11/09/2016

Telle mère tel fils

Par Pierre Béguin

Je viens de lire je ne sais plus où cette sentence d’un avocat réputé dans le droit du mariage – et donc du divorce: «L’amour n’est pas une raison suffisante au mariage». Si un spécialiste le dit… De fait, on peut effectivement questionner cette rage des hommes (dont je fais partie) à faire entrer par contrat la loi dans leur chambre à coucher, tout en offrant par là-même leur tête démunie au billot fiscal. Je connais un certain nombre de jeunes qui ont parfaitement saisi tous les bénéfices qu’ils peuvent retirer – en termes de fiscalité et de subventions – à refuser le mariage. Comment leur donner tort, aussi longtemps que le législateur n’aura pas adapté aux modalités actuelles ce si vieux contrat?

J’ai pensé surtout à Schopenhauer énumérant à Gwinner, son futur biographe qui lui demandait pourquoi il ne s’était pas marié, la liste des inconvénients d’un tel engagement: «dépenses, soin des enfants, entêtements, caprices, vieillesse ou laideur au bout de quelques années, tromperies, cocuages, lubies, attaques d’hystérie, amants, et l’enfer et le diable!» Certes, cette liste, demanderait à être actualisée, mais elle n’est finalement dans l’esprit guère éloignée de celle qu’en dresse, plus près de nous, Georges Brassens dans sa superbe Non demande en mariage. Et Schopenhauer d’ajouter: «Le mariage est une dette contractée dans la jeunesse et que l’on paye dans l’âge mûr». Plus drôle, car tellement politiquement incorrect, la réponse de Brassens à cette même question du refus du mariage: «Pourquoi acheter la vache quand on peut la traire par-dessous la barrière?»

La misogynie de Schopenhauer avait trouvé notamment chez les naturalistes français un terrain très fertile. On se souvient de Maupassant s’écriant au sortir d’un bordel: «Mon maître Schopenhauer!» ou de Céard écrivant dans son Journal: «Les femmes sont des bouteilles d’eau de Seltz dans lesquelles nous mettons du champagne». Mais c’est surtout Nietzsche qui, dans Humain trop humain, met le doigt sur le véritable problème: «Chacun porte en soi une image de la femme tirée d’après sa mère, c’est par là qu’il est déterminé à respecter les femmes en général ou à les mépriser ou à être totalement indifférent à leurs égards». Si l’on en croit Nietzsche, on comprend Schopenhauer qui vit sa mère s’envoyer gaiement en l’air très peu de temps après le suicide de son père, comme il l’avait vue auparavant s’amuser durant la maladie de ce dernier: «Lorsque mon propre père était cloué dans un fauteuil de malade, infirme et misérable, il eût été abandonné à lui-même si un vieux serviteur n’avait rempli auprès de lui les devoirs de charité que Madame ma mère ne remplissait pas. Madame ma mère donnait des soirées tandis qu’il s’éteignait dans la solitude, et s’amusait tandis qu’il se débattait dans d’intolérables souffrances. Voilà l’amour des femmes!» Nul doute qu’en dressant la liste des principaux défauts féminins, c’est à sa mère que le philosophe allemand pensait. Et à toutes ses déceptions amoureuses – qui furent nombreuses. On ne peut médire que de ce qu’on aime et qui nous a déçus…

A la fin de sa vie, contrairement à son père, Schopenhauer vit sa vieillesse adoucie par quelques présences féminines. Il eut alors ce dernier aveu qui le trahit: «Plus je vois les hommes, moins je les aime; si je pouvais en dire autant des femmes, tout serait pour le mieux». Quand je pense à mon propre père en fin de vie, malade, c’est toujours entouré de la tendresse et de l’affection de ma mère que je le revois. Comme je les revois tous les deux aux ultimes instants, main dans la main, allongés sur ce lit qu’ils ont partagé pendant 60 ans, s’enfoncer ensemble, confiants l’un en l’autre, non pas dans cette mort qu’Exit leur a fournie sous la forme d’une boisson létale, mais dans cette paix, cette délivrance et cet amour qui tiennent dans le seul réconfort d’une main. Si ma fin de vie pouvait être bercée d’un tel réconfort, alors je bénirais le mariage, quoi qu’il ait pu m’en coûter.

«Le beau jour se prouve au soir» disait mon père…

 

 

09/09/2016

Jean-Yves Dubath, Un homme en lutte suisse

 Par Alain Bagnoud

 

  Jean-Yves Dubath, Un homme en lutte suisseCeux qui ont la gentillesse de lire quelquefois mon blog savent que je suis un admirateur du travail de Jean-Yves Dubath. Je me réjouis de le lire à chaque fois qu'il publie quelque chose : sept livres déjà. Et peut-être que le dernier est son meilleur.

 

Un homme en lutte suisse propose des éléments déjà présents dans ses textes antérieurs : une écriture baroque, une manière de tourner autour des choses plutôt que les aborder franchement, une attention à des grandes figures exceptionnelles, une implication de l'Histoire, grande et petite, en filigrane des destins…

 

Tout ceci, donc, dans Un homme en lutte suisse, est présent, et comme transcendé par une sorte de tendresse : celle que, manifestement, Dubath éprouve pour les lutteurs suisses, ces colosses qui incarnent plus qu'eux-mêmes.

 

On peut voir dans ces hommes une incarnation de l'authentique, du local. Le sport est limité géographiquement, ses règles simples et pittoresques, ses lutteurs sont des gymnastes ou des paysans qui s'entraînent après avoir chargé des centaines de bottes de foin sur des chars… Des hommes simples qui peuvent devenir des célébrités : le roi de la lutte fédérale est une star qui gagne des fortunes en Suisse allemande, les principaux athlètes ont leur fan-club…

 

C'est cette ambiance « nationale » qui donne une touche exotique au roman de Dubath : il nous parle d'un folklore qui n'a pas grand chose à voir avec la plupart d'entre nous : ne me dites pas que vous êtes proche de tout ce cirque de taureaux amenés dans l'arène, de cors des Alpes, de lanceurs de drapeaux, de conseillers fédéraux et de chemises edelweiss...

 

  Jean-Yves Dubath, Un homme en lutte suisseOr, dans Un homme en lutte suisse, on se retrouve au cœur de cet univers. Le roman se résume ainsi : le narrateur est un lutteur qui a fauté lors d'une rencontre de Corgemont. Du coup, il décide d'entrer à la chartreuse de la Valsainte. En chemin, les souvenirs lui reviennent, des rencontres de lutte auxquelles il a assisté ou participé.

 

Et c'est passionnant. Par sa connaissance impeccable du sport et de son histoire, par l’énumération d'une ribambelle de noms typiques, par sa manière allusive de recréer l'ambiance des luttes et de nous en expliquer les principes et les prises, Dubath donne une saveur délicieuse à ses descriptions.

 

 

 

Jean-Yves Dubath, Un homme en lutte suisse, BSN press

 

08/09/2016

Trois souvenirs de Michel Butor

par Jean-Michel Olivier

images-2.jpegTrois souvenirs, encore vivaces, à propos de Michel Butor, qui fut mon professeur et mon ami, et qui vient de nous quitter.

1. Le souvenir le plus ancien n'est pas le plus glorieux. Il remonte à l'autre siècle. Fin des années 70. Avec quelques amis (une quinzaine), nous avions décidé d'assister au séminaire de Michel Butor, nouvelle vedette de l'Université de Genève, qui venait d'être nommé professeur ordinaire. Cette année-là, le séminaire portait sur un écrivain français peu connu (mais célébré par Michel Foucauld), qui avait inspiré Michel Leiris et des surréalistes : Raymond Roussel. images-5.jpegForts de nos certitudes dogmatiques, nous avons donc investi la grande salle de cours de l'aile Jura. Comme à son habitude, Butor est arrivé en salopettes, un livre sous le bras, sans notes, ni cahier. Il a organisé les exposés. Nous les avons réclamés tous. Il ne s'est douté de rien. Nous étions ravis : chaque semaine, dorénavant, l'un de nous prendrait la parole pour éclairer Roussel à sa manière, c'est-à-dire à la nôtre — à la lumière des grands théoriciens que nous lisions alors (Barthes, Derrida, Foucauld, Deleuze, etc.). Après le premier exposé, Butor, qui n'était pas tombé de la dernière pluie, a eu la puce à l'oreille. Il a convoqué le second conférencier (mon ami Alain F., pour ne pas le nommer !). La discussion a vite tourné à l'aigre. Et Butor a mis son veto à l'exposé d'Alain. Le lendemain, dans un grand mouvement théâtral, tout le groupe, comme un seul homme, a quitté le séminaire en dénonçant la censure du professeur Butor ! Celui-ci a été abasourdi. Et, pour une fois, lui d'ordinaire si bavard n'a rien dit ! Le petit groupe de terroristes de salon (dont je faisais partie) est parti en claquant la porte, très fiers de leur effet. Et il n'est plus resté que trois étudiants dans la salle ! C'est avec eux que l'imperturbable auteur de La Modification a terminé son séminaire. Bien sûr, l'événement a fait des gorges chaudes à l'Université.

