09/02/2017

Fillon-DSK : même combat ?

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par Jean-Michel Olivier

L'affaire Fillon ne vous rappelle rien ? Allons, cherchez, vous y êtes presque…

Mais, bon sang, c'est bien sûr ! comme disait le brave commissaire Bourrel. Il y a 6 ans, presque jour pour jour… L'affaire DSK !

L'analogie es troublante : deux candidats à la présidence de la République française — largement favoris — flingués en plein vol par les médias (en attendant le verdict de la Justice). Le premier pour « agression sexuelle, viol, séquestration » ; le second parce qu'il a accordé, pendant des années, un emploi fictif à son épouse, la bien-nommée Pénélope (près d'un million d'euros tout de même !). Dans les deux cas, la Justice s'en mêle. Mais trop tard : les hommes ont déjà été lynchés publiquement par les médias. Ils sont morts tous les deux — symboliquement, politiquement.

On comprend mieux, avec le temps, les contours du complot dont les deux hommes ont été victimes : il s'agissait d'écarter deux candidats gênants de l'élection présidentielle. Mission accomplie. Peu importe d'où vient le coup (Sarkozy ? Juppé ? Dati ? Macron ?) Seul compte le résultat.

images-2.jpegL'affaire DSK a constitué un véritable feuilleton à suspense pour la presse française (et étrangère). Une aubaine. Un miracle. Jour après jour, on a fouillé la vie (pas très nette) de l'homme politique. Des « victimes » ont sauté sur l'occasion pour se payer un quart d'heure de notoriété. On a poursuivi l'homme. On l'a traqué, cerné, puis lapidé sur la place publique. Il ne s'en remettra pas.

En octobre 2011, la Justice américaine rendait son verdict. Comme on sait, DSK a été blanchi de toutes les accusations portées contre lui. Lynché, mais innocent.

images-5.jpegIl risque bien de se passer la même chose pour François Fillon. tout le monde, en France comme ailleurs, attend le verdict de la Justice. Mais le mal est fait. D'autant que l'«inculpé» s'est très mal défendu. Et il est difficile, en effet, de demander des sacrifices à ses compatriotes (dont plus de 15% sont au chômage) tout en rétribuant grassement sa femme et ses enfants pour un travail qu'ils n'ont jamais effectué ! 

La morale de la fable, c'est que la presse est toute puissante (c'est-à-dire plus forte que la Justice). C'est elle qui aiguille nos choix, élimine tel ou tel candidat gênant, influence nos décisions. Tout cela sent la cabale, bien sûr. Mais quelle efficacité ! Innocent ou coupable, personne ne s'en relève. 

05/02/2017

Quentin Mouron à la Compagnie des Mots

La Compagnie des Mots est très heureuse d’accueillir Quentin Mouron 
 
 le 7 février 2017
dès 18h30 et jusqu'à 20h environ
à l'Auberge du Cheval Blanc, à Carouge
Quentin Mouron, né le 29 juillet 1989 à Lausanne, est un écrivain canado-suisse. Son enfance est partagée entre l'Europe et l'Amérique jusqu'à ses vingt ans. Il publie en 2011 son premier roman, "Au point d'effusion des égouts", qui connaît un grand succès en Suisse romande. Son deuxième livre, "Notre-Dame-de-la-Merci", paraît en France, au Québec et en Belgique. Quentin Mouron suit actuellement des études de lettres à l'Université de Lausanne. L'âge de l'héroïne, son cinquième roman, est paru en 2016 (La Grande Ourse).

Franck, dandy sur le retour, détective à ses heures, bibliophile, collectionneur de livres anciens, est chargé de retrouver une cargaison de drogue volée. Son enquête le mène jusqu’à Toponah, petite ville américaine située dans l’État du Nevada. Sur sa route se dresse Léah, adolescente mystérieuse tenant autant de la gueule cassée que de l’héroïne cornélienne. Parmi les existences ployées et amoindries, la jeune femme scintille, détonne; elle incarne quelque chose que Franck ose enfin nommer la vie.
Chères et Chers,

"Bonne anneille" !

Une première soirée animée par Pierre Béguin et Elodie Perrelet - dont on salue la première intervention !
Ils seront accompagnés par Marc Berman, à l'accordéon.

Du polar pour ouvrir l'année, oui. Nous sommes impatients de rencontrer ce jeune auteur romand talentueux, aux influences canadiennes : a-t-il encore l'accent ? Donc du polar ; mais ce sera pour mieux amener la rencontre de mars prochain avec André Wyss. Comme pour ouvrir un nouveau cycle...

Je me réjouis de vous y voir,
Doina
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02/02/2017

Un thriller envoûtant (Catherine Fuchs)

par Jean-Michel Olivier

images-2.jpegJ'étais un peu inquiet en commençant le dernier livre de Catherine Fuchs, La Tête dans le sable*. Il s'agit en effet d'un roman « engagé » dont le personnage principal, Carmen Berger, travaille dans une ONG qui est bien résolue à dénoncer les méfaits d'une puissante multinationale exploitant sans scrupule le cuivre d'un petit pays d'Afrique, le Zamanga. Je craignais le déluge des bons sentiments et l'inévitable auto-flagellation finale qui accompagne bien souvent ce genre de livre (les écrivains romands ont la culpabilité rivée à l'âme et au corps).

images-3.jpegMais pas du tout ! Même si ses personnages sont un brin convenus (Carmen est le type de la femme divorcée de cinquante ans, aigrie, avec deux enfants ingérables, un ex courant le guilledou avec une jeunette, roulant à vélo et toute dévouée à sauver la planète ; son prétendant, quant à lui, roule en Mercedes, joue au golf et au tennis et possède un hors-bord!), l'auteur nous entraîne dans une sorte de roman d'espionnage extrêmement bien ficelé. Écrit sous la forme d'un journal intime, le roman est enrichi de témoignages pris à vif sur le terrain, témoignages qui sont autant de preuves à charge contre la multinationale Promaco. Pour corser le tout, Catherine Fuchs imagine une liaison (forcément dangereuse) entre Carmen Berger et un homme travaillant pour la Promaco. Dès lors, le roman se déploie dans deux dimensions parallèles, l'une politique, l'autre affective, qui doivent bien un jour se rejoindre. Je ne dévoilerai pas la fin du livre, mais les fils se rejoignent, en effet, et de manière inattendue. Entre-temps, le roman décortique les circuits compliqués par lesquels, aujourd'hui, on peut tromper le fisc, appauvrir toute une région d'Afrique en prétendant y apporter progrès et développement et s'enrichir effrontément du labeur des autres.

Sans jamais être pontifiant, ou moralisateur, le livre éclaire très bien les mécanismes d'exploitation de certains pays riches en matières premières (indispensables à nos précieux portables!) au seul profit de multinationales sans état d'âme. Et l'histoire d'amour entre Carmen et Michael (le beau ténébreux de la  Promaco) tient le lecteur en haleine.

Un livre à lire et à méditer.

* Catherine Fuchs, La Tête dans le sable, roman, Bernard Campiche éditeur, 2016.

27/01/2017

Lukas Bärfuss, Koala

Par Alain Bagnoud

 

Lukas Bärfuss, KoalaIl y a deux personnages importants dans Koala. Le frère du narrateur, dont le suicide a été le point de départ du livre, et l'auteur, Lukas Bärfuss, qui va tout au long de son récit faire le portrait du défunt et comparer sa destinée à la sienne.

 

Lukas Bärfuss : 45 ans, un auteur phare de Suisse allemande. Il vit à Zürich, a obtenu la célébrité grâce à ses pièces de théâtres (la plus connue : Les névroses sexuelles de nos parents), et a publié trois livres de proses dont Cent jours cent nuits, sur le génocide au Rwanda, traduit en 15 langues.

 

Les Editions Zoé nous proposent une traduction de son dernier ouvrage, Koala, Prix suisse du livre 2014. Où on voit le narrateur rencontrer son frère pour la dernière fois à Thoune, puis apprendre sa mort, puis devenir obsédé par ça, puis réfléchir à cette existence interrompue

 

Thoune, petite ville provinciale. C'est là où les deux frères – demi-frères, plutôt - ont été élevés. Une histoire familiale qui semble plutôt compliquée, même si elle n'est qu'effleurée ici.

