11/12/2016

Désir d'immortalité

Par Pierre Béguin

Goethe.jpgDans L’immortalité, Milan Kundera met en scène une rencontre entre Goethe et Hemingway, dialoguant sur les chemins de l’au-delà. Rien, mais absolument rien de commun entre Goethe et Hemingway, me direz-vous! Il faut croire que, dans l’au-delà, Goethe (comme chacun d’entre nous, je suppose) préfère deviser avec d’autres voix que celles – Herder, Höderlin, Bettina – qu’il a entendues sa longue vie durant. Quoi qu’il en soit, comme Hemingway se plaint des innombrables biographies plus ou moins fantasques qu’on lui consacre, Goethe lui répond: «C’est l’immortalité, que voulez-vous. L’immortalité est un éternel procès». Et Hemingway de renchérir: «L’homme peut mettre fin à sa vie. Mais il ne peut mettre fin à son immortalité. Une fois qu’elle vous a pris à bord, vous ne pouvez plus jamais redescendre, et même si vous vous brûlez la cervelle, comme moi, vous restez à bord avec votre suicide, et c’est l’horreur. J’étais mort, couché sur le pont, et autour de moi je voyais mes quatre épouses accroupies, écrivant tout ce qu’elles savaient de moi, et derrière elles était mon fils qui écrivait aussi, et Gertrude Stein était là et écrivait, et tous mes amis étaient là et racontaient tous les cancans, toutes les calomnies qu’ils avaient pu entendre à mon sujet, et dans toutes les universités d’Amérique une armée de professeurs classaient tout cela, l’analysaient, le développaient, fabriquant des milliers d’articles et des centaines de livres…» Des biographies et des cancans, et encore des cancans et des biographies… Mais qui s’intéresse encore aux livres du célèbre romancier américain?
Voyant Hemingway trembler, Goethe lui prend la main et, pour le calmer, lui raconte son dernier rêve. La scène – assez confuse précise Goethe – se déroule dans une petite salle de théâtre de marionnettes où l’on joue son Faust. Mais quand l’écrivain regarde la scène, il s’aperçoit que la salle est vide. Embarrassé, déconcerté, il regarde autour de lui et reste cloué de stupeur: tous les spectateurs se sont regroupés derrière la scène et, les yeux écarquillés, l’observent avec curiosité. Quand leurs regards se croisent, tous se mettent à l’applaudir. Alors, horrifié, Goethe comprend que ce n’est pas le spectacle qui intéresse les gens, mais lui-même; non pas Faust mais Goethe! Et il sait que, dorénavant, plus jamais il ne se débarrassera d’eux, qu’ils seront toujours là à le regarder, éternellement, lui et non pas son œuvre… cette œuvre qu’il voulait immortelle et qui n’aura rendu immortel que son créateur. Car l’œuvre importe peu, c’est celui qui a gagné une parcelle d’immortalité qu’on veut toucher, l’idole, l’immortel susceptible de transmettre une once de ses pouvoirs surnaturels (John Lennon se plaignait de ce que des handicapés interpellaient les Beatles pendant leurs concerts pour réclamer un miracle, comme d’autres deux mille ans plus tôt, interpellaient Jesus).
Soif de célébrité, désir d’immortalité. Stars mégalomanes et paranoïaques, fans obsessionnels, célébrités de pacotille, voire tueurs en série en quête de reconnaissance ou fanatiques prêts à se faire exploser pour une infime parcelle d’immortalité. Epidémie du monde moderne, décuplée par les réseaux sociaux et internet: plus besoin de construire une œuvre, désormais inutile là où quelques mots peuvent suffire. La création? «Non mais, allô quoi!» On est célèbre parce qu’on parle de soi – qu’on sait faire parler de soi –, non pas parce qu’on a fait quelque chose qui justifierait cette célébrité. Des cancans, toujours des cancans! Et puis, après une certaine somme de cancans, une biographie, peut-être… Aucun lien nécessaire entre mérite et succès: si les êtres célébroïdes d’avant internet n’étaient souvent rien d’autre que des artefacts culturels générés par des stratégies médiatiques dans le but de satisfaire des intérêts économiques, chacun peut maintenant, à coups de provocations, d’attitudes scandaleuses (célébrité et transgression sont dorénavant intimement liées), se construire gratuitement sa propre célébrité et assouvir son désir d’immortalité… un court instant. Célébrité, immortalité pour tous! Paradoxe: dans un monde cultivant le style individuel comme antidote au nivellement qu’entraîne le principe de l’égalité démocratique, l’importance croissante de l’image, voire du scandale, dans la vie quotidienne illustre parfaitement l’essor de la société de masse: la nécessité narcissique de se distinguer pour être distingué.
Quand j’ouvre mon ordinateur, je suis assailli d’informations futiles sur des célébrités qui n’ont strictement rien produit pour justifier ce statut, et dont je n’ai personnellement jamais entendu parler. Alors je songe à ce dialogue dans l’au-delà entre Goethe et Hemingway, au rire du romancier américain devant l’incroyable accoutrement du grand poète allemand que Kundera lui a confectionné pour la circonstance: visière verte sur le front, fixée autour de la tête par une cordelette, emmitouflé dans un énorme châle multicolore, avec ses pantoufles aux pieds… «C’est à cause de Bettina que je suis ainsi accoutré, se justifie Goethe (car l’amour de Bettina pour le grand poète n’était, encore et toujours, rien d’autre qu’un désir d’immortalité). Partout où elle va, elle raconte son grand amour pour moi. Et je sais qu’elle trépigne de colère de me voir déambuler ici sous cet aspect: sans dents, sans cheveux et avec cet objet grotesque au-dessus des yeux… »
Ridicule! Au fond, sur internet ou ailleurs, ça ressemble à cela, l’immortalité…
 
L’immortalité, Milan Kundera, Ed. Folio, 1990

08/12/2016

Régis Debray : le rebelle modeste

par Jean-Michel Olivier

images-5.jpegPour ceux qui aiment vagabonder loin des idées reçues, les livres de Régis Debray sont un feu d'artifice, et une fête de l'intelligence. Bien sûr, il y a parfois, chez le lecteur, une impression d'insuffisance devant l'érudition (jamais étalée comme la confiture) de cet écrivain-philosophe qui possède l'une des plus belles plumes de la littérature française. Mais Régis Debray est un modeste, un « rebelle modeste » comme il aime à se définir lui-même, qui vient après le révolutionnaire, le contestaire et le dissident, et cette modestie, qui n'est pas de façade, accompagne tous ses livres, et nous le rend proche.

Un candide à sa fenêtre* qui vient de paraître en Folio est le deuxième volet des Dégagements que Debray a entrepris de publier dès 2010. Le livre a la forme d'un dé à six faces (au pluriel) qui partirait de « Frances » pour aboutir à « Littératures », en passant par les « Mondes », les « Politiques », les « Philosophies » et les « Arts ». images-7.jpegVaste programme, en vérité ! À la manière de Roland Barthes, Debray éclaire les mythes contemporains en les passant au scanner de l'histoire et de la géographie (trop oubliées), de la philosophie et de la politique. Il aime à suivre les destins parallèles  de Victor Serge et Walter Benjamin, par exemple, ou de Julien Gracq et Claude Simon qui, bien que contemporains, ne se croisent jamais. Il réfléchit sur la postérité (ou l'absence de postérité) en remarquant, chez la plupart des auteurs « dont on parle », l'oubli des références, ce qui l'amène à revenir sur l'idée de génération, d'émulation et d'éducation.

