Blogres, le blog d'écrivains - Page 4

  • Tout au bout de la nuit (Pierre Lepori)

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    par Jean-Michel Olivier

    Unknown-1.jpegComme il navigue entre les langues (anglais, français, italien, allemand), Pierre Lepori voyage aussi entre les genres (théâtre, romans, poésie). Son quatrième roman, Nuit américaine* met en scène Alexandre, un animateur de radio (pensez à La Ligne du Cœur!), au bord du burn-out ou de la dépression. Chaque soir, il écoute sur les ondes des voix sans visage qui viennent parler de leur vie. Témoignages tantôt drôles, tantôt désespérés, tantôt absurdes ou tantôt pleins d'espoir. Des voix perdues dans la nuit (américaine) qu'il faut écouter et consoler. Pierre Lepori rend à merveille ces « témoignages » de la douleur humaine, du deuil ou du sentiment d'injustice. Il prête une voix juste et profonde à ces auditeurs sans visage.

    Unknown-2.jpegMais Alexandre, après tant d'années d'écoute et de consolation, se sent dépossédé. Il n'est plus lui-même ou il n'est plus à sa place. D'ailleurs, son chef le sent et l'oblige à prendre un congé. Alexandre en profite pour traverser l'Atlantique et découvrir la nuit américaine. Dans une ville inconnue, où les voix de la nuit le poursuivent encore, il espère renaître. Poser la vieille peau. Retrouver ou réinventer un sens à sa vie.

    Là encore, le style de Lepori, à la fois subtil et précis, d'une grande poésie, restitue bien cette dérive qui pourrait être fatale. Car un jour, par hasard, Alexandre croise Pamela — une rencontre improbable et pourtant essentielle qui va lui redonner le goût de vivre. Je n'en dirai pas plus, tant le roman de Lepori tient le lecteur en haleine et lui réserve d'autres surprises…

    Roman polyphonique, alternant confessions et récit, le tout scandé par des morceaux de musique (il vaut la peine d'écouter la bande-son du livre), Nuit américaine est un livre sur la dépossession : Alexandre, hanté par les voix de la nuit, est écarté de son émission, avant de perdre celle qui va l'aider à se reconstruire. Double dépossession, donc, que Pierre Lepori restitue et creuse parfaitement dans son roman à la mélancolie allègre.

    * Pierre Lepori, Nuit américaine, roman (traduit de l'italien par l'auteur), éditions d'En-Bas, 2018.

  • Les Carnets de CoraH (Épisode 59)

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    Épisode 59 : Marc Jurt en rêvant : Liaison sauvage

    marc Jurt liaison sauvageLa rencontre fortuite d’un palmier assis et d’un canapé d’appartement sur une natte torsadée, quoi de plus insolite ? L’arbre est droit, parfaitement adapté à son environnement, sa couronne de feuilles verdoyantes est taillée de frais en coupe ananas, il est prêt au rendez-vous. Ses racines cagneuses assurent une parfaite stabilité hors-sol, mais nulle tempête ne s’annonce à l’horizon. L’arbre est-il quelque peu coquet pour s’attendre en ce lieu désert à une présence hors-norme ?

    Quelque chose se passe ici, un contact brut et primitif, peut-être artistique. Les matières se mélangent, les cuirs se frottent, les flux communiquent, les fibres frémissent, les visions jaillissent.  Soudain, par contamination végétale, la nature prend le dessus, l’étoffe devient écorce, l’accueil sans répulsion est un abandon secret au fruit galant, les bras perdent leur symétrie en deux spirales hypnotiques, l’intérieur absorbe peu à peu l’extérieur, le sauvage a débarqué chez-soi. Ce meuble transformé par le trait (l’attrait), fait du même bois, est-il son passé ou son avenir ?

    Ô Palmier galant quelle rare délicatesse d’avoir laissé une place à tes côtés dans ce transport commun ! Sur le divan de mon for intérieur je m’invite à prendre place. Je sème, sarcle, enfouis, ramone quelques rêves d’arbres un peu rustiques, un peu palmés, un peu cocotiers et récolte d’innombrables offrandes de fruits et de senteurs, preuves de notre liaison. J’aime alors singulièrement l’olivier. Peut-être par un accident du destin sommes-nous faits de la même huile ?

    GRAVURE : Marc Jurt. Liaison sauvage, 1984. Eau-forte et aquatinte en noir, sépia, vert et jaune sur deux plaques. Catalogue raisonné no 140.

     

    Notes de Marc JURT sur une série d'estampes dont Liaison sauvage : « Gravures commencées en Algarve dans un jardin au bord de la mer, lors de deux séjours, puis terminées dans l'atelier à Genève ».

  • Amiel et Roland Jaccard (suite et fin)

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    par Jean-François Duval

    6.

    Revenons aux femmes (Où sont les femmes ? est l’un des airs que Roland Jaccard aime à fredonner). Et posons la question : Amiel, en définitive, malgré l’écoute qu’il leur prête, ne les considère-t-il pas peu ou prou comme des objets ? À aucun moment, alors qu’il s’attelle à lister leurs qualités et leurs failles, il ne s’interroge sur les siennes propres, ni ne se demande ce qu’il a lui-même à offrir en regard. Jaccard, quand on a un peu lu son œuvre, ne cache jamais rien de ses manques et travers, et certainement pas à ses conquêtes féminines (surtout quand elles le lisent), lesquelles dans ses livres ont toujours la grâce de rester des « sujets ». C’est-à-dire des êtres dotés d’une vivacité et souvent d’une mélancolie qui les rend particulièrement vivants. 

     7. 

    Unknown-4.jpegRien d’un hasard donc si, dans Les derniers jours d’Henri-Frédéric Amiel, Jaccard se plaît à mettre en scène deux femmes « clés » de la vie d’Amiel. La première s’appelle Cécile, quinze ans, elle met fin à ses jours à seize (en cela, elle se révèle encore plus jaccardienne qu’amiélienne). L’autre est une Marie, venue de Lyon, qu’Amiel rencontre au mitan de sa vie, et qu’il rebaptise Philine dans son Journal (toutes « ses » femmes y ont des pseudonymes). Je méconnais trop Amiel pour savoir quels sentiments exacts il nourrissait à l’égard de chacune d’elles, mais c’est égal. Unknown-7.jpegPlus intéressante me paraît cette singulière configuration qui fait se rejoindre, sur un plan biographique (mais finalement aussi littéraire) ces deux figures féminines dans les univers respectifs d’Amiel et de Jaccard. C’est là, devine-t-on, que Jaccard infléchit de façon délicieuse non pas le cours des choses, mais leur donne une sienne coloration. 

