01/07/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 40)

Épisode 40 : « Un voyage de 1 000 kilomètres commence toujours par un pas » Lao Tseu

indonésieDans quelques jours, je pars pour l’île de Bali et de Java. Vous trouverez ici les traces de ce dépaysement, des notes, des impressions ou des poèmes, au gré du voyage comme des pauses bienvenues et régulières avec vous, chères lectrices et lecteurs.

S’il y a un ravissement avant d’entamer la route, c’est celui de rêver l’esprit nomade à tous crins, de répèter les noms merveilleux des lieux encore méconnus : Tanah Lot, Kintamani, lac Batur, Pura Luhur Batukaru, Danau Tamblingan, Yogyakarta, Borobudur… et de tracer (tel Nicolas Bouvier), dans le beurre d’une tartine les contours de l’île. Bali n’a-t-elle pas la forme d’un pyranha harponné en pleine mer ou celle d’un osselet curieusement assemblé dans la longue sbaliuccession des îles de l’archipel indonésien reliant Sumatra à la Nouvelle Guinée, comme la colonne vertébrale d’un monstre sacré partageant les eaux de l’Océan Indien et du Pacifique ? Certains y voient la perle d’un collier dégraphé du continent ou le grain symbolique (l’os ?) d’un chapelet bouddhique. Mon Bali ressemble aujourd’hui à cet esprit marin, laissant paraître une forme organique dans la masse opaque du monde océanique. Trouverai-je là-bas l’effroi provoqué par des esprits dérangés ou la magie naturelle d’un lieu que certains nomment sans réserve le « paradis terrestre » ?

« Tu ne peux pas voyager sur un chemin sans être toi même le chemin » Bouddha

bibliothèque de wanagriEn surfant sur la toile, j’ai découvert un curieux endroit où j’aimerais pousser la porte. Il s’agit d’une bibliothèque associative située à Wanagri dans la région montagneuse du nord de l’île. Cet endroit est géré par l’association Déroutes & Détours qui se donne pour tache de faire la promotion de la lecture dans ce coin reculé de l’île. On y trouve près de 4000 livres et le gardien des lieux, un certain Franck Michel propose une magnifique introduction à la littérature balinaise. J’y découvre les noms d’auteurs indonésiens tels que Pramoedya Ananta Toer ou Putu Oka Sukanta dont les livres m’accompagneront dans ce voyage. Ce coin de liberté sera-t-il une escale sur ma route ? Je rêve d’y ajouter à leur collection deux livres romands, l’un traduit vers l’anglais et l’autre qui se passe en partie à Bali.

À bientôt !

Pour en savoir plus sur la littérature balinaise : Brève introduction à la littérature balinaise de Franck MICHEL.

24/06/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 39)

Épisode 39 : Fin juin. L’École est finie !

gilles aillaudL’année scolaire se termine d’ailleurs toujours selon le même rituel : derniers cours de philosophie puis de français, moyennes, examens, résultats annoncés, conseils, inscriptions au degré supérieur. La dernière rencontre a normalement lieu lors des évaluations finales. Ce sont des moments de grand stress mais aussi de dépassement de soi car les élèves se battent comme des lions et certains ne lâchent rien comme s’ils jouaient de leur vie. J’aime cette lutte de haute tenue qui concentre les efforts accomplis tout au long de l’année. Sans en prendre pleinement conscience, ils ont acquis et manient de précieux outils. Notamment celui d’exprimer des idées qui se bousculent en eux et qui peinent à se dérouler sur le long terme tant ils vivent dans un monde où règnent l’urgence et l’immédiateté. Mon travail a porté ses fruits quand je les écoute mener de bout en bout une réflexion, quand après avoir lu Rousseau, ils estiment que les animaux sont, selon eux, plus libres que l’être humain car, malgré tout, l’oiseau vole dans les airs alors qu’ils se plient aux horaires et aux obligations du quotidienL’animal sauvage a quant à lui une liberté souveraine sauf, bien sûr quand il tourne en rond dans une cage. L’ultime image que je garde d’eux est un sourire, ou un regard reconnaissant qui donne tout son sens à la profession.

lilian thuramAdmirez leur esprit, certains jouent au Servette, ils seront peut-être les Lilian Thuram de demain, dénonçant les inégalités et louant les étoiles noires [1] qui ont, avant eux, tracé un chemin de vie. Nos adolescents ont du mérite qu’on se le dise ! Ici, je les félicite.

[1]. Lilian THURAM, Mes étoiles noires : de Lucy à Barack Obama et Manifeste pour l’égalité.

Gilles AILLAUD. Cage aux lions, 1967. Collection particulière courtesy Galerie de France,© Jacques Lhoir.

17/06/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 38)

Épisode 38 : L'erreur est tellement inhérente à l'esprit de l'homme que les fous se croient sages et les sages se croient fous [1].

georgia o'keeffe;Qu’est-ce que la folie ? S’agit-il d’une erreur de jugement, d’un point de non retour, d’une aliénation de ma liberté de choix, d’un hapax existentiel qui m’envoûte ou d’un saut salvateur dans le cocon de mon for intérieur ? Combien sommes-nous de fugitifs, rescapés ou prisonniers des rouages hasardeux de notre machine ingénieuse ? Ne suis-je pas de ces migrants qui ont franchi le seuil entre les deux rives, tels des sorciers ou guérisseurs piégés dans l’écart progressif entre le rêve et le réveil. Il faut être stoïcs ou funambules pour danser sur la ligne de fuite.

georgia o'keeffe;Certains fous portent une camisole chimique qui les rend à la fois nostalgiques d’anciennes visions et amputés de la sensation de joie (quelle triste sort !), d’autres s’élèvent pour mieux mériter leur oxygène car la folie s’alimente à sa propre source et croît en dehors de toutes limites. Mais le corps n’est-il pas le versant trouble de la déraison ? Il s’exalte à la seule vision d’un corps céleste, il y trouve même une voie mystique, une clarté organique, peut-être même ancestrale. Il se met à communiquer avec le silence des bêtes, trouve du sens dans la moindre œillade, répond à une présence qui est tue.



jean tinguelyLes objets aussi lui parlent, particulièrement ceux à résonance métallique, tels que la tuyauterie des radiateurs ou les vases communicants. C'est comme un chant des objets. Pour lors, le corps se met désormais à fondre, à s’émouvoir, à trembler et à pleurer de tout son soûl. Il ne joue pas un rôle. Il est l’intuition qui pilote ses émotions. Le cerveau apprécie ces sensations agréables, organise le transport céleste et se laisse ainsi emporter sur l’onde.

Qui du corps ou de la déraison aurait tort de glisser sur les arêtes vertigineuses de l’ivresse des sens ?

 

Georgia O'KEEFFE, Lake George, 1922.

Georgia O'KEEFFE, Nude Series I, 1917.

Jean TINGUELY. Untitles, 1970. 

[1]. Citation de Pierre-Claude-Victor Boiste (1800).

