12/03/2017

Un plaisir trop bref

Par Pierre Béguin

 

Je me délecte toujours à la lecture des correspondances d’écrivains. Tout d’abord parce qu’elles constituent à leur manière une sorte d’autobiographie bien plus éloquente que les traditionnelles biographies parfois convenues et ennuyantes. Ensuite parce que leurs postures sont aussi variées que révélatrices. Certains écrivains, dans l’intimité, restent si imprégnés de la conscience d’être plus tard publiés et lus par le grand nombre qu’on les sent retenus, circonspects, attentifs, pour ne pas dire policés, voire carrément poseurs, traquant le mot juste tout en feignant la spontanéité (je pense par exemple à Samuel Johnson ou à André Gide pour lequel la correspondance devait assurer son immortalité autant que son œuvre). Ceux-ci mettent dans leur correspondance le moins possible d’eux-mêmes sous des apparences de sérieux et de profondeur.

D’autres ne se préoccupent pas du «grand art épistolaire» (selon la formule de Samuel Johnson), plongeant avec délice et naturel, en toute hâte et sans jamais adopter la moindre pose, dans cet univers de réjouissances et de plaisirs, aussi futile puisse-t-il paraître parfois. C’est le cas de la correspondance que je suis en train de lire ces jours-ci: «Ce mot en toute hâte, lcapote3 (4).jpga poste ferme dans dix minutes» écrit Truman Capote – puisque c’est de lui qu’il s’agit – à un ami. Et plus loin: «Quel plaisir trop bref que vos lettres!» exacte définition de ce que sont les siennes, un plaisir trop bref. Lui qui polissait sans relâche la moindre phrase parue sous sa signature s’est livré à l’exercice épistolaire avec un naturel et une spontanéité étonnante, parlant sans retenue de ses blessures, de ses succès, de ses échecs. Comme s’il ne croyait pas une seconde que ses lettres pussent être publiées un jour…

Truman Capote adorait les commérages – en écouter autant qu’en colporter. Et ce penchant, il faut bien l’admettre, convient parfaitement au genre épistolaire, lui apportant cette saveur que la futilité du contenu pourrait rendre insipide: «Envoyez-moi encore une de ces lettres pleines de vos merveilleux commérages. J’ai l’impression qu’on est ensemble à boire un martini». Car la correspondance est un plaisir partagé. Ainsi, le célèbre auteur de De Sang froid n’hésite pas à ordonner, voire à quémander, lorsque la paresse ou l’indifférence de son correspondant vient à le priver de ce partage de midi attendu: «Monsieur – Pourquoi ne répondez-vous pas à ma lettre? Je n’en écris que pour avoir le plaisir d’en recevoir en échange. Veuillez considérer que c’est donnant donnant» écrit-il à John Malcolm Brinnin, poète et professeur d’université, le 15 juillet 1950. – Je me souviens que, étudiant à Londres, j’écrivais de très longues lettres dans le seul espoir d’en recevoir de plus longues encore, espoir souvent déçu; mais contrairement à Truman Capote, je n’ai jamais osé m’en plaindre aux intéressés. Comme tout enfant en manque d’affection, le romancier américain aimait ses amis sans réserve mais exigeait d’eux le même engagement. Se sentant très vite trahi ou abandonné, il ne pardonnait pas à ceux qui l’avaient offensé. Et une lettre sans réponse pouvait constituer une offense à ses yeux…

Pour obliger ses correspondants les plus paresseux à lui écrire, il avait inventé un jeu: le CLI – Chaîne de Liaisons Internationales. L’enjeu est de dresser une liste de noms en s’arrangeant pour que chacun de ceux qui y figurent ait un lien avec celle ou celui qui le précède. Le jeu consiste à avancer le plus loin possible dans la chaîne tout en aboutissant au nom le plus ahurissant. Sa combinaison préférée permettait, en partant de Cab Calloway, d’arriver à Adolph Hitler. Selon les calculs de Truman Capote, et c’est ce qui le délectait, seuls trois noms s’intercalaient entre le plus célèbre jazzman et l’incarnation du mal absolu.

«Une lettre dont le seul but est de transmettre une information ou de faire plaisir à son destinataire n’est pas une vraie lettre. Une vraie lettre peut atteindre ces deux objectifs par surcroît, mais sa fonction première est d’exprimer la personnalité de celui qui l’écrit» prétend l’écrivain et critique anglais Lytton Strachey. Voilà pourquoi j’aime lire la correspondance des écrivains, voilà pourquoi j’aime celle de Truman Capote.

Et dire que les sms, les mails, les réseaux sociaux – tout ce qui tue le véritable échange épistolaire – risquent fort de priver les futures générations du plaisir trop bref de lire des correspondances d’écrivains!

Un plaisir trop bref, Truman Capote, 10/18, 2007

 

 

09/03/2017

Un père reste un père (Alain Bagnoud)

par Jean-Michel Olivier

images.jpegC'est un roman dense et complexe, qui revisite les années 70, mais aussi notre époque, que nous donne Alain Bagnoud avec Rebelle*, son quatorzième livre.

Tout commence, ici, dans un bistrot valaisan, où le nouveau venu (Jérôme Saint-Fleur, un journaliste à la dérive) est tout de suite intégré à la communauté bruyante, joyeuse et avinée des piliers de bar. C'est en sortant du bistrot, la tête levée vers la Grande Ourse, sa bonne étoile, que Jérôme va tomber sur Bob Marques, un guitariste de blues, qui était son idole, autrefois. Cette rencontre — à la fois retrouvailles avec sa jeunesse perdue et besoin de reconnaissance — va bouleverser sa vie dans les mois qui vont suivre.

Unknown.jpegLe roman de Bagnoud est construit sur une série de rencontres et d'interrogations. Autour de cette ancienne gloire du blues gravitent deux femmes, Marylou et Carole. Tandis que la première ne quitte pas Marques d'un pas, la seconde aime les marches en montagne et fréquente assidûment une secte (qui fait penser, bien sûr, à l'Ordre du Temple Solaire). Jérôme est invité à jouer de la guitare avec Marques. Le résultat est concluant. Une tournée est organisée. Jérôme est parvenu à se faire reconnaître de son idole, ancienne figure paternelle. 

Et désormais le roman de Bagnoud touche à son centre névralgique : la recherche du père. En bon journaliste, Jérôme va poursuivre son enquête sur le terrain. Il ne va pas tarder à retrouver deux anciens compagnons de sa mère : Joseph Dalin et Frank Rivet. Le premier, après avoir été prof, est écrivain et le second est un politicien en vue qui semble avoir renié les idéaux de sa jeunesse. L'un et l'autre pourraient être le père que Jérôme n'a pas connu…

Cette enquête, on le voit, qui est une quête des origines, tourne entièrement autour d'un personnage mystérieux : Luce, la rebelle indomptable, qui voulait un changement de vie total. « Des fleurs, de l'herbe et de la musique. » Luce est la mère de Jérôme et vit à l'écart du monde. images-1.jpegDevenue artisane, elle a coupé les ponts avec son passé contestataire — et ses anciens amants. Jérôme l'oblige à remuer les braises, à s'expliquer, à révéler les secrets qu'elle garde jalousement. On revisite ainsi les belles années du Flower Power, la liberté, les utopies. Même si le mouvement a été rattrapé par la réalité du monde de l'argent (le libéralisme, la globalisation), les rêves qu'il a semés ne sont pas totalement oubliés.

