22/07/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 47)

Épisode 47 : Impressions de Bali VI : Corruption et volupté en Indonésie

« … les choses seront toujours plus faciles si l’on suit la pente dans le sens du courant. » Pramoedya Ananta Toer

Pramoedya Ananta ToerPramoedya Ananta Toer, dit PRAM, est l’un des écrivains indonésiens les plus respectés à l’étranger. Mort en 2006 à l’âge de 81 ans, il a écrit une œuvre considérable qui comporte près de 40 titres dont 8 romans traduits en français.  Pram commence sa carrière en tant que dactylo dans un journal nippon sous l’occupation japonaise de l’île, puis, peu après l’indépendance de son pays en 1946, il devient un journaliste engagé, ce qui lui vaudra plusieurs incarcérations. Du côté des indépendantistes, il soutient la politique anti-impérialiste et anticolonialiste du premier président de la République indonésienne, Sukarno. En 1966, lorsque Sukarno est contraint de transférer ses pouvoirs au général Suharto, Pram est accusé sans preuve d’appartenance au parti communiste indonésien. Il est d’abord emprisonné, puis déporté sur l’île de Buru où il est soumis à des travaux forcés. L’enfermement lui permet de poursuivre son œuvre tout en dénonçant les nombreuses formes d’injustice dont, entre autres, la politique discriminatoire envers la communauté chinoise.

Pramoedya Ananta ToerC’est en 1954 que paraît Corruption. Ce roman se situe dans les premiers temps de l’indépendance indonésienne. Le pays est en train de se construire. Les tentations de corruption sont d’autant plus grandes que le fossé entre les classes sociales se creuse. Bakir est un fonctionnaire de l’État. Il est marié et vit avec ses 4 enfants. C’est un bon père de famille et un chef respecté, mais peu ordinaire par les temps qui courent, car il roule avec un vieux vélo rouillé, porte toujours les deux mêmes chemises et ses souliers sont éculés. Sa famille occupe deux pièces d’une petite maison qu’elle doit partager avec des commerçants chinois, car il faut bien arrondir les fins de mois. De plus, les enfants réussisent bien à l’école et le passage au niveau supérieur va coûter très cher. Comment leur assurer une vie digne ? C’est alors que la tentation de s’enrichir commence à le travailler. Faut-il tout avouer et faire confiance à sa femme pourtant d’une loyauté exemplaire ? Faut-il garder ou renvoyer l’employé studieux, à qui il autorise de lire et d’étudier pendant les heures de bureau, mais qui semble l’espionner et décèler dans ses gestes le moindre signe de corruption ?

Pramoedya Ananta ToerÀ quoi sert d’être honnête si sa probité ne lui offre pas des conditions de vie décentes ? Avec une nouvelle cravate, du cirage et la location d’un taxi, il pourra en imposer. Plusieurs hauts fonctionnaires possèdent déjà une voiture et une maison dans les beaux quartiers, fument le cigare et boivent de l’alcool. Il est si facile pour lui de prendre au passage une commission sur les commandes passées par l’État aux entreprises internationales. Les Chinois sont les premiers clients sur sa liste. Le moyen de s’enrichir est donc simple, il lui suffit de passer à l’action.

Après maintes hésitations Bakir décide d’en finir avec la pauvreté. Ce n’est pourtant pas sa première femme qui le pousse vers l’ambition, ni ses amis d’enfance, mais cette jeune beauté, pense-t-il, cette fontaine de jouvence qui va lui redonner vie et vitalité. La spirale de l’enfer ne fait que commencer. Sur un fond de balade dans les rues de Djakarta des années 50, ce récit introspectif écrit à la première personne nous charme durablement, car on y respire l’air dégradé, mais ô combien envoûtant, de l’Indonésie.

Pramoedya Ananta Toer. Corruption, trad. de l'indonésien par Denys Lombard, (Éditions Picquier, 1981, 214 p.).

20/07/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 46)

Épisode 46 : Impressions de Bali V : le dernier voyage terrestre entre rites et modernité
©corah o'keeffeSur la route d’Amed, nous traversons le petit village de Culit. Près de 400 familles ont cotisé pour cette cérémonie funéraire alors qu’elles vivent pour la plupart dans un dénument presque total. Une crémation peut coûter cher d’où le sens développé de la collectivité et de l’entraide. Deux marchandes nous ont offert de l’eau sous le soleil de plomb, car elles n’ont pas le droit de faire commerce. Je crois bien que j’ai senti un tressaillement alors que je tendais un billet de 20 000 roupies (moins de 2 francs). Mon insistance n’a pas eu raison de son intégrité. Le taureau est prêt ainsi que la haute tour bariolée, la procession peut finalement commencer après plusieurs jours de préparatifs.

©corah o'keeffeLe long de la route principale, le cortège est organisé en groupuscules selon un ordre et des tâches bien précises. Ici, tout semble être réglé selon des rites immuables. En queue de cortège, les musiciens enjoués portent des gongs à l’aide de harnais recouverts d’un tissu carmin, d’autres font claquer les cymbales. Ils portent le costume traditionnel rouge et blanc alors que les autres, femmes et hommes, arborent le noir et blanc. Plus loin, la tour portée par des hommes forts, abrite derrière de longs voiles blancs, des cages à oiseaux qu’on ouvrira plus tard. Il n’y a pas de corps, semble-t-il, car c’est la première crémation dans ce village depuis 10 ans et les corps ont déjà été incinérés. Peut-être a-t-on déposé derrière les voiles les cendres, les piles de draps blancs pliés et l’image de chacun d’eux représenté. Pendant la procession qui prend par moment une allure empressée et cahotique, les prêtres, tout de blanc vêtus, s’y cramponnent. De part et d’autre de la construction pyramidale, deux imperturbables musiciennes jouent du métallophone étroitement lié à l’ensemble du gamelan.  L’une d’elles est la fille du policier qui est venu régulièrement nous IMG_2883.jpgdonner des informations sur le déroulement de la cérémonie. Lorsque l’imposante tour passe sous des fils électriques situés trop bas, son sommet articulé bascule vers l’arrière sous les cris d’encouragement de la foule. En tête du défilé, les femmes aux cheveux noirs noués portent sur la tête de magnifiques paniers tressés contenant des offrandes. Leur nombre est impressionnant.

La mort est un ensemble de rites de passage de la plus haute importance dans la vie des Balinais. Elle ne représente pas la fin du voyage terrestre comme en Occident, mais marque bien plus le passage de l’âme purifiée vers la réunification sereine avec les ancêtres et les dieux et vers une ©corah o'keeffepossible réincarnation. Si les rites sont expédiés et mal respectés, la collectivité peut craindre une forme de représailles, les exprits poursuivant leur errance et tourmentant les vivants. C’est pour cette raison, entre autres, que les Balinais respectent le culte des ancêtres. Nous sommes une fois de plus comme secoués entre traditions séculaires et ouverture à la modernité [1].

