13/11/2016

Julien Sansonnens, Les Ordres de grandeur

Par Pierre Béguin


«Les ordres de grandeur illustre le renouveau du polar helvétique» est-il écrit sur le dos de la couverture. Ah bon! J’ignorais qu’il y avait une tradition du polar helvétique. Il est vrai que je n’ai jamais été, et que je ne serai vraisemblablement jamais, un amateur d’un genre – et d’un style – que je trouve beaucoup trop convenu. Il est vrai aussi – on l’a constaté récemment – que le genre peut rapporter gros, et donc qu’il est devenu très tendance chez les jeunes auteurs, romands notamment. Il n’en reste pas moins que le polar, métaphore même de l’investigation, demeure un instrument idéal pour mettre à jour – et critiquer – les dessous discrets de la bourgeoisie, ou de la politique. Un peu comme le roman de chevalerie traité par Cervantès, le polar, en braquant la lumière dans les coulisses, recherche avant tout la vérité sous les stéréotypes… même si cette vérité est parfois stéréotypée.
Le roman de Julien Sansonnens s’inscrit dans ce registre. Avec cet intérêt supplémentaire pour le lecteur que, pour une fois, la société bourgeoisie dont il est question n’est pas celle de Los Angeles ou de New-York, mais une société bien de chez nous, romande pur sucre, qui s’étend entre Neuchâtel et Genève. L’auteur possède un sens acéré de la dérision, du cynisme, de cette sorte de désabusement qui déshabille les apparences et qui renvoie toute chose, toute valeur, à sa vanité: puisque tout est vain, la vertu l’est aussi, même si l’on en conserve quelque part la nostalgie. Dans les "ordres de grandeur" du texte, c’est bien à ce niveau que Julien Sansonnens excelle le plus, au point que certaines pages sont particulièrement jubilatoires pour un lecteur réceptif à cette tonalité décapante. Et j’en suis…
Tout commence, comme il se doit, par un crime – en l’occurrence une sorte de séance de torture qui tourne en viol; la victime s’en remettra mais à quel prix! Un crime, mais pas forcément un criminel au sens où on pourrait le concevoir. Dans la mesure où le monde de la convention bourgeoise n’offre à l’homme ni fins ni voies évidentes, toute quête peut frôler le crime ou la folie, sans disposer de critères de discernement. Le monde du polar – et Les Ordres de grandeur en est une illustration – met en scène une société bourgeoise parfaitement rationalisée certes, mais qui, faute d’engagement, n’a plus de «totalité», plus de sens. Comme le dit Georges Lukàcs dans la Théorie du roman: «les limites qui séparent le crime de l’héroïsme, la folie d’une sagesse capable de dominer la vie, sont des frontières glissantes, purement psychologiques, même si la fin, atteinte dans la terrible clarté d’un égarement sans espoir devenu alors évident, se détache de la réalité coutumière». Avec Les Ordres de grandeur, nous sommes aux antipodes de l’ancien roman policier qui avait pour finalité de prouver, par l’unique pouvoir de déduction du détective, que la ratio est maître du monde.
Toutefois, comme toute production du genre, moderne ou non, Les Ordres de grandeur tient le lecteur en alerte par son énigme et sa résolution finale. Nous ne dévoilerons donc rien de l’intrigue, de ses strates, de sa structure temporelle, de ses traditionnels rebondissements ou fausses pistes. Sachez seulement que le héros s’appelle Alexis Roch, qu’il est un journaliste très populaire et médiatisé, présentateur du journal de 20 heures de Swisscast TV (aucune ressemblance avec des personnes connues, à ma connaissance du moins), et que tout irait bien pour lui si le petit diablotin qu’est sa vanité ne lui soufflait un jour à l’oreille que sa notoriété pourrait être boostée encore par une entrée sur la scène politique. Comme le disait Nietzsche, «le plus dangereux ennemi que tu puisses rencontrer sera toujours toi-même». Et voilà notre journaliste en course pour un siège au Conseil d’Etat de Genève. Il n’aurait pas dû…

10/11/2016

La caverne et la vague (pour Luc Weibel)

images-2.jpegAu milieu de la nuit, l'écran de mon ordinateur se met à clignoter. Je baigne dans un demi-sommeil, quelque part entre une plage de Floride et les rizières émeraude de Bali. Émergeant de mon rêve, je vais m'asseoir à mon bureau. C'est un message de Nancy Bloom.

Cette femme ne connaît pas le décalage horaire. Sans doute pense-t-elle que l'univers entier vit à l'heure américaine…
Nancy me parle d’un philosophe de ses amis, lequel croit dur comme fer à la différence sexuelle, source et modèle, pour lui, de toutes les différences (de toutes les discriminations, rajoute Nancy). L’homme est une caverne et la femme est une vague, répète-t-il mystérieusement, comme un mantra. Le type s’appelle John Gray. C’est un homme grisonnant, à l’esprit vif et drôle, amateur de bons vins et de bibliothèques.

images-2.jpegNancy est intriguée. Elle veut savoir le fin mot de l’énigme. Quelle caverne ? Et quelle vague ? Avec un fort accent texan, le type lui explique que l’« homme » (les guillemets sont de Miss Bloom), dans nos sociétés, est toujours du côté de l’action, tandis que la « femme » est du côté de l’être. C’est la fée du logis. Le grillon du foyer. Elle veille aux bonnes relations entre les gens, mais elle éprouve aussi des sentiments, et elle les exprime. Elle est du côté du cœur et des mots.

« On connaît la chanson, dit Nancy Bloom qui n’en croit pas un mot, mais la vague alors ? »

Pour Mister Gray, cette image est parfaite. La femme est une onde. Un flux. Une oscillation. Tantôt elle caresse les sommets : c’est le haut de la vague, tout va bien, elle connaît l’ivresse de l’éther. Tantôt elle frôle l’abîme : c’est le creux de la vague, tout va mal, elle est au bord du gouffre. Le problème, c’est qu’elle le crie sur les toits ! Elle le clame haut et fort à ses copines, à son mari, à ses amants. Et ça se gâte. Quand elle se trouve au creux de la vague, elle se perd en griefs de toutes sortes que l’homme ne peut s’empêcher de prendre comme une agression. Il veut répondre, se justifier, apaiser l’ouragan qui fond sur lui. En vain. C’est alors que l’« homme » se retire dans sa caverne. Il ne veut pas parler de ses problèmes, car il tient à les résoudre lui-même. Seul. Comme un grand. Par la réflexion.

Autrement dit — persifle ma correspondante, décidément très inspirée — : impossible de concilier la vague et la caverne. Ces deux-là ne sont pas faits pour se comprendre, ni même se fréquenter ! Quand l’« homme » fait confiance, la « femme » souhaiterait au contraire qu’il fasse attention à elle et qu’il l’écoute. Qu’il exprime de vive voix son amour — au lieu de se retirer au fond de sa caverne. D’où l’éternel malentendu…

Le jour se lève derrière les carreaux.

Surgie on ne sait d’où, Pénélope s’étire en bâillant aux corneilles et réclame sa pitance.

Il est bientôt cinq heures. Pully s’éveille.

Je n’ai pas sommeil.

06/11/2016

Bibliothèque de la Cité

By jove!!! Je serai le mardi 15 novembre à la Bibliothèque de la Cité à Genève pour y causer Tam-tam d’Eden, Le Sourire de Mickey, Paradise now, Pap’s et autres. Les livres ont été mis au format audio et traduits en braille, youp da da!!! On pourra également goûter du bout des doigts quelques amuse-gueules, comme on dit. Lecture et musique sont au programme. Mardi 15 novembre, donc: Bibliothèque de la Cité, à 17heures.

 

Antonin Moeri

04/11/2016

Jacques Chessex, Carabas

  Jacques Chessex, CarabasPar Alain Bagnoud

 

À lire Carabas, que viennent de rééditer les Editions de L'Aire, un lecteur comme moi se prend à regretter que Jacques Chessex ait reçu le Goncourt pour son livre suivant. Ce prix l'a en effet conduit à changer de trajectoire et a modelé sa vie et son écriture.

 

Depuis lors, il s'est consacré à la production de romans post-naturalistes peu inventifs et inégaux, aux tentatives de domination du milieu littéraire, et à l'auto-statufication… C'est un moment que j'ai peu aimé. Il a fallu les derniers livres, parus, disons, après 2000 (Les Têtes, Le Dernier Crâne de M. de Sade, Un Juif pour l'exemple…) pour que je revienne à lui.

 

Alors que Carabas… 

 

Le texte fait partie de ce qu'on pourrait appeler la deuxième période de Chessex. Il y a eu d'abord de courts récits ramassés (La Confession du pasteur Burg...), sous l'influence de Paulhan qui était à l'époque le pape de la NRF.

 

Puis est venu Le Portrait des Vaudois, influencé par Le Portrait des Valaisans de son ami Chappaz, qui a dé-corseté son écriture, laquelle éclot magnifiquement dans Carabas. Un texte baroque, une confession, un étalage du moi puissant et jouissif.

 

Il y a de tout là-dedans : de l'alcool (beaucoup), du sexe (pas mal), de la bagarre, des amitiés littéraires, des mariages… Tout ce que l'auteur de trente-six ans a vécu - et il l'a vécu sur le mode de la frénésie. Les chapitres se succèdent, thématiques, qui parlent avec brio de la moustache de l'auteur, de la première fois qu'il a trompé sa femme, d'une pharmacienne masochiste, etc. dans un décousu qui construit peu à peu une autobiographie complète. Une énergie, une vitalité animent cette écriture pulsée, gargantuesque, libre.