14/06/2018

Le souffle de la voix (Myriam Wahli)

par Jean-Michel Olivier

Unknown-2.jpegC'est un livre fait de petits riens, mais qui ne manque pas de souffle. Les phrases s'achèvent par des points, s'organisent en paragraphes, qui forment des chapitres (de longueur comparable). Mais pas de virgules. L'écriture, ici, épouse le souffle de la voix et joue sur l'oralité pour accueillir les petits riens de la vie quotidienne d'une ferme du Jura bernois. 

La fille, qui est la narratrice, reste souvent seule avec sa mère, pendant que ses trois frères vont à l'école et que son père part au travail. Les repas sont scandés par la prière et les journées par les longues escapades dans la montagne. 

Unknown-1.jpegCe rituel, fondé sur les rythmes de la nature, très présente dans le livre de Myriam Wahli, Venir grand sans virgules*, pourrait être immuable. Mais un jour, c'est le drame : le père perd son travail — et tout le fragile équilibre familial est menacé. Quelque chose, dans la langue, se brise et disparaît. Le monde bascule. La voix articulée abandonne ses repères. Les virgules, brusquement, s'effacent. 

Pour la jeune fille, c'est un rite de passage. « Comme les adultes quand ils racontent ils vous séparent tout comme avec des virgules pour que la vie soit plus digeste une bouchée pour papa une bouchée pour maman. »

Dans ces pages qui parlent d'attente et de libération, on sent que la narratrice cherche son second souffle. Le chômage du père, qui emporte avec lui les silences du langage, brise aussi l'ordre des apparences et offre à sa fille une chance d'évasion.

* Myriam Wahli, Venir grand sans virgules, L'Aire, 2018.

10/06/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 37)

Épisode 37 : Méditations sur la nature des bêtes

kim wangMéditation IV : Un déclic poussé à un raisonnement peut changer une vie. [1]

Quel regard porte l’être humain sur la bête ? S’agit-il d’une altérité radicale qui marque le seuil entre le propre de l’homme et le royaume silencieux des bêtes ? Ou s’agit-il d’une ressemblance lointaine et caverneuse pleine d’une présence vibrante au monde par sa vivacité ou sa forme ? Certains disent que le primate est notre cousin car il est à notre image. Pourtant, cette relation qui humanise l’animal n’est-elle pas en train de le dénaturer ? Le singe, chimpanzé ou bonobo qui aurait adopté au cours de sa très lente évolution un mode de vie et d’expression profondément humain, serait-il capable de transcender sa nature et devenir un être d’histoire et de savoir à l’image de l’homo sapiens ? Quel énigmatique déclic ou enchaînement hasardeux aurait déclenché une telle sortie de route ? Il est beaucoup plus certain que Sid et Nancy, le couple de pyranhas élevés en aquarium dans mon ancienne vie, agissent en prédateurs innocents et que l’âne de la montagne n’apprenne jamais à voler.

gilles aillaudMéditation V : Il n’y a pas de muets ni d’aveugles. Il y a des parlants et des voyants sur chaque rive [2].

Je ne suis pas anthropomane, soit une spéciste « folle du propre de l’homme » [3]. Certes la raison, l’historicité, l’innovation et le langage distinguent l’espèce sapiens du non sapiens. Mais le monde animal m’intrigue et m’émeut justement parce qu’il est à la fois proche de ma nature et autre. Cette altérité partielle et silencieuse me résiste d’autant plus qu’elle m’invite à l’échange mystérieux entre nos espèces. Le silence des bêtes est parlant comme leur regard est voyant. Les deux attestent de ma présence ici et maintenant. Bien que je reste sur le seuil de leur langage et de leur regard, je capte une forme d’activité vive et insondable. Leur monde intérieur (un possible reflet d'une captivité archaïque) est peut-être infranchissable. Est-ce la pointe de l’iceberg ? Sous l’eau, une vivacité qui me traverse et m’éveille à une forme de séduction.


déesse égyptienneMéditation
VI : Les chats gouvernent le monde. Ils nous envoient des ondes pour construire des maisons avec des radiateurs pour s’installer dessus [4].

Je cohabite depuis 19 ans avec Isis, la souveraine tigresse des lieux. Elle se couche sur le clavier, dérègle mystérieusement l’ordinateur, brouille les chiffres et les lettres, miaule même quand elle n’a plus faim. Elle cherche aveuglément mon regard et quand le contact s’établit, elle crie sans relâche téléguidant mes pas et mes gestes vers l’armoire à pâtée. Je finis toujours par céder. Qui d’Isis ou de moi, est la déesse de ce logis ?

 

IMAGES : Kim WANG. Monkey Art.

Gilles AILLAUD. Intérieur vert, 1964, collection particulière, Galerie de France. © Patrick Müller.

Déesse Bastet égyptienne de la musique à tête de chat.

 

[1]. Citation de Nicolas DELHASSE, philosophe.

[2]. Le vers est inspiré de William BLAKE : « Il n'y a pas de morts. Il y a des vivants sur les deux rives ».

[3]. Expression employée par Benoît GOETZ dans « Élisabeth de Fontenay, Le Silence des bêtes. La philosophie à l’épreuve de l’animalité, Paris, Fayard, 1999. », Le Portique [En ligne], 4 | 1999, mis en ligne le 11 mars 2005, consulté le 09 juin 2018. URL : http://journals.openedition.org/leportique/287.

[4]. Citation de Rémy Chauvin reprise par Boris CYRULNIK, éthologue, dans sa conférence sur l’Intelligence animale.

07/06/2018

Un testament poignant (François Conod)

par Jean-Michel Olivier

Unknown.jpegOn avait perdu la trace de François Conod, brillant auteur de trois romans et d'un recueil de nouvelles (dont Janus aux quatre fronts*, Prix des Auditeurs de la RTS 1992) et excellent traducteur de l'auteur alémanique Walter Vogt (six livres parus chez Bernard Campiche). Bien sûr, il y eut, en 2016, ce Petit Maltraité d'Histoire des religions (Slatkine), illustré par Mix et Remix. Mais Conod s'était fait oublier de la vie littéraire…

Il ressuscite aujourd'hui, grâce à son ami Bernard Campiche, qui publie un livre à la fois coup de poing et testament, Étoile de papier**. Ce récit bref et poignant raconte les quelques mois que l'auteur a passés dans un asile psychogériatrique de Lausanne. Interné contre sa volonté (pour des raisons aussi floues que nombreuses : alcoolisme, dépression, obsession du suicide), Conod va tenir une sorte de journal de bord de cette expérience douloureuse. Il raconte le quotidien de l'institution, les repas, les promenades, l'infantilisation des patients, la poigne de fer ou la gentillesse des infirmières, les visites de plus en plus rares, sur un ton à la fois grave et amusé. Il brosse le portrait de ses camarades de chambre, d'un réfugié africain qui ne parle à personne et qui sera bientôt renvoyé en Somalie, des horaires militaires de l'institution. Unknown-1.jpegConod adresse également une critique acerbe aux milieux médicaux (psychiatres, géropsychiatres, etc.) qui ne prennent jamais le temps d'écouter leurs patients ou édictent des règlements absurdes. Cette charge sonne d'autant plus douloureusement que Conod, interné contre son gré, n'a qu'un désir : rentrer au plus vite chez lui. Pour cela, il lui faudra ruser, mentir, rentrer dans le jeu des soignants. 