 

Lukas Bärfuss, KoalaEt le titre ? Il vient du nom scout du frère - que celui-ci a reçu à son plus grand désespoir. Du coup Bärfuss s'intéresse à cet animal et à l'Australie, raconte la conquête de ce continent, une histoire de violence, subie par les habitants – et l'animal.

 

C'est cette même violence que, semble suggérer Bärfuss, a subie son frère, et à laquelle il a réagi comme le koala, par le repli, l'immobilité, la paresse, au contraire de Lukas poussé par l'ambition, ressort de son existence.

 

Très beau livre, rythmé – la pratique théâtrale de l'auteur – Koala intéresse par le mystère de ce suicide, par la personnalité du frère, évoquée plus que décrite, mais qu'on découvre peu à peu, et par l'opposition constante entre deux êtres aux fonctionnements antithétique. L'apathie contre désir. L'inertie contre l'énergie. La résignation contre le talent.

 

 

 

Lukas Bärfuss, Koala, Editions Zoé

 

 

 

 

 

26/01/2017

Mort de L'Hebdo : colère et mépris

par Jean-Michel Olivier

images-3.jpegCe qui arrive aujourd'hui à L'Hebdo (une catastrophe) est arrivé déjà à de nombreux journaux romands. Faute d'argent, le quotidien La Suisse a cessé de paraître en 1994. Le prestigieux Journal de Genève, comme son concurrent Le Nouveau Quotidien (lancé par Jacques Pilet pour torpiller le premier) a disparu en 1998 — pour se muer, tant bien que mal, dans le journal Le Tempsimages-5.jpegOn se souvient également de l'hebdomadaire dimanche.ch, disparu lui aussi trop tôt. Tous ces journaux (à l'exception du dernier, propriété du groupe Ringier) appartenaient à des patrons romands (Jean-Claude Nicole pour La Suisse ; la famille Lamunière pour Le Nouveau Quotidien).

images-6.jpegCe qui est différent, aujourd'hui, c'est que tous les journaux et hebdomadaires romands (sauf quelques-uns comme La Liberté ou Le Courrier) sont la propriété de grands groupes zurichois (Tamedia), voire allemands (Ringier appartient à la galaxie Springer). Autrement dit, toute l'information que nous « consommons » chaque jour est tributaire du bon vouloir de quelques décideurs de Zurich ou de Berlin. Cela s'est confirmé lundi avec la mort de L'Hebdo, fleuron de la presse romande, mort décidée depuis le QG Springer à Berlin, et programmée sans doute depuis longtemps. Le prochain sur la liste, semble-t-il, c'est Le Temps, dont les jours sont comptés.

images-7.jpegComment en est-on arrivé là ? Pourquoi la Suisse romande a-t-elle vendu pareillement son âme (car les journaux sont l'âme d'une région) à des groupes de presse situés à mille lieues de ses préoccupations, et obéissant à la seule loi du profit ? La responsabilité des grands patrons de presse romands est ici engagée. Et quand on voit le résultat — un désastre —, il y a de quoi être en colère…

images-8.jpegPourquoi personne, en Suisse romande, région apparemment prospère (sic!), ne s'est-il levé pour reprendre le flambeau ? Pourquoi ce silence et cette indifférence embarrassée ? Comment peut-on supporter cette situation d'extrême dépendance face à Zurich ou à Berlin qui gèrent leurs navires, de loin, au gré de leur caprice ? N'est-ce pas le signe — comme le suggère l'écrivain Daniel de Roulet — d'un mépris profond pour la Suisse romande, qui ne sera jamais que la cinquième roue du char ?

Il est temps, je crois, de se poser ces questions. Et ces questions sont de plus en plus urgentes, si l'on considère les difficultés de la presse aujourd'hui. Car il en va de son avenir. C'est-à-dire du nôtre aussi.

22/01/2017

les désarrois d'un homme de loi

 par antonin moeri

 

Un texte (j’allais dire prodigieux, mais je déteste l’enflure des communicants, toujours prêts à utiliser des superlatifs, on devrait plutôt dire inclassable) de Herman Melville permet de confronter, permettez-moi l’expression, deux points de vue: celui d’un sexagénaire humaniste, homme de loi new yorkais, ouvert, tolérant, optimiste («Je suis un homme habité, depuis la jeunesse, par la conviction profonde que la meilleure façon de vivre est de prendre les choses du bon côté») et celui d’un de ses quatre employés, jeune homme livide et taiseux qui accomplit son travail avec exactitude et diligence. Or, toutes les injonctions, quelles qu’elles soient, adressées par le juriste à son clerc, celui-ci les rejette catégoriquement en articulant un bout de phrase qui agit comme un mantra ou qui vient ponctuer le texte de ce «récit» telle une écholalie susceptible de signaler un trouble psy ou neuro.

Mais Bartleby n’a rien d’un malade mental, c’est un homme parfaitement honnête qui, je le répète, accomplit sa besogne avec zèle et minutie. Le texte que nous lisons, c’est celui que l’avoué (ex-maître chancelier de l’Etat de New York) finira par écrire, tant cette «rencontre» avec le pauvre scribe l’aura ébranlé, perturbé, désarçonné. Adopter le point de vue de Bartleby (il donne le titre à la «nouvelle») c’est larguer les amarres et danser sur le flot des possibles, car on n’apprendra rien de cet individu mystérieux, ni où il est né, ni où il a grandi, ni ce que faisaient ses parents. Bartleby n’est pas un personnage habituel de fiction, il est très peu décrit, ne parle pratiquement pas, on ne connaît pas ses antécédents, Bartleby n’est qu’une perspective possible.

En affirmant qu’on ne sait rien du personnage, je manque d’exactitude car le lecteur apprendra une chose à la fin du récit: avant de trouver un emploi chez l’homme de loi philanthrope, Bartleby a travaillé dans le «Service des Lettres au Rebut», ces courriers qui ne parviennent pas à leur destinataire, «messages de vie qui courent vers la mort». Indication importante, puisque le clerc disparaîtra comme disparaissaient ces lettres au rebut, dans l’indifférence totale. Cette descente au néant est un scandale pour l’homme de loi, grâce auquel nous connaîtrons le destin de Bartleby.

Passer d’un point de vue à l’autre, c’est suivre la houle à l’assaut des récifs. Le lecteur voudrait adhérer au discours sérieux de l’ex-chancelier, désir sans cesse contrarié par les silences d’un être apparemment insignifiant mais dont la seule présence perturbe le quotidien paisible d’un narrateur déchiré, à la fois exaspéré et attendri, peu à peu convaincu que son clerc lui est envoyé par la Providence et qu’il lui sera impossible de renvoyer cet employé qui eût été un modèle s’il avait été plus prévisible, c’est-à-dire plus humain.

L’in-humanité et l’im-pertinence opposées au sérieux de l’homme raisonnable, ouvert dans la mesure où cette ouverture sert ses intérêts propres, cette tension parfois insoutenable entre la sympathie que le lecteur pourrait éprouver pour un des deux personnages principaux et la distance que ce même lecteur doit prendre la seconde d’après, cette tension entre compassion et fou rire caractérise, je crois, l'ironie qu’on retrouve chez un Gogol, un Kleist, un Kafka ou un Beckett qui ont (chacun à leur manière) exploré une zone calcinée entre paisible normalité et troublante a-normalité.

Herman Melville: Bartleby, GF, 1989, avec une passionnante postface de Gilles Deleuze.

