14/10/2016

Martin Amis, La Zone d'intérêt

Par Alain Bagnoud

 

  Martin Amis, La Zone d'intérêtIl m'est arrivé ces derniers jours quelque chose qui se passait souvent quand j'avais dix-sept, vingt-trois, vingt-cinq ans. Vous savez, quand vous êtes plongé dans un livre, que chaque obligation de le quitter est un arrachement, quand on bâcle tout pour retourner le plus vite possible se livrer au vice coupable.

 

Le roman s'appelle « La Zone d'intérêt », et il est de Martin Amis. Prix du meilleur livre étranger en 2015. Un « marivaudage aux allures de Monty Python en plein système concentrationnaire », dit le quatrième de couverture.

 

D'où polémique: triomphe anglo-saxon; mais en France, Gallimard refuse le livre, et certains hurlent au scandale. (Voir sur le net.) J'ai une (courte) explication à ces tumultes: l'humour d'Amis est très particulier.

 

Comme on l'aura compris, le roman se passe dans un camp de concentration: le Kat Zet I en Pologne, dans les années 1942, 1943, avec un final après la guerre.

 

Le reste ? Dans le livre.

 

Martin Amis, La Zone d'intérêt, Le livre de poche

 

09/10/2016

ode au dad

 

par antonin moeri

 

 

L’auteur joue avec ce qu’on nomme la temporalité, ce «trouble magma d’émotions, de souvenirs, d’images» qui fuse en elle lorsqu’elle travaille devant la page blanche. Il y a le temps où Olof, le dernier patient d’un hôpital psychiatrique, près de Stockholm, met fin à ses jours. Il y a le temps où Jim, né en 1945, raconte à sa fille des souvenirs de l’époque où il était interné à Beckomberga, établissement où les «cinglés» allaient enfin retrouver la lumière et où Jim fut admis après une tentative de suicide. Il y a le temps où Jackie (narratrice), à l’âge de 13-14 ans, rendait très souvent visite à son père hospitalisé. Le temps où Olof Palme (assassiné en 1986) venait à Beckomberga rendre visite à sa mère avant de rejoindre son cabinet de premier ministre...

Il y a le temps où Vita, la mère de Jim, enfilait tous les matins sa jupe plissée pour aller travailler dans le centre-ville, une des premières femmes du quartier à avoir un emploi... le temps où Jim enfant portait un poulpe presque aussi grand que lui, construisait des châteaux de sable au bord de la Manche, sous les yeux de sa maman... Il y a les années trente, quand l’hôpital fut inauguré. Il y a le temps où la narratrice, la quarantaine, déroule son récit et où elle voit grandir son propre fils, Marion, qu’elle a décidé d’élever seule. Et il y a le temps des rêves car c’est en rêvant que Jackie revoit sa mère Lone, sa grand-mère ou Edvard, le médecin responsable du service 6, service inventé par Tchékhov dans une nouvelle «La Salle numéro 6». À force de vouloir se rapprocher de ses patients, le médecin que Tchékhov y met en scène devient lui aussi toqué; ce personnage sert de modèle à Sara Stridsberg pour imaginer le médecin-chef Edvard Winterson...

Au milieu de ce va-et-vient entre les différents temps, entre les diverses impressions (comme perçues à travers l’ouverture d’un kaléidoscope) se tient Jackie qui, lorsqu’elle s’attardait, subjuguée, dans les couloirs et le parc de Beckomberga, portait un chapeau que lui avait donné un mystérieux brocanteur, un boa défraîchi et un manteau en fourrure trouvés dans un square. Jackie revoit le corps de son père qu’on a «retrouvé dans la neige sur le bord d’une autoroute», un père qui venait d’avaler «la totalité de ses somnifères à l’aide d’une bouteille de cognac».

Beckomberga fut un des plus grands hôpitaux psychiatriques d’Europe et Jim fut heureux dans ce «château construit dans les bas-fonds du monde», où vivaient plus de mille patients aux côtés de centaines d’employés à une époque qui coïncida avec celle de l’Etat providence, entre les années quarante et quatre-vingts-dix... Pour mettre en scène cet «endroit en dehors du monde», l’auteur a consulté la documentation conservée dans les archives. Le médecin qui s’occupe de Jim, dans la fiction, a de l’imagination. Il emmène, la nuit, certains «internés» dans les boîtes de Stockholm où on fait la fête, où l’on boit des quantités faramineuses d’alcool (il y a de la cocaïne, de l’herbe, des somnifères). Le docteur Edvard est convaincu «qu’il est sain pour les patients de quitter le service de temps en temps».

Mais pourquoi Jackie était-elle fascinée par ce père qui menaçait de mettre fin à ses jours, tentait de réussir son suicide, rêvait d’écrire, de jouer du piano («tous mes rêves étaient déjà morts à cette époque») et qui glissa voluptueusement dans un genre de dislocation: «j’avais tout le temps la sensation que mes organes internes étaient disséminés de part et d’autre dans la ville: poumons, reins, foie, vésicule biliaire; qu’ils formaient des proies idéales pour les rats et les oiseaux de cette ville»? Pourquoi? Pourquoi n’allait-elle plus à l’école, préférant se rendre là-bas, pour y retrouver une fois de plus celui que les patients nommaient Jimmie Darling, que ses parents avaient baptisé James, nom signifiant «celui qui doit protéger»... Pour y retrouver l’homme qui avait besoin de quelque chose, quelque chose d’innommable et que personne n’aurait pu lui donner... L’homme aux côtés duquel Jackie prendra place sur une balancelle, pour «regarder l’obscurité se rapprocher avec cette vitesse qui lui est si caractéristique en automne»... L’homme qui ira vivre près de La Corogne, d’où il appellera sa fille avant d’entrer définitivement dans l’océan... L’homme qui aura toujours préféré sa maladie à la vie...

Un lien, un amour auraient pu fixer Jim au monde, mais ce genre de chose n’a jamais existé pour lui... Alors que sa fille Jackie trouvera une amarre pour la retenir à la terre: son fils bien sûr, mais surtout l’écriture, celle entre autres d’un roman envoûtant qu’on quitte à regret et qui continuera longtemps de résonner en vous.