 

Jacques Chessex, Carabas, Éditions de L'Aire

 

03/11/2016

Bonne fête, Mousse Boulanger !

par Jean-Michel Olivier

Ce jeudi, Mousse Boulanger fête ses nonante ans. Comédienne, journaliste, romancière et surtout poète, Mousse Boulanger aura marqué — avec son mari Pierre, trop tôt disparu — pendant près de cinquante ans, l'histoire de la littérature romande (et francophone). Sa bibliographie est impressionnante, comme le nombre de ses émissions radiophoniques (qu'on peut retrouver sur le site de la RTS). 

En guise d'hommage, je reprends le billet que j'ai consacré à l'un de ses plus beaux livres, Les Frontalières, paru en 2013 aux éditions l'Âge d'Homme.

Qu’est-ce qu’un écrivain ? Une voix, un style. Une présence. Mais aussi : un engagement,  une vision singulière du monde. Une mémoire. Sans oublier, bien sûr, la fantaisie et un goût irrépressible pour la liberté.

images.jpegToutes ces qualités, on les retrouve, brillantes comme un diamant, chez Mousse Boulanger. Faut-il encore présenter cette femme au destin extraordinaire, née à Boncourt en 1926, dans une famille nombreuse, et qui fut, tour à tour, journaliste, productrice à la radio, comédienne, écrivaine et poète ?

Une voix, disais-je, une présence immédiate. La vibration de l’émotion poétique.

À l’époque où elle travaillait à la radio romande, Mousse Boulanger a interrogé des dizaines d’écrivains, suisses et français, sur leur relation à la langue, leur credo, leur engagement. À ce travail journalistique s’est ajoutée, depuis toujours, la passion de la poésie. Cette passion qu’elle a vécue et partagée avec son mari, Pierre Boulanger, journaliste et poète, lui aussi, et qu’elle a diffusée, des années durant, dans des récitals poétiques qui faisaient vibrer les villes et les villages.

Une voix, un regard malicieux, une présence.

Mousse Boulanger, qui fut l’amie de Gustave Roud et de Vio Martin, s’est beaucoup dévouée pour les autres. Elle a pourtant trouvé le temps d’écrire une trentaine de livres : essais, romans, nouvelles, poèmes. C’est dire si sa voix est riche et porte loin ! Cette œuvre, encore trop méconnue, est l’une des plus vivantes de Suisse romande. Il faut relire l’Écuelle des souvenirs, splendides poèmes de la mémoire, et son dernier polar, Du Sang à l’aube, modèle du genre policier.

boulangerrien270.jpgCe mois-ci, Mousse Boulanger publie Les Frontalières*, un livre magnifique qui est à la lisière du récit et du poème. La lisière, les limites, la frontière : c’est  la vie de la narratrice, petite fille toujours en vadrouille, qui passe gaillardement de Suisse en France, et vice versa, dans les années qui précèdent la Seconde guerre mondiale. L’herbe est toujours plus verte, bien sûr, de l’autre côté. Elle franchit la frontière à bicyclette, sans se préoccuper des gros nuages noirs qui envahissent le ciel. À travers ses souvenirs d’enfance, Mousse Boulanger ravive la mémoire d’une époque, d’un village, d’une famille. Elle brosse le portrait émouvant d’une mère éprise de liberté qui ne comprend pas toujours ses enfants.

« Allez, courage, dans dix minutes, on est à la maison ! »

La seule maison qui compte, pour la fillette de douze ans qui a la bougeotte, c’est l’amour, la liberté, la poésie…

Il faut lire ce récit haletant, écrit dans une langue vive, rapide, qui sait aller à l’essentiel. Il nous incite à franchir les frontières, plus ou moins imaginaires, qui limitent nos vies. Les interdits stupides. Les conventions. Nous sommes tous des frontaliers, déchirés entre deux pays. La patrie de nos pères et le royaume allègre et tendre de nos mères.

* Mousse Boulanger, Les Frontalières, L’Âge d’Homme, 2013.

 

23/10/2016

Reluquer ou ne pas reluquer?

Par Pierre Béguin
 
En ouvrant mon ordinateur pour accéder à ma boîte Email, je tombe sur cette information:
«Depuis quelques jours, un sketch tourne en boucle sur les réseaux sociaux. On y voit deux femmes d’une quarantaine d’années assises sur un banc dans un parc, elles observent les hommes en face d’elles et se plaignent d’avoir passé un cap: plus aucun mec ne les regarde! Pour vérifier cette théorie, l’une d’elle se lève pour se rendre à la poubelle, espérant attirer l’attention des mâles en pleine discussion. Sans succès (…) »
Dans le même temps, toujours sur mon ordinateur, et suite aux propos de l’inqualifiable  et mal nommé Trump, des témoignages de femmes victimes du sexisme affluent. Du pain bénit pour les medias qui prennent aussitôt le relai. Certains témoignages sont édifiants. Mais d’autres… Ainsi la Tribune de Genève sous le titre «Sexisme sous la coupole?» donne-t-elle la parole à des élues qui dénoncent l’ignoble machisme régnant à Berne. Jugez-en! Lisa Mazzone (les verts): «Il est parfois difficile de se promener dans la salle des pas perdus sans se faire reluquer… » (soulignons tout de même le «parfois»; ouf! ce n’est pas tout le temps). Ou encore Isabelle Moret (PLR) qui raconte un débat politique où son adversaire – président d’un parti de gauche, précise-t-elle au passage – avait balayé l’un de ses arguments par un condescendant «Ah, mais quand c’est dit de manière si charmante!» Et  notre élue PLR de s’offusquer: «Je n’ai rien dit sur le moment, mais c’était purement sexiste». Quel traumatisme! Quant à Céline Amoudruz (UDC), elle affirme n’avoir jamais ressenti de sexisme au sein de son parti, pourtant reconnu, surtout par la gauche, comme un repère de machos. Mais elle vilipende la jalousie (féminine bien sûr): «Souvenez-vous de Karine Keller-Sutter. Si elle n’a pas été élue, c’est parce que les femmes socialistes ne l’ont pas soutenue. Ce n’est pas ainsi qu’on fait avancer la cause féminine». Et d’ajouter une nouvelle pique sur les femmes de gauche: «Celles qui se disent outrées sont les mêmes qui refusent de durcir les sanctions contre les violeurs».
 
Bon ! Résumons-nous !

1. Etre sexiste, c’est ne plus regarder les femmes qui ont passé le cap des quarante ans.
2. Etre sexiste, c’est regarder une femme en train de se promener dans la salle des pas perdus,  même si elle a passé quarante ans.
3. Etre sexiste, pour une femme de droite, c’est quand un homme de gauche, lors d’un débat politique, balaye un argument par un compliment ironique.
4. Etre sexiste, pour une femme d’extrême droite, c’est être une femme de gauche forcément jalouse et incohérente.
5. Etres sexiste, c’est donc lié à une tendance politique, à gauche pour la droite, à droite pour la gauche.
6. Etre sexiste n’est pas l’apanage des hommes (ça, c’est la bonne nouvelle!)

Conclusion? Vivement l’andropause!

Mais puisque je n’ai fait jusque-là que citer les autres, permettez-moi de terminer ce billet en y ajoutant ma propre confession:

Bien marié depuis vingt-deux ans, je ne regarde plus tellement les femmes dans la rue, quel que soit leur âge (je souligne le «plus tellement»). Mais j’avoue honteusement que cette indifférence m’inquiète. Serait-ce que ma libido d’affreux mâle prédateur… ?

J’ai souvent remarqué – dans ma jeunesse bien entendu – que des filles, et même des femmes, me «reluquaient», et pas forcément au niveau des yeux. J’avoue, toujours honteusement, que cela ne me déplaisait pas. Et même que, une bonne douzaine d’années durant, j’en ai bien profité… Est-ce grave, madame Mazzone?

Durant ma déjà longue vie, je n’ai jamais rencontré un homme – pas un seul, vous m’entendez! – qui n’ait un jour, en aparté, tenu des propos sexistes, voire franchement machistes, même – et surtout – les plus fervents défenseurs de la cause féminine prêts à s’auto-flageller en présence d’une femme. Mais des amies m’ont certifié que ces dames n’étaient pas en reste, loin s’en faut…

Je ne sais pas pour vous, mais moi, je n’ai jamais entendu Isabelle Moret dire quelque chose de manière charmante. Sincèrement, je trouve qu’elle aurait dû accepter le compliment, même hypocrite, même ironique, parce que la concernant, d’une certaine manière, c’était vraiment un compliment…

Il me faut conclure, l’homme au foyer que je suis doit préparer le repas. Au fond, ce billet n’a pour objectif que d’adresser ce petit message à ces dames de la Coupole qui, étrangement, se plaignent de recevoir des coups bas dans une arène politique: dénoncez fermement le sexisme, d’accord! Mais de grâce, que cette dénonciation ne tourne pas au puritanisme! Laissons cette chasse aux sorcières aux spécialistes d’outre Atlantique…
 
 
 

20/10/2016

Arnaud Maret, Rusalka

Par Alain Bagnoud

 

Arnaud Maret, RusalkaArnaud Maret sait mener un récit. Ses livres (deux jusqu'à présent) s'inscrivent dans la catégorie des page turner. Ils forment le début d'une série : on retrouve dans Rusalka, qui vient de paraître, un personnage des Ecumes noires, son premier roman publié il y a quelques années chez le même éditeur (L'Aire).

 

À quoi tient cette technique que Maret maîtrise ? La gestion des informations tout d'abord.

