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  • Les Carnets de Corah (Épisode 81)

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    Épisode 81 :  Marc JURT en rêvant : L’œil du vent

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    Ceci n’est pas un crâne d’hippopotame.

    Cet animal a le crâne venteux. Il ne grogne plus d’ennui dans l’eau d’une rivière africaine, sa mâchoire est comme verrouillée. L’œil du vent frénétique roule dans l’orbite vide et se cogne à l’arcade sourcilière anormalement plane pour un hippopotame. L’érosion a-t-elle modifié sa morphologie ? Sa mandibule est largement trouée laissant entrevoir par l’œil-de-bœuf, un ciel circulant, agité. Les os sont devenus si poreux, qu’ils ne sont déjà plus une frontière entre la matière et l’esprit.

    Où sont désormais partis ses rêves de pachyderme, ses souvenirs d’amphibien qui n’a connu comme prédateur que l’arme du chasseur ? Sa mémoire de la savane a-t-elle disparu dans l’épaisseur du temps ? Le vide a-t-il ainsi trouvé sa forme caverneuse et osseuse ? Une forme qui ne durera pas tant le squelette s’érode et devient par la force du vent une poussière d’os, pulvérisée au loin. Ne restent que le souffle et cette trace de pointe-sèche sur une plaque de cuivre.

    Quand j’aurai du vent dans mon crâne, que restera-t-il de moi ?

    Marc JURT. L’Œ¡l du vent, 1988. Pointe-sèche et aquatinte au sucre en noir et brun ; 27,7 x 43,1 cm. Catalogue raisonné, no184.

    Note de Marc JURT à propos de L’Œil du vent : « Gravures réalisées à partir de détails observés sur un crâne d’hippopotame. ». Catalogue raisonné, p. 51.

     

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  • Les Carnets de Corah (Épisode 80)

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    Épisode 80 :  Marc JURT en rêvant : Furia V

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    Quel est ce profil à l’orbite immense ? Il vient nul doute d’un passé lointain. Il est d’os et d’ombre. Un irréductible crâne animal, sans regard évidemment, ni chair, s’échauffant presque comme auréolé d’un jaune pâle et tendre. Ses naseaux soufflent une passion incertaine, d’un noir profond qui azure mes craintes. Un signe bien étrange s’exile au milieu du désert  et cavale sous mes yeux !

    Ici, le crâne est le tombeau de l’âme. Ici, l’esprit s’évade furieusement de la carcasse. Le monde gravé de la mémoire, figure absente, fait naître librement l’esprit intuitif.

    J’ai parfois l’impression de sentir la présence d’un disparu. Lequel, je ne sais ! Je le ressens comme un signe de l’autre monde, parallèle. J’en viens à le guetter les jours d’anniversaire. On dirait qu’il s’incarne dans une rencontre fortuite, presque toujours sur l’artère d’une grande ville, Genève ou Toronto. Il est là, le nomade, pressé mais attentif. Il se manifeste de manière incongrue pour se faire remarquer. La dernière fois, il se promenait avec une chaise de cabaret sur les épaules. « Dis, tu veux danser ? ». Une autre fois, il m’a tendu un billet de 50 dollars : « Tiens, tu en auras plus besoin que moi !». Une fois encore, il m’interroge à la sortie du métro : « Dis, tu veux m’épouser ?». Les esprits ne sont-ils pas nos courtisans ?

    Marc JURT. Furia V, 1998. Acrylique, pigment, pointe sèche, papiers Japon et Népal sur toile, 55 x 38 cm.

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  • Le mal de mère (Marie Perny)

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    par Jean-Michel Olivier

    Unknown-3.jpegPourquoi Berlin ?*, deuxième roman de Marie Perny, (est-ce vraiment un roman ?) met un peu de temps à démarrer, comme si l'auteur cherchait le fil de son récit. Une fille qui part à Berlin, une mère qui se sent abandonnée (le syndrome du nid vide), une crise qui s'annonce plus profonde que prévue : la narratrice du livre — tantôt à la 1ère personne, tantôt à la 3ème — se sent peu à peu perdre pied dans le monde. Elle abandonne son mari, quitte la troupe de théâtre dans laquelle elle jouait, est en proie aux doutes et aux fantômes. Pourtant, elle refuse d'abdiquer. Elle se rend à Berlin, elle marche dans la ville, elle cherche le fil de son histoire.

    Le livre ne débute vraiment qu'avec l'apparition, à Berlin, d'un personnage étrange, Katerina, sorte de clocharde céleste, qui confectionne des poupées de tissu et semble douée pour revoir le passé et prévoir l'avenir. Cette femme aux pouvoirs étonnants — mi-sorcière, mi-pythonisse — va conduire la narratrice vers une histoire qu'elle croyait enfouie à jamais, mais qui ne cesse de la hanter. « Les histoires, c'est des poupées russes. Tu en ouvres une, il y en a une autre dedans, et une autre encore. Moi tout au fond j'ai trouvé celle de ma mère, une gamine morte à l'intérieur et qui avait peur tout le temps. Moi j'ai pas peur. J'ai froid. »

    Unknown-4.jpegAu cœur du livre, grâce à Katerina, il y a l'histoire de la mère, à qui la narratrice rend un hommage émouvant. Pourquoi Berlin ? Pour entendre la voix du Temps. Rassembler et renouer les fils de son histoire. Une histoire de mère et de fille. « A Berlin, j'ai mué, dit la femme qui écrit. Mourir, renaître, muer. C'est Berlin. Là-bas, j'ai rencontré une femme à la limite de sa peur d'enfant triste qu'elle ne peut pas quitter, qui fait de sa peur un atelier. Là-bas, j'a rencontré ma mère que j'ai si peu pleurée. J'ai pu lui parler. J'étais comme un poing fermé sur un malheur que je ne voulais pas lâcher. Ma main s'est dépliée. Ma mère peut mourir. Ma fille peut partir. »

    Même s'il est mal construit, le roman de Marie Perny dénoue avec finesse et honnêteté les fils d'une vie en crise, comme entravée et brusquement muette. Elle restitue le cheminement d'une femme vers la parole, c'est-à-dire vers la lumière sur sa propre histoire. En cela, il ressemble aux récits de psychanalyse dans lesquels, parfois, il suffit d'un mot, trop longtemps refoulé, pour éclairer l'énigme de son destin.

    * Marie Perny, Pourquoi Berlin ? éditions de l'Aire, 2019.