 

Sara Stridsberg: Beckomberga, Gallimard, 2016

07/10/2016

Vive Chappaz!

Par Alain Bagnoud

 

Vive Chappaz !Pas moins de quatre livres de ou sur Maurice Chappaz viennent de paraître ! Une floraison qui rappelle à quel point ce poète est important.

 

Commençons par Jours fastes, correspondance entre Maurice Chappaz et Corinna Bille. De 1942 à 1979, les amants, puis les époux, s'écrivent quand ils sont séparés (en général par les vagabondages de Maurice). Nouvelles des enfants, des proches, du quotidien, mais aussi récits de voyage ou évocation de l’œuvre : les deux écrivains communiquent. Ils savent à qui ils s'adressent et se révèlent, chacun avec son caractère, direct pour Corinna, plus stratégique pour Maurice. Il n'y a pas d'affectation littéraire dans leur correspondance, mais une envie d'exprimer au mieux les choses, une manière de se lier à l'autre, de cultiver l'attachement.

 

En même temps que ces lettres, les éditions Zoé ont eu la bonne idée de republier dans un même volume Testament du Haut-Rhône et Les Maquereaux des cimes blanches, de Chappaz : ils expriment tous les deux la relation du poète à la nature. Le premier texte, paru originellement en 1953, est lyrique et mélancolique. Le ton a changé, vingt-trois ans plus tard, pour Les Maquereaux, polémique, satirique, qui dénonce les promoteurs valaisans et leur recherche du profit. À la fin du volume sont cités quelques extraits de la presse de l'époque : Chappaz y est victime d'un campagne de dénigrement brutale de la part du quotidien valaisan de l'époque. La violence du ton frappe encore : « Le Valais a sa gangrène et son cancer, c'est Maurice Chappaz... » (Entre autres joyeusetés...) Mais les soutiens se manifestent aussi, à commencer par ce Vive Chappaz ! écrit par les étudiants de St-Maurice sur la paroi de rocher qui domine le collège...

 

À Vive Chappaz !ces livres s'ajoutent deux récentes publications des Editions de l'Aire. Gilberte Favre a été une intime du couple Chappaz-Bille (elle a consacré une biographie à celle-ci et a fait de Chappaz le « Père-Poète » d'un ouvrage personnel : Des Etoiles sur mes chemins). Dans son existence, elle a mené de multiples entretiens avec Chappaz pour la presse romande à l'occasion des sorties éditoriales de ses livres, et l'a souvent rencontré à titre privé. Elle publie ces discussions sous le titre Dialogues inoubliés. Chacun d'eux a un titre thématique (De l'Angoisse, De la Nature, De l’Écriture). C'est très intéressant : Chappaz est un conteur qui a le sens de la formule, ses réflexions ne sont jamais convenues.

 

Mais j'ai un regret. Les renseignements sur les entretiens manquent : ni date, ni lieu, ni indication d'une première publication éventuelle. Il est vrai que Gilberte Favre s'attache plus à dégager et à expliquer le lien personnel qu'elle a avec Chappaz et son œuvre qu'à créer un livre de références, et abuse un peu des majuscules dans ses présentations : Vie, Poète, Monde, Bonté, Justice, Aventure, Au-Delà, Ciel, Paradis...

 

Enfin, à L'Aire toujours, Benjamin Mercerat publie Le Paradis et le Désert, qui tente de décrypter le sens et les images des livres de Chappaz en prenant pour axes les deux mots indiqués dans le titre et en les liant à un peu de biographie. Cette étude ne manque pas de panache. Érudite, elle est aussi passionnelle: son intérêt est dans la démarche de l'auteur, qui entretient un rapport personnel avec les textes, lequel n'empêche pas le jugement. Si le critique décortique les grandes œuvres, il décèle par exemple « une certaine facilité des poèmes courts de Tendres Campagnes ». Enfin, le livre se termine par un exercice plutôt sportif : un poème personnel de Mercerat, en tercets d'alexandrins, qui évoque Chappaz et se confronte à lui.

 



 

Corinna Bille, Maurice Chappaz, Jours fastes, Correspondance 1942-1979, Zoé

 

Maurice Chappaz, Testament du Haut-Rhône, Les Maquereaux des cimes blanches, Zoé poche

 

Gilberte Favre, Dialogues inoubliés, Editions de L'Aire

 

Benjamin Mercerat, Le Paradis et le Désert, Editions de L'Aire


 



 

 

 

06/10/2016

Notes sur le corps perdu

par Jean-Michel Olivier

images-3.jpegMon premier est un corps de légende. Le corps rêvé, à deux, par mes parents. Un corps double, déjà, et tissé de désirs contradictoires. Pas de visage, encore, ni de nom propre. Mais la rencontre de deux rivières qui, un beau jour, ont mélangé leurs eaux. Rien de visible, encore, dans ce petit embryon virtuel qui porte en soi tous les espoirs du monde, les angoisses et les rêves, la vie et la mort. Mais, bien sûr, le programme à venir est inscrit dans les gênes, comme un passeport : un sauf-conduit pour des destinations futures.

 

« En ces temps-là, écrit Platon dans Le Banquet, les êtres humains avaient quatre bras, des jambes en nombre égal, deux visages, les parties honteuses en double, tout le reste à l’avenant. […] Zeus, pour mettre un terme à leur indiscipline, les coupa en deux comme on tranche les fruits pour en faire des conserves, ou encore comme on divise un œuf dur avec un crin. »

 

Mon premier est un corps idéal : des jambes déliées, des bras solides, un visage d’ange, les yeux bleus de son père, le nez droit de sa mère (et la culotte de son grand frère, dirait Gotlib). Il a des proportions parfaites. Un chef-d’œuvre esthétique, en quelque sorte. Mais pas encore de sexe.

 

Pendant des millénaires, on n’a rien su de la magie de la gravidité. L’ignorance, aujourd’hui, n’est plus de mise : grâce à l’échographie, on peut suivre en temps réel et en cinémascope l’histoire du petit bougillon, le mesurer, l’ausculter, déceler d’éventuelles maladies ou des malformations congénitales. On peut même l’opérer in utero sans qu’il s’en aperçoive.