 

Le prologue, déjà, pose des énigmes et retient leur explication. Il met en scène Julien Kelsen (le héros du précédent livre) et crée quelques mystères. Kelsen se remémore que la jeune femme avec laquelle il va travailler est... « Non, mieux valait essayer de ne pas y penser... » Plus loin, il se souvient que « vingt-trois ans avaient passé ». Depuis quoi ? Réponse cent ou deux cents pages plus loin...

 

Cette manière de retenir les informations se retrouve dans la mise en scène des événements. La découverte du corps, par exemple. Car évidemment, il y a un corps, déchiqueté, mordu (serait-ce un loup ? On est en Valais), nu, vieux, qui serre une photo passée d'un jeune couple devant une église (Saint-Nicolas, dans le quartier de Mala Strana à Prague, mais on ne le saura bien entendu que plus tard.)

 

Arnaud Maret, RusalkaMaret, avant de nous montrer le cadavre, suit le policier Valérien de Roten, 27 ans, de Sion, qui présente sa fiancée à ses parents. (Eléonore von Allmen, historienne chargée de cours à l'Université de Fribourg). Puis le flic est prévenu. Mais c'est dix-huit pages plus tard, après une approche bien décrite, qu'il voit le cadavre.

 

Autre force de Maret : les ambiances liées au lieu. Le barrage de Mauvoisin, en Valais. Fribourg. Prague : on se balade.

 

Et enfin, comme dans Les Ecumes noires : il s'agit d'Histoire. La petite histoire policière (cadavre inconnu, fiancée qui disparaît, voyage transgressif du policier, rencontre avec Kelsen, etc.) recouvre ici un fait divers qui éclaire un moment fort de l'Europe : l'écrasement du Printemps de Prague, le pouvoir de la police secrète, les conséquences sur des générations entières...

 

Récit dont on a, comme il se doit, envie de tourner les pages. L'écriture (phrases courtes, descriptives, souvent nominales, vocabulaire accessible) ne gêne en rien ce désir. Et d'autant plus que Maret, depuis son dernier opus, a appris à maîtriser la longueur de ses descriptions : juste assez présentes pour créer une atmosphère, pas trop afin de ne pas lasser.

 

Arnaud Maret, Rusalka, Editions de l'Aire

Chronique de la vie genevoise (Luc Weibel)

images-2.jpegOn ne présente plus Luc Weibel : historien, écrivain, auteur de plusieurs « récits de vie » (dont les fameuses Pipes de terre, pipes de porcelaine*), Luc Weibel (né en 1943) est aussi le chroniqueur le plus subtil et le plus savoureux de la vie genevoise. Toujours à la lisière de l'histoire générale et de l'histoire personnelle, ses livres s'inscrivent dans la lignée directe de cet autre chroniqueur genevois d'exception que fut Henri-Frédéric Amiel (auquel Weibel a consacré un très beau livre, Les petits frères d'Amiel**, préfacé par Philippe Lejeune).

Son dernier livre, Un été à la bibliothèque***, en impose d'emblée par son poids : c'est un  volume de 580 pages, au titre un peu mystérieux (et ingrat ?), mais qui se lit comme un roman. De quoi s'agit-il ? À la suite de la mort de sa tante, on confie à l'auteur une mission : mettre à jour, dans la maison de sa mère, tout ce qui appartenait à l’histoire de son grand-père — l’historien, professeur et auteur Charles Borgeaud. Cette bibliothèque, où l’auteur passe en fait plus qu’un été, était le cabinet de travail de Charles Bourgeaud aménagé dans les combles (voir Les essais d’une vie. Charles Borgeaud (1861-1940), ed. Alphil, 2013).

luc weibel,histoire,littérature,chronique,genève,amiel,lejeuneC'est le prétexte (officiel) de ce livre protéiforme et savoureux. On pourrait croire aux aventures d'un rat de bibliothèque, enfermé dans la belle maison d'Alcine, en pleine canicule, pour mettre un semblant d'ordre dans  un monceau de paperasses qui le submergent. Il y a de ça, bien sûr, dans ce beau livre, qui parle aussi d'héritage et de transmission. Mais bien vite l'auteur va retrouver l'air libre. Depuis toujours, c'est un flâneur, un promeneur des lettres et un observateur sans concession de la vie quotidienne. Alors, l'été qu'il passe dans la bibliothèque familiale (où il découvre, mine de rien, des trésors étonnants, comme ces lettres échangées entre une femme de sa famille et H.F. Amiel) se prolonge, mais ailleurs, avec d'autres rencontres, des lectures, des voyages, des concerts, des conférences, etc. Weibel est un esprit curieux (dans tous les sens du terme). Un esprit singulier, qui s'interroge sans cesse sur lui (fidèle, en cela, aux préceptes d'Amiel), mais s'intéresse d'abord et surtout aux autres. 

L'été 2007 se termine — mais pas le livre, qui connaît, pour ainsi dire, un second souffle.

L'auteur abandonne bientôt sa charge d'enseignement à l'ETI (École de Traduction et d'Interprétation) où les étudiants se font de plus en plus rares et se recentre sur sa famille (sa femme et ses deux filles). Commence alors une intense vie mondaine où l'auteur est plongé (perdu) dans la foule des vernissages, des colloques, des cérémonies plus ou moins officielles. À chaque fois, c'est un tableau de mœurs saisissant et une galerie de personnages hauts en couleur (il faut lire ses comptes-rendus de « rencontres » ou de « tables rondes », au Salon du Livre de Genève, pour se faire une idée de la comédie sociale !). On y croise Doris Jakubec, Jacques Probst, Jérôme Meizoz, Bernard Lescaze ou Daniel de Roulet (qui ne prépare jamais ses interventions et ne fait que passer en coup de vent). Weibel maîtrise l'art du portrait à la perfection et son humour est ravageur. On l'avait déjà remarqué dans un de ses livres précédents (Une thèse pour rien, Le Passage, voir ici). On repense au Journal d'Amiel, mais aussi à celui de Paul Léautaud, qui épingle les travers de ses contemporains.

Lui qui a été l'élève de Michel Foucauld, de Gilles Deleuze et de Roland Barthes (« quel brelan ! ») se voit offrir, pour son départ à la retraite, un bon de 200 Frs dans une librairie ! Mais il remarque, très honnêtement : « Suis-je en état de demander plus quand j'ai pris soin de ne m'investir en rien dans ces années d'enseignement, un peu comparables à la « couverture » dont aurait bénéficié un espion — un espion qui n'espionnerait rien bien sûr. »

luc weibel,histoire,littérature,chronique,genève,amiel,lejeuneComme Amiel, comme Rousseau, Weibel n'est pas tendre avec lui-même. Quand on se moque des travers des autres, il faut aussi savoir rire des siens. C'est un autre aspect de ce livre à la fois riche et vivant : l'auteur, qui est le roi de la litote (on ne compte plus les « un peu », les « sans doute », etc.), manie l'humour avec dextérité (le plus souvent par des incises ou des parenthèses). C'est un régal de lire ses comtes-rendus de conférences ou de rencontres, qui sont des modèles du genre.

Puisqu'il faut bien finir, le livre se termine sur l'évocation des festivités de l'« année Calvin » (on fêtait en 2009 son 500e anniversaire). Conférences, pièces de théâtre, film, débats : qu'est-ce que le grand Réformateur a encore à nous dire ? Quel est le sens de sa parole aujourd'hui ? Luc Weibel, en tenant le registre de la vie genevoise, nous livre plusieurs pistes — toutes passionnantes. Mais il ne conclut pas.

* Luc Weibel, Pipes de terre, pipes de porcelaine, 1978, Zoé.

** Luc Weibel, Les petits frères d'Amiel, 1997, Zoé.

*** Un été à la bibliothèque, éditions La Baconnière, 2016.

14/10/2016

Martin Amis, La Zone d'intérêt

Par Alain Bagnoud

 

  Martin Amis, La Zone d'intérêtIl m'est arrivé ces derniers jours quelque chose qui se passait souvent quand j'avais dix-sept, vingt-trois, vingt-cinq ans. Vous savez, quand vous êtes plongé dans un livre, que chaque obligation de le quitter est un arrachement, quand on bâcle tout pour retourner le plus vite possible se livrer au vice coupable.

 

Le roman s'appelle « La Zone d'intérêt », et il est de Martin Amis. Prix du meilleur livre étranger en 2015. Un « marivaudage aux allures de Monty Python en plein système concentrationnaire », dit le quatrième de couverture.

 

D'où polémique: triomphe anglo-saxon; mais en France, Gallimard refuse le livre, et certains hurlent au scandale. (Voir sur le net.) J'ai une (courte) explication à ces tumultes: l'humour d'Amis est très particulier.

 

Comme on l'aura compris, le roman se passe dans un camp de concentration: le Kat Zet I en Pologne, dans les années 1942, 1943, avec un final après la guerre.

 

Le reste ? Dans le livre.

 

Martin Amis, La Zone d'intérêt, Le livre de poche

 

09/10/2016

ode au dad

 

par antonin moeri

 

 

L’auteur joue avec ce qu’on nomme la temporalité, ce «trouble magma d’émotions, de souvenirs, d’images» qui fuse en elle lorsqu’elle travaille devant la page blanche. Il y a le temps où Olof, le dernier patient d’un hôpital psychiatrique, près de Stockholm, met fin à ses jours. Il y a le temps où Jim, né en 1945, raconte à sa fille des souvenirs de l’époque où il était interné à Beckomberga, établissement où les «cinglés» allaient enfin retrouver la lumière et où Jim fut admis après une tentative de suicide. Il y a le temps où Jackie (narratrice), à l’âge de 13-14 ans, rendait très souvent visite à son père hospitalisé. Le temps où Olof Palme (assassiné en 1986) venait à Beckomberga rendre visite à sa mère avant de rejoindre son cabinet de premier ministre...

