loin de l’opportunisme gluant des féminolâtres et des tartufes de plateaux télévisés toujours prompts à confesser leur honte d’être des hommes (j’ai les noms!), j’ai décidé de consacrer une suite de billets à la littérature «féministe», accompagnés d’une bibliographie élémentaire pour inciter des lecteurs (trices) novices en la matière à mieux comprendre la genèse et les tendances actuelles de cette noble cause. Une cause que «Blogres» ne pouvait décemment continuer à passer sous silence sans être désigné, à juste titre cette fois, bastion phallocrate et livré à la vindicte de légions furibondes estampillées doubles chromosomes X. Mes compagnons de plume et d’agapes, qui ne sont pas impliqués dans cette démarche, me remercieront certainement de leur avoir sauvé les choses!

A demain donc, si vous le voulez…

11/12/2011

Joyeux Noël et mangez des pommes!

Par Pierre Béguin

Pommes.jpgAinsi donc la Banque centrale européenne (BCE) a décidé de rendre l’argent moins cher en réduisant son principal taux directeur à 1%, le plus bas jamais atteint historiquement. Comme, dans le même temps, les agences de notation (américaines) s’efforcent d’abaisser la note des pays européens (même celle de l’Allemagne!), c’est donc une excellente nouvelle pour le système bancaire privé qui pourra emprunter moins cher et prêter plus cher. Il est vrai qu’après tous leurs excès et leurs âneries, leurs nécessités en recapitalisation sont (sous?) estimées à 114 milliards d’euro. Il faut bien aider les plus riches!

Mais c’est surtout une très mauvaise nouvelle pour le citoyen lambda qui doit donc s’attendre à travailler plus, à gagner moins, à voir sa retraite diminuée et ses aides supprimées (que voulez-vous mon bon Monsieur, c’est le naufrage, les banques et la finance d’abord!) Voilà pourquoi, toujours dans le même temps, les chefs d’Etat européens s’agitent en de multiples réunions de la dernière chance, non pas pour faire contrepoids, mais pour accréditer dans l’esprit du citoyen sa pauvreté galopante.

Y pas à dire, c’est vachement bien rôdé comme système! Parvenir à faire croire que, pour soigner les excès du libéralisme, il faut encore plus de libéralisme, c’est un peu comme prescrire une bouteille de whisky au déjeuner à un patient auquel on aurait diagnostiqué une cirrhose. Et parvenir à faire croire aussi que la crise est une fatalité, c’est pas mal non plus, alors qu’une once de bon sens commanderait que la Banque centrale intervienne directement et massivement sur le marché de la dette publique au lieu d’engraisser des intermédiaires qui ne contribuent qu’à aggraver le problème. Il faudrait changer un règlement, nous rétorque-t-on. Comme si les gens en charge des règlements n’en promulguait ou n’en modifiait aucun quand cela les arrange! On le sait pourtant depuis très longtemps. Voyez par exemple William Lyon MacKenzie King (premier ministre du Canada de 1921 à 1930, puis de 1935 à 1948) que je citais déjà dans un blog précédent: «Jusqu’à ce que le contrôle de l’émission des devises et du crédit soit restauré au gouvernement comme sa responsabilité la plus évidente et sacrée, toute référence à la souveraineté du parlement ou de la démocratie est inutile et futile (…) Une fois qu’une nation s’est séparée du contrôle de son crédit, les gens qui font la loi importent peu (…) les usuriers, une fois au pouvoir, détruiront la nation.» C’est exactement ce qui est en train de se passer!

Bon, me direz-vous, on peut toujours s’indigner! Mais pour cela, il faudrait faire semblant d’ignorer que la notion de citoyen n’est plus qu’un leurre, qu’elle a été depuis belle lurette réquisitionnée par la finance. Nous ne sommes plus que des animaux machines programmés pour consommer, des «ressorts» disait la Fontaine du courtisan. Alors à quand l’Internationale du consommateur, notre unique planche de salut?

En attendant, on peut toujours manger des pommes ou lire en Livre de Poche, voire les deux pour les moins démunis. Alors joyeux Noël et bonne année!

 

08/12/2011

Comme on méprise un grand artiste

par Jean-Michel Olivier

J'ai reçu, l'autre jour, une lettre de mon amie Janine Massard, qui attire mon attention sur un scandale culturel typiquement vaudois. Je me permets de la reproduire telle quelle. Ou comment un théâtre de la place traite l'œuvre d'un artiste de renom...

images.jpegUn article paru le 22 novembre dans 24 Heures relate un fait divers représentatif d’une petite combine locale mais qui, en bout de course, reflète le mépris dans lequel on tient l’œuvre d’un artiste peintre : la fresque commandée en 1981 à Jean Lecoultre, pour l’inauguration du théâtre de l’Octogone à Pully, a été recouverte de plastique blanc 31 ans plus tard. Sur proposition de la directrice du théâtre, le syndic actuel, M. Gil Reichen, en charge des affaires culturelles, s’arroge le droit de faire recouvrir l’œuvre d’un plastique, sans doute pour être plus en phase avec les préoccupations actuelles ! Et tout cela s’est passé sans avertir l’artiste, qui habite à deux pas du théâtre, et sans en parler davantage aux pouvoirs politiques. Voilà qui rappelle les temps anciens où des « fous de Dieu » enduisaient de chaux les peintures dans les églises, au mépris des messages que les siècles précédents leur avaient transmis.
Et la démocratie dans tout cela ? Que penser de cette façon d’agir qui s’accorde plus avec un petit esprit iconoclaste qu’avec les droits démocratiques et ceux des personnes ? Et quel mépris vis-à-vis d’un artiste dont l’œuvre a été exposée à la Biennale de Venise et à la Fondation Gianadda ! C’est nier l’action de ceux qui l’ont commandée et payée, comme si elle ne faisait pas partie d’un patrimoine culturel. Ce n’est pas un tag pourtant et Pully possède un musée !    
Les signataires de cette lettre ont tous présidé l’Association Films Plans-Fixes qui produit des portraits filmés de personnalités de Suisse romande. Un film consacré à Jean Lecoultre figure parmi les quelques 300 titres de la collection : www.plansfixes.ch/films/jeanlecoultre . C’est à ce titre que nous intervenons et nous demandons que l’on veille au respect des droits de Jean Lecoultre en tant que créateur de l’œuvre.
Janine Massard, Olivier Pavillon, Catherine Seylaz-Dubuis, Jean Mayerat – ancien-n-es président-e-s de Plans-Fixes

02/06/2011

Une occasion manquée

images-3.jpegOn l'attendait, avec un peu d'angoisse et beaucoup d'impatience, ce volume consacré à la Suisse dans la prestigieuse collection Découvertes-Gallimard. Et il est arrivé. Pas tout de suite, d'ailleurs, puisqu'il est seulement le 573e de la collection ! Il est signé François Walter, un professeur d'histoire moderne et contemporaine à l'Université de Genève depuis 1986.