 

Bien à l’abri dans la grotte maternelle, il ou elle n’est jamais seul(e). Son corps est inclus dans un corps plus vaste qui le nourrit et le contient. Il pousse à l’abri des regards indiscrets, bien au chaud, en toute sécurité, mais il grandit déjà sous surveillance. Big Mother is Watching You. Il a déjà son dossier médical, sa fiche magnétique d’assurance, sa chambre réservée à la Maternité.

 

Pour les Grecs, comme pour les Romains, le corps idéal est celui du soldat: incarnation de la virilité accomplie et de la fonction sociale la plus noble. Au Moyen Âge, c’est le chevalier au corps dissimulé par une armure, toujours au service des plus faibles, et lié à son Roi par une fidélité indéfectible. Et aujourd’hui ? L’idéal masculin serait un composé d’acteur (Johnny Depp) et de chanteur de charme (Robbie Williams). Quant à l’idéal féminin, c’est un mélange de top model (Gisèle Bundchen) et de chanteuse sexy (Shakira, Britney Spears).

 

Après neuf mois de réclusion dans la grotte maternelle, voilà le petit d’homme enfin admis à voir le jour ! En même temps qu’il ouvre pour la première fois les yeux, les autres voient son corps. Il cesse d’être une image, un fantasme, un désir inconscient. Il est là, couché sur le sein de sa mère, et il n’est pas quelqu’un d’autre. Il n’est plus inclus dans le corps d’un autre, mais exclu du Jardin d’Eden.

 

À peine né, on le toise, on le pèse, on l’ausculte, on l’étalonne, on examine la souplesse de ses membres, on mesure le diamètre de son crâne. Le premier test qu’il doit passer, c’est l’épreuve du grabbing: il doit être capable de refermer sa main sur le doigt du pédiatre. Il doit d’emblée montrer son désir de s’accrocher à la vie.

 

Son premier mot d’ordre philosophique : Je pince, donc je suis.

 

On ne le dira jamais trop : le nom (et le prénom) que je porte aura toujours été celui d’un autre. Il existe avant moi et sans moi. C’est le prénom d’un enfant mort (Ramuz avaient deux frères aînés, Charles et Ferdinand, qui moururent en bas âge), d’une tante d’Amérique ou d’un grand-père fou, d’un ami de maman ou d’une vedette de cinéma (combien de Brad, de Jennifer, de Monica dans les années 2000 ?). Dans tous les cas, c’est le nom étranger qu’on colle sur mon corps. L’étiquette. Le signe distinctif. Qui m’aura précédé et qui attestera que j’ai vécu. Un nom étrange qu’il faudra accepter d’abord, puis ensuite reconnaître (comme on reconnaît une dette). Ce nom étrange qu’il faudra honorer, sa vie durant, sous peine d’être exclu du clan familial, et de perdre son identité.

Un nom. Un corps. Sa vie durant, il faudra négocier avec ces énigmes insondables, qui sont données une fois pour toutes, à la naissance. Je suis ce nom. Je suis ce corps. Pourquoi ne m’appelé-je pas Jordi, ou Aragon, ou Franz Schubert, ou Félix Unglück ? Et pourquoi ne suis-je pas petit, large d’épaules, roux aux yeux bleus, poilu et ventriloque ?

 

Vous me direz qu’on peut changer de nom. C’est compliqué, mais c’est possible. Vous me direz aussi qu’il y a des pseudonymes (Stendhal, Cendrars, Molière, etc.), et que Julien Gracq, dans tous les cas, sonne mieux que Julien Poirier, par exemple. C’est vrai. Vous me direz également qu’il est possible aujourd’hui de modifier son corps selon ses moindres caprices. Rien de plus facile, en effet, qu’une petite liposuccion, une rhinoplastie, un limage des dents, une greffe de cheveux, un lifting du visage, etc. Nous sommes les premiers, sans doute, dans l’histoire de l’humanité, à pouvoir remodeler notre corps à loisir, au point d’en faire, à jamais, un corps méconnaissable même pour ceux qui nous connaissent le mieux.

 

« Le charme, le seul vrai charme, est épidermique : qui songe à louer le squelette de sa Dulcinée ? » Julien Gracq.

 

Si, au départ de la vie, le monde apparaît à l’enfant comme le prolongement indifférencié de son corps, la conscience de soi naît à partir de la frontière qu’il trace entre lui et le monde extérieur. Vers l’âge de trois ans, quand il dessine, la première image qu’il donne de lui-même est une boucle fermée qui partage un dedans d’un dehors. Inscrivant dans cet enclos corporel les yeux et la bouche, greffant des membres filamentaires, il fixe, dans la fascination du vis-à-vis, l’image d’un moi qui se découvre — comme un autre.

 

Hippocrate, le plus célèbre médecin de la Grèce antique, n’a jamais ouvert de cadavre, ni laissé aucun traité sur ce sujet. Et jusqu’au XIIIe, le corps humain n’est qu’une surface. Il faut que Frédéric II de Germanie rende une ordonnance en vertu de laquelle il est défendu d’exercer la médecine sans avoir étudié au préalable pendant un an l’anatomie sur des corps humains. Deux excommunications papales, lancées contre l’auteur de cet édit, ne suffisent pas à refermer les cadavres. Dès lors, le corps est étudié non seulement comme une surface, mais aussi comme une profondeur.