Roman dense et complexe, qui se passe presque entièrement en Valais (avec quelques incursions à Genève !) et brosse une galerie impressionnante de personnages, Rebelle poursuit une quête de vérité qui est d'abord une interrogation des origines : si la mère est unique et prend beaucoup de place, les pères (imaginaires) sont nombreux et se bousculent même au portillon (Marques, Dalin, Ravet, Kapoff) ! On laissera au lecteur le soin de découvrir le fin mot de l'affaire…

Ce qui est sûr, avec Alain Bagnoud, c'est que l'affaire est loin d'être classée !

* Alain Bagnoud, Rebelle, roman, éditions de l'Aire, 2017.

05/03/2017

bambiland

antonin moeri

 

Me souviens du malaise éprouvé lorsque je voyais à la télé les images de missiles lancés depuis les navires de guerre, le résultat des terribles explosions, les véhicules blindés de l’armée américaine fonçant dans le désert, les carcasses de camions irakiens qu’on venait de napalmiser avec des cris de joie... nausée aggravée lorsque je voyais les speakers, tout feu tout flamme (si j’ose dire), nous apprendre avec des airs de grands connaisseurs le prix et la composition chimique des Tomahawks, nous montrer les engins en gros plans, nous expliquer l’importance de cette mission civilisatrice: non seulement renverser un horrible tyran sanguinaire et paranoïaque, mais contribuer à l’édification des masses en amenant dans ce pays-là ce que les journalistes formatés ne cessent d’invoquer avec des trémolos de grenouilles agenouillées: la Démocratie. C’est ce malaise que met en mots Jelinek dans «Bambiland»: comment une guerre est perçue sous nos latitudes, comment elle est interprétée et assimilée dans nos exemplaires démocrarties occidentales.

En vérité, c’est le comportement du consommateur devant son écran (télé, ordi ou smart), cette passivité d’un sujet qui se rince l’oeil en fixant la trajectoire festive des Tomahawks, en voyant Bagdad brûler, en admirant le bon boulot effectué par les soldats de leurs majestés Bush, Rumsfeld, Cheney etc, à la fois mangeurs de pognon et seuls bergers à connaître Dieu, à connaître le Bien, à connaître le véritable Père..., ce sont ce comportement et cette passivité qui sont interrogés dans une «trame oscillante où le fondu enchaîné semble être la règle», trame conçue pour le théâtre. Mais qui parle dans ce fleuve verbal imaginé après lecture de la tragédie «Les Perses» d’Eschyle?

Il y a un NOUS qui pourrait être celui d’une majorité bien pensante, qui pourrait représenter les Occidentaux ou les soldats américains dans leurs blindés ou les experts en géopolitique habitués des plateaux télé... Il y a un JE qui pourrait représenter un téléspectateur ou l’auteure assise sur un canapé, maniant la télécommande et prenant des notes, ou une journaliste de CNN qui est aux premières lignes pour faire vibrer le quidam européen désormais conscient que cette guerre est juste, qu’elle est voulue par Dieu..., notre Dieu à tous; ou un militant du mouvement pour la paix, «premier messager de la souffrance qui entend dévoiler toute l’étendue du désastre», ou un retraité qui tente, devant son p’tit écran, de saisir... de comprendre... de savoir..., ou un opposant au régime qui veut «précipiter dans la poussière l’immensité de la richesse de Saddam», ou un crâne rasé texan pressant sur le champignon de l’emblématique Humvee, ou l’ingénieur qui mit au point le BGU-28, la bombe perceuse de bunkers, ou une femme musulmane (voilée de noir) qui voudrait voir la couleur des pétro-dollars mais qui ne peut que crier et se lamenter hors-champ.

C’est bien la croisade menée contre les musulmans d’Irak par l’inénarrable Bush Junior élu de Dieu (qui lui a ordonné d’écraser Saddam et ses troupes), c’est bien cette croisade aux accents fondamentalistes que Jelinek questionne, un fondamentalisme qui, sous couvert de défense des valeurs morales, cache des objectifs implacables, des intérêts très précis... Dans le registre grave et sérieux, l’exercice tournerait au pensum. En jouant avec les mots qui se téléscopent et les phrases dont nous perdons la trace de l’énonciateur, l’auteur s’amuse à mimer l’éternelle logorrhée qui nous assaille dès qu’on allume une radio ou une télé, logorrhée pourtant calibrée où les barbares sont clairement désignés: «nègres des sables, assassins et violeurs», «engeance satanique qui ignore la civilisation», monstres qui brandissent un drapeau blanc avant de tirer sur le brave guerrier blond ou latino.

En explorant, en décortiquant la rhétorique des communicants et en imbriquant des bribes de cette logorrhée dans un texte inclassable, Jelinek poursuit le travail entrepris par un autre contempteur des discours avilis, des jargons techniques, journalistiques, scientifiques..., satiriste hors pair que le mauvais usage de la langue inquiétait au plus haut point et qui montra, avec une rare vitalité subversive, comment on peut se servir du verbe (et aujourd’hui des images) pour maintenir les foules dans un état d’enfance, pour les rendre dociles..., satiriste qui montra dans une pièce de théâtre comment la presse libérale autrichienne de l’époque instilla dans les esprits l’idée que la guerre était inéluctable. Jelinek se reconnaît dans la critique du langage de Karl Kraus (1874-1936).

Elfriede Jelinek: Bambiland, éditions Jacqueline Chambon, 2006

02/03/2017

Sur une image (Jacques Pugin)

Unknown.jpeg

Ouvrons les yeux : la nature, comme le disait Baudelaire, n’est pas seulement ce temple où de vivants piliers laissent parfois sortir de confuses paroles. C’est d’abord un théâtre avec ses tréteaux, ses chausse-trappes et ses jeux de lumière, sa mise en scène et ses masques. 

Comme théâtre, Jacques Pugin a choisi la montagne — le plus grandiose des théâtres. 

Le photographe est un chasseur d’image, un arpenteur, un randonneur. Il recherche une scène primitive : un décor à la beauté sauvage qu’aucun acteur n’aurait encore habité. Nous sommes ici juste après le lever du rideau : le plateau est nu, le silence est profond, pas âme qui vive dans ce cirque de glace. Au premier plan, des draperies qui pourraient être des suaires, ou des fantômes : si la chair dépliée est sans secrets, la montagne, sur cette image, exhibe ses plaies et ses cicatrices, ses failles et ses séracs, comme les reliefs d’une catastrophe. 

En même temps, ce drapé somptueux laisse entrevoir un coin de ciel délavé, et l’ombre d’une montagne qui surveille toute la scène.

Il y a, dans cette image, comme dans toutes les photographies de Jacques Pugin, une scénographie très étudiée : le jeu des couleurs, les plis et replis de la glace, le drapé des montagnes. Tout renvoie, ici, à un théâtre d’avant les hommes et d’avant la parole. La pièce n’est pas écrite (ou peut-être est-elle déjà jouée). 

La montagne est sacrée. Si l’homme n’est qu’un accident de l’Histoire, elle conserve, dans ses plis, la mémoire des remous du passé. Glissements, replis, fonte inopinée des neiges. Nouvelle glaciation. Qui est le maître d’œuvre ? Quel est le plan final ? Le temps de la nature n’est pas celui des hommes. C’est un temps long qui, aujourd’hui, s’affole et s’accélère, alors que la planète s’épuise en gesticulations. 

Au fil des jours et au hasard des randonnées, le photographe recueille des images, les creuse, les interroge, les modifie parfois pour en extraire le sens. Le paradoxe de ces images dépouillées, où l’homme n’a pas sa place, c’est qu’elles nous parlent et nous regardent. Que recèlent ces plis, ces draps gelés, ces ombres grises ? Qui se cache sous cet effondrement ? 

Quel cri est prisonnier des glaces ?

Seul le silence répond à nos questions.