    Car Roland Jaccard lui aussi, dans la vraie vie (in real life comme on dit désormais), a rencontré une Marie venue elle aussi de Lyon (à laquelle son livre est d’ailleurs dédié). Et ce n’est certes pas une coïncidence si, au commencement de son roman, Jaccard place ces mots dans la bouche d’Amiel : « Ecrire m’arrache à la souffrance… alors autant parler de Marie ». 

    Se pourrait-il (jouons ici à Sainte-Beuve) que ce soit par la grâce de sa Marie à lui que Jaccard ait eu envie d’évoquer, en miroir, celle d’Amiel ? Pour en dire à sa façon propre, c’est-à-dire délicieusement, des qualités qu’Amiel n’aurait sans doute jamais su reconnaître ni « lister » ? Chez Jaccard, alors que la jeune femme (est-ce la sienne ou celle d’Amiel ?) s’avance pour la première fois à la rencontre d’Henri-Frédéric dans les salons du Lausanne-Palace, tout se passe en effet dans l’instantanéité d’un seul regard : « Dès qu’elle s’approcha de moi, grande, svelte, élancée, avec le sourire d’une jeune fille timide et un regard d’une candeur bouleversante, je fus séduit. Elle m’observait avec ses grands yeux bleus sans dire un mot. Ce silence me charma plus que tout (…)Il y avait en elle une telle fraîcheur, en moi une telle lassitude que je la voyais déjà s’échapper et quitter au plus vite le somptueux salon du Palace. Il n’en fut rien. » 

         Et voilà comment les 17'000 pages du Journal d’Amiel peuvent aboutir à un court et moderne roman : 138 pages qui, comme en passant et à la façon d’un petit miroir, nous en donne un fugace, sensuel et très jaccardien reflet, à la façon d’un éclair.

    * Roland Jaccard, Les Derniers jours d'Henri-Frédéric Amiel, éditions Serge Safran, 2018.

    ** Le Journal d'Amiel est publié aux éditions l'Âge d'Homme.

  • Amiel et Roland Jaccard (2)

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    par Jean-François Duval

     
    3. (suite)

    A vrai dire, l’intérêt que Jaccard porte à Amiel, s’il est compréhensible, est aussi des plus intrigants. Certes, les deux écrivains ont des points communs : sur le plan formel, une même attirance pour le journal intime, que chacun aura tenu sa vie entière, une même aptitude à tout dire, y compris ce qui pourra heurter, scandaliser le lecteur. Et sur le plan du « contenu », un même sentiment de « passer à côté de la vie », et de n’être plus, après l’âge des illusions adolescentes, que des « morts-vivants ». Bref un sens aigu de la vacuité de toute chose et de cette vie quotidienne qui est notre lot à tous. Mais surtout, en réponse à cette fatale « inexistence » (Amiel compare la sienne à une bulle de savon à peine irisée) – un même attrait, une même irrésistible inclination pour ce qui pourrait éventuellement la colorer : les femmes, pour autant que celles-ci prennent le visage de l’idéale « sylphide » de Chateaubriand (la sylphide se muant en nymphette chez Jaccard). Accordons leur aussi en partage un art assez similaire de savoir les faire souffrir malgré soi (Benjamin Constant se révélant leur plus sérieux rival dans Adolphe). 

    Unknown-6.jpegPour ce qui est d’Amiel, en effet, on l’ignore trop : le « pauvre » Amiel était bel et bien un « homme à femmes ». Une sorte d’Adolphe indéterminé qui n’aurait eu aucune peine à connaître maintes « bonnes fortunes » s’il s’y était décidé : des dizaines de femmes se sont éprises de lui et n’attendaient qu’un geste, qu’un mot, qu’une invite de sa part. (En vain, sauf une fois, quand Amiel, à 39 ans, se surpris à céder, en estimant qu’il aurait au fond bien pu s’en passer, « c’est bien peu de chose »). Voilà déjà ce qui sépare nos deux hommes : Roland Jaccard, devant un plus grand nombre encore de « bonnes fortunes », n’en a jamais repoussé aucune (en quoi il se révèle un homme plus élégant que son prédécesseur genevois). Littérairement parlant, cela présente un avantage : il lui est permis de rendre son Amiel charnellement un peu plus vivant, de rendre sa vie sexuelle, et donc sa vie tout entière, un peu moins fade. 

     4.

    Attardons-nous sur une autre distinction. 

    images-1.jpegAmiel, faut-il le rappeler, est le champion toutes catégories de l’Indécision, les 17'000 pages de son Journal sont là pour en témoigner, et c’est un témoignage sans équivalent dans toute l’histoire littéraire de l’humanité. L’indécision est la caractéristique majeure du bonhomme (on peut même penser que c’est le moteur le plus puissant de son Journal et ce qui fait bonne part de son intérêt). Cette indécision fondamentale le poussait par exemple – c’est le genre d’anecdote que tout le monde adore – à établir des listes de 50 à 80 femmes susceptibles de remplir auprès de lui la très désirée fonction d’épouse. Ainsi établissait-il de hautes colonnes comparatives, où il notait les qualités et les défauts de chacune. Tout, du degré d’intelligence, de la beauté éventuelle, du statut social jusqu’à la dot (un aspect non négligeable pour lui) entrait en ligne de compte. Bien entendu, la somme des désavantages finissait toujours par l’emporter et il n’en épousa aucune. Pas une seule ne répondait à l’idéal chateaubrianesque d’une sylphide, qui plus est, aux qualités domestiques. Sur ce point, et parce qu’il ne ne réclame pas ces dernières, l’idéal jaccardien se révèle supérieur. Si comme Amiel, Jaccard entretient bien l’idée (tout aussi chère à Proust) d’une « poupée intérieure », on l’imagine très mal s’embarrasser d’aussi comiques calculs. Rien ne lui est plus étranger que l’esprit comptable (voire économe), tous ses amis connaissent son goût des palaces, et son caractère généreux.