Ce cri de colère aux allures de testament laisse dans la bouche un goût de cendres : François Conod est décédé le 18 décembre 2017 à Lausanne, sans que l'on sache pourquoi, ni comment, à l'âge de 72 ans.

* François Conod, Janus aux quatre fronts, roman, Bernard Campiche, 1991)

** François Conod, Étoile de papier, Bernard Campiche, 2018.

03/06/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 36)

Épisode 36 : Méditations sur la nature des bêtes

Méditation I : Jamais Sid le pyranha ne perdit plus de temps qu’en écoutant la leçon du poisson rouge [1].

georgia o'keeffe;Quel regard porte le fort sur le faible ? Est-il reconnaissable entre tous et radicalement distinct de l’œillade ? Le pyranha a-t-il l’œil torve ou mauvais ou n’est-il qu’une gueule affamée ? Peut-il capter les mouvements, sentir le sang à distance avant de tracer ou de frayer ? Quel animal peut résister à l’assaut d’une force destinée à trancher les chairs avec l’efficacité d’une lame de guillotine ? Qui a une carapace suffisamment épaisse pour parer au danger ? Sid et Nancy étaient deux pyranhas d’appartement, extraits de leur milieu naturel comme deux instincts de survie à la dérive. Ils livraient un combat sans merci dans le varech artificiel de leur folie. La mort les délivrera. Les pervers, car l’enfermement est une forme de perversion, n’ont pas la capacité de se regarder, ils perçoivent uniquement la terreur et la traquent sans pitié. Leur vision est féroce. L’autre n’existe qu’en sa capacité de tenir le coup, d'endurer la souffrance. S’il ne fléchit pas comme le roseau, il s’effrite comme une oreille gelée.

Méditation II : Quand tu vois un gypaète, tu vois une parcelle de génie ; lève la tête ! [2]

Georgia o'keeffe;Quel souvenir me reste-t-il de ce couple de pyranhas, perdu dans le temps, figé jusqu’à la mort dans un état captif et primitif au fond de la caverne ? Rien de plus qu’un désir d’échapper à la fatalité, au huis clos de verre et aux dogmes! Déployer mes ailes vers la chaleur, rejoindre le vol des poètes d’ici et d’ailleurs qu’est cette murmuration d’oiselles migrantes.

Méditation III : Un regard, et l'immensité est emplie [3]

Le CaravageCertains animaux ont le regard captif, tel l’aigle ou le prédateur, d’autres ont le regard ouvert, tel le gypaète ou l’âne du Caravage. C’est le regard de la tranquillité et non de la chasse ou de la conquête. Arrêtez-vous un instant sur le seuil de ce regard ! Que vous laisse-t-il entrevoir ? un miroir, une étendue lointaine ou peut-être même une pensée ? Dans cette contemplation silencieuse, l’animal, intelligent ou non, ouvre une dimension de « pur mouvement », de regard sans fin qui voit ce qu’il ne saisit pas [4]. Et ce regard appuie ma présence au monde sans me jauger, ni me mépriser, ni me rabaisser à l’état de chose. L’animal m’observe et cette pensée me réconcilie avec la nature des êtres.

Georgia O’KEEFFE, Black Place, 1944.

Georgia O’KEEFFE, Blue and White Abstraction, 1958.

LE CARAVAGE, Le Repos pendant la fuite en Égypte, 1596.

[1]. Le vers est inspiré de William Blake : « Jamais l’aigle ne perdit plus de temps qu’en écoutant la leçon du corbeau ».

[2]. Le vers est inspiré de William Blake : « Quand tu vois un aigle, tu vois une parcelle de génie ; lève la tête !  ».

[3]. Le vers est inspiré de William Blake : « Une pensée, et l'immensité est emplie ».

[4]. Jean-Christophe Bailly, Le Versant animal.

31/05/2018

Un roman mosaïque (Virgile Élias Gehrig)

par Jean-Michel Olivier

Unknown.jpegNe vous attendez pas, avec Virgile Élias Gehrig, à une promenade de tout repos. L'auteur aime les méandres, les chemins de traverse, les déambulations rêveuses. Après trois livres à l'Âge d'Homme (un roman, un recueil d'aphorismes et des poèmes), il nous donne aujourd'hui une somme impressionnante, Peut-être un visage*, tant par son ampleur vagabonde que par son style baroque.

On commence à écrire — surtout en Suisse romande — dès que l'on sent sa vie s'effilocher, ses certitudes s'écrouler, son identité se perdre au fil des jours et des rencontres. C'est ce qui arrive au héros du roman de Gehrig, Thomas, qui souffre d'un mal étrangement helvétique : comme Nicolas Bouvier dans le Poisson Scorpion, il sent un beau matin son visage disparaître. Son épouse est enceinte de leur premier enfant, son père est à l'hôpital : pour conjurer (et cacher) cet effacement, Thomas va disparaître à son tour. Corps et biens. Lui, l'enraciné dans sa langue et son pays, va quitter sa belle Vallée natale : il abandonne tout pour partir et espérer, peut-être, renaître ailleurs.

Unknown-1.jpegC'est le fil conducteur de ce livre qui se lit comme un roman initiatique dont les pierres, de taille et de couleur différente, forment une sorte de mosaïque à la fois fascinante et difficile à suivre, parfois (les digressions sont nombreuses, on aimerait en savoir plus sur l'effondrement de Thomas). Le roman mêle des extraits de correspondance (les lettres du père), des bulletins d'actualité, des aphorismes, etc. Il change souvent de point de vue, même si la langue reste toujours fluide et musicale.

Comme Ulysse, errant d'île en île avant de retrouver Ithaque, Thomas sillonnera l'Europe (qui est le nom de sa première fille), fréquentera les cafés berlinois (où l'auteur a écrit une partie de son livre), il traversera la Croatie, l'Albanie et la Grèce, pour arriver, en fin de course, sur une autre île méditerranéenne : Chypre. C'est là que Thomas va rencontrer le Professeur Grigorios, ascète ou anachorète, puis s'initier au monde mystérieux des bibliothèques et reconstruire, peut-être un nouveau visage.

Le visage est un manuscrit, à lire et à écrire : les caractères qui le composent restent toujours à déchiffrer. 

Un beau roman, touffu, profond, original, qui porte une voix singulière.

* Virgile Élias Gehrig, Peut-être un vissage, roman, l'Âge d'Homme, 2018.

