18/06/2015

Une pauvre Histoire littéraire en Suisse romande

PAR JEAN-MICHEL OLIVIER

web_litterarure4envoi--672x359.jpgOn attendait beaucoup — peut-être trop — de cette nouvelle Histoire de la littérature en Suisse romande, promue dans les médias avec des roulements de tambour. L'ancienne mouture, parue entre 1996 et 1999, aux Éditions Payot (qui n'existent plus), sous la férule de Roger Francillon, autrefois professeur à l'Université de Zurich, était pleine de lacunes et d'un dilletantisme assez burlesque. La nouvelle édition, revue et abrégée, qui compte 1726 pages, paraît aujourd'hui aux Éditions Zoé.*

Je ne dirai rien de la partie purement historique (critiquable, bien sûr, par ses partis-pris, mais intéressante), ni des chapitres sur la science-fiction, la BD ou le polar en Suisse romande (qui ne sont pas ma tasse de thé, je le regrette). images-1.jpegEn revanche, j'ai lu d'assez près la dernière partie de cette Histoire, consacrée aux écrivains contemporains. Le propos est général ; l'analyse, amorcée, ébauchée, mais rarement approfondie : on en reste à un travail d'arpenteur.

Chaque écrivain, dans une manière de dictionnaire, a droit à son articulet. On est frappé. d'abord, par les absents : rien sur David Collin, Sergio Belluz, Serge Bimpage… Trois fois rien sur cet immense lecteur (et grand écrivain) qu'est Jean-Louis Kuffer… Est-ce bien sérieux ?

Et les présents, alors ? La plupart sont réduits à quinze lignes paresseuses, affligeantes de pauvreté. Quant à ma propre notice, si j'ose ici mentionner mon modeste travail, elle est pompée sur Wikipédia, mais moins complète et mal écrite. On y trouve le résumé de de mes livres (j'en ai publié 25) et oublie le dernier en date, qui raconte la vie du plus grand éditeur de Suisse romande…

Je pourrais multiplier les exemples, les oublis, les lacunes. Ils sont légion. Le tout témoigne d'un amateurisme un peu triste, qu'on trouvait déjà dans les volumes parus en 1999. Certes, la Suisse romande est un petit pays, les bonnes plumes y sont rares, les critiques compétents encore plus. Et les Facultés de Lettres, en matière de littérature contemporaine, brillent par leur absence. Mais, quand même, pourquoi tant de médiocrité ? Pourquoi un tel manque de travail dans un pays réputé pour son sérieux ?

Les écrivains romands méritent mieux que cela.

* Histoire de la littérature en Suisse romande, Zoé, 2015.

31/03/2015

Comment on a sacrifié les classes populaires

 

par antonin moeri

 

 

 

En lisant les journaux et en regardant la télévision ces derniers jours, le spectateur était surpris de voir la place qu’ont prise Marine le Pen et ses lieutenants dans le paysage médiatique... Pour mieux comprendre ce phénomène, le géographe Christophe Guilluy (auteur d’un essai remarquable «Fractures françaises») donne quelques pistes qui peuvent retenir l’attention dans son dernier livre «La France périphérique».

Les catégories gauche/droite, urbain/rural, «classes moyennes» ne sont plus opérantes pour saisir la réalité socio-économique française actuelle. Tout le monde fréquente les mêmes grandes surfaces... Tout le monde regarde le même journal télévisé... Que ce soit Hollande ou Sarkozy, ces messieurs poursuivent la même adaptation aux normes européennes et mondiales... 

Si les classes moyennes ont implosé depuis longtemps (celles qui formaient la base électorale du PS), on peut désormais diviser la société française en deux blocs: ceux qui profitent de la mondialisation, les cadres et professions intellectuelles supérieures qui investissent le parc des logements des grandes villes, ceux qui sont pour le libre-échange, l’ouverture des frontières, la mobilité des capitaux et des hommes, ceux qui participent à l’essentiel de la création des richesses..., et puis il y a ceux qui ne profitent pas des bienfaits de la mondialisation, ceux qui ne font plus partie du projet économique des classes dirigeantes..., des gens marginalisés culturellement, mis à l’écart géographiquement (ouvriers, employés, jeunes, actifs occupés, chômeurs...), tous ceux qui subissent les licenciements, les plans sociaux, tous ceux qui subissent ce qu’il est convenu d’appeler «la crise» depuis les années 1970.

Le clivage ne cesse de s’accentuer entre la France qui gagne (les partisans de la mobilité sans fin) et les nouvelles classes populaires, «les tenants d’un modèle économique alternatif, basé sur le protectionnisme, la relocalisation et le maintien d’un Etat fort»... Or la colère de ces nouvelles classes populaires qu’on a sacrifiées depuis plusieurs décennies, qui forment 60% de la population française, qui ont conscience de partager le destin peu enviable des perdants de la mondialisation, cette colère n’a pas encore de débouché politique concret... Elle incite la moitié des Français à ne pas aller voter pour des «guignols» qui agissent principalement en fonction de leurs intérêts personnels... Et dans la moité des Français qui se rendent aux urnes, elle pousse un Français sur quatre à adhérer aux idées du Front National, donc à voter pour les candidats du Rassemblement Bleu Marine...

Cette colère d’une France invisible et oubliée (majorité de la population) explique sans doute les rodomontades d’un hystérique premier ministre très satisfait de ses prouesses verbales sur les estrades..., sous les ors de l’Assemblée Nationale et devant les micros fébrilement tendus par les journalistes aux ordres..., un premier ministre qui s’écoute et se regarde hurler contre la bête immonde...

 

Christophe Guilluy: La France périphérique, Flammarion 2014

 

 

 

 

22/01/2015

Littérature et salon de thé

par Jean-Michel Olivier

Depuis mercredi, comme tout le monde, je vis dans la sidération. Impossible de penser à autre chose qu'au massacre des artistes géniaux qu'étaient Cabu, Wolinski, Charb, Honoré et Tignous ! Et depuis, à chaque instant, radio, télévision, journaux ravivent la plaie si douloureuse qui ne se refermera pas…

images-7.jpegPour faire diversion, j'écoutais Vertigo, sur La Première, qui recevais ce jour-là Metin Arditi. Je retrouvai le même Arditi, d'ailleurs, lundi dernier au Journal du Matin, invité de Simon Matthey-Doret (ici). Il y parlait de son dernier roman, Juliette au bain.*

D'un coup, d'un seul, on quittait l'abominable tuerie parisienne pour entrer dans un salon de thé de Champel, entre deux douairières aux cheveux bleus et un vieil avocat à la retraite. On était entre gens de bonne compagnie. On mangeait son mille-feuilles sans faire de miettes, en sirotant une tasse de thé à la bergamote. On était loin du monde, loin des larmes et du sang. Personne ne disait du mal de personne. On avait oublié Zemmour, Houellebecq, et même Finkielkraut.

On était à Genève, sur la planète Suisse, et on était bien.

Jamais la littérature (qui est un attachement vital au monde des hommes et des femmes) ne m'a paru si détachée de tout. Si vaine, si dispensable. Et la morale, bordel ? Elle régnait en maîtresse absolue. Bons sentiments, espoir œcuménique, fraternité béate. Dans ce salon cosy, on était loin de tout : du monde, des guerres de religion, des jeunes paumés des banlieue, de la modernité…

Si la littérature existe, elle est en prise directe avec le monde — ou elle n'est pas.

* Metin Arditi, Juliette au bain, Grasset.

17/10/2013

L'art oublié des femmes

349057970.29.jpegÉcrire un texte, c’est tisser une toile. D’ailleurs, les mots texte et tissuont la même étymologie. C’est pourquoi, depuis Homère, Pénélope est la mère des écrivains, elle qui remet cent fois l’ouvrage sur le métier et s’amuse à défaire, la nuit, ce qu’elle a tissé pendant le jour, en attendant son Ulysse de mari qui vagabonde et fait des galipettes.

Écrire, c’est tisser, et tisser, depuis les temps les plus anciens, est l’apanage des femmes. Avant même l’invention du tissu (pour se protéger du froid, puis pour cacher les « parties honteuses »), les femmes avaient le goût, pour elles-mêmes et sans doute aussi pour le plaisir de leur(s) amants(s), de tisser les poils de leur toison pubienne.

Ce n’est pas moi qui le dis, mais Sigmund Freud, un médecin viennois qui a réussi…

Les femmes ont inventé le tissage, et par conséquent l’écriture.  On apprend aujourd’hui que ce sont elles, de surcroît, qui auraient peint les bouleversantes fresques des grottes de Lascaux — et non ces hommes du paléolithique, barbus et assoiffés de viande fraîche. Ces fresques qui marquent, par leur fantasmagorie bariolée, la véritable invention de l’art (16'000 ans avant notre ère).

Quelle découverte !

Après de longues recherches, l’archéologue Dean Snow, de l'Université de Pennsylvanie, est arrivé à la conclusion que 75% des peintures de bisons, mammouths, chevaux et autres cerfs capturés par des hommes, avaient été réalisées par des femmes. Comment en être sûr ? L’empreinte des mains, la longueur des doigts et leur écartement correspondent précisément à des mains de femmes.

Est-ce une surprise ? Non, répond le chercheur : 118-lascaux.1210942918.jpg« Dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs, ce sont les hommes qui tuent. Mais la plupart du temps, ce sont les femmes qui rapportent les proies au camp. Elles sont donc autant concernées par la chasse que les hommes. »

Ce n’est pas une surprise, donc. Pourtant, comme c’est curieux, personne ne l’avait suggéré auparavant. Croyait-on les femmes incapables de peindre ou d’écrire ? Les avait-on déjà confinées, à l’aube des temps, aux fourneaux et aux tâches ménagères ? Les paléontologues ne seraient-ils pas un peu machistes ?