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  • Les Carnets de Corah (Épisode 79)

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    Épisode 79 :  Marc JURT en rêvant : Terra incognita

    MARC JURT-TERRA INCOGNITA.jpg

    Terra incognita

    J’aime cette carte d’un territoire inconnu qui s’offre comme un désert ou un cratère. De ce mont de Vénus pointe un gland touffu, comme une montée de sève. Dans la ligne de fuite, l’horizon s’élève vers son point de mire, un halo unique et vaporeux.

    Coupé du paysage par un cadre blanc, un territoire souterrain s’étend sur deux bandes superposées et horizontales qui débordent de chaque côté. À l’inverse du territoire à explorer avec figure absente, réalisé à la pointe sèche, le monde d’en bas s’inspire du monotype, soit d’une technique d’impression sur plaque à exemplaire unique. À moins que ce ne soit le contraire. Peu importe, deux mondes réalisés grâce aux techniques de la gravure se juxtaposent. L’un figuratif, multiple, exulte et s’élève ; l’autre abstrait, singulier et unique, reproduit sans relâche le projet artistique.  

    Marc JURT nous livre ici sa version de l’origine du monde. 

    Marc JURT. Terra Incognita III, 1994. Monotype, pointe sèche, papier Japon appliqué, rehauts d’acrylique blanc, sur papier Moulin de Larroque, 64 x 92 cm. Épreuve unique.

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  • Destins de femmes (Valérie Gilliard)

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    par Jean-Michel Olivier

    Unknown-1.jpegLauréate, en 2018, de la Bourse à l'écriture du Canton de Vaud, Valérie Gilliard nous propose aujourd'hui un recueil de nouvelles (ou de « feuilles volantes »), intitulé Vies limpides *. L'auteur n'est pas une inconnue, puisqu'elle a déjà publié, aux éditions de l'Aire, Le Canular divin (2009) et Le Canal (2014).

    Nos vies limpides rassemble des textes poétiques , inspirés souvent de l'observation quotidienne, de sensations du corps et de rencontres fugitives, et dix portraits de femmes en crise, dont le seul point commun est la lettre E qui commence leur prénom. Ainsi, Edwige revisite sa vie en nageant dans un couloir de la piscine, tandis qu'Elisabeth ressasse ses frustrations, Elsuinde creuse le temps qui passe, images.jpegEden scrute la brume atomique, Elke voit sa vie bouleversée par une rencontre imprévue, Eulalie se déconnecte du monde, Elfie nettoie les déchets abandonnés dans la ville, Emérence vit dans les regrets, Estée est en rupture et Edge hésite à larguer les amarres…

    Ces dix destins de femmes, nourris d'absence et de mal-être, sont esquissés avec délicatesse, d'une écriture à la fois poétique et précise. On sent le poids des convenances, pour chacune d'elles, les regrets, les frustrations et le désir d'une autre vie. « Et dans le flux qui sortait de ses yeux elle a découvert ce nouveau possible : aimer le temps passé dans l'indépendance de soi et pas seulement le temps passé ensemble à deux dont le rêve lui a coûté tellement cependant, lui a coûté sa part de vie. » 

    Chacun de ces portraits est une esquisse de libération (du piège social, d'un mauvais mariage). Mais une esquisse seulement. On aimerait aller plus loin dans l'analyse des personnages, les circonstances de leur crise ou de leur rupture, et savoir comment ces femmes vont s'en tirer (si elles s'en tirent). Malgré les qualités d'écriture de ce recueil de « feuilles volantes », le lecteur reste au peu sur sa faim, avec l'impression d'avoir feuilleté un album de photos, images fugaces et quelquefois d'une troublante précision, dont chacun est chassée par celle qui la suit. 

    * Valérie Gilliard, Nos vies limpides, éditions de l'Aire, 2018.

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  • Les Carnets de Corah (Épisode 78)

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    Épisode 78 :  Marc JURT en écrivant quelques haikus

    KAYU PISANG.jpg
    KAYU PISANG

     

    Le yin du geste peint

    Le yang de l’orchidée gravée

    Ô bambou créateur !

    L’élan vital

    Comme une trace noire jaillit

    À l’envers du décor

    Sur l’écorce de bananier

    Signe orchidée bambou

    Simulent le vertige

    L’orchidée et les trois pinceaux

    Voici le sujet. Voilà les outils.

    Quel est le signe ? Je ne sais, mais quel style !

     

    DAPHNE 

    JURT- DAPHNE CLXII, 1997.jpg

    Quelle gousse ? Quelles graines ?

    Je ne vois que l’ombre

    Et une giclure rouge comme un sanglot.

     

    Avec le vent

    La cosse de pois est vide

    Sèche matrice

    Poumon ensanglanté

    Kyste énucléé

    Respire-t-il encore ?

    Daphné, papier du lokta toujours vert,

    Boit

    Mes plaies

     

     

     

  • Fanny fatale (Pedro Lenz)

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    par Jean-Michel Olivier

    « Les Suisse s'entendent bien, parce qu'ils ne se comprennent pas. » Si cette devise convient parfaitement au monde politique, elle est encore plus juste pour le monde de la littérature. On se connaît rien (ou presque) des auteurs alémaniques et tessinois ; et cette méconnaissance est totalement réciproque : les Suisses allemands ne connaissent rien de la littérature romande, très peu traduite, et encore moins de la littérature du Tessin…
    C'est un tort, bien sûr. Pour lire un auteur alémanique, quand on ne maîtrise pas sa langue, il faut un traducteur, et c'est là que, souvent, le bât blesse : beaucoup d'écrivains d'outre-Sarine écrivent non en « hoch deutsch » (en bon allemand, comme on disait au CO!), mais en dialecte. Ce qui rend leur langue à la fois savoureuse, singulière et intraduisible…

    pedrolenz-danielrihs_T8B2184.jpgC'est le cas de Pedro Lenz (né à Langenthal en 1965) qui écrit en « bärntütsch ». Heureusement, il a trouvé en Ursula Gaillard une traductrice qui a su restituer la saveur et la vivacité du dialecte parlé. Cela donne un roman épatant, La Belle Fanny* (Di schöni Fanny), qui a toutes les qualités d'un grand livre. 