27/05/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 35)

Épisode 35 : La fièvre de l’or III

We make noise it's our choice it's what we wanna do [1]
sid vicious,nancy spungen,sex pistol,seventeenAvant de quitter l’appartement de Mississauga, Leonard O. nourrit Sid et Nancy, le couple de piranhas planqués au fond de l’aquarium géant. À l’aide d’un filet à mailles serrées, il transfère un des poissons rouges de son bocal vers l’étau de verre. La traque dure plusieurs minutes, bientôt le tandem infernal gobe la proie et s’enlise apaisé par le shoot protéiné dans les algues artificielles. La nature qui fait croître les uns au préjudice des autres est d’une force implacable car elle puise sa survie dans une battue sans issue. La folie de Sid bientôt exacerbée par la cage trop étroite, engloutira Nancy d’une pulsion aveugle et boulimique. Il ne restera presque rien du carnage, seul Sid, crevé sur son lit de gerbes aquatiques.

See my face not a trace no reality

Sommes-nous les pantins de ce piège sans merci que nous tend la nature ? Leonard O., l’homme au masque de gaze, l’être aux multiples fleuves de Volhinye au Royaume-Uni, avait besoin de ce spectacle stimulant. De plus, l’exigence de vitesse et de faux décors menait sa quête de l’Ouest. Il avait laissé une carrière prometteuse dans la politique pour un avenir qu’il devinait tracé dans la facilité et le succès à paillettes. L’anarchiste devenu golden boy et fils à Mummy ricanait intérieurement. Il ajusta sa cravate aux motifs kaléidoscopiques, glissa une cassette des Sex Pistols dans le baladeur et fila au pas de course vers le 103e étage de la plus haute tour bancaire. Le bruit assourdissant du groupe cogne à meurtrir les tympans. Le volume est au maximum de sa puissance. Sur son visage sybilin, aucune trace de la punk attitude.

I don't work I just speed that's all I need

John August senior l’attendait entre deux rendez-vous d’affaires dans son cabinet de courtage perché au sommet de la First Canadian Place. Un vol de gypaètes cerclait la tour de verre, libre et magnifique, scrutant la trace d’un os à déglutir. Père et fils contemplaient le chemin parcouru depuis le Blitz. « Trouve l’étoile qui brille au firmament de ta destinée, Fils. Elle tracera ta voie. Je t’offre une situation à bâtir. Oriente ta perspective dans l’angle de la réussite et le champ des possibles s’ouvrira devant toi comme les plaines d’Abraham aux Britanniques. Je suis parti de rien, aujourd’hui je suis plein aux as. J’attire les courtisans et les joueurs de poker comme des mouches et les coupes de champagne que je leur sers, ne sont jamais assez pleines tant ils sont avides. Leurs rêves sont souvent médiocres c’est pourquoi ils aiment mon succès. » La vie n’était qu’un jeu, une succession de hasards et de bonne fortune. Leonard O. n’avait pourtant pas les illusions paternelles. Il détestait le cigare et Maria, la marâtre. Que lui racontait le vioque sur le sacrifice et les plaies d’Abraham ? Avait-il vraiment trouvé le sésame au Canada, lui qui se faisait appeler J.A. dans les milieux de la haute finance ? Leonard O. était resté un punk anarchiste, et Corah, l’étrangère, était sa drogue préférée.

 

Photo de Sid VICIOUS. Source : https://www.imdb.com/name/nm0895965/

Clip de Nancy SPUNGEN. I'm Your Favorite Drug. 

[1]. Paroles de Seventeen de Sid Vicious, Sex Pistols.

20/05/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 34)

Épisode 34 : La fièvre de l’or II

Tout voyage a une destination que le voyageur ignore.  [1]

georgia o'keeffe;La fièvre gagne les migrants excités à l’idée d’un monde nouveau, immanquablement meilleur, qui s’offre à eux. Toronto, ville en pleine expansion façonnée par des vagues de migrants venus y réaliser le rêve des premiers commencements avec une nostalgie de gamins où des hordes de bergers à cheval chantent les soirs d’orage autour d’immenses troupeaux, où la pensée magique aspire à une révélation des secrets de la fortune que seuls quelques sorciers se transmettent. Tous, partagés entre plusieurs terres, plusieurs cultures ou langues, à la recherche d’un miracle capable d’apaiser les maux des grands dérangements, que sont les déplacements forcés ou les unions désirées. Arriver en terre inconnue, c’est revenir au point zéro, vers cette inconnue qui nous tend des bras de fer. C’est parfois un acte de liberté qui nous met au tapis.

 

 Seul l’homme qui réalise la liberté rencontre la destinée.

Quel or es-tu venu chercher ?

Quelle conquête de l’ouest as-tu imaginée ?

Quel songe poursuis-tu ?

 

georgia o'keeffe;Leonard O. [2] n’est pas un pure laine, ni un migrant, c’est un secundo de l’Alberta, qui a quitté Edmonton pour Mississauga à l’âge de 15 ans. Il coule en lui une infinité de rivières de Volhynie et d’Angleterre, une histoire d’origines complexes sur fond d’annexions, d’exils et de menaces. Sa mère, Johanna, est née dans la communauté de Bruderheim des frères moraves au nord d’Edmonton, elle parle l’allemand des émigrés protestants. C’est une multiple déracinée dans les strates d’une histoire mêlée entre oppression et liberté. Est-elle de Russie, de Pologne ou d’Ukraine ? slave ou galicienne ? missionnaire ou anabaptiste persécutée ? pionnière ou barbare ? artiste ou vandale ? L’amour fraternel est sa devise.

John August senior, quant à lui, a fui les bombardements menés par la Luftwaffe sur Londres et trouvé une forme de survie loin du Blitz dans les postes canadiennes. Il parle l’anglais avec l’accent du vieux continent. Il était ambitieux et tenace quand il épousa la timide Johanna en la sortant de sa charitable communauté. Leurs familles avaient toutes deux réussi à fuir la tyrannie des puissants, mais Johanna avait la solidité morale des résidents, alors que lui assumait le caractère volage des vagabonds. Il lui fit découvrir les affres d’une union hasardeuse. D’abord, ils déménagèrent plusieurs fois au fil des emplois sur la Transcanadienne. Ensuite il eut quelques maîtresses quand ils s’établirent dans une résidence luxueuse de la banlieue de Toronto. Johanna lui posa alors un ultimatum : « Le couple c’est moi et toi, je et tu pour la vie, sinon c’est moi ou l’autre ! ». En homme traqué, il choisit naturellement l’autre. C’est ainsi qu’il épousa Maria en secondes noces, bien qu’elle eût déjà enterré trois maris. Maria était une Irlandaise au caractère bien trempé, une veuve envoûtante qui avait su faire accroître sa fortune grâce à un réseau minutieusement entretenu dans la politique locale. Mais avant tout, elle savait lui georgia o'keeffe;prodiguer les soins dont il avait tant besoin. Leonard O. est donc l’enfant cabossé d’un poignant divorce, le rejeton d’un père à qui tout semblait réussir, le fils médusé de Mommy et le beau-fils d’une marâtre qu’il percevait comme une voleuse d’hommes.

Que reste-t-il de ces errances dans la masse de nos couples ? Quelles routes s’ouvrent à nous dans la trajectoire de nos migrations ? Sommes-nous libres d’en dessiner les contours  ou faisons-nous semblant d’y échapper ?

 

 

Georgia O'KEEFFE, Blue, Black and Grey, 1960.