 

[1] Source : article passionnant de Franck MICHEL, « Mourir à Bali : Ngaben » que l’on trouve sur le site Bali autrement

15/07/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 45)

Épisode 45 : Impressions de Bali IV : Bali rêvé Bali réel

air sanih buleleng baliLes bains d’Air Sanih dans la région de Singarajah se situent dans un lieu retiré de toute activisme touristique. Hindouistes et musulmans s’y retrouvent dans la fraîcheur des frangipaniers et des palmiers qui bordent les deux bassins. Les deux religions y célèbrent des fêtes. Un temple est érigé au-dessus de la source d’eau glacée qui proviendrait, selon les croyances, du Lac Batour niché dans les montagnes plus au sud. Quelques enfants pataugent dans le serpent d’eau peu profonde. Ce parcours sinueux qui pourrait bien être un pédiluve, fait la joie d’un garçonnet qui nous suit en éclatant de rire. D’autres gosses ont une ligne de pêche, ils s’y mettent à trois pour traquer l’alevin. Eux ne se baignent pas, tant ils sont occupés. Ils n’ont bien sûr pas de tablette qui pourraient les distraire autrement. Les eaux se déversent dans la mer agitée en empruntant un petit canal où une Balinaise lave son linge. Le bassin principal est taillé dans la pierre naturelle, nous descendons avec prudence les marches recouvertes de mousse et glissons sans peine sur un tapis de cailloux colorés et agréablement arrondis.

Ces moments de vie s’enchaînent et se juxtaposent avec harmonie et nous sortent avec bonheur de la frénésie des marchands de plage qui nous harcèlent dès que nous nous sauvons de l’enceinte de l’hôtel.

Bali est une terre de contrastes et de contradictions qui nous ensorcellent à notre insu. Mythes et croyances, sirène et palais aquatique, houle et quiétude, rêve et réel s’y mélangent tant et si bien que même la réalité cache un songe ancien qui m’appartient. Est-ce le désir de l’ailleurs ? de fuir l’ennui et son carcan rocailleux ? Pour l’esprit occidental qui désavoue la contradiction, l’expérience balinaise est un parcours difficile à saisir fort de relativisme.

 

© Corah O’Keeffe : photo prise aux bains d’Air Sanih, Buleleleng, Bali.

12/07/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 44)

Épisode 44 : Impressions de Bali III : Walter Spies en rêvant

Bali s’apprivoise avec lenteur tant les apparences déroutent. Que peut-on savoir dans les couches imbriquées du réel ?

walter spiesL’œuvre de l’artiste Walter Spies est assurément liée à Bali. Il fut le plus aimé des Européens, celui qui a su approfondir la couleur des rêves et donner une forme à nos fantômes et nos peurs. Né à Moscou dans une famille de diplomates allemands, il fit des études à Dresde puis, lorsque la Première Guerre éclata, il fut emprisonné dans un camp de l’Oural. Après la guerre, il retourna en Allemagne, prit des leçons de peinture avec Oskar Kokoschka et étudia le piano avec Arthur Schnabel. Puis il devint l’assistant de l’un des maîtres de l’expressionnisme allemand, le réalisateur Murnau (Nosferatu le vampire). Son destin entre dans la légende lorsque le rajah de Yogyakarta l’invita dans son palais avec son petit orchestre. Le sultan fut intrigué par l’intérêt que ce jeune Allemand portait au gamelan et à la beauté des danseurs. Spies vécut 4 ans auprès de l’un des princes du palais, qui fut probablement son amant, et apprit au sein de la cour les subtilités de la culture javanaise. En 1927, il s’installe à Bali dans la région d’Ubud. C’est le coup de foudre définitif avec l’île [1].
walter spies

Spies crée des tableaux qui me troublent, fractionnés en petites scènes qui se juxtaposent en différents éclairages, deux rizières éloignées l’une de l’autre sur deux plans différents, un petit village, une vache et son gardien qui traverse, une trace incandescente qui mène au mont Agung. Ces tableaux peuplent mes rêves.

Je vois trois grâces dans un palais du rajah lors d’une cérémonie sacrificielle. L’une d’elles dégurgite un liguide bleu céruléen. C’est une fontaine pétrifiée et endiablée. L’athmosphère est inquiétante, habitée par des esprits. Des vampires surgissent de l’obscurité, un gamelan obstinément accompagne la transe. Réki, tolong ! à l’aide ! Le sage Réki répond à mon appel de l’au-delà, un bandeau sacré ceint sa tête. Il serre mes épaules, m’enveloppe. Sa chaleur m’accompagne au fond de mes entrailles à la source d’un mystère en apparence inépuisable. Sonde ! Réki a disparu lorsque j’émerge dans un état de somnolence.

Réki est la deuxième image de mon Bali rêvé.

 

Portrait de Walter SPIES.

Walter SPIES, A View form the Heights, 1934.

 

[1]. Je m’appuye sur l’excellent livre de Christine JORDIS qui consacre un chapitre à Spies : « Ubud et son héros chimérique, Walter Spies », Bali, Java, en rêvant, Paris, Gallimard, 2001.

 

08/07/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 42)

Épisode 42 : Impressions de Bali I

« À quoi sert de voyager si tu t’emmènes avec toi ? C’est d’âme qu’il faut changer, non de climat » Sénèque

JimbaranMettre le pied à Bali, c’est être sollicité de suite par une horde de chauffeurs de taxi qui brandissent des pancartes bricolées avec plein de noms occidentaux. On feint de chercher le nôtre pour gagner un peu de temps. Mais au final, on ne choisit pas, on est choisi. On se met d’accord sur le prix d’une course jusqu’à la plage de Jimbaran dans le sud bien qu’il ne corresponde pas au prix indiqué par les guides. Tout se négocie par milliers de roupies, voire centaine de milliers. La tête me tourne. Ici le pigeon est millionnaire. Je suis forcément déroutée avec ces épaisses liasses de billets qui sortent de ma poche.

La plage de Jimbaran est bien connue des surfeurs. Les vagues déferlantes engloutissent en permanence dans leurs tubes d’innombrables acquaplanchistes. Le spectacle à quelques mètres du bord vaut le détour. Mes pieds s’enfoncent profondément dans le sable lourd et mouillé. Il me force à ralentir le pas. Je traîne la patte. Des coraux fossiles et de petits coquillages foncés jonchent le sol de sable fin. L’envie nous prend alors de louer des transats pour la journée mais une fois l’affaire réglée, les prix montent quand le plagiste me voit arriver à la traîne. Il veut nous faire payer le transat une deuxième fois. Pas moyen de lui faire entendre raison. C’est un roc sans mémoire et je suis têtue. L’abîme se creuse dans la culture du tourisme.