    Unknown-1.jpegTout se passe à Olten où un petit groupe d'artistes (peintres, musiciens)  fait la connaissance de la belle Fanny, une jeune femme indépendante, libre de corps et d'esprit, qui pose comme modèle pour les deux peintres du groupe (Louis et Grunz). Et bien sûr, dès que le narrateur, écrivain en mal d'inspiration, la rencontre, le bien-nommé Jackpot, c'est le coup de foudre immédiat, irréversible et sans remède (there is no cure for love, chantait Cohen). À partir de cet instant, Fanny devient une énigme et une obsession que Jackpot veut à tout prix élucider. Il poursuit son enquête parmi ses amis, noue des liens rapprochés avec la donzelle qui, bien sûr, est comme l'Aar qui traverse la ville, insaisissable et fuyante comme un serpent…

    pedro lenz,la belle fanny,éditions d'en-bas,ursula gaillard,roman,dialecteLe roman fait la peinture d'un milieu marginal, fêtard, buveur de chasselas ou de rouge italien, fort en gueule et extraordinairement attachant. C'est la force de Lenz d'insuffler vie et chaleur à ses personnages condamnés aux marges de la société (mais très heureux de l'être). Son talent, aussi, si rare dans la littérature suisse, c'est de savoir raconter des histoires avec saveur. On rit à toutes les pages de cette Belle Fanny, même si le rire est quelquefois mélancolique. 

    Pedro Lenz réussit un roman vibrant de vie. Il a une voix singulière, une écriture personnelle (le roman est écrit presque entièrement en dialogues), des thèmes qu'il creuse au fil des pages. Bref : un univers bien à lui qu'on quitte avec regret, une fois le livre refermé.

    Une heureuse découverte.

    * Pedro Lenz, La Belle Fanny, traduit par Ursula Gaillard, éditions d'En-Bas, 2019.

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  • Les Carnets de Corah (Épisode 77)

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    Épisode 77 :  Marc JURT en rêvant : Pas de semaine sans traces

    Marc Jurt pas de semaine sans trace

    1-7 octobre

    D’abord il y a l’incruste au bas de l’œuvre, gravée sur une plaque de cuivre à l’envers du dessin ébauché. Elle représente un morceau du réel, une cosse de graines sèche et contractée au-dessus de son ombre en miroir. L’ombre est ici
    stylisée, figurant déjà une étape vers la désincarnation du vivant. Ensuite, trois traits de pinceau mimant la silhouette s’élèvent jusqu’à déborder de la toile comme l’esprit quitte son enveloppe matérielle. Le premier trait est compact et d’une teinte en à-plat presque transparente, les deux autres se diluent dans l’air et se libèrent peu à peu du carcan formel alors que leur éclat gagne en densité. Qui du corps ou de l’esprit est le plus réel ?

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    J’aime le lien (comme une solution de continuité) que tisse l’artiste entre le visible et l’invisible prenant comme point de départ un objet naturel, une semence ou une fève, les emblèmes de promesses à venir, puis suivant l’élan créateur du geste spontané qui mime le réel, dévoile un monde signifiant au-delà du monde sensible (l’envers du décor).

    Marc JURT. « 1-7 octobre », Pas de semaine sans traces : Journal gravé, 1999. Gravure sur papier BFK, 33 x 23 cm.

    Marc JURT. « 7-13 mai », Pas de semaine sans traces : Journal gravé, 1999. Gravure sur papier BFK, 33 x 23 cm.

    Note de Jean-Michel OLIVIER sur la série : « Chaque semaine, durant l’anné 1999, Marc Jurt a produit une gravure, à la fois unique (elle peut se lire de manière autonome) et séquentielle (elle n’est qu’un « moment » dans la série des 52 semaines de l’année). » Marc Jurt : Entre raison et intuition, 2000, [p. 32].

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  • BHL et moi

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    par Jean-Michel Olivier

    bhl-1978.jpgJ'ai rencontré BHL en 1979, dans des circonstances particulières et peu glorieuses — pour lui. Le ministre de l'éducation de Giscard, René Haby, avait rédigé une loi (la « Loi Haby ») qui, au prétexte d'ouvrir les lycées à tout le monde, voulait supprimer les cours de philosophie des classes terminales. Bien sûr, la révolte avait grondé. Sous l'impulsion de quelques-uns (Jacques Derrida, Vladimir Jankélévitch, François Chatelet et d'autres), des Etats Généraux de la philosophie s'étaient tenus à la Sorbonne en juins 1979. Jeune étudiant (je n'avais pas 26 ans), j'y avais assisté et participé. 

    Tout se passait bien jusqu'au moment où BHL, accompagné de ses groupies, avait fait irruption dans l'auditorium et avait essayé de s'emparer du micro. Des étudiants s'étaient interposés. Et j'ai vu Derrida — par ailleurs, ancien prof de philo de BHL — furieux, descendre de l'estrade et faire le coup de poing avec l'intrus. Derrida, ancien gardien de but de foot, n'eut aucune peine à renvoyer le philosophe à la chemise blanche dans les cordes ! 

    Et bientôt ce dernier sortit sous les huées de l'assemblée et on ne le revit plus…

    Pourtant, j'ai fait l'effort de lire ses livres. Certains, d'ailleurs, sont excellents (La Pureté dangereuse). Je me suis même fait violence pour aller le trouver chez lui, Boulevard Saint-Germain, dans son modeste appartement de 300m2. J'y ai été accueilli par deux serviteurs en turban (des Sikhs) et, tandis que j'attendais dans le salon, j'ai pu entendre les vocalises d'Arielle dans la pièce d'à côté. Je l'ai donc rencontré deux fois et interviewé pour le journal La Suisse et le mensuel SCENES Magazine. Il m'a fait l'impression d'un beau parleur, une sorte de moulin à vent capable d'aborder tous les sujets, sans en connaître aucun. Mais la rencontre fut tout à fait charmante. J'eus même droit à une tasse de thé et à quelques biscuits.

    Cela s'est gâté, quelques années plus tard, lors de la guerre dans les Balkans. BHL, ignorant tout de l'histoire de ces pays et de la géopolitique, prit d'emblée fait et cause pour les « sécessionnistes » (Croatie, Bosnie, etc.), gagnant à l'occasion son premier point Godwin en traitant les Serbes de nazis, et en comparant Milosevic à Hitler (depuis, il en a gagné des millions). Il oubliait (ou faisait semblait d'oublier) que les Serbes s'étaient battus férocement contre les Nazis, qu'ils avaient été arrêtés, torturés, exécutés, tandis que les fameux Oustachis croates étaient les fidèles séides des Allemands, dévolus aux basses œuvres. Mais passons. En envenimant un conflit complexe et très émotionnel, en diffusant de fausses informations, en pratiquant systématiquement le mensonge, BHL a fait beaucoup de mal aux uns comme aux autres.

    images-2.jpegJe ne m'étendrai pas sur son rôle catastrophique dans le conflit libyen : on le connaît et d'autres ont analysé son influence néfaste (voir dossier du Monde diplomatique ici). Mais BHL aime fréquenter les grands de ce monde. Il croit pouvoir les convaincre, les aider, changer le cours de l'histoire. Au mieux, on l'écoute avec un sourire en coin. Au pire, il engendre des crimes et des injustices sans fin. Demandez aux Libyens ce qu'ils pensent de BHL, cet homme qui a précipité leur pays dans le chaos, fait assassiner son président, et semé, pour longtemps, les graines de la discorde entre les tribus du désert.