19/01/2017

BB, un mythe français (Marie Céhère)

 

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par Jean-Michel Olivier

Le Général de Gaulle disait qu'il n'avait qu'un seul rival sur la scène internationale : le reporter Tintin. C'était faire peu de cas de Brigitte Bardot, une icône autrement plus encombrante, car universelle et vénérée. Vénéneuse, même. C'est ce mythe qu'interroge Marie Céhère dans l'excellent livre qu'elle consacre à cette fille de bourgeois qui rêvait d'être danseuse avant d'être repérée par un directeur de casting…

Car, bien sûr, rien ne prédisposait BB à faire du cinéma : une petite vie tranquille, des parents qu'elle vouvoyait, des cours de danse, une sœur plus douée qu'elle… Personne ne se souvient des premiers films de BB — et pour cause. Elle n'y fait qu'une apparition timide, y murmure une ou deux répliques et ne crève jamais l'écran, comme on dit. Pourtant, sur la pellicule, quelque chose se passe. Un frémissement. images-7.jpegUn éclair de lumière. Et cette bourgeoise aux goûts très « middle class » enchaîne les films et enchante les hommes qu'elle côtoie. Les acteurs (Samy Frey, Jean-Louis Trintignant) tombent comme des mouches. Et certains réalisateurs en font leur égérie (Roger Vadim, Louis Malle, Jean-Luc Godart). Sa carrière est lancée. Le mythe est en voie de construction. Pourtant, BB y semble indifférente. Ou plutôt elle fait tout pour demeurer une femme « normale », proche des Français, peu soucieuse de son aspect glamour (elle reçoit les journalistes en jeans, les cheveux dénoués et les pieds nus). 

images-5.jpegLes mythes ont la peau dure : ils naissent à l'improviste (qui aurait pu prédire une carrière fulgurante à cette brunette devenue blonde et assez médiocre comédienne ?), se développent, se ramifient, pour devenir, avec le temps, une parole et une image que l'on partage. Il suffira de quelques films (Et Dieu… créa la femme, Le Mépris, Une Femme est une femme) pour provoquer le scandale et assurer l'avenir du mythe. Ensuite, même quand BB mettra un terme à sa carrière, elle demeurera la femme la plus populaire de France, au point d'être statufiée dans toutes les Mairies de la République sous le traits de Marianne.

Marie Céhère (photo de droite) déplie le mythe avec finesse (et tendresse). Elle revisite la carrière de BB, film après film, éclaire les zones d'ombre et donne la parole à quelques témoins essentiels. Elle décortique, en particulier, le rapport difficile (paradoxal) que BB a entretenu avec le cinéma. images-8.jpegEt sa manière, libre et insouciante, de vivre son statut de star (Edgar Morin avait débroussaillé le terrain) en inventant une nouvelle « femme française », vive, drôle, mutine, moderne, suivant toujours les mouvements de son cœur (car le cœur a toujours raison).

Même ces dernières années, alors que le cinéma n'est plus qu'un souvenir, dans ses combats pour la cause animale ou ses déclarations quelquefois bleu marine, BB reste un mythe indépassable, un éclair de bonheur, un éclat de rire, que Marie Céhère restitue parfaitement dans son petit essai qui est d'abord un livre d'amour et d'hommage.

* Marie Céhère, L'art de déplaire, Pierre-Guillaume de Roux, Paris, 2016.

15/01/2017

Bienvenue dans le pire des mondes

Par Pierre Béguin

1984.jpgDans son fameux roman 1984, Georges Orwell pose ce principe que tout régime totalitaire doit canaliser la colère du peuple en la détournant sur un ennemi désigné. Il imagine alors le rituel des «Deux minutes de la haine». Il s’agit du moment de la journée pendant lequel le visage de l’«ennemi» de l’Ingsoc, un certain Emmanuel Goldstein, est diffusé sur des écrans. Le peuple est alors invité à laisser exploser sa rage contre cet ennemi bien entendu imaginaire, sorte d’épouvantail menaçant créé de toute pièce, un leurre qui, en détournant l’attention, permet à la menace réelle de s’imposer en douceur.

Osons cette hypothèse: et si des personnes comme Marine le Pen (ou un Eric Zemmour) en France et Christoph Blocher (ou un Oskar Freysinger) en Suisse – il y en a dans chaque pays – étaient devenues, au même titre que la Russie, les Emmanuel Goldstein des régimes occidentaux? Des régimes où la démocratie – qui peut encore nier cette évidence? – se voit petit à petit vidée de toute sa substance par le totalitarisme financier, certes plus soft pour la majorité d’entre nous (pour combien de temps encore?) mais diablement plus efficace. Peut-être suis-je naïf, mais je peine à voir dans ces figures diabolisées la menace extrémiste qu’il faut juguler en priorité. Et je reste sans voix lorsque des personnes semble-t-il intelligentes, à l’énoncé d’un argument de bon sens ou d’une vérité incontournable, se dressent sur leurs ergots au motif que cet argument, ou cette vérité, fait le jeu de l’UDC (ou du FN). Comme l’écrivait déjà Georges Orwell: «L’argument selon lequel il ne faudrait pas dire certaines vérités car cela ferait le jeu de telle ou telle force sinistre est malhonnête en ce sens que les gens n’y ont recours que lorsque cela leur convient personnellement. Sous-jacent à cet argument, se retrouve habituellement le désir de faire de la propagande pour quelques intérêts partisans et de museler les critiques en les accusant d’être objectivement réactionnaires». Au fond, Elisabeth Badinter ne dit pas autre chose: «On ferme le bec de toute discussion sur l’Islam avec la condamnation absolue que personne ne supporte: Vous êtes raciste ou vous êtes islamophobe, taisez-vous!» Sauf qu’elle aurait pu ajouter que l’Islam n’est pas seul en cause: pour le meilleur ou pour le pire, le sionisme, le féminisme (aïe! je sens que ça va être ma fête), le panlibéralisme, et bien d’autres «ismes» se développent sur les mêmes ressorts. Au pays de Voltaire, il est impossible d’émettre la moindre critique sur certains «ismes» sans être accusé d’amalgamer, de stigmatiser, d’essentialiser des populations, ou sans être taxé de «iste» (machiste, raciste, fasciste, etc.) ou de «phobe» (homophobe, islamophobe, etc.) en tout genre. Au bout du compte, l’accusé, qui ne s’y reconnaît pas, préfère aller cultiver son jardin. Une démission en forme de pain bénit pour certains contempteurs. En réalité, sous couvert de respect des libertés et des droits, d’humanisme, de tolérance, de politiquement correct, c’est une vision antagoniste qui étend sa domination et fait son lit dans nos propres valeurs. La novlangue et sa chasse aux sorcières lexicales, en proscrivant, détournant, rebaptisant bon nombre de mots, participe activement de cette subversion. Dans 1984, c’est précisément ce que dit Syme à Winston: «Ne voyez-vous pas que le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée? A la fin nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer». Le raffinement de l’efficacité totalitaire ne consiste pas à interdire quelque chose mais à organiser les conditions pour que cette chose n’existe pas…

Si le fascisme est un régime fondé sur la dictature d’un parti unique, l’exaltation nationaliste et le corporatisme, il est indéniable que les thèses des partis dits d’extrême droite s’en font l’écho. Mais dans le monde actuel, plus sophistiqué, acquis à la globalisation, soumis au totalitarisme de la finance, à la gouvernance supranationale d’une élite intellectuelle, de multinationales et de banquiers mondiaux, ces thèses, pour une majorité de citoyens qui y souscrivent, constituent aussi un retour à l’autodétermination des peuples pratiquée dans les siècles passés, une sorte d’aspiration à remettre quelques règles (fussent des frontières) dans cette course effrénée à la déréglementation et au libre échangisme qui paupérisent toujours plus des pans entiers de la société. Une manière aussi de s’opposer à ces mots terribles de David Rockfeller écrits dans Newsweek en 1999, des mots qui sonnent comme un manifeste du néolibéralisme et une véritable définition du fascisme moderne incarné par la finance et les multinationales: «Quelque chose doit remplacer les gouvernements, et le pouvoir privé me semble l’identité adéquate pour le faire». Alors oui, je l’avoue, à côté du pouvoir Goldman Sachs, des multinationales, des David Rockfeller et de l’ubérisation du globe qui dresse sans règle tout le monde contre tout le monde, Christoph Blocher et Marine le Pen me semblent bien inoffensifs, et leur insistance à rétablir des frontières, à revenir au pouvoir national, en ferait presque des Guillaume Tell en lutte contre la domination Habsbourg, ou des Vercingetorix contre l’Empire romain. Pour le moins des Emmanuel Goldstein que la gouvernance mondiale désignerait à la vindicte populaire comme la menace ultime. Populisme contre ploutocratie. Régionalisme contre globalisation. Le combat séculaire! Et tant pis pour les dinosaures qui croient encore au clivage gauche-droite!