 

« J’ai disséqué plus de dix corps humains, écrit Léonard de Vinci dans ses Carnets. Fouillant chacun des membres, écartant les plus infimes parties de chair […] Si tu es passionné par ce sujet, tu peux être retenu par une répugnance naturelle ou, si elle ne te retient pas, tu peux redouter de passer la nuit en compagnie de cadavres découpés, écorchés, horribles à voir. Si cela ne te rebute toujours pas, peut-être ne possèdes-tu pas le talent de dessinateur indispensable à cette science. »

 

En coupant le corps en morceaux, la dissection met un terme au principe d’unité que sous-tend la notion d’individu (qui signifie « corps indivisible »).Aussi, jusqu’au XVIIe, les dépouilles offertes aux anatomistes sont celles des condamnés à mort. La dissection, pratiquée à huis clos, est entourée d’opprobre. À la fin du siècle, la tendance s’inverse :la dissection devient un spectacle à la mode. Dans Le Malade imaginaire, Molière ironise : « Il y en a qui donnent la comédie à leurs maîtresses, mais donner une dissection est quelque chose de plus galant. »

Où est mon corps d’enfant ? Mon dernier cheveu blond ? Le corps choyé par mes parents n’existe plus. Un autre a pris sa place, que personne n’a reconnu, mais qu’il faut accepter, parce qu’on n’a pas le choix, et puis un autre encore. Tout ce qu’il reste de ce corps primitif, ce sont des cicatrices fermées sur un secret. Les genoux si souvent éraflés qu’ils ressemblent à des champs de bataille. Le dos brûlé par le lait écumant que mon grand-père, dans sa nuit primordiale, a renversé sur moi, un dimanche de printemps. Le coude creusé par la chute d’un vélo lancé à toute allure sur un chemin de pierres, etc.

 

Nous sommes des poupées russes. À chaque étape de notre vie, un nouveau corps vient remplacer le précédent, l’enveloppant d’une nouvelle peau, qui ne tombe pas, et reste intacte avant d’être recouverte à son tour. Au centre du dispositif, il y a un corps d’enfant, minuscule, effaré, immobile, qui regarde avec un sourire ces corps effacés par le temps, et qui ne parle pas.

 

Un jour, dans un accès de fureur éthylique, un collègue lança sur moi une assiette qui faillit me tuer. Mon front dégoulinait. Ma belle chemise de lin était tachée de rouge. Après le vin partagé en commun, dans la douceur de la nuit (une vraie Comédie d’été à la Shakespeare), je goûtais au vrai sang du sacrifice. Sans poser de questions, les médecins de l’hôpital recousirent la blessure avec du fil invisible et une aiguille. La boutonnière existe encore. Je ne la sens jamais. Certains soirs, quand le froid est trop vif, elle se teinte de rouge, pour que je ne l’oublie pas.

 

Je n’ai plus, aujourd’hui, le visage que ma mère m’a connu. Quelques photos anciennes, toujours les mêmes, toujours en noir et blanc, attestent pourtant que ce visage a existé. Qu’il a été le mien. Un visage d’ange (ou de démon) qui sourit tout le temps. Puis c’est la page blanche : une année de silence. Après, l’enfant n’est plus le même. Son visage a changé. Le beau sourire est devenu grimace. L’enfant avait dix ans. Les chemins de montagne étaient gelés. Zigzagant entre les congères, la voiture a quitté la route, dévalé un talus, s’est écrasée contre un sapin. L’enfant assis à côté de son père a traversé le pare-brise. Il est resté enseveli des heures sous la neige. On l’a tiré de là, on a ôté le verre de ses yeux, soigné les plaies de son visage. À l’hôpital, emmailloté comme une momie, il est resté dix jours sans bouger, sans parler. Quand on lui a retiré ses pansements, sa mère ne l’a pas reconnu. Dans l’album de famille, après la bourrasque de neige, les photos sont maintenant en couleur.

 

Le corps est le premier jouet, la première source de douleur et de plaisir. Tout s’y inscrit en palimpseste. À cet égard, c’est le modèle des relations que l’on entretiendra avec autrui. Si j’aime mon corps, si je le soigne et le vénère (comme la publicité m’y enjoint constamment), je serai plus sensible au corps de l’autre, à ses défauts, à ses métamorphoses, à son vieillissement.

 

Comme il est le premier instrument de plaisir, le corps est aussi la première œuvre d’art. Tout porte à croire que l’homme (et donc la femme !) a pris sa propre peau comme support originel de son image. Regardez les Dogons, les Papous, les Incas, les Massaï. Regardez Pamela Anderson. Regardez Marilyn Manson. Le maquillage — comme le tatouage — constitue la forme la plus ancienne de métamorphose corporelle. Grâce à elle, on sépare, d’emblée, le corps biologique et le corps culturel.

 

Combien de temps sépare un grain de peau d’un grain de sable ?

02/10/2016

Prix Edouard Rod: réponse de Pierre Béguin

Pourquoi revenir sur l’affaire Jaccoud ?

De fait, cette question revient, pour l’écrivain, à justifier le choix de son livre. Et je ne suis pas certain qu’il ait à le faire. Je ne crois pas m’être réellement posé cette question avant que, une fois le livre publié, on ne me la pose. Je vais tenter une ébauche de réponse (…)

Une affaire judiciaire, à plus forte raison lorsque le verdict laisse planer un doute sur la culpabilité de l’accusé, c’est un bon scénario assuré. Et si les juges d’instruction avaient tous des talents d’écrivains, ils seraient probablement les meilleurs romanciers. Pour moi, il y a quelque chose de spécifique dans le déroulement d’une instruction, et surtout du procès auquel elle aboutit: c’est le moment où l’on convoque toutes les énergies, toutes les intelligences, toutes les investigations, toutes les analyses scientifiques, tout l’attirail juridique, tous les témoins, pour tenter de construire une version objectivable et unique de la réalité. Et parfois, souvent même, on n’y parvient pas. Il reste un doute, aussi infime soit-il. C’est le cas de l’affaire Jaccoud, au-delà bien sûr des convictions de chacun. C’est cela qui m’intéresse, et qui intéresse forcément tout romancier: ce thème du défaut de réalité, du manque de réalité. Cette difficulté à incarner une réalité objectivable, c’est ce qui entraîne l’absence de sens, c’est-à-dire le sentiment de l’absurde. Comme le dit mon personnage: «J’avais identifié l’absence de sens au crime absolu. Vivre pour moi, c’était d’abord comprendre. Et mon impuissance à comprendre entraînait de facto mon impuissance à vivre: le dégoût, la nausée, l’inappétence…»  Il y a du Meursault en lui, comme il y a du Meursault en chacun de nous. Voilà pourquoi mon livre se termine par les deux plaidoiries (fictives) de la partie civile et de la défense, deux plaidoiries qui se répondent point par point et qui construisent de manière rigoureusement rationnelle deux réalités diamétralement opposées mais tout aussi plausibles l’une que l’autre.