    Là encore, on ne compte plus les mensonges, les images truquées, les discours délirants d'un homme qui s'est mis en tête de sauver le monde, alors qu'il cherche seulement à se sauver lui-même. 2746601178.jpgLe plus étrange, c'est qu'on le prenne encore au sérieux, tandis que chacun est au courant de son imposture (en 1978, Jacques Derrida, dont BHL a toujours cherché à se faire aimer, le traitait déjà d'imposteur). Mais s'il faut reconnaître une qualité à BHL, c'est bien la persévérance (certains diraient l'obstination).

    Je n'ai jamais revu BHL, sinon croisé furtivement en 2010, lors de la réception du Prix Interallié que j'ai reçu pour L'Amour nègre (de Fallois-l'Âge d'Homme). Il l'avait obtenu en 1988 pour Les derniers jours de Charles Baudelaire (Grasset), un très beau roman. Il connaissait tous les jurés ; je n'en connaissais aucun. On ne s'est pas parlé. 

    Depuis, je ne sais pas ce qu'il est devenu. 

    Quelqu'un a-t-il de ses nouvelles ?

  • Les Carnets de Corah (Épisode 76)

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    Épisode 76 :  Marc JURT en rêvant : Derrière l’écran

    marc jurt,derrière l'écran,six figures dressées,gravure,imprimer

    Deux figures sont ici dressées côte à côte sur la droite du panneau en bois d’écorce de bananier. Elles prennent l’apparence d’une canne de bambou aux nœuds tordus (peut-être un pinceau de calligraphie) et d’une patte articulée et velue (bien que l’extrémité pignochée ait les traits d’un bourgeon d’asperge)*. Mais ne faut-il pas se méfier du monde sensible  ?

    Ce que l’œil saisit et reconnaît ici d’emblée est en fait le décor, soit une série d’estampes travaillées à la pointe sèche sur des plaques de métal, imprimées à l’envers du dessin original, puis collées sur le support. Les figures tiennent leur rang dans un halo de lumière jaune pâle (dont la source est cachée) faisant ressortir avec précision leur relief, leur texture, leur beauté fugitive et trompeuse. La gravure est un art complexe exigeant à la fois une grande maîtrise technique et une torsion de l’esprit, lui faisant anticiper à l’envers ce qu'il veut obtenir à l‘endroit. Le travail réalisé au miroir est un premier leurre, c'est l'écran de l'inversion.

    marc jurt,derrière l'écran,six figures dressées,gravure,imprimerEnsuite, l’image peut être reproduite à volonté comme dans Six figures dressées où l’artiste a repris la matrice, inversé l’ordre d’alignement des figures et en a modifié les couleurs. Ainsi, il crée l’illusion en jouant sur les apparences et en multipliant les possibilités du décor. C'est le deuxième leurre, l'écran de la reproduction.

    À gauche, sous une couche transparente de papier Japon aux fibres de mûrier entremêlées, navigue une ample coulée d’acrylique noire. La pointe du trait explose au hasard de mille éclaboussures. L’écorce lui servant de support à la texture naturelle du bois et la couleur d’une terre de Sienne. Une impression cotonneuse, flexible, légère émane de l’ensemble. C’est l’envers du décor, un élan vital comme une source érectile et libre sous les voiles du réel.

    De la surface (fixée) aux profondeurs (vives), une liaison sauvage brouille les écrans entre technique (raison) et geste (corps). C'est le troisième leurre, l'écran d'une solution de continuité.

    SOURCES :

    Marc JURT. Derrière l’écran, 1997. Acrylique, pigment, pointe sèche, papiers Japon et Népal sur bois, 50 x 70 cm.

    Marc JURT. Six figures dressées, 1997. Acrylique, pointe sèche, ikat, papier Japon sur bois, 50 x 70 cm.

    Note de Marc JURT. « L’observation de la réalité, d’un élément précis est quelque chose de très important. D’ailleurs, je pars toujours d’un élément concret, visible, d’un objet ou d’un paysage pour construire un travail. Ensuite, j’essaie d’en trouver le rythme et la structure interne, la musicalité qui se cache derrière le voile des apparences. Prenons la végétation : ce n’est pas sa beauté visible, apparente, qui m’intéresse, mais sa structure… l’envers du décor, l’énergie qu’elle contient. » Marc Jurt : Entre raison et intuition, 2000, p. 18-19.

  • Les Carnets de Corah (Épisode 75)

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    Épisode 75 :  Marc JURT en rêvant : Totem II : la rose des vents

    MARC JURT TOTEM II.jpgMarc JURT crée le mirage par un glissement de mots, il ouvre notre imaginaire en confondant sciemment la rose des vents avec une rose des sables. Il remanie la géométrie étoilée du compas et compose avec différents papiers, un totem en forme de croix. Il abandonne la symétrie des flèches cardinales qui guident les voyageurs, même en pleine nuit, en incarnant le sens et la direction à donner par des pétales minéralisés, desséchés, qui épanouissent leur foisonnement autour d’un axe. L’œil devient captif, entraîné dans une danse secrète*, une spirale hypnotique. Embarqué dans cette transe vertigineuse, le créateur est lui-même envoûté, déboussolé, il navigue à vue. C’est à lui de tracer son parcours dans l'erg. L’artiste est un bédouin qui a pour seule orientation son désir.

    Cette rose minérale, née du désert, a pour origine la cristallisation du sable et du sel quand l’eau s’évapore. Elle fleurit jusqu’à l’éclosion sous l’effet des vents mêlés aux grains de sable. Tant qu’elle n’est pas saisie, elle ne cesse de croître. Elle peut atteindre les 100 kilos ! Elle n’a du végétal que l’apparence, bien que sa formation soit naturelle. Elle est immortelle, quoique friable et vulnérable. Elle est le fruit d’une alliance clandestine entre les éléments, l’effet d’un hasard dans l’obstination des vents. Peut-être sans dessein. À l’image du geste artistique, stimulé par une alliance secrète, entre les signes intuitifs, quelquefois même accidentels, creusant la plaque de traits répétés et ressassés avec obsession comme tendus vers une issue, qui serait en soi une fin.

    *Voir l’épisode 71 « Danse secrète » des Carnets de Corah.

    SOURCES :

    Marc JURT. Totem II, La rose des vents, 1999. Monotype, acrylique, pointe sèche, pigment, papiers Bali et Népal appliqués sur papier Moulin de Larroque, 92 x 76 cm. Épreuve unique.