Sauf que la «populace» a plus de bon sens que ne le pensent les David Rockfeller. Le Brexit et l’échec d’Hillary Clinton en sont deux preuves récentes. Les collusions entre les clintoniens et Wall Street pour favoriser le secteur financier – avec les ravages que l’on sait sur la classe moyenne – furent telles qu’une partie de la presse, même sous la tutelle financière, a dénoncé ce «gouvernement Goldman Sachs». Tout, même un Trump qui promet le retour aux frontières et aux règles de la Nation, oui, tout mais pas ça! Qu’un milliardaire excentrique, qu’une Marine le Pen – dans son programme du moins plus Gaulliste que n’importe quel Républicain –, qu’un Christoph Blocher puissent s’incarner en défenseurs des droits démocratiques ne soulignent pas uniquement le degré de détestation du corps électoral pour une classe politique dominante qui ne cesse de le trahir, mais nous donnent aussi une idée du système dans lequel trente-cinq ans de néolibéralisme globalisé nous ont fait entrer. Et ce n’est qu’un début: la pente est maintenant si forte qu’elle imprime, je le crains, un mouvement irréversible. Personnellement, je serais surpris que le Donald finisse son mandat: le pouvoir de ceux qu’il a battus – et qu’il n’aurait pas dû battre – est bien plus étendu que les milliards (et les scandales) qui ont fait sa renommée. La chasse au canard a d’ailleurs déjà commencé…

Mon premier billet de l’année 2016 dans Blogres s’intitulait «Bienvenue dans le futur». Il y était question de la légalisation du Bail-in et il se concluait par ces lignes: «Les financiers préparent la suppression des billets et de la monnaie pour rendre l’argent purement virtuel. Adieu coffre, cachette, bas de laine et fric au noir! Et le E banking, à quoi croyez-vous que ça sert si ce n’est à nous rendre dépendant des banques? La révolution FINTECH (contraction de finance et technologie) n’a pas fini de surprendre… en mal. En résumé, nous serons complètement sous le joug d’établissements bancaires qui se sont déjà légalement approprié notre argent bientôt géré par des robots. Alors nos «sequins», aussi planqués soient-ils, n’auront pas plus de valeur qu’un rouge liard, si ce n’est en tant qu’objet de collection. 2016, sans tambours ni trompettes, dans l’indifférence la plus complète, marque l’avènement d’une ère nouvelle: dorénavant, plus personne n’est propriétaire de son épargne et des économies légitimement mises de côté après une vie de labeur. Finie l’indépendance, la liberté qu’octroie l’épargne à son détenteur! Avec la bénédiction de l’Etat, sous couvert de légalité, la dictature financière avance ses derniers pions. Elle sera bientôt totale... Avec tous les moyens de surveillance dont le citoyen est déjà l’objet à son insu, le tableau est complet. Orwell, à côté, c’est de la roupie de sansonnet».

Pour 2017, je monte d’un cran: «Bienvenue dans le pire des mondes!», un titre que j’emprunte au dernier livre de Natacha Polony dont je ne saurais trop vous recommander la lecture. Si je ne vous ai pas convaincu, ce livre le fera. A moins que vous n’ayez peur de vous faire peur…

 

Georges Orwell, 1984, Folio, 1972 (1e publication: 1949)

Natacha Polony, Bienvenue dans le pire des mondes, éd. Plon, 2016

 

 

 

 

 

 

 

 

12/01/2017

Portrait de l'artiste en lecteur du monde : les secousses du voyage (Jean-Louis Kuffer)

par Jean-Michel Olivier

images-2.jpegSans être un bourlingueur sans feu ni lieu (il est trop attaché à son nid d’aigle de la Désirade et à sa bonne amie), JLK parcourt le monde un livre à la main. C’est pour porter la bonne parole littéraire : conférences sur Maître Jacques en Grèce ou en Slovaquie, congrès sur la francophonie au Congo, voyage en Italie pour rencontrer Anne-Marie Jaton, prof de littérature à l’Université de Pise, escapade en Tunisie avec le compère Rafik ben Salah, pour juger, de visu, des progrès du prétendu « Printemps arabe ». JLK voyage pour s'échapper, mais aussi pour aller à la rencontre des autres…

Chaque voyage provoque des secousses et des bouleversements, et JLK n’en revient pas indemne.

En allant au Portugal, par exemple, JLK se plonge dans un roman suisse à succès, Train de nuit pour Lisbonne de Pascal Mercier, qui lui ouvre littéralement les portes de la ville. images.jpegSitôt arrivé, il y retrouve le fantôme de Pessoa et les jardins embaumés d’acacias chers à Antonio Tabucchi. La vie et la littérature ne font qu’une. Les frontières sont poreuses entre le rêve et la réalité.

images-3.jpegAu retour, « le cœur léger, mais la carcasse un peu pesante », son escapade lusitanienne lui aura redonné le goût (et la force) de se mettre à sa table de travail. Car JLK travaille comme un nègre. Carnets, chroniques, « fusées » ou « épiphanies » à la manière de Joyce. Mais aussi le roman, toujours en chantier, le grand roman de la mémoire et de l’enfance qui hante l’auteur depuis toujours.

« La mémoire de l’enfance est une étrange machine, qui diffuse si longtemps et si profondément, tant d’années après et comme en crescendo, à partir de faits bien minimes, tant d’images et de sentiments se constituant en légendes et se parant de quelle aura poétique. Moi qui regimbais, qui n’aimais guère ces séjours chez ces vieilles gens austères de Lucerne, qui m’ennuyais si terriblement lorsque je me retrouvais seul dans ce pays ont je refusais d’apprendre la langue affreuse, c’est bien là-bas que j’ai puisé la matière première d’une espèce de géopoétique qui m’attache en profondeur à cette Suisse dont par tant d’autres aspects je me sens étranger, voire hostile. »

DownloadedFile.jpegCe grand livre de la mémoire et des premières émotions, JLK le remet plusieurs fois sur le métier. Il s’appelle L’Enfant prodigue**, et le lecteur participe à chaque phase de son écriture, joyeuse ou tourmentée, exaltée ou empreinte de découragement. JLK nous raconte également les péripéties de la publication de ce récit aux couleurs proustiennes, en un temps très peu proustien, assurément, obsédé de vitesse et de rentabilité.

À ce propos, JLK rend compte avec justesse des livres, souvent remarquables, qui, pour une raison obscure, passent à côté de leur époque. Claude Delarue et son Bel obèse, par exemple. Ou les romand d’Alain Gerber. Ou même la poésie cristalline d’un Maurice Chappaz. Sans parler d’un Vuilleumier doux-amer. Ou d’un Charles-Albert Cingria, trop peu lu, qui reste pour JLK une figure tutélaire : le patron.

* Jean-Louis Kuffer, L'Échappée libre, lectures du monde (2008-2013)l'Âge d'Homme, 2014.

** Jean-Louis Kuffer, L'Enfant prodigue, éditions d'autre part, 2011.

07/01/2017

corps à corps

par antonin moeri

 

 Quand Gerti et Hermann (les deux personnages principaux de LUST d’Elfriede Jelinek, coll.Point) regardent des films porno dans le salon de leur villa bien aménagée, «l’entrée inopinée de l’enfant manque de dégénérer en une tragédie comparable au climat local». Il vient pour lire à ses parents «la liste de ses desirata, bourrée d’objets qui se font concurrence» et que lui seul, dans cette région peuplée d’ouvriers courbant l’échine, peut s’octroyer, au grand dam et à la colère des enfants de non-nantis qui ouvriront de très grands yeux devant le super scooter des neiges «pourtant interdit par l’Etat dans cette contrée» et que recevra sans faute le fils d’Hermann... Ayant vu son fils faire irruption dans le salon où les images hard défilent sur l’écran devant les voyeurs qui s’échauffent, la maman du petit «tente avec ses dents de tirer une couverture sur ses mamelons dénudés que le père à l’instant mordait encore». En vérité je vous le dis, le personnage de l’enfant doit avoir une fonction précise dans ce «roman» (Lust=plaisir, envie, désir, volupté, luxure) écrit avec un scalpel qui décortique les images véhiculées par la pub et autres langages, les mots du discours admis, les images figées, les expressions de tous les conformismes; cet enfant regarde par le trou de la serrure ou fait irruption dans le salon de la villa cossue; il a souvent vu le père mordre les tétons de sa mère ou plonger tête la première dans celle-ci (question de point de vue); il est instruit sur ce plan-là. Mais alors pourquoi assiste-t-il régulièrement, par le trou de la serrure ou en direct, à cette scène primitive qui (pour certains puritains) semble traumatisante et qui, je m’en souviens avec exactitude, me fit vomir en son temps? J’avais parfois le sentiment, en lisant LUST, que Jelinek utilise cet enfant (si j’ose dire) comme une métaphore: ne serait-ce pas l’attitude du lecteur qui serait ainsi mise en scène ou en accusation, ce lecteur qui semble se délecter en lisant les passages où le corps de Gerti (ses sillons, ses plis et ses callebasses) est maltraité avec une rare violence, celle dont use Jelinek dans son corps-à-corps avec la langue allemande?