— Quoi ? L'illustre Michel Butor tient séminaire devant trois étudiants ?

Il dut subir (on me l'a raconté) les quolibets de ses collègues, qui riaient sous cape. Ce petit coup d'État, par ailleurs, n'est pas resté sans conséquence, puisque Butor, quelques années plus tard, a raconté cette péripétie, à sa manière, dans la préface qu'il a écrite pour son ami, images-6.jpegle poète Vahé Godel (« Petit rêve du lac », in Du même désert à la même nuit). Dans ce petit récit, Butor raconte qu'un groupe d'extraterrestres débarque un jour dans son séminaire et qu'il a toutes les peines du monde à s'en débarrasser…

2.  Je ne pensais plus jamais revoir Michel Butor, dont les livres (après les cinq fameux romans) me laissaient froid. Je n'ai jamais été sensible à ses Matières de rêve (Gallimard), ni à ses livres « expérimentaux ». Mais la vie a voulu que nous nous retrouvions. En 1986, Michel Butor a travaillé avec Marc Jurt, un peintre et graveur d'exception, qui était un grand ami. Marc aimait collaborer avec des écrivains (Butor, Chessex) pour que ceux-ci déposent leurs mots sur ses gravures ou ses toiles. Ce travail s'appelle Apesanteur. Et à cette occasion, Marc m'a demandé de présenter cette œuvre à quatre mains. images-4.jpegCe que j'ai fait (voir ici) J'ai retrouvé Butor, qui avait tout oublié, semble-t-il, des petites conspirations universitaires, et j'ai découvert un homme simple et généreux, d'une curiosité extraordinaire, qui cherchait dans la peinture ou la gravure des réponses à ses propres questions (la peinture a sans doute été son plus grand sujet d'inspiration). 

3. Le dernier souvenir est le plus vivace et le plus attachant.

En 2012, année du tricentenaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau, j'ai eu la chance et le plaisir d'être invité à New York avec une petite délégation genevoise (Roger Mayou, Michèle et Michel Auer, François Jacob, Marc Perrenoud, Footwa, alias Frédéric Gafner). images-7.jpegL'excellent Olivier Delhoume a supervisé le tout et Michel Butor a été du voyage. Nous avons passé des heures délicieuses à parler de littérature, du Nouveau Roman (qu'il avait abandonné depuis longtemps), des auteurs à la mode et bien sûr des prix littéraires (il a reçu le Prix Renaudod pour La Modification en 1956 et je venais de recevoir le Prix Interallié pour L'Amour nègre). Nous avons beaucoup ri de la comédie littéraire. Et parlé aussi de Rousseau (qu'il connaissait admirablement bien), de Roussel et de Marc Jurt, qu'il aimait beaucoup. Il avait l'habitude de dire qu'il était « à part » (« I'm off »), « à la frontière », « à la lisière » des genres. Il a exploré la littérature comme on explore le monde en espérant toujours découvrir des continents perdus. C'était un arpenteur et un poète. Un homme-livre comme on en rencontre très peu dans sa vie.

02/09/2016

Bertrand Schmid, Saison des ruines

Il y a dans la littérature romande une tradition du pessimisme qui remonte en tout cas à Ramuz, et à sa conception du réalisme. Elle ne se résume bien entendu pas à cette voie. D'autres traditions viennent de Cendrars par exemple (le récit de voyage), de Rousseau ou du protestantisme (l'introspection), etc.

Mais si j'évoque cette tradition du pessimisme, c'est qu'elle est très présente dans le roman réussi de Bertrand Schmid. Il met en parallèle deux histoires très différentes qui se passent entre mai et décembre, dont le lien est justement donné par cette idée: tout va mal, tout ne peut aller que toujours plus mal.

En Angleterre, une jeune impertinente termine l'école. Mère seule, alcoolisée, ramenant des amants du pub, situation financière difficile. La fillette se sent détenir un pouvoir grâce à sa jeunesse et à son corps, mais va dégringoler rapidement jusqu'à finir sur le trottoir.

Très loin de là, en Valais, un gardien d'alpage et son apprenti fraternisent. La montagne est belle, le travail satisfaisant, mais un accident et l'arrivée du tourisme et de la modernité vont précipiter la vie des personnages dans la détresse.

On peut soupçonner Bertrand Schmid d'éprouver une sorte de jouissance à voir ses personnages sombrer. Il met son talent et son écriture souple à animer ce festival d'échecs avec un rien de shadenfreude. Je l'ai suivi cependant avec plaisir dans ses évocations de personnages riches, bien campés, reliés à leur environnement, et en proie aux tourments d'un destin sur lequel ils n'ont aucune prise.

Bertrand Schmid, Saison des ruines, roman, L'Age d'Homme

01/09/2016

Une grande perte pour Genève

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par Jean-Michel Olivier

La nouvelle, bien sûr, n'a pas fait la une des journaux — ni même un entrefilet, pourtant elle est d'importance : François Jacob, l'éminent directeur de l'Institut et du Musée Voltaire, aux Délices, vient de démissionner de son poste, lassé par les bâtons qu'on a mis dans ses roues depuis quatre ans (tracasseries administratives, réduction de budget, intrigues diverses).  

Fondé par Theodore Besterman, l'Institut Voltaire a été dirigé longtemps par Charles-Ferdinand Wirz de 1973 à 2002, puis par François Jacob qui lui a redonné éclat et dynamisme, en mettant en valeur son extraordinaire bibliothèque (25'000 volumes !) et en consacrant à Voltaireimages-5.jpeg
plusieurs ouvrages essentiels, dont une savoureuse (et savante) biographie, parue cette année chez Gallimard (voir ici) dans la collection Folio.

Le grand Voltaire doit se retourner dans sa tombe !

Et pour Genève, c'est indéniablement une grande perte. images-6.jpeg
D'abord parce que François Jacob (à gauche sur la photo) — par ses compétences, son esprit, son dynamisme  —  était la personne idéale pour diriger l'impressionnante voilure de l'Institut Voltaire. Ensuite parce que l'on ne remplace pas facilement un homme d'une telle envergure. Et que laisser partir un tel oiseau rare relève de la bêtise ou de l'incompétence (mais nous sommes à Genève !)…

François Jacob retourne en Franche-Comté, où il enseignera à l'Université de Besançon. Nous lui souhaitons le meilleur pour sa nouvelle vie.

14/08/2016

ALTITUDE

par antonin moeri

 

Ce que j’aime par-dessus tout quand on se retrouve sur les sommets helvétiques auxquels on accède à pied (après une longue marche épuisante sur des chemins escarpés le long d’abîmes fascinants) ou en train à crémaillère rempli de gosses à casquette hurlant leur joie d’être si près du ciel ou geekant silencieusement, c’est le mélange des races et des cultures, des langues et des préférences, des orientations et des religions. À une ravissante fillette aux cheveux courts et découpant l’espace sonore avec un plaisir manifeste et qui ne connaît pas la langue française, je demande hardiment «what is your language?»... Elle répond «polnisch». Une émotion intense traverse ma poitrine. À une femme en niqab, i-phone à la main, je n’ose adresser la parole à cause de l’homme assis un peu plus loin et qui semble contrôler la situation. Et le plus épatant, c’est cette femme (je sais qu’elle parle suisse-allemand car les gens assis à la table où elle devrait se trouver parlent un Berndütsch qui me rappelle mes origines) oui, c’est cette femme assez large de hanches qui, ayant pris l’initiative de s’allonger sur les dalles de la terrasse du bistrot et de poser sa tête sur son rucksack, dort profondément en produisant ce léger ronflement si agréable à entendre quand on est de bonne humeur et si insupportable quand notre propre endormissement est difficile.

11/08/2016

À fleur de mots (Ludivine Ribeiro)

images-3.jpegElle a créé, il y a deux décennies, le magazine Edelweiss (qui vient de fusionner avec le magazine alémanique Boléro), mais c'est avant tout la plus belle plume de la presse dite « féminine » de Suisse romande. Aujourd'hui, Ludivine Ribeiro, après vingt ans de journalisme, nous donne un roman à la fois sobre et exubérant, longuement mûri, au titre énigmatique, Le même ciel*, qui ravira ses lecteurs.

Il y a des livres qui vous portent et vous piquent, d'autres qui vous tombent des mains. Le livre de Ludivine Ribeiro, qui est son premier roman, distille un charme qui ne vous quitte pas, tel un parfum entêtant. L'intrigue est simple. Dans une villa de la côte italienne (le lieu n'est jamais précisé), Tessa et Nils, un couple usé, mais complice, organise des fêtes au cours desquelles se croisent séducteurs sur le retour et jeunesse dorée, artistes et hôtes de passage. Line et Tom, leurs enfants, y participent aussi (en cherchant comment se sauver). Ainsi que Lupo, un peintre vieillissant, flanqué de son chien Avocado Shrimp. Ces six personnages vont prendre la parole à tour de rôle pour livrer leur vision de ce lieu idyllique, mais empreint de mélancolie.

images-2.jpegCar ces fêtes, dans une nature à la sensualité violente, gardent toujours un goût d'absence. Des jeunes filles disparaissent, comme Vanina Silver, qu'on ne retrouvera pas. Des accidents arrivent, comme la mort de Lya, la fille de Tessa et Nils. Sous les éclats de rire, sous l'insouciance apparente des fêtards, la tragédie affleure. Elle se développe même comme une plante vénéneuse qui touche tous les protagonistes, chacun captif de ses secrets. On pense à Gatsby le Magnifique, d'abord, puis à Modiano, pour le climat diffus de mystère et de nostalgie qui baigne le roman.