    Note de Marc JURT sur la série Totem : « Suite débutée en 1999, comportant V numéros à ce jour. Technique : acrylique, différentes techniques de gravure, papiers appliqués sur papier en forme de croix fabriqué par les Moulins de Larroque spécialement pour Marc Jurt. Format : 92 x 76 cm. » Marc Jurt : Entre raison et intuition, 2000, p. 23.

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  • Les Carnets de Corah (Épisode 74)

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    Épisode 74 :  Marc JURT et Édouard GLISSANT en rêvant : Daphné XCI

    JURT-DAPHNE XCI.jpgMarc JURT aimait créer des séries, plus d’une douzaine en tout, qu’il travaillait inlassablement pour en extraire un savoir-faire, une technique au service d’une curiosité qui interroge sans cesse la matière chaotique du monde. La série Daphné recense plus de 187 œuvres uniques ! Elle ne s’est terminée qu’au moment où l’artiste est arrivé au bout de l'idée galvanisante d’un métissage des techniques (gravure juxtaposée ou superposée à la gouache) et des matières (papier japon sur papier daphné) qui en est le germe.

    « Tout au long de sa trajectoire, un artiste n’a peut-être qu’une chose à exprimer, peut-être deux ou trois. (Édouard GLISSANT) »* C’est sans doute vrai pour Marc JURT qui ne cesse de sonder ses propres troubles d’œuvre en œuvre. Ainsi naissent, les uns après les autres, des jeux d’alliances et de prouesses techniques, dans la répétition et le ressassement comme l’expérience d’un croisement des natures (humaine et végétale), des cultures (sud et nord), des éléments (matériel et spirituel), des origines (sédentaires et nomades) et des histoires (réelles et fictives). L’artiste progresse vers un art de plus en plus hybride, résolument moderne et singulier qui rend compte de la créolisation du monde.

    JURT- DAPHNE CLXII, 1997.jpgLa gravure et le dessin au quotidien s’accompagnent de recommencements, comme de renoncements. L’outil trace et grave ici une fragile élévation, là une solution de continuité ou une couleur particulière, qui approfondit et remplit intuitivement le registre des traits ou le répertoire des gestes, tel un calendrier (ou fastes) s’inscrivant dans le chaos du monde avec la persévérance de l’intuition du pinceau et la mesure de la pointe-sèche.

    Note de Marc JURT sur la série Daphné : « Suite débutée en 1988, comportant CLXXXVII numéros à ce jour. Technique :Différentes techniques de gravure, monotype, acrylique, avec divers papiers appliqués, réalisés sur des feuilles produites au Népal à partir de l’écorce de l’arbuste daphné. Format : environ 68 x 50 cm. » Marc Jurt : Entre raison et intuition, 2000, p. 22.

    Marc JURT. Daphné XCI, 1990. Eau-forte, aquatinte, japon appliqué, gouache, 67 x 50 cm.

    * DELBOURG, Patrice. « Édouard Glissant : "Tous les peuples sont en train de se créoliser !" Le succès de la vague romanesque créole, personnalisée par Raphaël Confiant et Patrick Chamoiseau, possède un papa spirituel et théorique. Non pas Aimé Césaire, mais Édouard Glissant. Rencontre », L'Événement du jeudi, section Lettres, 2 au 8 déc. 1993, p. 112-113.

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  • Lumières de l'invisible (Patrick Gilliéron Lopreno)

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    par Jean-Michel Olivier

    170px-Louis_Jacques_Mandé_Daguerre_1844_Thiesson.jpgDepuis son invention en 1839 par Louis Daguerre (qui s'appuie, lui-même, sur les recherches de Nicéphore Niepce), la photographie n'a cessé de fasciner peintres et écrivains. Pour Honoré de Balzac, Théophile Gautier et Gérard de Nerval, elle avait des pouvoirs magiques. Pour d'autres,  comme le roi de Naples, il fallait l'interdire, car elle était dangereuse, comme le mauvais œil

    Cette nouvelle technique, comme on sait, a bouleversé l'histoire de la peinture, en libérant les peintres de l'obsession de reproduire, au détail près, la nature environnante. À quoi bon copier le réel quand on peut le faire à l'aide d'un simple appareil de photo ? La peinture, peu à peu, s'est plongée dans la couleur, puis déconstruite, pièce après pièce, dans l'abstraction, avec Kandinsky, Malevitch et Picasso. La photographie a également bouleversé la littérature : à partir de la moitié du XIXe siècle, les romanciers vont se documenter auprès des photographes, pour coller au plus près au réel (nous sommes toujours, par la grâce des prix littéraires, dans ce courant naturaliste ou réaliste de la littérature).

    images-5.jpegAujourd'hui, grâce aux écrans (TV, smartphones, ordinateurs), la photographie a triomphé partout et totalement : nous sommes submergés d'images, le plus souvent immatérielles, jusqu'à l'ivresse ou la nausée. Mais savons-nous encore regarder ? Et lire les images qui nous entourent, nous conditionnent, nous incitent à acheter certains produits (par la publicité) ou à voter pour certains partis (par la propagande politique) ? Cette profusion d'images ne constitue-t-elle pas un immense lavage de cerveau ?

    images-4.jpegHeureusement, il y a encore des photographes qui nous prêtent leurs yeux pour voir le monde avec un regard neuf ! 

    C'est l'expérience que l'on fait avec les belles photographies de Patrick Gilliéron Lopreno, reporter-photographe vivant à Genève, mais arpentant le monde avec son appareil en bandoulière, comme un chasseur de papillons avec son filet.

    Ses images aux contours nets, aux atmosphères tantôt brumeuses, tantôt éclatantes de lumière, nous invitent à entrer dans une autre dimension du temps et de l'espace, où la méditation ouvre sur l'invisible. Lopreno aime photographier la nature images-2.jpeg(les rivières, les champs de blé ou de coquelicots), souvent déserte, ou peuplée de quelques animaux : une sorte de paradis inviolé (qui correspond à l'image traditionnelle de la Suisse). Mais bientôt, des pylônes électriques envahissent les champs, ou les fumées d'une centrale nucléaire blanchissent le ciel. Les hommes, comme les animaux, paraissent incongrus, des ombres fuyantes, des êtres de passage. Le contraste est saisissant. Il dessine une fracture, une faille dans le réel que l'on n'avait pas remarquée au premier regard, mais qui n'a pas échappé à l'œil du photographe. 

    images-3.jpegComme souvent, la photographie nous ouvre les yeux, quand le réel nous aveugle ou nous trompe. Il nous faut le regard du photographe pour aller sous l'écorce des choses, toucher l'os, la sève, le cœur vibrant de la nature. En faisant l'Éloge de l'invisible*, Patrick Gilliéron Lopreno explore cette faille dans les visages, les ciels, les paysages nus ou peuplés d'ombres fugaces, les vitraux d'une église, les fougères dans la cour d'un cloître. 