Mais comment devenir une référence ? « La passage de la trouvaille à la marotte puis à l'ouvre-boîte est un long chemin. L'inventeur doit au long des années creuses droit son sillon, sans lorgner sur le voisin, tout entier à son idée fixe. Et fermer sa porte aux collègues et concurrents qui font de même dans la pièce à côté. »

images-2.jpegRégis Debray, dans Vie et mort de l'image**, fut le premier à insister sur la révolution numérique en montrant ce qu'il advient quand on passe de l'écrit à l'écran, et de la graphosphère à la vidéosphère. Dans l'histoire de l'humanité, la technique est toujours primordiale : « les lions, les blattes et les ouistitis n'ont pas d'histoire, parce qu'ils n'ont pas d'outils. (…) L'homo sapiens est ce curieux animal qui transmet ses outils à son petit-fils, donc transforme son milieu, et ce faisant, se transforme lui-même. » 

Debray revient sur cette rupture, qui est à l'origine aussi d'une fracture sociale (entre les gens « connectés » et les autres), en analysant, par exemple, l'importance des tweets (140 signes) qui ont remplacé, pour les hommes politiques, les programmes et les longs discours (Donald Trump ne s'exprime que par tweets). Comme à son habitude, l'auteur adore les raccourcis provocateurs (mais stimulants) lorsqu'il écrit : «Le prêtre, sorcier déchu ; le poète, prêtre déchu (dixit Baudelaire) ; le chanteur, poète déchu ; le rappeur, chanteur déchu ; etc. Les « c'était mieux avant » ont tort de se plaindre. Chaque dégradation vaut régénération. » Rousseau ne disait pas autre chose…

Désenchantement, détachement, dégradation : tout le livre illustre à merveille ce désengagement qui est désormais la position du « candide à sa fenêtre ». Pourtant, Debray ne cède jamais aux sirènes du catastrophisme — même s'il déplore le déclin du discours politique, par exemple (de Mitterrand à Chirac, de Chirac à Sarko, de Sarko à Hollande) ou l'imposture de l'art contemporain : « Quand le visiteur n'en a pas les moyens, est mise à sa disposition une équipe de « médiateurs culturels présents de midi à minuit », à l'instar des équipes paroissiales des sacristies pour guider le néophyte, et lui expliquer la démarche, le geste, l'interrogation, la problématique du prophète, bref l'intérêt caché du défaut d'intérêt apparent. »

La littérature, aujourd'hui, comme le cinéma, n'échappe pas à ce constat désabusé : on n'invente plus rien, mais on recycle, on cultive le second degré, on ricane, on copie, on revisite, on détourne, on pastiche : c'est le règne du sampling, du remake, du remix. « Suprématie de la recherche sur la trouvaille, et de l'alambiqué sur le brut. Tout devient resucée, et pas d'original qui n'appelle ses pastiches. C'est la jactance à l'envers. » Il appelle de ses vœux le retour du truculent et du coupant, de l'héroïque et de l'épique (mais reconnaît qu'il n'est plus assez jeune pour faire « gros, gras et grand » !)

C'est un plaisir de cheminer avec Debray dans ses flâneries autour du monde, dans les musées ou chez les grands auteurs, même si elles sont « mélancoliques, cocasses ou injustes ». En fin de course, il demande au lecteur son indulgence. C'est inutile. Il nous aura ouvert les yeux sur tout ce qui nous déroute et nous trompe. Et, en particulier, sur l'époque (notre époque) qui nous met en scène.

* Régis Debray, Un candide à sa fenêtre (Dégagements), Folio, Gallimard, 2016.

** Régis Debray, Vie et mort de l'image, Folio, Gallimard, 1992.

04/12/2016

jeu de massacre

par antonin moeri

 

Dans le jeu de massacre que constitue «Holzfällen» de Thomas Bernhard, les personnages sont radiographiés par un narrateur implacable qui éprouve un malin plaisir à les passer à la moulinette, comme on dit, tous ces artistes ou pseudo-artistes réunis pour un dîner dit artistique. Il y a le compositeur alcoolique et caractériel Auersberger, il y a le comédien du Burgtheater (équivalent à Vienne de La Comédie Française), propriétaire d’une villa dans un quartier résidentiel, il y a une prof de lycée qui nourrit une très haute estime d’elle-même, il y a deux jeunes écrivains qui ne cessent de ricaner dans un coin et puis il y a Joanna, qu’on vient d’enterrer après son suicide, une fille de cheminot qui avait rêvé d’une carrière d’actrice, qui contribua au succès d’un artiste-tapissier, lequel artiste laissa tomber Joanna pour aller poursuivre sa carrière à Mexico aux côtés d’une fille de ministre...

Mais le portrait le plus féroce, dans cet étonnant jeu de massacre, est celui d’une romancière qui n’a jamais quitté Vienne, qui a patiemment creusé son trou dans le fromage des subventions, des prix régionaux et des bourses officielles. Une romancière qui se sent rabaissée dès qu’elle n’est plus au centre de l’attention. Une femme grosse, grasse et laide qui, vêtue de sa robe tricotée de sa propre main, «vit depuis des décennies dans l’illusion d’être la plus grande romancière, voire la plus grande poétesse d’Autriche». Une romancière qui avait obtenu un petit article élogieux au sujet de son premier roman, «ce qui lui avait suffi pour rester plantée à Vienne». (Le narrateur ne mâche pas ses mots pour évoquer ce personnage: «La Virginia Woolf viennoise, cette créatrice de prose et de poésie faisandées qui, sa vie durant, n’a jamais baigné que dans son kitch petit-bourgeois (...) Elle mange sa soupe comme toujours, à sa manière, le petit doigt de sa main droite pointant toujours au moins un centimètre trop haut»).

Une romancière qui, pour justifier ses arguments, se sent obligée de rappeler qu’elle fut l’élève du célèbre professeur Kindermann et que le célèbre professeur Kindermann avait écrit, dans une de ses brillantes dissertations... Une romancière qui, pour se sentir exister, se sent obligée de contredire systématiquement l’acteur du Burg qui est au centre de toutes les attentions (dialogue très tendu digne d’être joué sur la scène d’un théâtre de la cruauté). Cette romancière observe haineusement le narrateur à qui, vingt ans auparavant, elle faisait lire à haute voix les lettres d’amour que lui envoyait un chimiste devenu entretemps son mari, un narrateur à qui elle fit connaître, vingt ans auparavant, presque tous les écrivains importants du XX e siècle, un narrateur qu’elle hait maintenant de toutes les fibres de son gros corps flasque parce que ce narrateur, au point culminant de leur relation, lui a filé entre les doigts pour ne plus jamais la revoir.

La charge la plus violente est portée lorsque ce JE-narrateur nous raconte comment cette romancière s’est comportée à l’enterrement de Joanna, enterrement qui venait d’avoir lieu. Cette romancière aime se présenter comme une bonne Samaritaine, éprouvant avec componction une compassion sans bornes pour le compagnon de la défunte parce que celui-ci est un gagne-petit... elle ne ressent pas la moindre honte en s’armant d’une boîte de cigares vide afin de quémander de l’argent destiné à payer les frais des funérailles, geste qui plongera le compagnon de la défunte «dans le plus grand embarras de sa vie». Si le narrateur a quitté au bon moment cette romancière névrosée qui n’a «jamais fait que se livrer à une forme abjecte de mise en scène destinée à illustrer sa vocation sociale», c’est parce qu’il n’a pas voulu être dévoré par cette femme chez qui il a pourtant passé des centaines d’après-midi à lui lire à haute voix du Joyce, du Saint-John Perse, du Pavese, du Valéry, du Pirandello, une femme à qui il devait presque tout à l’époque, dont il fut sans doute follement amoureux mais à qui il n’a jamais pardonné «d’écrire une prose sentimentale sans valeur et des poèmes sentimentaux également sans valeur... de développer un art personnel si misérable et de pratiquer un dilettantisme effroyable».