Ne boudons pas notre plaisir : l'iconographie, comme d'habitude, y est très soignée ; la mise en page, magnifique ; le texte parfaitement mis en valeur. En bon disciple de la « nouvelle histoire suisse », François Walter déconstruit habilement tous les mythes fondateurs : le pacte de 1291, antidaté, ne serait qu'un document rédigé après coup pour édifier le mythe de la Confédération. Guillaume Tell, bien sûr, n'a jamais existé. Quant aux exploits guerriers des premiers Suisses, ils ne sont qu'« une construction idéologique » visant à donner une base identitaire à la future Confédération. Cela dit, même si l'auteur raffole des clichés de la « nouvelle histoire », il ne passe pas pour autant sous silence les innombrables conflits, traumatismes, voire antagonismes religieux (la guerre du Sonderbund) auxquels la Suisse a dû faire face, et  qu'elle a réglés à sa manière, c'est-à-dire plutôt bien. Comme il n'oublie pas de mentionner, plus loin, certains épisodes peu glorieux de l'histoire contemporaine, tel le fameux tampon J apposé sur les passeports des ressortissants juifs, que l'auteur qualifie de « capitulation morale ». Comme il n'oublie pas de dénoncer « les compromissions avec l'économie de guerre nazie », « les fréquentations douteuses des régimes corrompus » ou encore la complaisance à accueillir des fonds soustraits au fisc, etc.

On le voit : l'auteur adhère à cette image peu reluisante de « pays crapule », si largement diffusée à l'étranger qu'elle en est devenue un stéréotype!

Plus intéressante est la partie du livre consacrée à l'importance du paysage, autre élément constitutif de l'« identité suisse » (qui, comme chacun sait, est un mirage !). Ici François Walter fait montre d'une connaissance certaine de l'imagerie helvétique : lacs, montagnes, forêts, glaciers. images.jpegDont tout le monde vante l'inexprimable beauté. Signe, sans doute, d'une Nature encore intacte, proche de sa pureté originelle. Vantées par les premiers touristes anglais au XIXe siècle, ces « beautés naturelles » attireront, plus tard, le tourisme de masse vers les stations de sports d'hiver, transformant la Suisse en pays de cartes postales.

images-4.jpegTout n'est pas à jeter, sans doute, dans ce petit livre où l'on retrouve toutes les finesses, mais aussi toutes les naïvetés de la « nouvelle histoire suisse. » Un bémol, cependant : l'absence, quasi totale, mais effarante, de la culture (au sens large) qui s'est développée dans ce pays. Quelques noms d'écrivains, jetés ici ou là (Rousseau 1712-1778), à la sauvette, mais jamais développés, ni interrogés. Aucune mention de Georges Haldas, de Nicolas Bouvier, de Corinna Bille ! Idem pour Albert Cohen ou Denis de Rougemont, grand penseur de l'Europe. Les mêmes lacunes s'appliquent à la peinture, à la musique ou encore à l'architecture, complètement oubliées dans ce panorama de cartes postales. De telles lacunes étonnent, surtout chez un professeur d'Université.

Quand on se rappelle les chroniques savoureuses de Louis Gaulis (La Suisse insolite, Mondo) ou de Nicolas Bouvier (L'Art populaire en Suisse, Zoé), on regrette que ce livre n'ait pas été confié à un écrivain. Par exemple à un Jean-Louis Kuffer, grand bourlingueur devant l'Eternel, qui excelle dans l'art du portrait, de l'analyse fine, du regard amoureux. Cela aurait donné un livre non seulement de savoir, mais aussi — et surtout — de saveur. Mais l'occasion est manquée…

* François Walter, La Suisse au-delà du paysage, Découvertes-Gallimard, 2011.

 

15/05/2011

DIP: après le latin, la littérature?

Par Pierre Béguin

Enseignementlittérature.PNGBlogres est avant tout un blog littéraire. En ce sens, il défend la littérature. Et cette défense commence par l'école. A plus forte raison quand celle-ci marche sur la tête.

Pourquoi ces tautologies en guise d'introduction? Parce qu'après les menaces qui pèsent sur le latin, voici venues celles qui visent l'enseignement des langues vivantes. Si le latin possède heureusement ses ardents défenseurs, si la presse a servi opportunément de caisse de résonnance contre les attaques régulières dont il est victime, les pressions qui s'exercent maintenant sur la conception même de l'enseignement des langues vivantes sont beaucoup plus discrètes, pour ne pas dire sournoises. De quoi s'agit-il?

Je l'ai déjà écrit sur ce blog (cf. extension des nouvelles tyrannies II), le nouveau joujou du DIP, sa pierre philosophale actuelle, c'est l'uniformisation. Uniformiser certes, me direz-vous, mais selon quelle norme? La norme européenne, voyons! Il faut être le plus euro-compatible possible. Dans le cas qui nous occupe, il s'agit de mettre en adéquation nos programmes d'enseignement des langues vivantes (anglais, allemand, italien, espagnol) avec le cadre européen (ou, pour dire les choses plus crûment, il s'agit de faire aussi mal que les autres, à savoir de trouver le PMDC, le Plus Mauvais Dénominateur Commun). En ce sens, des organismes, des commissions, des instruments sont régulièrement constitués. Parmi eux, le CECR. A savoir, le Cadre Européen Commun de Référence, dont le libellé indique assez clairement l'objectif. Initialement, le CECR se voulait un instrument essentiellement descriptif, se limitant à encourager le questionnement pédagogique et à faciliter les échanges d'informations entre praticiens et apprenants. Bien entendu, le glissement de la fonction descriptive à la fonction prescriptive était prévisible. Nous n'avons pas été déçu, comme souvent avec le DIP lorsqu'il s'agit de soutenir le pire. Car le CECR menace maintenant de devenir l'instrument de référence. Ainsi, les directeurs/trices du Collège de Genève semblent avoir récemment admis l'idée que le CECR doit servir de cadre référentiel à l'enseignement des langues vivantes.