Jean-Michel Olivier

@ photo de Jacques Pugin

25/02/2017

André Wyss à la Compagnie des Mots

 
 

La Compagnie des Mots

 

accueillera le professeur André Wyss  

Mardi 7 mars 2017  

au Box de l'Auberge du Cheval Blanc, dès 18h15 jusqu'à 20h environ.

 

 

 

Né à Saint-Ursanne au bord du Doubs, auteur-compositeur-interprète dans sa jeunesse, formé aux Universités de Genève et de Strasbourg (thèse de doctorat publiée sous le titre Jean-Jacques Rousseau, l’Accent de l’écriture, La Baconnière, 1988), professeur honoraire de littérature française à l’Université de Lausanne, André Wyss est président de l’Université des seniors de Genève. Historien de la langue, à la fois proustien et perecquien, mais attiré par la poésie, notamment celle qui s’écrit depuis Baudelaire, il est surtout mélomane professionnel et s’est de la sorte fait une spécialité des rapports entre la musique et le texte dans les œuvres musicales ( Eloge du Phrasé, PUF, 1999 – Prix des Muses et Prix Meylan 2000) et, plus généralement, des rapports entre musique et littérature ( L’Offrande littéraire, à paraître). Il préside depuis douze ans le jury du Prix Michel-Dentan.  

Cette soirée sera particulière : André Wyss tiendra une conférence sur le Prix Michel-Dentan. L'auditoire aura ensuite l'opportunité de lui poser directement des questions.

 

 

12/02/2017

Qui parle ?

par antonin moeri

 

Quand un personnage prend la parole sur une scène de théâtre, le spectateur peut plus ou moins savoir de qui il s’agit. C’est un homme, une femme, un enfant, un black, un noble, un prolo, un fiancé, un écrivain professionnel etc. Le personnage est parfois nommé et on peut même savoir s’il est séduisant, s’il dirige une entreprise ou s’il est hospitalisé. Dans les textes de Jelinek, c’est beaucoup plus volatil. On ne sait pas vraiment qui prend la parole. D’ailleurs, c’est en se demandant qui est l’énonciateur qu’on comprend mieux le sens des phrases, des paragraphes, des monologues.

Prenons WINTERREISE. Une femme dit: «N’y a-t-il pas aujourd’hui un vernissage ou une lecture d’auteur?» Ah, se dit le lecteur, c’est Jelinek, l’auteur de LUST, qui prend la parole. «L’attelage qui accompagne ma dépouille...» Zut! Et voilà que l’écrivain, après avoir mis en scène son corps mort, évoque un souvenir d’enfance... Dans le monologue suivant, un NOUS prend la parole, un NOUS de consensus (les mous salauds chers à Marc-Edouard Nabe)...

Ce pourrait être un genre d’ouvrier, de plombier, d’employé n’aimant pas voir à la télé la petite Natacha Kampusch qui n’a rien fait de sa vie et dont on fait une star parce qu’elle a été séquestrée par un horrible monstre... Le locuteur genre homme de la base voudrait que la télé s’occupe aussi de lui, lui qui fait du sport, de la muscule, des pompes, des redressements assis, qui va skier dès qu’il y a de la neige dans les Alpes, qui paie ses impôts etc...

Alors pourquoi cette gamine qui n’a rien foutu pour mériter toute cette gloire, pourquoi a-t-elle tant de succès... Est-ce qu’elle pense que c’est tellement intéressant pour les gens de la voir chialer à l’écran ou y aligner des balivernes? «Pourquoi nous impose-t-elle son image, cette gamine? Qu’elle retourne dans son cloaque! - Nous avons recherché auprès d’elle la distraction, nous nous sommes pourléchés à son destin comme les bêtes avec le sel, mais ça n’a pas beaucoup d’intérêt - Chez nous, il se passe toujours quelque chose - Nous sommes à la maison, ici on est chez nous».

C’est un NOUS du même acabit qui reprendra la parole dans le monologue suivant. Cette fois, il est tatoué. Il travaille... Il a l’air de déblayer un tunnel où un accident s’est produit dans les Alpes... Il y a des morts... Des étrangers, de ceux qui viennent de partout et en nombre pour dévaler les pentes en combinaison fluo. «Le sport de masse qui remplit nos chambres et nos lits». Le discours de cet homme tatoué est celui des promoteurs, des gérants de restaurants, des employés des remontées mécaniques, des zommes politiques, de tous ceux qui ont besoin de ces étrangers en combinaison fluo pour... On connaît la chanson!

Ce qui fascine chez EJ, c’est son habileté à entrer dans le foyer de perception de l’homme de base, dans le joli cerveau du petit blanc raciste, peureux, égoïste, homophobe qui fait de plus en plus entendre sa voix dans les provinces reculées de la bonne vieille Europe.

 

Elfriede Jelinek: Winterreise, Seuil, 2012

10/02/2017

Soft Goulag

Par Alain Bagnoud

 

Soft GoulagUn roman d'anticipation subit plus que d'autres le jugement du temps. Va-t-il se démoder ? Devenir obsolète et rigolo ? Une relecture quelques années plus tard est souvent cruelle pour ce genre de textes.

 

Eh bien, rien de tout ça avec Soft Goulag d'Yves Velan, qui a été publié pour la première fois en 1977, et que Zoé fait aujourd'hui reparaître en poche. Parce que le monde lobotomisé, monosémique et codifié qu'il décrit, c'est le cauchemar de notre présent. Parce que, aussi, Velan a créé une forme nouvelle et l'a fait correspondre parfaitement avec le contenu de son roman. Le tour de force est là : le langage du livre en révèle autant que les faits relatés.C'est à part, homogène, autonome, parfaitement maîtrisé – et singulièrement inquiétant.

 

On ne connaît plus beaucoup Yves Velan de nos jours. Né à Saint Quentin, dans l'Aisne, le 29 août 1925, il habite à la Chaux-de-Fonds, où il a enseigné après un séjour de treize ans à l'Université d'Urbana, dans l'Illinois, aux Etats-Unis. Un drame personnel l'a fait se retirer il y a des années de la vie publique. Avant cela, pourtant, il était connu comme un écrivain majeur. Son œuvre exigeante se dégage de la facilité et du parasite pour définir le fait littéraire, son rôle et son inscription dans la morale et la politique.

 

Il a publié trois romans d'une haute densité, qui interrogent de manière différente la notion de rupture. Je (Seuil 1959 et L'Age d'Homme, Poche suisse, 1991) pousse aux limites la fameuse introspection romande et protestante. Le héros est un pasteur hanté par le doute, à la croisée de discours politiques et religieux. La Statue de Condillac retouchée (Seuil 1973) est une machine littéraire où l'écriture se confronte à l'engagement, au corps, à la psychanalyse. Soft Goulag enfin (Bertil Galland, 1977, réédité par Zoé en 1989 et aujourd'hui) se présente comme un récit de science-fiction, pas innocent du tout, pour lequel Velan s'est servi amplement de sa longue expérience des Etats-Unis.

 

Situé en Amérique du Nord, le livre dénonce, avec une économie de langue où l'absence de littéraire donne par contraste un vertige démonstratif, la réduction de tout à une signification unique, qui rend les hommes contrôlables. Comportements normés, sexualité castrée, langage monosémique, humour convenu, manipulation de la classe moyenne par des puissants, abolition des différences : le goulag mou. Tous vivent de la même manière, avec les mêmes références aculturées fournies par les écrans, contrôlés par une dette qui les rend coupables. Il y a pourtant un grand événement dans ces vies ternes : un tirage au sort qui donne à certains d'entre eux le droit de procréer.