C’est une mise à mort à laquelle le lecteur assiste dans cette «irritation». Celle d’un personnage fat et prétentieux, aigri et irritable, d’humeur instable et de caractère mauvais qui, étant tombée dans la fosse commune de l’esprit petit-bourgeois, aurait plutôt sa place dans la fosse où on a installé Joanna (la fille de cheminot gâtée par une mère qui a «prévenu et réalisé autant que possible chacun de ses souhaits»), trou profond dans lequel la Virginia Woolf viennoise a, dans un mouvement du bras hautement théâtralisé, lancé une rose.

 

Thomas Bernhard: Des arbres à abattre, Gallimard, 1987, FOLIO, 1997

01/12/2016

Une ténébreuse affaire (Serge Bimpage)

images-4.jpegpar Jean-Michel Olivier

Tout est crypté, ou presque, dans le dernier roman de l’écrivain genevois Serge Bimpage. Le titre, tout d’abord, La Peau des grenouilles vertes*, qui ne trouve son explication qu’à la page 109 (allez-y voir vous-mêmes, si vous ne me croyez pas !). Le nom des personnages ensuite : un écrivain suisse, exilé malheureux à Paris, qui s’appelle Claude Duchemin, fait penser à Claude Delarue, disparu en 2011. Un cinéaste amateur de havanes, rencontré dans le TGV, évoque immanquablement le prophète de la Nouvelle Vague (il s’appelle Jean-Luc Gaddor). Quant à la trame du roman (l’enlèvement de la fille d’un artiste célèbre), elle fait penser à l’affaire Dard, survenue en 1983, à Genève, qui avait fait grand bruit. Ici, Joséphine Dard (voir ici son interview) devient Albertine Onson, et son père Frédéric, Nils Onson. Quant à Bimpage, qui aime les masques et les pseudos, il devient Nazowski (surnommé Naze). Mais ne nous y trompons pas : La Peau des grenouilles vertes, malgré les apparences, n’est pas un roman à clés : c’est une enquête, passionnante et fouillée, autour d’un fait divers qui met en évidence toutes les facettes de l’âme humaine — ses ombres et ses lumières.

Qui est Naze ? Un nègre d’écriture. « Un raconteur de vies », comme il se nomme lui-même. Il a quitté le journal pour lequel il travaillait pour se mettre à son compte, et écrire, car telle est sa passion, et son ambition. Il est le scribe fidèle, le témoin attentif, qui va donner forme (et cohérence) aux vies qu’on lui raconte. Qui connaîtrait Socrate si Platon n’avait pas retranscrit fidèlement ses paroles, et sa philosophie ?

Les nègres sont utiles, et même indispensables, on ne le dira jamais assez…

Mais l’écriture n’est pas qu’une affaire de commande ou de métier. Naze s’en est vite aperçu. Elle plonge en lui ses racines profondes. Autrefois journaliste, puis nègre, il a toujours rêvé d’être écrivain. C’est ici que les choses se compliquent, et deviennent passionnantes.

images-3.jpegFasciné, depuis longtemps, par un fait divers (l’enlèvement d’Albertine Onson), Naze va mener discrètement son enquête, comme un limier, et écouter les témoignages (peut-on parler de confessions ?) des deux protagonistes de cette sinistre affaire. Le nègre, alors, devient psy : il écoute, interprète, essaie de débrouiller l’écheveau si subtil des paroles prononcées. Edmont K., le ravisseur, l’effraie, d’abord, puis joue au chat et à la souris. Aujourd’hui, on le classerait dans la catégorie des pervers narcissiques. C’est un manipulateur sans envergure, mais à l’ego tout-puissant. Naze reste fasciné, mais toujours sur ses gardes. Il reconstitue son enfance, les humiliations subies face à son père, ses déboires dans une société où il ne trouve pas sa place. L’arrière-fond criminel est parfaitement décrit, avec empathie, mais sans pathos. Edmont K. est un homme ordinaire, c’est là son drame, attiré par l’appât du gain, inconscient des souffrances qu’il peut (et va) causer.

Le cas d’Albertine est beaucoup plus intéressant. Sa vie croise celle de Naze en plusieurs points : elle devient l’amie de Claude Duchemin, que Naze admire, et qui lui lègue son appartement parisien. L’évocation de l’écrivain suisse exilé (alias Claude Delarue) est belle et émouvante (et pourrait être développée). Elle exerce sur Naze une attraction qui le poussera dans ses derniers retranchements. Car raconter la vie des autres, recueillir leurs paroles, n’est pas sans danger. On en dit toujours trop, ou trop peu. Naze est un scribe fidèle, certes, mais il sent les limites de son métier : la vérité ne se dit pas comme ça. Maquillée, travestie, elle ne sort pas toute nue de la bouche du bourreau, comme de celle de la victime. L’un et l’autre ne peuvent pas tout dire. Seul le roman — par son espace de liberté, ses voix multiples, ses spéculations, ses outrances — peut approcher la vérité du réel.

Et Naze en est le premier conscient…

À qui appartient une vie ? À celui qui la vit ou à celui qui la raconte ?

C’est le dilemme de Nazowski, et l’enjeu central de son livre. Comme Serge Bimpage, il y déploie ses multiples talents : journaliste, il mène une enquête au cordeau, se déplace, interroge les témoins, repère les lieux du crime ; fin psychologue (et maïeuticien), il sait accoucher les personnes qu’il écoute et les comprend sans les juger, comme dirait Simenon ; et en bon écrivain, il donne forme à ce chaos de vérités, serré comme un nœud de vipères, dont il extrait un roman à la fois vif et attachant, parfois désabusé, plein de surprises et de retournements de situation, qu’on ne lâche pas jusqu’à la dernière ligne.

* Serge Bimpage, La Peau des grenouilles vertes, roman, L’Aire, 2015.

27/11/2016

Café littéraire de Lucinges

Pierre Béguin sera l'invité du Café littéraire de Lucinges le lundi 28 novembre à 20 h 30 à la bibliothèque du village pour parler de son dernier roman Condamné au bénéfice du doute, inspiré de la célèbre "affaire Jaccoud". La soirée débat se déroulera à la bibliothèque du village.

25/11/2016

Le Blog littéraire de Philippe Renaud

Par Alain Bagnoud

Un nouveau blog littéraire dans le paysage du web ! Celui-ci est assez remarquable pour qu'on le signale.

 

D'abord à cause de la personnalité de son auteur. Philippe Renaud est bien connu de ceux qui s'intéressent à la littérature romande. Il l'a enseignée à l'université de Genève pendant des années, a écrit de nombreux articles et livres consacrés à des auteurs de chez nous et d'ailleurs - notamment un magistral Ramuz ou L’intensité d’en bas, paru à Lausanne, aux éditions de l’Aire, en 1986. Son activité d'écrivain englobe aussi un « roman-feuilleton pataphysique » ( Marcel Duchamp ou Les Mystères de la Porte, paru à Genève, aux éditions coaltar, en 2012) et de la fiction (Sept Histoires à rebrousse-poil, Vevey, éditions de l’Aire, 2013). Les curieux pourront voir les recensions que j'ai faites sur ces deux livres ici et ici.