Et c'est bien là le problème. Car le CECR milite pour une dimension purement utilitaire de l'enseignement des langues, à l'exclusion de sa dimension culturelle et littéraire, reléguée à une sous-catégorie de «congé et loisirs», une sorte de supermarché où elle côtoie, sur les rayons «thèmes de communication», les achats, la nourriture et la boisson. Une conception donc uniquement axée sur la pragmatique langagière, aux antipodes de toute incitation réflexive et analytique, à des années lumière des principes et des valeurs qui ont toujours régi la maturité gymnasiale, et selon lesquels l'enseignement des langues doit s'inscrire clairement dans un cadre élargi de culture générale et d'exercice de développement de la pensée.

Car dans l'enseignement de l'ignorance, dès qu'on entend le mot «culture», on sort son pistolet. Attention! Le moins possible de littérature! Cela pourrait contribuer à la maturité d'esprit et à la liberté de jugement. Le DIP doit se convertir en une gigantesque machine à décerveler, semblable à celle d'Ubu, capable de produire en masse une foule d'abrutis consuméristes se vautrant dans les divertissements les plus abêtissants et ne pouvant produire que des énoncés basiques. Alors focalisons l'enseignement des langues uniquement sur des activités communicationnelles, si possible dans des cadres d'énonciation à dimension commerciale, au détriment des contenus culturels, aussi dangereux qu'inutilement dispendieux! Avec en sus le label euro-compatible comme caution!

Tel est un des débats qui agitent les coulisses du DIP. Un débat qui n'est pas encore sur la place publique mais qui pourrait y venir par la politique du fait accompli si l'on y prend garde. La place publique, l'agora, maintenant, c'est aussi, et surtout, la blogosphère. Alors je pose la question: enseignement des langues portant sur une dimension essentiellement utilitaire, pragmatique, avec des énoncés situationnels à résonnance commerciale? Ou enseignement des langues incluant la dimension culturelle, littéraire, avec incitation réflexive et analytique?

Bon! Dite en ces termes, me direz-vous, la question reste purement rhétorique. Celle qu'on devrait plutôt se poser consisterait à savoir comment des personnes qui ont bénéficié d'un enseignement qualitatif se profilent en prédateurs des valeurs et des principes qui les ont hissés au niveau enviable où elles peuvent maintenant détruire l'instrument même de leur ascension. Non! Ce n'est pas pour rester les seules. Mais par opportunisme, par carriérisme. Exactement comme en politique! Les soutiens et les arrangements entre partis faisant le reste. Depuis plus de trente ans que je fais les cents pas dans ce département (et non pas, hélas, les quatre cents coups!), j'ai observé le mécanisme à maintes reprises: dès qu'une personne, à quelque échelon qu'elle se trouve, soutient une idée souvent délirante, parfois judicieuse, mais qui vole dans l'air du temps, c'est avant tout pour s'en servir. Si l'idée passe, son défenseur passe avec. Et un échelon de gravi, un! Le problème, c'est que l'idée reste et qu'il faut ensuite s'en accommoder. Voilà pourquoi les mauvaises idées rencontrent toujours leurs thuriféraires, voilà pourquoi il se trouve au Collège de Genève des défenseurs bien placés d'un appauvrissement de l'enseignement des langues vivantes, voilà pourquoi certains militent pour une évacuation de la dimension culturelle au profit d'une finalité essentiellement pragmatique. S'ils ne croient pas à l'idée, ils parient sur son pouvoir ascensionnel.

Chez l'être humain, la vanité est l'arme principale des mécanismes de prédation. Et si, à ce niveau, nous sommes tous plus ou moins armés, il en est de plus dangereux qui possèdent un véritable arsenal. Avec, souvent, la frustration en guise de détonateur...

01/05/2011

Du côté des Cherpines

Par Pierre Béguin

Entre dogmatisme, ignorance, mesquinerie et intérêt, on entend beaucoup d'âneries sur la zone des Cherpines-Charrottons qui fera, le 15 mai prochain, l'enjeu d'une votation sur son déclassement. Celui qui a pris le temps d'aller voir sur place pour effectuer un véritable état des lieux devra remiser l'argument qui repose sur la préservation de «terres maraîchères uniques dans le canton»...

Cette zone fut le terrain de jeu de mon enfance. Il me semblait que j'en connaissais chaque motte de terre. Car il n'y avait alors, à part quelques fermes ou maisons, que des terres cultivées sur lesquelles, il faut bien le dire, les enfants n'étaient pas vraiment les bienvenus. On a d'abord déclassé en zone industrielle la partie entre route de Base et route de Saint-Julien (eh oui! la plaine de l'Aire et ses «merveilleuses terres agricoles» ne s'arrête pas à la route de Base). Pendant des années, seuls l'usine l'Oréal et le garage Renault sont venus s'y implanter. Puis, dans les tristes années 80, dans l'indifférence générale pour ces fameuses «terres maraîchères exceptionnelles», on y a spéculé, on a bétonné tous azimuts, on y a laissé des surfaces commerciales vides et des trous énormes à l'abandon dès le début de la crise immobilière. Pas un cri, pas une indignation contre ce saccage! (Certes, ces industries font maintenant la richesse de la commune, qui s'en plaindrait?) Côté sud-est de la route de Base, tout a été construit en immeubles et villas. Idem côté Grand-Lancy dans le prolongement des Fraisiers. A ma connaissance, sans opposition, pour le moins sans votations.

Pendant ce temps, dans la zone Cherpines-Charrottons précisément, on a aménagé des terrains de sport, de tennis, sans que personne ne s'élève contre la perte de terres cultivables. Même chose tout récemment avec les écoles de Commerce et de Culture générale. Entre temps, un Garden Center, avec un grand parking pour la clientèle, est venu s'ajouter à la marbrerie et aux deux carrosseries (qui, elles, occupaient les lieux bien avant le classement en zones) dans le prolongement des dépôts industriels de quelques entreprises de bâtiments bien genevoises qui ont longtemps entreposé leur matériel - bulldozers, grues et échafaudages en tête - sur «les belles terres arables» en toute illégalité et toujours dans l'indifférence générale. Un entrepôt, d'ailleurs, existe toujours, comme pour montrer que, «sur les plus belles terres maraîchères genevoises», tout peut pousser, à commencer par la ferraille et les gravats (je vous invite à aller visiter l'entrepôt; c'est facile pour garer sa voiture: il se trouve dans le prolongement du parking et de la marbrerie). Quant aux quelques maisons qui s'élevaient là dans mon enfance, elles ont été rénovées, elles se sont agrandies, des jardins privés ont poussé partout avec pleins de clôtures et de gazon, aux dépens de «terres maraîchères uniques dans le canton», au point que, si je confronte mes souvenirs avec la réalité actuelle, j'ai l'impression qu'elles se sont multipliées. Impression fausse de toute évidence puisque personne n'aurait pu obtenir de permis de construire dans cette zone de «terres agricoles exceptionnelles» - c'est fou néanmoins ce que les souvenirs nous trahissent! Car, voyez-vous, je jurerais que certaines maisons n'y étaient pas avant! Heureusement qu'on peut compter maintenant sur leurs propriétaires pour défendre ardemment «ces terres maraîchères qu'il faut à tout prix préserver» et qu'ils ont été les premiers à annexer à grands coups de gazon et de briques pour leur espace de vie personnel (cela dit, si j'étais à leur place, nonobstant l'incroyable paradoxe, j'aurais adopté la même position, tant cet espace paradisiaque mériterait d'être préservé au seul profit de ceux qui en jouissent).