 

Soft GoulagSoft Goulag se présente comme une thèse sur le droit de naissance. Un thésard plein de doutes raconte une journée d'un couple qui gagne le droit de naissance. Ils deviennent les héros du jour. Mais le piège se referme sur eux…

 

Signalons encore que l'oeuvre de Velan ne s'arrête pas là. Travailleur acharné, qui passe des années sur un roman, l'écrivain détient encore un texte dont des extraits ont paru dans des revues (Ecriture, Revue de Belles-Lettres, Europe…) : L'Energumène et son double. C'est avec lui que se terminera sa geste romanesque, composée de quatre livres, tous très différents, tous habités par une exploration de l'identité, de la présence au monde, du politique, où la question de la forme est centrale.

 

 

09/02/2017

Fillon-DSK : même combat ?

1072060335.11.jpeg

par Jean-Michel Olivier

L'affaire Fillon ne vous rappelle rien ? Allons, cherchez, vous y êtes presque…

Mais, bon sang, c'est bien sûr ! comme disait le brave commissaire Bourrel. Il y a 6 ans, presque jour pour jour… L'affaire DSK !

L'analogie es troublante : deux candidats à la présidence de la République française — largement favoris — flingués en plein vol par les médias (en attendant le verdict de la Justice). Le premier pour « agression sexuelle, viol, séquestration » ; le second parce qu'il a accordé, pendant des années, un emploi fictif à son épouse, la bien-nommée Pénélope (près d'un million d'euros tout de même !). Dans les deux cas, la Justice s'en mêle. Mais trop tard : les hommes ont déjà été lynchés publiquement par les médias. Ils sont morts tous les deux — symboliquement, politiquement.

On comprend mieux, avec le temps, les contours du complot dont les deux hommes ont été victimes : il s'agissait d'écarter deux candidats gênants de l'élection présidentielle. Mission accomplie. Peu importe d'où vient le coup (Sarkozy ? Juppé ? Dati ? Macron ?) Seul compte le résultat.

images-2.jpegL'affaire DSK a constitué un véritable feuilleton à suspense pour la presse française (et étrangère). Une aubaine. Un miracle. Jour après jour, on a fouillé la vie (pas très nette) de l'homme politique. Des « victimes » ont sauté sur l'occasion pour se payer un quart d'heure de notoriété. On a poursuivi l'homme. On l'a traqué, cerné, puis lapidé sur la place publique. Il ne s'en remettra pas.

En octobre 2011, la Justice américaine rendait son verdict. Comme on sait, DSK a été blanchi de toutes les accusations portées contre lui. Lynché, mais innocent.

images-5.jpegIl risque bien de se passer la même chose pour François Fillon. tout le monde, en France comme ailleurs, attend le verdict de la Justice. Mais le mal est fait. D'autant que l'«inculpé» s'est très mal défendu. Et il est difficile, en effet, de demander des sacrifices à ses compatriotes (dont plus de 15% sont au chômage) tout en rétribuant grassement sa femme et ses enfants pour un travail qu'ils n'ont jamais effectué ! 

La morale de la fable, c'est que la presse est toute puissante (c'est-à-dire plus forte que la Justice). C'est elle qui aiguille nos choix, élimine tel ou tel candidat gênant, influence nos décisions. Tout cela sent la cabale, bien sûr. Mais quelle efficacité ! Innocent ou coupable, personne ne s'en relève. 

05/02/2017

Quentin Mouron à la Compagnie des Mots

La Compagnie des Mots est très heureuse d’accueillir Quentin Mouron 
 
 le 7 février 2017
dès 18h30 et jusqu'à 20h environ
à l'Auberge du Cheval Blanc, à Carouge
Quentin Mouron, né le 29 juillet 1989 à Lausanne, est un écrivain canado-suisse. Son enfance est partagée entre l'Europe et l'Amérique jusqu'à ses vingt ans. Il publie en 2011 son premier roman, "Au point d'effusion des égouts", qui connaît un grand succès en Suisse romande. Son deuxième livre, "Notre-Dame-de-la-Merci", paraît en France, au Québec et en Belgique. Quentin Mouron suit actuellement des études de lettres à l'Université de Lausanne. L'âge de l'héroïne, son cinquième roman, est paru en 2016 (La Grande Ourse).

Franck, dandy sur le retour, détective à ses heures, bibliophile, collectionneur de livres anciens, est chargé de retrouver une cargaison de drogue volée. Son enquête le mène jusqu’à Toponah, petite ville américaine située dans l’État du Nevada. Sur sa route se dresse Léah, adolescente mystérieuse tenant autant de la gueule cassée que de l’héroïne cornélienne. Parmi les existences ployées et amoindries, la jeune femme scintille, détonne; elle incarne quelque chose que Franck ose enfin nommer la vie.
Chères et Chers,

"Bonne anneille" !

Une première soirée animée par Pierre Béguin et Elodie Perrelet - dont on salue la première intervention !
Ils seront accompagnés par Marc Berman, à l'accordéon.

Du polar pour ouvrir l'année, oui. Nous sommes impatients de rencontrer ce jeune auteur romand talentueux, aux influences canadiennes : a-t-il encore l'accent ? Donc du polar ; mais ce sera pour mieux amener la rencontre de mars prochain avec André Wyss. Comme pour ouvrir un nouveau cycle...

Je me réjouis de vous y voir,
Doina
Vous souhaitez soutenir nos activités ? Devenez membres en souscrivant à une cotisation de 50 francs en tout temps, en opérant un transfert au compte CCP 17 - 319084 - 6 ou à l'IBAN suivant :  CH37 0900 0000 1731 9084 6.
 

 

02/02/2017

Un thriller envoûtant (Catherine Fuchs)

par Jean-Michel Olivier

images-2.jpegJ'étais un peu inquiet en commençant le dernier livre de Catherine Fuchs, La Tête dans le sable*. Il s'agit en effet d'un roman « engagé » dont le personnage principal, Carmen Berger, travaille dans une ONG qui est bien résolue à dénoncer les méfaits d'une puissante multinationale exploitant sans scrupule le cuivre d'un petit pays d'Afrique, le Zamanga. Je craignais le déluge des bons sentiments et l'inévitable auto-flagellation finale qui accompagne bien souvent ce genre de livre (les écrivains romands ont la culpabilité rivée à l'âme et au corps).

images-3.jpegMais pas du tout ! Même si ses personnages sont un brin convenus (Carmen est le type de la femme divorcée de cinquante ans, aigrie, avec deux enfants ingérables, un ex courant le guilledou avec une jeunette, roulant à vélo et toute dévouée à sauver la planète ; son prétendant, quant à lui, roule en Mercedes, joue au golf et au tennis et possède un hors-bord!), l'auteur nous entraîne dans une sorte de roman d'espionnage extrêmement bien ficelé. Écrit sous la forme d'un journal intime, le roman est enrichi de témoignages pris à vif sur le terrain, témoignages qui sont autant de preuves à charge contre la multinationale Promaco. Pour corser le tout, Catherine Fuchs imagine une liaison (forcément dangereuse) entre Carmen Berger et un homme travaillant pour la Promaco. Dès lors, le roman se déploie dans deux dimensions parallèles, l'une politique, l'autre affective, qui doivent bien un jour se rejoindre. Je ne dévoilerai pas la fin du livre, mais les fils se rejoignent, en effet, et de manière inattendue. Entre-temps, le roman décortique les circuits compliqués par lesquels, aujourd'hui, on peut tromper le fisc, appauvrir toute une région d'Afrique en prétendant y apporter progrès et développement et s'enrichir effrontément du labeur des autres.

Sans jamais être pontifiant, ou moralisateur, le livre éclaire très bien les mécanismes d'exploitation de certains pays riches en matières premières (indispensables à nos précieux portables!) au seul profit de multinationales sans état d'âme. Et l'histoire d'amour entre Carmen et Michael (le beau ténébreux de la  Promaco) tient le lecteur en haleine.