Il y a le temps où Vita, la mère de Jim, enfilait tous les matins sa jupe plissée pour aller travailler dans le centre-ville, une des premières femmes du quartier à avoir un emploi... le temps où Jim enfant portait un poulpe presque aussi grand que lui, construisait des châteaux de sable au bord de la Manche, sous les yeux de sa maman... Il y a les années trente, quand l’hôpital fut inauguré. Il y a le temps où la narratrice, la quarantaine, déroule son récit et où elle voit grandir son propre fils, Marion, qu’elle a décidé d’élever seule. Et il y a le temps des rêves car c’est en rêvant que Jackie revoit sa mère Lone, sa grand-mère ou Edvard, le médecin responsable du service 6, service inventé par Tchékhov dans une nouvelle «La Salle numéro 6». À force de vouloir se rapprocher de ses patients, le médecin que Tchékhov y met en scène devient lui aussi toqué; ce personnage sert de modèle à Sara Stridsberg pour imaginer le médecin-chef Edvard Winterson...

Au milieu de ce va-et-vient entre les différents temps, entre les diverses impressions (comme perçues à travers l’ouverture d’un kaléidoscope) se tient Jackie qui, lorsqu’elle s’attardait, subjuguée, dans les couloirs et le parc de Beckomberga, portait un chapeau que lui avait donné un mystérieux brocanteur, un boa défraîchi et un manteau en fourrure trouvés dans un square. Jackie revoit le corps de son père qu’on a «retrouvé dans la neige sur le bord d’une autoroute», un père qui venait d’avaler «la totalité de ses somnifères à l’aide d’une bouteille de cognac».

Beckomberga fut un des plus grands hôpitaux psychiatriques d’Europe et Jim fut heureux dans ce «château construit dans les bas-fonds du monde», où vivaient plus de mille patients aux côtés de centaines d’employés à une époque qui coïncida avec celle de l’Etat providence, entre les années quarante et quatre-vingts-dix... Pour mettre en scène cet «endroit en dehors du monde», l’auteur a consulté la documentation conservée dans les archives. Le médecin qui s’occupe de Jim, dans la fiction, a de l’imagination. Il emmène, la nuit, certains «internés» dans les boîtes de Stockholm où on fait la fête, où l’on boit des quantités faramineuses d’alcool (il y a de la cocaïne, de l’herbe, des somnifères). Le docteur Edvard est convaincu «qu’il est sain pour les patients de quitter le service de temps en temps».

Mais pourquoi Jackie était-elle fascinée par ce père qui menaçait de mettre fin à ses jours, tentait de réussir son suicide, rêvait d’écrire, de jouer du piano («tous mes rêves étaient déjà morts à cette époque») et qui glissa voluptueusement dans un genre de dislocation: «j’avais tout le temps la sensation que mes organes internes étaient disséminés de part et d’autre dans la ville: poumons, reins, foie, vésicule biliaire; qu’ils formaient des proies idéales pour les rats et les oiseaux de cette ville»? Pourquoi? Pourquoi n’allait-elle plus à l’école, préférant se rendre là-bas, pour y retrouver une fois de plus celui que les patients nommaient Jimmie Darling, que ses parents avaient baptisé James, nom signifiant «celui qui doit protéger»... Pour y retrouver l’homme qui avait besoin de quelque chose, quelque chose d’innommable et que personne n’aurait pu lui donner... L’homme aux côtés duquel Jackie prendra place sur une balancelle, pour «regarder l’obscurité se rapprocher avec cette vitesse qui lui est si caractéristique en automne»... L’homme qui ira vivre près de La Corogne, d’où il appellera sa fille avant d’entrer définitivement dans l’océan... L’homme qui aura toujours préféré sa maladie à la vie...

Un lien, un amour auraient pu fixer Jim au monde, mais ce genre de chose n’a jamais existé pour lui... Alors que sa fille Jackie trouvera une amarre pour la retenir à la terre: son fils bien sûr, mais surtout l’écriture, celle entre autres d’un roman envoûtant qu’on quitte à regret et qui continuera longtemps de résonner en vous.

 

Sara Stridsberg: Beckomberga, Gallimard, 2016

07/10/2016

Vive Chappaz!

Par Alain Bagnoud

 

Vive Chappaz !Pas moins de quatre livres de ou sur Maurice Chappaz viennent de paraître ! Une floraison qui rappelle à quel point ce poète est important.

 

Commençons par Jours fastes, correspondance entre Maurice Chappaz et Corinna Bille. De 1942 à 1979, les amants, puis les époux, s'écrivent quand ils sont séparés (en général par les vagabondages de Maurice). Nouvelles des enfants, des proches, du quotidien, mais aussi récits de voyage ou évocation de l’œuvre : les deux écrivains communiquent. Ils savent à qui ils s'adressent et se révèlent, chacun avec son caractère, direct pour Corinna, plus stratégique pour Maurice. Il n'y a pas d'affectation littéraire dans leur correspondance, mais une envie d'exprimer au mieux les choses, une manière de se lier à l'autre, de cultiver l'attachement.

 

En même temps que ces lettres, les éditions Zoé ont eu la bonne idée de republier dans un même volume Testament du Haut-Rhône et Les Maquereaux des cimes blanches, de Chappaz : ils expriment tous les deux la relation du poète à la nature. Le premier texte, paru originellement en 1953, est lyrique et mélancolique. Le ton a changé, vingt-trois ans plus tard, pour Les Maquereaux, polémique, satirique, qui dénonce les promoteurs valaisans et leur recherche du profit. À la fin du volume sont cités quelques extraits de la presse de l'époque : Chappaz y est victime d'un campagne de dénigrement brutale de la part du quotidien valaisan de l'époque. La violence du ton frappe encore : « Le Valais a sa gangrène et son cancer, c'est Maurice Chappaz... » (Entre autres joyeusetés...) Mais les soutiens se manifestent aussi, à commencer par ce Vive Chappaz ! écrit par les étudiants de St-Maurice sur la paroi de rocher qui domine le collège...

 

À Vive Chappaz !ces livres s'ajoutent deux récentes publications des Editions de l'Aire. Gilberte Favre a été une intime du couple Chappaz-Bille (elle a consacré une biographie à celle-ci et a fait de Chappaz le « Père-Poète » d'un ouvrage personnel : Des Etoiles sur mes chemins). Dans son existence, elle a mené de multiples entretiens avec Chappaz pour la presse romande à l'occasion des sorties éditoriales de ses livres, et l'a souvent rencontré à titre privé. Elle publie ces discussions sous le titre Dialogues inoubliés. Chacun d'eux a un titre thématique (De l'Angoisse, De la Nature, De l’Écriture). C'est très intéressant : Chappaz est un conteur qui a le sens de la formule, ses réflexions ne sont jamais convenues.

 

Mais j'ai un regret. Les renseignements sur les entretiens manquent : ni date, ni lieu, ni indication d'une première publication éventuelle. Il est vrai que Gilberte Favre s'attache plus à dégager et à expliquer le lien personnel qu'elle a avec Chappaz et son œuvre qu'à créer un livre de références, et abuse un peu des majuscules dans ses présentations : Vie, Poète, Monde, Bonté, Justice, Aventure, Au-Delà, Ciel, Paradis...

 

Enfin, à L'Aire toujours, Benjamin Mercerat publie Le Paradis et le Désert, qui tente de décrypter le sens et les images des livres de Chappaz en prenant pour axes les deux mots indiqués dans le titre et en les liant à un peu de biographie. Cette étude ne manque pas de panache. Érudite, elle est aussi passionnelle: son intérêt est dans la démarche de l'auteur, qui entretient un rapport personnel avec les textes, lequel n'empêche pas le jugement. Si le critique décortique les grandes œuvres, il décèle par exemple « une certaine facilité des poèmes courts de Tendres Campagnes ». Enfin, le livre se termine par un exercice plutôt sportif : un poème personnel de Mercerat, en tercets d'alexandrins, qui évoque Chappaz et se confronte à lui.

 



 

Corinna Bille, Maurice Chappaz, Jours fastes, Correspondance 1942-1979, Zoé

 

Maurice Chappaz, Testament du Haut-Rhône, Les Maquereaux des cimes blanches, Zoé poche

 

Gilberte Favre, Dialogues inoubliés, Editions de L'Aire

 

Benjamin Mercerat, Le Paradis et le Désert, Editions de L'Aire


 



 

 

 

06/10/2016

Notes sur le corps perdu

par Jean-Michel Olivier

images-3.jpegMon premier est un corps de légende. Le corps rêvé, à deux, par mes parents. Un corps double, déjà, et tissé de désirs contradictoires. Pas de visage, encore, ni de nom propre. Mais la rencontre de deux rivières qui, un beau jour, ont mélangé leurs eaux. Rien de visible, encore, dans ce petit embryon virtuel qui porte en soi tous les espoirs du monde, les angoisses et les rêves, la vie et la mort. Mais, bien sûr, le programme à venir est inscrit dans les gênes, comme un passeport : un sauf-conduit pour des destinations futures.

 

« En ces temps-là, écrit Platon dans Le Banquet, les êtres humains avaient quatre bras, des jambes en nombre égal, deux visages, les parties honteuses en double, tout le reste à l’avenant. […] Zeus, pour mettre un terme à leur indiscipline, les coupa en deux comme on tranche les fruits pour en faire des conserves, ou encore comme on divise un œuf dur avec un crin. »

 

Mon premier est un corps idéal : des jambes déliées, des bras solides, un visage d’ange, les yeux bleus de son père, le nez droit de sa mère (et la culotte de son grand frère, dirait Gotlib). Il a des proportions parfaites. Un chef-d’œuvre esthétique, en quelque sorte. Mais pas encore de sexe.