Bref, cette affaire, c’est du pain béni pour un romancier. Il y a tous les ingrédients, jusqu’au doute final. Et je m’étonne que personne avant moi n’en ait fait un roman, n’ait investigué les zones d’ombre de ce personnage, n’ait été fouiner dans ces recoins de l’inconscient où l’instruction ne pouvait pas aller. Le seul prolongement possible de l’affaire Jaccoud, ce n’était pas la réouverture du procès, demandée et refusée dans les années 70 faute d’éléments nouveaux, c’était un roman. C’est peut-être cela qui le justifie…

Quelle est la part de fiction?

Bien sûr, j’ai d’abord fait un état des lieux de la documentation disponible. Trois livres ont été écrits sur l’affaire. Deux par des journalistes qui racontent le déroulement du procès, l’autre par Linda Baud, la maîtresse de Jaccoud, en 1960, tout de suite après le procès, un livre témoignage dans lequel elle se justifie après avoir été malmenée par les bien-pensants de l’époque, presse et opinion publique confondues. Et puis surtout, je me suis installé trois mois dans un lieu que je connaissais bien comme étudiant, l’ancienne BPU, pour éplucher les journaux de l’époque, principalement Le Journal de Genève, La Suisse et la Tribune de Genève – soit dit en passant, la différence de traitement selon le positionnement politique de ces trois journaux aurait pu faire l’objet d’un livre –, et relever tout ce qui a pu se dire dans la presse entre mai 1958 et février 1960 à propos du meurtre, de l’instruction et du procès. Je suis devenu pratiquement incollable sur cette affaire. Le problème quand on a beaucoup de documentation c’est de la diluer dans une histoire. C’est comme une sauce: on doit avoir le goût des ingrédients, mais on ne doit pas sentir les ingrédients comme on sentirait des grumeaux sur la langue. Et ça c’est très difficile à faire. J’en profite pour préciser que, contrairement à ce que dit le 4e de couverture, les extraits du procès ne sont pas des fragments intégrés tels quels, mais des passages recomposés par l’auteur à partir de comptes rendus et de petites phrases citées par les journaux, et qui viennent, soit infirmer, soit confirmer, soit nuancer ce que dit le narrateur. Ces extraits sont donc des faux vrais, ou des vrais faux, c’est selon. Tout le reste est fiction, mais une fiction qui cherche à expliquer ce que le procès a laissé dans l’ombre et qui se développe dans le strict cadre imposé par les faits (…)

Quel point de vue narratif adopter?

C’est la réponse à cette question qui m’a posé problème, au point que j’ai tourné autour pendant plus d’une année. Quel angle narratif choisir? J’ai tout envisagé: Opter pour un narrateur membre du jury et qui n’aurait pas été convaincu par le verdict. Mais cet angle me faisait perdre trop d’éléments importants. Mettre en scène ma propre enquête comme cela se fait beaucoup actuellement. Un peu trop d’ailleurs. Le genre n’est plus très original… J’ai renoncé. J’ai même pensé à demander à deux collègues écrivains de se joindre à moi pour faire un cadavre exquis : trois versions du meurtre avec des présupposés différents…

Et puis j’ai trouvé ce que je pensais être l’angle idéal quand j’ai lu que Georges Simenon était un spectateur assidu du procès et qu’il s’était procuré toutes les pièces du procès – je ne sais pas comment mais quand on s’appelle Simenon on a des passe-droits, je suppose. De toute évidence, il avait l’intention d’en faire un roman… qu’il n’a jamais écrit. Alors je me suis dit: voilà mon angle idéal! Simenon sera mon narrateur et le fil conducteur du livre consistera à expliquer pourquoi le célèbre romancier n’écrira jamais ce livre. Très vite, j’ai compris que l’unique raison pour laquelle Simenon a renoncé à écrire cette histoire c’est qu’il avait peur d’un procès. Les deux familles, celle de l’accusé et celle de la victime, ayant déjà intenté un procès à Paris Match parce que ce journal donnait de l’histoire une version un peu rock & roll… disons où les mots n’avaient pas le poids revendiqué par son slogan de l’époque, on peut comprendre qu’il ait voulu éviter des problèmes, d’autant plus qu’il avait déjà eu à affronter un procès pour un livre précédent. Bien sûr, j’aurais pu inventer des raisons plus littéraires ou romanesques pour expliquer ce renoncement, mais alors j’aurais dû écrire comme Simenon, et donc me plonger non pas seulement dans sa biographie mais surtout dans ses romans pour comprendre son style. L’idée de passer une bonne année avec un auteur qui ne compte pas parmi mes préférés m’a fait finalement renoncer à cette option dont je pense toujours qu’elle eût constitué un excellent angle narratif.

Aux amateurs de Simenon je livre cette information. On sait qu’il lui suffisait de 3 ou 4 jours pour écrire un roman. Il n’a pas écrit sur l’affaire Jaccoud mais il a écrit un roman trois semaines après le procès, un roman dont on peut légitimement penser qu’il était influencé par l’affaire. Alors si vous voulez voir comment un romancier transcende une histoire vraie pour en faire une fiction totalement différente, lisez l’Ours en peluche. L’Ours en peluche, c’est l’affaire Jaccoud – et surtout son protagoniste – transfigurée par Simenon au point qu’on en oublie tout lien…

Bref, finalement j’ai opté pour cet angle assez évident d’une sorte de confession d’un narrateur proche de la mort dont on ne sait pas s’il est crédible ou indigne de confiance, si la lucidité qu’il revendique est feinte ou machiavélique, tout en faisant du lecteur un membre du jury qui doit rendre son verdict.