    Bref, autant Amiel est un homme de calculs et s’y empêtre, autant Jaccard s’en sort, par un art souverain de la désinvolture et d’une indifférence bien comprise. images-2.jpegA preuve : là où Amiel pond 17'000 pages, Jaccard se limite à 138 pages. Cela en dit long. En tout, Amiel analyse, établit des catégories, examine, pour finalement ne rien décider (encore qu’il juge chez Chateaubriand René supérieur à Atala, modeste exploit dans la mesure où il est beaucoup plus facile de trancher entre les livres qu’entre les femmes). A l’inverse, Jaccard aime être tranchant (n’importe quel graphologue penché sur son écriture manuscrite vous le dira). 

    5.

    De plus, Jaccard est un auteur d’aphorismes, souvent des plus cinglants ! Il a le goût de la formulation courte (y compris dans ses nombreux journaux : les entrées y abondent, mais l’auteur dans chacune d’elles préfère souvent se ranger à la litote). Cioran allait jusqu’à dire que s’il affectionnait autant la forme aphoristique, c’est parce qu’elle lui semblait relever de la posture du tyran. En effet, le « tyran » ou le « dictateur » décrète. Et l’aphorisme fait de  même : il « ne s’abaisse pas » à argumenter, il affirme, il n’hésite jamais. En quoi c’est une forme résolument antinomique à la pensée d’Amiel (même si l’on peut s’amuser à extraire des maximes de son Journal). Bref, l’aphorisme, par essence, témoigne d’un esprit de décision dont Amiel est absolument, congénitalement dépourvu. Dans Les derniers jours d’Henri-Frédéric Amiel, le lecteur goûtera donc tout particulièrement le tour aphoristique que Jaccard, mine de rien, donne ici ou là (quitte à synthétiser la pensée d’Amiel) à la langue du grand indécis. 

    * Roland Jaccard, Les Derniers jours d'Henri-Frédéric Amiel, éditions Serge Safran, 2018.  

    ** Le Journal d'Amiel (texte intégral) est publié aux éditions l'Âge d'Homme.                                                                                 

    (A suivre)

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  • Amiel et Roland Jaccard (1)

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    par Jean-François Duval

    Roland Jaccard ressuscite Amiel à l’instant même où celui-ci agonise, dans Les derniers jours d’Henri-Frédéric Amiel (éd. Serge Safran.) Un roman (son premier) qui est pour nous nous l’occasion de rendre hommage aux deux plus obstinés diaristes de Suisse romande, en essayant de voir ce qui les distingue autant que ce qui les unit.

    1. 

    Unknown-4.jpegVoilà un livre indispensable au moins à double titre. D’abord parce que Roland Jaccard, familier des milieux littéraires parisiens, s’aperçoit qu’il doit trop souvent rappeler l’existence d’Henri-Frédéric Amiel aux jeunes gens qui ont le goût de la chose littéraire, et en premier lieu à ceux d’entre eux qui se mêlent d’écrire. Eh quoi ! Amiel n’est-il pas le créateur du journal intime ? Ensuite parce que l’œuvre de Jaccard resterait incomplète s’il n’avait résolu, au travers de ce nouveau livre, d’approcher la figure du grand diariste genevois. Nul mieux que lui ne pouvait le faire, ni aussi bien se glisser dans sa peau, tant depuis au moins soixante ans, Jaccard, précisément, est un intime de l’œuvre d’Amiel, à laquelle il n’a cessé de revenir au travers de ses lectures.

    Ce travail (évidemment plein d’intérêt), peu l’ont fait. D’ailleurs a-t-on jamais bien connu Amiel ? Un siècle durant, on n’a donné de son immense Journal, 17'000 pages, que des fragments. Ainsi, Bernard Bouvier en publie-t-il trois volumes d’extraits en 1922 sous le titre Fragments d’un Journal intime. Léon Bopp fait de même en 1948. Entreprises louables. Unknown-5.jpegMais, pour reprendre le mot de Bernard Gagnebin, ces éditions-là ne nous donnent à voir qu’un Amiel en buste (tout en tête et amputé de son « Ça », un comble pour un homme qui fut le premier, dans la langue française, à donner au mot « inconscient » le sens que Freud lui donnerait plus tard). Comme on sait, il aura ensuite fallu attendre 1976 pour que les éditions l’Age d’homme, à Lausanne, à l'initiative de Vladimir Dimitrevic, commencent à nous restituer un Amiel en pied, en publiant l’intégralité des 12 volumes qui constituent son Journal. C’était indispensable, mais qui, hormis les spécialistes, se lancera dans pareille lecture, surtout si l’on sait à quel point Amiel (volontairement) se répète, ressassse et tourne en rond… ? Il faut bien se l’avouer : autant elle est passionnante par endroits, autant la lecture du Journal d’Amiel peut se révéler lassante, si bien qu’elle se fait généralement à petites doses, ou en feuilletant. 

        C’est là qu’intervient Roland Jaccard et son Les derniers jours d’Henri-Frédéric Amiel. D’une part Jaccard sait très bien « tenir » son lecteur et ne lasse jamais. Mais surtout, avec ce nouveau livre, il nous donne enfin un Amiel non pas en buste ou en pied, mais en chair. Il le peut d’autant mieux que, connaisseur avisé des diverses éditions et études qu’on a faites du Journal et n’ignorant rien des gigantesques coupes opérées, il sait parfaitement tout ce qui a été tu. Notamment ce qui a trait à la « vraie » vie sexuelle d’Amiel et à son rapport avec les femmes. Autrement dit, nul mieux que lui ne pouvait si bien ressuciter et rajeunir — stylistiquement autant que thématiquement — un auteur du XIXe siècle dont notre rétine conservait une image par trop vénérable et empoussiérée.

    2. 

    Il y autre chose, qui n’a pas trait à Amiel, mais à Jaccard lui-même : Les derniers jours d’Henri-Frédéric Amiel s’offre à nous comme une quintessence de l’art jaccardien, qui plus est sous une forme qu’il n’avait jamais abordée jusqu’ici : celle du roman. Unknown-3.jpegEt peut-être fallait-il justement cette forme-là – la plus libre d’entre toutes – pour que Jaccard puisse libérer et déployer, dans un seul et même texte, les nombreuses facettes de son talent. Rappelons-le : Jaccard est un diariste, son œuvre est pour une très grande part constituée de ses journaux intimes. C’est aussi un auteur d’aphorismes, un Cioran qui aurait choisi de privilégier la légéreté et la frivolité apparentes. C’est enfin un essayiste et un maître de la composition équilibrée, il a le sens de la mesure et de la clarté (exemple : son Freud dans la collection Que sais-je ?). Le voici désormais romancier (même si l’excellent Station terminale, en 2017, était déjà une sorte de roman-journal). Si bien que, la forme romanesque aidant, Les derniers jours d’Henri-Frédéric Amiel rassemble et concilie toutes les qualités que l’on vient de dire. Jaccard peut s’y révèler dans l’étendue et la multiplicité de toutes ses facettes et talents.