29/12/2016

Régis Debray, fin de siècle

par Jean-Michel Olivier

images-5.jpegComme l'ornithorynque ou le panda, l'Intellectuel Français (ou I.F. pour reprendre le sigle inventé par Régis Debray dans un livre passionnant*) est une espèce en voie de disparition. Héritier lointain de l'Intellectuel Originel (ou I.O.), dont les plus fameux spécimens s'illustrèrent lors de l'affaire Dreyfus, l'I.F. voit aujourd'hui sa fin venir, supplanté par l'I.T. (ou Intellectuel Terminal) qui ne pense plus en terme en droit ou d'éthique, mais exprime ses humeurs au jour le jour — de préférence dans les pages “ Débats ” de Libération ou du Monde — dans l'espoir d'en tirer un bénéfice médiatique immédiat, et d'occuper la scène intellectuelle.

Intervenir dans la vie politique, pour un écrivain ou un philosophe, aura toujours été, depuis un siècle au moins, une spécialité française. On se rappelle Zola accusant, dans l'Aurore, l'Etat d'avoir condamné injustement Dreyfus. Accusation reprise par Anatole France, Barrès, Péguy, Proust et quelques autres I.O., lesquels, après maintes attaques, polémiques et menaces, eurent enfin gain de cause.

Cet engagement de l'intellectuel, qui se doit de toujours prendre position dans le débat politique de son époque, va se développer au cours du XXe siècle. En France, ses grandes figures morales seront tour à tour Gide, lorsqu'il dénonce au retour d'un voyage en URSS les conditions de vie de ce pays ; Sartre, bien sûr, qui force l'I.F. à s'engager dans le débat politique et à choisir son camp, souvent de manière péremptoire ; Raymond Aron qui, au sortir de la deuxième guerre mondiale, s'oppose à Sartre en défendant des positions tout autres ; mais aussi David Rousset ou Pierre Vidal-Naquet.

images-3.jpegLe point de rupture, qui pour Régis Debray marque la fin de l'I.F et sa transformation en I.T. (ou Intellectuel Terminal), advient au début des années 70 avec l'arrivée sur la scène médiatique des “ Nouveaux Philosophes ”. Plus de débat d'idées, désormais, plus d'affrontements de haute tenue, comme les querelles entre Sartre et Camus, mais des opinions assénées tels des coups de gourdin. Même si Debray cite peu de noms, on reconnaît sans peine ici la bande à Bernard-Henri Lévy, Glucksmann et autres Finkelkraut qui représentent les nouveaux maîtres du prêt-à-penser. Leur coup de génie ? Occuper les media et faire du débat d'idées un spectacle permanent. Ê“ L'I.T. a un ton judiciaire, mais un ton au-dessus du juridique. Il fait métier de juger, et non d'élucider : plutôt dénoncer qu'expliquer. Sa question préférée ? " Est-il bon, est-il mauvais ? " Elle en cache une autre, beaucoup plus grave à ses yeux : " Et moi, me retrouverais-je, ce faisant, du bon ou du mauvais côté ? "”

Etre toujours là où quelque chose se passe (quitte à faire du tourisme médiatique comme BHL ou Bernard Kouchner). Toujours du bon côté, bien sûr — c'est-à-dire des bons sentiments ou du politiquement correct. Ne jamais s'engager sur le terrain du vrai débat philosophique (laissé aux purs spécialistes, philosophes de métier, réputés illisibles), mais raisonner en termes de chiffres plus ou moins trafiqués, de slogans péremptoires et de comparaisons démagogiques (voir les chroniques de Jacques Julliard, Alain Minc ou Jean-François Revel).

* Régis Debray, I.F. suite et fin, Folio, Gallimard, 2001.

22/12/2016

Je suis mort un soir d'été (Silvia Härri)

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par Jean-Michel Olivier

En lisant Je suis mort un soir d'été*, le premier roman de Silvia Härri, on ne peut s'empêcher de penser au beau film de Marco Tullio Giordana, Nos plus belles années (La meglio gioventù) : même évocation de la maladie mentale, des fameuses inondations de Florence et des anges de la boue, même périple à travers l'Italie des années de plomb (1970-80). Mais la comparaison s'arrête là. Alors que le film de Giordana ressuscite l'épopée d'une génération, le roman de Silvia Härri s'attache à un drame plus intime : un secret de famille (l'un des thèmes de prédilection de la littérature romande). 

C'est Pietro qui raconte ici son histoire, et dévoile peu à peu le secret qui le hante : la maladie de sa petite sœur (autisme ? maladie dégénérative ?), très vite envoyée en institution. images-3.jpegCe secret va le poursuivre jusque dans sa nouvelle vie, quand il s'installera en Suisse, à Genève, pour faire le tramelot, puis entreprendre des études d'architecte. Pourquoi garde-t-il ce secret ? Sans doute par lâcheté, ou par désir de rompre définitivement avec son passé. 

Appelé au chevet de sa sœur en fin de vie, Pietro se retrouve confronté à un passé qu'il croyait oublié, mais qui ne passe pas. Maladie, gangrène des rapports familiaux, fuite et exil, folie. Il y aurait là matière de plusieurs romans ! images-2.jpegSilvia Härri effleure beaucoup de thèmes sans jamais les approfondir, ce qui a pour effet que le lecteur baigne dans un flou artistique qu'il aimerait voir se dissiper. Il n'échappe pas, non plus, à quelques puissants clichés sur Genève et la Suisse (« C'est encore une ville grise, froide, pleine d'immeubles anonymes et de gens sur leur quant-à-soi. ») Je suis mort un soir d'été ressemble à l'ébauche d'un roman qui pourrait être mieux construit, et allégé de ses scories un peu conventionnelles.

* Silvia Härri, Je suis mort un soir d'été, Bernard Campiche Éditeur, 2016.

18/12/2016

avant Godot

par antonin moeri

 à Ussy-sur-Marne.jpg

maison de Sam à Ussy-sur-Marne

 Dans une salle de la Kunsthalle de Hambourg, le visiteur tombe sur un tableau stupéfiant: un homme de dos, debout sur un rocher, devant une mer de brume. Une oeuvre devant laquelle un jeune auteur resta sans voix en octobre 1936, un auteur qui ne sait pas alors ce qu’il va faire de sa vie, qui a rompu avec toute possibilité de carrière et qui «fera de son inadaptation un ressort, de son échec une occasion, de son impuissance l’obligation de créer».

Cet auteur s’appelle Beckett et celui qui, quatre-vingts ans après lui, s’est retrouvé devant «Le voyageur au-dessus de la mer de nuages» de Caspar David Friedrich, celui-ci se nomme Stéphane Lambert, essayiste belge qui avance l’hypothèse suivante: les tableaux du peintre allemand auraient abordé, aux yeux du jeune Beckett en plein désarroi, «ce que les mots peinent à exprimer».

Si l’homme de dos dressé devant la mer de brume peint par Friedrich fascina autant l’essayiste que l’oeuvre et le visage quasi minéral de SB, c’est qu’il trouve un point commun aux deux artistes: d’un empêchement, d’une infirmité, d’une inadéquation, du pire, ils ont extrait une singulière énergie pour atteindre, «à l’issue d’une obscure plongée, cette surface où se rejoignent les solitudes».

Un autre tableau de Friedrich laissa SB sans voix: «Deux hommes contemplant la lune». Ces deux êtres anonymes, de dos, unis par «une sereine complicité», se dressent dans un paysage désolé; ils ont l’air d’attendre quelque chose, le regard tourné vers un ailleurs éclairé par la lueur lunaire. Cette «sereine complicité» entre deux êtres aurait touché «une zone extrêmement sensible» chez un SB désorienté... L'image des «deux hommes fraternellement réunis» lui aurait insufflé, au milieu des doutes et des élans brisés, «une infime confiance en la fertilité du désastre».