 

Le Blog littéraire de Philippe Renaud

Deuxième raison de s'intéresser à ce nouveau blog littéraire: son originalité par rapport aux autres. Plutôt que suivre l'actualité à coups de nombreuses publications, Philippe Renaud a choisi un rythme mensuel et se propose de faire une exploration attentive et approfondie des livres auxquels il s'intéresse. Établissant un dialogue avec son lecteur, il déploie dans ses analyses une parole érudite, imagée et libre, si on en juge par sa première publication, qui examine les deux livres de Marina Salzmann.

 

« Je vous propose, y écrit-il, une excursion dans des régions encore peu explorées par la critique de cette œuvre si originale; mon propre parcours, qui s’inspire un peu de celui des nouvelles, laisse de côté certains aspects des deux ouvrages. S’il est nettement plus long qu’un article de journal, c’est à cause des, ou plutôt grâce aux richesses que l’on découvre à chaque pas... »

 

On trouvera la suite en suivant le lien suivant : Le Blog littéraire de Philippe Renaud

 

24/11/2016

Un (faux) polar haletant (Julien Sansonnens)

par Jean-Michel Olivier

images.pngLe polar est à la mode — même en Suisse romande ! Après les grands polars américains (Ellroy, Coben, Connelly), la vague des polars scandinaves (Stieg Larsson, l'extraordinaire Henning Mankel), voici venir les polars romands. On range dans cette catégorie toute sorte de romans (romans noirs, romans policiers) qui n'ont souvent rien à voir avec les polars américains ou scandinaves et qui — osons le dire — ne leur arrivent pas à la cheville.

images-2.jpegCe n'est pas le cas du deuxième livre de Julien Sansonnens, un auteur qui, comme il aime à le dire, « a un nom fribourgeois, est né à Neuchâtel, va être député vaudois et travaille en Valais ». Avec Les Ordres de grandeur*, Sansonnens nous donne un roman à la fois ambitieux et parfaitement construit, qui nous balade aux quatre coins de la Suisse romande.

Roman choral, Les Ordres de grandeur fait se croiser plusieurs personnages dont les destins se nouent, au fil des pages, dans une toile savamment tissée. Au centre du livre, Alexis Roch, un journaliste charismatique qui présente le Journal de 20 Heures sur une chaîne privée genevoise. On assiste d'abord à son irrésistible ascension, grâce à sa verve, son talent de communicateur, son entregent aussi, puis à sa chute, programmée dès le début, mais surprenante et bienvenue. images-3.jpegAutour de lui, gravitent des amis d'enfance, comme Michel Fouroux, un spin doctor (Marco Camino, clin d'œil à Marc Comina !), une beurette au destin malheureux, quelques politiciens véreux (dont un certain Schumacher, célèbre pour son catogan!) et bien sûr quelques inspecteurs de police.

Car le roman de Sansonnens a l'allure d'un polar : il commence par une (atroce) scène de viol, puis se déroule comme une enquête policière. Mais l'enquête, ici, n'est qu'un prétexte pour brosser le tableau d'une société obnubilée par le paraître, la réussite sociale, l'appât du fric et les petits arrangements entre copains. Même s'il force parfois le trait (c'est le côté jubilatoire du livre, quand l'auteur n'hésite pas à se lâcher!), Sansonnens démonte les rouages d'un univers politico-médiatique qui repose essentiellement sur de sales petits (et grands) secrets. Sans tomber dans la caricature, il sonde aussi le cœur de ses personnages avec intelligence et empathie — je dirais même une générosité et un humour assez rares dans la littérature romande (qui est souvent minimaliste et manifeste un humour involontaire).

Bref, un roman riche et vivant qui tient le lecteur en haleine jusqu'à la dernière ligne.

* Julien Sansonnens, Les Ordres de grandeur, éditions de l'Aire, 2016.

20/11/2016

Le "mauvais écrivain"

par antonin moeri

 

 

Me souviens des propos définitifs d’une critique dite littéraire qui affirma, lors d’une rencontre dite littéraire, qu’elle pouvait immédiatement évaluer la qualité d’un texte en repérant le nombre d’adjectifs et, surtout, d’adverbes utilisés par l’auteur qui lui avait envoyé son livre en songeant à un possible commentaire que cette dame pourrait faire dans un quotidien régional, cette dame qui savait avec exactitude et aplomb ce qu’écrire veut dire. Me souviens de la voix qui se fit alors entendre autour de ce qu’on appelle une «table ronde»: voix sonore, légèrement rauque, vibrante comme les palpitations d’une corde de harpe, voix qu’on pourrait presque dire pathétique et qui pouvait faire penser à celle d’une tragédienne. Pour cette dame bien habillée, il était absolument évident que la multiplication des adverbes ne pouvait que nuire à un texte. Il fallait, disait-elle, les supprimer tous pour que l’écriture se déploie avec toute sa force. J’ai souvent songé aux affirmations de cette professionnelle. Ayant ouvert un livre de Cingria, quelle ne fut ma surprise en découvrant dans un même paragraphe: «non moins, supérieurement, parfaitement, particulièrement, quasi, carrément». Ayant, le lendemain, ouvert un livre de Kertesz, je fus sidéré par la répétition ressassante des adverbes: «presque, peut-être, ensuite, sûrement, totalement, peu à peu, effectivement», une ressassante répétition voulue par un auteur qui travaille son écriture à même la langue et au travail de laquelle ni la ponctuation ni la syntaxe ni mes chers adverbes ne sont laissés au hasard. Ma dernière surprise, je la dois à un texte narratif de Ludwig Hohl, dans lequel les adverbes prolifèrent: «allerdings, übrigens, nämlich, überhaupt, eigentlich, einigermassen» pour n’en citer que quelques-uns. Une telle prolifération alimenta ma rêverie: peut-être signale-t-elle, cette prolifération, un scrupule, un tâtonnement, une délicatesse, une hésitation chez celle ou celui qu’on pourrait dire styliste. Ce n’est certainement pas à ce genre de styliste que songeait la critique dite «littéraire» lorsqu’elle affirma sur un ton péremptoire qu’une ressassante répétition d’adverbes signalait inévitablement le «mauvais écrivain».

18/11/2016

Le grand projet de Nicolas Kissling

 Par Alain Bagnoud

Le grand projet de Nicolas KisslingUn des intérêts du Grand Projet de Nicolas Kissling, c'est que le roman évoque l'immigration des années 50, c'est-à-dire la rudesse de la condition de saisonnier, un milieu de solidarité mais aussi de trahison et de pressions….

 

A cette période, des trains entiers de jeunes Italiens débarquaient en Suisse pour construire les barrages et les maisons. Peu formés, confinés, ils se retrouvaient dans un univers bien différent de celui de leurs rêves, et essayaient de s'organiser pour vivre entre eux, ou encore de s'intégrer.

 

C'est ce monde que découvre Antoine, le narrateur, secondo, graphiste genevois. Il déteste son père italien, mort quand il était tout petit, et qui avait la réputation d'être un mauvais mari, un coureur de jupon. Tout son amour filial va vers son beau-père, Marc, qui l'a élevé. Mais la mort de sa mère va changer la donne.

 

Grâce à sa sœur, Antoine découvre la jeunesse de ce père biologique. Ivo Castelli est venu de Bergame, en 1947. Cet Ivo a gagné à la loterie. Ou plutôt, il a découvert un trésor. Un vrai. Dans une maison destinée à être noyée au fond du barrage qu'il construit.

 

Ce qu'il va en faire est généreux. Mais il est dès lors obligé de mener une double vie, qu'on va découvrir peu à peu dans le livre. En même temps qu'Antoine décrit son existence dans un langage très oral, on suit le basculement de ses croyances et on découvre le passé de son père.