    Et de cette faille — qu'on appelle aussi mystère — jaillit à chaque fois la lumière.

    * Patrick Gilliéron Lopreno, Éloge de l'invisible, Till Schaap Edition, 2018. Avec une préface très éclairante de Slobodan Despot.

  • Gilets jeunes

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    Par Pierre Béguin

     planetb2.jpg

    Le 21 décembre dernier, conséquence de l’échec du débat politique actuel sur les changements climatiques et du rejet par le Conseil national de la loi sur le CO2, des centaines d’élèves alémaniques sont descendus dans les rues de Zurich, Bâle, Berne et Saint-Gall pour protester contre la passivité du gouvernement face à la crise du climat: «Le changement arrive», «Il n’y a pas de plan(ète) B» ou encore «Notre avenir est en jeu» pouvait-on lire sur les banderoles brandies par les jeunes manifestants.

    Du côté romand, on ne veut pas être en reste. Une grève des élèves est donc prévue vendredi 18  pour protester contre l’inaction de Berne face à l’urgence climatique. Une grève que le DIP ne soutient pas officiellement, mais qu’il tolère «officieusement»: les élèves grévistes seront notés «absents non excusés» mais il est demandé aux professeurs de ne pas les pénaliser par une note sanction de 1, comme le prévoit le règlement, en cas de travail évalué.

    On ne peut que se féliciter d’un tel engagement citoyen de la part d’une jeunesse que l’on aurait pu croire dépolitisée, cantonnée dans un monde virtuel ou animée par son seul moi triomphant. Je me demande toutefois si on lui a bien expliqué les enjeux de ses revendications. Pour commencer, est-ce Berne qui devrait en faire plus dans sa politique climatique, ou la jeunesse qui pourrait en faire moins dans son propre mode de vie? Car si notre avenir est à ce point apocalyptique - comme on ne cesse de nous le rappeler à chaque fois qu'il faut lever une taxe -, il faudra bien, par exemple, se résoudre à:

    • Jeter Smartphone, Iphone, Huawei, tablette ou autre ordinateur portable;
    • Renoncer à Facebook, Whats’app, Snapchat, etc.;
    • Réduire drastiquement ses déplacements en avion ou en voiture familiale;
    • Choisir des vacances écologiques de proximité;
    • Se contenter d’une seule douche par semaine;
    • Etc, etc.

    Adieu, Google, courriers électroniques, week-end à Barcelone, réseaux sociaux, bouilloires, grille-pain, micro-onde…

    Voilà un petit problème arithmétique que je soumets à la sagacité de nos jeunes manifestants:

    Sachant qu’internet est le troisième consommateur mondial d’énergie après la Chine et les Etats-Unis; sachant que l’envoi d’un simple e-mail avec pièce jointe représente l’équivalent énergétique d’une ampoule basse consommation allumée pendant une heure; sachant que près de trois mille milliards d’e-mails – sans compter les spams – sont envoyés annuellement par le monde; sachant enfin que la production de 15 centrales nucléaires pendant une heure équivaut à l’envoi de seulement 10  milliards de mails…. Estimez (approximativement) la facture énergétique de la seule production d’e-mails par le monde en une journée.

    On pourrait étendre le problème:

    Sachant que 600000 heures de vidéo sont ajoutées quotidiennement sur Youtube…

    Sachant que plus de 40000 recherches sont lancées chaque seconde sur Google pour un total quotidien de 3,3 milliards…

    Sachant que, en 2010 déjà, plus de quatre milliards de messages sont envoyés chaque jour par les utilisateurs sur les réseaux sociaux Facebook…

    Sachant qu’un seul Data Center (centre qui traite, conserve, envoie, héberge, etc. les données internet) consomme quotidiennement autant d’électricité qu’une ville de 30000 habitants…

    – Eh oui! Sur le net, si l’acte individuel est négligeable, à l’échelle planétaire, l’impact devient astronomique!

    Arrêtons-nous là!

    Et souhaitons que Berne entende les revendications de nos collégien(ne)s, pour le moins en ce qui concerne une taxe sur les vols low cost (à condition que les produits de cette taxe profitent à notre énergie hydraulique et n’aillent pas se perdre dans l’océan des impôts). Mais si le Conseil national devait appliquer les revendications de notre jeunesse avec toute la rigueur que cette dernière exige, je ne serais pas surpris que, dans une année, des élèves alémaniques et romands prévoient une grève contre des mesures fédérales qui limitent outrageusement leurs libertés en s’attaquant à leur propre mode de vie…

    Aïe, je ne devrais pas dire cela! Quelle mauvaise langue suis-je! Et pour commencer, quitte à exiger de la cohérence, je devrais renoncer à écrire des blogs, mesure que j’applique avec succès depuis deux ans… cette petite rechute exceptée. Pardonnez-moi, comme dirait l’autre.

    Bonne année tout de même!

     

     

     

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  • Les Carnets de CoraH (Épisode 73)

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    Épisode 73 :  Marc JURT en rêvant : Quo vadis

    JURT-QUO VADIS.jpg

    Deux univers sur cette gravure s’emboîtent et se juxtaposent comme le point d’orgue d’une réflexion que mène l’artiste sur son parcours. Deux mondes distincts sont ici représentés, de nature opposée. L’un, travaillé au trait, sonde la structure d’un phénomène naturel (une élévation, une fabrication, une germination), l’autre, intuitif et spontané, traverse la page de bas en haut laissant des traces d’un bleu plus ou moins intense qui chahutent vers la masse ovale au contour appuyé (une auréole, un œil, un œuf).

    L’incruste propose une vision microscopique de la création, une sorte d’horizon extraterrestre, une jungle presque apocalyptique et crevassée d'où jaillissent des tiges, ou plutôt des queues que sont les flagelles frétillantes, prêtes à s’élancer hors des tubes dans une course folle. Nous sommes en pleine genèse, en plein travail, « sang, sueur et larmes » après la dormance hivernale.  

    La toile de fond évoque, de manière éthérée et espiègle, ce désir permanent et inlassable de procréer. L’ovule auréolée attire et élève naturellement tout ce potentiel vers elle. C’est l’être qui aimante par l’esprit et l’effusion des sens, qui lie et rend captif par choix ou par accident.  

    Quo vadis ? Où vas-tu ?