Dans le warung d’à côté je mange une « salade verte ». Mon assiette, d’un rafinement extrême, me ravit. Les légumes sont variés et découpés avec soin. C’est la simplicité dans toute sa délicatesse. Une rencontre est alors possible.

Aujourd’hui dimanche, nous sommes attendus pour un brunch au Café Batu Jimbar. « Tout Sanur y sera ! » avise-t-on.

 

Photo privée ©Corah O'Keeffe

01/07/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 40)

Épisode 40 : « Un voyage de 1 000 kilomètres commence toujours par un pas » Lao Tseu

indonésieDans quelques jours, je pars pour l’île de Bali et de Java. Vous trouverez ici les traces de ce dépaysement, des notes, des impressions ou des poèmes, au gré du voyage comme des pauses bienvenues et régulières avec vous, chères lectrices et lecteurs.

S’il y a un ravissement avant d’entamer la route, c’est celui de rêver l’esprit nomade à tous crins, de répèter les noms merveilleux des lieux encore méconnus : Tanah Lot, Kintamani, lac Batur, Pura Luhur Batukaru, Danau Tamblingan, Yogyakarta, Borobudur… et de tracer (tel Nicolas Bouvier), dans le beurre d’une tartine les contours de l’île. Bali n’a-t-elle pas la forme d’un pyranha harponné en pleine mer ou celle d’un osselet curieusement assemblé dans la longue sbaliuccession des îles de l’archipel indonésien reliant Sumatra à la Nouvelle Guinée, comme la colonne vertébrale d’un monstre sacré partageant les eaux de l’Océan Indien et du Pacifique ? Certains y voient la perle d’un collier dégraphé du continent ou le grain symbolique (l’os ?) d’un chapelet bouddhique. Mon Bali ressemble aujourd’hui à cet esprit marin, laissant paraître une forme organique dans la masse opaque du monde océanique. Trouverai-je là-bas l’effroi provoqué par des esprits dérangés ou la magie naturelle d’un lieu que certains nomment sans réserve le « paradis terrestre » ?

« Tu ne peux pas voyager sur un chemin sans être toi même le chemin » Bouddha

bibliothèque de wanagriEn surfant sur la toile, j’ai découvert un curieux endroit où j’aimerais pousser la porte. Il s’agit d’une bibliothèque associative située à Wanagri dans la région montagneuse du nord de l’île. Cet endroit est géré par l’association Déroutes & Détours qui se donne pour tache de faire la promotion de la lecture dans ce coin reculé de l’île. On y trouve près de 4000 livres et le gardien des lieux, un certain Franck Michel propose une magnifique introduction à la littérature balinaise. J’y découvre les noms d’auteurs indonésiens tels que Pramoedya Ananta Toer ou Putu Oka Sukanta dont les livres m’accompagneront dans ce voyage. Ce coin de liberté sera-t-il une escale sur ma route ? Je rêve d’y ajouter à leur collection deux livres romands, l’un traduit vers l’anglais et l’autre qui se passe en partie à Bali.

À bientôt !

Pour en savoir plus sur la littérature balinaise : Brève introduction à la littérature balinaise de Franck MICHEL.

24/06/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 39)

Épisode 39 : Fin juin. L’École est finie !

gilles aillaudL’année scolaire se termine d’ailleurs toujours selon le même rituel : derniers cours de philosophie puis de français, moyennes, examens, résultats annoncés, conseils, inscriptions au degré supérieur. La dernière rencontre a normalement lieu lors des évaluations finales. Ce sont des moments de grand stress mais aussi de dépassement de soi car les élèves se battent comme des lions et certains ne lâchent rien comme s’ils jouaient de leur vie. J’aime cette lutte de haute tenue qui concentre les efforts accomplis tout au long de l’année. Sans en prendre pleinement conscience, ils ont acquis et manient de précieux outils. Notamment celui d’exprimer des idées qui se bousculent en eux et qui peinent à se dérouler sur le long terme tant ils vivent dans un monde où règnent l’urgence et l’immédiateté. Mon travail a porté ses fruits quand je les écoute mener de bout en bout une réflexion, quand après avoir lu Rousseau, ils estiment que les animaux sont, selon eux, plus libres que l’être humain car, malgré tout, l’oiseau vole dans les airs alors qu’ils se plient aux horaires et aux obligations du quotidienL’animal sauvage a quant à lui une liberté souveraine sauf, bien sûr quand il tourne en rond dans une cage. L’ultime image que je garde d’eux est un sourire, ou un regard reconnaissant qui donne tout son sens à la profession.

lilian thuramAdmirez leur esprit, certains jouent au Servette, ils seront peut-être les Lilian Thuram de demain, dénonçant les inégalités et louant les étoiles noires [1] qui ont, avant eux, tracé un chemin de vie. Nos adolescents ont du mérite qu’on se le dise ! Ici, je les félicite.

[1]. Lilian THURAM, Mes étoiles noires : de Lucy à Barack Obama et Manifeste pour l’égalité.

Gilles AILLAUD. Cage aux lions, 1967. Collection particulière courtesy Galerie de France,© Jacques Lhoir.

17/06/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 38)

Épisode 38 : L'erreur est tellement inhérente à l'esprit de l'homme que les fous se croient sages et les sages se croient fous [1].

georgia o'keeffe;Qu’est-ce que la folie ? S’agit-il d’une erreur de jugement, d’un point de non retour, d’une aliénation de ma liberté de choix, d’un hapax existentiel qui m’envoûte ou d’un saut salvateur dans le cocon de mon for intérieur ? Combien sommes-nous de fugitifs, rescapés ou prisonniers des rouages hasardeux de notre machine ingénieuse ? Ne suis-je pas de ces migrants qui ont franchi le seuil entre les deux rives, tels des sorciers ou guérisseurs piégés dans l’écart progressif entre le rêve et le réveil. Il faut être stoïcs ou funambules pour danser sur la ligne de fuite.

georgia o'keeffe;Certains fous portent une camisole chimique qui les rend à la fois nostalgiques d’anciennes visions et amputés de la sensation de joie (quelle triste sort !), d’autres s’élèvent pour mieux mériter leur oxygène car la folie s’alimente à sa propre source et croît en dehors de toutes limites. Mais le corps n’est-il pas le versant trouble de la déraison ? Il s’exalte à la seule vision d’un corps céleste, il y trouve même une voie mystique, une clarté organique, peut-être même ancestrale. Il se met à communiquer avec le silence des bêtes, trouve du sens dans la moindre œillade, répond à une présence qui est tue.



jean tinguelyLes objets aussi lui parlent, particulièrement ceux à résonance métallique, tels que la tuyauterie des radiateurs ou les vases communicants. C'est comme un chant des objets. Pour lors, le corps se met désormais à fondre, à s’émouvoir, à trembler et à pleurer de tout son soûl. Il ne joue pas un rôle. Il est l’intuition qui pilote ses émotions. Le cerveau apprécie ces sensations agréables, organise le transport céleste et se laisse ainsi emporter sur l’onde.