Georgia O'KEEFFE, Abstraction Blue Wave With Three Circles.

Georgia O'KEEFFE, Print Blue II, 1916.

[1]. Martin BUBER (d’origine galicienne par son grand-père), La Légende de Baal-Shem.

[2]. Leonard O. a été mon premier mari cf. Épisode 33 des Carnets.

 

17/05/2018

La pensée est un crime (Roland Jaccard)

par Jean-Michel Olivier

Unknown-1.jpegRoland Jaccard aime les paradoxes. C'est normal : il en est un. Ce Lausannois exilé à Paris (ici à la piscine Deligny, avec Gabriel Matzneff) cultive l'esprit viennois fin de siècle, le nihilisme, la lucidité et le désenchantement. Ses maîtres à penser sont des tueurs : ils se nomment Cioran, Schopenhauer, Spinoza, Freud, Schnitzler, Karl Kraus. Chacun, à sa manière, arrache les masques du réel pour nous rendre à notre humble condition de mortel. Ces tueurs, souvent, ont payé le prix fort pour avoir soutenu une vérité qui dérange : le suicide, la solitude, la pauvreté, etc. 

Unknown.jpegDans son dernier livre, Penseurs et tueurs*, un bijou, Jaccard rend hommage à ces figures de la liberté souveraine sans qui — c'est une évidence — nous ne serions pas ce que nous sommes. Ces docteurs en désespoir (Cioran, Schopenhauer) nous ont ouvert des horizons insoupçonnés en renversant les idoles éternelles (Freud l'iconoclaste) ou en jetant une lumière crue sur nos désirs et nos résolutions égotistes.

Le paradoxe, c'est que cet hommage aux penseurs de la mort n'a rien de triste, ni de morbide. Au contraire, il se dégage de ces chapitres courts et intenses une véritable jubilation à retrouver, en chair et en os, sous la plume de Jaccard, ces maîtres du désenchantement. On y retrouve avec un infini plaisir le grand Cioran, dans sa mansarde de la rue de l'Odéon, esprit brillant et solitaire. Mais aussi Marcel Proust, ce tueur du roman français qui payait les critiques du Figaro pour écrire sur ses livres (quand il n'écrivait pas lui-même les critiques en question!). 

images.jpegLes plus belles pages, à mon sens, retracent une rencontre, une vraie rencontre, avec Michel Foucauld, par exemple, ou Serge Doubrovsky. 
Le premier a éclairé l'histoire de la folie et de la prison en Occident, avant de s'attaquer à Freud et à Lacan dans son Histoire de la sexualité. Il a les mêmes intérêts que Jaccard. Rue Vaugirard, deux grands esprits se rencontrent. Et cette rencontre est mémorable.

« La plus belle chose qu'on puisse offrir aux autres, disait Foucauld, c'est sa mémoire. »

Bernard Pivot, dans un Apostrophes resté célèbre, accusa Serge Doubrovsky d'avoir tué sa femme pour écrire son extraordinaire Livre brisé. Vérité ou mensonge ? Unknown-3.jpegOn a encore en mémoire les bredouillements de Doubrovsky, pris en flagrant délit. Jaccard lui rend hommage, mais le classe certainement dans la catégorie des « penseurs-tueurs ». Là encore de très belles pages…

Comme ces rencontres imaginaires avec Fernando Pessoa ou Oscar Wilde. Au fond, l'écriture permet un dialogue silencieux avec toutes les ombres qui nous entourent. Et ces ombres, avec le temps, deviennent de plus en plus nombreuses, de plus en plus bavardes…

Jaccard n'évite pas l'actualité, pleine de tueurs à la petite ou à la grande semaine. L'affaire Weinstein (un règlement de comptes œdipien, selon RJ), le triomphe des nymphettes, le cinéma hollywoodien, grand pourvoyeur de rêves et de crimes, etc. On retrouve, en fin de parcours, la frange inoubliable de Louise Brooks qui demande à l'auteur de lui fournir un pistolet pour mettre fin à ses jours malheureux. Mais Jaccard, en bon disciple d'Amiel, se défilera.

* Roland Jaccard, Penseurs et tueurs, éditions Pierre-Guillaume De Roux, 2018.

13/05/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 33)

Épisode 33 : La fièvre de l’or !

martha waler
L’aéroport 
[1].

L’aéroport international Pearson de Toronto.

1981.

C'est là qu’atterrissent tous les migrants, les reviens-y et les globe-trotteurs. Ceux qui fuient les crises, les naufrages et les soumissions. Les poètes, les arpenteurs et les utopistes. Celle qui échappe à l’étau des montagnes qu’est l’œil prédateur des Alpes. La métropole éclairée cette nuit-là s’étirait dans son lit de fakir.

photoC’est là aussi que j’ai décroché mon premier travail déclaré, vendeuse dans les boutiques hors taxes. Un coup de chance, le gérant qui avait un accent à couper au couteau, était suisse allemand ! Je portais la tenue bicolore de l’entreprise, jupe amarante et blouse blanche. J’ai connu les équipes de jour et celles de nuit, les semaines de 6 jours, les week-ends décalés. Nous étions continuellement bousculés dans nos horaires, alors que la fièvre acheteuse gagnait les touristes attirés par les produits de luxe. Je dois à cet emploi, mon apprentissage de l’anglais. Ce poste m’a désinhibée. J’appris à vendre des parfums chic, des montres de luxe et des cartouches de cigarettes. Je poussais au maximum les promos de tabac pour les vols aux États-Unis prétextant que les douaniers américains étaient peu regardants (O really !). Peut-être qu’avec le temps j’aurais appris à polir mes arguments et surveiller de loin les gabelous en tenue de camouflage!

J’avais en poche un visa de fiancée qui me donnait accès à l’emploi pour autant que le mariage fût célébré à l’hôtel de ville dans les 90 jours. C’est par l’entremise de M. Leonard O’Keeffe que je m’établis durablement à Toronto. Trois ans plus tard, j’obtins la citoyenneté. Dix ans plus tard, nous divorcions. Ce furent des initiales éphémères tatouées au bas d’une écorce de bouleau. Des noces de cendres.

georgia o'keeffe;Leonard O. fut tout d’abord étudiant à l’Université d’Ottawa. Il souhaitait devenir journaliste, la politique était son terrain de jeu, son ring. Il était imbattable, mettait au tapis tous ses rivaux de gauche comme de droite tant il était pugnace. Sans être centriste il laissait derrière lui une traînée d’adversaires hébétés. Président d’un groupe d’anarchistes, il aurait instauré le chaos (et le K.O) dans tous les débats. Suite à un accident de vélo qui l’a provisoirement défiguré, il a mis fin à sa carrière politique et à ses études. Il s’est ensuite réfugié chez Mommy (Mme O’Keeffe mère) à Toronto, terrifié par ce qu’il allait découvrir sous la gaze.