Un livre à lire et à méditer.

* Catherine Fuchs, La Tête dans le sable, roman, Bernard Campiche éditeur, 2016.

27/01/2017

Lukas Bärfuss, Koala

Par Alain Bagnoud

 

Lukas Bärfuss, KoalaIl y a deux personnages importants dans Koala. Le frère du narrateur, dont le suicide a été le point de départ du livre, et l'auteur, Lukas Bärfuss, qui va tout au long de son récit faire le portrait du défunt et comparer sa destinée à la sienne.

 

Lukas Bärfuss : 45 ans, un auteur phare de Suisse allemande. Il vit à Zürich, a obtenu la célébrité grâce à ses pièces de théâtres (la plus connue : Les névroses sexuelles de nos parents), et a publié trois livres de proses dont Cent jours cent nuits, sur le génocide au Rwanda, traduit en 15 langues.

 

Les Editions Zoé nous proposent une traduction de son dernier ouvrage, Koala, Prix suisse du livre 2014. Où on voit le narrateur rencontrer son frère pour la dernière fois à Thoune, puis apprendre sa mort, puis devenir obsédé par ça, puis réfléchir à cette existence interrompue

 

Thoune, petite ville provinciale. C'est là où les deux frères – demi-frères, plutôt - ont été élevés. Une histoire familiale qui semble plutôt compliquée, même si elle n'est qu'effleurée ici.

 

Lukas Bärfuss, KoalaEt le titre ? Il vient du nom scout du frère - que celui-ci a reçu à son plus grand désespoir. Du coup Bärfuss s'intéresse à cet animal et à l'Australie, raconte la conquête de ce continent, une histoire de violence, subie par les habitants – et l'animal.

 

C'est cette même violence que, semble suggérer Bärfuss, a subie son frère, et à laquelle il a réagi comme le koala, par le repli, l'immobilité, la paresse, au contraire de Lukas poussé par l'ambition, ressort de son existence.

 

Très beau livre, rythmé – la pratique théâtrale de l'auteur – Koala intéresse par le mystère de ce suicide, par la personnalité du frère, évoquée plus que décrite, mais qu'on découvre peu à peu, et par l'opposition constante entre deux êtres aux fonctionnements antithétique. L'apathie contre désir. L'inertie contre l'énergie. La résignation contre le talent.

 

 

 

Lukas Bärfuss, Koala, Editions Zoé

 

 

 

 

 

26/01/2017

Mort de L'Hebdo : colère et mépris

par Jean-Michel Olivier

images-3.jpegCe qui arrive aujourd'hui à L'Hebdo (une catastrophe) est arrivé déjà à de nombreux journaux romands. Faute d'argent, le quotidien La Suisse a cessé de paraître en 1994. Le prestigieux Journal de Genève, comme son concurrent Le Nouveau Quotidien (lancé par Jacques Pilet pour torpiller le premier) a disparu en 1998 — pour se muer, tant bien que mal, dans le journal Le Tempsimages-5.jpegOn se souvient également de l'hebdomadaire dimanche.ch, disparu lui aussi trop tôt. Tous ces journaux (à l'exception du dernier, propriété du groupe Ringier) appartenaient à des patrons romands (Jean-Claude Nicole pour La Suisse ; la famille Lamunière pour Le Nouveau Quotidien).

images-6.jpegCe qui est différent, aujourd'hui, c'est que tous les journaux et hebdomadaires romands (sauf quelques-uns comme La Liberté ou Le Courrier) sont la propriété de grands groupes zurichois (Tamedia), voire allemands (Ringier appartient à la galaxie Springer). Autrement dit, toute l'information que nous « consommons » chaque jour est tributaire du bon vouloir de quelques décideurs de Zurich ou de Berlin. Cela s'est confirmé lundi avec la mort de L'Hebdo, fleuron de la presse romande, mort décidée depuis le QG Springer à Berlin, et programmée sans doute depuis longtemps. Le prochain sur la liste, semble-t-il, c'est Le Temps, dont les jours sont comptés.

images-7.jpegComment en est-on arrivé là ? Pourquoi la Suisse romande a-t-elle vendu pareillement son âme (car les journaux sont l'âme d'une région) à des groupes de presse situés à mille lieues de ses préoccupations, et obéissant à la seule loi du profit ? La responsabilité des grands patrons de presse romands est ici engagée. Et quand on voit le résultat — un désastre —, il y a de quoi être en colère…

images-8.jpegPourquoi personne, en Suisse romande, région apparemment prospère (sic!), ne s'est-il levé pour reprendre le flambeau ? Pourquoi ce silence et cette indifférence embarrassée ? Comment peut-on supporter cette situation d'extrême dépendance face à Zurich ou à Berlin qui gèrent leurs navires, de loin, au gré de leur caprice ? N'est-ce pas le signe — comme le suggère l'écrivain Daniel de Roulet — d'un mépris profond pour la Suisse romande, qui ne sera jamais que la cinquième roue du char ?

Il est temps, je crois, de se poser ces questions. Et ces questions sont de plus en plus urgentes, si l'on considère les difficultés de la presse aujourd'hui. Car il en va de son avenir. C'est-à-dire du nôtre aussi.

22/01/2017

les désarrois d'un homme de loi

 par antonin moeri

 

Un texte (j’allais dire prodigieux, mais je déteste l’enflure des communicants, toujours prêts à utiliser des superlatifs, on devrait plutôt dire inclassable) de Herman Melville permet de confronter, permettez-moi l’expression, deux points de vue: celui d’un sexagénaire humaniste, homme de loi new yorkais, ouvert, tolérant, optimiste («Je suis un homme habité, depuis la jeunesse, par la conviction profonde que la meilleure façon de vivre est de prendre les choses du bon côté») et celui d’un de ses quatre employés, jeune homme livide et taiseux qui accomplit son travail avec exactitude et diligence. Or, toutes les injonctions, quelles qu’elles soient, adressées par le juriste à son clerc, celui-ci les rejette catégoriquement en articulant un bout de phrase qui agit comme un mantra ou qui vient ponctuer le texte de ce «récit» telle une écholalie susceptible de signaler un trouble psy ou neuro.

Mais Bartleby n’a rien d’un malade mental, c’est un homme parfaitement honnête qui, je le répète, accomplit sa besogne avec zèle et minutie. Le texte que nous lisons, c’est celui que l’avoué (ex-maître chancelier de l’Etat de New York) finira par écrire, tant cette «rencontre» avec le pauvre scribe l’aura ébranlé, perturbé, désarçonné. Adopter le point de vue de Bartleby (il donne le titre à la «nouvelle») c’est larguer les amarres et danser sur le flot des possibles, car on n’apprendra rien de cet individu mystérieux, ni où il est né, ni où il a grandi, ni ce que faisaient ses parents. Bartleby n’est pas un personnage habituel de fiction, il est très peu décrit, ne parle pratiquement pas, on ne connaît pas ses antécédents, Bartleby n’est qu’une perspective possible.

En affirmant qu’on ne sait rien du personnage, je manque d’exactitude car le lecteur apprendra une chose à la fin du récit: avant de trouver un emploi chez l’homme de loi philanthrope, Bartleby a travaillé dans le «Service des Lettres au Rebut», ces courriers qui ne parviennent pas à leur destinataire, «messages de vie qui courent vers la mort». Indication importante, puisque le clerc disparaîtra comme disparaissaient ces lettres au rebut, dans l’indifférence totale. Cette descente au néant est un scandale pour l’homme de loi, grâce auquel nous connaîtrons le destin de Bartleby.