Freud dirait que tout cela est normal : étant à l’origine de toute vie, la Créatrice par excellence, la Femme-Mère a inventé les arts dans la même foulée. La musique, par sa voix mélodieuse. L’écriture, par son tissage habile. Et la peinture, grâce à ses petites mains magiques.

Que nous reste-t-il alors, à nous autres, qui n’avons rien inventé ?

La guerre ? Le bricolage ? Le fameux muscle Heineken ?

Les hommes sont condamnés, depuis toujours, aux seconds rôles. Des faire-valoir. Des followers, comme ont dit aujourd’hui…

Il fallait un chercheur américain au nom de neige, Dean Snow, pour enfoncer le clou et nous rappeler à notre humble condition.

17/01/2013

Du sang, du sperme et des larmes

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par Jean-Michel Olivier

Mercredi prochain sort, à Genève, Une histoire d'amour, un film d'Hélène Fillières, adapté du roman de Régis Jauffret, Sévère, lui-même inspiré de la fameuse « affaire Stern ». En attendant de découvrir le film (déjà incendié par la critique), voici le texte que j'écrivais, en 2008, à l'occasion du procès de Cécile B., meurtrière du banquier genevois Edouard Stern.

L'affaire Stern n'est pas un fait divers comme les autres. Bien sûr, il mélange à l'envi tous les ingrédients d'un (mauvais) polar: l'amour et le pouvoir, l'argent et les pratiques extrêmes. À cela il faut ajouter un piment typiquement helvétique: la passion du secret. Les amants diaboliques ont beau courir le monde, passer un week-end à New York ou aller se baigner dans les Bermudes, en quête d'un impossible oubli, c'est toujours à Genève qu'ils se retrouvent, et finiront par sceller leur destin.
    Genève: ville du secret, des tractations furtives, des coffres hermétiques, où tout peut se vendre et s'acheter.
    L'argent, on le sait, est le nerf de l'histoire puisqu'il permet de tout s'offrir, le nécessaire comme le superflu, la gloire éphémère comme les plaisirs faciles. images-5.jpegCécile Brossart et Édouard Stern, l'un comme l'autre, sont tombés dans le piège. Elle, de son enfance en miettes entre une mère dépressive et un père libertin, abusée à 10 ans, quittant l'école à l'adolescence, ne vit que dans l'espoir d'une reconnaissance (qui l'aidera à renaître). Et cette reconnaissance, pour cette femme-enfant, cette « romantique libidinale » (Pascal Bruckner), passe nécessairement par l'amour. Comme par l'argent. D'où le besoin - vital - de monnayer ses faveurs. Non seulement pour gagner sa vie, telle une femme vénale, mais aussi et d'abord pour se sauver. Et lui, de son enfance dorée à Paris, entre un père méprisant et une mère célèbre (c'est la première épouse de Jean-Claude Servan-Schreiber), descendant d'une lignée de banquiers fondée au XIXème à Francfort, grandi dans le silence et le secret, la haine de soi, aspire également - comme Cécile, mais de l'autre côté du miroir - à la reconnaissance. Ses moyens financiers, bien sûr, sont incomparables, et même illimités. Il appartient au gotha de la haute finance. C'est un requin, disent ceux qui l'ont connu, un prédateur qui, à force de raids impitoyables et d'opérations audacieuses, va bâtir la 38e fortune de France. Un homme craint et respecté. Un intouchable
    DownloadedFile.jpegOn comprend mieux, maintenant, ce que ces deux-là faisaient ensemble, la femme-enfant et le requin. Ce qu'ils cherchaient à corps perdu. Et pourquoi ils se sont reconnus.
    La vraie connaissance, écrivait Georges Bataille, se fait toujours dans les larmes d'Eros. L'amour est cette épreuve de vérité qui fait tomber les masques, même les mieux ajustés. À ce propos, Bataille parlait de corrida, de mise à mort. C'est dans l'expérience sexuelle, qui nous fait oublier le monde et disparaître à nous-mêmes, qu'Eros rencontre fatalement Thanatos. Dans le sang, le sperme et les larmes.
    Si l'amour est la chance, peut-être unique, de renaître grâce à l'autre, la mort est aussi le prix à payer, parfois, exorbitant, de la reconnaissance.

17/06/2012

Mais jusqu'où s'arrêteront-ils?

Par Pierre Béguin

Tram.PNGOr donc, pendant qu’à Lausanne on se déplace en métro à la satisfaction de tous et qu’à Genève on fête les 150 ans du tram 12 (cherchez l’erreur!), les lecteurs de la Tribune (mardi 12 juin 2012) jugent sévèrement la mobilité au Royaume de Calvin. Ce n’est pas un scoop pour quiconque vit dans cette ville. Et encore, 4 sur 10 c’est une note plutôt clémente. L’un des problèmes – tout le monde l’admet, ce qui est plutôt rare au bout du lac – vient du libre choix du mode de transport inscrit dans la Constitution genevoise en 2002. Vouloir faire cohabiter tous les moyens de transport démocratiquement sur une même artère revient en fin de compte à péjorer toutes les options. Chacun roule ou marche sur l’espace trop exigu de l’autre. A deux pattes, à deux ou à quatre roues, avec ou sans moteur. C’est la chienlit. Il faudra choisir. D’autant plus que, même si les politiques n’ont pas le courage de l’imposer «officiellement», ce choix a été fait depuis plusieurs années: sus à la voiture, tout au tram!

La question n’est jamais posée. Elle mériterait de l’être pourtant: Était-ce le bon choix? Le tram oscille entre 12 et 15 kilomètres heure de moyenne. Et même si on lui donne priorité sur les autres moyens de transport (ce qui relève du bon sens), sa vitesse moyenne restera insatisfaisante. Ainsi, pour un trajet très fréquenté, il me faut, porte à porte, 30 minutes en tram de mon domicile à mon lieu de travail (3 minutes d’attente comprise, sans transbordement et avec priorité au feu) alors qu’il m’en faut 32 à pieds en profitant de la ligne droite (3 kilomètres au lieu de 5).

Ce constat me rappelle une remarque du feu pilote automobile tessinois Clay Regazzoni s’exprimant sur la F1 moderne: «Ils dépensent des milliards pour se dépasser dans les stands... » A Genève, on dépense donc des milliards pour aller aussi vite que les piétons... pour autant que rien ne vienne perturber le trafic (trois flocons peuvent suffire à redonner à la marche le monopole de l’efficacité, on en fait l’expérience chaque année en plein hiver). Et lorsqu’on voit passer un de ces vieux trams verts avec lequel quelques nostalgiques occupent leur temps libre, on constate avec amusement que les nouveaux trams rutilants de publicités ne vont guère plus vite. Au fond, le tram est aussi vieux que les premiers projets du tracé CEVA. C’est pourtant avec cette paire de vieilles godasses Air Cramer qu’on veut propulser Genève dans la mobilité du XXI siècle. Et de s’étonner ensuite qu’on n’avance pas...

Dire que certains illuminés attendent encore le CEVA comme le messie! La mobilité à Genève? Mais jusqu’où s’arrêteront-ils?

12/06/2012

devenir-animal

 

par antonin moeri

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Le narrateur du «Journal d’un fou» voit la fille de son directeur descendre d’une calèche pour entrer dans un magasin. Mais la petite chienne de cette femme ne franchit pas le seuil du magasin et le narrateur se demande s’il délire en voyant de ses yeux Medji (la petite chienne) prononcer ces mots à l’adresse d’un autre chien «J’ai été ouah ouah j’ai été ouah ouah très malade». Finalement, le narrateur n’est pas si étonné puisqu’il a entendu dire qu’en Angleterre un poisson était sorti de l’eau pour prononcer deux mots et qu’il a lu dans les journaux que deux vaches étaient entrées dans une boutique pour y acheter une livre de thé. Le narrateur sera étonné quand il entendra Medji dire à l’autre chien qu’elle lui a écrit une lettre. Et quand le narrateur lira les lettres que Medji a envoyées à Fidèle, sa stupéfaction n’aura plus de limites.

Ces longues lettres font entrer le lecteur dans une zone d’étrangeté: le foyer de perceptions du chien. Gogol ne cherche pas, ici, à répondre à la question «Comment l’animal voit-il le monde?», il ne cherche pas à décrire minutieusement l’univers du chien, ce monde à lui, lié à son système perceptif. Et pourtant, Gogol installe le lecteur dans un état d’alerte qui est un autre mode de présence au monde. Gogol use de ce subterfuge avec humour puisque son héros découvrira, à travers les lettres de Medji, la vie intime de la fille du directeur dont il est amoureux. Ce devenir-chien a également une autre fonction, celle d’accélérer le naufrage d’Auxence Ivanovitch.

J’ai alors songé aux souris qui évaluent les performances de «Joséphine la cantatrice», aux chiens qui assistent à la levée de corps du vieil alcoolique dans «Même les chiens», au cafard de «La métamorphose» qui ne parvient plus à se retourner sur le ventre et qui se demande comment réagira son patron quand il apprendra l’absence au bureau de Grégoire, au «Colloque des chiens» de Cervantès qui a marqué le jeune Freud, à l’inégalable devenir truie de la psychanalyste Marie Darrieussecq.

Songeant à ces divers devenir-animaux, je me disais que le devenir-animal offrait la possibilité d’écrire un texte de pure imagination. J’ai alors commandé «Milieu animal et milieu humain» du baron von Uexküll qui ne cesse de s’émerveiller devant la diversité des mondes où évoluent les êtres et dont Gilles Deleuze a reconnu l’originalité.