Ludivine Ribeiro exalte cette absence au cœur des êtres, au cœur des mots. Dans une langue riche et fruitée, d'une admirable précision, elle entrelace les forces naturelles et les destins humains — liés pour le meilleur et pour le pire. La nature est toute puissante. Les hommes en subissent les charmes. Et pour s'en délivrer, ils se servent des mots comme d'un antidote. Le ciel est le même pour tous. Mais sans doute est-il vide, car les hommes, pour Ludivine Ribeiro, semblent condamnés à une inconsolable absence.

* Ludivine Ribeiro, Le même ciel, roman, éditions Lattès, 2016.

30/07/2016

chanson morte

par antonin moeri

 

Il m’arrive d’allumer la radio, un petit Sony à piles que je trimballe dans mes affaires. J’entends alors un type ayant l'air de s’y connaître. Il pose des questions à une dame qui doit représenter les intérêts de je ne sais quelle entreprise. Il la pousse dans ses retranchements. On se dit qu’il est bien audacieux, le gaillard. On se rend vite compte qu’il pérore dans le micro pour que la dame déballe littéralement sa marchandise. L’auditeur se dit en écoutant ça qu’ils sont drôlement costauds pour nous faire avaler la pilule, qu’ils ont été formés pour ça, qu’ils suivent infatigablement des séminaires de formation continue pour se maintenir à flot, qu’ils ont travaillé leur diction et qu’ils fréquentent des cours de gym pour être perpétuellement in forma.

Nous ce qu’on défend c’est un style de vie moderne, oui, on est toujours un peu pressé... son moelleux est inimitable... pas d’additifs... nous continuons à continuellement innover, améliorer nos recettes... nous sommes réactifs... c’est un produit idéal, on peut le consommer à n’importe quel moment de la journée... on peut savourer le moelleux au réveil, lors des repas ou du goûter... sans huile de palme... le moment Burger est un moment unique dans la journée, synonyme de convivialité et de partage... les grandes tranches généreuses, c’est irrésistible pour satisfaire toutes les envies du quotidien... seul Harrys sait vraiment ce qu’est un american sandwich...!!!

Je me disais, écoutant nos deux pros de la com non pas discuter d’un quelconque sujet mais clabauder de manière irrésistible sur les ondes d’une radio de service public (dès que les attentats s’éloignent de quelques jours et retombent dans la vague rumeur d’un océan mélodieux), je me disais que la rhétorique utilisée par ces deux polichinelles ressemblait beaucoup à celle de Roger-Martin Courtial des Pereires, l’inénarrable inventeur exubérant, auteur d’un surprenant «Tout ce qu’il faut pour se mettre en ménage», amateur d’ascensions en montgolfière, individu enthousiaste, exalté et bouillonnant qui aurait, par conviction, «fait passer toute la foudre entière dans le petit trou d’une aiguille» et que le monstre nommé Céline (en littérature) a mis en scène dans «Mort à crédit» qui parut, en 1936, aux Editions Denoël, livre terriblement drôle, carnavalesque et grand-guignolesque dans lequel un ado fourre son nez, avec quelle volupté, dans la grise existence quotidienne des adultes, ce que les lecteurs de cette époque n’ont guère pardonné au Docteur Destouches.

10/07/2016

Où en est la littérature romande

Par Pierre Béguin

Sous ce titre à la tournure interrogative, je viens de lire un article que je ne résiste pas à recopier ci-après:

«Il n’y a pas de littérature helvétique. Il y a des littératures suisses de langues différentes. Tous les efforts faits pour créer de toutes pièces une littérature helvétique sont, heureusement, voués à l’échec. Ceci ne signifie nullement que l’esprit suisse soit absent de nos littératures nationales. Chercher, par curiosité et par goût plus que par patriotisme, à connaître et à apprécier les diverses expressions littéraires de notre pays contribue sans doute à maintenir l’union et la compréhension entre les régions de la Confédération. Ainsi, tout ce qui favorise les échanges culturels entre les Suisses alémaniques, romands, tessinois et romanches doit-il être encouragé. On prétend qu’outre-Sarine on témoigne plus d’intérêt à la vie culturelle des minorités que ces dernières n’en manifesteraient à l’égard de celle de la Suisse alémanique. La démonstration n’en a pas été faite.

Qu’en est-il ici en Suisse romande? Nous savons par les comptes rendus des séances tenues par les groupements d’écrivains et par des articles de journaux que les auteurs romands se plaignent. Connaissez-vous un temps où ils ne se plaignaient pas? Relisez donc un Monnier, un Rod, un Olivier, un Rambert, un Godet, un Ramuz, un Paul Budry… Si les raisons de se plaindre peuvent se modifier, les causes varient peu. Mais c’est aussi une curieuse déformation des écrivains que de se lamenter! Le public n’aime pas cela. Et croyez-vous vraiment que la situation des écrivains soit meilleure à Berne, Paris, Berlin ou Londres?

On doit constater d’emblée que des causes naturelles compromettent le succès de nos auteurs ou, plus simplement, ralentissent leur activité littéraire. Fait-il en rappeler quelques-unes? L’étroitesse de la Suisse romande dont la population atteint celle d’un quartier de Paris. Le compartimentage excessif maintenu pas un cantonalisme ou un régionalisme qui élèvent des barrières entre des villes séparées par quelques dizaines de kilomètres seulement les unes des autres! L’importance donnée au «matériel», c’est-à-dire à la vie économique, industrielle ou agricole, à la scolarité considérée comme une fin en soi et non pas comme un moyen d ‘aborder des questions intellectuelles ou artistiques. La concurrence inévitable, et indispensable, de la production littéraire parisienne, production qui détermine non seulement la formation mais aussi les goûts des lecteurs romands.

La méfiance du public, des autorités, des intellectuels à l’égard des œuvres de nos auteurs provient aussi de diverses causes: la crainte de se tromper dans son jugement, du peu de prestige qui entoure un écrivain se rendant à son travail – car il exerce forcément un autre travail – et qu’on peut rencontrer chaque jour dans la rue, à la condescendance qu’on se témoigne un peu bêtement d’un canton à l’autre, à un certain régionalisme littéraire qui manque d’attrait dès qu’il en est exporté…

Pourtant, sans fausse honte, sans vanité et aussi sans complexe d’infériorité, nous pouvons admettre que, proportionnellement, la Suisse romande compte autant de talents véritables que la France, l’Italie ou la Suède; autant certes, mais pas davantage! Cependant, en Suisse, pays de la qualité et de l’exigence, et en Suisse romande en particulier, ce n’est pas assez d’avoir du talent: ayez donc du génie et, peut-être – car ce n’est pas certain –, quelques grands seigneurs intellectuels daigneront le reconnaître, tout en décelant avec joie ses faiblesses. Il faut bien voir en face aussi les difficultés évidentes qu’ont les auteurs romands à se faire connaître. L’édition romande est prospère pour autant qu’elle publie des livres d’art ou des ouvrages de luxe. Mais la littérature dite d’imagination n’est pas rentable. Ceux qui écrivent des romans ou des nouvelles – n’évoquons même pas la poésie! – ne savent guère où les placer.

Pour autant, on doit reconnaître que la production littéraire romande contemporaine est d’une qualité singulière. Des jeunes écrivains, dont quelques femmes, se sont joints à l’écurie qui comporte les noms d’auteurs chevronnés, achevant leur carrière, et d’auteurs en pleine possession de leur métier et qui connaissent aujourd’hui la vogue, voire la renommée. Car il est trop simpliste de prétendre que le succès va toujours à qui ne le mérite pas…»

Quel intérêt? me direz-vous, rien de nouveau! Justement, l’intérêt vient du fait qu’il n’y a rien de nouveau: cet article est paru dans La Tribune de Genève du 29 juin 1958 – il y a donc 58 ans – sous la signature de Jacques-Etienne Chable. Quoi que… L’article contient tout de même une véritable information, il souligne quelque chose qui a vraiment changé: de nos jours, allez trouver dans La Tribune de Genève une moitié de page consacrée à la littérature romande!