    Ainsi se coule-t-il à merveille dans la langue et la pensée d’Amiel pour en infléchir le cours à sa propre guise, et la faire résonner de sa tonalité propre. En quoi, on pourrait dire que c’est Amiel revu à la fois par Cioran (un Cioran jaccardien, faut-il le préciser ?), par Schopenhauer, par Arthur Schnitzler, et par le Benjamin Constant d’Adolphe… Le tout, répétons-le, sous une estampille très jaccardienne, tant ce roman ramasse, condense, synthétise, fond dans une même belle prose fluide et limpide tout ce qui fait le charme justement de ces maîtres et de Jaccard lui-même : pas un mot de trop, pas un qui manque. Jaccard ou la concision, l’art d’en dire juste assez, sans jamais s’attarder. Une forme de politesse. Ce qui manquait le plus à Amiel, c’était le sens de la brièveté. Jaccard, à son habitude généreuse, lui en fait cadeau.

     (A suivre)

  • Les Carnets de CoraH (Épisode 58)

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    Épisode 58 : Marc Jurt en rêvant : Île tout à fait japonaise
    marc Jurt île tout à fait japonaiseQue j’aime ces gravures de l’artiste neuchâtelois Marc Jurt ! Elles m’invitent à la rêverie vers des contrées plus ou moins réelles que j’explore avec une curiosité amusée. Tenez, cette île fabuleuse éclaboussée par d’immenses gerbes d’eau limpide, jaillit-elle de la mer tel un vaisseau ivre ou émerge-t-elle du sol telle une écorce de palmier ? Quelles racines tiennent debout ce mystérieux pavillon nippon ? Arbre millénaire qui se déploie dans l’infini du temps ou iceberg organique flottant dressé en équilibre dans l’immensité marine ?

    Je veux y grimper, sa croûte bulbeuse ne me paraît pas hostile, au contraire. Ce n’est pas une falaise écossaise où viennent nicher une fois l’an les macareux. Sa peau paraît douce et agréable, ses creux et ses failles facilitent sans doute l’escalade, à moins de prendre le sentier végétal fait de branches et de lianes. Il y a une grotte là-haut qui m’attend à l’ombre des pins. Se peut-il qu’une silhouette me fasse signe ? Un bouddha inscrit dans son cortex ? Je suis dans un lieu authentique. Le voyage est sacré.

    Marc Jurt. Île tout à fait japonaise, 1981. Eau-forte et aquatinte en noir et bleu. Catalogue raisonné no 103.

    Note de Marc JURT sur cette estampe : « Gravure réalisée avant le voyage au Japon ». Catalogue raisonné, p. 50.

  • Bernadette Richard, prix Rod 2018

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    Une chaux-de-fonnière récompensée 

    par Corine Renevey


    ©Jean-Claude BoréC’est le samedi du jeûne que le jury du Rod décerne chaque année son prix. Le soleil est toujours au rendez-vous et chauffe agréablement la terrasse du café de la Poste à Ropraz où vous accueillent, amusés, deux bustes monumentaux de l’artiste Perret-Gentil exposé à la Fondation de l’Estrée. C’est dans ce lieu polyvalent qui sert également de salle d’exposition, de théâtre et de concert que l’auteur Bernadette Richard est célébrée. Ça tombe bien, le décor est en place pour un prochain spectacle de l’Américain Edward Albee, Zoo Story ! Nous sommes ainsi progressivement transportés dans l’ambiance new-yorkaise de Central Park, justement la ville tant aimée de la lauréate.

    ©Jean-Claude BoréAvec Heureux qui comme, publié aux Éditions d’autre part, le jury récompense une écrivaine confirmée, près de 30 livres à son actif (romans, nouvelles, pièces de théâtre, livres pour enfants). Bien qu’elle ait consacré sa vie à l’écriture, elle reste en marge des réseaux littéraires. « C’est normal, dit-elle, je suis toujours en voyage à l’étranger. Il est difficile de me contacter, j’ai déménagé 57 fois ! » Pourtant c’est à son dernier domicile que l’auteur apprend la nouvelle. « J’ai cru faire un arrêt cardiaque », confie-t-elle.

    ©Jean-Claude BoréAu départ, ce livre était une commande de la ville de Neuchâtel. Comment parler de cette région avec bienveillance, alors qu’on a cherché toute sa vie à y échapper ? Elle décide de relever le défi, fouille dans 40 cartons de notes et de carnets accumulés depuis 1964 qui la suivent dans tous ses déplacements. Elle y retrouve le regard adolescent et des impressions liées à quelques endroits particulièrement marquants. Elle revisite les lieux : le Creux du Van, la Brévine, le lac de Taillères. Ces coins si proches de son enfance lui plaisent à nouveau infiniment. Ils entrent en résonnance avec les lointaines contrées admirées lors de ses escapades. Elle nous livre finalement des pages d’une extrême beauté notamment lorsqu’elle compare son petit lac au lac Baïkal. D’une géographie à l’autre, il s’agit de la même flore, de la même faune, de la même vibration. Le constat est sidérant. Pourquoi voyager quand « on a tout au fond de son jardin » ?

     

    Paru dans Le Courrier http://le-courrier.ch/ropraz-bernadette-richard-prix-rod-2018/

    © Jean-Claude Boré

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  • Une vie d'enfant cosmique (Julien Sansonnens)

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    par Jean-Michel Olivier

    Pourquoi revenir, vingt-quatre ans plus tard, sur le drame de l'OTS (le fameux Ordre du Temple Solaire) qui a provoqué 69 victimes, fait couler beaucoup d'encre et produit tant d'articles à sensation et de livres ? Que peut-on dire de plus sur cette affaire que l'on ne sache déjà ? Comme il existe un droit légitime à la Justice, n'existe-t-il pas, également, un droit à l'oubli ?