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Jakob von Uexküll: Milieu animal et milieu humain, Rivages, 2010

 

02/03/2012

Féminisme et littérature V

Par Pierre Béguin

Les «études genres» se sont développées à l’Université de Genève dans les années 2000. Très actif, et pour assoir logiquement sa légitimité, le groupe s’est investi notamment dans les séminaires de formation continue. La première année, la participation masculine était significative et dépassait largement la simple curiosité. Elle a rapidement décliné. Au point que, la troisième année, nous n’étions plus que trois «mâles» à fréquenter le séminaire à son ouverture, un seul (moi en l’occurrence) à sa conclusion. La qualité du séminaire n’était pas en cause. Il y avait autre chose. Une incongruité qui n’a soulevé, lors de la discussion finale, ni remarques ni étonnement chez ces dames participantes, plutôt satisfaites de se retrouver enfin «entre elles». L’année suivante, les «études genres» avaient disparu du programme, laissant place à «l’extrême contemporain».

polony.JPG«Cette éviction de l’homme, autant que celle du père, est bien la pire défaite du féminisme. Car être débarrassé des hommes n’est certainement pas le meilleur facteur d’équilibre pour les femmes» (et inversement, pourrions-nous ajouter). Telle est la thèse principale de l’excellent essai de Natacha Polony, L’Homme est l’avenir de la femme, un brillant «droit d’inventaire» des travers et excès du féminisme, servi par un style et un sens de la formule remarquables, et qui a largement influencé ma démarche dans cette série de notes (une démarche que j’aurais entreprise dès la lecture de ce livre si la rédaction d’un roman m’en avait laissé le temps; c’est chose faite et justice rendue). Des positions «post féministes» à lire sans tarder pour celles ou ceux qui m’ont suivi cette semaine. On y découvre son auteur (sans «e», elle y tient) débarrassé de ce côté «maîtresse d’école» qu’elle montre parfois dans son rôle de sniper (snipeuse?) chez Laurent Ruquier, et qui pourrait en irriter plus d’un (moi, je l’adore même en maîtresse d’école).

Cette entreprise d’éviction de l’homme que peut prendre la tendance radicale du féminisme, Natacha Polony en passe en revue les différentes manifestations. Ses dérives vers une remise en cause des catégories même de sexe et de genre (le concept queer dont nous avons parlé dans les notes précédents), le reformatage juridique, la suppression du patronyme, etc. Sans oublier le futur proche, les recherches scientifiques pour la création d’un utérus artificiel – l’ectogenèse (la gestation en dehors du corps de la femme) – fantasme absolu pour certaines, qui débarrasserait les femmes des contraintes de l’enfantement, source même de leur asservissement (la mode de l’adoption en série, pour certaines actrices, pourrait déjà s’inscrire dans cette logique). Stade ultime de la grande marche vers l’égalité (ou l’égalitarisme), l’utérus artificiel va libérer la femme du XXIe siècle plus sûrement que l’électroménager a libéré celle du XXe siècle. Sans compter que l’ectogenèse s’accompagnera inévitablement du clonage reproductif. «A ce stade la différence des sexes semblera un problème bien dérisoire» ajoute l’auteur. Non plus inégalité, non plus égalité, mais indifférenciation: «En faisant des hommes et des femmes des semblables, on occulte la question de l’égalité, qui se fonde justement sur la différence. C’est parce que les êtres sont différents qu’il est nécessaire de rappeler qu’ils naissent libres et égaux en droit. Eradiquer la différence hommes-femmes est une façon de ne pas régler le problème. Et prouve à quel point nous sommes incapables de penser l’égalité dans la différence et la préservation des spécificités de chacun». La vraie question est de savoir ce que l’être humain gagne ou perd à se détacher de sa part naturelle.

Indifférenciation ou indifférence? La tendance sexless, pour laquelle la sexualité n’est que perte d’énergie, de temps et d’argent, incarne cette seconde option qui dérive logiquement de la première. L’indifférenciation des sexes, mais aussi le bien-être matériel, voire la pornographie galopante accessible d’un clic sur le net, a atomisé séduction et plaisir. La science aidant, tout est prêt pour que l’homme et la femme existent indépendamment l’un de l’autre, en totale autarcie. La différence des sexes n’aura bientôt plus aucune raison d’être. Et le problème qu’elle pose sera définitivement réglé. Reste à connaître les effets qui émaneront de cet état de fait.

Le scénario est d’autant plus plausible que, selon Natacha Polony, la difficulté à se remettre en question est une sorte d’invariant dans le regard que les féministes portent sur elles-mêmes et qui finit par contaminer une bonne partie de la gente féminine: «Il leur est semble-t-il quasiment impossible d’admettre que les échecs du féminisme soient dus à autre chose qu’aux résistances de la société, donc à des horribles phallocrates (…) De même, si les femmes sont freinées dans leur carrière et n’atteignent pas des postes à responsabilités, c’est parce que les méchants misogynes les en empêchent. Pas du tout parce que, pour un certain nombre, elles choisissent de privilégier un rapport plus distant avec leur travail…» 

Le pire, c’est qu’une partie du féminisme a été récupérée par l’impérialisme mercantile, comme l’ont été avant le flower power, les punks ou Che Guevara. Et Natasha Polony de montrer avec beaucoup d’humour comment l’émancipation se termine dans un choix infini de pommades antirides et de crèmes amincissantes pour les moins jeunes, de rêves béats de Star Ac, de mannequinat ou de cinéma pour les plus jeunes. On est tombés bien bas, bien bas, comme le chante Brassens. Bref, «Entre celles qui se battent aujourd’hui pour faire payer aux hommes des millénaires d’oppression, celles qui croient qu’affirmer leur spécificité féminine est le summum de l’émancipation, et celles qui croient que la différence des sexes peut et doit s’effacer comme relevant par essence de la domination de l’homme blanc hétérosexuel, la "cause des femmes" a peu de chance d’être autre chose qu’une parodie».

Alors quelle autre perspective? Je laisse la conclusion à notre auteur: «En détruisant tous les acquis d’une véritable libération des femmes pour ne leur laisser que les hochets qui s’étalent sur le papier glacé des magazines, les sociétés occidentales ont renoncé à l’idéal des Lumières, dont un authentique mouvement féministe n’était que la continuation logique». Voilà qui est clair: le féminisme est un humanisme ou n’est rien. Il n’est pas à lui-même sa propre finalité. Il ne détruit pas, il n’éradique pas, il dialogue, il intègre les différences «fondées sur une haute idée de l’être humain comme individu responsable et autonome, sur le respect de l’humanité en l’autre et en soi-même, la pudeur et la dignité que les Grecs regroupaient en une vertu, l’aidôs, et la capacité à dépasser le cadre de sa propre vie pour s’inscrire dans une généalogie et une civilisation».

Beau programme. En attendant sa réalisation, on peut toujours s’en délecter à la lecture de L’Homme est l’avenir de la femme.

Natacha Polony, L’Homme est l’avenir de la femme, JC Lattès, 2008

A lire aussi absolument:

Corinne Chaponnière, Le Mystère féminin, Olivier Orban, 1989

Un essai qui traque les différentes représentations du corps féminin, modelé par les fantasmes de l’homme, au niveau littéraire, artistique, scientifique et théologique.

01/03/2012

Féminisme et littérature IV

Par Pierre Béguin

beauvoir.jpgLes mérites de l’auteur du Deuxième Sexe ne sont plus à souligner. Pourtant, les féministes de la deuxième génération n’ont pas ménagé leurs critiques envers la compagne de Sartre, accusée d’avoir voulu éradiquer la spécificité de la femme en l’affranchissant de son destin biologique et de sa fonction génitrice, considérée alors comme le point névralgique de sa soumission. Au fond, en voulant la conformer au modèle masculin, cette brave Simone serait passée à côté de ce qui constitue l’identité féminine et l’essence même du combat féministe.

De fait, pas davantage que leurs consœurs naturalistes, les culturalistes n’ont été avares de paradoxes et d’anathèmes. A titre d’exemple, puisque nous célébrons le tricentenaire de la naissance de Rousseau, rappelons que Jean-Jacques fut excommunié des théories éducatives par une bonne partie du féminisme du XXe siècle, et considéré comme un affreux philosophe misogyne, parce qu’il développait l’idée d’une éducation différenciée pour la fille et le garçon. Cette différenciation, à y regarder de plus près, n’est peut-être pas si misogyne que cela (elle est même revendiquée maintenant par certaines féministes sous le prétexte que les garçons freinent l’apprentissage des filles). Mais c’est le principe même d’une différenciation qui était considéré alors comme inacceptable. Il serait d’ailleurs édifiant d’étudier l’histoire du féminisme à la lumière des anathèmes qu’il a lancés. La recherche viendra probablement quand sera admis le droit d’inventaire…

L’exemple est révélateur. Dans ces années où se développent la mode et la coiffure «unisexe», admettre une différence entre les sexes est immédiatement perçu comme un abominable acte de domination. La femme est un homme comme un autre, au fond. Avant que la toute puissance consumériste ne trouve plus rentable d’inverser les termes de l’assertion. Le métrosexuel, homme débarrassé des oripeaux du machisme et converti aux «valeurs» féminines prônées par la doxa mercantile, avec son cortège de crèmes antirides, de thalassothérapies et de frénésie en périodes de solde, est enfin devenu une femme comme une autre.

La dérive, comme toujours, est intervenue au moment où le légitime combat féministe a tourné en idéologie. La «libération sexuelle», qui n’était au fond qu’une possibilité enfin offerte à la femme de cloisonner sexualité et reproduction, est devenue un mouvement de concurrence, de performance, d’identification, de défi. Et l’acte sexuel lui-même un acte symbolique d’émancipation qui, paradoxalement, a surtout profité au «mâle», conforté dans sa position de dominant et dans sa capacité de jouissance.