 

Pendant des millénaires, on n’a rien su de la magie de la gravidité. L’ignorance, aujourd’hui, n’est plus de mise : grâce à l’échographie, on peut suivre en temps réel et en cinémascope l’histoire du petit bougillon, le mesurer, l’ausculter, déceler d’éventuelles maladies ou des malformations congénitales. On peut même l’opérer in utero sans qu’il s’en aperçoive.

 

Bien à l’abri dans la grotte maternelle, il ou elle n’est jamais seul(e). Son corps est inclus dans un corps plus vaste qui le nourrit et le contient. Il pousse à l’abri des regards indiscrets, bien au chaud, en toute sécurité, mais il grandit déjà sous surveillance. Big Mother is Watching You. Il a déjà son dossier médical, sa fiche magnétique d’assurance, sa chambre réservée à la Maternité.

 

Pour les Grecs, comme pour les Romains, le corps idéal est celui du soldat: incarnation de la virilité accomplie et de la fonction sociale la plus noble. Au Moyen Âge, c’est le chevalier au corps dissimulé par une armure, toujours au service des plus faibles, et lié à son Roi par une fidélité indéfectible. Et aujourd’hui ? L’idéal masculin serait un composé d’acteur (Johnny Depp) et de chanteur de charme (Robbie Williams). Quant à l’idéal féminin, c’est un mélange de top model (Gisèle Bundchen) et de chanteuse sexy (Shakira, Britney Spears).

 

Après neuf mois de réclusion dans la grotte maternelle, voilà le petit d’homme enfin admis à voir le jour ! En même temps qu’il ouvre pour la première fois les yeux, les autres voient son corps. Il cesse d’être une image, un fantasme, un désir inconscient. Il est là, couché sur le sein de sa mère, et il n’est pas quelqu’un d’autre. Il n’est plus inclus dans le corps d’un autre, mais exclu du Jardin d’Eden.

 

À peine né, on le toise, on le pèse, on l’ausculte, on l’étalonne, on examine la souplesse de ses membres, on mesure le diamètre de son crâne. Le premier test qu’il doit passer, c’est l’épreuve du grabbing: il doit être capable de refermer sa main sur le doigt du pédiatre. Il doit d’emblée montrer son désir de s’accrocher à la vie.

 

Son premier mot d’ordre philosophique : Je pince, donc je suis.

 

On ne le dira jamais trop : le nom (et le prénom) que je porte aura toujours été celui d’un autre. Il existe avant moi et sans moi. C’est le prénom d’un enfant mort (Ramuz avaient deux frères aînés, Charles et Ferdinand, qui moururent en bas âge), d’une tante d’Amérique ou d’un grand-père fou, d’un ami de maman ou d’une vedette de cinéma (combien de Brad, de Jennifer, de Monica dans les années 2000 ?). Dans tous les cas, c’est le nom étranger qu’on colle sur mon corps. L’étiquette. Le signe distinctif. Qui m’aura précédé et qui attestera que j’ai vécu. Un nom étrange qu’il faudra accepter d’abord, puis ensuite reconnaître (comme on reconnaît une dette). Ce nom étrange qu’il faudra honorer, sa vie durant, sous peine d’être exclu du clan familial, et de perdre son identité.

Un nom. Un corps. Sa vie durant, il faudra négocier avec ces énigmes insondables, qui sont données une fois pour toutes, à la naissance. Je suis ce nom. Je suis ce corps. Pourquoi ne m’appelé-je pas Jordi, ou Aragon, ou Franz Schubert, ou Félix Unglück ? Et pourquoi ne suis-je pas petit, large d’épaules, roux aux yeux bleus, poilu et ventriloque ?

 

Vous me direz qu’on peut changer de nom. C’est compliqué, mais c’est possible. Vous me direz aussi qu’il y a des pseudonymes (Stendhal, Cendrars, Molière, etc.), et que Julien Gracq, dans tous les cas, sonne mieux que Julien Poirier, par exemple. C’est vrai. Vous me direz également qu’il est possible aujourd’hui de modifier son corps selon ses moindres caprices. Rien de plus facile, en effet, qu’une petite liposuccion, une rhinoplastie, un limage des dents, une greffe de cheveux, un lifting du visage, etc. Nous sommes les premiers, sans doute, dans l’histoire de l’humanité, à pouvoir remodeler notre corps à loisir, au point d’en faire, à jamais, un corps méconnaissable même pour ceux qui nous connaissent le mieux.

 

« Le charme, le seul vrai charme, est épidermique : qui songe à louer le squelette de sa Dulcinée ? » Julien Gracq.

 

Si, au départ de la vie, le monde apparaît à l’enfant comme le prolongement indifférencié de son corps, la conscience de soi naît à partir de la frontière qu’il trace entre lui et le monde extérieur. Vers l’âge de trois ans, quand il dessine, la première image qu’il donne de lui-même est une boucle fermée qui partage un dedans d’un dehors. Inscrivant dans cet enclos corporel les yeux et la bouche, greffant des membres filamentaires, il fixe, dans la fascination du vis-à-vis, l’image d’un moi qui se découvre — comme un autre.

 

Hippocrate, le plus célèbre médecin de la Grèce antique, n’a jamais ouvert de cadavre, ni laissé aucun traité sur ce sujet. Et jusqu’au XIIIe, le corps humain n’est qu’une surface. Il faut que Frédéric II de Germanie rende une ordonnance en vertu de laquelle il est défendu d’exercer la médecine sans avoir étudié au préalable pendant un an l’anatomie sur des corps humains. Deux excommunications papales, lancées contre l’auteur de cet édit, ne suffisent pas à refermer les cadavres. Dès lors, le corps est étudié non seulement comme une surface, mais aussi comme une profondeur.

 

« J’ai disséqué plus de dix corps humains, écrit Léonard de Vinci dans ses Carnets. Fouillant chacun des membres, écartant les plus infimes parties de chair […] Si tu es passionné par ce sujet, tu peux être retenu par une répugnance naturelle ou, si elle ne te retient pas, tu peux redouter de passer la nuit en compagnie de cadavres découpés, écorchés, horribles à voir. Si cela ne te rebute toujours pas, peut-être ne possèdes-tu pas le talent de dessinateur indispensable à cette science. »

 

En coupant le corps en morceaux, la dissection met un terme au principe d’unité que sous-tend la notion d’individu (qui signifie « corps indivisible »).Aussi, jusqu’au XVIIe, les dépouilles offertes aux anatomistes sont celles des condamnés à mort. La dissection, pratiquée à huis clos, est entourée d’opprobre. À la fin du siècle, la tendance s’inverse :la dissection devient un spectacle à la mode. Dans Le Malade imaginaire, Molière ironise : « Il y en a qui donnent la comédie à leurs maîtresses, mais donner une dissection est quelque chose de plus galant. »

Où est mon corps d’enfant ? Mon dernier cheveu blond ? Le corps choyé par mes parents n’existe plus. Un autre a pris sa place, que personne n’a reconnu, mais qu’il faut accepter, parce qu’on n’a pas le choix, et puis un autre encore. Tout ce qu’il reste de ce corps primitif, ce sont des cicatrices fermées sur un secret. Les genoux si souvent éraflés qu’ils ressemblent à des champs de bataille. Le dos brûlé par le lait écumant que mon grand-père, dans sa nuit primordiale, a renversé sur moi, un dimanche de printemps. Le coude creusé par la chute d’un vélo lancé à toute allure sur un chemin de pierres, etc.

 

Nous sommes des poupées russes. À chaque étape de notre vie, un nouveau corps vient remplacer le précédent, l’enveloppant d’une nouvelle peau, qui ne tombe pas, et reste intacte avant d’être recouverte à son tour. Au centre du dispositif, il y a un corps d’enfant, minuscule, effaré, immobile, qui regarde avec un sourire ces corps effacés par le temps, et qui ne parle pas.

 

Un jour, dans un accès de fureur éthylique, un collègue lança sur moi une assiette qui faillit me tuer. Mon front dégoulinait. Ma belle chemise de lin était tachée de rouge. Après le vin partagé en commun, dans la douceur de la nuit (une vraie Comédie d’été à la Shakespeare), je goûtais au vrai sang du sacrifice. Sans poser de questions, les médecins de l’hôpital recousirent la blessure avec du fil invisible et une aiguille. La boutonnière existe encore. Je ne la sens jamais. Certains soirs, quand le froid est trop vif, elle se teinte de rouge, pour que je ne l’oublie pas.

 

Je n’ai plus, aujourd’hui, le visage que ma mère m’a connu. Quelques photos anciennes, toujours les mêmes, toujours en noir et blanc, attestent pourtant que ce visage a existé. Qu’il a été le mien. Un visage d’ange (ou de démon) qui sourit tout le temps. Puis c’est la page blanche : une année de silence. Après, l’enfant n’est plus le même. Son visage a changé. Le beau sourire est devenu grimace. L’enfant avait dix ans. Les chemins de montagne étaient gelés. Zigzagant entre les congères, la voiture a quitté la route, dévalé un talus, s’est écrasée contre un sapin. L’enfant assis à côté de son père a traversé le pare-brise. Il est resté enseveli des heures sous la neige. On l’a tiré de là, on a ôté le verre de ses yeux, soigné les plaies de son visage. À l’hôpital, emmailloté comme une momie, il est resté dix jours sans bouger, sans parler. Quand on lui a retiré ses pansements, sa mère ne l’a pas reconnu. Dans l’album de famille, après la bourrasque de neige, les photos sont maintenant en couleur.