    Unknown-1.jpegToutes ces questions, et bien d'autres encore, sont au cœur du dernier livre de Julien Sansonnens (né en 1969 à Neuchâtel), l'un des écrivains les plus prometteurs de Suisse romande. J'ai parlé ici des Ordres de grandeur*, un roman ambitieux qui nouait son intrigue dans les milieux politiques et médiatiques de Genève. J'ai parlé, également, de l'étonnant petit livre que Sansonnens a consacré à son chien Beluga (voir ici), hommage émouvant, à la fois, et réflexion sur une vie trop brève et entièrement dévouée à ses maîtres.

    images-3.jpegC'est avec un peu d'appréhension et beaucoup de curiosité que j'ai ouvert cet Enfant aux étoiles**, le troisième roman de Julien Sansonnens. Appréhension parce que tout a été dit, ou presque, sur les massacres de l'OTS (qui ont eu lieu, je le rappelle, au Québec, à Cheiry, à Salvan et dans le Vercors). Quel angle adopter (quelle astuce narrative) pour montrer un nouveau point de vue ? Et de la curiosité aussi, car l'affaire, malgré le temps qui passe, garde encore ses mystères.

    C'est par ce biais, précisément, que Sansonnens aborde ce drame qui nous touche de si près (les 3/4 des victimes étaient suisses romandes et j'en ai connu quelques-unes). D'emblée, après une enquête minutieuse, il cherche éclairer les zones d'ombre, il décrypte les non-dits, il se rend à Cheiry et à Salvan pour s'imprégner de l'atmosphère particulière des lieux (où presque toute trace des massacres a été effacée). images-2.jpegEt surtout il suit le destin d'une enfant, Emmanuelle, l'enfant cosmique, appelée à « sauver l'humanité », qui succombera avec les autres membres de l'OTS, en octobre 1994 (sur la photo, avec son « père biologique » Jo di Mambro).

    L'angle d'attaque est à la fois original et bouleversant (comment ne pas être touché par le destin de cette jeune fille élevée comme la fille de Dieu et sacrifiée à l'âge de 12 ans ?) Sansonnens revisite toute l'affaire, en détective maniaque et acharné, par empathie. Il ne juge jamais, ne traite jamais les membres de cette secte d'« illuminés » ou de « fous », mais essaie de comprendre leurs motivations. C'est sa force : articuler aussi précisément que possible la chaîne des causes et des effets. Ne jamais sacrifier aux poncifs, ni aux idées reçues (et Dieu sait si cette affaire en recèle). Les portraits qu'il trace des deux « gourous » (Luc Jouret et Jo di Mambro) sont saisissants de vérité et d'humanité. Comme le sont les portraits des nombreuses femmes qui gravitent auteur de ces deux « maîtres » (dont Élisabeth, la mère de l'« enfant cosmique », que ses parents ont confiée à di Mambro après une déception sentimentale, et qui se révèlera plus sévère et plus impitoyable que le Maître).

    images-1.jpegBref, tout sonne juste dans ce livre qui n'est pas un roman, ni un essai, mais une sorte de reportage extraordinairement prenant sur une affaire qui trouble encore nos consciences. Qui était di Mambro ? Un beau parleur ? Un escroc ? Un manipulateur diabolique ? Un fou ? Et Jouret ? Et Tabachnik (qui fut mon professeur de musique au Cycle de Budé) ? Et les adeptes de l'OTS sont-ils tous des illuminés ? Des êtres en quête de justice et de spiritualité ? Des parents inconscients qui ont entraîné leurs enfants dans la mort ?

    Toutes ces questions, Sansonnens les pose à sa manière, empathique et honnête. Il ne triche pas. Il ne cherche ni à embellir les faits, ni à sauver celles et ceux qui mériteraient de l'être. On ne peut que saluer cette justesse d'écriture, si rare aujourd'hui. Une grande réussite !

    * Julien Sansonnens, Les Ordres de grandeur, roman, l'Aire, 2016.

    ** Julien Sansonnens, L'enfant aux étoiles, éditions de l'Aire, 2018.

  • Les Carnets de CoraH (Épisode 57)

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    Épisode 57 : Marc JURT et RIMBAUD en rêvant : Le bateau ivre

    carnets de corah o'keeffe,rimbaud,marc jurt,le bateau ivreL’abracadabrante embarcation flotte en eaux ambrées, ouvrant un sillon à peine trouble. Le ciel s’éclaircit par degré, s’opacifie dans le bleu nuit lorsque troué par de gigantesques montagnes. La brume disparaît au large, alors que le ciel aspire l’archipel dans une transe solidaire, une sorte de conciliabule entre 7 sages. Ce désert de roches soudées qui s’élève d’un seul tenant est-il cercle vicieux ou nirvana ? Nul rire moqueur de macareux ici, ni folles de Bassan. Point d’exploitation, point de querelles. Comme une réserve éloignée, une chaîne grossière, un passage secret. Une galère en quelque sorte. 

    Le vaisseau de gauche est surchargé, encombré telle une arche gigantesque accumulant écorces, carapaces, conques, pattes squelettiques, panses velues, rosettes de feuilles, gerbes enroulées abritant un bric-à-brac de kriss menaçants et de sombres creux. Y a-t-il âme qui vive en ce bateau amarré, quelque ivresse encore ? Tout semble désincarné, vide, asséché alors que l’ensemble paraît si vif, monumental, vertical. Les survivants se sont-ils cachés dans la masse opaque du monde ? Les esprits ont-ils trouvé le passage secret vers l’autre monde ?

    L’artiste, Marc Jurt ou Rimbaud, est alchimiste. Il crée le destin d’un monde, parfois le sien dans une correspondance de sens. Ici, plusieurs mondes semblent se côtoyer, celui de l’élévation pure, parcours céleste vers l’extase, peut-être illusoire. Ou celui d’une ascension laborieuse, pétrifiante, sclérosée. Ce sont nos aspirations fondatrices, errances sublimes ou fanatiques. L’autre monde, bien plus précaire, fait de végétal et de vies anciennes, est voué à l’épuisement et à la mort. Il laisse des traces, des empreintes comme ce Bateau ivre, cette offrande qui fend l’épaisseur du monde. Le port d’attache, la liaison entre les deux, est la jetée qui prend la forme d’un pinceau rivalisant avec les sommets les plus chimériques, là où l’oxygène manque.

    Il n’y a pas de descente aux enfers dans le Bateau ivre de Marc Jurt, mais une élévation qui enferre ou qui libère.

     

    Marc JURT. Le Bateau ivre, 1988. Pointe-sèche et aquatinte en noir sépia, bleu et jaune sur deux plaques. Catalogue raisonné no 176.