Et puis cet angle me permettait d’écrire comme pouvait écrire Jaccoud, dans un style hyper classique, un brin précieux, légèrement ampoulé, que j’adore. L’acmé du style, c’est le XVIIIe siècle! Qui écrit mieux que Rousseau? Je me suis vraiment amusé à essayer d’écrire ainsi (…)

 

29/09/2016

Pierre Béguin, Prix Édouard-Rod 2016

images-3.jpegpar Jean-Michel Olivier

Je connais Pierre Béguin depuis près de quarante ans. Nous avons usé nos fonds de jeans ensemble sur les bancs de l’Université. Puis nous nous sommes perdus de vue. Mais nos chemins ont toujours été parallèles, et proches. Pierre a enseigné le Français et l’Anglais au collège Calvin, comme moi au collège de Saussure, et il a poursuivi, comme moi, sa passion de la littérature en publiant plusieurs romans, tout d’abord à l’Âge d’Homme, puis à l’Aire et maintenant chez Bernard Campiche.

Étrangement (mais ce n’est pas si étrange que cela), la passion du roman, chez Pierre Béguin, va de pair avec la recherche de la vérité. On le remarque dans ses premiers livres, qui se passent en Amérique du Sud, et plus encore dans les deux derniers ouvrages qu’il a publiés.

Il y a trois ans, Béguin publiait Vous ne connaîtrez ni le jour, ni l’heure.

images-3.jpegSous ce titre biblique, il nous contait une drôle d’histoire, on ne peut plus moderne, qui est l’antithèse parfaite de la citation de l’Évangile (Mathieu 25 ; 13).

Un soir, entre la poire et le fromage, presque en catimini, ses parents annoncent au narrateur qu’ils vont bientôt mourir. Au seuil de la nonantaine, ils souffrent l’un et l’autre du déclin de leurs forces. Ce qui, après une vie de labeur, d’abnégation, de modestie et d’« honnêteté jusqu’à la naïveté », semble être dans la nature des choses.

Ce qui l’est moins, et qui stupéfie le narrateur, c’est qu’ils lui donnent le jour et l’heure de leur mort : tous deux, après mûre et secrète réflexion, ont décidé de faire appel à Exit et ont fixé eux-mêmes la date de leur disparition : ce sera le 28 avril 2008 à 14 heures…

C’est le point de départ, si j’ose dire, du livre poignant de Pierre Béguin. Comment réagir face à la violence inouïe d’une telle annonce ? Faut-il se révolter ? Ou, au contraire, tenter de la comprendre et accepter, en fin de compte, l’inacceptable ?

Quoi qu’il décide, le fils se trouve pris dans les filets d’une culpabilité sans fond. Soit il refuse d’entendre la souffrance de ses parents. Soit il se fait complice de leur suicide.

Ainsi, le fils se trouve un jour dans la position intenable du juge qui cautionne ou condamne la mort de ceux qui lui ont donné la vie.

Mais de quel droit peut-il s’opposer à leur liberté essentielle ?

Et que commande l’amour ?

Abréger leurs souffrances ou les forcer, au nom de la morale chrétienne, à poursuivre leur chemin de croix ?

Aimer, c’est reconnaître à l’autre sa liberté, fût-elle mortelle. Le fils accepte donc cette mort programmée. Il revient dans la ferme familiale (son père est maraîcher). Il retrouve sa chambre d’enfant. Et, la veille du jour fatal, il se met à écrire. Une vie de rigueur et de discipline. De colères et d’humiliations. Dont la hantise, répétée maintes fois, était de tenir sa place et de ne jamais faire honte. Une vie de silence surtout. Un silence mortifère qui rongeait toutes les conversations.

Dans ce livre admirable, Pierre Béguin ne juge personne, ni ses parents, ni l’enfant qu’il fut : il répare le silence en recueillant les paroles de ceux qui vont mourir.

Les derniers mots des condamnés.

Béguin poursuit cette interrogation dans son dernier roman, Condamné au bénéfice du doute, que nous célébrons aujourd’hui.images-5.jpeg

Une fois de plus, il s’agit de débusquer la vérité, de la trahir (c’est-à-dire de la faire éclater).

Béguin donne la parole, successivement à tous les protagonistes de cette affaire qui demeurera à jamais mystérieuse (tous les chroniqueurs judiciaires s’y sont cassé les dents !). Il donne la parole à Philippe Joncour (alias Pierre Jaccoud), à sa femme, à sa maîtresse et à l’amant de sa maîtresse. Il reconstitue également les plaidoiries des avocats et le réquisitoire du procureur.

Il traque la vérité comme un détective qui ne lâche jamais prise.

Au centre du roman, donc, au-delà de la peur du scandale, l’obsession de l’image idéale. Bon père et bon mari. Avocat réputé. Paroissien sans reproche. Toute la façade sociale de Joncour, d’un coup, s’effondre au moment du procès. Non seulement parce qu’on piétine sa vie privée en étalant son adultère sur la place publique (il faut imaginer la foule des curieux venus de Suisse et de France). Mais parce qu’on l’accuse d’un meurtre absurde, incompréhensible pour un homme aussi intelligent que lui : Joncour aurait tué le père de l’amant présumé de sa maîtresse.

Pourquoi ? Par jalousie, sans réfléchir, en se trompant sans doute de cible.

À partir de cette mort absurde, Béguin va débrouiller l’écheveau des preuves et des arguments de chacun. Son roman retrace le procès. Il ne s’intéresse ni au passé de Joncour, ni à son avenir (Jaccoud a été libéré après avoir purgé cinq années de prison). Il se concentre sur ce moment crucial où les jurés du procès doivent trancher la vérité. Les preuves sont minces. Les analyses de sang ont été faites à la légère. Le mobile du crime est inexistant.

Qu’à cela ne tienne : Philippe Joncour est condamné à 7 ans de prison et rayé du barreau de Genève. Il mourra en 1996, à l’âge de 91 ans.

Dans le procès minutieux qu’il reconstitue, Béguin ne prend jamais parti. À aucun moment, il ne triche. Il se tient constamment sur le fil du rasoir, au plus près d’une vérité inaccessible.

C’est la grande force de ce livre qui a séduit le jury du Prix Édouard-Rod.

* Pierre Béguin, Vous ne connaîtrez ni le jour, ni l'heure, roman, éditions Philippe Rey et L'Aire, 2013.