Mais que sont mes terres agricoles devenues, que j'avais de si près tenues, et tant aimées? Elles ont été trop clairsemées (merci Rutebeuf) entre espaces privés, commerciales, publics. Au point qu'elles ne doivent guère constituer maintenant beaucoup plus d'un tiers des 58 hectares restants. Et encore, en fait de «terres maraîchères», on y voit principalement des champs de blé, des pépinières et même des terrains en friche depuis des années sur lesquels ne poussent que les subventions de Berne (que voulez-vous, la terre est si basse et rapporte si peu, les légumes importés étant tellement moins onéreux!) Je m'y suis promené hier à la recherche de mes souvenirs. En cherchant bien, j'ai tout de même trouvé 50 m2 de carottes, quelques plants de salades et 4 ou 5 tunnels...

Alors, moi, vous comprenez, quand j'entends ceux qui viennent maintenant s'indigner d'un bétonnage de 58 hectares «de magnifiques terres maraîchères» que, bientôt, plus personne - et surtout pas eux - ne voudra cultiver, je me dis qu'ils se foutent vraiment de notre gueule! De terres maraîchères aux Cherpines, il n'en reste presque plus. Que ne se sont-ils indignés plus tôt? Car la zone Cherpines-Charrottons, actuellement, ne ressemble à rien. Ce n'est plus une zone agricole, ce n'est pas une zone de logements. Et moi, comme Musset, je pense qu'«une porte doit être ouverte ou fermée». Soit on rend vraiment cet espace à l'agriculture, soit on l'ouvre à l'habitation. Mais je gage que, si le déclassement est refusé le 15 mai, les vainqueurs se garderont bien d'exiger le retour de cette zone à l'agriculture maraîchère; un retour, me direz-vous, en grande partie impossible... Qui sait? peut-être les propriétaires pousseront-ils l'argument de la préservation «des terres maraîchères exceptionnelles» jusqu'au bout de sa logique en acceptant l'expropriation de leurs jardins engazonnés pour les restituer à cette fonction première qu'ils défendent? (Bon, moi, j'avoue, si j'étais à leur place, je me contenterais de préserver mes nains de jardin de l'envahisseur.) Donc pas de logements certes, mais pas de salades non plus! Genève, en somme! Alors adieu cabus, artichauts, cardons, choux-fleurs de mon enfance! Vous n'existez plus aux Cherpines que dans les arguments fallacieux de quelques intérêts mesquins et dans l'idéologie de quelques verts citadins bien logés. L'Union Maraîchère de Genève ne s'y est d'ailleurs pas trompée qui soutient le déclassement de la zone.

Quelle que soit l'issue des votations, l'histoire des Cherpines-Charrottons aura illustré une des grandes curiosités de ce canton: on peut presque tout faire de son territoire dans l'indifférence générale, sauf construire des logements (ou des routes) que, par ailleurs, tout le monde réclame à corps et à cris. Genève est décidément un lieu bien étrange, peuplé de gens bien singuliers. Un partisan d'Allende qui défilait devant la Moneda de Santiago avait écrit sur une pancarte: «Ce gouvernement est bordélique, mais c'est mon gouvernement». Presque 40 ans plus tard, je lui emprunte sa formule en guise de conclusion: «Genève est bordélique, mais c'est mon canton...» Hélas!

 

03/04/2011

Extension des nouvelles tyrannies

Par Pierre Béguin

Pour les enseignants, l'Email professionnel s'appelle EDU. Oui, je sais, c'est moche. Mais comme l'Email qu'il désigne l'est aussi, on peut au moins dire que c'est approprié. Moi, EDU, ça me rappelle un des premiers feuilletons que j'ai vu à la télévision dans ma prime enfance: Monsieur ED, le cheval qui parle. Il y était donc question d'un cheval, un vrai, qui parlait, qui riait en découvrant ses gencives, laissant apparaître alors ses énormes dents. Et donc, bien évidemment, celui dans la classe qui possédait la plus belle paire de dents se voyait immédiatement affublé du surnom de Monsieur ED. En général, il le supportait très mal...

Donc, comme Monsieur ED le cheval qui parle, EDU parle. Ça ne rit pas, mais ça parle. Et ses dents sont acérées. Chaque fois que je consulte l'abominable «boîte EDU» - bien trop souvent pour moi mais pas assez pour mes collègues et mon employeur - une interminable liste de messages en caractères gras, pour bien me montrer que je ne les ai pas encore consultés et que je devrais m'en sentir coupable, défilent sous mes yeux dépités ou irrités selon mon humeur. Les trois quart des messages sont purement informatifs et ne revêtent aucun intérêt. Les autres, noyés dans la masse d'où ma patience doit les extraire, sont urgents. Car telles sont les caractéristiques essentielles d'un Email professionnel: c'est un fourre-tout bordélique à souhait que l'usager doit sans cesse remettre en ordre, c'est inutilement chronophage et c'est une tyrannie quotidienne par l'urgence qu'il impose.

- As-tu lu le message que je t'ai envoyé sur EDU ce matin?!

- Comment! Vous n'avez pas consulté votre «boîte EDU» aujourd'hui!

- T'as oublié la réunion! Pourtant, ça fait deux jours que la convocation figure sur ton Email! Faut consulter ta «boîte EDU» de temps en temps!

Et ces mots «boîte EDU» provoquent immanquablement le même effet sur mes nerfs que les mots «vin chaud» ou «planter de bâton» sur ceux de Jean-Claude Dusse - les initiés comprendront, les concernés se méfieront, les autres passeront immédiatement au paragraphe suivant...

C'est comme ça dans les salles des maîtres (et ailleurs aussi, je suppose). Au point que, avant de saluer mes collègues le matin, je leur demande d'abord, narquois, s'ils ont consulté leur «boîte EDU». Eh oui! Ce qu'on demande surtout à un prof, maintenant, c'est de bien fermer sa gueule et de bien ouvrir sa «boîte EDU». Quitte à consacrer une bonne demi-heure quotidiennement à cet appel d'air d'informations dans lequel s'engouffrent surtout les plus inutiles ou les plus polluantes.