     

  • Une vengeance jouissive (Jean-François Fournier)

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    par Jean-Michel Olivier

    Unknown-10.jpegJean-François Fournier aime les alcools forts, les femmes et les cigares cubains. Il a été journaliste, grand bourlingueur, et a dirigé la rédaction du Nouvelliste. À son actif, il compte une bonne dizaine de livres, romans, pièces de théâtre, essais (sur le peintre viennois Egon Schiele). En tout, on le voit, c'est un ogre. À l'appétit féroce, infatigable, toujours en quête de nouvelles expériences et de nouvelles émotions.

    Cet amateur de grands espaces, à la langue gourmande et stylée, est le plus américain des écrivains romands. Son dernier livre, comme le précédent, Le Chien (voir ici), se passe dans l'Amérique profonde, à Tennyson, dans l'Indiana. On y retrouve les personnages chers à Fournier, des hommes et des femmes révoltés, attachants, souvent blessés par la vie ou condamnés par la maladie, et noyant leur malaise sous de très généreuses rasades de bourbon. 

    Son dernier livre, Le Village aux trente cercueils*, est un roman noir de chez noir. À Tennyson, règne la loi du silence : on se souvient des crimes pédophiles qui n'ont jamais été élucidés, ni bien sûr exorcisés par la justice. On connaît les coupables, mais ils sont trop puissants pour être inquiétés. Et trop de gens sont impliqués dans ces crimes anciens. Pour que la vérité éclate, il faut une intervention extérieure. C'est le travail conjoint d'un inspecteur du FBI et d'une journaliste qui va permettre la résolution de l'affaire. Avec l'aide, aussi, de comparses qui désirent que leur ville soit nettoyée de cette tache.Donnant la parole, tour à tour, à chacun des protagonistes, Fournier mène une enquête à la fois délicate et passionnante. Il y a quelque chose de biblique dans la vengeance impitoyable qui va se mettre en place (car la justice des hommes, esclave de la politique, ne bouge pas). Et l'on suit avec délectation les étapes successives de cette vengeance qui n'oublie personne et fait quelques victimes innocentes…

    Unknown-1.jpegEt la littérature dans tout ça ? « La littérature m'a cajolée depuis l'âge de huit ans, dit un personnage féminin. J'avais piqué dans la bibliothèque d'une copine Le Pavillon des cancéreux de Soljénitsyne et les Onze mille verges d'Apollinaire. Je n'ai plus jamais arrêté de lire. La littérature n'a pas d'heure. C'est la puissance, la connaissance. Rien ne peut la corrompre. Je lui dois tout mon savoir et même l'idée approximative de Dieu. Elle est ma vie. Ma souffrance. La littérature, c'est un fleuve en colère et une drogue dure. »

    Je pourrai citer des pages entières de ce livre au style précis et aiguisé, car Fournier est un orfèvre de la langue. L'intrigue est bien menée. Les personnages acquièrent une épaisseur toute humaine, rien qu'humaine. Le pur malt coule à flot et l'on goûte le tabac des cigares comme on devait savourer un bon whisky au temps de la prohibition. 

    Un roman noir à lire avec délectation.

    * Jean-François Fournier, Le Village aux trente cercueils, éditions Xénia, 2018.

  • Les Carnets de CoraH (Épisode 56)

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    Épisode 56 : Rimbaud en rêvant : Le mystère du voyage perdu  [1]

    Rimbaud, le petitjournal JakartaRimbaud fut cet adolescent voyant, ce visionnaire au verbe précoce, qui, fuyant d’un coup l’écriture et son cortège toxique de courtisans, choisit de vivre le dérèglement de tous les sens que sont les voyages et l’usage du monde, ces expériences hors de soi. Alors que sa jeune sœur venait de mourir, aux funérailles desquelles il se présenta complètement tondu, il fugue à nouveau, laissant dans sa biographie une page blanche de plusieurs mois. Quelques maigres indices signalent qu’il fit une traversée en mer jusqu’en Indonésie après s’être engagé dans l’armée royale des Indes néerlandaises dans le but de réprimer une révolte indigène. On se gausse à l’idée de ses convictions colonialistes. Rimbaud n’est pas relativiste, juste opportuniste. Une archive militaire atteste en effet qu’il embarque le 10 juin 1876 à bord du Prince d’Orange à destination de Java. La prime d’engagement est bougrement coquette.

    bateau ivre-600.jpgOn ne retient de lui aucun signe disctinctif, pas même un coup de canif dans le contrat, une cicatrice ou un tatouage I Love Mom sur le bras, comme s’il voulut fondre dans la masse militaire tel un soldat ordinaire. Le bateau à vapeur accoste à Jakarta le 22 juillet 1876. Son bataillon se rend alors à Salatiga, dans le centre de l’île au pied du volcan Merbabu. Le 15 août, Rimbaud devient le déserteur espéré. Pendant quinze jours, il s’évapore dans la nature sans laisser la moindre trace de vie. Il aurait repris la mer sur un voilier écossais qui appareille le 30 août pour les côtes irlandaises, mais on ne peut vérifier sa présence à bord. Il réapparaît miraculeusement en décembre de la même année à Charleville, son hâvre maternel.

    nadera-ida-bagus-made-1910-199-two-scenes-of-the-balinese-jun-1698212-500-500-1698212.jpgRimbaud, « aux semelles de vent » et de sel, qu’as-tu vécu à Java ? Toi l’ex explosé de Verlaine, le jeune gars aux traits passe-partout. Comment as-tu pu jouer au plus fin avec le clair-obcur de cette île équatoriale, sans faire de vagues ? La crainte de la sanction te rendit invisible. Peut-être as-tu trouvé refuge dans une fumerie d’opium à Jakarta mais ton goût de l’aventure était sans doute plus fort que l’interdit. La survie ne fut-elle pas ta priorité ? Nombreux sont ceux qui ont cru (mais la croyance est illusoire) t’entrevoir dans la jungle javanaise, à l’aise au milieu des bêtes sauvages, faisant l’homme-singe au bout d’une liane.

    Moi, je t’imagine curieux de l’Autre en toi. Vivre à Java était peut-être une aubaine. Au détour d’une rencontre, tu as observé la feuille de lontar qui sert de parchemin aux écrits immémoriels des Indonésiens. Peut-être y as-tu gravé une lettre, une missive ou un poème avant de reprendre le large ?

    © illustration dans le petitjournal Jakarta (https://lepetitjournal.com/vivre-a-jakarta/rimbaud-java-une-histoire-meconnue-85998)

    Le Bateau ivre (http://mirylscrap.eklablog.com/art-journal-c625135/7)

    NADERA Ida Bagus Made, Scene of the Balinese jungle.