Curieuse époque où il fallait absolument passer par le phallus pour s’émanciper du pouvoir phallocratique, où le premier libidineux venu n’avait même plus à se baisser pour cueillir des fruits défendus qui lui tombaient tout crus dans la bouche, où le phallocrate le plus endurci adhérait spontanément à la cause féministe: «Libérez-vous mes demoiselles, nous sommes derrière vous!», où, pour les étudiants dont je faisais partie, «à poil orgasme!» était le cri de ralliement du dancing universitaire. On était soudain bien loin du droit de vote, de l’autonomie juridique, de l’autorité parentale partagée ou même de la maîtrise de son propre corps. On ne réfléchissait plus, on bandait sur des airs de libération. Le discours du plaisir avait envahi toutes choses jusqu’à la tyrannie. On devait jouir en lisant, en écrivant, en déféquant. La jouissance était devenue le mot d’ordre absolu et la finalité ultime des activités humaines. «Textes de jouissanceTextes de plaisir…» écrivait Roland Barthes dans une hiérarchisation significative, aussitôt reprise en chœur par tous les étudiants avertis. Toute forme d’indignation morale était considérée comme l’émanation d’une époque inférieure. On mesurait le progrès des mœurs aux panneaux des cinémas où l’on pouvait dorénavant lire en grosses lettres étincelantes: «Les suceuses» ou «Les branleuses»…

Le côté caricatural de cette période, dans les revendications et les comportements, tenaient principalement au postulat d’une absolue symétrie des désirs hommes-femmes, extension logique des postulats existentialo-féministes de Simone de Beauvoir. Et les petites Lou Andréas-Salomé des amphithéâtres, à vouloir imiter les prétendues transgressions, provocations ou exubérances de la compagne de Nietzsche et de Rilke, promue modèle d’émancipation par les vertus du cinéma sous les formes délicieuses de l’actrice Dominique Sanda, ont probablement rarement ressenti le frisson espéré en éprouvant les limites de leurs libertés nouvelles. C’est justement pendant ces années folles que l’iconoclaste Brassens chantait Quatre-vingt quinze fois sur cent

Car la symétrie des désirs est un déni de réalité, un de plus, hier soutenu par les sexologues, aujourd’hui nié par les mêmes sexologues. C’est bien d’asymétrie des désirs dont il faut parler. Même si les quelques résurgences de ce passé, telles la «célibattante» ou la «femme couguar» encensées comme icône féministe par quelques magazine qui en font leur beurre, entretiennent le paradoxe sans jamais l’aborder: peut-on échapper au pouvoir du phallus par le phallus? peut-on s’émanciper d’un modèle tout en voulant le concurrencer, voire l’imiter?

C’est aussi pour sortir de cette contradiction que l’individu fut bientôt sommé, jusqu’à criminaliser toute pensée de la différenciation, de flotter entre deux eaux, d’être «bi» ou «transgenre», «métrosexuel» ou «queer», bref tout ce qui tend à l’avènement de l’ordre nouveau représenté par l’androgynie narcissique.

Le paradoxe est surmonté certes, mais au prix de tous les dénis de réalité.

A suivre

Simone de Beauvoir, Le deuxième Sexe, Folio essais

 

 

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29/02/2012

Féminisme et littérature III

Par Pierre Béguin

Les années 80 marquent la véritable entrée en politique de la femme. Mais attention! Comme s’il fallait justifier ontologiquement ce qui n’est finalement qu’une justice républicaine, elle fait de la politique «autrement», c’est-à-dire «mieux» que les hommes. Ses motivations pour la chose publique sont bien plus nobles, plus désintéressées que le vil carriérisme mâle, tant il est convenu – n’est-ce pas? – que la femme n’aime pas le pouvoir. Son lien ombilical avec la génération de demain est gage de compassion et bienveillance. Son atavisme domestique, curieusement (re)mis en évidence, l’a préparée de longue date au sens pratique, par opposition aux mâles qui n’en ont aucun, c’est bien connu (car la femme travaille 70 heures par semaine, toutes les statistiques l’affirment. Diable! 70 heures! De quoi vous culpabiliser les derniers bastions phallocrates et propulser ces dames au rang de sauveurs de la République). Dire qu’elles sont plus créatives, plus intuitives, plus sensibles relève de l’évidence. Plus souples, plus «psychologues», plus adaptables aussi. D’ailleurs, la vulgate psy ne cesse d’en abreuver ses lectrices consentantes dans tous les magazines féminins. Toute différence est acceptée et valorisée pour autant qu’elle penche du côté de la femme. Sinon, sus au macho!

Un déferlement d’amour maternel envahit les instances de l’Etat avec d’autant plus d’intensité niaise que nos sociétés vont mal. L’homme a échoué. Puisqu’on n’a rien trouvé de mieux pour sauver le monde, essayons la femme! Et voilà nos politiciennes aux ovaires salvatrices soudainement investies de travaux dignes d’Hercule: supprimer les guerres, instaurer la concorde entre les peuples ou, plus difficile encore, gérer les problèmes de la police genevoise. Et gare à elles en cas d’échec!

La campagne présidentielle de Ségolène Royale fut le point d’orgue de cette guimauve matricielle. En tenue blanche immaculée au milieu des sombres dinosaures de son parti, la «mère de famille» apparaît toute suintante de bons sentiments en «madone auréolée de son abnégation quasi sacrificielle». Le paradis existe, il est féminin, Ségolène est sa prêtresse et l’enfant son messie (encore heureux qu’elle ne nous ait pas fait le coup une seconde fois!) L’enfantement comme expression nombriliste! A quand une «Pregnant pride»? De la très loufoque «grossesse militante» de Sandrine Salerno aux actrices qui se font photographier, l’air béatement épanoui, le ventre rond fièrement découvert ou leur progéniture dans les bras, sous le titre «La maternité a changé ma vie», la pauvre Simone (de Beauvoir) aurait de quoi se lamenter dans sa tombe. Et pourtant, la nouvelle vague féministe, plus efficacement que la philosophe, a remplacé la puissance paternelle par la puissance maternelle. A l’image du couple «Brangelina», où le pauvre type a toujours l’air de suivre en se demandant ce qu’il fait là.

Bon! On y a gagné la disparition du père Fouettard et une belle revanche sur des milliers d’années d’oppression. C’est déjà ça. Et maintenant? Tiens! Et si on effaçait toute trace de la lignée paternelle? Suffit de supprimer la transmission automatique du patronyme, le principal lien symbolique que le père noue avec son enfant, faute d’une vérité biologique certaine. Le paradoxe est que celles qui demandent au père de s’associer à la grossesse en les envoyant suivre des cours pour respirer comme des phoques et «pousser» comme des malades, de manier les couches-culottes et de se transformer en père kangourou, sont aussi, en partie du moins, celles qui œuvrent à la disparition programmée de l’instance paternelle.

Badinter1.jpgCombien de femmes (et d’hommes) ont assis leur notoriété sur le cadavre de l’émancipation qu’elles (ils) ont dépouillé de tout sens pour nourrir leur carrière? C’est cet état des lieux qu’établit Elisabeth Badinter dans un brillant petit essai intitulé Fausse route. Un titre évocateur pour une condamnation du nouvel ordre moral féminin constitué en ligue de vertu à coup d’oukases, d’anathèmes et de diabolisations. Car mettre sur le même plan les affres de la bourgeoise occidentale peinant à concilier vie privée et vie professionnelle, ou les dérives de publicités sexistes – cf. ma note sur Blogres: Sandrine Salerno et les ligues de vertu, ou les récents, et non moins grotesques, coups de gueule de quelque députée opportuniste – avec des femmes frappées, martyrisées et violées non loin de chez nous pour quelque crime d’honneur relève de l’indécence et souligne les renonciations aux véritables objets du combat féministe.

Puisse-t-on lire dans cet essai l’augure, comme dans le mouvement Ni Putes ni soumises, d’un féminisme enfin débarrasser de ses obsessions différentialistes, refusant la posture victimaire et identitaire? L’auteur (avec «e» ou sans «e») de L’un est l’autre veut y croire. Et nous avec elle…

(A suivre)

Elisabeth Badinter, Fausse route, Odile Jacob 2003

 

 

28/02/2012

Féminisme et littérature II

Par Pierre Béguin

Il est très compliqué pour une société démocratique de penser en même temps l’égalité et la différence, et de ne pas céder, pour régler le problème, à la facilité d’assimiler le désir d’égalité au désir d’indifférenciation.

Il en va de même pour le combat féministe de ces cinquante dernières années. Toujours un peu empêtré dans ses revendications catégorielles, il ne s’est jamais vraiment départi de cette tension entre deux pôles: nier les différences, jugées oppressantes et forcément au bénéfice de l’homme – amplifier les différences pour fonder l’idéologie victimaire, encenser le destin biologique de la femme pour consacrer sa supériorité ontologique et célébrer la grande kermesse humanitaire de la féminité, seule capable de mettre un terme aux crimes des sociétés machistes. Dans les deux cas, la concurrence entre les sexes, pour ne pas dire la compétition, voire la logique revancharde, a tendance à l’emporter sur le consensus. Parfois, reconnaissons-le, au prix de tartuferies invraisemblables dont les années 80 et 90 nous offrent une liste édifiante.