** Pierre Béguin, Condamné au bénéfice du doute, roman, Bernard Campiche éditeur, 2016.

25/09/2016

Ami de Dieu, ennemi de l'homme

Par Pierre Béguin

 

En faisant de l’ordre dans ma bibliothèque, j’ai retrouvé un petit fascicule intitulé Calvin, l’ami de Dieu. On y raconte à une enfant prénommée Julie les grandes étapes de la vie du célèbre réformateur, un père du protestantisme érudit, ascète, pédagogue, tolérant… Tolérant?! Quand Julie doit poser l’inévitable question qui fait mal: «J’ai entendu dire que Calvin était intolérant, qu’il avait même fait brûler un savant, Michel Servet», on lui fait cette réponse: «C’est hélas vrai. Calvin vivait dans un monde violent. A cette époque, la torture était courante. Calvin a lui aussi cédé à la violence, une fois seulement… mais une fois de trop». Tu vois, Julie! N’avoir cédé qu’une seule fois à l’air du temps, c’est pardonnable – même si brûler un homme tout vif constitue le plus barbare de tous les modes d’exécution, au point que le Moyen Age lui-même, réputé pour sa férocité, ne l’a que très rarement pratiqué.

La vérité, Julie, est un peu différente. Laisse-moi te la raconter! En fait de tolérance et d’unique malheureux dérapage, on assista au cours des cinq premières années de la domination de Calvin sur Genève à treize condamnations à la pendaison, dix à la décapitation, trente-cinq à la mort sur le bûcher (chiffres qui eussent été bien plus élevés si un grand nombre de suspects n’avaient pas réussi à fuir la ville) et septante-six bannissements. Les prisons sont bondées, des prisonniers préfèrent se suicider plutôt que d’affronter la torture, au point qu’on finit par enchaîner les mains des condamnés. Certes Calvin n’est pas directement à l’origine de ces purges ordonnées par le Conseil. Cette «terreur» n’en reste pas moins la rançon directe que Genève paie pour que l’ordre et la discipline imposées par le réformateur puissent régner, et jamais on entendra un mot de Calvin disant de mettre fin à de telles atrocités. Un bourgeois a souri lors d’un baptême: prison; un autre s’est endormi pendant le prêche: prison; d’autres encore ont joué aux quilles ou aux dés: prison; un père s’est refusé à donner à son fils le nom d’Abraham: prison; une femme est surprise en train de patiner: prison; une autre s’est prosternée sur la tombe de son mari: prison; des gens joyeux ont fêté les Rois: prison; un bourgeois a dit «Monsieur» Calvin au lieu de «Maître» Calvin: prison et encore prison… Balzac soutiendra que le despotisme de Calvin fut pire que celui de la Terreur: «Ceux qui voudront étudier les supplices ordonnés par Calvin trouveront, proportion gardée, tout 1793 à Genève… Pesez ces considérations et demandez-vous si Fouquier-Tinville a fait pire. La farouche intolérance religieuse de Calvin a été moralement plus compacte, plus implacable que ne le fut la farouche intolérance politique de Robespierre. Sur un théâtre plus vaste que Genève, Calvin eût fait couler plus de sang que le terrible apôtre de l’égalité politique». Stefan Zweig, dans son livre Conscience contre violence (1936) – féroce diatribe contre Calvin – va même jusqu’à insinuer un lien entre le despotisme du réformateur et les mécanismes qui activent la montée du nazisme. On ne le suivra pas dans cet anachronisme où l’écrivain autrichien – qui ne connaissait pas encore les purges staliniennes (1937-38) – semble oublier le contexte violent des guerres de religion (19 ans après l’affaire Servet, ce sera le massacre de la Saint-Barthélémy). Reste la Terreur: Calvin, Robespierre, même combat? De fait, l’action de Calvin contre Servet constitue un acte arbitraire et dictatorial d’une portée historique – c’est le premier assassinat perpétré par le protestantisme contre les principes même de la Réforme, dira Voltaire –, un acte comparable dans son mépris évident des conventions et des lois à l’enlèvement et à l’assassinat du duc d’Enghien par Napoléon. Comme l’écrira Castellion en réponse aux sophismes de Calvin pour se justifier: «Tuer un homme, ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme».

Dès son retour triomphal à Genève, Calvin transforme une ville libre en une vaste et docile machinerie à broyer toute liberté de pensée au profit de sa seule doctrine. Comment une République qui a goûté à la liberté pendant des décennies, comment un peuple gai, presque méridional, ont-ils pu accepter un tel despotisme moral et religieux? C’est le secret éternel des dictatures: la terreur. La doctrine – le dogme – est toujours plus dangereuse que le despote qui s’en réclame. Tel qu’on le décrit à Julie, Calvin est dévoué à ses fidèles, affable, bon et, de son propre aveu, il ne pourrait supporter la moindre cruauté. Ecce homo. Mais le théologien, lui, est déterminé, féroce, inhumain. Il en va souvent ainsi lorsque l’idéologue prend le pas sur l’homme: les mêmes personnes qui n’auraient pas la force d’assister à une seule exécution capitale sont capables d’ordonner sans la moindre hésitation des centaines d’exécutions dès qu’elles se sentent couvertes par leur doctrine ou leur système. Et parmi tous les types de dictateurs, les ascètes, tels Calvin ou Robespierre, sont sûrement les plus dangereux. Avec une rigueur méthodique, Calvin réalise son rêve audacieux: faire de Genève le premier Etat de Dieu sur terre, «une communauté se différenciant des autres, sans corruption ni désordre, sans péchés ni vices, la vraie, la nouvelle Jérusalem, d’où doit sortir le salut du monde» (Stefan Zweig). Rien n’échappe à son contrôle: le Conseil et le Consistoire, l’Université et les tribunaux, les finances et la morale, le mot imprimé et la parole. Quand une doctrine a réussi à s’emparer de l’appareil d’Etat et de tous ses moyens de pression, elle n’hésite plus à employer la terreur. D’autant plus que la doctrine de Calvin en justifie le recours: si tout homme est constamment disposé au mal, chacun est considéré a priori comme suspect de péché et doit donc accepter qu’on le surveille, sans frontière entre le spirituel et le terrestre. Et la police ecclésiastique – cette Gestapo des mœurs, selon l’expression de Zweig – d’apparaître non pas uniquement pour la fameuse «visitation» mais pour surveiller paroles, opinions et idées. Et Calvin d’affirmer avec la plus sincère conviction: «Dieu m’a fait la grâce de déclarer ce qui est bon et mauvais». Eternelle monomanie grandiose et criminelle qui entraînera cet «ami de Dieu», au nom d’une religion d’amour, à prononcer ces effroyables paroles qui résonnent étrangement aujourd’hui: «On ne fait point à Dieu l’honneur qu’on lui doit, si on ne préfère son service à tout regard humain, pour n’épargner ni parentage, ni sang, ni vie qui soit, et si on ne met en oubli toute humanité quand il est question de combattre pour sa gloire». Rien de changé sous le soleil brûlant des dogmes, religieux ou autres: l’étroitesse de pensée engendre toujours fanatisme et injustice dans l’action; seuls les hommes et les lieux diffèrent…