Passer d’un point de vue à l’autre, c’est suivre la houle à l’assaut des récifs. Le lecteur voudrait adhérer au discours sérieux de l’ex-chancelier, désir sans cesse contrarié par les silences d’un être apparemment insignifiant mais dont la seule présence perturbe le quotidien paisible d’un narrateur déchiré, à la fois exaspéré et attendri, peu à peu convaincu que son clerc lui est envoyé par la Providence et qu’il lui sera impossible de renvoyer cet employé qui eût été un modèle s’il avait été plus prévisible, c’est-à-dire plus humain.

L’in-humanité et l’im-pertinence opposées au sérieux de l’homme raisonnable, ouvert dans la mesure où cette ouverture sert ses intérêts propres, cette tension parfois insoutenable entre la sympathie que le lecteur pourrait éprouver pour un des deux personnages principaux et la distance que ce même lecteur doit prendre la seconde d’après, cette tension entre compassion et fou rire caractérise, je crois, l'ironie qu’on retrouve chez un Gogol, un Kleist, un Kafka ou un Beckett qui ont (chacun à leur manière) exploré une zone calcinée entre paisible normalité et troublante a-normalité.

Herman Melville: Bartleby, GF, 1989, avec une passionnante postface de Gilles Deleuze.

19/01/2017

BB, un mythe français (Marie Céhère)

 

images-6.jpeg

par Jean-Michel Olivier

Le Général de Gaulle disait qu'il n'avait qu'un seul rival sur la scène internationale : le reporter Tintin. C'était faire peu de cas de Brigitte Bardot, une icône autrement plus encombrante, car universelle et vénérée. Vénéneuse, même. C'est ce mythe qu'interroge Marie Céhère dans l'excellent livre qu'elle consacre à cette fille de bourgeois qui rêvait d'être danseuse avant d'être repérée par un directeur de casting…

Car, bien sûr, rien ne prédisposait BB à faire du cinéma : une petite vie tranquille, des parents qu'elle vouvoyait, des cours de danse, une sœur plus douée qu'elle… Personne ne se souvient des premiers films de BB — et pour cause. Elle n'y fait qu'une apparition timide, y murmure une ou deux répliques et ne crève jamais l'écran, comme on dit. Pourtant, sur la pellicule, quelque chose se passe. Un frémissement. images-7.jpegUn éclair de lumière. Et cette bourgeoise aux goûts très « middle class » enchaîne les films et enchante les hommes qu'elle côtoie. Les acteurs (Samy Frey, Jean-Louis Trintignant) tombent comme des mouches. Et certains réalisateurs en font leur égérie (Roger Vadim, Louis Malle, Jean-Luc Godart). Sa carrière est lancée. Le mythe est en voie de construction. Pourtant, BB y semble indifférente. Ou plutôt elle fait tout pour demeurer une femme « normale », proche des Français, peu soucieuse de son aspect glamour (elle reçoit les journalistes en jeans, les cheveux dénoués et les pieds nus). 

images-5.jpegLes mythes ont la peau dure : ils naissent à l'improviste (qui aurait pu prédire une carrière fulgurante à cette brunette devenue blonde et assez médiocre comédienne ?), se développent, se ramifient, pour devenir, avec le temps, une parole et une image que l'on partage. Il suffira de quelques films (Et Dieu… créa la femme, Le Mépris, Une Femme est une femme) pour provoquer le scandale et assurer l'avenir du mythe. Ensuite, même quand BB mettra un terme à sa carrière, elle demeurera la femme la plus populaire de France, au point d'être statufiée dans toutes les Mairies de la République sous le traits de Marianne.

Marie Céhère (photo de droite) déplie le mythe avec finesse (et tendresse). Elle revisite la carrière de BB, film après film, éclaire les zones d'ombre et donne la parole à quelques témoins essentiels. Elle décortique, en particulier, le rapport difficile (paradoxal) que BB a entretenu avec le cinéma. images-8.jpegEt sa manière, libre et insouciante, de vivre son statut de star (Edgar Morin avait débroussaillé le terrain) en inventant une nouvelle « femme française », vive, drôle, mutine, moderne, suivant toujours les mouvements de son cœur (car le cœur a toujours raison).

Même ces dernières années, alors que le cinéma n'est plus qu'un souvenir, dans ses combats pour la cause animale ou ses déclarations quelquefois bleu marine, BB reste un mythe indépassable, un éclair de bonheur, un éclat de rire, que Marie Céhère restitue parfaitement dans son petit essai qui est d'abord un livre d'amour et d'hommage.

* Marie Céhère, L'art de déplaire, Pierre-Guillaume de Roux, Paris, 2016.

15/01/2017

Bienvenue dans le pire des mondes

Par Pierre Béguin

1984.jpgDans son fameux roman 1984, Georges Orwell pose ce principe que tout régime totalitaire doit canaliser la colère du peuple en la détournant sur un ennemi désigné. Il imagine alors le rituel des «Deux minutes de la haine». Il s’agit du moment de la journée pendant lequel le visage de l’«ennemi» de l’Ingsoc, un certain Emmanuel Goldstein, est diffusé sur des écrans. Le peuple est alors invité à laisser exploser sa rage contre cet ennemi bien entendu imaginaire, sorte d’épouvantail menaçant créé de toute pièce, un leurre qui, en détournant l’attention, permet à la menace réelle de s’imposer en douceur.

Osons cette hypothèse: et si des personnes comme Marine le Pen (ou un Eric Zemmour) en France et Christoph Blocher (ou un Oskar Freysinger) en Suisse – il y en a dans chaque pays – étaient devenues, au même titre que la Russie, les Emmanuel Goldstein des régimes occidentaux? Des régimes où la démocratie – qui peut encore nier cette évidence? – se voit petit à petit vidée de toute sa substance par le totalitarisme financier, certes plus soft pour la majorité d’entre nous (pour combien de temps encore?) mais diablement plus efficace. Peut-être suis-je naïf, mais je peine à voir dans ces figures diabolisées la menace extrémiste qu’il faut juguler en priorité. Et je reste sans voix lorsque des personnes semble-t-il intelligentes, à l’énoncé d’un argument de bon sens ou d’une vérité incontournable, se dressent sur leurs ergots au motif que cet argument, ou cette vérité, fait le jeu de l’UDC (ou du FN). Comme l’écrivait déjà Georges Orwell: «L’argument selon lequel il ne faudrait pas dire certaines vérités car cela ferait le jeu de telle ou telle force sinistre est malhonnête en ce sens que les gens n’y ont recours que lorsque cela leur convient personnellement. Sous-jacent à cet argument, se retrouve habituellement le désir de faire de la propagande pour quelques intérêts partisans et de museler les critiques en les accusant d’être objectivement réactionnaires». Au fond, Elisabeth Badinter ne dit pas autre chose: «On ferme le bec de toute discussion sur l’Islam avec la condamnation absolue que personne ne supporte: Vous êtes raciste ou vous êtes islamophobe, taisez-vous!» Sauf qu’elle aurait pu ajouter que l’Islam n’est pas seul en cause: pour le meilleur ou pour le pire, le sionisme, le féminisme (aïe! je sens que ça va être ma fête), le panlibéralisme, et bien d’autres «ismes» se développent sur les mêmes ressorts. Au pays de Voltaire, il est impossible d’émettre la moindre critique sur certains «ismes» sans être accusé d’amalgamer, de stigmatiser, d’essentialiser des populations, ou sans être taxé de «iste» (machiste, raciste, fasciste, etc.) ou de «phobe» (homophobe, islamophobe, etc.) en tout genre. Au bout du compte, l’accusé, qui ne s’y reconnaît pas, préfère aller cultiver son jardin. Une démission en forme de pain bénit pour certains contempteurs. En réalité, sous couvert de respect des libertés et des droits, d’humanisme, de tolérance, de politiquement correct, c’est une vision antagoniste qui étend sa domination et fait son lit dans nos propres valeurs. La novlangue et sa chasse aux sorcières lexicales, en proscrivant, détournant, rebaptisant bon nombre de mots, participe activement de cette subversion. Dans 1984, c’est précisément ce que dit Syme à Winston: «Ne voyez-vous pas que le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée? A la fin nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer». Le raffinement de l’efficacité totalitaire ne consiste pas à interdire quelque chose mais à organiser les conditions pour que cette chose n’existe pas…