    L’artiste s’adresse-t-il à son ambition et à la gloire ? L’action productrice (la poïésis) mène-t-elle avec bonheur à la postérité ? Pourrait-elle s'accommoder d'une contingence de chair et d’os, d'un peu de chaos pour fusionner les mondes et faire bouger les plaques avant le big bang ? L’artiste suspend sa réflexion car il arrête le trait et fixe le parcours au point de fusion.

    Marc JURT. Quo vadis, 2004. Aquatinte au sucre et aquatinte en bleu sur deux plaques 28,1 x 19 et 6 x 15,8 cm (28 x 19 cm).

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  • Quentin au pays des Picaros (Quentin Mouron)

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    par Jean-Michel Olivier

    Unknown.jpegAprès une incursion assez malheureuse dans le domaine du « polar », Quentin Mouron nous revient avec un livre plus personnel, et longuement mûri : Vesoul, le 7 janvier 2015*. Le titre est curieux, qui associe une petite ville de province française, rendue célèbre par la chanson de Jacques Brel, et l'attentat islamiste contre le journal Charlie Hebdo, qui eut lieu, précisément, le 7 janvier 2015. Ce jour-là, on s'en souvient, ce fut, en France comme ailleurs, une stupeur qui ressembla vite à de la sidération : toute une génération de satiristes — dessinateurs, écrivains, chroniqueurs — abattue à coups de kalachnikov, dans la salle de rédaction du journal, avec le policier chargé de les protéger…

    C'était il y a quatre ans. On n'a oublié ni les victimes, ni la haine des bourreaux.

    De cet événement sidérant, un livre porte témoignage, à la fois sobre et bouleversant : c'est Le Lambeau**, du journaliste Philippe Lançon, rescapé, par miracle, de cette tuerie abominable. Dans son livre, il raconte moins les obscures motivations des deux auteurs de l'attentat que sa lente et douloureuse reconstruction — en fait, sa renaissance après la mort de son corps (il n'a plus, aujourd'hui, le visage que ses parents lui ont connu). Le livre de Lançon restera, à jamais, le grand livre de 2018, parce qu'il a su parler, charnellement, sobrement, humainement, et sans pathos, des blessures mortelles infligées ce jour-là non seulement à un journal satiriste, mais à tous les dessinateurs, journalistes, éditorialistes du monde entier.

    Jeu de massacre

    Unknown-1.jpegSurpris, tous les deux, par l'annonce de cet attentat, le couple de picaros qui erre dans les rues de Vesoul — Saint-Preux, un cadre dynamique, et le narrateur, écrivain désœuvré fuyant les lettres menaçantes de l'Administration — se trouve pris dans la foule des #JeSuisCharlie, un peu déconcertés, mais décidés, coûte que coûte, à faire la fête. Ce couple étrange (le maître et le disciple) fait penser, bien sûr, à d'autres couples littéraires célèbres, comme Jacques le Fataliste et son maître (Diderot), Don Quichotte et Sancho Panza (Cervantès) ou encore Pangloss et Candide (Voltaire)  — sans oublier le Saint-Preux de Rousseau, amoureux de la jeune Julie, sa pupille. Ce couple de larrons en foire erre de bar en bar et de teuf en teuf : incarnation parfaite de l'homo festivus cher à Philippe Muray, en quête d'émotions fugitives et, sans doute, de sens à donner à leur vie.

    Le ton général, comme on voit, est à la satire et à l'ironie (la vraisemblance n'a rien à faire dans ce roman). Elles sont souvent mordantes, quand elles s'attaquent aux Grandes Têtes Molles de notre époque (l'humanisme, la pensée unique, l'obsession de pureté alimentaire, les « islamo-gauchistes », etc.). images-2.jpegMouron possède à merveille l'art du portrait décalé, voire baroque. Ainsi, au fil des pages, on assiste à un véritable jeu de massacre où chacun (hommes, femmes, animaux, idéaux, utopies) en prend pour son grade. C'est assez jouissif et le lecteur ne boude pas son plaisir, car Mouron tire à vue sur tout ce qui bouge — ou fait figure, aujourd'hui, d'idée reçue ou de doxa. Sont ainsi dézingués un Salon du Livre (L'Hivernale des Poètes), des manifestations de rue (« la rue est à nous »), une fête des sexualités inclusives, des nains, des antispécistes, des masculinistes, des membres du Hezbollah, etc. 

    Pourtant, malgré la verve de l'auteur, la lassitude guette, car Trotski tue le ski, comme disent les Gilets Jaunes ! Le roman est une succession de portraits au vitriol qui se remplacent et s'effacent rapidement, trop rapidement, l'un l'autre. Aucun personnage n'est approfondi, ni doué de vie propre, ni entraîné dans la dynamique du roman. C'est dommage : ils manquent tous de cœur, de sang, de tripes. 

    Vertige du vide

    On aimerait que le couple improbable formé par Saint-Preux et son élève (disciple, ami, confident, esclave ?) gagne en consistance au lieu de se laisser ballotter au gré des bars et de la neige. Le narrateur, en quête de père, toujours en retrait, dans l'ombre du maître, étonne par sa passivité et sa confiance en un homme qui n'a rien d'admirable (Saint-Preux est le stéréotype moderne du winner). On frôle ici le vide, une thématique régulière des livres de Mouron : « J'avais toujours été attiré par le vide ; son néant me fascinait. Je fus pris de vertige. »

    Tout le roman, me semble-t-il, se tient sur le fil de ce vertige : dans ce jeu de massacre, tout se vaut — les idées, les hommes, les femmes, les victimes, les bourreaux, etc. Et, par conséquent, rien ne vaut rien. Le pacifisme ne vaut pas mieux que le terrorisme. Un attentat contre un journal satirique succède aux provocations gratuites d'une allumée du sexe, Vagina (caricature plaisante de Virginie Despentes). On ne sort pas d'un relativisme qui met tout et tout le monde sur le même pied d'égalité, fait fi des différences et peine à dégager les vrais enjeux.

    * Quentin Mouron, Vesoul, le 7 janvier 2015, Olivier Morattel éditeur (France).

    ** Philippe Lançon, Le Lambeau, Gallimard, 2018.

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  • Les Carnets de CoraH (Épisode 72)

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    Épisode 72 :  Marc JURT en rêvant : Questions et Réponses

    JURT-QUESTIONS REPONSES.jpgDe quoi est fait le réel ?

    Il y a longtemps, dans le bassin méditerranéen, les présocratiques ou philosophes de la nature ont examiné la question sous plusieurs angles et ouvert des perspectives modernes. S’agit-il d’atomes, ces éléments invisibles à l’œil nu qui composent la matière ? Ou les 4 éléments, l’eau, la terre, le feu et l’air, qui en seraient le moteur. À moins qu’il ne s’agisse d’un principe premier, permanent et immuable, à l’opposé de l’éphémère et du mouvement. Aujourd’hui la science a donné sa réponse grâce à ce questionnement qui remonte au temps des Anciens, à cette curiosité et à ce besoin naturel d’aller de l’avant.