La tendance à féminiser les termes épicènes n’est pas la moindre. Au prix d’affreuses distorsions lexicales et d’absurdités étymologiques, quelques féministes se sont employées à écorcher la langue pour la faire coller à l’idéologie du moment. L’administration étatique, sous l’impulsion de quelque magistrate, s’est immédiatement mise au goût du jour. Et l’on a vu alors passer en salle des maître(sse)s des formulaires «politiquement corrects» qui étaient des monuments de drôlerie… ou de stupidité, selon l’humeur du lecteur (trice). Heureusement, le vent épicène semble faiblir et le courant décliner!

De même les vaticinations sur le féminin ou le masculin des mots. Ridicule débat qui oublie que les genres ne véhiculent aucun symbole ni idéologie subversive, qu’ils sont le fruit d’une pure convention, que tout développement, par exemple, sur les valeurs féminines de la lune et celles masculines du soleil ne résistent pas à la barrière de roestis où les genres s’inversent (der Mond et die Sonne). Sans parler du neutre qui domine outre Manche…

Quoi qu’il en soit, les piacub.jpgrogrès de l’humanité se mesurent dorénavant à l’aune de l’émancipation féminine, émancipation qui elle-même se mesure essentiellement aux pouvoirs qu’acquièrent nos consœurs et, surtout, à celui qu’elles retirent aux hommes. Finie la lutte des classes! Le sous-prolétariat exploité! Dans les années 80, face à l’essor du pan-libéralisme et au déclin du monde communiste, l’opposition hommes-femmes reste le seul paradigme de la domination. Et une riche bourgeoise sera toujours plus exploitée qu’un mineur de fond. La femme devient le porte-drapeau de l’idéologie victimaire qui s’est répandue dans cette période. Chaque homme doit faire son mea culpa public et confesser sa honte d’appartenir à une lignée d’hormones barbares. Il est ringard, caduc, triplement disqualifié: le passé l’accable, le présent l’accuse, le futur l’exclut. Il doit payer pour sa rédemption, surtout à son divorce, afin d’alimenter un assistanat qui, soudainement, n’est plus contradictoire avec émancipation (lire à ce sujet L’Empire du ventre de Marcela Iacub, juriste spécialisée en bioéthique et chantre du post féminisme, qui montre comment le système judiciaire éjecte le père pour laisser la place centrale à la relation mère-enfant). Des chanteurs de variété, dégoulinants de sincérité bêlante, célèbrent le genre qu’ils n’ont pas à grands coups de «Femmes je vous aime», de Julien Clerc à Sardou et son inénarrable «Femmes des années 80» en passant par Renaud et sa Miss Maggie: «Car aucune femme sur la planète n's'ra jamais plus con que son frère ni plus fière ni plus malhonnête à part, peut-être, Madame Thatcher». On avait connu Renaud plus inspiré en pourfendeur de clichés…

Le délire identitaire tourne au délire féminolâtre. On ne s’adresse plus aux femmes que sur le ton de la flagornerie et des ronds de jambes. Qui oserait émettre une critique, une réserve, sans risquer l’émasculation? Au cinéma, elles ne sont plus que juges, flics de choc, espionnes, présidentes, PDG, femmes d’affaires redoutables. Et lorsqu’un psychopathe de cent kilos agresse dans son appartement une de ces frêles créatures, elle l’estourbit en tour de main bien avant que son mari ou son petit copain, toujours en retard d’un épisode telle la cavalerie inutile, ne puisse jouer les sauveurs de service comme aux temps éculés de Gary Cooper. Partout, il faut rendre ce message bien visible: la femme n’a plus besoin de l’homme, elle est son avenir et «fait des enfants toute seule».

(A suivre)

Marcela Iacub, L’Empire du ventre, Fayard 2004

 

 

 

 

 

 

27/02/2012

Féminisme et littérature I

Par Pierre Béguin

Les premières opérations du chercheur, ou de l’analyste, est de répertorier, classer, nominaliser des catégories, aussi arbitraire puisse être cette démarche. Littérature et féminisme n’échappent pas à cette règle.

Dans cette optique, à l’aube du XXIe siècle, la déjà très ancienne querelle des femmes initiée par Christine de Pisan au début du XVe siècle (Dit de la Rose et La Cité des Dames) semble prendre quatre orientations distinctes:

- L’option culturaliste qui s’est développée au cours du XXe siècle, plus spécialement à partir des années 1950, comme une réponse à la domination masculine dont la stratégie principale consistait (consiste toujours?) à s’appuyer sur de fausses évidences biologiques. La différence sexuée ne serait alors qu’une pure construction culturelle imposée dès l’enfance par une éducation et un enseignement différenciés selon les sexes dans le but de perpétuer la domination ancestrale. C’est l’option Simone de Beauvoir dans Le deuxième Sexe, cautionnée par les postulats existentialistes.

- agacinsky.jpgL’option naturaliste, très tendance à partir des années 1980-1990, d’abord à gauche de l’échiquier politique (le mouvement de libération de la femme a toujours été récupéré par la gauche: «Je suis socialiste, donc féministe» disait Jospin), qui se place, au contraire des culturalistes, sur le même terrain biologique que les discours essentialistes auxquels elle s’oppose. La femme a bel et bien un destin biologique qui, loin de la reléguer aux rôles subalternes, la propulse légitimement sur l’avant scène politique, et même économique: son utérus et ses deux chromosomes X fondent sa supériorité en ce qu’ils lui permettent d’accueillir l’Autre en elle, lui conférant ainsi, par essence, une richesse de dispositions inconnues des pauvres chromosomes XY. Voilà pourquoi elle est doublement l’avenir de l’homme. C’est l’option Sylviane Agacinsky dans Politique des sexes, grande inspiratrice du féminisme dans les années 90 et égérie de la politique féministe jospinienne.

Le point d’achoppement repose donc sur la différenciation sexuée mais les deux options se rejoignent dans leur aboutissement: la disqualification du mâle comme oppresseur, voire comme prédateur naturel des femmes.

Entre ces deux extrêmes, entre celles (ou ceux) qui estiment que tout est culture, que la différence des sexes n’est qu’un effet de civilisation, qu’«on ne nait pas femme, on le devient», et celles (ou ceux) pour qui la biologie confère à la femme un destin spécifique par son rôle même de procréatrice, il reste un vaste espace pour des options plus nuancées. C’est pourtant par les extrêmes que se développent outre Atlantique deux nouvelles tendances:

- Le concept du genre, tout droit sorti des universités américaines et largement influencé par le behaviorisme. Genre, qui se substitue à sexe, permettant par là-même de sortir des contradictions dans lesquelles tourne le discours féministe, désigne un fait psychologique par lequel on se sent homme ou femme et l’on adopte les comportements propres à l’une ou l’autre de ces identités. En fin de compte, seuls nos actes produisent l’illusion d’une essence. En littérature, le concept devient gender studies, débarqué dans nos latitudes universitaires sous l’appellation peu contrôlée de littérature genre. Judith Butler en est la grande prêtresse et Trouble dans le genre la Bible.

- Plus récent encore, le concept du queer qui transcende non seulement les sexes mais aussi les genres, émanation de ceux qui se considèrent «transgenre» et de certaines lesbiennes radicales. Appelons cela l’option «indifférentialiste», si l’on me passe ce néologisme. Queer, en Angleterre, désigne l’homosexuel, mais en Amérique, sans exclure le sens britannique, tout en le réduisant à une insulte, le terme est plus vague, désignant l’étrange, le bizarre, l’inclassable (odd en Angleterre). Pour le queer, le genre ne fait que précéder le sexe. Les deux restent soumis au cadre normatif imposé par le discours dominant qui fait de l’hétérosexualité et de la différence hommes-femmes la norme soumettant les minorités (homosexuels, femmes, noirs, etc.) à ses intérêts ou à ses désirs. Tout un courant du féminisme contemporain, sorte d’hypertrophie à la sauce américaine de l’option culturaliste, est largement imprégné de cette idée que la différenciation sexuée n’existe que dans les diktats de la société machiste. L’homme hétérosexuel n’est qu’un agresseur potentiel et toute relation sexuelle impliquant une pénétration de facto associée à un viol. Le mâle «sexué» est clairement la cible à abattre. Le livre King Kong théorie, de Virginie Despentes, se fait l’écho de la tendance queer.

Il n’est pas inutile de garder en mémoire ces distinctions lorsqu’on veut rendre compte de la littérature féministe et des postulats sur lesquels elle repose.

(A suivre)

Bibliographie

Christine de Pisan, La Cité des Dames, Stock / Moyen Age

Simone de Beauvoir, Le deuxième Sexe, Folio essais

Sylviane Agacinsky, Politique des sexes, Seuil 1998

Edith Butler, Trouble dans le genre, la Découverte / Poche

Virginie Despentes, King Kong théorie, Grasset 2006

 

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05/02/2012

Printemps occidental

Par Pierre Béguin

Les découvertes technologiques ont alimenté les révolutions plus sûrement que les idéologies. La découverte de l’imprimerie, en soustrayant la Bible au seul contrôle de l’Eglise catholique, a permis de répandre la Réforme et les idées nouvelles. L’invention du télégraphe a largement contribué à communiquer sur tout le territoire européen la révolution romantique de 1848. La radio a joué un rôle essentiel durant la seconde guerre mondiale. L’électroménager et la pilule, au moins autant que le début des trente glorieuses qui exigeaient de nouveaux bras dans l’économie, ont permis l’explosion des mouvements féministes et l’avènement de «la femme moderne». Quant au «printemps arabe», on sait ce qu’il doit à la «toile»…

Une révolution significative semble souvent consécutive d’une découverte technologique. Ou, plus exactement, toute découverte technologique importante semble déboucher sur une révolution. Car modifier les habitus, par le décalage ainsi produit, c’est aussi donner une perspective critique à ce qui, auparavant, paraissait acceptable ou intangible.