La «lumière d’entre-deux-mondes où baigne la mémoire» que Friedrich créait à partir de souvenirs, sensations, aspirations réagencés dans un autre ordre, on retrouve cette lumière dans une pièce que Beckett écrira douze ans après son étonnant voyage en Allemagne nazie: «En attendant Godot», où apparaisent deux solitaires, «de ceux qui n’ont pas de gîte, des maladroits, des damnés, des faibles, des infortunés».

Lambert voit une évidente parenté entre le duo, l’arbre, le ciel, la lune du peintre allemand et le duo, l’arbre, le ciel, la lune de l’écrivain irlandais. C’est cette rencontre précisément entre un univers et un autre en gestation qui déclencha l’écriture de ce petit livre, une écriture mêlant chronologie, enquête, subtiles considérations, visions poétiques, interrogations sur le propre cheminement de l’essayiste.

Comment l’émotion ressentie devant un tableau a-t-elle pu cheminer, vivre dans l’espace clos de la boîte crânienne d’un artiste, jusqu’à l’écriture de «Godot»? A cette question, l’auteur de donne pas de réponse mais sa rêverie nous fouette le cuir, donne envie de partir sur-le-champ à Hambourg, puis à Dresde, Berlin, Hanovre, pour revoir les tableaux de ce peintre à qui il était interdit d’adresser la parole les jours où il peignait le ciel.

 

Stéphane Lambert: Avant Godot, Arléa 2016

15/12/2016

Rêver Venise avec Pierre-Alain Tâche

par Jean-Michel Olivier

images-6.jpegDe Goldoni à George Sand, de Musset à Rilke, de Casanova à Sollers, Venise est la ville du monde qui a le plus inspiré les écrivains — un passage obligé pour les poètes. Elle inspire, aujourd'hui, un très beau livre à Pierre-Alain Tâche, l'un de nos meilleurs écrivains.

Constitué de deux parties — l'une écrite en 2009 et l'autre en 2015 —, Venise à main levée* nous entraîne dans le dédale des ruelles de la ville. À la fois promenade, où le poète se laisse guider par le hasard, et rêverie ou divagation. Attentive, l'oreille perçoit la musique des voix, le clapotis de la lagune, une femme qui chantonne dans la rue. Et l'œil est aux aguets, perdu dans la folie du carnaval ou visitant la Biennale d'art contemporain, la prison pour femmes de la Giudecca ou le cimetière San Michele.

Le regard est curieux, et prompt à se laisser surprendre et à s'émouvoir. « Est-ce un visage que je cherche au tarot des façades ? » Il y a, dans cette errance bienheureuse, une quête du mystère — et de la femme. À Venise, elle porte tous les masques : artiste de rue, marchande de souvenirs, lavandière étendant du linge à sa fenêtre. Et le poète ne cesse de les arracher…

La poésie de Tâche est faite d'instantanés d'une rare précision (d'une rare justesse), comme saisis au vol, à main levée. Dans une langue à la fois musicale et sensuelle, Tâche esquisse les visages inconnus, les paquebots à quai, les Carpaccio entrevus à la Scuola San Giorgio dei Schiavoni. Il rend justice à la Sérénissime — cette ville qui demeure un miracle.

Venise à main levée est sans doute l'un des plus beaux livres, et l'un des plus personnels, de ce grand poète vaudois.

* Pierre-Alain Tâche, Venise à main levée, Le Miel de l'Ours, 2016.

11/12/2016

Désir d'immortalité

Par Pierre Béguin

Goethe.jpgDans L’immortalité, Milan Kundera met en scène une rencontre entre Goethe et Hemingway, dialoguant sur les chemins de l’au-delà. Rien, mais absolument rien de commun entre Goethe et Hemingway, me direz-vous! Il faut croire que, dans l’au-delà, Goethe (comme chacun d’entre nous, je suppose) préfère deviser avec d’autres voix que celles – Herder, Höderlin, Bettina – qu’il a entendues sa longue vie durant. Quoi qu’il en soit, comme Hemingway se plaint des innombrables biographies plus ou moins fantasques qu’on lui consacre, Goethe lui répond: «C’est l’immortalité, que voulez-vous. L’immortalité est un éternel procès». Et Hemingway de renchérir: «L’homme peut mettre fin à sa vie. Mais il ne peut mettre fin à son immortalité. Une fois qu’elle vous a pris à bord, vous ne pouvez plus jamais redescendre, et même si vous vous brûlez la cervelle, comme moi, vous restez à bord avec votre suicide, et c’est l’horreur. J’étais mort, couché sur le pont, et autour de moi je voyais mes quatre épouses accroupies, écrivant tout ce qu’elles savaient de moi, et derrière elles était mon fils qui écrivait aussi, et Gertrude Stein était là et écrivait, et tous mes amis étaient là et racontaient tous les cancans, toutes les calomnies qu’ils avaient pu entendre à mon sujet, et dans toutes les universités d’Amérique une armée de professeurs classaient tout cela, l’analysaient, le développaient, fabriquant des milliers d’articles et des centaines de livres…» Des biographies et des cancans, et encore des cancans et des biographies… Mais qui s’intéresse encore aux livres du célèbre romancier américain?
Voyant Hemingway trembler, Goethe lui prend la main et, pour le calmer, lui raconte son dernier rêve. La scène – assez confuse précise Goethe – se déroule dans une petite salle de théâtre de marionnettes où l’on joue son Faust. Mais quand l’écrivain regarde la scène, il s’aperçoit que la salle est vide. Embarrassé, déconcerté, il regarde autour de lui et reste cloué de stupeur: tous les spectateurs se sont regroupés derrière la scène et, les yeux écarquillés, l’observent avec curiosité. Quand leurs regards se croisent, tous se mettent à l’applaudir. Alors, horrifié, Goethe comprend que ce n’est pas le spectacle qui intéresse les gens, mais lui-même; non pas Faust mais Goethe! Et il sait que, dorénavant, plus jamais il ne se débarrassera d’eux, qu’ils seront toujours là à le regarder, éternellement, lui et non pas son œuvre… cette œuvre qu’il voulait immortelle et qui n’aura rendu immortel que son créateur. Car l’œuvre importe peu, c’est celui qui a gagné une parcelle d’immortalité qu’on veut toucher, l’idole, l’immortel susceptible de transmettre une once de ses pouvoirs surnaturels (John Lennon se plaignait de ce que des handicapés interpellaient les Beatles pendant leurs concerts pour réclamer un miracle, comme d’autres deux mille ans plus tôt, interpellaient Jesus).
Soif de célébrité, désir d’immortalité. Stars mégalomanes et paranoïaques, fans obsessionnels, célébrités de pacotille, voire tueurs en série en quête de reconnaissance ou fanatiques prêts à se faire exploser pour une infime parcelle d’immortalité. Epidémie du monde moderne, décuplée par les réseaux sociaux et internet: plus besoin de construire une œuvre, désormais inutile là où quelques mots peuvent suffire. La création? «Non mais, allô quoi!» On est célèbre parce qu’on parle de soi – qu’on sait faire parler de soi –, non pas parce qu’on a fait quelque chose qui justifierait cette célébrité. Des cancans, toujours des cancans! Et puis, après une certaine somme de cancans, une biographie, peut-être… Aucun lien nécessaire entre mérite et succès: si les êtres célébroïdes d’avant internet n’étaient souvent rien d’autre que des artefacts culturels générés par des stratégies médiatiques dans le but de satisfaire des intérêts économiques, chacun peut maintenant, à coups de provocations, d’attitudes scandaleuses (célébrité et transgression sont dorénavant intimement liées), se construire gratuitement sa propre célébrité et assouvir son désir d’immortalité… un court instant. Célébrité, immortalité pour tous! Paradoxe: dans un monde cultivant le style individuel comme antidote au nivellement qu’entraîne le principe de l’égalité démocratique, l’importance croissante de l’image, voire du scandale, dans la vie quotidienne illustre parfaitement l’essor de la société de masse: la nécessité narcissique de se distinguer pour être distingué.
Quand j’ouvre mon ordinateur, je suis assailli d’informations futiles sur des célébrités qui n’ont strictement rien produit pour justifier ce statut, et dont je n’ai personnellement jamais entendu parler. Alors je songe à ce dialogue dans l’au-delà entre Goethe et Hemingway, au rire du romancier américain devant l’incroyable accoutrement du grand poète allemand que Kundera lui a confectionné pour la circonstance: visière verte sur le front, fixée autour de la tête par une cordelette, emmitouflé dans un énorme châle multicolore, avec ses pantoufles aux pieds… «C’est à cause de Bettina que je suis ainsi accoutré, se justifie Goethe (car l’amour de Bettina pour le grand poète n’était, encore et toujours, rien d’autre qu’un désir d’immortalité). Partout où elle va, elle raconte son grand amour pour moi. Et je sais qu’elle trépigne de colère de me voir déambuler ici sous cet aspect: sans dents, sans cheveux et avec cet objet grotesque au-dessus des yeux… »
Ridicule! Au fond, sur internet ou ailleurs, ça ressemble à cela, l’immortalité…
 