    [1]. Jamie James, Rimbaud in Java, The Lost Voyage (Paris / Singapour, Didier Millet, 2011).

  • Les Carnets de CoraH (Épisode 55)

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    Épisode 55 : Rimbaud en rêvant : caractères des galets voyous : Y comme Yankee

    @les carnets de Corah O'KeeffeI bifurque sur la ligne verticale

    décline deux directions.

    Gauche et droite. Ici et au-delà.

    I devient Y dans la division.

    À l’opposé, I solitaire cherche son double,

    le rencontre à la croisée des routes.

    Y charrie ses racines dans la fusion.

    Entre exit et exil, le Yankee choisit de s’expatrier vers le nouveau continent. Il est optimiste dans la fuite, pense défier la fatalité, trouver une retraite. Il change de pays, de nom, de langue, fait peau neuve. Il a quelque chose à cacher, parfois un crime, parfois un nœud d’embrouilles impossible à démêler. Il veut se sentir libre, créer, recommencer. Le Yankee ose espérer des possibilités nouvelles. Il vit son rêve américain.

    Dans le Jardin d’Épicure, il n’est pas très présent. Il écoute avec nostalgie les sept sages, redevient Petit Jean. Tout ce qu’il trouve à dire est que Cunégonde pourrait se faire refaire l’arrière-train à Miami, effacer ses blessures de guerre et retrouver un peu de sa beauté d’antan. Tout est possible là-bas. Elle lui sert un clafoutis aux griottes qui lui fait tourner la tête. « Ce n’est pas de peau que je veux changer mais de caractère. Mon corps n’est qu’une enveloppe, un courrier poste restante. Candide m’a trouvée. Je ne suis plus lettre morte. Je veux un caractère haut-de-casse, Georgia me conviendrait très bien, point 14. » À chacun ses possibilités.

  • Les Carnets de CoraH (Épisode 54)

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    Épisode 54 : Rimbaud en rêvant : caractères des galets voyous : U comme Utopiste

    @les carnets de Corah O'KeeffeU fait pousser ses racines dans les marais

    les grues échafaudent sa croissance progressive.

    Souple bambou sort de la boue et des bancs de sable,

    plie sans casser sous la force des éléments

    enfin se tresse en monument.

    De nature façonnée à culture maçonnée.

    Ici un gratte-ciel

    ne balance plus, n’opine plus, en son sommet.

    Fixé.

    L’Utopiste veut tout. La mobilité raisonnée, l’air des sapins, les paniers de fruits et légumes variés, livrés. Il végétalise ses toits, quadrille les plates-bandes publiques en petits jardins potagers, plante des oliviers dans son salon. Il crée l’union du minéral et du végétal. Antispéciste, c’est un artisan urbaniste qui n’arrête pas le progrès.

    L’Utopiste est accueilli à la table des philosophes sans enthousiasme. Il sent la ville et les idées bien faites. Il est très éthique. On se méfie de sa démesure. Ici, au Jardin d’Épicure, on assèche les terrains marécageux, on construit un système ingénieux d’irrigation, on bêche, on sème, on récolte sans relâche. On s’est converti au modèle simple de l’autarcie par désillusion et misanthropie plus que par goût ou idéologie. On s’accomode sans règles prescrites. Ce n’est pas le chaos car les sages ne sont pas de mauvais bougres.

    L’Utopiste savoure une tarte aux mirabelles de Cunégonde, veut la même livrée dans son condo de la rive gauche. Imagine une version sans gluten. Il élabore un système de transport et de livraison qui rapporterait un peu de confort à cette assemblée vive, mais fort primitive. La pâtissière au caractère trempé et au fessier raboté met le holà : « ne viens pas ici faire la loi. Je ne veux ni soumission, ni commerce, ni argent. Si tu veux goûter à mes îles, mes choux, mes éclairs et mes tartes, fais le détour! Mes trésors sont à consommer sur place ! » Goguenards, les philosophes pour une fois applaudissent.

  • Les Carnets de CoraH (Épisode 53)

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    Épisode 53 : Rimbaud en rêvant : caractères des galets voyous : O comme Oublieuse

    @les carnets de Corah O'KeeffeO circulaire, cerclé à l’infini

    enserre sa proie dans de multiples anneaux

    par cycles répétitifs

    tel le boa constricteur

    O trou de mémoire fait sa mue progressivement

    chaque peau morte ôtée du cocon met à nu le cœur dévoilé

    telle une chenille métamorphosée

    L’Oublieuse vient juste d’être femme. Elle a perdu quelque chose, sans doute un peu de sa mémoire, sans savoir précisément ce que c’est. Oh paradoxe ! Elle vit dans l’amnésie pour mieux exister. L’oubli est sa survie, son inconscient est en veille. Elle sait qu’un viol de corbeau a eu lieu au pont de Millhaud sans contour ni expression. Elle ne retient que le noir corbillard et le macchabée en bière, un souvenir réveillé par #metoo. Le reste est effacé, delité. Vaut-il savoir ce qui est enfoui ?

    L’Oublieuse s’attable au Jardin, papillonne, grappille des bribes de conversations brillantes, veut trancher dans le vif, collecter des signatures mais les philosophes remettent à plus tard leur engagement et souhaitent régler une question autrement plus épineuse : avant de juger le monde, les arts et les lettres, la nature et l’éducation, ne faut-il pas d’abord lever les ambiguïtés sur les plaisirs d’Épicure et balancer ces pourceaux qui comprennent tout de travers ? Ensuite, pourra-t-on faire appel à l’hypnose ou à la psychanalyse pour résoudre le délicat problème épistémologique qu’est celui de l’amnésie.

  • Les Carnets de CoraH (Épisode 52)

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    Épisode 52 : Rimbaud en rêvant : caractères des galets voyous :  I comme  Insolent 


    @les carnets de Corah O'Keeffe
     I file droit

    se distingue et fond dans la masse incandescente,

    s’étire, défie, transgresse, fend, divise,

    tel Icare.

    Son point est sa boussole, son nord qu’il perd parfois. 

    Fabriqué, augmenté, Icare est un transhumaniste mythique. Avec le savoir-faire paternel, il obtient des ailes qui lui permettent de survoler la mer, ses imbroglios et même Babel. Deux cocons auraient aussi pu servir de nid au sein de cette énigme.