Jusqu’à l’année dernière, rares étaient ceux qui avaient pris conscience de l’énorme potentiel révolutionnaire du Net, entre Twitter, Facebook et autres nombreux forums de discussion. Le printemps arabe fut un premier signe clair, mais il nous paraissait logique, voire souhaitable, et c’était loin de chez nous. La guerre déclarée entre les partisans d’une liberté absolue de l’espace internet et les Etats qui veulent réguler la «toile», empêcher des téléchargements sauvages de contenus protégés, voire intervenir de manière musclée pour fermer certains sites (avec, bien entendu, l’arrière pensée de se donner les moyens de contenir des foyers de pensées jugées subversives) en est un autre. Et les actes de résistance des premiers, dignes de la guérilla, montrent qu’ils ne cèderont pas et que leur potentiel de révolte a de quoi inquiéter les seconds, les inciter à lâcher du lest et à «accompagner» le mouvement au lieu de s’y opposer de force.

Le mouvement des «indignés» et, plus récemment, en Espagne, la fronde populaire «Yo no pago» (je ne paie pas) soulignent la nouvelle capacité d’organisation des masses et précisent clairement la direction que prend peu à peu cette révolte qui gronde partout dans le monde: c’est bien la toute puissance néolibérale initiée au début des années 80 sur le modèle anti keynésien de l’Université de Chicago et du prix Nobel Milton Friedman qui est en train d’être sérieusement menacée, ébranlée sur ses bases, et peut-être, dans un futur proche, détruite. Du moins si l’on entend par néolibéralisme l’intrusion d’une idéologie du profit et de la performance dans chaque strate de l’activité humaine, dans chaque relation sociale entre individus, aux dépens de toutes les autres valeurs qui encadraient la société et qui en fondaient «le vivre ensemble». En colonisant l’espace social par le mercantilisme systématisé, en atomisant la personne par le culte du profit, le néolibéralisme n’offre finalement au monde que le commerce comme valeur absolue, que l’idéal de la performance comme réalisation de soi, que l’obsession des belles voitures, des piscines privées ou des crèmes amincissantes comme stade ultime du progrès humain, que le nombrilisme, le narcissisme infantile («parce que je le vaux bien!») et le bien-être égotiste comme religion, qu’une dictature aux allures de libération comme modèle politique. Pour les exclus de la fête, la promesse de plus de pain et, surtout, de beaucoup de jeux. Et pour objectif avoué l’élimination de tout ce qui s’oppose à l’extension généralisée de la consommation comme principale activité sociale, et sa célébration comme horizon radieux d’une humanité enfin libre et béate, pleinement épanouie dans des supermarchés ouverts 24 heures sur 24.

Pas de quoi tenir en laisse les «foules sentimentales»! Et il fallait bien toute l’arrogance stupide des chantres du libéralisme pour croire qu’elles pourraient longtemps se contenter d’un tel programme. Pas en temps de crise, en tous cas! Le libéralisme était condamné à réussir pour se maintenir.

Ce formatage mercantile est donc destiné à être happé par le vide même de son programme. Et ce n’est qu’un début. Je l’ai déjà dit, répété, et j’en suis de plus en plus convaincu, Le Grand Soir viendra du Net et de la capacité de ses utilisateurs à s’organiser en cellules guerrières quand ils réaliseront l’énorme pouvoir qu’ils possèdent en tant que consommateurs, et qu’on leur a retiré en tant que citoyens. On assistera bientôt à des boycotts ciblés de telle entreprise pétrolière dont un cargo échoué aura souillé des kilomètres de rivages, à des attaques sur des organismes financiers ou des Banques peu respectueuses de l’éthique, voire à d’autres foyers de guerre pour des causes moins nobles. Il ne peut tout simplement pas en aller autrement, ne serait-ce que par le seul fait qu’on puisse aisément imaginer un tel scénario.

D’autant plus que, pour nettoyer le terrain de toute résistance à ses objectifs, le néolibéralisme a installé le règne de l’individu et de la logique privée triomphante au détriment des institutions républicaines chargées de constituer le corps politique comme garant du bien général (la destruction de l’école publique n’est qu’une variante de ce programme: souvenons-nous des attaques incessantes du parti libéral genevois contre l’école publique et les enseignants dans les années 90), consacrant ainsi l’autonomie de l’individu sur tous les cadres structurants. Et ce même libéralisme voudrait maintenant que ce qu’il a sciemment affaibli puisse contenir les débordements de ce qu’il a résolument fortifié!

La «toile» précipitant le déclin de la pensée unique paraît d’autant plus ironique qu’elle en fut une émanation importante, pour ne pas dire un des symboles phares. Ironique aussi la vision d’un futur parti libéral réduit à la taille d’un groupuscule de vieux combattants, à l’image… du parti communiste actuel. Quant à savoir s’il faut se réjouir d’une telle perspective, c’est une autre question. Personnellement, et même si je verrais d’un bon œil la chute de l’empire néolibéral, je crains que la mort des cellules cancérigènes n’entraîne aussi celle des cellules saines…

 

08/01/2012

Horizons lointains

Par Pierre Béguin

horizons lointains.PNGDe la passerelle du Patna, Jim, qui n’est pas encore Lord Jim, scrute le large. C’est le début du voyage. Le crépuscule de l’océan le bouleverse et son âme se perd en des horizons lointains d’où nul cabestan ne pourrait l’extraire…

Cette œuvre maîtresse de Joseph Conrad (1900), classée dans la liste des cent meilleurs romans anglais du vingtième siècle, est inspirée d’un fait divers lu dans le Times vingt ans plus tôt: l’abandon en pleine tempête par ses officiers du Jeddah, qui deviendra le Patna dans le roman, un navire chargé de pèlerins faisant route vers la Mecque (on retrouve le même épisode dans le Tintin Coke en Stock).

Or donc, Lord Jim scrute le large, inconscient du drame sur le point de se jouer sous ses yeux et qui le concerne pleinement: «Son regard, balayant la ligne d’horizon, contemplait avidement l’inaccessible, mais ne voyait pas l’ombre de l’événement proche».

Tout est dit du travers des hommes dans cette phrase. Incorrigibles et désespérants Don Quichotte dont l’avidité pousse les regards bien au-delà des dangers qui guettent leurs pas! Chaque début d’année me remet cette phrase en mémoire à la lecture des vœux et des inévitables prévisions de nos ridicules Cassandre de la bourse, de l’économie, de la politique, de l’astrologie ou du «monde comme il va» mal.

La Fontaine, bien évidemment, en a fait une fable, L’Astrologue qui se laisse tomber dans un puits: «Pauvre bête, Tandis qu’à peine à tes pieds tu peux voir, Penses-tu lire au-dessus de ta tête ? (…) C’est l’image de ceux qui bâillent aux chimères, Cependant qu’ils sont en danger, Soit pour eux, soit pour leurs affaires».

Moi, j’ai parfois l’impression que nous sommes comme ces personnages de dessins animés qui continuent de marcher dans le vide tant qu’ils n’ont pas pris conscience de l’absence de sol sous leurs pas. Et c’est sûrement pour cela, parce que nous marchons dans le vide, que nos regards se perdent dans des horizons lointains. Jusque dans nos comportements altruistes ou humanitaires.

Ce concept de philanthropie télescopique est développé par Charles Dickens, au travers du portrait de la truculente Mrs Jellyby, dans un roman fleuve, Bleak House, paru en 1853. Mrs Jellyby est une femme de caractère entièrement dévouée à toutes sortes d’intérêts publics pour autant que ceux-ci prennent naissance le plus loin possible de sa personne physique. Son regard, comme celui de Lord Jim, balaye la ligne d’horizon humanitaire sans voir l'ombre des malheurs qui accablent ses proches. Au moment du récit, c’est le continent africain qui remue sa fibre philanthropique, à tel point que «ses yeux ne distinguent rien de plus proche que l’Afrique» (jusqu’à ce qu’un autre problème d’intérêt public, si possible encore plus éloigné, l’attire davantage, précise ironiquement le narrateur).

On l’a compris, la philanthropie télescopique, pour le narrateur, n’est qu’une manière de souligner le manque d’empathie de Mrs Jellyby qui néglige les personnes autour d’elle pour des causes aussi lointaines qu’abstraites et, pour Mrs Jellyby elle-même, qu’un moyen de donner bonne conscience à son égoïsme, à son désintérêt de l’humain ou à son incapacité à regarder les malheurs de près. La règle ainsi posée par Dickens est simple: plus une personne exerce sa philanthropie dans la distance, plus elle ne fait que révéler son manque de philanthropie. L’amour pour son prochain, ce devrait être d’abord, et surtout, l’amour pour ses proches.

Je connais une ou deux personnes très impliquées dans des ONG qui me font furieusement penser à Mrs Jelleby. Et beaucoup d’autres à Lord Jim. Moi-même, au moment d’écrire ces lignes, je ne suis pas certain de m’extraire du nombre...

 

27/11/2011

Je m'indigne

Par Pierre Béguin

Grand soir.PNGDepuis qu’un homme respectable, à la trajectoire et à l’âge respectables, a lancé ce mot d’ordre respectable sur quelques pages, il est de bon ton de s’indigner.

- Qu’est-ce que tu fais cet après-midi?

- Je crois que je vais commencer par m’indigner un petit coup avant d’aller au Starbuck café. Et toi?