Qui du corps ou de la déraison aurait tort de glisser sur les arêtes vertigineuses de l’ivresse des sens ?

 

Georgia O'KEEFFE, Lake George, 1922.

Georgia O'KEEFFE, Nude Series I, 1917.

Jean TINGUELY. Untitles, 1970. 

[1]. Citation de Pierre-Claude-Victor Boiste (1800).

10/06/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 37)

Épisode 37 : Méditations sur la nature des bêtes

kim wangMéditation IV : Un déclic poussé à un raisonnement peut changer une vie. [1]

Quel regard porte l’être humain sur la bête ? S’agit-il d’une altérité radicale qui marque le seuil entre le propre de l’homme et le royaume silencieux des bêtes ? Ou s’agit-il d’une ressemblance lointaine et caverneuse pleine d’une présence vibrante au monde par sa vivacité ou sa forme ? Certains disent que le primate est notre cousin car il est à notre image. Pourtant, cette relation qui humanise l’animal n’est-elle pas en train de le dénaturer ? Le singe, chimpanzé ou bonobo qui aurait adopté au cours de sa très lente évolution un mode de vie et d’expression profondément humain, serait-il capable de transcender sa nature et devenir un être d’histoire et de savoir à l’image de l’homo sapiens ? Quel énigmatique déclic ou enchaînement hasardeux aurait déclenché une telle sortie de route ? Il est beaucoup plus certain que Sid et Nancy, le couple de pyranhas élevés en aquarium dans mon ancienne vie, agissent en prédateurs innocents et que l’âne de la montagne n’apprenne jamais à voler.

gilles aillaudMéditation V : Il n’y a pas de muets ni d’aveugles. Il y a des parlants et des voyants sur chaque rive [2].

Je ne suis pas anthropomane, soit une spéciste « folle du propre de l’homme » [3]. Certes la raison, l’historicité, l’innovation et le langage distinguent l’espèce sapiens du non sapiens. Mais le monde animal m’intrigue et m’émeut justement parce qu’il est à la fois proche de ma nature et autre. Cette altérité partielle et silencieuse me résiste d’autant plus qu’elle m’invite à l’échange mystérieux entre nos espèces. Le silence des bêtes est parlant comme leur regard est voyant. Les deux attestent de ma présence ici et maintenant. Bien que je reste sur le seuil de leur langage et de leur regard, je capte une forme d’activité vive et insondable. Leur monde intérieur (un possible reflet d'une captivité archaïque) est peut-être infranchissable. Est-ce la pointe de l’iceberg ? Sous l’eau, une vivacité qui me traverse et m’éveille à une forme de séduction.


déesse égyptienneMéditation
VI : Les chats gouvernent le monde. Ils nous envoient des ondes pour construire des maisons avec des radiateurs pour s’installer dessus [4].

Je cohabite depuis 19 ans avec Isis, la souveraine tigresse des lieux. Elle se couche sur le clavier, dérègle mystérieusement l’ordinateur, brouille les chiffres et les lettres, miaule même quand elle n’a plus faim. Elle cherche aveuglément mon regard et quand le contact s’établit, elle crie sans relâche téléguidant mes pas et mes gestes vers l’armoire à pâtée. Je finis toujours par céder. Qui d’Isis ou de moi, est la déesse de ce logis ?

 

IMAGES : Kim WANG. Monkey Art.

Gilles AILLAUD. Intérieur vert, 1964, collection particulière, Galerie de France. © Patrick Müller.

Déesse Bastet égyptienne de la musique à tête de chat.

 

[1]. Citation de Nicolas DELHASSE, philosophe.

[2]. Le vers est inspiré de William BLAKE : « Il n'y a pas de morts. Il y a des vivants sur les deux rives ».

[3]. Expression employée par Benoît GOETZ dans « Élisabeth de Fontenay, Le Silence des bêtes. La philosophie à l’épreuve de l’animalité, Paris, Fayard, 1999. », Le Portique [En ligne], 4 | 1999, mis en ligne le 11 mars 2005, consulté le 09 juin 2018. URL : http://journals.openedition.org/leportique/287.

[4]. Citation de Rémy Chauvin reprise par Boris CYRULNIK, éthologue, dans sa conférence sur l’Intelligence animale.

03/06/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 36)

Épisode 36 : Méditations sur la nature des bêtes

Méditation I : Jamais Sid le pyranha ne perdit plus de temps qu’en écoutant la leçon du poisson rouge [1].

georgia o'keeffe;Quel regard porte le fort sur le faible ? Est-il reconnaissable entre tous et radicalement distinct de l’œillade ? Le pyranha a-t-il l’œil torve ou mauvais ou n’est-il qu’une gueule affamée ? Peut-il capter les mouvements, sentir le sang à distance avant de tracer ou de frayer ? Quel animal peut résister à l’assaut d’une force destinée à trancher les chairs avec l’efficacité d’une lame de guillotine ? Qui a une carapace suffisamment épaisse pour parer au danger ? Sid et Nancy étaient deux pyranhas d’appartement, extraits de leur milieu naturel comme deux instincts de survie à la dérive. Ils livraient un combat sans merci dans le varech artificiel de leur folie. La mort les délivrera. Les pervers, car l’enfermement est une forme de perversion, n’ont pas la capacité de se regarder, ils perçoivent uniquement la terreur et la traquent sans pitié. Leur vision est féroce. L’autre n’existe qu’en sa capacité de tenir le coup, d'endurer la souffrance. S’il ne fléchit pas comme le roseau, il s’effrite comme une oreille gelée.

Méditation II : Quand tu vois un gypaète, tu vois une parcelle de génie ; lève la tête ! [2]

Georgia o'keeffe;Quel souvenir me reste-t-il de ce couple de pyranhas, perdu dans le temps, figé jusqu’à la mort dans un état captif et primitif au fond de la caverne ? Rien de plus qu’un désir d’échapper à la fatalité, au huis clos de verre et aux dogmes! Déployer mes ailes vers la chaleur, rejoindre le vol des poètes d’ici et d’ailleurs qu’est cette murmuration d’oiselles migrantes.

Méditation III : Un regard, et l'immensité est emplie [3]

Le CaravageCertains animaux ont le regard captif, tel l’aigle ou le prédateur, d’autres ont le regard ouvert, tel le gypaète ou l’âne du Caravage. C’est le regard de la tranquillité et non de la chasse ou de la conquête. Arrêtez-vous un instant sur le seuil de ce regard ! Que vous laisse-t-il entrevoir ? un miroir, une étendue lointaine ou peut-être même une pensée ? Dans cette contemplation silencieuse, l’animal, intelligent ou non, ouvre une dimension de « pur mouvement », de regard sans fin qui voit ce qu’il ne saisit pas [4]. Et ce regard appuie ma présence au monde sans me jauger, ni me mépriser, ni me rabaisser à l’état de chose. L’animal m’observe et cette pensée me réconcilie avec la nature des êtres.