03/07/2016

L'étrange tournant

par antonin moeri

 

La manière que choisit Ludwig Hohl (dans «Die Seltsame Wendung») de raconter l’histoire d’un peintre sans le sou est idéale. Un narrateur externe suit le personnage dans ses déplacements et ses errances, il le suit de si près qu’il perçoit très exactement ce que le peintre voit, entend, ce qu’il ressent, ce qu’il pense, l’effet de l’alcool sur sa personne à la poursuite de moments extatiques. La manière de raconter laisse une large place à l’étonnement, ce qui est la qualité du philosophe (selon Schopenhauer que Hohl lisait dans la fièvre). Ainsi le lecteur est-il tout à coup placé devant une terrasse de Montparnasse et on l’invite à suivre du regard le peintre en quête d’argent ou de nourriture, prenant place à côté de gens qu’il connaît à peine et dont il voudrait soutirer quelques piécettes. Le lecteur est tout à coup transporté dans un commissariat où le peintre reçoit de violents coups de poing dans la figure. Les mots les plus simples utilisés par Hohl ont une telle efficace (c’est une écriture à l’os, ce n’est pas le langage pion avec effets de manches et pauvreté syntaxique) que le lecteur ressent l’effet des coups de poing sur la figure, le sang qui coule, il se voit marcher dans les couloirs sombres du commissariat pour aller récupérer ses affaires qui l’attendent dans une boîte en carton. C’est cette écriture à l’os que j’aime chez Hohl. L’obsession du détail et de la nuance confère à son entreprise une dimension cinématographique alors même que le nerf de la langue allemande (que Hohl triture, fouette et travaille) ne permet pas l’habituelle narration cinématographique avec personnages sympas ou méchants, rebondissements, psychologie de kiosque, quête de la vérité... Ce serait alors d’un cinéma très, très particulier qu’il faudrait parler. Exemple de cette écriture elliptique au possible: «Voilà la terrasse, elle est pleine, dix heures du soir, ce n’est pas encore l’été. Une centaine de personnes peut-être sont assises là». Comment le cinéma pourrait-il rendre le «ce n’est pas encore l’été» ou bien le «peut-être» qui relativise l’assertion précédente???

 

Texte inédit

30/06/2016

Soufflé, Quentin Mouron !

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par Jean-Michel Olivier

Quentin Mouron est un écrivain qui ne manque pas de souffle. Nous l'avions remarqué avec son premier livre, Au point d'effusion des égouts*, son meilleur livre, un road trip à travers les Etats-Unis à la fois haletant et surprenant, publié par l'excellent Olivier Morattel. Depuis, il y a eu trois autres livres, moins percutants, mais où le souffle de Mouron était encore présent. 
Dans son dernier roman, L'Âge de l'héroïne**, tout commence en fanfare. Dans le premier chapitre, qui se passe à Vienne, une libraire haute en couleur et spécialiste en livres anciens, se fait sodomiser (!), puis assassiner sauvagement. Unknown.jpegLe décor du polar est planté. Et le lecteur est impatient d'en savoir plus sur cette curieuse libraire, sur les bibliophiles qui fréquentent sa librairie et sur les mobiles de son assassin. L'enquête peut commencer…

C'est alors, étrangement, que l'on se retrouve en Amérique, dans une atmosphère glauque et marginale à souhait, où l'on boit (de la Budweiser), où l'on suiffe (de la coke) et où l'on joue du flingue. C'est le monde des dealers. Pourquoi pas ? Sinon que les nouveaux protagonistes du roman n'ont aucune consistance (Leah, pourtant, avait un fort potentiel), que l'intrigue est cousue de fil blanc et que l'on oublie totalement le crime commis dans le deuxième chapitre (et cette singulière libraire)…

Tout à coup, le soufflé retombe. Et c'est dommage, bien sûr. Car Mouron a une « patte », du style, des citations bien senties. Mais on dirait que son roman, soudain, ne l'intéresse plus. Ou plutôt qu'il n'y croit plus. Il l'avoue d'ailleurs lui-même : « Je sens en moi la farce s'insinuer à mesure que ma parole se vide. » On n'est plus dans le roman (ou le polar), mais dans une parodie de roman (ou de pseudo-polar). Bref, on sort de cette lecture un peu déçu et irrité. Déçu parce que le livre ne tient pas ses promesses. Et irrité parce que Mouron, qui est un écrivain prometteur, se contente ici du service minimum.

* Quentin Mouron, Au point d'effusion des égouts, Olivier Morattel éditeur, 2011.

** Quenton Mouron, L'Âge de l'héroïne, La Grande Ourse, Paris, 2016.

26/06/2016

Tour de magie

Par Pierre Béguin

 

Ainsi donc les responsables du CEVA annoncent un surcoût de 50 millions à la moitié du chantier. 3% du coût total, devisé actuellement à 1,618 milliard, précisent-ils. Une goutte d’eau…

3%? Allons donc! Le scoop, ici, ce n’est pas le surcoût. Des 50 millions de coûts supplémentaires, il y en aura encore bien d’autres, et tout le monde le sait. Non! Ce qu’on retient dans cette information, c’est la manière dont les autorités et les responsables du CEVA trompent systématiquement le citoyen. Ces derniers prétendent que ce dépassement s’ajoute aux 1,567 milliard du budget de base établi en 2008. Faux! Ce budget est celui de 2011. En 2008, le budget tournait autour de 1,1 milliard – pour s’élever en 2009, avant la votation, à 1, 478 milliard. Budget définitif, promis juré! Pas un rouge liard de plus!

Calculez! Ce n’est pas 3% de surcoût, mais presque 30% par rapport au budget de base. Bon! me direz-vous, on n’est pas un zéro près. Surtout que, dans cette histoire, ce ne sont pas les zéros qui manquent, à tous les niveaux…

Et voici comment on construit le mensonge officiel: un petit flou bien volontaire dans les dates, et on passe de 30% à 3%. Un tour de magie, en quelque sorte. Parmi les raisons de cette augmentation, le concept architectural mis au point par Jean Nouvel qui s’est révélé plus cher que prévu. Des superbes gares mais pas de dalles flottantes pour épargner les nuisances des trains aux riverains. Le choix de la frime! Tout Genève est là!

Et toujours, devant tant de mensonges et de tromperies, aucune réaction. Si les Français sont des veaux, comme le disait le Général de Gaulle, alors que sont les Genevois?

 

19/06/2016

de quoi le mot "littérature" est-il le nom?

par antonin moeri

 

Les lignes bougent dans le champ dit littéraire et c’est passionnant à observer. Le lecteur, le critique, l’éditeur, l’auteur se soumettent de plus en plus à un nouveau diktat. Certains écrivains nous aident à considérer attentivement cette singulière évolution. Dans un essai au titre éloquent, Philippe Vilain constate que la littérature actuelle ne fait plus de la langue son enjeu. «Elle profère une parole industrielle, vulgarisée, inapte à faire du style son absolu». La voix qu’on entend n’est pas une voix identifiable entre mille autres, c’est une voix internationale, mondialisée, à destination de la masse et qui s’épuise dans «la cacophonie du criard, le bavardage d’une littérature désécrite».

Dans l’avalanche de livres qui, tous les six mois, déboulent dans les librairies, Philippe Vilain distingue une tendance majoritaire: ce qu’il nomme le post-réalisme qui comprendrait le docufiction (Jauffret, BHL, Aubenas...), l’autofiction (Angot, Catherine Millet, Wiazemski...) et la biofiction (Carrère, Deville, Gilles Leroy...). Admettant l’impossibilité de raconter littérairement le monde tel qu’il est, l’auteur post-réaliste se réapproprie ficionnellement un réel auquel il voue un culte, par exemple l’attaque des twin towers.

«Le seul moyen de savoir ce qui s’est passé dans le restaurant situé au 107 e étage de la Tour Nord du World Trade Center, le 11 septembre 2001, entre 8h30 et 10h29, c’est de l’inventer». On s’empare de la catastrophe pour la réinventer, car «la meilleure façon de comprendre l’événement, c’est de le recréer». Pour un auteur de ce genre, «rien, ni les pires horreurs, ni les plus sanglantes barbaries, ne peut résister à son pouvoir de refiguration».

Si l’autofiction est une fiction dont le référent n’est plus vérifiable, l’autofictionniste peut librement fabuler, créer une mythologie personnelle en se valorisant ou, ce qui est plus tendance, en se dévalorisant. Faire monter l’individu ordinaire sur un piédestal peut se révéler insatisfaisant. On opte alors pour un modèle fascinant: un chef de cuisine multiprimé, un président de la République, une actrice mondialement connue.

La biofiction entre dans l’intimité secrète d’une idole pour en exalter sa valeur et reconnaître ses failles. Pour en faire un individu comme vous et moi. Ce genre d’exercice permet à un auteur de «sortir lui-même de l’anonymat ou de conforter sa propre notoriété». Le docufiction, lui, se réapproprie les événements de l’actu (les plus atroces si possibles), ce qui donne à son auteur l’impression «d’incarner la mauvaise conscience de l’époque». Cette rhétorique du fait divers permet de satisfaire la pulsion voyeuriste du lecteur et, par là-même, facilite «une startégie de positionnement sur le marché».

Ce n’est pas ce genre de littérature qui s’intéresse à l’homme sans qualités, au personnage hésitant, décalé, incapable de se réaliser et qui s’ennuie, se promène, médite, contemple, scrute, fait de son inaction une action productive puisque «cette inaction le pousse à écrire, à s’analyser, à se comprendre».