Si le fascisme est un régime fondé sur la dictature d’un parti unique, l’exaltation nationaliste et le corporatisme, il est indéniable que les thèses des partis dits d’extrême droite s’en font l’écho. Mais dans le monde actuel, plus sophistiqué, acquis à la globalisation, soumis au totalitarisme de la finance, à la gouvernance supranationale d’une élite intellectuelle, de multinationales et de banquiers mondiaux, ces thèses, pour une majorité de citoyens qui y souscrivent, constituent aussi un retour à l’autodétermination des peuples pratiquée dans les siècles passés, une sorte d’aspiration à remettre quelques règles (fussent des frontières) dans cette course effrénée à la déréglementation et au libre échangisme qui paupérisent toujours plus des pans entiers de la société. Une manière aussi de s’opposer à ces mots terribles de David Rockfeller écrits dans Newsweek en 1999, des mots qui sonnent comme un manifeste du néolibéralisme et une véritable définition du fascisme moderne incarné par la finance et les multinationales: «Quelque chose doit remplacer les gouvernements, et le pouvoir privé me semble l’identité adéquate pour le faire». Alors oui, je l’avoue, à côté du pouvoir Goldman Sachs, des multinationales, des David Rockfeller et de l’ubérisation du globe qui dresse sans règle tout le monde contre tout le monde, Christoph Blocher et Marine le Pen me semblent bien inoffensifs, et leur insistance à rétablir des frontières, à revenir au pouvoir national, en ferait presque des Guillaume Tell en lutte contre la domination Habsbourg, ou des Vercingetorix contre l’Empire romain. Pour le moins des Emmanuel Goldstein que la gouvernance mondiale désignerait à la vindicte populaire comme la menace ultime. Populisme contre ploutocratie. Régionalisme contre globalisation. Le combat séculaire! Et tant pis pour les dinosaures qui croient encore au clivage gauche-droite!

Sauf que la «populace» a plus de bon sens que ne le pensent les David Rockfeller. Le Brexit et l’échec d’Hillary Clinton en sont deux preuves récentes. Les collusions entre les clintoniens et Wall Street pour favoriser le secteur financier – avec les ravages que l’on sait sur la classe moyenne – furent telles qu’une partie de la presse, même sous la tutelle financière, a dénoncé ce «gouvernement Goldman Sachs». Tout, même un Trump qui promet le retour aux frontières et aux règles de la Nation, oui, tout mais pas ça! Qu’un milliardaire excentrique, qu’une Marine le Pen – dans son programme du moins plus Gaulliste que n’importe quel Républicain –, qu’un Christoph Blocher puissent s’incarner en défenseurs des droits démocratiques ne soulignent pas uniquement le degré de détestation du corps électoral pour une classe politique dominante qui ne cesse de le trahir, mais nous donnent aussi une idée du système dans lequel trente-cinq ans de néolibéralisme globalisé nous ont fait entrer. Et ce n’est qu’un début: la pente est maintenant si forte qu’elle imprime, je le crains, un mouvement irréversible. Personnellement, je serais surpris que le Donald finisse son mandat: le pouvoir de ceux qu’il a battus – et qu’il n’aurait pas dû battre – est bien plus étendu que les milliards (et les scandales) qui ont fait sa renommée. La chasse au canard a d’ailleurs déjà commencé…

Mon premier billet de l’année 2016 dans Blogres s’intitulait «Bienvenue dans le futur». Il y était question de la légalisation du Bail-in et il se concluait par ces lignes: «Les financiers préparent la suppression des billets et de la monnaie pour rendre l’argent purement virtuel. Adieu coffre, cachette, bas de laine et fric au noir! Et le E banking, à quoi croyez-vous que ça sert si ce n’est à nous rendre dépendant des banques? La révolution FINTECH (contraction de finance et technologie) n’a pas fini de surprendre… en mal. En résumé, nous serons complètement sous le joug d’établissements bancaires qui se sont déjà légalement approprié notre argent bientôt géré par des robots. Alors nos «sequins», aussi planqués soient-ils, n’auront pas plus de valeur qu’un rouge liard, si ce n’est en tant qu’objet de collection. 2016, sans tambours ni trompettes, dans l’indifférence la plus complète, marque l’avènement d’une ère nouvelle: dorénavant, plus personne n’est propriétaire de son épargne et des économies légitimement mises de côté après une vie de labeur. Finie l’indépendance, la liberté qu’octroie l’épargne à son détenteur! Avec la bénédiction de l’Etat, sous couvert de légalité, la dictature financière avance ses derniers pions. Elle sera bientôt totale... Avec tous les moyens de surveillance dont le citoyen est déjà l’objet à son insu, le tableau est complet. Orwell, à côté, c’est de la roupie de sansonnet».

Pour 2017, je monte d’un cran: «Bienvenue dans le pire des mondes!», un titre que j’emprunte au dernier livre de Natacha Polony dont je ne saurais trop vous recommander la lecture. Si je ne vous ai pas convaincu, ce livre le fera. A moins que vous n’ayez peur de vous faire peur…

 

Georges Orwell, 1984, Folio, 1972 (1e publication: 1949)

Natacha Polony, Bienvenue dans le pire des mondes, éd. Plon, 2016

 

 

 

 

 

 

 

 

12/01/2017

Portrait de l'artiste en lecteur du monde : les secousses du voyage (Jean-Louis Kuffer)

par Jean-Michel Olivier

images-2.jpegSans être un bourlingueur sans feu ni lieu (il est trop attaché à son nid d’aigle de la Désirade et à sa bonne amie), JLK parcourt le monde un livre à la main. C’est pour porter la bonne parole littéraire : conférences sur Maître Jacques en Grèce ou en Slovaquie, congrès sur la francophonie au Congo, voyage en Italie pour rencontrer Anne-Marie Jaton, prof de littérature à l’Université de Pise, escapade en Tunisie avec le compère Rafik ben Salah, pour juger, de visu, des progrès du prétendu « Printemps arabe ». JLK voyage pour s'échapper, mais aussi pour aller à la rencontre des autres…

Chaque voyage provoque des secousses et des bouleversements, et JLK n’en revient pas indemne.

En allant au Portugal, par exemple, JLK se plonge dans un roman suisse à succès, Train de nuit pour Lisbonne de Pascal Mercier, qui lui ouvre littéralement les portes de la ville. images.jpegSitôt arrivé, il y retrouve le fantôme de Pessoa et les jardins embaumés d’acacias chers à Antonio Tabucchi. La vie et la littérature ne font qu’une. Les frontières sont poreuses entre le rêve et la réalité.

images-3.jpegAu retour, « le cœur léger, mais la carcasse un peu pesante », son escapade lusitanienne lui aura redonné le goût (et la force) de se mettre à sa table de travail. Car JLK travaille comme un nègre. Carnets, chroniques, « fusées » ou « épiphanies » à la manière de Joyce. Mais aussi le roman, toujours en chantier, le grand roman de la mémoire et de l’enfance qui hante l’auteur depuis toujours.