 

Le corps est le premier jouet, la première source de douleur et de plaisir. Tout s’y inscrit en palimpseste. À cet égard, c’est le modèle des relations que l’on entretiendra avec autrui. Si j’aime mon corps, si je le soigne et le vénère (comme la publicité m’y enjoint constamment), je serai plus sensible au corps de l’autre, à ses défauts, à ses métamorphoses, à son vieillissement.

 

Comme il est le premier instrument de plaisir, le corps est aussi la première œuvre d’art. Tout porte à croire que l’homme (et donc la femme !) a pris sa propre peau comme support originel de son image. Regardez les Dogons, les Papous, les Incas, les Massaï. Regardez Pamela Anderson. Regardez Marilyn Manson. Le maquillage — comme le tatouage — constitue la forme la plus ancienne de métamorphose corporelle. Grâce à elle, on sépare, d’emblée, le corps biologique et le corps culturel.

 

Combien de temps sépare un grain de peau d’un grain de sable ?

02/10/2016

Prix Edouard Rod: réponse de Pierre Béguin

Pourquoi revenir sur l’affaire Jaccoud ?

De fait, cette question revient, pour l’écrivain, à justifier le choix de son livre. Et je ne suis pas certain qu’il ait à le faire. Je ne crois pas m’être réellement posé cette question avant que, une fois le livre publié, on ne me la pose. Je vais tenter une ébauche de réponse (…)

Une affaire judiciaire, à plus forte raison lorsque le verdict laisse planer un doute sur la culpabilité de l’accusé, c’est un bon scénario assuré. Et si les juges d’instruction avaient tous des talents d’écrivains, ils seraient probablement les meilleurs romanciers. Pour moi, il y a quelque chose de spécifique dans le déroulement d’une instruction, et surtout du procès auquel elle aboutit: c’est le moment où l’on convoque toutes les énergies, toutes les intelligences, toutes les investigations, toutes les analyses scientifiques, tout l’attirail juridique, tous les témoins, pour tenter de construire une version objectivable et unique de la réalité. Et parfois, souvent même, on n’y parvient pas. Il reste un doute, aussi infime soit-il. C’est le cas de l’affaire Jaccoud, au-delà bien sûr des convictions de chacun. C’est cela qui m’intéresse, et qui intéresse forcément tout romancier: ce thème du défaut de réalité, du manque de réalité. Cette difficulté à incarner une réalité objectivable, c’est ce qui entraîne l’absence de sens, c’est-à-dire le sentiment de l’absurde. Comme le dit mon personnage: «J’avais identifié l’absence de sens au crime absolu. Vivre pour moi, c’était d’abord comprendre. Et mon impuissance à comprendre entraînait de facto mon impuissance à vivre: le dégoût, la nausée, l’inappétence…»  Il y a du Meursault en lui, comme il y a du Meursault en chacun de nous. Voilà pourquoi mon livre se termine par les deux plaidoiries (fictives) de la partie civile et de la défense, deux plaidoiries qui se répondent point par point et qui construisent de manière rigoureusement rationnelle deux réalités diamétralement opposées mais tout aussi plausibles l’une que l’autre.

Bref, cette affaire, c’est du pain béni pour un romancier. Il y a tous les ingrédients, jusqu’au doute final. Et je m’étonne que personne avant moi n’en ait fait un roman, n’ait investigué les zones d’ombre de ce personnage, n’ait été fouiner dans ces recoins de l’inconscient où l’instruction ne pouvait pas aller. Le seul prolongement possible de l’affaire Jaccoud, ce n’était pas la réouverture du procès, demandée et refusée dans les années 70 faute d’éléments nouveaux, c’était un roman. C’est peut-être cela qui le justifie…

Quelle est la part de fiction?

Bien sûr, j’ai d’abord fait un état des lieux de la documentation disponible. Trois livres ont été écrits sur l’affaire. Deux par des journalistes qui racontent le déroulement du procès, l’autre par Linda Baud, la maîtresse de Jaccoud, en 1960, tout de suite après le procès, un livre témoignage dans lequel elle se justifie après avoir été malmenée par les bien-pensants de l’époque, presse et opinion publique confondues. Et puis surtout, je me suis installé trois mois dans un lieu que je connaissais bien comme étudiant, l’ancienne BPU, pour éplucher les journaux de l’époque, principalement Le Journal de Genève, La Suisse et la Tribune de Genève – soit dit en passant, la différence de traitement selon le positionnement politique de ces trois journaux aurait pu faire l’objet d’un livre –, et relever tout ce qui a pu se dire dans la presse entre mai 1958 et février 1960 à propos du meurtre, de l’instruction et du procès. Je suis devenu pratiquement incollable sur cette affaire. Le problème quand on a beaucoup de documentation c’est de la diluer dans une histoire. C’est comme une sauce: on doit avoir le goût des ingrédients, mais on ne doit pas sentir les ingrédients comme on sentirait des grumeaux sur la langue. Et ça c’est très difficile à faire. J’en profite pour préciser que, contrairement à ce que dit le 4e de couverture, les extraits du procès ne sont pas des fragments intégrés tels quels, mais des passages recomposés par l’auteur à partir de comptes rendus et de petites phrases citées par les journaux, et qui viennent, soit infirmer, soit confirmer, soit nuancer ce que dit le narrateur. Ces extraits sont donc des faux vrais, ou des vrais faux, c’est selon. Tout le reste est fiction, mais une fiction qui cherche à expliquer ce que le procès a laissé dans l’ombre et qui se développe dans le strict cadre imposé par les faits (…)

Quel point de vue narratif adopter?

C’est la réponse à cette question qui m’a posé problème, au point que j’ai tourné autour pendant plus d’une année. Quel angle narratif choisir? J’ai tout envisagé: Opter pour un narrateur membre du jury et qui n’aurait pas été convaincu par le verdict. Mais cet angle me faisait perdre trop d’éléments importants. Mettre en scène ma propre enquête comme cela se fait beaucoup actuellement. Un peu trop d’ailleurs. Le genre n’est plus très original… J’ai renoncé. J’ai même pensé à demander à deux collègues écrivains de se joindre à moi pour faire un cadavre exquis : trois versions du meurtre avec des présupposés différents…

Et puis j’ai trouvé ce que je pensais être l’angle idéal quand j’ai lu que Georges Simenon était un spectateur assidu du procès et qu’il s’était procuré toutes les pièces du procès – je ne sais pas comment mais quand on s’appelle Simenon on a des passe-droits, je suppose. De toute évidence, il avait l’intention d’en faire un roman… qu’il n’a jamais écrit. Alors je me suis dit: voilà mon angle idéal! Simenon sera mon narrateur et le fil conducteur du livre consistera à expliquer pourquoi le célèbre romancier n’écrira jamais ce livre. Très vite, j’ai compris que l’unique raison pour laquelle Simenon a renoncé à écrire cette histoire c’est qu’il avait peur d’un procès. Les deux familles, celle de l’accusé et celle de la victime, ayant déjà intenté un procès à Paris Match parce que ce journal donnait de l’histoire une version un peu rock & roll… disons où les mots n’avaient pas le poids revendiqué par son slogan de l’époque, on peut comprendre qu’il ait voulu éviter des problèmes, d’autant plus qu’il avait déjà eu à affronter un procès pour un livre précédent. Bien sûr, j’aurais pu inventer des raisons plus littéraires ou romanesques pour expliquer ce renoncement, mais alors j’aurais dû écrire comme Simenon, et donc me plonger non pas seulement dans sa biographie mais surtout dans ses romans pour comprendre son style. L’idée de passer une bonne année avec un auteur qui ne compte pas parmi mes préférés m’a fait finalement renoncer à cette option dont je pense toujours qu’elle eût constitué un excellent angle narratif.

Aux amateurs de Simenon je livre cette information. On sait qu’il lui suffisait de 3 ou 4 jours pour écrire un roman. Il n’a pas écrit sur l’affaire Jaccoud mais il a écrit un roman trois semaines après le procès, un roman dont on peut légitimement penser qu’il était influencé par l’affaire. Alors si vous voulez voir comment un romancier transcende une histoire vraie pour en faire une fiction totalement différente, lisez l’Ours en peluche. L’Ours en peluche, c’est l’affaire Jaccoud – et surtout son protagoniste – transfigurée par Simenon au point qu’on en oublie tout lien…

Bref, finalement j’ai opté pour cet angle assez évident d’une sorte de confession d’un narrateur proche de la mort dont on ne sait pas s’il est crédible ou indigne de confiance, si la lucidité qu’il revendique est feinte ou machiavélique, tout en faisant du lecteur un membre du jury qui doit rendre son verdict.

Et puis cet angle me permettait d’écrire comme pouvait écrire Jaccoud, dans un style hyper classique, un brin précieux, légèrement ampoulé, que j’adore. L’acmé du style, c’est le XVIIIe siècle! Qui écrit mieux que Rousseau? Je me suis vraiment amusé à essayer d’écrire ainsi (…)

 

29/09/2016

Pierre Béguin, Prix Édouard-Rod 2016

images-3.jpegpar Jean-Michel Olivier

Je connais Pierre Béguin depuis près de quarante ans. Nous avons usé nos fonds de jeans ensemble sur les bancs de l’Université. Puis nous nous sommes perdus de vue. Mais nos chemins ont toujours été parallèles, et proches. Pierre a enseigné le Français et l’Anglais au collège Calvin, comme moi au collège de Saussure, et il a poursuivi, comme moi, sa passion de la littérature en publiant plusieurs romans, tout d’abord à l’Âge d’Homme, puis à l’Aire et maintenant chez Bernard Campiche.