Georgia O’KEEFFE, Black Place, 1944.

Georgia O’KEEFFE, Blue and White Abstraction, 1958.

LE CARAVAGE, Le Repos pendant la fuite en Égypte, 1596.

[1]. Le vers est inspiré de William Blake : « Jamais l’aigle ne perdit plus de temps qu’en écoutant la leçon du corbeau ».

[2]. Le vers est inspiré de William Blake : « Quand tu vois un aigle, tu vois une parcelle de génie ; lève la tête !  ».

[3]. Le vers est inspiré de William Blake : « Une pensée, et l'immensité est emplie ».

[4]. Jean-Christophe Bailly, Le Versant animal.

27/05/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 35)

Épisode 35 : La fièvre de l’or III

We make noise it's our choice it's what we wanna do [1]
sid vicious,nancy spungen,sex pistol,seventeenAvant de quitter l’appartement de Mississauga, Leonard O. nourrit Sid et Nancy, le couple de piranhas planqués au fond de l’aquarium géant. À l’aide d’un filet à mailles serrées, il transfère un des poissons rouges de son bocal vers l’étau de verre. La traque dure plusieurs minutes, bientôt le tandem infernal gobe la proie et s’enlise apaisé par le shoot protéiné dans les algues artificielles. La nature qui fait croître les uns au préjudice des autres est d’une force implacable car elle puise sa survie dans une battue sans issue. La folie de Sid bientôt exacerbée par la cage trop étroite, engloutira Nancy d’une pulsion aveugle et boulimique. Il ne restera presque rien du carnage, seul Sid, crevé sur son lit de gerbes aquatiques.

See my face not a trace no reality

Sommes-nous les pantins de ce piège sans merci que nous tend la nature ? Leonard O., l’homme au masque de gaze, l’être aux multiples fleuves de Volhinye au Royaume-Uni, avait besoin de ce spectacle stimulant. De plus, l’exigence de vitesse et de faux décors menait sa quête de l’Ouest. Il avait laissé une carrière prometteuse dans la politique pour un avenir qu’il devinait tracé dans la facilité et le succès à paillettes. L’anarchiste devenu golden boy et fils à Mummy ricanait intérieurement. Il ajusta sa cravate aux motifs kaléidoscopiques, glissa une cassette des Sex Pistols dans le baladeur et fila au pas de course vers le 103e étage de la plus haute tour bancaire. Le bruit assourdissant du groupe cogne à meurtrir les tympans. Le volume est au maximum de sa puissance. Sur son visage sybilin, aucune trace de la punk attitude.

I don't work I just speed that's all I need

John August senior l’attendait entre deux rendez-vous d’affaires dans son cabinet de courtage perché au sommet de la First Canadian Place. Un vol de gypaètes cerclait la tour de verre, libre et magnifique, scrutant la trace d’un os à déglutir. Père et fils contemplaient le chemin parcouru depuis le Blitz. « Trouve l’étoile qui brille au firmament de ta destinée, Fils. Elle tracera ta voie. Je t’offre une situation à bâtir. Oriente ta perspective dans l’angle de la réussite et le champ des possibles s’ouvrira devant toi comme les plaines d’Abraham aux Britanniques. Je suis parti de rien, aujourd’hui je suis plein aux as. J’attire les courtisans et les joueurs de poker comme des mouches et les coupes de champagne que je leur sers, ne sont jamais assez pleines tant ils sont avides. Leurs rêves sont souvent médiocres c’est pourquoi ils aiment mon succès. » La vie n’était qu’un jeu, une succession de hasards et de bonne fortune. Leonard O. n’avait pourtant pas les illusions paternelles. Il détestait le cigare et Maria, la marâtre. Que lui racontait le vioque sur le sacrifice et les plaies d’Abraham ? Avait-il vraiment trouvé le sésame au Canada, lui qui se faisait appeler J.A. dans les milieux de la haute finance ? Leonard O. était resté un punk anarchiste, et Corah, l’étrangère, était sa drogue préférée.

 

Photo de Sid VICIOUS. Source : https://www.imdb.com/name/nm0895965/

Clip de Nancy SPUNGEN. I'm Your Favorite Drug. 

[1]. Paroles de Seventeen de Sid Vicious, Sex Pistols.

20/05/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 34)

Épisode 34 : La fièvre de l’or II

Tout voyage a une destination que le voyageur ignore.  [1]

georgia o'keeffe;La fièvre gagne les migrants excités à l’idée d’un monde nouveau, immanquablement meilleur, qui s’offre à eux. Toronto, ville en pleine expansion façonnée par des vagues de migrants venus y réaliser le rêve des premiers commencements avec une nostalgie de gamins où des hordes de bergers à cheval chantent les soirs d’orage autour d’immenses troupeaux, où la pensée magique aspire à une révélation des secrets de la fortune que seuls quelques sorciers se transmettent. Tous, partagés entre plusieurs terres, plusieurs cultures ou langues, à la recherche d’un miracle capable d’apaiser les maux des grands dérangements, que sont les déplacements forcés ou les unions désirées. Arriver en terre inconnue, c’est revenir au point zéro, vers cette inconnue qui nous tend des bras de fer. C’est parfois un acte de liberté qui nous met au tapis.

 

 Seul l’homme qui réalise la liberté rencontre la destinée.

Quel or es-tu venu chercher ?

Quelle conquête de l’ouest as-tu imaginée ?

Quel songe poursuis-tu ?

 

georgia o'keeffe;Leonard O. [2] n’est pas un pure laine, ni un migrant, c’est un secundo de l’Alberta, qui a quitté Edmonton pour Mississauga à l’âge de 15 ans. Il coule en lui une infinité de rivières de Volhynie et d’Angleterre, une histoire d’origines complexes sur fond d’annexions, d’exils et de menaces. Sa mère, Johanna, est née dans la communauté de Bruderheim des frères moraves au nord d’Edmonton, elle parle l’allemand des émigrés protestants. C’est une multiple déracinée dans les strates d’une histoire mêlée entre oppression et liberté. Est-elle de Russie, de Pologne ou d’Ukraine ? slave ou galicienne ? missionnaire ou anabaptiste persécutée ? pionnière ou barbare ? artiste ou vandale ? L’amour fraternel est sa devise.