Si la plupart des pages de cet essai sont stimulantes, il m’est difficile de suivre Vilain dans ses considérations sur Céline dont il oppose la petite musique à «la grande musique proustienne». L’ambition de Céline fut, en attaquant la langue officielle du bachot, des journaux et des plaidoiries, de retrouver la fonction émotive du langage. En donnant la priorité au tam-tam, au rythme des mots qui se heurtent en un rigodon d’enfer, Céline aura inventé (au prix d’un gros effort et d’un labeur hors du commun) une langue inimitable, tellement originale que personne ne saurait l’imiter.

Or Vilain pense que, si la littérature contemporaine s’est à ce point oralisée, relâchée, libérée de ses contraintes syntaxiques ou narratives, c’est parce que Céline a introduit dans la littérature française ce «style émotif» qui est sa marque. Mais comment peut-on mettre en parallèle les «parlottes diarrhéiques», les narrations débraillées (où il s’agit simplement d’imiter le langage dit courant), comment peut-on mettre en parallèle cette «oralitécrite» avec la prose à décollage vertical d’un auteur qui n’a pas craint de donner libre cours à sa méchanceté.

En pointant les comportements de lecture qui se modifient, l’érosion de la critique légitimante, l’obligation de prescrire les romans dont on parle pour entretenir le buzz, l’amplification médiatique qui crée la valeur dans l’opinion, l’émergence de l’auteur sympa, malicieux, formaté, communicant propret, «marketant son verbe avec humour et acceptant de jouer comme il se doit l’écrivain de service», Vilain nous signale que le champ littéraire s’est, plus que jamais, soumis aux lois de la société du spectacle.

Si la littérature a rêvé d’être un hypermarché, qu’elle aille donc au bout de sa logique marchande. «En n’assumant pas d’être un produit de consommation comme un autre, en continuant à se croire essentiellement littéraire, elle préfère nourrir une illusion à son propre sujet», conclut Philippe Vilain sur un ton qui n’a rien de crépusculaire.

 

Philippe Vilain: La littérature sans idéal, Grasset, 2016

10/06/2016

Lettre ouverte à qui peut répondre

Par Pierre Béguin

CEVA3.jpgAvec le tunnel de Pinchat, les responsables du CEVA et l’Etat de Genève vont plus loin encore dans leur volonté de bafouer la constitution et les droits démocratiques. Qu’on en juge par ce tableau qui montre le tracé du tunnel de Pinchat, depuis le Bachet: Le vert représente les secteurs qui bénéficieront d’une dalle flottante «confort» limitant le bruit produit par le passage des trains à 30 décibels, comme l’ont fait logiquement les zurichois sur tout leur réseau. Le rouge désigne les secteurs qui ne bénéficieront pas des mêmes normes et qui subiront – tout le monde le sait à commencer par les CFF – des nuisances importantes, qui pourraient devenir insoutenables lorsque les politiques – toujours si prompts à transgresser leurs engagements – auront permis la circulation des trains de marchandises sur le réseau CEVA, contrairement à toutes les promesses faites aux citoyens au moment du vote de novembre 2009. Pourquoi une telle différence de traitement dans un même tunnel? (On sait que le tunnel de Champel bénéficiera des normes «confort» sur tout son tracé.) Raisons techniques? Pas du tout! Simplement, deux propriétaires, un dans chaque secteur vert, ont fort judicieusement fait opposition au CEVA – comme l’ont fait les habitants de Champel – contrairement à tous les autres habitants de la Chapelle qui, stupidement, ne se sont pas opposés au projet. En échange d’un retrait des deux oppositions, les responsables du CEVA, appuyés par l’Etat de Genève, Conseillers d’Etat en tête, ont passé un contrat de droit privé avec les opposants qui leur garantit une zone (verte en l’occurrence) avec des conditions satisfaisantes mais qui, en regard de celles réservées aux autres riverains, deviennent de facto des conditions privilégiées. Question: comment, pour un projet public financé par des deniers publics, une Régie de la Confédération, appuyée par l’Etat de Genève, peut-elle passer un contrat de droit privé dont les avantages sont payés par de l’argent public, et notamment par les impôts de ceux-là mêmes qui, dans des conditions analogues, s’en trouveront pénalisés?

Posons la question autrement: comment une Régie de la Confédération, appuyée par l’Etat de Genève, peut-elle passer, en toute bonne conscience, un contrat privé qui transgresse à ce point un article de base de la Constitution helvétique? (– Rappelons l'article 8, alinéa 1 de la Constitution fédérale assurant le sacro-saint principe de l'égalité de traitement: ce principe est violé lorsque l'Etat accorde un privilège ou une prestation à une personne, mais les refuse à une autre personne dans une situation comparable. Autrement dit, il y a inégalité de traitement lorsque ce qui est semblable n'est pas traité de manière identique et lorsque ce qui est dissemblable ne l'est pas de manière différente.)

J’aimerais qu’un responsable du Projet CEVA me réponde, à commencer par M. Calderara, directeur adjoint, le seul par ailleurs qui ait un nom parmi tous ces responsables anonymes. J’aimerais qu’un responsable politique genevois me réponde, à commencer par M. Luc Barthassat si friand, paraît-il, des réseaux sociaux. J’aimerais que tous ces partisans furieux du CEVA me répondent, non pas ceux qui m’envoyaient force commentaires contradictoires et souvent insultants sous pseudonymes contre mes prises de position sur le sujet avant la votation de novembre 2009, mais ceux qui se manifestaient loyalement à visage découvert, à commencer par M. Philippe Souaille puisqu‘en réalité c’est à peu près le seul qui m’ait donné un nom. Vous qui me faites l’obligeance de me lire, si vous les connaissez, prévenez-les qu’un bon et honnête citoyen attend des explications concernant des actes et des décisions insoutenables dans un cadre soi-disant démocratique. Et par la même occasion, qu’ils répondent aussi à cette question: quel message lance le Conseil d’Etat genevois à ses concitoyens en favorisant une telle discrimination anticonstitutionnelle?

Face au probable silence dans lequel se perdra mes questions, je vais répondre moi-même – au reste, n’importe qui peut le faire à ma place: Genevois, Genevoises, si vous êtes concernés de près ou de loin par un projet public ou privé, que vous soyez pour ou contre, opposez-vous! Par principe, opposez-vous! Par prudence, opposez-vous! Par stratégie, opposez-vous! Votre opposition constituera l’unique garantie que vos droits élémentaires seront – peut-être – pris en considération. Sinon, on passera dessus comme un rouleau compresseur. Opposez-vous et vous obtiendrez peut-être quelque chose! Sinon, vous aurez l’assurance d’être lésé, contre toute justice et contre la Constitution elle-même s’il le faut. C’est ainsi que ça se passe dans notre République…

Le tunnel de Pinchat en est la preuve évidente: aux opposants le confort, aux dociles les vibrations! A Genève du moins, nos droits s’identifient exactement à notre pouvoir de nuisance. Sans pouvoir, pas de droits! Loin de tous cadres légaux, nous évoluons en fait dans un pur rapport de force. Malheur à celui ou à celle qui se laisse berner par les apparences démocratiques dont on enrobe ce type de projet!

Ce qui me console, c’est que les genevois viennent de voter en faveur d’une traversée de la Rade. Si le CEVA a pu s’imposer par mensonges et tricheries successives, à la hussarde et sans réelles consultations, il en ira tout autrement pour la traversée de la Rade, surtout si l’Etat, comme c’est le cas avec le CEVA et comme ce fut le cas avec le stade de la Praille, montre son incapacité chronique à mener à bien de grands projets. Là, c’est du lourd! Du sérieux! Ça concerne avant tout Chambésy et Collonges-Bellerive! A imaginer le nombre d’oppositions, et les montants qu’il faudra octroyer pour éventuellement en lever quelques-unes – en plus des surcoûts de construction – ce n’est pas 3,5 milliards mais 7 ou 8 milliards qu’il faudra débourser. On n’a pas fini de rire. Et ceux qui se réjouissaient d’une prochaine traversée n’ont pas fini de pleurer…

Décidément, dans ce canton, les seules choses dont l’avenir s’annonce radieux, ce sont les Genferei! Et maintenant, comme Vladimir et Estragon attendent Godot, j’attends mes réponses…

 

 

09/06/2016

Autour de L'Ami barbare (entretien avec Valérie Debieux)

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par Jean-Michel Olivier

Valérie Debieux est chroniqueuse, traductrice (on lui doit la traduction du dernier roman de Jon Ferguson, Les Joyaux de Farley, Olivier Morattel éditeur) et écrivaine. Elle anime La Galerie littéraire, un site remarquable, consacré exclusivement à la littérature contemporaine. J'ai eu le plaisir de répondre à ses questions.