    De quoi sont faites les Questions et Réponses de Marc JURT ?

    L’ensemble de cette œuvre impressionne par sa verticalité, ses couleurs brûlantes empreintes d’or comme une coulée de lave cuprique au centre du questionnement. Sommes-nous au cœur de l’énigme et d’une expérience métaphysique  ? Y a-t-il âme qui vive dans cette ligne de fuite ou n’est-ce que rupture dans une solution de continuité ? Une illusion qui me laisse face à moi-même.
    MARC JURT Les 4 éléments.pngLe panneau central, composé d’écorce de bananier, éclate de mille feux donnant l’impression d’une présence jaspée et fugitive comme un leurre alors que les côtés sombres, faits de papier Japon et d’ikat, absorbent presque entièrement la lumière. La toile de fond superpose ainsi les supports fabriqués et naturels donnant du relief et de la profondeur au tout. Au premier plan, les piliers du sanctuaire que sont les pinceaux calligraphiques aux manches de bambou et les épis d’asperges finement pignochés de nuances de beige sur de longues tiges terreuses, se dressent et s’alignent en alternance.

    La remise en question de l’artiste est universelle, sa réponse est une œuvre qui se renouvelle au plus près d’une intuition première, qui est peut-être une fin en soi. Il accouple ainsi l’art à JURT-ASPERGES 1.jpgl’expérience du réel, le pinceau à l’asperge, ce légume royal et printanier, connu pour ses vertus aphrodisiaques, dont la précieuse tige est de « l’ivoire à manger » et son extrémité une « pointe d’amour ». Ce couple singulier est à l’image de l’action productrice (la poïésis) comme d’un échange stimulant et nécessaire à la vie. Mais elle est aussi l’envers de la vie car quand l’artiste crée il ne vit pas.

    Marc JURT. Questions et réponses, 2002. Acrylique, pigment, pointe sèche, papier Japon, ikat, écorce de bananier sur bois, 122 x 61 cm.


    JURT-ASPERGES-HAIKU 2.jpegMarc JURT. 
    Les Quatre Éléments, 1990. Aquatinte au sucre, vernis mou en bleu, rouge, jaune et noir, et gaufrage sur deux plaques, 39,4 x 29,8 cm et 39,4 x 29,8 cm. Catalogue raisonné n200.

    Note de Marc JURT à propos des Quatre Éléments : « Gravures s’appuyant sur le geste, la trace du pinceau et leur mise en rapport avec les éléments travaillés au trait. Juxtaposition et superposition de plaques, couleurs alliées aux divers papiers appliqués. Dialogues, rencontres. » Catalogue raisonné, p. 51.

    Marc JURT. Détail de « Alliance 17 », Les Témoins inaltérables, 1987-1988. Pointe sèche sur papier Arches et papier offset intégrés à du papier coton et lin, rehaussés de gouache blanche, 52 x 98 cm. (Épreuve unique.)

    Marc JURT. Tu te dresses / Tranquille devant ton ombre / Asperge, 1984. Pointe-sèche en noir, 100 x 60 cm. Catalogue raisonné no 141.

    Note de Marc JURT sur cette gravure : « Le titre a précédé la gravure. J'ai tout d'abord composé de petits poèmes en trois vers à la manière de haïkus, puis j'ai réalisé les gravures à la pointe sèche. » Catalogue raisonné, p. 51.

  • Les Carnets de CoraH (Épisode 71)

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    Épisode 71 :  Marc JURT en rêvant : La Danse secrète 

    MARC JURT Danse secrète.jpg

    Quel sens donner à ce coco de mer tombé du ciel  dans ce paysage à la fois yin et yang ? S’agit-il d’un fantasme un peu creux, un peu « cucul la prasline » dans la masse des songes ou d’une réelle complémentarité naturelle ainsi dévoilée dans le tourbillon des âges ? L’origine est sur le point d’être révélée, alors que la beauté suspendue en apesanteur invite à la rêverie. Il y a, quelque part, me dis-je, un arbre dont ce fruit a chu. Un axe entre inertie et expansion qui fait pivoter le monde. Un voile qui se déchire au fur et à mesure de la cabriole. Un contraceptif qui rompt comme une solution de continuité.

    s-l300.jpgCe fruit fendu par le milieu est sur le point de s’ouvrir comme une offrande de la mer. Il va mettre au monde sa graine légendaire, aux vertus aphrodisiaques qui a fait rêver des générations de corsaires. Surnommé le « coco-fesses » en créole des Seychelles sur l'île de Praslin, il suggère sans pudeur une Vénus callipyge sortie des eaux. De toutes les semences, c’est la plus colossale et la plus recherchée du règne végétal ! Le commerce est sévèrement règlementé et les produits dérivés réservés à quelques élus.

    Il y a fort longtemps, les marins avaient observé les énormes noix remonter à la surface de l’eau. Comme ils s’étonnaient de cet étrange phénomène, ils en cherchèrent la cause et se sont imaginés qu’elles provenaient d’une palmeraie sous-marine au fond de l’océan Indien. C’est au 18esiècle qu’on découvrit la généalogie de ces flotteurs. On fut CocoMale.jpgsurpris d’apprendre que le cocotier parental est bien terrestre et dioïque, c’est-à-dire que l’espèce est sexuée, mâle ou femelle, et non hermaphrodite. Que les organes reproducteurs ressemblent fort à ceux des humains. À s’y méprendre. Foi d’anthropomorphe ! Avec de tels attributs, pourquoi demander aux abeilles, aux geckos et au vent de pérenniser l’espèce alors qu’il suffit d’attendre les nuits d’orage. La légende raconte que les faux arbres se mêlent alors à la fureur des éléments, se déracinent et entrent dans une danse secrète et enflammée.

    Marc JURT. La Danse secrète, 1988. Pointe-sèche et procédé au soufre en noir rehaussés de gouache blanche ; 39,6 x 29,8 cm. Catalogue raisonné, n181.

    Note de Marc JURT à propos de La Danse secrète: « Mouvement autour d’un coco de mer trouvé aux Seychelles ». Catalogue raisonné, p. 51

    PHOTO 1 :  graine de coco de mer pesant en moyenne de 20 à 25 kilos mais pouvant atteindre 45 kilos ! (source : Wikipedia)

    PHOTO 2 : inflorescence mâle pouvant atteindre 1,8 m ! (source : Wikipedia)

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