Mais, davantage que la perte de temps, c'est la tyrannie qu'exerce sur l'employé un Email professionnel qui est redoutable. Un copain employé de banque me racontait qu'il n'est pas rare que des messages urgents (entendez: pour lesquels l'émetteur exige une réponse urgente, c'est-à-dire tous) soient envoyés après 20 heures. En cas de non réponse immédiate, on sait que vous n'êtes pas friand d'heures supplémentaires. Et un mauvais point! Un! L'Email, c'est l'œil de Moscou sous l'apparence trompeuse d'une technologie qui devrait - nous dit-on - nous faciliter l'existence mais qui nous l'empoisonne copieusement. Je vous parie que, bientôt - si ce n'est déjà le cas - on va mandater à grands frais des nouveaux spécialistes ès Email qui arriveront à la conclusion que l'employé perd trop de temps inutilement à consulter sa boîte Email. Sont quand même forts, ces spécialistes!

Que ceux qui ne sont pas d'accord avec moi et veulent argumenter s'abstiennent. Ceci est un billet d'humeur avec toute la mauvaise foi qui en caractérise le genre. Et je ne suis pas d'humeur à être contrarié sur ce point. Que ceux qui s'étonnent qu'un tel sujet soit abordé dans un blog littéraire se rassurent. J'y arrive. Outre à Monsieur ED, et de manière toujours aussi personnelle et subjective, lorsque je dois sacrifier au rituel et que je m'apprête à faire une petite descente à la «boîte EDU», je pense à Houellebecq, et ça me coupe quelque peu mes effets. Plus précisément, je pense à Extension du domaine de la lutte, dont le héros, et ce n'est pas un hasard, est un informaticien désabusé. La vie moderne ne cesse d'étendre son domaine de lutte, elle nous accule dans notre sphère privée qu'elle ronge comme une peau de chagrin, qu'elle noie sous de vaines obligations, qu'elle détruit par de futiles complications. Si l'écriture ne soulage guère, car l'écriture est lutte elle aussi, il nous reste la lecture, prétend Houellebecq. C'est son pouvoir absolu, miraculeux. Nous soustraire du domaine de la lutte le temps d'un livre. Un moment privilégié et une position privilégiée qui nous donne la jouissance de contempler cette lutte absurde sans avoir à y participer.

Alors faites comme moi: gagnez du temps, supprimez vos messages Email avant de les avoir lus et prenez un livre! Un vrai... Mieux encore, faites comme mon copain Dudu (auquel EDU me renvoie également): prenez votre retraite!

«Une vie entière à lire aurait comblé mes vœux; je le savais déjà à sept ans. La texture du monde est douloureuse, inadéquate; elle ne me paraît pas modifiable. Vraiment, je crois qu'une vie entière à lire m'aurait mieux convenu.» (Michel Houellebecq, in Extension du domaine de la lutte)

 

31/03/2011

Pourquoi nous sommes médiocres !

images.jpegPrenez le train, l'avion, le paquebot! N'ésitez pas à passer les frontières ! Quittez votre fauteuil cossu pour aller respirer l'air du dehors, ailleurs, loin de vos Alpes…

Où que vous soyez, en France ou en Océanie, à New York ou à Tombouctou, on vous posera toujours la même question (on me l'a posée 300 fois depuis novembre) : y a-t-il de bons écrivains en Suisse ? Et si oui, lesquels ?

Au début, la question étonne et interpelle. Puis elle consterne.

— Bien sûr ! dites-vous, l'air offusqué. Et vous commencez à énumérez les Saintes Ecritures : Ramuz (le Z ne se prononce pas), Haldas (le S se prononce), Chessex (le X ne se prononce pas), Bouvier, Chappaz (le Z ne se prononce pas), Corinna Bille, Monique Laederach, etc. Et vous continuez avec les écrivains vivants : Sprenger, de Roulet, Layaz, Bagnoud, Albanese, Kramer, Béguin, Bimpage, Comment, Safonoff, Moeri, etc.

Au bout d'une heure, votre interlocuteur marque une pointe de lassitude. Il vous coupe la parole.

— Mais alors, ricane-t-il, pourquoi ne sont-ils pas connus ?

Bonne question. À laquelle, bon prince, vous prenez la peine de répondre.

— Si nous sommes si médiocres, si nous n'existons pas à l'étranger, c'est essentiellement pour deux raisons.images-1.jpeg

1) Malgré tous les efforts des éditeurs, qui sont modestes, les livres d'auteurs suisses sont mal distribués en France. Voire, le plus souvent, pas distribués du tout. Faute de moyens financiers, d'abord. Faute aussi d'aide confédérale ciblée. Pro Helvetia, qui devrait favoriser la diffusion de la littérature suisse à l'étranger, fait très mal son travail. Sur ce plan, c'est un échec complet. Tous les auteurs vos le diront. Les éditeurs itou. Pas de diffusion, pas de ventes, ni de lecture.

2) Si la litttérature de ce pays est si mal connue hors des frontières, c'est aussi qu'elle est très mal défendue. Par certains journalistes locaux, d'abord, qui l'ignorent ou la boudent, victimes du préjugé selon lequel cette littérature ne peut être qu'ennuyeuse et vaine. Mal défendue, ensuite, par celles et ceux qui, à Pro Helvetia ou dans les journaux de « référence », devraient la soutenir et qui ne font rien, par incompétence ou par paresse. Allez faire un tour, par exemple, au Centre Culturel suisse de Paris et vous serez consterné : hormis les livres d'architecture et de design, il n'y a pratiquement aucun livre suisse à la bibliothèque du CCs ! Impossible de faire connaître une littérature sans passerelles ou passeurs d'exception, tels que furent, en leur temps, Bertil Galland et Vladimir Dimitrijevic. Et ces passeurs, aujourd'hui, n'existent plus. Un gang de fonctionnaires, peu versés en littérature et particulièrement inefficaces ou méprisants, les a remplacés.

images-2.jpegQue faire alors ? Multiplier les passerelles. Ouvrir des brèches (comme les blogs, par exemple). Briser cette conjuration étrange du silence et de l'incompétence. Le complot triste des éteignoirs. Lire et faire lire les ouvrages qu'on aime.

Voyager. Traverser les frontières.

Toujours un livre à la main.

 

 

19/11/2010

Chasser l'idéologie...