John August senior, quant à lui, a fui les bombardements menés par la Luftwaffe sur Londres et trouvé une forme de survie loin du Blitz dans les postes canadiennes. Il parle l’anglais avec l’accent du vieux continent. Il était ambitieux et tenace quand il épousa la timide Johanna en la sortant de sa charitable communauté. Leurs familles avaient toutes deux réussi à fuir la tyrannie des puissants, mais Johanna avait la solidité morale des résidents, alors que lui assumait le caractère volage des vagabonds. Il lui fit découvrir les affres d’une union hasardeuse. D’abord, ils déménagèrent plusieurs fois au fil des emplois sur la Transcanadienne. Ensuite il eut quelques maîtresses quand ils s’établirent dans une résidence luxueuse de la banlieue de Toronto. Johanna lui posa alors un ultimatum : « Le couple c’est moi et toi, je et tu pour la vie, sinon c’est moi ou l’autre ! ». En homme traqué, il choisit naturellement l’autre. C’est ainsi qu’il épousa Maria en secondes noces, bien qu’elle eût déjà enterré trois maris. Maria était une Irlandaise au caractère bien trempé, une veuve envoûtante qui avait su faire accroître sa fortune grâce à un réseau minutieusement entretenu dans la politique locale. Mais avant tout, elle savait lui georgia o'keeffe;prodiguer les soins dont il avait tant besoin. Leonard O. est donc l’enfant cabossé d’un poignant divorce, le rejeton d’un père à qui tout semblait réussir, le fils médusé de Mommy et le beau-fils d’une marâtre qu’il percevait comme une voleuse d’hommes.

Que reste-t-il de ces errances dans la masse de nos couples ? Quelles routes s’ouvrent à nous dans la trajectoire de nos migrations ? Sommes-nous libres d’en dessiner les contours  ou faisons-nous semblant d’y échapper ?

 

 

Georgia O'KEEFFE, Blue, Black and Grey, 1960.

Georgia O'KEEFFE, Abstraction Blue Wave With Three Circles.

Georgia O'KEEFFE, Print Blue II, 1916.

[1]. Martin BUBER (d’origine galicienne par son grand-père), La Légende de Baal-Shem.

[2]. Leonard O. a été mon premier mari cf. Épisode 33 des Carnets.

 

13/05/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 33)

Épisode 33 : La fièvre de l’or !

martha waler
L’aéroport 
[1].

L’aéroport international Pearson de Toronto.

1981.

C'est là qu’atterrissent tous les migrants, les reviens-y et les globe-trotteurs. Ceux qui fuient les crises, les naufrages et les soumissions. Les poètes, les arpenteurs et les utopistes. Celle qui échappe à l’étau des montagnes qu’est l’œil prédateur des Alpes. La métropole éclairée cette nuit-là s’étirait dans son lit de fakir.

photoC’est là aussi que j’ai décroché mon premier travail déclaré, vendeuse dans les boutiques hors taxes. Un coup de chance, le gérant qui avait un accent à couper au couteau, était suisse allemand ! Je portais la tenue bicolore de l’entreprise, jupe amarante et blouse blanche. J’ai connu les équipes de jour et celles de nuit, les semaines de 6 jours, les week-ends décalés. Nous étions continuellement bousculés dans nos horaires, alors que la fièvre acheteuse gagnait les touristes attirés par les produits de luxe. Je dois à cet emploi, mon apprentissage de l’anglais. Ce poste m’a désinhibée. J’appris à vendre des parfums chic, des montres de luxe et des cartouches de cigarettes. Je poussais au maximum les promos de tabac pour les vols aux États-Unis prétextant que les douaniers américains étaient peu regardants (O really !). Peut-être qu’avec le temps j’aurais appris à polir mes arguments et surveiller de loin les gabelous en tenue de camouflage!

J’avais en poche un visa de fiancée qui me donnait accès à l’emploi pour autant que le mariage fût célébré à l’hôtel de ville dans les 90 jours. C’est par l’entremise de M. Leonard O’Keeffe que je m’établis durablement à Toronto. Trois ans plus tard, j’obtins la citoyenneté. Dix ans plus tard, nous divorcions. Ce furent des initiales éphémères tatouées au bas d’une écorce de bouleau. Des noces de cendres.

georgia o'keeffe;Leonard O. fut tout d’abord étudiant à l’Université d’Ottawa. Il souhaitait devenir journaliste, la politique était son terrain de jeu, son ring. Il était imbattable, mettait au tapis tous ses rivaux de gauche comme de droite tant il était pugnace. Sans être centriste il laissait derrière lui une traînée d’adversaires hébétés. Président d’un groupe d’anarchistes, il aurait instauré le chaos (et le K.O) dans tous les débats. Suite à un accident de vélo qui l’a provisoirement défiguré, il a mis fin à sa carrière politique et à ses études. Il s’est ensuite réfugié chez Mommy (Mme O’Keeffe mère) à Toronto, terrifié par ce qu’il allait découvrir sous la gaze.

L’insoumis que j’avais connu était un être au visage clivé laissant paraître ici et là les strates d’anciennes identités. Aujourd’hui j’ai l’impression que l’accident fut un hapax. Un jour, se faire soigner dans le lit de ses plaies ne suffit plus, il se releva, enfila le costume et la cravate et se rendit au 103e étage de la First Canadian Place, le plus haut édifice bancaire au monde. Du haut de sa tour de contrôle, il réinventa sa conquête de l’Ouest, planant au-dessus d’un vol de gypaètes. Il était devenu le digne fils du big boss, John August O’Keeffe, parti de rien et devenu millionnaire.

 

 

[1]. Clin d'œil à l’arrivée à New York dans L’Or de Blaise CENDRARS.

ANONYME. Arrivée des migrants à Hamilton.

Photo : Toronto Duty Free Shop (© 2018 Retail Insider Media Ltd. All Rights Reserved.)

Georgia O'KEEFFE, Abstraction With Rose, 1927.

 

06/05/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 32)

Épisode 32 : Une route à tracer

Georgia O'KeeffeL’écrivain voyageur Nicolas Bouvier [1] raconte qu’à l’âge de huit ans, il traçait dans le beurre de sa tartine avec l’ongle de son pouce le cours du fleuve canadien Yukon. J’aime l’évocation de cet enfant élevé dans la cité de Calvin, au bord du Rhône, dessinant dans la matière souple et blonde les esquisses de ses futures explorations. Les aliments sont-ils meilleurs lorsqu’ils portent l’empreinte d’une vision lointaine ? L’impatience de déguerpir est-elle à couper au couteau… plus dense quand elle est sculptée et croquée dans le jeu qui fraye intuitivement une direction dans la masse des sensations premières… vers l’opacité de l’ouest canadien entre le lac Atlin et la mer de Béring ?

georgia o'keeffe;Un jour, dormir dans le lit de ses rêves est incomplet, il faut une étreinte concrète qu’est le dépaysement, le choc des natures. Traverser l’océan est comme se tenir sur la ligne de crête, on devine le tracé dans l’espace jusqu’à l’horizon et on pense l’atteindre un jour. Mais l'expérience plonge dans la confusion des signes et la voie devient le message. Son usage accompagne la déroute en d’infimes déplacements. Que sont alors les repères ? Suis-je amputée d’un moi qui n’est plus moi hors de ma zone coutumière pour naître étrangère à moi-même ? L’onde de choc frémit dans l’imaginaire comme autant de rotations perceptibles.