L’insoumis que j’avais connu était un être au visage clivé laissant paraître ici et là les strates d’anciennes identités. Aujourd’hui j’ai l’impression que l’accident fut un hapax. Un jour, se faire soigner dans le lit de ses plaies ne suffit plus, il se releva, enfila le costume et la cravate et se rendit au 103e étage de la First Canadian Place, le plus haut édifice bancaire au monde. Du haut de sa tour de contrôle, il réinventa sa conquête de l’Ouest, planant au-dessus d’un vol de gypaètes. Il était devenu le digne fils du big boss, John August O’Keeffe, parti de rien et devenu millionnaire.

 

 

[1]. Clin d'œil à l’arrivée à New York dans L’Or de Blaise CENDRARS.

ANONYME. Arrivée des migrants à Hamilton.

Photo : Toronto Duty Free Shop (© 2018 Retail Insider Media Ltd. All Rights Reserved.)

Georgia O'KEEFFE, Abstraction With Rose, 1927.

 

06/05/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 32)

Épisode 32 : Une route à tracer

Georgia O'KeeffeL’écrivain voyageur Nicolas Bouvier [1] raconte qu’à l’âge de huit ans, il traçait dans le beurre de sa tartine avec l’ongle de son pouce le cours du fleuve canadien Yukon. J’aime l’évocation de cet enfant élevé dans la cité de Calvin, au bord du Rhône, dessinant dans la matière souple et blonde les esquisses de ses futures explorations. Les aliments sont-ils meilleurs lorsqu’ils portent l’empreinte d’une vision lointaine ? L’impatience de déguerpir est-elle à couper au couteau… plus dense quand elle est sculptée et croquée dans le jeu qui fraye intuitivement une direction dans la masse des sensations premières… vers l’opacité de l’ouest canadien entre le lac Atlin et la mer de Béring ?

georgia o'keeffe;Un jour, dormir dans le lit de ses rêves est incomplet, il faut une étreinte concrète qu’est le dépaysement, le choc des natures. Traverser l’océan est comme se tenir sur la ligne de crête, on devine le tracé dans l’espace jusqu’à l’horizon et on pense l’atteindre un jour. Mais l'expérience plonge dans la confusion des signes et la voie devient le message. Son usage accompagne la déroute en d’infimes déplacements. Que sont alors les repères ? Suis-je amputée d’un moi qui n’est plus moi hors de ma zone coutumière pour naître étrangère à moi-même ? L’onde de choc frémit dans l’imaginaire comme autant de rotations perceptibles.

Ainsi j’ai longé la ligne de démarcation qui semblait fuir vers georgia O'Keeffel’infini. Loin du mur des Réformateurs, je me suis établie dans la cité d’artistes qui m’inspirent (Margaret Atwood, Michael Ontdaatje, Oscar Peterson, Atom Egoyan ou Artur Ozolins), au bord du lac Ontario. J’ai vécu d’abord à Mississauga puis au centre ville de Toronto. Je retrouvais mes rêves d’enfant peuplés de guérisseurs amérindiens, de poètes des bois qui impriment leur désir sur l’écorce de bouleau et de bergers à cheval qui tournent en chantant autour d’immenses troupeaux les soirs d’orage pour chasser l’affolement. J’espérais un espace nouveau au bout de ma quête, j’y ai trouvé un apaisement.

 

[1]. BOUVIER, Nicolas, L’Échappée belle : éloge de quelques pérégrins, Métropolis, 1996, p. 42.

Georgia O’KEEFFE, Blue, Black and Grey, 1960.

Georgia O’KEEFFE, Road to the Ranch, 1964.

Georgia O’KEEFFE, Winter Road, 1960.

03/05/2018

L'amour au-delà de la mort (Daniel de Roulet)

par Jean-Michel Olivier

images.jpegOn connaît le rapport ambivalent que Daniel de Roulet entretient avec  son pays : relation d'amour-haine qui est au cœur de plusieurs de ses livres. Le peintre Ferdinand Hodler, dont on célèbre cette année le centenaire de la mort et à qui de Roulet adresse une série de belles lettres, cristallise parfaitement cette ambivalence. D'abord peintre d'histoire et d'allégories, célébré par la droite patriotique (Christophe Blocher est le plus grand collectionneur de ses toiles) Hodler est considéré par de Roulet comme un « peintre helvétique et besogneux »*. On craint alors le pire. Heureusement, tout va changer avec la rencontre d'une belle Parisienne, Valentine Godé-Darel, qui va devenir son modèle, puis sa maîtresse, et donner un élan nouveau — et pour tout dire moderne — à sa peinture. 

Que s'est-il donc passé ? 

De Roulet mène l'enquête à Paris, puis à Genève et à Vevey (où séjourne Valentine). Il reconstitue sous nos yeux la vie du peintre, fils de paysans bernois, marqué par la mort, l'acharnement au travail, le désir de reconnaissance. Influencé par des artistes comme Albert Anker, Alexandre Calame et Gustave Courbet, le Hodler de la première époque peint des allégories, des scènes symboliques (son célèbre tableau La Nuit fait sensation au Salon du Champ de Mars en 1891 à Paris). 92px-Fernidand_Hodler_-_The_Woodcutter_-_Google_Art_Project.jpgIl célèbre les hallebardiers suisses ou les bûcherons, images du labeur et de la force. Il y a quelque chose d'épique dans ses peintures murales marquées par l'influence du peintre français Puvis de Chavannes.

images-1.jpegC'est alors qu'il rencontre Valentine : le fils de paysans bernois tombe amoureux d'une mondaine parisienne (par ailleurs, également peintre). Elle lui sert de modèle, puis décide de le rejoindre en Suisse. C'est peu dire que Hodler va la portraiturer sous tous les angles, dans toutes les lumières, sous toutes ses coutures. On compte plus de 100 toiles et plusieurs centaines de dessins de Valentine, à la fois objet et sujet d'un amour fou.

Unknown-1.jpegDe Roulet suit pas à pas leur histoire, le premier rendez-vous, les escapades amoureuses. Pour les dire, il retrouve les mots les plus justes, et parfois les plus simples : on dirait que la force que célébrait Hodler dans ses premières toiles s'est muée en passion amoureuse, une passion inquiète et obsessionnelle. Parlant de Hodler, de Roulet parle aussi de lui-même, bien sûr, car le peintre bernois est lié de près à son histoire familiale, ce qui rend le propos encore plus fort et plus percutant. Il y a un véritable enjeu dans ces lettres adressées à un peintre célèbre qu'on ne connaît peut-être pas assez.