Par Pierre Béguin

Décidément, les socialistes n’apprendront jamais. Quand on est stupide…

L’énorme baffe qu’ils s’étaient prise lors de l’initiative pour une caisse maladie unique (dont, personnellement, je ne crois une seconde qu’elle puisse être une solution) n’a pas suffi. Cette initiative aurait pourtant passé comme une lettre à la poste s’ils n’avaient pas commis la sottise de vouloir l’assortir d’un financement par les impôts. Au lieu de s’en tenir à la première proposition et de gagner cette votation haut la main, ils n’ont pu résister à troquer le pragmatisme contre l’idéologie. Avec la défaite cuisante et attendue qui a sanctionné cette sottise. Eux-mêmes ont d’ailleurs reconnu leur erreur et promis qu’on ne les reprendrait plus.

Et voilà qu’ils recommencent avec leur nouvelle initiative sur la fiscalité. Au lieu de s’en tenir à une seule proposition – fixer un plancher au rabattement fiscal – qui remporterait certainement l’adhésion du peuple, ils sont rattrapés par leur vieux démons idéologiques: une augmentation de l’impôt sur la fortune à 5% (au lieu du 1% existant) dès deux millions de fortune déclarée. Impossible dès lors de prétendre que seul 1% de la population serait touchée: un smicard ou un retraité qui aurait hérité d’une maison de famille à Genève, par exemple, aurait de grande chance, au prix délirant de l’immobilier, d’être taxé sur sa fortune d’une somme que ses maigres revenus ne suffiraient pas à payer. Cette situation, en réalité, peut concerner beaucoup de monde. Et ce n’est pas un hasard si les débats se focalisent sur la première proposition et occultent allégrement la seconde. Je soupçonne fortement les socialistes de dévier l’attention des citoyens sur un leurre (le plancher fiscal qui ne concerne que quelques cantons et, effectivement, une toute petite minorité) pour faire passer une augmentation d’impôts en relevant fortement la taxation sur la fortune (qui va concerner beaucoup de monde). Mon ami Alain Bagnoud, à lire sa dernière note sur Blogres qui ne prend en considération que la première proposition, me semble s’être laissé prendre au leurre. Du moins, confirme-t-il par son exemple la thèse qu’il défend: avec la maison familiale et les vignes qui l’attendent en Valais, je me demande s’il n’a pas voté contre ses intérêts. Indécrottable idéaliste, Alain! (j’espère que tu prendras cette pique avec humour…) Si certains se laisseront prendre, la plupart ne tomberont pas dans le panneau, comme semble l’indiquer les sondages. Et les socialistes pourraient recevoir une nouvelle baffe pour les mêmes raisons que lors de leur précédente initiative sur l’assurance maladie. Des raisons qu’ils avaient pourtant parfaitement identifiées. Si ce n’est pas de la bêtise…

L’impôt sur la fortune, s’il déclenche par son appellation même un stupide réflexe anti-riches, est un impôt parfaitement inique, puisqu’il n’est ni plus ni moins qu’une double taxation qui peut se révéler dramatique dans beaucoup de situations de la vie courante, des situations qui ne concernent pas que des riches mais aussi des gens simplement dans la moyenne. Il devrait être supprimé sans autre forme de procès au profit d’un fort relèvement de la TVA sur les produits de luxe. Je me demande d’ailleurs pourquoi les libéraux, si prompts à s’attaquer aux impôts, n’ont pas lancé d’offensive dans ce sens. Je les soupçonne de s’être arrangés avec les socialistes, du genre «on ne s’attaque pas à l’impôt sur la fortune mais vous ne vous attaquez pas à la TVA». Bref, avec les libéraux comme avec les socialistes, on s’attend au pire, on est encore surpris…

Moi, pour tout dire, je confirme par l’exemple la thèse d’Alain Bagnoud: j’ai voté contre mes intérêts pour l’initiative socialiste. Parce que ce dumping sur l’imposition est dangereux, parce que les arguments mensongers des libéraux m’énervent davantage encore que la sottise – ou la stratégie idiote – des socialistes, et parce que je ne parviens pas à me débarrasser d’un dernier fond d’idéalisme que je sais pourtant stupide et que le cynisme ne parvient pas à contenir. Mais je ne serais pas fâché pour autant que la gauche se ramasse une nouvelle fessée. Dans tous les cas, j’attends sereinement l’issue de la votation: quel que soit le résultat, je serai dans le camp des gagnants. Pour une fois…

 

20/10/2010

Les éternels dindons de la francophonie

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par Jean-Michel Olivier

Difficile de l'ignorer : les XIIIème Sommet de la Francophonie s'ouvre ce week-end à Montreux. Comme on le sait, il devait se tenir à Madagascar. Mais comme l'île est sujette aux violences politiques, les Malgaches ont renoncé à organiser la manifestation. Ce sont les Québéquois, alors, qui ont proposé la Suisse comme nouvel organisateur. Et Micheline Calmy-Rey, avec courage, a accepté le défi de mettre sur pieds, en quelques semaines, une manifestation qui regarde tout de même près de 220 millions de personnes dans le monde.

Alors, bien sûr, ça sent l'impro à plein nez. Des tables rondes ont été convoquées au titre extraordinairement excitant: « La viabilité mondiale : Comment faire face aux défis globaux en matière de développement durable, de changements climatiques et de biodiversité ? ». Ou encore : « Face à la crise alimentaire : Etats, privés, organisations internationales : quels rôles et responsabilités ? ». Sans parler de cette « Journée thématique sur les droits humains et les 10 ans de la Déclaration de Bamako ». En d'autres termes, francophonie rime d'abord avec géopolitique, faim dans le monde, virus HIV et développement durable…

Et l'autre francophonie, me direz-vous ? La vraie. C'est-à-dire l'usage, la jouissance, le lien social, le patrimoine culturel que représente cette langue commune à près de 220 millions d'êtres humains : le français. Et plus précisément celles et ceux qui chantent cette langue, qui l'écrivent, qui la servent, qui en font une arme et un trésor ? En un mot : les artistes.

images-3.jpegCe sont les grands absents de ce XIIIè Sommet. À croire qu'il n'y en a pas — ou qu'ils sont quantité négligeable. Bien sûr, la chanson francophone est vaguement à l'honneur. Quand je dis vaguement, c'est qu'on a ressorti de leur malle, après des semaines d'âpres négociations, la fine fleur de la chanson francophone d'antan. Julien Clerc, Diane Dufresne, Laurent Voulzy, Maurane. Et pour la Suisse, puisqu'il fallait un Suisse : Jérémie Kisling. Il va sans dire que je n'ai rien contre ces chanteurs, qui sont tous admirables. Mais n'y avait-il pas d'autre choix ? La chanson francophone s'est-elle arrêtée de chanter dans les années 80 ? Et Stress ? Et Polar ? Et Carla Bruni alors ?!