L’immortalité, Milan Kundera, Ed. Folio, 1990

08/12/2016

Régis Debray : le rebelle modeste

par Jean-Michel Olivier

images-5.jpegPour ceux qui aiment vagabonder loin des idées reçues, les livres de Régis Debray sont un feu d'artifice, et une fête de l'intelligence. Bien sûr, il y a parfois, chez le lecteur, une impression d'insuffisance devant l'érudition (jamais étalée comme la confiture) de cet écrivain-philosophe qui possède l'une des plus belles plumes de la littérature française. Mais Régis Debray est un modeste, un « rebelle modeste » comme il aime à se définir lui-même, qui vient après le révolutionnaire, le contestaire et le dissident, et cette modestie, qui n'est pas de façade, accompagne tous ses livres, et nous le rend proche.

Un candide à sa fenêtre* qui vient de paraître en Folio est le deuxième volet des Dégagements que Debray a entrepris de publier dès 2010. Le livre a la forme d'un dé à six faces (au pluriel) qui partirait de « Frances » pour aboutir à « Littératures », en passant par les « Mondes », les « Politiques », les « Philosophies » et les « Arts ». images-7.jpegVaste programme, en vérité ! À la manière de Roland Barthes, Debray éclaire les mythes contemporains en les passant au scanner de l'histoire et de la géographie (trop oubliées), de la philosophie et de la politique. Il aime à suivre les destins parallèles  de Victor Serge et Walter Benjamin, par exemple, ou de Julien Gracq et Claude Simon qui, bien que contemporains, ne se croisent jamais. Il réfléchit sur la postérité (ou l'absence de postérité) en remarquant, chez la plupart des auteurs « dont on parle », l'oubli des références, ce qui l'amène à revenir sur l'idée de génération, d'émulation et d'éducation.

Mais comment devenir une référence ? « La passage de la trouvaille à la marotte puis à l'ouvre-boîte est un long chemin. L'inventeur doit au long des années creuses droit son sillon, sans lorgner sur le voisin, tout entier à son idée fixe. Et fermer sa porte aux collègues et concurrents qui font de même dans la pièce à côté. »

images-2.jpegRégis Debray, dans Vie et mort de l'image**, fut le premier à insister sur la révolution numérique en montrant ce qu'il advient quand on passe de l'écrit à l'écran, et de la graphosphère à la vidéosphère. Dans l'histoire de l'humanité, la technique est toujours primordiale : « les lions, les blattes et les ouistitis n'ont pas d'histoire, parce qu'ils n'ont pas d'outils. (…) L'homo sapiens est ce curieux animal qui transmet ses outils à son petit-fils, donc transforme son milieu, et ce faisant, se transforme lui-même. » 

Debray revient sur cette rupture, qui est à l'origine aussi d'une fracture sociale (entre les gens « connectés » et les autres), en analysant, par exemple, l'importance des tweets (140 signes) qui ont remplacé, pour les hommes politiques, les programmes et les longs discours (Donald Trump ne s'exprime que par tweets). Comme à son habitude, l'auteur adore les raccourcis provocateurs (mais stimulants) lorsqu'il écrit : «Le prêtre, sorcier déchu ; le poète, prêtre déchu (dixit Baudelaire) ; le chanteur, poète déchu ; le rappeur, chanteur déchu ; etc. Les « c'était mieux avant » ont tort de se plaindre. Chaque dégradation vaut régénération. » Rousseau ne disait pas autre chose…

Désenchantement, détachement, dégradation : tout le livre illustre à merveille ce désengagement qui est désormais la position du « candide à sa fenêtre ». Pourtant, Debray ne cède jamais aux sirènes du catastrophisme — même s'il déplore le déclin du discours politique, par exemple (de Mitterrand à Chirac, de Chirac à Sarko, de Sarko à Hollande) ou l'imposture de l'art contemporain : « Quand le visiteur n'en a pas les moyens, est mise à sa disposition une équipe de « médiateurs culturels présents de midi à minuit », à l'instar des équipes paroissiales des sacristies pour guider le néophyte, et lui expliquer la démarche, le geste, l'interrogation, la problématique du prophète, bref l'intérêt caché du défaut d'intérêt apparent. »

La littérature, aujourd'hui, comme le cinéma, n'échappe pas à ce constat désabusé : on n'invente plus rien, mais on recycle, on cultive le second degré, on ricane, on copie, on revisite, on détourne, on pastiche : c'est le règne du sampling, du remake, du remix. « Suprématie de la recherche sur la trouvaille, et de l'alambiqué sur le brut. Tout devient resucée, et pas d'original qui n'appelle ses pastiches. C'est la jactance à l'envers. » Il appelle de ses vœux le retour du truculent et du coupant, de l'héroïque et de l'épique (mais reconnaît qu'il n'est plus assez jeune pour faire « gros, gras et grand » !)

C'est un plaisir de cheminer avec Debray dans ses flâneries autour du monde, dans les musées ou chez les grands auteurs, même si elles sont « mélancoliques, cocasses ou injustes ». En fin de course, il demande au lecteur son indulgence. C'est inutile. Il nous aura ouvert les yeux sur tout ce qui nous déroute et nous trompe. Et, en particulier, sur l'époque (notre époque) qui nous met en scène.

* Régis Debray, Un candide à sa fenêtre (Dégagements), Folio, Gallimard, 2016.

** Régis Debray, Vie et mort de l'image, Folio, Gallimard, 1992.

04/12/2016

jeu de massacre

par antonin moeri

 

Dans le jeu de massacre que constitue «Holzfällen» de Thomas Bernhard, les personnages sont radiographiés par un narrateur implacable qui éprouve un malin plaisir à les passer à la moulinette, comme on dit, tous ces artistes ou pseudo-artistes réunis pour un dîner dit artistique. Il y a le compositeur alcoolique et caractériel Auersberger, il y a le comédien du Burgtheater (équivalent à Vienne de La Comédie Française), propriétaire d’une villa dans un quartier résidentiel, il y a une prof de lycée qui nourrit une très haute estime d’elle-même, il y a deux jeunes écrivains qui ne cessent de ricaner dans un coin et puis il y a Joanna, qu’on vient d’enterrer après son suicide, une fille de cheminot qui avait rêvé d’une carrière d’actrice, qui contribua au succès d’un artiste-tapissier, lequel artiste laissa tomber Joanna pour aller poursuivre sa carrière à Mexico aux côtés d’une fille de ministre...

Mais le portrait le plus féroce, dans cet étonnant jeu de massacre, est celui d’une romancière qui n’a jamais quitté Vienne, qui a patiemment creusé son trou dans le fromage des subventions, des prix régionaux et des bourses officielles. Une romancière qui se sent rabaissée dès qu’elle n’est plus au centre de l’attention. Une femme grosse, grasse et laide qui, vêtue de sa robe tricotée de sa propre main, «vit depuis des décennies dans l’illusion d’être la plus grande romancière, voire la plus grande poétesse d’Autriche». Une romancière qui avait obtenu un petit article élogieux au sujet de son premier roman, «ce qui lui avait suffi pour rester plantée à Vienne». (Le narrateur ne mâche pas ses mots pour évoquer ce personnage: «La Virginia Woolf viennoise, cette créatrice de prose et de poésie faisandées qui, sa vie durant, n’a jamais baigné que dans son kitch petit-bourgeois (...) Elle mange sa soupe comme toujours, à sa manière, le petit doigt de sa main droite pointant toujours au moins un centimètre trop haut»).