« La mémoire de l’enfance est une étrange machine, qui diffuse si longtemps et si profondément, tant d’années après et comme en crescendo, à partir de faits bien minimes, tant d’images et de sentiments se constituant en légendes et se parant de quelle aura poétique. Moi qui regimbais, qui n’aimais guère ces séjours chez ces vieilles gens austères de Lucerne, qui m’ennuyais si terriblement lorsque je me retrouvais seul dans ce pays ont je refusais d’apprendre la langue affreuse, c’est bien là-bas que j’ai puisé la matière première d’une espèce de géopoétique qui m’attache en profondeur à cette Suisse dont par tant d’autres aspects je me sens étranger, voire hostile. »

DownloadedFile.jpegCe grand livre de la mémoire et des premières émotions, JLK le remet plusieurs fois sur le métier. Il s’appelle L’Enfant prodigue**, et le lecteur participe à chaque phase de son écriture, joyeuse ou tourmentée, exaltée ou empreinte de découragement. JLK nous raconte également les péripéties de la publication de ce récit aux couleurs proustiennes, en un temps très peu proustien, assurément, obsédé de vitesse et de rentabilité.

À ce propos, JLK rend compte avec justesse des livres, souvent remarquables, qui, pour une raison obscure, passent à côté de leur époque. Claude Delarue et son Bel obèse, par exemple. Ou les romand d’Alain Gerber. Ou même la poésie cristalline d’un Maurice Chappaz. Sans parler d’un Vuilleumier doux-amer. Ou d’un Charles-Albert Cingria, trop peu lu, qui reste pour JLK une figure tutélaire : le patron.

* Jean-Louis Kuffer, L'Échappée libre, lectures du monde (2008-2013)l'Âge d'Homme, 2014.

** Jean-Louis Kuffer, L'Enfant prodigue, éditions d'autre part, 2011.

07/01/2017

corps à corps

par antonin moeri

 

 Quand Gerti et Hermann (les deux personnages principaux de LUST d’Elfriede Jelinek, coll.Point) regardent des films porno dans le salon de leur villa bien aménagée, «l’entrée inopinée de l’enfant manque de dégénérer en une tragédie comparable au climat local». Il vient pour lire à ses parents «la liste de ses desirata, bourrée d’objets qui se font concurrence» et que lui seul, dans cette région peuplée d’ouvriers courbant l’échine, peut s’octroyer, au grand dam et à la colère des enfants de non-nantis qui ouvriront de très grands yeux devant le super scooter des neiges «pourtant interdit par l’Etat dans cette contrée» et que recevra sans faute le fils d’Hermann... Ayant vu son fils faire irruption dans le salon où les images hard défilent sur l’écran devant les voyeurs qui s’échauffent, la maman du petit «tente avec ses dents de tirer une couverture sur ses mamelons dénudés que le père à l’instant mordait encore». En vérité je vous le dis, le personnage de l’enfant doit avoir une fonction précise dans ce «roman» (Lust=plaisir, envie, désir, volupté, luxure) écrit avec un scalpel qui décortique les images véhiculées par la pub et autres langages, les mots du discours admis, les images figées, les expressions de tous les conformismes; cet enfant regarde par le trou de la serrure ou fait irruption dans le salon de la villa cossue; il a souvent vu le père mordre les tétons de sa mère ou plonger tête la première dans celle-ci (question de point de vue); il est instruit sur ce plan-là. Mais alors pourquoi assiste-t-il régulièrement, par le trou de la serrure ou en direct, à cette scène primitive qui (pour certains puritains) semble traumatisante et qui, je m’en souviens avec exactitude, me fit vomir en son temps? J’avais parfois le sentiment, en lisant LUST, que Jelinek utilise cet enfant (si j’ose dire) comme une métaphore: ne serait-ce pas l’attitude du lecteur qui serait ainsi mise en scène ou en accusation, ce lecteur qui semble se délecter en lisant les passages où le corps de Gerti (ses sillons, ses plis et ses callebasses) est maltraité avec une rare violence, celle dont use Jelinek dans son corps-à-corps avec la langue allemande?

29/12/2016

Régis Debray, fin de siècle

par Jean-Michel Olivier

images-5.jpegComme l'ornithorynque ou le panda, l'Intellectuel Français (ou I.F. pour reprendre le sigle inventé par Régis Debray dans un livre passionnant*) est une espèce en voie de disparition. Héritier lointain de l'Intellectuel Originel (ou I.O.), dont les plus fameux spécimens s'illustrèrent lors de l'affaire Dreyfus, l'I.F. voit aujourd'hui sa fin venir, supplanté par l'I.T. (ou Intellectuel Terminal) qui ne pense plus en terme en droit ou d'éthique, mais exprime ses humeurs au jour le jour — de préférence dans les pages “ Débats ” de Libération ou du Monde — dans l'espoir d'en tirer un bénéfice médiatique immédiat, et d'occuper la scène intellectuelle.

Intervenir dans la vie politique, pour un écrivain ou un philosophe, aura toujours été, depuis un siècle au moins, une spécialité française. On se rappelle Zola accusant, dans l'Aurore, l'Etat d'avoir condamné injustement Dreyfus. Accusation reprise par Anatole France, Barrès, Péguy, Proust et quelques autres I.O., lesquels, après maintes attaques, polémiques et menaces, eurent enfin gain de cause.

Cet engagement de l'intellectuel, qui se doit de toujours prendre position dans le débat politique de son époque, va se développer au cours du XXe siècle. En France, ses grandes figures morales seront tour à tour Gide, lorsqu'il dénonce au retour d'un voyage en URSS les conditions de vie de ce pays ; Sartre, bien sûr, qui force l'I.F. à s'engager dans le débat politique et à choisir son camp, souvent de manière péremptoire ; Raymond Aron qui, au sortir de la deuxième guerre mondiale, s'oppose à Sartre en défendant des positions tout autres ; mais aussi David Rousset ou Pierre Vidal-Naquet.

images-3.jpegLe point de rupture, qui pour Régis Debray marque la fin de l'I.F et sa transformation en I.T. (ou Intellectuel Terminal), advient au début des années 70 avec l'arrivée sur la scène médiatique des “ Nouveaux Philosophes ”. Plus de débat d'idées, désormais, plus d'affrontements de haute tenue, comme les querelles entre Sartre et Camus, mais des opinions assénées tels des coups de gourdin. Même si Debray cite peu de noms, on reconnaît sans peine ici la bande à Bernard-Henri Lévy, Glucksmann et autres Finkelkraut qui représentent les nouveaux maîtres du prêt-à-penser. Leur coup de génie ? Occuper les media et faire du débat d'idées un spectacle permanent. Ê“ L'I.T. a un ton judiciaire, mais un ton au-dessus du juridique. Il fait métier de juger, et non d'élucider : plutôt dénoncer qu'expliquer. Sa question préférée ? " Est-il bon, est-il mauvais ? " Elle en cache une autre, beaucoup plus grave à ses yeux : " Et moi, me retrouverais-je, ce faisant, du bon ou du mauvais côté ? "”

Etre toujours là où quelque chose se passe (quitte à faire du tourisme médiatique comme BHL ou Bernard Kouchner). Toujours du bon côté, bien sûr — c'est-à-dire des bons sentiments ou du politiquement correct. Ne jamais s'engager sur le terrain du vrai débat philosophique (laissé aux purs spécialistes, philosophes de métier, réputés illisibles), mais raisonner en termes de chiffres plus ou moins trafiqués, de slogans péremptoires et de comparaisons démagogiques (voir les chroniques de Jacques Julliard, Alain Minc ou Jean-François Revel).

* Régis Debray, I.F. suite et fin, Folio, Gallimard, 2001.