Si la chanson est mal représentée (toujours l'amateurisme des organisateurs), la littérature, elle, n'est même pas représentée du tout. Aucune rencontre, aucune table ronde, aucune discussion sur la création littéraire au Québec, en Algérie, en Belgique, en Suisse romande, en France ? Rien. En Suisse, nous avons l'habitude du silence des universités, qui brillent toujours par leur inexistence. Mais là, c'en devient affolant. Y a-t-il un poète dans la salle ? Qu'il sorte immédiatement ! Un écrivain ? Qu'on l'expulse manu militari ! Un philosophe ? Qu'il ferme sa gueule ! Cet « oubli », qui n'en est pas un, est révélateur de la place accordée aujourd'hui par les politiques aux créateurs de toute sorte. Même pas un strapontin lors des grands raouts internationaux. Ce n'est certes pas à l'honneur de Micheline Calmy-Rey (dont le premier métier, pourtant, fut de diffuser des livres!). Mais, en Suisse, cela n'étonnera personne.

16/05/2010

Restauration de C...

Par Pierre Béguin

calvin1[1].jpgPeu à peu, délicatement, elle enlève le haut et se dévoile aux passants de la rue Théodore-de-Bèze qui peuvent déjà admirer sa nouvelle toiture. Demain le bas! L’aile nord du Collège Calvin apparaîtra enfin dans son entière nudité. Et l’on pourra se rincer l’œil devant sa façade restaurée et les mansardes admirablement travaillées par des spécialistes. Et ce n’est pas fini. Car la restauration de façade prévue par nos autorités pour le plaisir de l’électeur, après maints palabres, se poursuivra finalement sur deux ans par une restauration qui englobera tout l’intérieur du bâtiment. Certes, ce ne fut pas facile pour transformer la restauration de cons initialement programmée en une restauration de fond depuis longtemps souhaitée. Question de lettre, même si l’esprit a fini par triompher. Il a donc fallu du temps, de la persévérance, de l’entêtement pour faire admettre à nos politiciens que le Collège Calvin n’est pas seulement un monument ou un site photographié par quelques touristes, mais avant tout un lieu où travaille quotidiennement presqu’un millier de personnes. Mais bon, c’est admis! Le canal auditif s’est débouché, les neurones se sont réveillés, les bourses se sont déliées. Et les salles de cours, couloirs, (trop rares) toilettes, bureaux, d’une incroyable – pour ne pas dire insalubre – vétusté, vont enfin retrouver la décence qui leur était due. Même la cour, dont la réfection, à la suite d’un concours, était programmée pour la fin… des années 1980, n’échappera pas à une nouvelle surface, semble-t-il en terre du Salève, par ailleurs peu adaptée aux contraintes d’une cour de Collège.

Mais bon, tout va être restauré. Tout? Non, car un irréductible vestige du milieu du siècle dernier résiste encore et toujours au restaurateur: le vitrage. Jalousement protégé par la Commission des monuments et des sites. Alors que l’Etat édicte règlements sur règlements pour transformer ses bâtiments en des forteresses écologiques minergisées de fond en comble, le Collège Calvin, refait à neuf à coup de millions, échappe à toutes les velléités d’isolation pour conserver ses vieilles vitres trouées labellisées années 40 et garanties pure bise. Au point que, au plus fort de la froidure, la température de certaines salles de cours trop exposées aux frimas ne dépasse guère les 16 degrés, ce qui ne facilite pas la mission déjà périlleuse du professeur de réveiller les énergies post acnéiques. Sans compter que la chaudière, en pleine activité hivernale, décide régulièrement de se faire la malle pour quelques jours de vacances pas du tout méritées. A croire qu’elle est, elle aussi, protégée par la Commission des monuments et des sites. Le Collège serait-il pourvu de quelques fenêtres à double vitrage qu’on ordonnerait illico presto leur remplacement par un vitrage unique de 3 millimètres d’épaisseur, totalement inefficace. Point barre. On ne plaisante pas avec les ayatollahs du patrimoine genevois. Estimons-nous heureux qu’ils ne nous imposent pas le papier huilé qui faisait office de vitrage au temps de notre vénéré Jean Calvin et le retour au poêle en guise de chauffage. Encore que le papier huilé et le poêle, outre qu’ils entreraient au moins dans une logique de sauvegarde du patrimoine, seraient probablement plus efficaces pour isoler et chauffer le bâtiment que l’état actuel qu’il faut, on ne sait pourquoi, absolument préserver. Alors? Voici venu le temps du mastic! Le vieux mastic sec et fendu qui tenait tant bien que mal certaines vitres trouées a, lui, été remplacé par un tout nouveau mastic beige et mou du plus mauvais effet. Un crime de lèse patrimoine que la Commission des monuments et des sites a dû entériner au motif que l’ancien mastic contenait de l’amiante. Conclusion: seule l’amiante est capable d’ébranler les convictions des gardiens du temple. Qu’on se le dise!

Ce que nos politiciens ont fini par entendre, nos barbus devraient bien finir eux aussi par le comprendre: le Collège Calvin n’est pas seulement un site exceptionnel de l’Histoire genevoise qu’il faut absolument préserver, c’est aussi un établissement scolaire occupé par près d’un milliers d’étudiant(e)s, de professeur(e)s et de personnels technique et administratif qu’il ne faudrait tout de même pas oublier. C’est le Passé certes, mais c’est aussi le Présent, voire le Futur. Restaurer le Collège Calvin, ce n’est pas seulement faire renaître son passé, c’est aussi le faire entrer dans l’avenir. C'est-à-dire le rendre compatible aux normes actuelles d’isolation sur les grandes lignes desquelles (et c’est plutôt rare) tous les partis politiques s’entendent.

A moins qu’on ait décidé sans nous en avertir de faire du Collège un Musée Calvin… ouvert seulement en été.

02/05/2010

La malédiction de Cassandre

Par Pierre Béguin

cassandre[1].jpg«Il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre, Horatio, que n’en peut expliquer notre philosophie»

dit Hamlet à son ami et confident, insinuant par là que l’univers est si complexe et si varié qu’il ne peut être réduit à une doctrine philosophique. Mais ce que ne peut la philosophie, la littérature le peut: englober le ciel et la terre, tenir – comme le poète de Victor Hugo (dont Shakespeare devient le symbole) – «le monde tout entier à travers son crible». De fait, il n’existe aucune interrogation, aucune énigme, aucune réflexion dont la littérature ne se soit emparée et pour lesquelles elle n’ait avancé d’hypothèses, de réponses ou d’explications. Tout a été dit. Pour autant rien n’a été vraiment entendu. Et ce que les yeux ont lu, les oreilles ont entendu, le cerveau ne l’a pas enregistré, le cœur ne l’a pas capté. Car la littérature est l’éternelle victime de la malédiction de Cassandre: le refus d’entendre des lecteurs.