 

Ces passages alternent avec d'autres, écrits de façon plus neutre, qui racontent l'arrivée du père et la constitution de son « grand projet » solidaire. Sorte de Robin des bois idéaliste, Ivo prend des risques, accepte l'anonymat et le manque de reconnaissance – jusqu'à ce que son fils, un demi-siècle plus tard, lui rende justice.

 

Structurant ces éléments et ces découvertes, le roman est construit avec du suspense. Il y a même, comme dans tout bon roman à intrigue, une surprise finale.

 

 

 

Nicolas Kissling, Le grand Projet, Editions de l'Aire

 

17/11/2016

Exotisme et mélancolie (Elisa Shua Dusapin)

images-5.jpeg

par Jean-Michel Olivier

Hiver à Sokcho* est le premier livre d'une jeune auteur franco-coréenne, Elisa Shua Dusapin. Il se lit avec plaisir, même s'il a toutes les qualités et les défauts d'une première œuvre. 

Les qualités d'abord : une écriture fine et sensuelle, qui excelle à évoquer les sensations, les couleurs, les odeurs, les gestes du quotidiens : la narratrice travaille dans une pension d'une petite ville de Corée du Sud, elle préparer souvent à manger, décortique les poissons, découpe les légumes — et l'auteur exprime à merveille cette fête des sens. Un parfum de mélancolie, ensuite, qui imprègne le corps et le cœur de la jeune narratrice, perdue entre sa mère (qui vend des poissons), son amant mannequin (qui veut retourner à Séoul, dans la grande ville) et un hôte français de passage, dessinateur de bande dessinée, qui provoque chez elle angoisse et émoi amoureux. Une fraîcheur, enfin, dans l'atmosphère du livre, qui tient beaucoup à l'exotisme du récit, l'évocation d'un pays lointain et inconnu, ses habitudes, ses goûts alimentaires ou vestimentaires.

images-6.jpegQuelques défauts aussi. L'intrigue du livre est à la fois très mince et convenue : l'attirance (amoureuse ? intellectuelle ?) qu'exerce le Français sur la jeune Coréenne n'est jamais approfondie, ni questionnée, car l'auteur reste toujours en surface. On se doute bien que la jeune femme projette sur le dessinateur français l'ombre de son père, français également, disparu brusquement du tableau. Mais on n'en saura pas plus, hélas. Les personnages secondaires ne sont pas étoffés (Jun-Oh, l'amoureux de la narratrice ; Park, le patron de la pension). Les dialogues, ensuite, qui semblent écrits à l'emporte-pièce, ce qui est d'autant plus étonnant que l'écriture du livre est très soignée.

« Il fait si sombre…

— C'est l'hiver.

— Oui.

— On s'habitue.

— Vraiment ? »

Roman ? Récit ? Hiver à Sokcho ne porte aucun sous-titre. La question n'est pas sans importance, car le lecteur se demande souvent quelle est la part de fiction dans cette histoire qui hésite sans cesse entre le roman et le récit autobiographique. On ne peut s'empêcher de penser à Marguerite Duras ou, plus près de chez nous, à Yasmine Char — même si le livre d'Élisa Shua Dusapin n'a pas la profondeur (et le douleur) de ses intimidants modèles. Il n'empêche qu'elle fait preuve, ici, d'un talent prometteur et qu'on se réjouit de lire ses prochains livres.

* Elisa Shua Dusapin, Hiver à Sokcho, éditions Zoé, 2016.

13/11/2016

Julien Sansonnens, Les Ordres de grandeur

Par Pierre Béguin


«Les ordres de grandeur illustre le renouveau du polar helvétique» est-il écrit sur le dos de la couverture. Ah bon! J’ignorais qu’il y avait une tradition du polar helvétique. Il est vrai que je n’ai jamais été, et que je ne serai vraisemblablement jamais, un amateur d’un genre – et d’un style – que je trouve beaucoup trop convenu. Il est vrai aussi – on l’a constaté récemment – que le genre peut rapporter gros, et donc qu’il est devenu très tendance chez les jeunes auteurs, romands notamment. Il n’en reste pas moins que le polar, métaphore même de l’investigation, demeure un instrument idéal pour mettre à jour – et critiquer – les dessous discrets de la bourgeoisie, ou de la politique. Un peu comme le roman de chevalerie traité par Cervantès, le polar, en braquant la lumière dans les coulisses, recherche avant tout la vérité sous les stéréotypes… même si cette vérité est parfois stéréotypée.
Le roman de Julien Sansonnens s’inscrit dans ce registre. Avec cet intérêt supplémentaire pour le lecteur que, pour une fois, la société bourgeoisie dont il est question n’est pas celle de Los Angeles ou de New-York, mais une société bien de chez nous, romande pur sucre, qui s’étend entre Neuchâtel et Genève. L’auteur possède un sens acéré de la dérision, du cynisme, de cette sorte de désabusement qui déshabille les apparences et qui renvoie toute chose, toute valeur, à sa vanité: puisque tout est vain, la vertu l’est aussi, même si l’on en conserve quelque part la nostalgie. Dans les "ordres de grandeur" du texte, c’est bien à ce niveau que Julien Sansonnens excelle le plus, au point que certaines pages sont particulièrement jubilatoires pour un lecteur réceptif à cette tonalité décapante. Et j’en suis…
Tout commence, comme il se doit, par un crime – en l’occurrence une sorte de séance de torture qui tourne en viol; la victime s’en remettra mais à quel prix! Un crime, mais pas forcément un criminel au sens où on pourrait le concevoir. Dans la mesure où le monde de la convention bourgeoise n’offre à l’homme ni fins ni voies évidentes, toute quête peut frôler le crime ou la folie, sans disposer de critères de discernement. Le monde du polar – et Les Ordres de grandeur en est une illustration – met en scène une société bourgeoise parfaitement rationalisée certes, mais qui, faute d’engagement, n’a plus de «totalité», plus de sens. Comme le dit Georges Lukàcs dans la Théorie du roman: «les limites qui séparent le crime de l’héroïsme, la folie d’une sagesse capable de dominer la vie, sont des frontières glissantes, purement psychologiques, même si la fin, atteinte dans la terrible clarté d’un égarement sans espoir devenu alors évident, se détache de la réalité coutumière». Avec Les Ordres de grandeur, nous sommes aux antipodes de l’ancien roman policier qui avait pour finalité de prouver, par l’unique pouvoir de déduction du détective, que la ratio est maître du monde.
Toutefois, comme toute production du genre, moderne ou non, Les Ordres de grandeur tient le lecteur en alerte par son énigme et sa résolution finale. Nous ne dévoilerons donc rien de l’intrigue, de ses strates, de sa structure temporelle, de ses traditionnels rebondissements ou fausses pistes. Sachez seulement que le héros s’appelle Alexis Roch, qu’il est un journaliste très populaire et médiatisé, présentateur du journal de 20 heures de Swisscast TV (aucune ressemblance avec des personnes connues, à ma connaissance du moins), et que tout irait bien pour lui si le petit diablotin qu’est sa vanité ne lui soufflait un jour à l’oreille que sa notoriété pourrait être boostée encore par une entrée sur la scène politique. Comme le disait Nietzsche, «le plus dangereux ennemi que tu puisses rencontrer sera toujours toi-même». Et voilà notre journaliste en course pour un siège au Conseil d’Etat de Genève. Il n’aurait pas dû…

10/11/2016

La caverne et la vague (pour Luc Weibel)

images-2.jpegAu milieu de la nuit, l'écran de mon ordinateur se met à clignoter. Je baigne dans un demi-sommeil, quelque part entre une plage de Floride et les rizières émeraude de Bali. Émergeant de mon rêve, je vais m'asseoir à mon bureau. C'est un message de Nancy Bloom.