 

Valérie Debieux : Jean-Michel Olivier, en votre œuvre, tout comme en votre dernier ouvrage «L’ami barbare*» (Editions de Fallois/L’Âge d’Homme), vous semblez apprécier les romans polyphoniques, cela est-il dû à votre passion pour la musique ?  

Jean-Michel Olivier : Très probablement. La musique m’accompagne depuis toujours. Dans un roman, me semble-t-il, tout commence par un visage et une voix. C’est du moins ce qui m’apparaît en premier. Je vois le visage de quelqu’un et aussitôt j’entends sa voix. Ensuite, les visages et les voix se multiplient. Il faut organiser tout ça pour éviter la cacophonie ! Mais j’aime entremêler les voix (j’ai toujours été fasciné par la polyphonie des voix bulgares que j’écoutais, enfant, à la radio). images.jpegDans L’Ami barbare, c’est grâce à ces polyphonies qu’on peut atteindre, peut-être, la vérité de Roman Dragomir : chaque voix apporte un éclairage différent, un autre point de vue, une autre perspective. La vérité d’un être est insondable. Mais on peut éclairer ses ténèbres…

Valérie Debieux : Qu’est-ce qui vous a incité à écrire au sujet de la vie de Vladimir Dimitrijevic alias Roman Dragomir ?

Jean-Michel Olivier : Dimitri était un ami, fidèle, mais insaisissable. Nous avions beaucoup de divergences (politiques, surtout). Mais aussi des passions communes : le football, les femmes, la littérature. images-6.jpegPar la vie qu’il menait, vagabonde et aventureuse, sa mort était pour ainsi dire inscrite dans les astres. Chacun savait qu’il ne pourrait mener éternellement cette vie de romanichel (comme il disait lui-même). Pourtant, sa mort violente, en juin 2011, a plongé tout le monde dans la stupeur. Ensuite, il y a eu la cérémonie funéraire orthodoxe qui m’a beaucoup impressionné. Et l’émotion m’a poursuivi longtemps. C’est elle qui m’a poussé a écrire le roman. Exorciser cette émotion. Rendre justice à ce personnage complexe — tellement méprisé à la fin de sa vie. Mais aussi faire son procès, si j’ose dire. Car tous les personnages du livre s’avancent à la barre des témoins, représentée par le cercueil ouvert qui leur fait face, comme s’ils étaient au tribunal.

Valérie Debieux : Quel est le trait de la personnalité qui vous a le plus marqué en celle de Vladimir Dimitrijevic ?

Jean-Michel Olivier : C’était un homme écorché vif, un exilé perpétuel, souvent en proie à des émotions contradictoires. Sa pente naturelle l’inclinait vers les écrivains de droite. images-2.jpegPourtant, la plupart de ses proches (Haldas, Cherpillod, Claude Frochaux) étaient des gens de gauche ! Il avait besoin de cette dialectique pour avancer. Et d’ailleurs le catalogue de l’Âge d’Homme (4000 titres : ce qu’il nommait son œuvre) l’atteste. Il y a bien plus d’écrivains de gauche, ou en tout cas progressistes, que d’écrivains de droite. Un autre trait de caractère, c’est sa passion. Pour publier un livre, il écoutait d’abord son cœur, ses émotions de lecture. Il décidait très vite de publier tel ou tel auteur. Et son flair était incomparable. Aux premières pages d’un texte, il savait si on avait affaire à un écrivain véritable, ou à un simple « faiseur».  

Valérie Debieux : Le monde de l’enfance est très présent dans votre œuvre. L’adulte n’est-il, selon vous, que la résultante de l’impression des images perçues durant l’enfance ?

Jean-Michel Olivier : L’enfance est un vivier d’images et d’émotions vivaces dans lequel chacun est libre de puiser — et de se ressourcer — à sa guise. Il est inépuisable. La force de ces images et de ces émotions, c’est qu’elles sont premières. Rien ne les a précédées. Et elles servent de moule ou de matrice aux images et aux émotions à venir. C’est pourquoi elles sont si importantes.

Valérie Debieux : Enfant, que lisiez-vous ?

Jean-Michel Olivier : Avant la Bibliothèque verte et les aventures de Bob Morane (toujours persécuté par l’affreux Monsieur Ming !),images-3.jpeg j’ai de la peine à me rappeler mes lectures d’enfant. Cela a vraiment commencé dans l’adolescence. Des romans, bien sûr, des histoires policières, mais aussi beaucoup de BD. Je me souviens d’avoir passé la frontière chaque semaine en vélomoteur pour aller acheter le journal Pilote en France voisine (car il sortait deux jours plus tôt qu’en Suisse !). images-7.jpegEnsuite, il y a eu la poésie. Rimbaud, Verlaine, Lautréamont. Sans oublier les romans de Boris Vian, que j’adorais.

Valérie Debieux : Pour avoir pu imaginer les «parts manquantes» de la vie de votre grand-père, photographe d’origine italienne, dans votre magnifique ouvrage «L’enfant secret», comment qualifieriez-vous le lien qui vous unit à lui ?

Jean-Michel Olivier : Les liens familiaux sont toujours mystérieux, car ils ne sont pas choisis. Il n’est pas facile d’aimer les gens de sa famille ! Son père, sa mère, ses frères (ces sentiments mêlés et équivoques donnent lieu, d’ailleurs, à toute une littérature psychanalytique). Les relations avec les grands-parents sont plus faciles, plus apaisées. images-4.jpegMais la part d’ombre est bien sûr importante. J’ai peu connu mon grand-père, qui était photographe du Duce, à part quelques vacances passées ensemble en Italie. Il ne m’a jamais montré ses photos, par exemple, ni parlé de son époque « mussolinienne » (ce qui m’aurait passionné). Après, il faut imaginer tout ça. Briser les silences. Éclairer les zones d’ombre qui entourent chaque être humain. Mais le lien avec cet homme qui aura eu plusieurs vies (secrètes) était très fort. Et il ne s’est jamais défait.

Valérie Debieux : Vous avez de multiples passions, la littérature, le football, la peinture, la musique et l’art en général. Si, en référence à votre ouvrage «La Vie mécène», vous aviez à disposition une forte somme d’argent, quel genre de mécène seriez-vous ?

Jean-Michel Olivier : L’écrivain américain Paul Auster raconte que lorsqu’il est à court d’inspiration, il imagine un homme qui marche dans la rue et trouve une valise pleine de dollars ! Après, les idées viennent toutes seules… Mais moi je serais bien embêté ! J’essaierai d’aider les artistes en herbe, les jeunes écrivain(e)s, par exemple, à sortir du ghetto suisse-romand. Pour cela, il faut des moyens importants pour faire connaître leur travail au-delà des frontières, le grand problème (non résolu) étant la diffusion, ou plutôt le pouvoir exorbitant des diffuseurs. Mais vous me donnez des idées…

Valérie Debieux : Dans votre ouvrage, «Notre Dame du Fort-Barreau», vous rendez hommage à une personnalité genevoise peu ordinaire, Jeanne Stöckli-Besançon, fille du pasteur Théodore Besançon qui fit construire plusieurs immeubles à vocation sociale dans le quartier des Grottes à Genève. images-5.jpegJeanne, de nature modeste, discrète et effacée, a aidé tous les nécessiteux. Vous qui l’avez connue, quelle leçon de vie retenez-vous d’elle ?

Jean-Michel Olivier : Au fond, toutes les vies méritent d’être mises en lumière, même les plus secrètes, les plus silencieuses, les plus dédaignées. Ce qui reste d’un homme ou d’une femme, c’est une voix, un visage : une légende. J’essaie de raconter cette légende. Dans le cas de ma « petite Jeanne » — qui est morte il y a exactement 20 ans — ce ne fut pas facile, car tout, dans sa vie, visait à l’effacement. Elle ne parlait jamais d’elle, ni de ses parents, ni de son mari (à se demander s’il existait). Elle était tournée vers les autres, elle les accueillait, elle les écoutait. C’était sa vocation — héritée sans doute de son père pasteur. C’est une de ces « vies minuscules » dont parle si bien Pierre Michon. La leçon qu’elle m’a donnée est une leçon d’humilité, de générosité et aussi de liberté. Elle possédait près de 60 appartements au centre-ville de Genève, ce qui n’est pas rien, et elle vivait comme une pauvresse, sans se soucier du regard des autres, sans écouter les conseils de sagesse ou de prudence qu’on lui donnait ! En m’accueillant chez elle, elle m’a permis de me consacrer à l’écriture. Elle a joué un grand rôle dans ma vie. Mon livre est une modeste tentative de lui rendre justice.

Valérie Debieux : Tout comme l’éditeur Claude Frochaux, qui a été le bras droit de Vladimir Dimitrijevic, pensez-vous que les dernières lignes d’un roman préfigurent celles de l’œuvre à venir ?