Une romancière qui, pour justifier ses arguments, se sent obligée de rappeler qu’elle fut l’élève du célèbre professeur Kindermann et que le célèbre professeur Kindermann avait écrit, dans une de ses brillantes dissertations... Une romancière qui, pour se sentir exister, se sent obligée de contredire systématiquement l’acteur du Burg qui est au centre de toutes les attentions (dialogue très tendu digne d’être joué sur la scène d’un théâtre de la cruauté). Cette romancière observe haineusement le narrateur à qui, vingt ans auparavant, elle faisait lire à haute voix les lettres d’amour que lui envoyait un chimiste devenu entretemps son mari, un narrateur à qui elle fit connaître, vingt ans auparavant, presque tous les écrivains importants du XX e siècle, un narrateur qu’elle hait maintenant de toutes les fibres de son gros corps flasque parce que ce narrateur, au point culminant de leur relation, lui a filé entre les doigts pour ne plus jamais la revoir.

La charge la plus violente est portée lorsque ce JE-narrateur nous raconte comment cette romancière s’est comportée à l’enterrement de Joanna, enterrement qui venait d’avoir lieu. Cette romancière aime se présenter comme une bonne Samaritaine, éprouvant avec componction une compassion sans bornes pour le compagnon de la défunte parce que celui-ci est un gagne-petit... elle ne ressent pas la moindre honte en s’armant d’une boîte de cigares vide afin de quémander de l’argent destiné à payer les frais des funérailles, geste qui plongera le compagnon de la défunte «dans le plus grand embarras de sa vie». Si le narrateur a quitté au bon moment cette romancière névrosée qui n’a «jamais fait que se livrer à une forme abjecte de mise en scène destinée à illustrer sa vocation sociale», c’est parce qu’il n’a pas voulu être dévoré par cette femme chez qui il a pourtant passé des centaines d’après-midi à lui lire à haute voix du Joyce, du Saint-John Perse, du Pavese, du Valéry, du Pirandello, une femme à qui il devait presque tout à l’époque, dont il fut sans doute follement amoureux mais à qui il n’a jamais pardonné «d’écrire une prose sentimentale sans valeur et des poèmes sentimentaux également sans valeur... de développer un art personnel si misérable et de pratiquer un dilettantisme effroyable».

C’est une mise à mort à laquelle le lecteur assiste dans cette «irritation». Celle d’un personnage fat et prétentieux, aigri et irritable, d’humeur instable et de caractère mauvais qui, étant tombée dans la fosse commune de l’esprit petit-bourgeois, aurait plutôt sa place dans la fosse où on a installé Joanna (la fille de cheminot gâtée par une mère qui a «prévenu et réalisé autant que possible chacun de ses souhaits»), trou profond dans lequel la Virginia Woolf viennoise a, dans un mouvement du bras hautement théâtralisé, lancé une rose.

 

Thomas Bernhard: Des arbres à abattre, Gallimard, 1987, FOLIO, 1997

01/12/2016

Une ténébreuse affaire (Serge Bimpage)

images-4.jpegpar Jean-Michel Olivier

Tout est crypté, ou presque, dans le dernier roman de l’écrivain genevois Serge Bimpage. Le titre, tout d’abord, La Peau des grenouilles vertes*, qui ne trouve son explication qu’à la page 109 (allez-y voir vous-mêmes, si vous ne me croyez pas !). Le nom des personnages ensuite : un écrivain suisse, exilé malheureux à Paris, qui s’appelle Claude Duchemin, fait penser à Claude Delarue, disparu en 2011. Un cinéaste amateur de havanes, rencontré dans le TGV, évoque immanquablement le prophète de la Nouvelle Vague (il s’appelle Jean-Luc Gaddor). Quant à la trame du roman (l’enlèvement de la fille d’un artiste célèbre), elle fait penser à l’affaire Dard, survenue en 1983, à Genève, qui avait fait grand bruit. Ici, Joséphine Dard (voir ici son interview) devient Albertine Onson, et son père Frédéric, Nils Onson. Quant à Bimpage, qui aime les masques et les pseudos, il devient Nazowski (surnommé Naze). Mais ne nous y trompons pas : La Peau des grenouilles vertes, malgré les apparences, n’est pas un roman à clés : c’est une enquête, passionnante et fouillée, autour d’un fait divers qui met en évidence toutes les facettes de l’âme humaine — ses ombres et ses lumières.

Qui est Naze ? Un nègre d’écriture. « Un raconteur de vies », comme il se nomme lui-même. Il a quitté le journal pour lequel il travaillait pour se mettre à son compte, et écrire, car telle est sa passion, et son ambition. Il est le scribe fidèle, le témoin attentif, qui va donner forme (et cohérence) aux vies qu’on lui raconte. Qui connaîtrait Socrate si Platon n’avait pas retranscrit fidèlement ses paroles, et sa philosophie ?

Les nègres sont utiles, et même indispensables, on ne le dira jamais assez…

Mais l’écriture n’est pas qu’une affaire de commande ou de métier. Naze s’en est vite aperçu. Elle plonge en lui ses racines profondes. Autrefois journaliste, puis nègre, il a toujours rêvé d’être écrivain. C’est ici que les choses se compliquent, et deviennent passionnantes.

images-3.jpegFasciné, depuis longtemps, par un fait divers (l’enlèvement d’Albertine Onson), Naze va mener discrètement son enquête, comme un limier, et écouter les témoignages (peut-on parler de confessions ?) des deux protagonistes de cette sinistre affaire. Le nègre, alors, devient psy : il écoute, interprète, essaie de débrouiller l’écheveau si subtil des paroles prononcées. Edmont K., le ravisseur, l’effraie, d’abord, puis joue au chat et à la souris. Aujourd’hui, on le classerait dans la catégorie des pervers narcissiques. C’est un manipulateur sans envergure, mais à l’ego tout-puissant. Naze reste fasciné, mais toujours sur ses gardes. Il reconstitue son enfance, les humiliations subies face à son père, ses déboires dans une société où il ne trouve pas sa place. L’arrière-fond criminel est parfaitement décrit, avec empathie, mais sans pathos. Edmont K. est un homme ordinaire, c’est là son drame, attiré par l’appât du gain, inconscient des souffrances qu’il peut (et va) causer.

Le cas d’Albertine est beaucoup plus intéressant. Sa vie croise celle de Naze en plusieurs points : elle devient l’amie de Claude Duchemin, que Naze admire, et qui lui lègue son appartement parisien. L’évocation de l’écrivain suisse exilé (alias Claude Delarue) est belle et émouvante (et pourrait être développée). Elle exerce sur Naze une attraction qui le poussera dans ses derniers retranchements. Car raconter la vie des autres, recueillir leurs paroles, n’est pas sans danger. On en dit toujours trop, ou trop peu. Naze est un scribe fidèle, certes, mais il sent les limites de son métier : la vérité ne se dit pas comme ça. Maquillée, travestie, elle ne sort pas toute nue de la bouche du bourreau, comme de celle de la victime. L’un et l’autre ne peuvent pas tout dire. Seul le roman — par son espace de liberté, ses voix multiples, ses spéculations, ses outrances — peut approcher la vérité du réel.

Et Naze en est le premier conscient…

À qui appartient une vie ? À celui qui la vit ou à celui qui la raconte ?

C’est le dilemme de Nazowski, et l’enjeu central de son livre. Comme Serge Bimpage, il y déploie ses multiples talents : journaliste, il mène une enquête au cordeau, se déplace, interroge les témoins, repère les lieux du crime ; fin psychologue (et maïeuticien), il sait accoucher les personnes qu’il écoute et les comprend sans les juger, comme dirait Simenon ; et en bon écrivain, il donne forme à ce chaos de vérités, serré comme un nœud de vipères, dont il extrait un roman à la fois vif et attachant, parfois désabusé, plein de surprises et de retournements de situation, qu’on ne lâche pas jusqu’à la dernière ligne.

* Serge Bimpage, La Peau des grenouilles vertes, roman, L’Aire, 2015.