Et puis survient la maladie. Une maladie violente et incurable : Valentine souffre d'un cancer des ovaires. À compter de ce jour, Hodler multiplie les visites, à Vevey, puis à Lausanne, au chevet de son amoureuse. Il prend toujours avec lui ses pinceaux et ses crayons. images-3.jpegIl va faire de Valentine non l'objet de sa peinture (pas de vol, ni de viol dans sa démarche), mais le sujet d'une lutte à mort contre la mort. Il va peindre l'agonie de sa maîtresse, non en voyeur, mais en témoin et en exorciste. Il va peindre la vie et l'amour jusqu'à ses ultimes limites. La limite de ses forces. C'est pourquoi ces portraits de Valentine, images de la souffrance et du combat, sont si bouleversantes. Daniel de Roulet rend parfaitement compte de cette lutte à mort (et perdue d'avance) contre une maladie implacable.


images.jpegPendant toute l'agonie de Valentine, entre deux visites à sa maîtresse, Hodler va peindre le Léman comme aucun peintre ne l'avait peint jusque-ici. Compositions à l'équilibre parfait. Harmonie sans pareille des bleus et des blancs, le lac étant le miroir du ciel encombré de nuages. Ces tableaux sublimes forment une sorte de contrepoint à l'agonie de Valentine. images-2.jpegDans les deux cas, une obsession de l'horizontalité : la mort de sa maîtresse, qui avance à pas de loup, et la sérénité du lac, comme une eau dormante. Une consolation. Une méditation. Le contraste est frappant. Les deux séries de tableaux apparaissent comme les deux faces d'un diptyque. 

Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce petit livre foisonnant et précis, qui touche juste, par son style et son adresse. Ces lettres sont belles, parfois savantes et érudites (on y apprend beaucoup de choses sur la vie de Ferdinand Hodler), toujours touchantes. Elles rendent compte, à leur manière, d'une relation qui a bouleversé non seulement la vie de deux êtres humains, mais également l'histoire de la peinture. Hodler, qui va mourir deux ans après Valentine, ne s'est jamais remis de la perte de sa maîtresse.

Rappelons que Ferdinand Hodler est à l'honneur du Musée Rath, à Genève (près d'une centaine d'œuvres), et du Musée d'Art de Pully. Deux expos à ne pas manquer !

* Daniel de Roulet, Quand nos nuits se morcellent, Lettres à Ferdinand Hodler, Zoé, 2018.

 

28/04/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 31)

Épisode 31 : Le médium est le message IV

georgia O'KeeffeL’ère numérique opérait sa révolution et l’extension des outils connectés était en train de bouleverser notre quotidien.

Les téléphones fixes devenaient sans fil puis portables. Que reste-t-il de cette conversion ? Un sentiment bien étrange de déplacement. On s’éloignait de la base pour migrer dans l’espace, l’oreille vissée à l’engin. Le « T’es où ? » remplaçait le « Tu fais quoi ? » Moins concentrés sur la voix de l’autre, on pouvait faire autre chose qu’écouter. Cette prise de conscience m’a déroutée puis j’ai suivi comme tout le monde la ligne de fuite. Andy était le premier de mes amis à posséder un tel appareil. Il n’était jamais chez lui au moment de l'appel. Il aimait se perdre dans des lieux insolites. T’es où Andy ?  dans un magasin de tapis (ah ?), entre deux magnolias en fleur (oh !) ou avec une serveuse à la réplique mordante dans un greasy spoon local (aha!). Il se téléportait d’un bout à l’autre de la métropole juste pour nous surprendre. Nous étions encore les sédentaires loufoques de la ligne fixe, alors que le bruit des sirènes couvrait ses paroles. Aujourd’hui, nous établissons des connexions en tous lieux et toute heure dans le brouhaha du village global.

Dans ce magma de câbles hyperconnectés, les sites web commençaient à faire leur apparition. On s’inquiétait de l’impérialisme américain et de l’utilisation de l’anglais pour les contenus diffusés sur la Toile. Le programme McLuhan collaborait étroitement avec l’ambassade de France pour rendre francophone l’outil de recherche Yahoo ! Ainsi est née à Toronto, La culture francophone, c’est chouette ! une base de données francophones qui fut mise en ligne par Henriette Gezundhajt. La francophonie, c'était notre combat!

georgia O'KeeffeEn même temps, L’Étoile suisse romande prit une nouvelle extension. Elle brillait dans la sphère numérique grâce à une collaboration qui se mit en place avec mon ami Vittorio Frigerio, un compatriote expatrié à Toronto. Ensemble, nous avions créé le Centre de documentation et de littérature romande et obtenu le soutien du Département de français qui nous laissa aménager un espace où étaient exposés les livres que nous envoyait régulièrement Marlyse Etter, par le biais de Pro Helvetia. Le catalogue que l’on ambitionnait exhaustif, prit peu à peu de l’ampleur et les rencontres au St Michael’s College devenaient une étape sur la route des auteurs. Colloques, lectures, soirées poétiques, débats… étaient autant d’événements qui s’inscrivaient dans la Toile.

TintinEt puis il y a eu l’événement phare. La première visioconférence de Paris avec Julia Kristeva, l’invitée permanente des Littératures comparées de Toronto. Elle donnait ses cours le lundi et s’envolait le reste de la semaine pour New York ou l’Europe. La virtualité lui donnait le don d'ubiquité. Elle était présente sur deux tableaux, en chair d’abord puis en images. Henriette de la Francophonie, c’est chouette !, qui participait à l’événement organisé par le programme McLuhan, profita des longs préparatifs de connexion avec Paris pour saluer ses parents dans le public outremer. Avec un large sourire, elle leur fit des signes répétés sur l’écran géant et poussa du coude son compagnon pour qu’il fût aussi dans le cadre. Le plan fixe sur la surprise des parents fut livré en direct comme un spectacle innocent partagé au vu et au su de tous. Nous frémissions de plaisir, comme au château de Moulinsart, en attendant que la star du Temps sensible prenne la parole. 

Georgia O'KEEFFE, Black and White, 1930.

Georgia O'KEEFFE, Starlight Night, 1917.

HERGÉ. Tintin et les bijoux de la Castafiore. 

26/04/2018

Le livre des métamorphoses (Sacha Després)

par Jean-Michel Olivier

Unknown.jpegSacha Després est une artiste à part : elle peint, elle écrit des chroniques et des livres (deux romans publiés à l'Âge d'Homme), elle joue de son image à la fois fragile et sauvage. Une chose est sûre : elle possède un univers très personnel, fait d'obsessions, d'images fortes, de flashes hallucinatoires. 

Dans La Petite Galère*, son premier livre, ces obsessions affleuraient dans le quotidien d'une famille désaccordée et poursuivie par le malheur (voir ici). Les femmes y jouaient un rôle central, à la fois tentatrices et soumises à des pulsions qui les dépassaient.  « Je ne peins pas des victimes mais plutôt des  animaux humains tourmentés par leur désir de (s'entre)dévorer. » Le roman oscillait entre le réalisme et la fable. Et déjà, au contour d'une image ou d'une phrase, on admirait la langue, douce et violente, de cette chronique du quotidien.