Jean-Michel Olivier : Rien de plus juste, ni de plus mystérieux ! On termine un roman, on pense en avoir fini avec ses personnages, son histoire, ses décors, et le roman se poursuit en nous, à notre corps défendant, dirait-on. La dernière image du Voyage en hiver (1994) est un grand bateau qui s’approche de la rade de Genève. Et ce bateau (qui s’appelle L’Esprit de vengeance !) revient aux premières pages du livre suivant, Les Innocents (1996) ! Bien sûr de manière inconsciente ! L’écriture — sa source, son élan — est toujours souterraine. Il suffit d’écouter sa voix. Les mots remontent à la surface comme s’il y avait une mémoire engloutie quelque part. C’est un phénomène très étrange… 

Valérie Debieux : Avez-vous déjà pensé à écrire une pièce de théâtre relative à Voltaire ou à Jean-Jacques Rousseau ?

Jean-Michel Olivier : Oui, en fait j’ai écrit une nouvelle sur la dernière nuit de Jean-Jacques Rousseau (« Le Dernier mot »), nouvelle que j’ai adaptée au théâtre. Le texte a été lu sur plusieurs scènes, mais jamais encore monté.

Valérie Debieux Vous avez reçu le «Prix Interallié» pour votre ouvrage «L’Amour nègre». Est-ce que ce Prix a changé quelque chose dans votre vie d’écrivain ?  

Jean-Michel Olivier : Un grand Prix parisien offre beaucoup de visibilité à un auteur et à son livre. Par exemple, en ce qui me concerne, on a pu trouver L’Amour nègre pendant toute une année sur les présentoirs des librairies, en Suisse comme en France ou en Belgique, entre Michel Houellebecq et Virginie Despentes ! amour.nègre.jpegC’est une chance unique pour le livre de trouver ses lecteurs. En outre, il y a eu près de 500 articles sur le livre (je me souviens encore d’un compte-rendu dans Le Courrier du Vietnam !) et des reportages sur toutes les chaînes de télévision. Bien sûr, avec cette soudaine renommée, la pression monte énormément. Mais j’avais déjà publié 20 livres avant L’Amour nègre et je savais que j’allais continuer à écrire.

Valérie Debieux Depuis 2006, vous dirigez la collection «poche» auprès de la Maison d’édition de L’Âge d’Homme. Quels sont vos critères de sélection ?  

Jean-Michel Olivier : En fait, j’ai dirigé la collection Poche Suisse entre 2006 et 2012. Il s’agissait de mettre en valeur les trésors souvent peu ou mal connus de la littérature suisse. J’ai essayé aussi de publier des inédits et des œuvres de jeunes auteurs. Hélas, la nouvelle direction de l’Âge d’Homme a supprimé une grande partie des collections et mis sur la touche ceux qui les dirigeaient. C’est dommage. Le monde du livre traverse une crise sans précédent. Mais le livre de poche, à mon sens, va occuper une place déterminante dans la nouvelle économie du livre.

Valérie Debieux On peut dire que vous n’aimez pas les «zones de confort» en matière d’écriture. Existe-t-il encore des thèmes que vous souhaiteriez aborder dans vos futurs écrits ?  

Jean-Michel Olivier : Comme j’aime faire ce qui ne se fait pas, j’aime écrire ce que l’on n’écrit pas. C’est une manière de débusquer les faux-semblants et de chasser les illusions. Et notre époque — qui est celle de la communication de masse et des nouvelles technologies — est particulièrement propice aux illusions. Je ne suis pas un adepte de la théorie du complot, mais il faut bien admettre que la part d’ombre qui entoure les hommes augmente en exacte proportion des flots de lumière qu’on projette sur eux ! Et puis j’aime bien faire tomber des statues de leur socle (c’est mon côté iconoclaste !) et remettre les choses en perspective. Quant aux thèmes à traiter, ils sont légion : politique, religion, dictature économique, mondialisation, lubies alimentaires… J’aime l’idée qu’un livre nous ouvre les yeux sur la réalité, qu’il dénonce un mensonge ou une imposture.

Valérie Debieux Je vous laisse le mot de la fin…

Jean-Michel Olivier : Le livre le plus important est toujours le prochain. Le mien parlera des femmes et du petit monde littéraire d’aujourd’hui. Il contera l’histoire d’un écrivain qui vit seul avec son chat, au bord du lac Léman, mais est environné — voire harcelé ! — par des femmes qui lui veulent toutes du bien ! Ce sera un roman plus léger que le précédent. Quand on demandait à Voltaire de parler de son travail, il disait simplement ceci : « Je fais la satire du genre humain. » En toute modestie, je prends cette formule à mon compte. 

Entretien mené par Valérie DEBIEUX

* Jean-Michel Olivier, L'Ami barbare, de Fallois-l'Âge d'Homme, 2014.

05/06/2016

Foi ou illusion?

Par Pierre Béguin

A neuf ans, ma fille cadette – et c’est rassurant – ne croit plus ni au Père Noël ni aux contes de fée. Elle distingue réalité et fiction, elle sait que cette dernière repose sur des lois qui n’ont rien à voir avec les lois physiques qui régissent le monde réel. En toute logique, elle s’étonne donc que des adultes sensés, ayant eux aussi, comme il se doit, renoncé aux fictions enchanteresses de leur enfance, croient encore à des histoires invraisemblables comme celles qu’on raconte à l’église. Par exemple qu’un homme né d’une vierge et mort sur la croix soit ressuscité trois jours plus tard. Un mort est un mort, et une résurrection inconcevable hors les contes. Difficile de lui donner tort…

Et pourtant, toute la doctrine chrétienne repose sur cette croyance digne d’un conte de fée: un homme est ressuscité. En un point précis de l’espace et du temps s’est produit cet événement impossible qui coupe le monde occidental en deux: ceux qui ne le croient pas, et ceux qui le croient. «Si l’on proclame que le Christ est ressuscité, comment certains parmi vous peuvent-ils dire qu’il n’y a pas de résurrection des morts? S’il n’y a pas de résurrection des morts, le Christ n’est pas ressuscité. Et si le Christ n’est pas ressuscité, notre message est vide et ce que vous croyez est une illusion», proclame l’apôtre Paul (1 Co 15, 12-15). De fait, si le Christ n’était pas ressuscité, il ne resterait de l’entreprise de Paul qu’une incontestable réussite culturelle et philosophique, mais accompagnée d’une énorme illusion mystique, voire d’une escroquerie.

Foi ou illusion?

Ceux qui ne croient pas à la résurrection pensent qu’un groupe de séditieux, désespéré par la perte de leur gourou de chef, se sont raconté des histoires qui, au lieu de s’éteindre avec eux, ont fini contre toute attente par conquérir une part du monde. Ceux qui adhèrent au miracle de la résurrection, hors de tout bon sens et rationalité, engagent leur vie sur cette croyance. Régulièrement, sans que cela n’offense en rien leur raison, ils forment un cercle à l’église pour commémorer l’événement: «Faites ceci en mémoire de moi» leur a dit le Christ. Et Jean de rapporter ces paroles: «Si vous ne mangez pas ma chair et ne buvez pas mon sang, vous n’aurez pas la vie en vous» (Jean 6, 55-56). Puis, ayant reçu le pain et le vin – ou l’hostie – ils retournent à leur place les yeux baissés, pensifs. A quoi pensent-ils alors? Sont-ils transformés? Ont-ils reçu la vie en eux? Et recevoir la vie en soi, qu’est-ce que cela signifie? Aspirer à une autre manière d’être présent au monde, à autrui et à soi-même, différente de ce mélange d’angoisse, d’ignorance et d’égoïsme qui est le lot de la nature de l’homme sans Dieu? Aspiration louable s’il en est. Certains chrétiens – mais alors le sont-ils toujours? – réduisent le rituel de la communion (de l’eucharistie) à un symbole commémoratif, c’est-à-dire à une version soft qui ne heurte pas la raison. Ce faisant, ils ramènent Jésus au rang de porteur d’un message de sagesse, rien de plus. Mais sagesse n’est pas croyance. Et beaucoup croient véritablement en ce phénomène de transsubstantation, à la présence réelle du Christ dans l’hostie, le pain ou le vin. La plus incroyable des folies! Oui! Foi n’est pas sagesse, mais folie. Paul le sait, qui enseigne que la sagesse du monde est folie devant Dieu et prétend que Dieu a choisi de sauver non pas ceux qui écouteront des paroles sages mais des paroles folles: «Je détruirai la sagesse des sages, Et j’anéantirai l’intelligence des intelligents» (1 Co 1, 19).

Foi ou illusion?

Paul croyait avec force que la fin du monde était proche, le processus enclenché. Il annonçait dans la première lettre aux Thessaloniciens le jugement dernier comme soudain et imminent. Deux mille ans plus tard, il faut bien l’admettre, la prophétie ne s’est pas réalisée, même si l’on a souvent pu croire à l’Apocalypse, même si l’Antéchrist n’a guère chômé durant ces deux millénaires d’attente: le monde comme il va survit toujours tant bien que mal. Alors Paul, apôtre ou gourou? Car c’est un phénomène connu et observé des théoriciens des religions: les démentis de la réalité, au lieu de ruiner une croyance, tendent au contraire à la renforcer. Quand un gourou annonce la fin du monde pour une date déterminée et proche, on ricane face à une folie dont il sera bientôt obligé de prendre conscience. La date fatidique expirée, aucune terre dévastée: le soleil se lève encore et les gens vaquent à leurs occupations habituelles. Et pourtant, pas le moindre mea culpa! Ni le gourou ni ses fidèles n’abdiquent leur lubie, se persuadant que, si rien n’a changé, ce n’est qu’en apparence: seuls les vrais élus sont capables de se libérer du témoignage trompeur des sens et des exigences fallacieuses de la raison. A ceux-ci appartient le Royaume des cieux. Car la foi, ce n’est pas croire ce qu’on voit, mais voir ce qu’on croit…

Foi ou illusion?