Ainsi j’ai longé la ligne de démarcation qui semblait fuir vers georgia O'Keeffel’infini. Loin du mur des Réformateurs, je me suis établie dans la cité d’artistes qui m’inspirent (Margaret Atwood, Michael Ontdaatje, Oscar Peterson, Atom Egoyan ou Artur Ozolins), au bord du lac Ontario. J’ai vécu d’abord à Mississauga puis au centre ville de Toronto. Je retrouvais mes rêves d’enfant peuplés de guérisseurs amérindiens, de poètes des bois qui impriment leur désir sur l’écorce de bouleau et de bergers à cheval qui tournent en chantant autour d’immenses troupeaux les soirs d’orage pour chasser l’affolement. J’espérais un espace nouveau au bout de ma quête, j’y ai trouvé un apaisement.

 

[1]. BOUVIER, Nicolas, L’Échappée belle : éloge de quelques pérégrins, Métropolis, 1996, p. 42.

Georgia O’KEEFFE, Blue, Black and Grey, 1960.

Georgia O’KEEFFE, Road to the Ranch, 1964.

Georgia O’KEEFFE, Winter Road, 1960.

28/04/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 31)

Épisode 31 : Le médium est le message IV

georgia O'KeeffeL’ère numérique opérait sa révolution et l’extension des outils connectés était en train de bouleverser notre quotidien.

Les téléphones fixes devenaient sans fil puis portables. Que reste-t-il de cette conversion ? Un sentiment bien étrange de déplacement. On s’éloignait de la base pour migrer dans l’espace, l’oreille vissée à l’engin. Le « T’es où ? » remplaçait le « Tu fais quoi ? » Moins concentrés sur la voix de l’autre, on pouvait faire autre chose qu’écouter. Cette prise de conscience m’a déroutée puis j’ai suivi comme tout le monde la ligne de fuite. Andy était le premier de mes amis à posséder un tel appareil. Il n’était jamais chez lui au moment de l'appel. Il aimait se perdre dans des lieux insolites. T’es où Andy ?  dans un magasin de tapis (ah ?), entre deux magnolias en fleur (oh !) ou avec une serveuse à la réplique mordante dans un greasy spoon local (aha!). Il se téléportait d’un bout à l’autre de la métropole juste pour nous surprendre. Nous étions encore les sédentaires loufoques de la ligne fixe, alors que le bruit des sirènes couvrait ses paroles. Aujourd’hui, nous établissons des connexions en tous lieux et toute heure dans le brouhaha du village global.

Dans ce magma de câbles hyperconnectés, les sites web commençaient à faire leur apparition. On s’inquiétait de l’impérialisme américain et de l’utilisation de l’anglais pour les contenus diffusés sur la Toile. Le programme McLuhan collaborait étroitement avec l’ambassade de France pour rendre francophone l’outil de recherche Yahoo ! Ainsi est née à Toronto, La culture francophone, c’est chouette ! une base de données francophones qui fut mise en ligne par Henriette Gezundhajt. La francophonie, c'était notre combat!

georgia O'KeeffeEn même temps, L’Étoile suisse romande prit une nouvelle extension. Elle brillait dans la sphère numérique grâce à une collaboration qui se mit en place avec mon ami Vittorio Frigerio, un compatriote expatrié à Toronto. Ensemble, nous avions créé le Centre de documentation et de littérature romande et obtenu le soutien du Département de français qui nous laissa aménager un espace où étaient exposés les livres que nous envoyait régulièrement Marlyse Etter, par le biais de Pro Helvetia. Le catalogue que l’on ambitionnait exhaustif, prit peu à peu de l’ampleur et les rencontres au St Michael’s College devenaient une étape sur la route des auteurs. Colloques, lectures, soirées poétiques, débats… étaient autant d’événements qui s’inscrivaient dans la Toile.

TintinEt puis il y a eu l’événement phare. La première visioconférence de Paris avec Julia Kristeva, l’invitée permanente des Littératures comparées de Toronto. Elle donnait ses cours le lundi et s’envolait le reste de la semaine pour New York ou l’Europe. La virtualité lui donnait le don d'ubiquité. Elle était présente sur deux tableaux, en chair d’abord puis en images. Henriette de la Francophonie, c’est chouette !, qui participait à l’événement organisé par le programme McLuhan, profita des longs préparatifs de connexion avec Paris pour saluer ses parents dans le public outremer. Avec un large sourire, elle leur fit des signes répétés sur l’écran géant et poussa du coude son compagnon pour qu’il fût aussi dans le cadre. Le plan fixe sur la surprise des parents fut livré en direct comme un spectacle innocent partagé au vu et au su de tous. Nous frémissions de plaisir, comme au château de Moulinsart, en attendant que la star du Temps sensible prenne la parole. 

Georgia O'KEEFFE, Black and White, 1930.

Georgia O'KEEFFE, Starlight Night, 1917.

HERGÉ. Tintin et les bijoux de la Castafiore. 

22/04/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 30)

Épisode 30 : Le médium est le message III

Georgia O'KeeffeJ’ai eu la chance de connaître le milieu universitaire de Toronto dans l’effervescence des années 80-90. La constellation des idées, souvent inouïes, parfois hallucinantes, explosaient dans la sphère des possibles. Les protestations des éteignoirs restaient lettre morte sur l’autoroute de la connexion. Seul le médium menait la révolution dans l’opacité du village global.

Youpie! Aucun rabat-joie à l’horizon de l’espérance. La multitude des mondes parallèles s’ouvraient dans le balbutiement du Web permettant à la matière grise de se dilater dans l’ère numérique. Yahoo !

Peu à peu, on assistait à un décloisonnement productif entre les disciplines et les facultés. Lire des poèmes de toutes origines, et en même temps, interroger leurs répercussions sur le système neuromusculaire était possible. Les humanités bâtissaient ainsi dans la masse virtuelle une mégapole de l’information.

720e02b5a62c7610e782945e52423620df23bb62.jpgLe programme McLuhan participait à cet avènement, son directeur Derrick de Kerckhove enseignait au Département de français : « Pour savoir ce qui se passe vraiment dans le présent, il faut d’abord interroger les artistes ; ils en savent bien plus que les savants et les technocrates, car ils vivent dans le présent absolu. »

georgia O'KeeffeSi ce visionnaire lettré n’a pas été mon maître, il m’a prouvé plus d’une fois son exceptionnelle présence au monde. Un jour que nous traversions le parc de Queen’s, il a ramassé une pièce de monnaie égarée sur le sol et me l’a tendue en me souhaitant bonne chance selon une coutume chinoise. Puis il ajouta : « J’étais comme toi à ton âge, je m’ennuyais à fendre l’âme. Trouve l’étoile qui brille au firmament de ta destinée. Elle tracera ta voie. » Ainsi est née à Toronto L’Étoile suisse romande, un site pionnier sur la littérature romande dans l’en-nuit d’une promesse aveugle.