Avec Morceaux**, on change de registre. Ce n'est pas un roman réaliste, mais plutôt une fable d'anticipation. Les personnages, curieusement, y ont peu de chair et d'esprit. Ce sont des animaux humains livrés à la domination d'un petit nombre (les « gras ») et destinés, presque tous, à la consommation. On retrouve, comme dans le roman précédent, l'obsession de la viande et de la violence, la peur de l'abattoir, le goût du sang et des larmes. Mais ici on a quitté l'univers confiné des banlieues de La Petite Galère. On se trouve dans un monde effondré, juste après l'apocalypse, où chaque homme est d'abord un morceau — une proie facile pour satisfaire l'appétit des maîtres. images-1.jpegOn pense à 1984 de George Orwell et, bien sûr, à La Route, le grand roman de Cormac McCarthy. D'autant que le couple incestueux qui parcourt cet univers déshumanisé (Idé et Lucius Fauve sont frère et sœur) erre sur les chemins de la désolation, après la fin du monde, comme les deux personnages centraux de La Route

Une question essentielle hante le roman : qu'y avait-il avant l'apocalypse ? Les hommes vivaient-ils déjà dans cet univers de violence prédatrice, chacun recherchant pour lui seul les meilleurs morceaux ? Et quelle mémoire gardons-nous de cette époque disparue ? Cette question est centrale, mais à peine esquissée dans le livre qui fait l'impasse à la fois sur le passé et sur l'avenir, bien que certains personnages, avec le temps, connaissent des métamorphoses. Mais l'auteur ne livre aucune piste sur ces transformations.

Restent, dans ce roman crépusculaire, quelques phrases qui se gravent dans la mémoire : « Dans le ciel cousu d'étoiles vit un abîme désirable. » Ou encore : « Le volcan est en gestation. Il accueille le repaire des chimères. » Ou enfin : « Les domestiques rêvent à une terre qui ne coupe plus la langue des esclaves. » 

* Sacha Després, La Petite Galère, roman, Poche suisse, l'Âge d'Homme, 2015.

** Sacha Després, Morceaux, roman, l'Âge d'Homme, 2018.

22/04/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 30)

Épisode 30 : Le médium est le message III

Georgia O'KeeffeJ’ai eu la chance de connaître le milieu universitaire de Toronto dans l’effervescence des années 80-90. La constellation des idées, souvent inouïes, parfois hallucinantes, explosaient dans la sphère des possibles. Les protestations des éteignoirs restaient lettre morte sur l’autoroute de la connexion. Seul le médium menait la révolution dans l’opacité du village global.

Youpie! Aucun rabat-joie à l’horizon de l’espérance. La multitude des mondes parallèles s’ouvraient dans le balbutiement du Web permettant à la matière grise de se dilater dans l’ère numérique. Yahoo !

Peu à peu, on assistait à un décloisonnement productif entre les disciplines et les facultés. Lire des poèmes de toutes origines, et en même temps, interroger leurs répercussions sur le système neuromusculaire était possible. Les humanités bâtissaient ainsi dans la masse virtuelle une mégapole de l’information.

720e02b5a62c7610e782945e52423620df23bb62.jpgLe programme McLuhan participait à cet avènement, son directeur Derrick de Kerckhove enseignait au Département de français : « Pour savoir ce qui se passe vraiment dans le présent, il faut d’abord interroger les artistes ; ils en savent bien plus que les savants et les technocrates, car ils vivent dans le présent absolu. »

georgia O'KeeffeSi ce visionnaire lettré n’a pas été mon maître, il m’a prouvé plus d’une fois son exceptionnelle présence au monde. Un jour que nous traversions le parc de Queen’s, il a ramassé une pièce de monnaie égarée sur le sol et me l’a tendue en me souhaitant bonne chance selon une coutume chinoise. Puis il ajouta : « J’étais comme toi à ton âge, je m’ennuyais à fendre l’âme. Trouve l’étoile qui brille au firmament de ta destinée. Elle tracera ta voie. » Ainsi est née à Toronto L’Étoile suisse romande, un site pionnier sur la littérature romande dans l’en-nuit d’une promesse aveugle.

 

Georgia O'KEEFFE, Brooklyn Bridge, 1949.

Derrick de KERKHOVE, The Skin of Culture : Investigating the New Electronic Reality, Toronto, Somerville House Books, 1995.

Georgia O’KEEFFE, Ladder to the Moon, 1958.

19/04/2018

Retour vers l'enfance (Amélie Plume)

 

Unknown-2.jpegIl y a une petite musique d'Amélie Plume comme il y a une musique d'Annie Ernaux ou de Corinna Bille : on reconnaît tout de suite l'auteur au ton vif, au verbe précis, à l'écriture courante (comme disait Duras). Et son dernier livre, Un voile de coton*, n'échappe pas à la règle. On y retrouve la vivacité des aventures de Plumette ou de Marie-Mélina s'en va (tous publiés aux éditions Zoé)Une ode à la liberté et l'écriture.

Autobiographique, comme tous les livres d'Amélie Plume, Le voile de coton comporte deux parties, à la fois distinctes et inséparables. Dans la première, la narratrice-auteure se lance dans une randonnée jurassienne (sa terre natale) tantôt en voiture, tantôt en train ou en car postal. Elle veut revoir les lieux de son enfance. Évidemment, tout a changé. Elle ne retrouve rien (ou presque) de ses premières années d'école, de son village natal, des gens qui ont connu sa famille (Ah ! Mais nous n'étions pas nés ! »). Ses souvenirs sont imprécis, imaginaires. Elle poursuit sa quête, sac au dos, sur des sentiers inconnus, croisent des champignonneurs (ah ! les écumeux au vinaigre de sa mère !), est surprise par l'accueil amical des aubergistes ou des buralistes, tous charmants. Grâce à elle, nous suivons des chemins de traverse et découvrons des villages au nom chantant : Sonceboz, Corgémont, Renan, Sonvillier. C'est une sorte de road-movie aventureux, drôle et surprenant.

Unknown-1.jpegLa seconde partie est plus convenue. L'écrivaine est rentrée chez elle, à Genève, et s'appuyant à la fois sur ses souvenirs et une abondante documentation (photos, lettres), elle entreprend d'écrire l'histoire de son enfance. Son père de plus en plus absent. Sa mère qui trime pour joindre les deux bouts avec ses trois enfants et son ménage à tenir. Très vite, le récit va se centrer sur la figure de la mère, à la fois sainte et sacrifiée. Une mère attentive et protectrice, qui tisse un voile de coton autour de ses enfants, surtout Amélie. Le récit autobiographique se transforme ainsi en hommage à cette femme silencieuse et discrète, aidante, aimante, qui s'accompagne au piano pour chanter des chansons de Jean Villard-Gilles (Les Trois Cloches, le Bonheur). 

Toute la question, pour la petite fille devenue grande, c'est de savoir comment déchirer ce voile de coton qui la protège, à la fois, et l'emprisonne. Une issue possible est le mensonge. Et la jeune ado ne s'en prive pas. De là, sans doute, son goût pour la fable et l'affabulation. Une autre est l'écriture qu'elle commence à tisser dès l'adolescence. Les mots sont une arme pour sortir de l'emprise maternelle, à la fois douce et implacable (d'autant plus implacable qu'elle est douce). C'est la voie royale que va choisir Amélie Plume, qui l'amènera au combat féministe et à l'écriture libre et engagée. À cette petite musique, reconnaissable entre toutes, qui résonne dans chacun de ses livres.

C'est un bonheur de l'entendre à nouveau dans Le Voile de coton.

* Amélie Plume, Le Voile de coton, Zoé, 2018.