Cette femme ne connaît pas le décalage horaire. Sans doute pense-t-elle que l'univers entier vit à l'heure américaine…
Nancy me parle d’un philosophe de ses amis, lequel croit dur comme fer à la différence sexuelle, source et modèle, pour lui, de toutes les différences (de toutes les discriminations, rajoute Nancy). L’homme est une caverne et la femme est une vague, répète-t-il mystérieusement, comme un mantra. Le type s’appelle John Gray. C’est un homme grisonnant, à l’esprit vif et drôle, amateur de bons vins et de bibliothèques.

images-2.jpegNancy est intriguée. Elle veut savoir le fin mot de l’énigme. Quelle caverne ? Et quelle vague ? Avec un fort accent texan, le type lui explique que l’« homme » (les guillemets sont de Miss Bloom), dans nos sociétés, est toujours du côté de l’action, tandis que la « femme » est du côté de l’être. C’est la fée du logis. Le grillon du foyer. Elle veille aux bonnes relations entre les gens, mais elle éprouve aussi des sentiments, et elle les exprime. Elle est du côté du cœur et des mots.

« On connaît la chanson, dit Nancy Bloom qui n’en croit pas un mot, mais la vague alors ? »

Pour Mister Gray, cette image est parfaite. La femme est une onde. Un flux. Une oscillation. Tantôt elle caresse les sommets : c’est le haut de la vague, tout va bien, elle connaît l’ivresse de l’éther. Tantôt elle frôle l’abîme : c’est le creux de la vague, tout va mal, elle est au bord du gouffre. Le problème, c’est qu’elle le crie sur les toits ! Elle le clame haut et fort à ses copines, à son mari, à ses amants. Et ça se gâte. Quand elle se trouve au creux de la vague, elle se perd en griefs de toutes sortes que l’homme ne peut s’empêcher de prendre comme une agression. Il veut répondre, se justifier, apaiser l’ouragan qui fond sur lui. En vain. C’est alors que l’« homme » se retire dans sa caverne. Il ne veut pas parler de ses problèmes, car il tient à les résoudre lui-même. Seul. Comme un grand. Par la réflexion.

Autrement dit — persifle ma correspondante, décidément très inspirée — : impossible de concilier la vague et la caverne. Ces deux-là ne sont pas faits pour se comprendre, ni même se fréquenter ! Quand l’« homme » fait confiance, la « femme » souhaiterait au contraire qu’il fasse attention à elle et qu’il l’écoute. Qu’il exprime de vive voix son amour — au lieu de se retirer au fond de sa caverne. D’où l’éternel malentendu…

Le jour se lève derrière les carreaux.

Surgie on ne sait d’où, Pénélope s’étire en bâillant aux corneilles et réclame sa pitance.

Il est bientôt cinq heures. Pully s’éveille.

Je n’ai pas sommeil.

06/11/2016

Bibliothèque de la Cité

By jove!!! Je serai le mardi 15 novembre à la Bibliothèque de la Cité à Genève pour y causer Tam-tam d’Eden, Le Sourire de Mickey, Paradise now, Pap’s et autres. Les livres ont été mis au format audio et traduits en braille, youp da da!!! On pourra également goûter du bout des doigts quelques amuse-gueules, comme on dit. Lecture et musique sont au programme. Mardi 15 novembre, donc: Bibliothèque de la Cité, à 17heures.

 

Antonin Moeri

04/11/2016

Jacques Chessex, Carabas

  Jacques Chessex, CarabasPar Alain Bagnoud

 

À lire Carabas, que viennent de rééditer les Editions de L'Aire, un lecteur comme moi se prend à regretter que Jacques Chessex ait reçu le Goncourt pour son livre suivant. Ce prix l'a en effet conduit à changer de trajectoire et a modelé sa vie et son écriture.

 

Depuis lors, il s'est consacré à la production de romans post-naturalistes peu inventifs et inégaux, aux tentatives de domination du milieu littéraire, et à l'auto-statufication… C'est un moment que j'ai peu aimé. Il a fallu les derniers livres, parus, disons, après 2000 (Les Têtes, Le Dernier Crâne de M. de Sade, Un Juif pour l'exemple…) pour que je revienne à lui.

 

Alors que Carabas… 

 

Le texte fait partie de ce qu'on pourrait appeler la deuxième période de Chessex. Il y a eu d'abord de courts récits ramassés (La Confession du pasteur Burg...), sous l'influence de Paulhan qui était à l'époque le pape de la NRF.

 

Puis est venu Le Portrait des Vaudois, influencé par Le Portrait des Valaisans de son ami Chappaz, qui a dé-corseté son écriture, laquelle éclot magnifiquement dans Carabas. Un texte baroque, une confession, un étalage du moi puissant et jouissif.

 

Il y a de tout là-dedans : de l'alcool (beaucoup), du sexe (pas mal), de la bagarre, des amitiés littéraires, des mariages… Tout ce que l'auteur de trente-six ans a vécu - et il l'a vécu sur le mode de la frénésie. Les chapitres se succèdent, thématiques, qui parlent avec brio de la moustache de l'auteur, de la première fois qu'il a trompé sa femme, d'une pharmacienne masochiste, etc. dans un décousu qui construit peu à peu une autobiographie complète. Une énergie, une vitalité animent cette écriture pulsée, gargantuesque, libre.

 

Jacques Chessex, Carabas, Éditions de L'Aire

 

03/11/2016

Bonne fête, Mousse Boulanger !

par Jean-Michel Olivier

Ce jeudi, Mousse Boulanger fête ses nonante ans. Comédienne, journaliste, romancière et surtout poète, Mousse Boulanger aura marqué — avec son mari Pierre, trop tôt disparu — pendant près de cinquante ans, l'histoire de la littérature romande (et francophone). Sa bibliographie est impressionnante, comme le nombre de ses émissions radiophoniques (qu'on peut retrouver sur le site de la RTS). 

En guise d'hommage, je reprends le billet que j'ai consacré à l'un de ses plus beaux livres, Les Frontalières, paru en 2013 aux éditions l'Âge d'Homme.

Qu’est-ce qu’un écrivain ? Une voix, un style. Une présence. Mais aussi : un engagement,  une vision singulière du monde. Une mémoire. Sans oublier, bien sûr, la fantaisie et un goût irrépressible pour la liberté.

images.jpegToutes ces qualités, on les retrouve, brillantes comme un diamant, chez Mousse Boulanger. Faut-il encore présenter cette femme au destin extraordinaire, née à Boncourt en 1926, dans une famille nombreuse, et qui fut, tour à tour, journaliste, productrice à la radio, comédienne, écrivaine et poète ?

Une voix, disais-je, une présence immédiate. La vibration de l’émotion poétique.

À l’époque où elle travaillait à la radio romande, Mousse Boulanger a interrogé des dizaines d’écrivains, suisses et français, sur leur relation à la langue, leur credo, leur engagement. À ce travail journalistique s’est ajoutée, depuis toujours, la passion de la poésie. Cette passion qu’elle a vécue et partagée avec son mari, Pierre Boulanger, journaliste et poète, lui aussi, et qu’elle a diffusée, des années durant, dans des récitals poétiques qui faisaient vibrer les villes et les villages.

Une voix, un regard malicieux, une présence.