- Oh! moi, je me suis déjà indigné ce matin…

Mais quand, entassé, comprimé dans le tram 12 réduit curieusement à sa plus simple expression aux heures de pointe et qui se traîne lamentablement à l’image de Genève (Heureux qui comme les Vaudois disposent d’un beau métro… Et dire qu’on nous a refilé le CEVA comme une panacée! Là je m’indigne!) – quand, donc, comprimé dans le tram 12, je vois quotidiennement les indignés des Bastions braver le froid sous leurs tentes – même si, parfois, il n’y a guère que leurs tentes pour braver le froid –, je ne peux m’empêcher de rêver…

New-York, Madrid, Londres… Bon sang, mais c’est le Grand Soir! L’Internationale de l’indignation grâce à internet. Ça y est! I have a dream… Que les hommes, majoritairement, ont enfin compris que, sur le plan politique, en tant que citoyens, ils ont été privés de tout pouvoir, mais que, sur le plan économique, en tant que consommateurs, ils sont investis d’un pouvoir absolu dont ils n’ont pas encore pris la mesure. Le voilà le Grand Soir! Internet et une bonne organisation font l’affaire. Une concertation, un mot d’ordre sur le net, quelques cibles bien choisies (j’ai des noms! j’ai des noms!), des Banques, des entreprises pétrolières prises en otage d’un boycott international, et en avant la zikmu! D’accord, la révolution par la consommation – ou par le refus ciblé de consommer –, c’est moins glorieux que par les armes, mais c’est diablement plus efficace. Aristophane et Lysistrata revisités à la sauce financière!

Fin du rêve. Je me suis énervé. Forcément, mes pieds écrasés, mes côtes comprimées, et cette porte qui ne peut plus se fermer, cette voix enregistrée qui répète inlassablement qu’il suffirait de la dégager (et comment faire, pétasse!), ces arrêts qui se prolongent, ces trams trop petits… Ils le font exprès, c’est sûr!

Voilà! Finalement la rame s’est éloignée des Bastions, tout dou, tout dou, tout dou-oucement, comme semblent nous chanter les vaudois narquois. Passé Plainpalais, je ne suis plus en apnée. Difficilement, je reprends un semblant de respiration. Aux Augustins, j’inspire et expire normalement! Je me calme. Il me reste l’image des indignés sous leurs tentes. A Genève, à New-York, à Madrid… Il paraît qu’ils ne sont pas crédibles, qu’ils n’ont rien à proposer, qu’ils n’ont rien compris aux réalités, qu’ils n’ont pas de leaders, et même qu’un institut américain aurait proposé à Wall Street de lancer une campagne pour manipuler l’opinion publique et ternir leur action moyennant quelques centaines de milliers de dollars. Je vais donc les soutenir à ma manière en citant des indignés célèbres qui, sur leur renommée perchés, tenaient à peu près le même discours qu’eux. Toutefois, j’informe l’aimable lecteur que, pour agrémenter l’énumération, une erreur s’est malencontreusement glissée dans cette liste de citations lucides et prophétiques puisées justement sur internet. Trouvez-la:

Thomas Jefferson, troisième Président des Etats-Unis de 1801 à 1809: «Les instituts bancaires sont plus dangereux pour nos libertés que de grandes armées. Déjà, ils ont donné naissance à une aristocratie d’argent qui défie et nargue le Gouvernement. Le pouvoir d’émission devrait être retiré aux banques et restauré au Gouvernement et au peuple auquel il appartient (…) Si le peuple américain permet aux banques privées de contrôler l’émission de sa monnaie courante, par l’inflation d’abord et la déflation ensuite, la corporation qui grandira en son sein le privera de ses propriétés à tel point que ses enfants se réveilleront un jour sans foyers sur le continent même que leurs pères ont conquis

Lord Chief Justice of England en 1875: «L’issue qui s’est précisée de siècle en siècle et pour laquelle, fatalement, tôt ou tard, il faudra livrer une bataille décisive, c’est celle de la Nation contre la puissance bancaire

Woodrow Wilson, vingt-huitième Président des Etats-Unis de 1913 à 1921: «Le grand monopole de ce pays est le monopole des grands crédits. Une grande nation industrielle est contrôlée par son système financier émetteur de crédits. Le développement de la nation et toutes ses activités sont, par conséquent, entre les mains de quelques hommes qui arrêtent, contrôlent et détruisent toute liberté économique

William Jennings Bryan, membre démocratique du Congrès des Etats-Unis au début du vingtième siècle: «La puissance financière vit sur la nation en temps de paix et conspire contre elle dans l’adversité. Elle est plus despotique que la monarchie, plus insolente que l’autocratie, plus égoïste que la bureaucratie. Elle dénonce comme ennemis publics tous ceux qui critiquent ses méthodes ou font la lumière sur ses crimes

William Lyon MacKenzie King, premier ministre du Canada de 1921 à 1930, puis de 1935 à 1948: «Jusqu’à ce que le contrôle de l’émission des devises et du crédit soit restauré au gouvernement comme sa responsabilité la plus évidente et sacrée, toute référence à la souveraineté du parlement ou de la démocratie est inutile et futile (…) Une fois qu’une nation s’est séparée du contrôle de son crédit, les gens qui font la loi importent peu (…) les usuriers, une fois au pouvoir, détruiront la nation.»

Georges W Bush Jr, quarante-troisième Président des Etats-Unis de 2001 à 2009, immédiatement après les attentats du 11 septembre 2001: «Il est vital de continuer à consommer, à acheter, pour prémunir l’économie contre la menace d’un effondrement

Cherchez l’erreur, indignez-vous un bon coup… et boycottez les TPG, ça fera de la place!

 

 

23/10/2011

Une bonne plume, des couilles et une bitte

Par Pierre Béguin

Bitte.PNGQu’est-ce que le champ littéraire par rapport à la production livresque? Une goutte d’eau. Qu’est-ce qui distingue cette goutte d’eau dans la mer? Peut-on définir des critères pour accorder à un texte le label «littéraire»? Ou plutôt, quelles caractéristiques doit-il revendiquer pour prétendre à ce statut? En d’autres termes, comment séparer le bon grain littéraire de l’ivraie scribouillarde dans la masse des productions contemporaines?

Ces questions ont surgi au détour d’un repas avec mes compagnons de Blogres. Heureusement remplacées aussitôt par d’autres sujets mieux en rapport avec la légèreté des circonstances. J’avais pourtant promis d’y réfléchir. Promesse hâtive. Je m’aperçois que je n’ai pas de réponse, à part la qualité toute subjective que j’accorde au style essentiellement.

Mais d’autres ont tenté d’objectiver le débat. Des doctes professeurs de Lettres dont Molière, probablement, n’aurait pas manqué de se moquer. Si je me réfère à ce que certains de ces messieurs ont essayé de m’apprendre à la faculté, et plus tard au travers d’écrits savants sur la question, il semble qu’un texte doit remplir cinq critères précis pour obtenir de l’Université son OC, pour autant bien entendu qu’il soit caressé par le souffle du génie, voire du talent, eux-mêmes pas vraiment codifiables:

1. Une certaine résistance à la lecture qui doit différencier la littérature de récréation (celle dont le plaisir réside dans la reconnaissance) de celle de création (qui dérange nos habitudes). «Texte de plaisir: celui qui contente, emplit, donne de l’euphorie; celui qui vient de la culture, ne rompt pas avec elle, est lié à une pratique confortable de la lecture. Texte de jouissance: celui qui met en état de perte, celui qui déconforte, fait vaciller les assises historiques, culturelles, psychologiques du lecteur (…) met en crise son rapport au langage» écrivait l’incontournable Roland Barthes, aussitôt repris en chœur par tous les étudiants qui prétendaient appartenir à l’élite. Haro sur le texte de plaisir!

2. Une mise en jeu d’un rapport au genre littéraire. L’œuvre ne doit pas s’inscrire confortablement dans un genre mais dans un fléchissement du genre, pour le moins dans une histoire du genre qu’elle met en perspective (et non pas dans un simulacre au genre, comme dans certains livres de Christine Angot, par exemple, où cet aspect – dans son cas les transgressions salaces du genre autobiographique – relève davantage de l’opportunisme éditorial).

3. Une énonciation consciente d’elle-même qui suppose une réflexion sur le dispositif énonciatif. La prise de parole n’est jamais une évidence, elle demande à être questionnée, voire légitimée. Pas de littérature donc sans cette conscience minimale de son dispositif énonciatif.

4. Un jeu d’ancrage et de «désancrage» temporel qui l’inscrit dans une temporalité plus large. Un énoncé littéraire doit survivre au-delà du référent historique dans lequel il est proféré. Il ne doit pas s‘épuiser hors de son cadre d’énonciation mais dépasser les circonstances de sa production.

5. Un travail sur le langage qui garantit une hétérogénéité stylistique. «Le style est vision» disait Proust. En ce sens, le rapport à la langue ne doit pas rester purement instrumental, mais être à lui-même sa propre finalité.

Bon! Heureusement que je me suis sorti de là indemne! Quoique… Je ne saurais évaluer ce que l’Alma Mater m’a apporté, mais je sais ce qu’elle m’a fait perdre. Et pour soulager celles ou ceux qui m’ont suivi jusque là, je citerai Amélie Nothomb (que d’aucuns aiment détester) répondant à la question: «Comment repère-t-on un bon écrivain?» «Il ne suffit pas d’avoir une bonne plume pour être écrivain. D’abord, il faut des couilles. C’est l’organe le plus important de l’écrivain. Et les couilles dont je parle se situent au-delà des sexes; la preuve, c’est que certaines femmes en ont; je pense à Patricia Highsmith (…) Les couilles sont la capacité de résistance d’un individu à la mauvaise foi ambiante. La proportion de gens qui ont à la fois une bonne plume et ces couilles-là est infinitésimale. C’est pourquoi il y a si peu d’écrivains sur terre. Ensuite, il faut une bitte. La bitte, c’est la capacité de création. Rares sont les gens qui sont capables de créer réellement. La plupart se contente de copier les prédécesseurs avec plus ou moins de talent. Il peut arriver qu’une bonne plume soit pourvue d’une bitte mais pas de couilles; Victor Hugo par exemple

Une bonne plume, des couilles et une bitte! Tels sont entre autres (j’ai quelque peu raccourci la définition) les attributs du bon écrivain dans l’évangile selon Amélie. Entre cette définition et celle de la Faculté, choisissez, les «Blogres» et les autres! Reste à savoir si notre auteure belge s’inclue dans cette définition. Moi, je lui conteste au moins un point: Victor Hugo avait des couilles! Quand il était jeune, du moins; plus vieux, il en faisait un autre usage. Mais il n’y avait personne, en ces temps-là, pour le dénoncer à la justice…

 

05/05/2011

Requiem pour Ben Laden

images-2.jpegpar Jean-Michel Olivier

Ainsi donc il repose, par mille mètres de fond, dans la Mer d'Oman, dévoré par les congres et les murènes.