Cassandre, fille de Priam et d’Hécube, oubliée (avec son frère Hélénos) par ses parents dans le temple d’Apollon et léchée aux oreilles pendant son sommeil par des serpents, acquiert ainsi le don de prophétie. D’autres prétendent qu’Apollon, amoureux de sa beauté, lui offrit pour la séduire ce don merveilleux. Cassandre accepta mais, après l’avoir possédée, le dieu exigea un dernier baiser que la belle refusa. Apollon alors lui cracha dans la bouche, s’assurant par ce geste que personne, désormais, ne la croirait. Ni l’avertissement aux Troyens, ni celui à Pâris, ni la prédiction du fameux cheval, ni même les suppliques à Agamemnon ne seront entendus. Pire, on se moque d’elle, on la prend pour une folle, on la fuit. Cassandre n’en renonce pas moins à ses avertissements car elle sait que sa responsabilité n’est pas de convaincre mais de dire. Seulement de dire. «Mon grec est clair et pourtant nul ne le croit», s’exclame-t-elle; à quoi répond le chœur: «Tous les oracles parlent grec, et tous sont obscurs». 

Telle est la fonction de la littérature, tel est son langage, telle est sa malédiction. Comme l’oracle, le poète, s’il se sert d’un langage partagé, le «travaille» si intensément que, dans sa forme aboutie, il paraît obscur à ses lecteurs et résiste à toute clarification sommaire. Sa grande richesse est aussi sa malédiction: la littérature n’est pas dogme, et si elle énonce des vérités elle n’offre pas de réponse définitive, elle n’impose aucun postulat ou point de vue, elle ne se réduit pas à de simples théories ou slogans, elle ne relève pas du prêt-à-porter ou de l’utilitaire. Elle ne rassure pas, elle inquiète. Ce qui la condamne, comme Cassandre, au déclin dans une époque qui préfère la sécurité lénifiante des autoroutes de la pensée à l’originalité aventureuse des chemins de traverse.

Combien de fois l’Histoire a-t-elle craché dans la bouche de Cassandre? Combien de tyrans ont réduit au silence la fille de Priam par la censure ou par d’emblématiques autodafés de livres «dégénérés» dont l’apothéose fut concrétisée en Allemagne le 10 mai 1933? Combien de gouvernements ont répété la parole d’exclusion de Platon (celle de Socrate) qui, dans sa définition de la société, nie toute place à l’imagination littéraire parce qu’elle ne conduit pas à la réalisation concrète d’un Etat parfaitement organisé, parce qu’elle ne construit pas l’objet réel mais des fantômes qui usurpent la place de ce qui est réel: «Nous ne pouvons admettre dans nos cités nulle autre poésie que les hymnes consacrés aux dieux et les louanges des hommes vertueux. Car si vous accordez le droit d’entrée à la suave Muse lyrique ou épique, le plaisir et la douleur régneront dans votre cité au lieu de la loi et de ce qui se sera de temps à autre imposé à la raison de tous comme étant le meilleur». En d’autres termes, si lois et règlements règnent sur la cité au nom de l’efficacité, au nom de l’efficacité il ne peut y avoir de place pour la poésie. Le souci de Platon n’est donc pas que Cassandre soit maudite, mais que sa malédiction ne soit pas effective et que, en dépit du geste d’Apollon, des lecteurs puissent accorder foi à ses paroles.

Autre temps. Point de tout cela dans nos cités modernes. Dans celle de Calvin comme dans d’autres, on dresse même annuellement un temple à la gloire de Cassandre. Mais c’est à sa malédiction que je songeais en parcourant les allées du Salon du Livre, comme je le fais depuis plus de vingt ans, tiraillé entre les deux sentiments contradictoires qui m’habitent immanquablement en pareille circonstance: une vague sensation d’écœurement due à la rencontre subite de notre propre finitude avec l’infini de la culture – ce que Paul Valéry nommait judicieusement «le malaise du grand nombre» – et l’excitation de côtoyer Cassandre et sa profondeur visionnaire. Mais où est-elle, cette Cassandre? Transformée en peau de chagrin, reléguée dans les ruelles périphériques de la Culture, muselée par l’animation vaine et bruyante de son souk médiatique et les divertissements les plus bigarrés, elle a perdu tout droit de cité, bannie aussi sûrement de la République qu’elle le fut par Platon. Exilée dans son propre temple! On ne se moque plus d’elle, on ne la prend plus pour une folle, on ne la fuit plus, on l’ignore. Et cette forme douce d’exclusion est plus efficace encore que tous les autodafés. Sans en avoir l’air, avec une apparente civilité, sous le prétexte de faire entendre ses prophéties, les organisateurs du Salon du Livre, répétant le geste d’Apollon, ont une fois encore craché dans la bouche de Cassandre…

 

22/04/2010

Ça m’agace, en vrac

par Pascal Rebetez

 

Notre bonne radio romande, francophone et publique a adopté, sans l’ombre d’un doute, le terme « podcaster ». Rien que ce matin, j’ai dû l’entendre dix fois au moins. Puisque désormais, ce sont les marques qui commandent, avec l’émergence de l’Ipad, entendra-t-on bientôt « une émission à padcaster » ? La pub a gagné et ça m’agace.

Idem pour la presse. Il y a à peine dix ans, les pages de droite étaient encore consacrées au rédactionnel. Désormais, ce qui fait sens à la lecture réflexe est dévolu à la pub. Voyez l’Hebdo. La pub a pris le bon côté des pages et, forcément, quand elle se retire un peu, le magazine s’effondre, du moins qualitativement. La pub a gagné et ça m’agace.

On devrait pouvoir se fier à la culture. Au sens critique. La promotion de Looking for Marilyn est passée autant que des podcast à la RSR. J’en entends quatre émissions au moins, pour le même spectacle. Ça m’agace, parce que je pressens l’effet mode, le thème gros-porteur, avec, pour la première fois dans la promotion du théâtre – pardonnez le néologisme – de l’ego-marketing. Je viens de voir l’affiche à Genève, c’est Maillefer lui-même, le metteur en scène qui y figure. Ni Chéreau, ni Besson, n’avaient osé ! Quel culot ! quelle provoc ! Vive l’innovation ! Créer, désormais, c’est se podcaster soi-même.

Et ça suffit pour aujourd’hui.