Dieu est-il une réponse, parmi d’autres, que nous donnons à nos angoisses? Ou nos angoisses sont-elles un moyen, parmi d’autres, dont Dieu se sert pour nous parler? C’est une évidence psychologique de dire que la foi comporte des soubassements psychiques et qu’elle utilise, pour nous atteindre, nos manques, nos peurs, notre besoin enfantin d’être consolés, rassurés, protégés. Et il serait extraordinaire qu’il existât un Dieu Tout Puissant concerné par chacun de nous, comme il est pour le moins suspect que ce Dieu prenne si bien la forme de nos désirs d’enfant, d’une nostalgie d’un père protecteur et bienveillant.

Foi ou illusion?

Faut-il apprendre à aimer le réel, aussi pénible soit-il, et ne pas sombrer dans la faiblesse des fictions consolatrices, comme peuvent l’être les Béatitudes? Est-ce vanité, naïveté, lâcheté de penser que tout ce qui nous arrive a un sens, aussi impénétrable que peuvent en être les voies, de tout interpréter en termes d’épreuves divines comme si une force providentielle organisait le salut de chacun à l’instar d’une course d’obstacles à surmonter? «La foi, c’est croire quelque chose dont on sait que ce n’est pas vrai» disait ironiquement Mark Twain. Et si les protestants ont passablement rationalisé les mystères au risque d’évacuer la religion pour la morale, faut-il pour autant se ranger du côté des esprits critiques qui, au nom du bon sens et de la liberté de pensée, aplatissent tous les mystères et n’admettent pour vérité que ce qui s’inscrit dans les limites étroites de leur raison? Et qui pensent que les lumières de leur intelligence sont assez puissantes pour éclairer le grand Tout? Ceux-ci savent-ils vraiment de quoi ils parlent ou font-ils comme ces critiques littéraires qui ne lisent pas le livre qu’ils doivent commenter de peur que cette lecture n’altère leur jugement?

Foi ou illusion?

A ma fille de neuf ans qui a opté pour les certitudes de la raison contre le mystère, moi qui pense que le contraire de la vérité n’est pas le mensonge mais la certitude, je répondrai que, s’il faut s’efforcer de ne jamais perdre la raison, il faut aussi apprendre à aimer ce que la raison nous fait perdre. Et je lui raconterai l’histoire de ce pharisien nommé Nicomède, qu’on trouve dans l’Evangile de Jean, qui nourrit de fortes préventions contre le Christ. Ce qu’il en sait, ce que la rumeur lui a rapporté, s’identifie à ses yeux à une supercherie de secte douteuse. Mais il ne se satisfait pas des jugements d’autrui. Il veut se rendre compte par lui-même. Il va trouver Jésus, le questionne, le contredit, essaie de comprendre ce qui, il faut bien en convenir, est souvent difficile à accepter. Puis il retourne chez lui, pensif. Est-il converti? Peu importe! Lui, au moins, est allé voir…

 

03/06/2016

Frédéric Lamoth, Lève-toi et marche

Par Alain Bagnoud

 Frédéric Lamoth, Lève-toi et marcheLève-toi et marche, c'est un roman, qui, pour moi, fleure un peu les idées 70, ses idéologies et ses thèmes : un jeune homme fait son service militaire. En pleine nuit, il quitte sa caserne et part se promener dans la campagne, rencontrant des gens sympas et alternatifs, pendant que continue la vie militaire avec ses troufions et ses gradés, des hommes qui aiment l'ordre et le foot, aux valeurs carrées.

Mais la forte opposition entre les deux mondes représentés dans ce roman est bien menée. Frédéric Lamoth donne un côté comique à la gestion de la vie militaire et aux scènes de l'école de recrue, et s'attache aussi à comprendre avec honnêteté les valeurs et les univers de ces gradés qui lui semblent un peu étrangers et lui paraissent manifestement exotiques.

Le monde de son déserteur, Samuel est très différent, baigné de musique et de chant. Au fil de la cavale tranquille de ce poétique jeune homme, on découvre son passé, reconstitué par fines touches.

Un secret, un drame est caché dans chacun de ces deux univers. Ils peuvent peut-être expliquer une désertion spontanée, qui semble échapper à Samuel lui-même : une grange qui brûle d'un côté, de l'autre la mort d'un frère doué provoquant le désarroi de la mère.

 Frédéric Lamoth, Lève-toi et marcheQuoi qu'il en soit, dans le départ inopiné du héros et son errance sans but, dans sa rencontre de personnages singuliers, un étranger qui brûle un corbeau, des habitantes d'une ferme biologique, on perçoit une recherche d'identité. Elle est suggérée par touches fines qui reconstituent le puzzle de la mémoire et interrogent les raisons qu'il y a d'exister...



Frédéric Lamoth, Lève-toi et marche, Bernard Campiche Editeur

29/05/2016

soif de pouvoir

par antonin moeri

 

Une conduite inspirée par le désir de réussir à tout prix a souvent été épinglée par des écrivains aimant la satire. Il est vrai que l’arrivisme a toujours déclenché les aventures les plus grandioses ou provoqué les désastres les plus pitoyables. Dans un récit d’une cruauté raffinée, Kafka présente ainsi un jeune négociant qui va prendre en charge la narration: «Ceux qui, comme moi, ne peuvent souffrir la vue d’une taupe ordinaire seraient sans doute morts de dégoût devant la taupe géante qui a été observée il y a quelques années».

Or l’apparition de cette taupe n’a jamais été prouvée ni expliquée. Un vieil instituteur de village s’est alors proposé pour rédiger un mémoire dans lequel il amènerait les preuves de l’existence de cette taupe. Un mémoire qui ne sera pas pris en considération par les experts qui auraient pu légitimer ce travail. Un savant se serait même moqué du vieil instituteur. Cette attitude méprisante va déclencher, chez le narrateur qui apprend la chose dans un journal, un mouvement de colère.

Ce narrateur décide alors de mener sa propre enquête pour venir en aide à l’instituteur, qui voit d’un mauvais oeil quelqu’un d’autre s’occuper de cette affaire et qui ne croit pas aux bonnes intentions de ce négociant vivant en ville. Voulant gagner de l’argent avec cette affaire, l’instit débarque chez le narrateur avec l’envie d’en découdre. Certes, il l’avait laissé entreprendre ses recherches, car un homme de la ville pouvait certainement faire mousser la chose, pensait-il. Il a imaginé qu’après les rumeurs et les prises de position, des protecteurs s’empareraient de l’affaire et trouveraient des fonds pour financer l’entreprise. Le narrateur de son côté avait pensé, en publiant son mémoire, attirer l’attention d’un savant sur l’affaire, un savant qui aurait pu obtenir pour le vieil instit une bourse, lequel instit aurait pu déménager en ville pour y suivre une formation et avoir des entretiens de haut niveau...

L’instit a cependant oublié un élément important: son grand âge ne lui aurait jamais permis de réaliser ce rêve de grandeur, on l’aurait tout au plus gratifié d’une petite médaille à accrocher au revers de sa veste. Troublé par les propos du narrateur, il allume sa pipe et reste cloué dans le salon du jeune négociant. Attendrait-il de l’argent? «À voir le petit vieillard coriace assis à la table, on pouvait croire qu’il serait impossible de l’éjecter».

S’il y a un écrivain qui fut expert en matière de pouvoir, c’est Kafka. Dans son magnifique essai «L’autre procès», Elias Canetti montre que le véritable but de Kafka (dans sa vie) fut de se soustraire à toute forme de pouvoir, un pouvoir qu’il «pressent, découvre, nomme et se représente partout où d’autres l’accepteraient comme allant de soi».

Dans «La taupe géante», Kafka met en scène avec une ironie à la fois cinglante et bienveillante cette soif de pouvoir, de puissance, de reconnaissance, cette soumission à un supérieur qui caractérisent les agissements de bien des bipèdes sur la croûte terrestre. Ni rancune, ni haine, ni esprit de vengeance ne poussaient cet auteur à faire un vil usage de ce constat. C’est plutôt un rire irrésistible, une joie très communicative qui le poussaient à observer puis à raconter, un rire irrésistible qui gagnait les auditeurs lorsque Franz leur lisait un de ses textes, un rire irrésistible qui gagnait le docteur Kafka quand une huile se levait pour prononcer gravement un discours officiel.

Franz Kafka: Récits posthumes, Babel, 2008

Elias Canetti: L’autre procès, Gallimard, 1972