Comme les passagers des avions qu'il a fait exploser, un peu partout, dans le monde, depuis vingt ans, sans leur réserver d'autre sépulture que la mer immense.

Honnêtement, qui s'en soucie ? Qu'un homme soit exécuté, assassiné, voire même torturé, puis livré en pâture aux requins, quand cet homme a lui-même organisé la mort de milliers d'innocents ? À part quelques nostalgiques de la guerre terroriste, une poignée de pusillanimes de gauche et de droite, effarouchés qu'on viole ainsi le sacro-saint « droit international », personne ne regrettera Ben Laden, triste pitre barbu, idéologue à la petite semaine, philosophe pour classes élémentaires. Quel autre message que celui de la violence — parfaitement aveugle – a-t-il porté au jour ? Quelle vision messianique ? Quel projet d'avenir ?

Il repose, par mille mètres de fond, mangé par les requins, et bientôt on l'aura oublié. Seul restera le souvenir, indélébile, du sang qu'il aura fait verser.

Dessin de Patrick Chappatte, paru dans Le Temps du mardi 3 mai 2011.

17/04/2011

Extension des nouvelles tyrannies II

Par Pierre Béguin

Ritaline.PNGUn collègue rapportait récemment ces mots tenus par l'institutrice de sa fille: «Votre fille est intelligente... mais elle n'est pas vraiment dans le moule. Vous devriez avoir un entretien au SMP (Service Médico-Pédagogique)».

Si le suivi du SMP peut être bénéfique, l'expression «dans le moule», énoncée avec beaucoup de naïveté par une institutrice qui n'en a pas mesuré toute la portée, amène certains commentaires:

- Tout d'abord que cette brave institutrice, elle, est bien «dans le moule» de la FAPSE (Faculté de Psychologie et Sciences de l'Education). Et que, par conséquent, tous ceux - élèves compris - qui ne figurent pas dans ce moule doivent y être ramenés in petto. Il en va de leur propre rédemption et du salut de leur âme.

- Ensuite, et surtout, que les normes, à l'école comme ailleurs, se sont à ce point resserrées que tout ce qui dépasse du cadre est considéré comme suspect, voire déviant, et doit être immédiatement taillé, raboté, uniformisé, formaté pour revenir «dans le moule». Car l'uniformisation est le nouveau grand cheval de bataille du DIP. Et tous les braves petits soldats, dans les écoles ou aux étages de la Direction Générale, tirent à la même corde, soit qu'ils n'ont ni l'imagination ni l'intelligence de nuancer les ordres, soit qu'ils visent une promotion en prenant la pose du paillasson approbateur (j'ai des noms! j'ai des noms!) Avec la mondialisation, finis les chemins de traverse, l'heure est aux autoroutes de la pensée! A condition de s'arrêter aux péages...

La médicalisation, par exemple, participe allégrement de cette tendance. On en mesure les premiers effets dans les Conseils de groupe (ex Conseils de classe) au Collège. Il n'est pas rare que des élèves qui ne sont pas «dans le moule», au comportement un peu agité, se voient cataloguer d'hyperactifs. Le mot est à la mode, pourquoi s'en priver? Et puis ça vous donne des allures de spécialistes. Allez! Qui n'a pas ressenti parfois un déficit de concentration, de l'impulsivité, une tendance à s'agiter tous azimuts, une difficulté à prêter attention aux âneries des autres? Qui ne connaît pas un enfant turbulent et incapable de se concentrer en classe? Que celui-ci se lève et rende sa Danette! Nous sommes tous des malades qui nous ignorons. Un certain nombre d'entre nous peuvent donc légitimement souffrir d'un trouble déficitaire de l'attention avec hyperactivité (TDAH). Qu'à cela ne tienne! Il existe maintenant un stimulant de la famille des amphétamines, efficace à 100%, qui vous transforme d'un coup de baguette magique ces loups hurlants en moutons attentifs. Car l'hyperactivité figure en bonne place dans le DSM4*, avec son remède miracle: la Ritaline. Un comportement qui n'est pas «dans le moule»? Allez hop! Vite un coup de Ritaline! Ah, ça va mieux, ça va bien! Selon le New Scientist, 4 millions d'Américains, enfants (certains dès l'âge de 4 ans!) ou jeunes adultes pour la plupart, en consomment sur ordonnance. Le tsunami TDAH s'apprête à déferler sur nos terres.

Comme je m'inquiétais de cette médicalisation de l'école auprès d'un copain médecin, celui-ci me répondit en vantant les bienfaits de la Ritaline, précisant qu'il connaissait plusieurs cas où sa prescription avait résolu des problèmes de parcours scolaire délicat. Peut-être. Un peu comme la prise d'EPO facilite une victoire au Tour de France? Décidément, les médecins eux aussi sont «dans le moule». Bien sûr, le diagnostic doit être fait par plusieurs instances (éducateurs, enseignants, médecins), bien sûr il doit être confirmé par un examen neuropsychologique. Peut-on affirmer pour autant qu'il soit aussi infaillible que le système bancaire ou les centrales nucléaires? Et puis, que vaut un examen quand on est juge et parti? Et que peut le généraliste sous la pression de parents qui exigeraient à tout prix la réussite scolaire de leur enfant? D'autant plus que le concept d'hyperactivité a le grand mérite de dédouaner les principaux acteurs de l'éducation (parents, professeurs, politiciens) de leurs responsabilités dans les comportements antisociaux des enfants. Bref, quand la maladie arrange tout le monde, le médicament ne peut que s'imposer.

Le plus inquiétant, c'est que le DSM5, prévu pour fin 2011, va introduire la colère dans ses pathologies. D'accord, pas la colère fondée que vous ressentez face à l'inefficience des Transports Publics, surtout s'ils sont Genevois, ni celle légitime qui vous envahit lorsque vous réalisez, 4 ou 5 fois par jour, que décidément on vous prend pour un c... Non! Une colère pathologique, une vraie, avec ses symptômes dûment répertoriés... et médicalisés. Alors imaginez ce qu'il va bientôt advenir du pauvre élève en déficit d'attention, un peu agité, et qui aurait l'audace de se mettre en colère à la moindre contrariété! Dans le moule et vite, que ça le gratouille ou ça le chatouille! Et d'abord dans le moule pharmaceutique grâce à une médication adéquate! Aux quatre coins du monde, Ritaline, ritalinons, ritalinez, et les diplômes seront bien distribués! Et tant pis pour les conséquences! Car la Ritaline est un véritable psychotrope, et si la loi était la même pour tout le monde, appliquée aussi durement pour les groupes pharmaceutiques qu'elle l'est pour les cultivateurs de chanvre, notre ami Rappaz aurait de la compagnie dans sa cellule...

L'épisode du vaccin contre le virus H1N1 a souligné l'écart ténu entre prévention et «disease mongering» (le fait d'inventer une nouvelle maladie pour développer un nouveau marché et vendre des médicaments). La question peut légitimement se poser avec le TDAH et son pendant médicamenteux, la Ritaline. Dans tous les cas, c'est une nouvelle tyrannie qui montre bien que, derrière la volonté d'uniformiser, se cachent souvent des intentions perverses et des intérêts importants, entre autres, la médicalisation. Ça ne vous rappelle rien? C'était en 1924, sous la plume de Jules Romains:

«Vous me donnez un canton peuplé de quelques milliers d'individus neutres, indéterminés. Mon rôle, c'est de les déterminer, de les amener à l'existence médicale. Je les mets au lit, et je regarde ce qui va pouvoir en sortir: un tuberculeux, un névropathe, un artério-scléreux, ce qu'on voudra, mais quelqu'un, bon Dieu! quelqu'un! Rien ne m'agace comme cet être ni chair ni poisson que vous appelez un homme bien portant (...) Songez que, dans quelques instants, il va sonner dix heures, que pour tous mes malades, dix heures, c'est la deuxième prise de température rectale, et que, dans quelques instants, deux cent cinquante thermomètres vont pénétrer à la fois...»

Au médecin humaniste qui lui reproche de subordonner l'intérêt du malade à celui du praticien, Knock, qui avait déjà imaginé le «disease mongering», répond: «Vous oubliez qu'il y a un intérêt supérieur à ces deux-là, celui de la médecine». Nous pourrions rétorquer à Knock qu'il y a deux intérêts encore supérieurs à celui de la médecine: celui des grands groupes pharmaceutiques et celui de leurs actionnaires. Je crains que nous ne finissions tous «dans leur moule», si ce n'est déjà fait...

 

  • DSM : Manuel diagnostique et statistique des troubles psychiatriques. Il permet une aide au diagnostic et une unification du langage spécialisé. Le DSM est à la psychiatrie ce que la Bible est au Christianisme.