Étrangement (mais ce n’est pas si étrange que cela), la passion du roman, chez Pierre Béguin, va de pair avec la recherche de la vérité. On le remarque dans ses premiers livres, qui se passent en Amérique du Sud, et plus encore dans les deux derniers ouvrages qu’il a publiés.

Il y a trois ans, Béguin publiait Vous ne connaîtrez ni le jour, ni l’heure.

images-3.jpegSous ce titre biblique, il nous contait une drôle d’histoire, on ne peut plus moderne, qui est l’antithèse parfaite de la citation de l’Évangile (Mathieu 25 ; 13).

Un soir, entre la poire et le fromage, presque en catimini, ses parents annoncent au narrateur qu’ils vont bientôt mourir. Au seuil de la nonantaine, ils souffrent l’un et l’autre du déclin de leurs forces. Ce qui, après une vie de labeur, d’abnégation, de modestie et d’« honnêteté jusqu’à la naïveté », semble être dans la nature des choses.

Ce qui l’est moins, et qui stupéfie le narrateur, c’est qu’ils lui donnent le jour et l’heure de leur mort : tous deux, après mûre et secrète réflexion, ont décidé de faire appel à Exit et ont fixé eux-mêmes la date de leur disparition : ce sera le 28 avril 2008 à 14 heures…

C’est le point de départ, si j’ose dire, du livre poignant de Pierre Béguin. Comment réagir face à la violence inouïe d’une telle annonce ? Faut-il se révolter ? Ou, au contraire, tenter de la comprendre et accepter, en fin de compte, l’inacceptable ?

Quoi qu’il décide, le fils se trouve pris dans les filets d’une culpabilité sans fond. Soit il refuse d’entendre la souffrance de ses parents. Soit il se fait complice de leur suicide.

Ainsi, le fils se trouve un jour dans la position intenable du juge qui cautionne ou condamne la mort de ceux qui lui ont donné la vie.

Mais de quel droit peut-il s’opposer à leur liberté essentielle ?

Et que commande l’amour ?

Abréger leurs souffrances ou les forcer, au nom de la morale chrétienne, à poursuivre leur chemin de croix ?

Aimer, c’est reconnaître à l’autre sa liberté, fût-elle mortelle. Le fils accepte donc cette mort programmée. Il revient dans la ferme familiale (son père est maraîcher). Il retrouve sa chambre d’enfant. Et, la veille du jour fatal, il se met à écrire. Une vie de rigueur et de discipline. De colères et d’humiliations. Dont la hantise, répétée maintes fois, était de tenir sa place et de ne jamais faire honte. Une vie de silence surtout. Un silence mortifère qui rongeait toutes les conversations.

Dans ce livre admirable, Pierre Béguin ne juge personne, ni ses parents, ni l’enfant qu’il fut : il répare le silence en recueillant les paroles de ceux qui vont mourir.

Les derniers mots des condamnés.

Béguin poursuit cette interrogation dans son dernier roman, Condamné au bénéfice du doute, que nous célébrons aujourd’hui.images-5.jpeg

Une fois de plus, il s’agit de débusquer la vérité, de la trahir (c’est-à-dire de la faire éclater).

Béguin donne la parole, successivement à tous les protagonistes de cette affaire qui demeurera à jamais mystérieuse (tous les chroniqueurs judiciaires s’y sont cassé les dents !). Il donne la parole à Philippe Joncour (alias Pierre Jaccoud), à sa femme, à sa maîtresse et à l’amant de sa maîtresse. Il reconstitue également les plaidoiries des avocats et le réquisitoire du procureur.

Il traque la vérité comme un détective qui ne lâche jamais prise.

Au centre du roman, donc, au-delà de la peur du scandale, l’obsession de l’image idéale. Bon père et bon mari. Avocat réputé. Paroissien sans reproche. Toute la façade sociale de Joncour, d’un coup, s’effondre au moment du procès. Non seulement parce qu’on piétine sa vie privée en étalant son adultère sur la place publique (il faut imaginer la foule des curieux venus de Suisse et de France). Mais parce qu’on l’accuse d’un meurtre absurde, incompréhensible pour un homme aussi intelligent que lui : Joncour aurait tué le père de l’amant présumé de sa maîtresse.

Pourquoi ? Par jalousie, sans réfléchir, en se trompant sans doute de cible.

À partir de cette mort absurde, Béguin va débrouiller l’écheveau des preuves et des arguments de chacun. Son roman retrace le procès. Il ne s’intéresse ni au passé de Joncour, ni à son avenir (Jaccoud a été libéré après avoir purgé cinq années de prison). Il se concentre sur ce moment crucial où les jurés du procès doivent trancher la vérité. Les preuves sont minces. Les analyses de sang ont été faites à la légère. Le mobile du crime est inexistant.

Qu’à cela ne tienne : Philippe Joncour est condamné à 7 ans de prison et rayé du barreau de Genève. Il mourra en 1996, à l’âge de 91 ans.

Dans le procès minutieux qu’il reconstitue, Béguin ne prend jamais parti. À aucun moment, il ne triche. Il se tient constamment sur le fil du rasoir, au plus près d’une vérité inaccessible.

C’est la grande force de ce livre qui a séduit le jury du Prix Édouard-Rod.

* Pierre Béguin, Vous ne connaîtrez ni le jour, ni l'heure, roman, éditions Philippe Rey et L'Aire, 2013.

** Pierre Béguin, Condamné au bénéfice du doute, roman, Bernard Campiche éditeur, 2016.

25/09/2016

Ami de Dieu, ennemi de l'homme

Par Pierre Béguin

 

En faisant de l’ordre dans ma bibliothèque, j’ai retrouvé un petit fascicule intitulé Calvin, l’ami de Dieu. On y raconte à une enfant prénommée Julie les grandes étapes de la vie du célèbre réformateur, un père du protestantisme érudit, ascète, pédagogue, tolérant… Tolérant?! Quand Julie doit poser l’inévitable question qui fait mal: «J’ai entendu dire que Calvin était intolérant, qu’il avait même fait brûler un savant, Michel Servet», on lui fait cette réponse: «C’est hélas vrai. Calvin vivait dans un monde violent. A cette époque, la torture était courante. Calvin a lui aussi cédé à la violence, une fois seulement… mais une fois de trop». Tu vois, Julie! N’avoir cédé qu’une seule fois à l’air du temps, c’est pardonnable – même si brûler un homme tout vif constitue le plus barbare de tous les modes d’exécution, au point que le Moyen Age lui-même, réputé pour sa férocité, ne l’a que très rarement pratiqué.

La vérité, Julie, est un peu différente. Laisse-moi te la raconter! En fait de tolérance et d’unique malheureux dérapage, on assista au cours des cinq premières années de la domination de Calvin sur Genève à treize condamnations à la pendaison, dix à la décapitation, trente-cinq à la mort sur le bûcher (chiffres qui eussent été bien plus élevés si un grand nombre de suspects n’avaient pas réussi à fuir la ville) et septante-six bannissements. Les prisons sont bondées, des prisonniers préfèrent se suicider plutôt que d’affronter la torture, au point qu’on finit par enchaîner les mains des condamnés. Certes Calvin n’est pas directement à l’origine de ces purges ordonnées par le Conseil. Cette «terreur» n’en reste pas moins la rançon directe que Genève paie pour que l’ordre et la discipline imposées par le réformateur puissent régner, et jamais on entendra un mot de Calvin disant de mettre fin à de telles atrocités. Un bourgeois a souri lors d’un baptême: prison; un autre s’est endormi pendant le prêche: prison; d’autres encore ont joué aux quilles ou aux dés: prison; un père s’est refusé à donner à son fils le nom d’Abraham: prison; une femme est surprise en train de patiner: prison; une autre s’est prosternée sur la tombe de son mari: prison; des gens joyeux ont fêté les Rois: prison; un bourgeois a dit «Monsieur» Calvin au lieu de «Maître» Calvin: prison et encore prison… Balzac soutiendra que le despotisme de Calvin fut pire que celui de la Terreur: «Ceux qui voudront étudier les supplices ordonnés par Calvin trouveront, proportion gardée, tout 1793 à Genève… Pesez ces considérations et demandez-vous si Fouquier-Tinville a fait pire. La farouche intolérance religieuse de Calvin a été moralement plus compacte, plus implacable que ne le fut la farouche intolérance politique de Robespierre. Sur un théâtre plus vaste que Genève, Calvin eût fait couler plus de sang que le terrible apôtre de l’égalité politique». Stefan Zweig, dans son livre Conscience contre violence (1936) – féroce diatribe contre Calvin – va même jusqu’à insinuer un lien entre le despotisme du réformateur et les mécanismes qui activent la montée du nazisme. On ne le suivra pas dans cet anachronisme où l’écrivain autrichien – qui ne connaissait pas encore les purges staliniennes (1937-38) – semble oublier le contexte violent des guerres de religion (19 ans après l’affaire Servet, ce sera le massacre de la Saint-Barthélémy). Reste la Terreur: Calvin, Robespierre, même combat? De fait, l’action de Calvin contre Servet constitue un acte arbitraire et dictatorial d’une portée historique – c’est le premier assassinat perpétré par le protestantisme contre les principes même de la Réforme, dira Voltaire –, un acte comparable dans son mépris évident des conventions et des lois à l’enlèvement et à l’assassinat du duc d’Enghien par Napoléon. Comme l’écrira Castellion en réponse aux sophismes de Calvin pour se justifier: «Tuer un homme, ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme».