Mousse Boulanger, qui fut l’amie de Gustave Roud et de Vio Martin, s’est beaucoup dévouée pour les autres. Elle a pourtant trouvé le temps d’écrire une trentaine de livres : essais, romans, nouvelles, poèmes. C’est dire si sa voix est riche et porte loin ! Cette œuvre, encore trop méconnue, est l’une des plus vivantes de Suisse romande. Il faut relire l’Écuelle des souvenirs, splendides poèmes de la mémoire, et son dernier polar, Du Sang à l’aube, modèle du genre policier.

boulangerrien270.jpgCe mois-ci, Mousse Boulanger publie Les Frontalières*, un livre magnifique qui est à la lisière du récit et du poème. La lisière, les limites, la frontière : c’est  la vie de la narratrice, petite fille toujours en vadrouille, qui passe gaillardement de Suisse en France, et vice versa, dans les années qui précèdent la Seconde guerre mondiale. L’herbe est toujours plus verte, bien sûr, de l’autre côté. Elle franchit la frontière à bicyclette, sans se préoccuper des gros nuages noirs qui envahissent le ciel. À travers ses souvenirs d’enfance, Mousse Boulanger ravive la mémoire d’une époque, d’un village, d’une famille. Elle brosse le portrait émouvant d’une mère éprise de liberté qui ne comprend pas toujours ses enfants.

« Allez, courage, dans dix minutes, on est à la maison ! »

La seule maison qui compte, pour la fillette de douze ans qui a la bougeotte, c’est l’amour, la liberté, la poésie…

Il faut lire ce récit haletant, écrit dans une langue vive, rapide, qui sait aller à l’essentiel. Il nous incite à franchir les frontières, plus ou moins imaginaires, qui limitent nos vies. Les interdits stupides. Les conventions. Nous sommes tous des frontaliers, déchirés entre deux pays. La patrie de nos pères et le royaume allègre et tendre de nos mères.

* Mousse Boulanger, Les Frontalières, L’Âge d’Homme, 2013.

 

23/10/2016

Reluquer ou ne pas reluquer?

Par Pierre Béguin
 
En ouvrant mon ordinateur pour accéder à ma boîte Email, je tombe sur cette information:
«Depuis quelques jours, un sketch tourne en boucle sur les réseaux sociaux. On y voit deux femmes d’une quarantaine d’années assises sur un banc dans un parc, elles observent les hommes en face d’elles et se plaignent d’avoir passé un cap: plus aucun mec ne les regarde! Pour vérifier cette théorie, l’une d’elle se lève pour se rendre à la poubelle, espérant attirer l’attention des mâles en pleine discussion. Sans succès (…) »
Dans le même temps, toujours sur mon ordinateur, et suite aux propos de l’inqualifiable  et mal nommé Trump, des témoignages de femmes victimes du sexisme affluent. Du pain bénit pour les medias qui prennent aussitôt le relai. Certains témoignages sont édifiants. Mais d’autres… Ainsi la Tribune de Genève sous le titre «Sexisme sous la coupole?» donne-t-elle la parole à des élues qui dénoncent l’ignoble machisme régnant à Berne. Jugez-en! Lisa Mazzone (les verts): «Il est parfois difficile de se promener dans la salle des pas perdus sans se faire reluquer… » (soulignons tout de même le «parfois»; ouf! ce n’est pas tout le temps). Ou encore Isabelle Moret (PLR) qui raconte un débat politique où son adversaire – président d’un parti de gauche, précise-t-elle au passage – avait balayé l’un de ses arguments par un condescendant «Ah, mais quand c’est dit de manière si charmante!» Et  notre élue PLR de s’offusquer: «Je n’ai rien dit sur le moment, mais c’était purement sexiste». Quel traumatisme! Quant à Céline Amoudruz (UDC), elle affirme n’avoir jamais ressenti de sexisme au sein de son parti, pourtant reconnu, surtout par la gauche, comme un repère de machos. Mais elle vilipende la jalousie (féminine bien sûr): «Souvenez-vous de Karine Keller-Sutter. Si elle n’a pas été élue, c’est parce que les femmes socialistes ne l’ont pas soutenue. Ce n’est pas ainsi qu’on fait avancer la cause féminine». Et d’ajouter une nouvelle pique sur les femmes de gauche: «Celles qui se disent outrées sont les mêmes qui refusent de durcir les sanctions contre les violeurs».
 
Bon ! Résumons-nous !

1. Etre sexiste, c’est ne plus regarder les femmes qui ont passé le cap des quarante ans.
2. Etre sexiste, c’est regarder une femme en train de se promener dans la salle des pas perdus,  même si elle a passé quarante ans.
3. Etre sexiste, pour une femme de droite, c’est quand un homme de gauche, lors d’un débat politique, balaye un argument par un compliment ironique.
4. Etre sexiste, pour une femme d’extrême droite, c’est être une femme de gauche forcément jalouse et incohérente.
5. Etres sexiste, c’est donc lié à une tendance politique, à gauche pour la droite, à droite pour la gauche.
6. Etre sexiste n’est pas l’apanage des hommes (ça, c’est la bonne nouvelle!)

Conclusion? Vivement l’andropause!

Mais puisque je n’ai fait jusque-là que citer les autres, permettez-moi de terminer ce billet en y ajoutant ma propre confession:

Bien marié depuis vingt-deux ans, je ne regarde plus tellement les femmes dans la rue, quel que soit leur âge (je souligne le «plus tellement»). Mais j’avoue honteusement que cette indifférence m’inquiète. Serait-ce que ma libido d’affreux mâle prédateur… ?

J’ai souvent remarqué – dans ma jeunesse bien entendu – que des filles, et même des femmes, me «reluquaient», et pas forcément au niveau des yeux. J’avoue, toujours honteusement, que cela ne me déplaisait pas. Et même que, une bonne douzaine d’années durant, j’en ai bien profité… Est-ce grave, madame Mazzone?

Durant ma déjà longue vie, je n’ai jamais rencontré un homme – pas un seul, vous m’entendez! – qui n’ait un jour, en aparté, tenu des propos sexistes, voire franchement machistes, même – et surtout – les plus fervents défenseurs de la cause féminine prêts à s’auto-flageller en présence d’une femme. Mais des amies m’ont certifié que ces dames n’étaient pas en reste, loin s’en faut…

Je ne sais pas pour vous, mais moi, je n’ai jamais entendu Isabelle Moret dire quelque chose de manière charmante. Sincèrement, je trouve qu’elle aurait dû accepter le compliment, même hypocrite, même ironique, parce que la concernant, d’une certaine manière, c’était vraiment un compliment…

Il me faut conclure, l’homme au foyer que je suis doit préparer le repas. Au fond, ce billet n’a pour objectif que d’adresser ce petit message à ces dames de la Coupole qui, étrangement, se plaignent de recevoir des coups bas dans une arène politique: dénoncez fermement le sexisme, d’accord! Mais de grâce, que cette dénonciation ne tourne pas au puritanisme! Laissons cette chasse aux sorcières aux spécialistes d’outre Atlantique…
 
 
 

20/10/2016

Arnaud Maret, Rusalka

Par Alain Bagnoud

 

Arnaud Maret, RusalkaArnaud Maret sait mener un récit. Ses livres (deux jusqu'à présent) s'inscrivent dans la catégorie des page turner. Ils forment le début d'une série : on retrouve dans Rusalka, qui vient de paraître, un personnage des Ecumes noires, son premier roman publié il y a quelques années chez le même éditeur (L'Aire).

 

À quoi tient cette technique que Maret maîtrise ? La gestion des informations tout d'abord.