 

Georgia O'KEEFFE, Brooklyn Bridge, 1949.

Derrick de KERKHOVE, The Skin of Culture : Investigating the New Electronic Reality, Toronto, Somerville House Books, 1995.

Georgia O’KEEFFE, Ladder to the Moon, 1958.

15/04/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 29)

Épisode 29 : Le médium est le message II

Georgia O'KeeffeLe web est un magma de toiles communiquantes, entre tentatives de liaisons avortées et recommencements.  Ma vie torontoise était tissée de ces fils multiples et consécutifs qui se révélaient dans l’ordinaire : une soupe safranée et aromatisée de persil au café Lagaffe, une toile de Folon qui me servait de protection chez mon psy, un radiateur branché sur le réseau et diffusant des messages prémonitoires, le gynécée d’une fleur avec quelques grains de pollen qui s’en échappent. 

Dans cette présence au monde, je me sentais hyperconnectée et trouvais du sens à traverser les couches du temps, chatouillée par toutes les décharges et frôlements de cet état extatique. Je m’amusais comme une pile électrique dans les hautes sphères. Je confectionnais des cartes de visite pour mes déplacements en taxi que je distribuais à mes collègues : « Fresh scent taxi with Ali » ; j’achetais pendant trois mois, des billets de loterie pour tout le personnel du Département conjurant ainsi la détresse du hasard ; j’allais même imaginer une idylle avec un mannequin que je retrouvais dans les cocktails organisés par le consulat suisse de georgia-o-keeffe-jack-in-the-pulpit-no-vi.jpgToronto. Il s’appelait P. Jane. Il était beau paraît-il, si beau qu’on ne voyait que lui dans une pièce. Mes amis gay étaient sous le charme et communiquaient entre eux avec des codes que je percevais. Je ne voyais que ses blessures faussement licites, ses narines dissimulant avec peine du sang séché et sa cicatrice dans le dos, lisse entre deux côtes (bones) provenant grossièrement d’un coup de couteau ou d’une balle perdue. Une peau imberbe, trouée et tatouée sous la tenue d'apparat.

Je bouclai ma thèse après des années de recherche. J’en arrachai en une nuit, la substantifique moëlle et l’étalai sur une page. Le lendemain, je la traduisis vers l’anglais et la rendis échinée à mon directeur de thèse. « C’est court mais dense, croyez-moi ! Elle est l'aboutissement de mes recherches. Un jus de cervelle à l'état pur propageant une polyphonie de sens à l'infini! Plus poïètique tu meurs ! Forme et contenu confondus ! Plus serait trahir l'essence ! » Mais l’Uni veut du cheminement intègre voire laborieux, des mots à profusion même s’ils engloutissent l’enjeu ou la portée. Et du texte (à défaut de sexe), encore et encore du texte, toujours du texte. Surtout pas un poème. Comme j’étais de mauvaise foi, je fus recalée. 

georgia O'KeeffeQuand j’annonçai la nouvelle en Suisse, mon père dont je connaissais plus la sagesse que l’exigence, répliqua à distance : « Tu sais, Einstein, n’écrivit qu’une ligne…». Bénies soient ses paroles ! Le progrès viendrait du sens, de la fulgurance, du fugitif ! Mon père, cet homme qui me conçut sans plan ni programme ni carte, bien qu’équippé d’une capote mal fichue, ne déjoua pas le destin, ne se débina pas. Il m’accueillit encore une fois avec gravité, lui qui se rêvait nomade, caravanier du désert ou marin d’eau salée alors que je m'élevais à l'écart de lui, sa fille rebelle. 

 

Georgia O’Keeffe,  Blue Flower, 1918.

Georgia O’Keeffe,  Jack-in-the-Pulpit VI, 1930

Georgia O’Keeffe,  Papaya Tree – Iao Valley – Maui, 1939.

 

08/04/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 28)

Épisode 28 : Le médium est le message…

Georgia O'KeeffeAvec mon imperméable vert ceinturé et mes semelles de vent, j’ai traversé la ville de part en part, rencontré les passagers du temps dans la parole ouverte et migrante. J’ai pris mes cliques et mes claques, quitté l’ex et suivi l’odeur du café sucré. De la rue Danforth, dans le quartier grec à la rue Beatrice, dans la Petite Italie, mon monde avait changé une nouvelle fois de langue, de saveurs, de spécialités. J’avais traversé la ligne de démarcation entre l’est et l’ouest, passé de l’autre côté de la vallée de la rivière Don et de la rue Yonge, l’artère la plus longue au monde qui mène le regard jusque dans la taïga du bouclier canadien. Dans le même élan, j’allais plus au Sud, vers les quartiers populaires de Chine et d’Inde. Mes repères géographiques avaient opéré une rotation.


Georgia O'KeeffeJ’avais la chance de travailler à l’Université de Toronto, un campus d’échanges aussi insolites que mes traversées nocturnes. J’étais peut-être à la croisée des chemins. La coïncidence voulut que le Web naisse à Genève alors que j’étais à Toronto pour en mesurer les effets ! Le monde académique faisait à l’instar des autres communautés, sa révolution informatique, accélérée par la possibilité d’une connection à l’échelle planétaire. Quelle serait la place des humanités dans cette promotion numérique sans limites ? La poésie y serait-elle entendue, lue, partagée ? Est-ce qu’on verrait les sciences surclasser les arts et les humanités ? l’anglais déborder les autres langues ? Si le médium était le message, l’enjeu serait les contenus pluriels, archipéliques, multilingues, diversifiés, opaques, éclatés, transhumanistes, rhizomatiques...


La Toile était alors perçue comme une pluie d’étoiles scintillantes dans le milieu actif et réceptif de la recherche. Un tissage dont les fils transformaient les utilisateurs en funambules, enivrés par le vertige des possibiltés. Désormais, certains catalogues de bibliothèque du monde entier pouvaient être consultés en ligne, des bases de données textuelles étaient disponibles, des volumes complets d’auteurs classiques et des dictionnaires, numérisés. Plus qu’une révolution, un séisme dans les outils de recherche mis à la disposition des étudiants. Au siècle dernier.

attir2.jpgLe réseau numérique s’avançait alors imperceptiblement dans son horizontalité, fixant un à-plat de connections on et off au plus près des êtres jusque dans les zones les plus reculées. Au fil du temps, la masse s’est amplifiée dans la verticalité (reliant l’individu à l’inconnu), et s’est densifiée dans une juxtaposition de correspondances entremêlées comme si l’artiste cherchait dans la superposition de couches, la plus récente (et visible) recouvrant les traces (en relief et peut-être fausses) des précédentes, la suprême impression d’une communication réussie.

Georgia O'KEEFFE, City Night, 1926.

Georgia O'KEEFFE, Sky Above Clouds I, 1962.

Marc JURT, Attirance.