    L’astre solaire le révèle mou, harnaché de cet appareillage organique. La cire se liquéfie au contact de l’interdit. Elle ne dure et persiste qu’à l’écart des flammes et de l’eau, dans l’entre-deux du refuge et de l’exil.

    Dans le Jardin d’Épicure,  Icare prend place au côté de Cunégonde. Elle a fait toutes les guerres, tant les mâles sévissent. L’unique fesse qui lui sert de siège la tient en équilibre. Tantôt elle penche vers Icare, tantôt vers l’optimisme. Ses îles flottantes distraient et consolent les migrants avec douceur.  Icare baigne désormais dans le sucre et la cryogénisation.

  • Les Carnets de CoraH (Épisode 51)

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    Épisode 51 : Rimbaud en rêvant : caractères des galets voyous : E comme Epicurien
    @les carnets de Corah O'Keeffe
    E, cercle ouvert et symétrique 

    sur l’axe fixe interroge 


    lettre ou chiffre en miroir, 

    blanc ou noir, 

    angulaire ou bombé, 

    biffons dichotomique 

    accentué ou indexé selon le sens 

    trident harponnant ou écartant 

    les possessions griffées 

    vers l’ataraxie ou la fièvre acheteuse, 

    l’autarcie ou la vaine abondance.

    Ainsi, Epicure en son Jardin réfléchit à son bonheur. « J'veux ça » ou « j'veux pas » est sa règle ; « ici » et « maintenant » est sa démesure.  

    Pour se penser vraiment heureux, Epicure ne retient que des besoins qu’il juge absolument nécessaires, le manque est sa piqûre de rappel. Le plaisir provient immanquablement des désirs naturels qu’il satisfait sans chichi. Peu charcutier dans l’âme, il est forcément végétarien. Epicure laisse ainsi de côté les attentes hors normes de la société de consommation qui lui coûtent un bras. Il se méfie du luxe qui se mesure au seul mérite qu’on le vaut bien. Il déteste l’abondance qui ramollit la silhouette et plonge l’âme dans l’ennui et la dépendance. Il dépense en comptant ce qu’il a, mais ne pense ni à l’épargne ni au crédit. Il gagne à être connu bien qu’il soit boudeur parfois et tire la gueule. On trouve parfois du champagne à sa table, ainsi que des amis fidèles. Alceste, le misanthrope, y satisfait son désir de franchise en parlant de sa retraite et de ses amours déçues. Candide vient s’y instruire avec Cunégonde, la merveilleuse pâtissière, et Pangloss, son précepteur. Tous se sont détournés du monde pour mieux cultiver leur Jardin.

  • Les Carnets de CoraH (Épisode 50)

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    Épisode 50 : Rimbaud en rêvant : caractères des galets voyous : A comme Atrabilaire
    @les carnets de Corah O'KeeffeA
    , mont pyramidal,

    volcan clivé d’une ceinture horizontale

    séparant la pointe que sont les idéaux

    de la base s’élargissant

    tel le socle de passions sédimentées.

    Ainsi Alceste, le misanthrope atrabilaire, s’élève en aimant celle qui ne peut lui convenir, sa douce inversion, son entonnoir. Il exige d’elle une franchise absolue et veut l’emporter loin de la cour des hypocrites dans son désert à lui. Ne lui demandez pas ce qu’il pense d’un texte ou d’un plat, il le jugera bon pour le cabinet et sans saveur. Au procès même, il ne se dédiera pas. D’un avis toujours tranché, ses choix, pense-t-il, sont issus du versant éclairé de la vérité. Il érupte à chaque séisme dans une colère noire, tant de plaques ébranlées trouvent ainsi une échappée et poussent la chappe vers le haut. Désormais Alceste n’a plus prise sur le monde car l’aimante ne sait lui donner ce qu’il demande. Elle est incapable d’exprimer sa véritable inclination.

    Alceste verrouillé fuit, fend l’air comme une flèche vers sa retraite.

    Alceste épanoui, s’ouvre en H, monte l’échelle vers la main tendue et amie.

     

    NOTE : Alceste est le personnage éponyme du Misanthrope, de Molière. Il sert de modèle à ceux qui refusent le jeu social. Parfois ridicule, il est résistant et se marginalise.

  • Les Carnets de CoraH (Épisode 49)

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    Épisode 49 : paysages en échoFerdinand Hodler, Lac de Thoune

    Quel bonheur de retrouver la Lagune et les Rives du lac après un séjour en territoire balinais ! C’est comme un signe de reconnaissance qui nous plonge imperceptiblement dans le Léman. Les galets ont à peine remué sous les pieds des baigneurs ou le flux des vagues. Quelques bois flottés charriés par la Dranse viennent échouer sur la grève. Ce sont les esprits des montagnes qui rejoignent ceux du lac. Des sommets à l’immense étendue d’eau, une chaîne de troncs arrachés cabriolent dans les torrents. Ce sont autant d’elfes, de sorcières et de fées aux allures cravachées. Ceux qui n’iront pas à la Fête des fabuleux Flottins cet hiver, alimenteront des feux nocturnes improvisés.

    Paul HusnerCe paysage entre curieusement en résonance avec l’axe kaja (la direction de la montagne sacrée) et kelod (la direction de la mer) des Balinais : les trois pics de l’île dont le volcan Agung émergent avec ses innombrables rivières qui séparent les vallées et irriguent les rizières jusqu’à la mer. Un espace vertical où l’horizontalité s’incarne dans les nombreux ponts qui chevauchent les torrents et relient les villages et les terrasses cultivées. Là-bas, les esprits flottent ou errent en haute altitude comme en basse jusqu’à ce qu’ils se déifient ou s’incarnent dans un nouveau-né. Ici au bord du lac, ils se matérialisent en végétaux, en Flottins suspendus dans l’équilibre précaire d’un coucher de soleil.

    Georgia O'keeffeMon regard examine la surface caillouteuse des rives, il se met au niveau du sol et se laisse entraîner dans les fonds lacustres. Là où mon corps épouse la ligne horizontale et peu profonde, allongé les pieds dans les algues, le nez sous-marin à la recherche d’une aire lumineuse. Les cailloux sont rutilants imprégnés par les innombrables intempéries. Ils racontent au fond des eaux des histoires invisibles et énigmatiques que j’essaie de lire.

     

    © Ferdinand HODLER, Le Lac de Thoune,

    © Paul HUSNER.

    © Georgia O'KEEFFE, Lake George.