 

Le prologue, déjà, pose des énigmes et retient leur explication. Il met en scène Julien Kelsen (le héros du précédent livre) et crée quelques mystères. Kelsen se remémore que la jeune femme avec laquelle il va travailler est... « Non, mieux valait essayer de ne pas y penser... » Plus loin, il se souvient que « vingt-trois ans avaient passé ». Depuis quoi ? Réponse cent ou deux cents pages plus loin...

 

Cette manière de retenir les informations se retrouve dans la mise en scène des événements. La découverte du corps, par exemple. Car évidemment, il y a un corps, déchiqueté, mordu (serait-ce un loup ? On est en Valais), nu, vieux, qui serre une photo passée d'un jeune couple devant une église (Saint-Nicolas, dans le quartier de Mala Strana à Prague, mais on ne le saura bien entendu que plus tard.)

 

Arnaud Maret, RusalkaMaret, avant de nous montrer le cadavre, suit le policier Valérien de Roten, 27 ans, de Sion, qui présente sa fiancée à ses parents. (Eléonore von Allmen, historienne chargée de cours à l'Université de Fribourg). Puis le flic est prévenu. Mais c'est dix-huit pages plus tard, après une approche bien décrite, qu'il voit le cadavre.

 

Autre force de Maret : les ambiances liées au lieu. Le barrage de Mauvoisin, en Valais. Fribourg. Prague : on se balade.

 

Et enfin, comme dans Les Ecumes noires : il s'agit d'Histoire. La petite histoire policière (cadavre inconnu, fiancée qui disparaît, voyage transgressif du policier, rencontre avec Kelsen, etc.) recouvre ici un fait divers qui éclaire un moment fort de l'Europe : l'écrasement du Printemps de Prague, le pouvoir de la police secrète, les conséquences sur des générations entières...

 

Récit dont on a, comme il se doit, envie de tourner les pages. L'écriture (phrases courtes, descriptives, souvent nominales, vocabulaire accessible) ne gêne en rien ce désir. Et d'autant plus que Maret, depuis son dernier opus, a appris à maîtriser la longueur de ses descriptions : juste assez présentes pour créer une atmosphère, pas trop afin de ne pas lasser.

 

Arnaud Maret, Rusalka, Editions de l'Aire

Chronique de la vie genevoise (Luc Weibel)

images-2.jpegOn ne présente plus Luc Weibel : historien, écrivain, auteur de plusieurs « récits de vie » (dont les fameuses Pipes de terre, pipes de porcelaine*), Luc Weibel (né en 1943) est aussi le chroniqueur le plus subtil et le plus savoureux de la vie genevoise. Toujours à la lisière de l'histoire générale et de l'histoire personnelle, ses livres s'inscrivent dans la lignée directe de cet autre chroniqueur genevois d'exception que fut Henri-Frédéric Amiel (auquel Weibel a consacré un très beau livre, Les petits frères d'Amiel**, préfacé par Philippe Lejeune).

Son dernier livre, Un été à la bibliothèque***, en impose d'emblée par son poids : c'est un  volume de 580 pages, au titre un peu mystérieux (et ingrat ?), mais qui se lit comme un roman. De quoi s'agit-il ? À la suite de la mort de sa tante, on confie à l'auteur une mission : mettre à jour, dans la maison de sa mère, tout ce qui appartenait à l’histoire de son grand-père — l’historien, professeur et auteur Charles Borgeaud. Cette bibliothèque, où l’auteur passe en fait plus qu’un été, était le cabinet de travail de Charles Bourgeaud aménagé dans les combles (voir Les essais d’une vie. Charles Borgeaud (1861-1940), ed. Alphil, 2013).

luc weibel,histoire,littérature,chronique,genève,amiel,lejeuneC'est le prétexte (officiel) de ce livre protéiforme et savoureux. On pourrait croire aux aventures d'un rat de bibliothèque, enfermé dans la belle maison d'Alcine, en pleine canicule, pour mettre un semblant d'ordre dans  un monceau de paperasses qui le submergent. Il y a de ça, bien sûr, dans ce beau livre, qui parle aussi d'héritage et de transmission. Mais bien vite l'auteur va retrouver l'air libre. Depuis toujours, c'est un flâneur, un promeneur des lettres et un observateur sans concession de la vie quotidienne. Alors, l'été qu'il passe dans la bibliothèque familiale (où il découvre, mine de rien, des trésors étonnants, comme ces lettres échangées entre une femme de sa famille et H.F. Amiel) se prolonge, mais ailleurs, avec d'autres rencontres, des lectures, des voyages, des concerts, des conférences, etc. Weibel est un esprit curieux (dans tous les sens du terme). Un esprit singulier, qui s'interroge sans cesse sur lui (fidèle, en cela, aux préceptes d'Amiel), mais s'intéresse d'abord et surtout aux autres. 

L'été 2007 se termine — mais pas le livre, qui connaît, pour ainsi dire, un second souffle.

L'auteur abandonne bientôt sa charge d'enseignement à l'ETI (École de Traduction et d'Interprétation) où les étudiants se font de plus en plus rares et se recentre sur sa famille (sa femme et ses deux filles). Commence alors une intense vie mondaine où l'auteur est plongé (perdu) dans la foule des vernissages, des colloques, des cérémonies plus ou moins officielles. À chaque fois, c'est un tableau de mœurs saisissant et une galerie de personnages hauts en couleur (il faut lire ses comptes-rendus de « rencontres » ou de « tables rondes », au Salon du Livre de Genève, pour se faire une idée de la comédie sociale !). On y croise Doris Jakubec, Jacques Probst, Jérôme Meizoz, Bernard Lescaze ou Daniel de Roulet (qui ne prépare jamais ses interventions et ne fait que passer en coup de vent). Weibel maîtrise l'art du portrait à la perfection et son humour est ravageur. On l'avait déjà remarqué dans un de ses livres précédents (Une thèse pour rien, Le Passage, voir ici). On repense au Journal d'Amiel, mais aussi à celui de Paul Léautaud, qui épingle les travers de ses contemporains.

Lui qui a été l'élève de Michel Foucauld, de Gilles Deleuze et de Roland Barthes (« quel brelan ! ») se voit offrir, pour son départ à la retraite, un bon de 200 Frs dans une librairie ! Mais il remarque, très honnêtement : « Suis-je en état de demander plus quand j'ai pris soin de ne m'investir en rien dans ces années d'enseignement, un peu comparables à la « couverture » dont aurait bénéficié un espion — un espion qui n'espionnerait rien bien sûr. »

luc weibel,histoire,littérature,chronique,genève,amiel,lejeuneComme Amiel, comme Rousseau, Weibel n'est pas tendre avec lui-même. Quand on se moque des travers des autres, il faut aussi savoir rire des siens. C'est un autre aspect de ce livre à la fois riche et vivant : l'auteur, qui est le roi de la litote (on ne compte plus les « un peu », les « sans doute », etc.), manie l'humour avec dextérité (le plus souvent par des incises ou des parenthèses). C'est un régal de lire ses comtes-rendus de conférences ou de rencontres, qui sont des modèles du genre.

Puisqu'il faut bien finir, le livre se termine sur l'évocation des festivités de l'« année Calvin » (on fêtait en 2009 son 500e anniversaire). Conférences, pièces de théâtre, film, débats : qu'est-ce que le grand Réformateur a encore à nous dire ? Quel est le sens de sa parole aujourd'hui ? Luc Weibel, en tenant le registre de la vie genevoise, nous livre plusieurs pistes — toutes passionnantes. Mais il ne conclut pas.

* Luc Weibel, Pipes de terre, pipes de porcelaine, 1978, Zoé.

** Luc Weibel, Les petits frères d'Amiel, 1997, Zoé.

*** Un été à la bibliothèque, éditions La Baconnière, 2016.