Dès son retour triomphal à Genève, Calvin transforme une ville libre en une vaste et docile machinerie à broyer toute liberté de pensée au profit de sa seule doctrine. Comment une République qui a goûté à la liberté pendant des décennies, comment un peuple gai, presque méridional, ont-ils pu accepter un tel despotisme moral et religieux? C’est le secret éternel des dictatures: la terreur. La doctrine – le dogme – est toujours plus dangereuse que le despote qui s’en réclame. Tel qu’on le décrit à Julie, Calvin est dévoué à ses fidèles, affable, bon et, de son propre aveu, il ne pourrait supporter la moindre cruauté. Ecce homo. Mais le théologien, lui, est déterminé, féroce, inhumain. Il en va souvent ainsi lorsque l’idéologue prend le pas sur l’homme: les mêmes personnes qui n’auraient pas la force d’assister à une seule exécution capitale sont capables d’ordonner sans la moindre hésitation des centaines d’exécutions dès qu’elles se sentent couvertes par leur doctrine ou leur système. Et parmi tous les types de dictateurs, les ascètes, tels Calvin ou Robespierre, sont sûrement les plus dangereux. Avec une rigueur méthodique, Calvin réalise son rêve audacieux: faire de Genève le premier Etat de Dieu sur terre, «une communauté se différenciant des autres, sans corruption ni désordre, sans péchés ni vices, la vraie, la nouvelle Jérusalem, d’où doit sortir le salut du monde» (Stefan Zweig). Rien n’échappe à son contrôle: le Conseil et le Consistoire, l’Université et les tribunaux, les finances et la morale, le mot imprimé et la parole. Quand une doctrine a réussi à s’emparer de l’appareil d’Etat et de tous ses moyens de pression, elle n’hésite plus à employer la terreur. D’autant plus que la doctrine de Calvin en justifie le recours: si tout homme est constamment disposé au mal, chacun est considéré a priori comme suspect de péché et doit donc accepter qu’on le surveille, sans frontière entre le spirituel et le terrestre. Et la police ecclésiastique – cette Gestapo des mœurs, selon l’expression de Zweig – d’apparaître non pas uniquement pour la fameuse «visitation» mais pour surveiller paroles, opinions et idées. Et Calvin d’affirmer avec la plus sincère conviction: «Dieu m’a fait la grâce de déclarer ce qui est bon et mauvais». Eternelle monomanie grandiose et criminelle qui entraînera cet «ami de Dieu», au nom d’une religion d’amour, à prononcer ces effroyables paroles qui résonnent étrangement aujourd’hui: «On ne fait point à Dieu l’honneur qu’on lui doit, si on ne préfère son service à tout regard humain, pour n’épargner ni parentage, ni sang, ni vie qui soit, et si on ne met en oubli toute humanité quand il est question de combattre pour sa gloire». Rien de changé sous le soleil brûlant des dogmes, religieux ou autres: l’étroitesse de pensée engendre toujours fanatisme et injustice dans l’action; seuls les hommes et les lieux diffèrent…

En vérité, Julie, je te le dis: le 27 octobre 1553, dans les bas de Champel (actuellement Clinique de la Colline), le brasier dévore lentement une chair pantelante qui se tord en cris déchirants. L’agonie durera plus de 30 minutes (le bois, humide de la rosée du matin, se consume avec difficulté). Ecoute Stefan Zweig: «Puis, repues, les flammes s’éteignent, la fumée se disperse, et l’on aperçoit, retenue au poteau noirci par une chaîne incandescente, une masse carbonisée, fumante et informe. Ce qui fut autrefois une créature pensante, passionnément adonnée à la recherche de l’Eternel, une parcelle vivante de l’âme divine, n’est plus qu’un tas horrible, si infect et si répugnant que sa vue eût peut-être fait sentir à Calvin pendant une minute toute la barbarie de son rôle». Mais en ces instants d’épouvante, Calvin, l’ami de Dieu, l’homme bon, fidèle, affable, tolérant, rédige dans son cabinet de travail, laissant au bourreau et à son disciple Farel l’affreuse besogne dont Calvin l’idéologue fut l’implacable instigateur. Le dimanche suivant, le réformateur montera en chaire pour célébrer la nécessité et la grandeur d’un acte qu’il n’a même pas eu le courage de regarder en face…

 

La postérité ne pourra pas comprendre que nous ayons dû retomber dans de pareilles ténèbres après avoir connu la lumière.   (Sébastien Castellion, De arte dubitandi, 1562)

 

 

23/09/2016

Blaise Hofmann, Monde animal

Par Alain Bagnoud

Blaise Hofmann, Monde animalJe suis très jaloux de Blaise Hofmann : il a un talent fou et une palette littéraire étendue.

 

Monde animal, son dernier ouvrage, en apporte encore la preuve. Le livre, paru aux Editions d'autre part, fait partie d'un projet global. Son point de départ, l'aventure du quotidien, l'exploration du monde animal, cet exotisme du proche, m'intéresse tout particulièrement.

 

Le livre vient de la rencontre de Hofmann avec un graveur animalier, Pierre Baumgart, qui aime observer la nature en situation. De cette rencontre ont suivi un premier livre d'art imprimé au plomb, une émission de télé diffusée dans Passe-moi les jumelles qui relate cette collaboration, et enfin Monde animal, qui raconte des séances de captation des images et des expéditions locales consacrées à l'observation d'animaux de nos contrées.

 

Ces petites excursions proposent des aventures possibles et intéressantes. Elles sont toutes proches de nous, situées juste de l'autre côté du miroir, comme s'il suffisait de franchir une barrière invisible qui nous sépare de nos voisins, les animaux ; eux que très souvent nous nous voyons même pas.

 

En suivant Blaise Hofman dans le Jura ou sur le lac Léman, on découvre un univers insoupçonné sauf par les spécialistes, un monde qui n'est d'ailleurs pas si naturel que ça. Hofmann montre bien ce que l'homme a transformé, comment il a modifié son rapport à la nature, réintroduisant des espèces qu'il avait détruites, transformant les paysages…

 

L'ambiguïté de notre rapport aux animaux est là. Dans cette occupation du territoire qui détruit leurs lieux de vie, et en même temps dans cet amour contradictoire que nous leur portons, qui nous incite à organiser un tourisme qui dérange leur mode de vie, à travers des chasses photographiques, des excursions, etc.

 

Le livre est illustré avec les magnifiques gravures de Pierre Baumgart et écrit avec cette économie de moyens, cette justesse qui sont la marque Hofmann. Il est très réussi.

 

Encore ? Ça ne va pas du tout ! Mon ami Blaise, si tu veux qu'on te pardonne ton physique, ton intelligence et ton épanouissement, il faut faire un effort, quand même !

 

Blaise Hofmann, Monde animal, illustrations Pierre Baumgart, Editions d'autre part

22/09/2016

Prix Édouard-Rod 2016

images.pngLe samedi 24 septembre, à 11 heures, à la Fondation de l'Estrée, à Ropraz, on fêtera les vingt ans du Prix Édouard-Rod. Ce Prix littéraire — un des rares et des plus importants en Suisse romande — a été fondé en 1996 par Jacques Chessex. Il vise à promouvoir le travail d’écrivains de qualité. Il peut récompenser soit une écriture neuve et inventive, à travers une première œuvre forte, soit une œuvre déjà confirmée, mais de haute exigence.

images-2.jpegCette année, le Prix Rod récompense un roman de Pierre Béguin, Condamné au bénéfice du doute (Bernard Campiche éditeur). Inspiré de l'affaire Jaccoud, ce roman reconstitue minutieusement un crime à jamais énigmatique. Avec finesse et précision, Béguin sonde l'âme des protagonistes de cette sombre affaire qui défraya la chronique judiciaire genevoise en 1958 (voir ici l'interview de Pierre Jaccoud, bâtonnier des avocats genevois, à sa sortie de prison).

Les festivités commenceront à 11 heures.

L'entrée est libre.

Venez nombreux !

18/09/2016

mes trois auteurs préférés

 

par antonin moeri

 

 Mes trois auteurs préférés sont Kafka, Céline et Thomas Bernhard. Ces auteurs ont des points communs. L’énonciation, chez eux, ne fait qu’un avec le désir, par-dessus les normes, les codes, les connivences, les lois, les Etats, les régimes. Il y a aussi leur rapport au burlesque, au cirque. Que ce soit le padre lisant le journal dans La Métamorphose et brandissant tout à coup ce journal pour chasser l’horrible vermine du salon, que ce soient les personnages de Nord qu’on dirait sortis d’un rêve éveillé (le vieux Kretzer chevauchant les petites polonaises avant de se faire sévèrement fouetter par icelles), que ce soit la romancière Jeannie Billroth dans Holzfällen qui s’est toujours considérée comme la Virginia Woolf de Vienne et qui, avec sa robe noire tricotée de sa propre main, n’est qu’une «déplorable pourvoyeuse de kitch sur papier», le lecteur voit évoluer ces personnages sur la scène d’un théâtre très cruel et très comique. Si le lecteur ne s’amuse pas (je ne parle pas de simple et abrutissant divertissement) en lisant ces textes de Kafka, Céline et Bernhard, il n’y comprendra que pouic. Il y a, chez ces auteurs, un mélange de lyrisme particulier, de grotesque tonique et de burlesque vivifiant qui me font constamment songer au cabaret de Karl Valentin ou à certains grands clowns. La dimension du cirque, on la retrouve naturellement chez Hohl (le Hohl narratif), Gogol, Tim Parks et bien d’autres. Ne serait-elle pas, cette dimension du music-hall, du cirque ou du théâtre, une manière de saper toute foi, toute croyance réconfortante, toute certitude?