En vérité, Julie, je te le dis: le 27 octobre 1553, dans les bas de Champel (actuellement Clinique de la Colline), le brasier dévore lentement une chair pantelante qui se tord en cris déchirants. L’agonie durera plus de 30 minutes (le bois, humide de la rosée du matin, se consume avec difficulté). Ecoute Stefan Zweig: «Puis, repues, les flammes s’éteignent, la fumée se disperse, et l’on aperçoit, retenue au poteau noirci par une chaîne incandescente, une masse carbonisée, fumante et informe. Ce qui fut autrefois une créature pensante, passionnément adonnée à la recherche de l’Eternel, une parcelle vivante de l’âme divine, n’est plus qu’un tas horrible, si infect et si répugnant que sa vue eût peut-être fait sentir à Calvin pendant une minute toute la barbarie de son rôle». Mais en ces instants d’épouvante, Calvin, l’ami de Dieu, l’homme bon, fidèle, affable, tolérant, rédige dans son cabinet de travail, laissant au bourreau et à son disciple Farel l’affreuse besogne dont Calvin l’idéologue fut l’implacable instigateur. Le dimanche suivant, le réformateur montera en chaire pour célébrer la nécessité et la grandeur d’un acte qu’il n’a même pas eu le courage de regarder en face…

 

La postérité ne pourra pas comprendre que nous ayons dû retomber dans de pareilles ténèbres après avoir connu la lumière.   (Sébastien Castellion, De arte dubitandi, 1562)

 

 

23/09/2016

Blaise Hofmann, Monde animal

Par Alain Bagnoud

Blaise Hofmann, Monde animalJe suis très jaloux de Blaise Hofmann : il a un talent fou et une palette littéraire étendue.

 

Monde animal, son dernier ouvrage, en apporte encore la preuve. Le livre, paru aux Editions d'autre part, fait partie d'un projet global. Son point de départ, l'aventure du quotidien, l'exploration du monde animal, cet exotisme du proche, m'intéresse tout particulièrement.

 

Le livre vient de la rencontre de Hofmann avec un graveur animalier, Pierre Baumgart, qui aime observer la nature en situation. De cette rencontre ont suivi un premier livre d'art imprimé au plomb, une émission de télé diffusée dans Passe-moi les jumelles qui relate cette collaboration, et enfin Monde animal, qui raconte des séances de captation des images et des expéditions locales consacrées à l'observation d'animaux de nos contrées.

 

Ces petites excursions proposent des aventures possibles et intéressantes. Elles sont toutes proches de nous, situées juste de l'autre côté du miroir, comme s'il suffisait de franchir une barrière invisible qui nous sépare de nos voisins, les animaux ; eux que très souvent nous nous voyons même pas.

 

En suivant Blaise Hofman dans le Jura ou sur le lac Léman, on découvre un univers insoupçonné sauf par les spécialistes, un monde qui n'est d'ailleurs pas si naturel que ça. Hofmann montre bien ce que l'homme a transformé, comment il a modifié son rapport à la nature, réintroduisant des espèces qu'il avait détruites, transformant les paysages…

 

L'ambiguïté de notre rapport aux animaux est là. Dans cette occupation du territoire qui détruit leurs lieux de vie, et en même temps dans cet amour contradictoire que nous leur portons, qui nous incite à organiser un tourisme qui dérange leur mode de vie, à travers des chasses photographiques, des excursions, etc.

 

Le livre est illustré avec les magnifiques gravures de Pierre Baumgart et écrit avec cette économie de moyens, cette justesse qui sont la marque Hofmann. Il est très réussi.

 

Encore ? Ça ne va pas du tout ! Mon ami Blaise, si tu veux qu'on te pardonne ton physique, ton intelligence et ton épanouissement, il faut faire un effort, quand même !

 

Blaise Hofmann, Monde animal, illustrations Pierre Baumgart, Editions d'autre part

22/09/2016

Prix Édouard-Rod 2016

images.pngLe samedi 24 septembre, à 11 heures, à la Fondation de l'Estrée, à Ropraz, on fêtera les vingt ans du Prix Édouard-Rod. Ce Prix littéraire — un des rares et des plus importants en Suisse romande — a été fondé en 1996 par Jacques Chessex. Il vise à promouvoir le travail d’écrivains de qualité. Il peut récompenser soit une écriture neuve et inventive, à travers une première œuvre forte, soit une œuvre déjà confirmée, mais de haute exigence.

images-2.jpegCette année, le Prix Rod récompense un roman de Pierre Béguin, Condamné au bénéfice du doute (Bernard Campiche éditeur). Inspiré de l'affaire Jaccoud, ce roman reconstitue minutieusement un crime à jamais énigmatique. Avec finesse et précision, Béguin sonde l'âme des protagonistes de cette sombre affaire qui défraya la chronique judiciaire genevoise en 1958 (voir ici l'interview de Pierre Jaccoud, bâtonnier des avocats genevois, à sa sortie de prison).

Les festivités commenceront à 11 heures.

L'entrée est libre.

Venez nombreux !

18/09/2016

mes trois auteurs préférés

 

par antonin moeri

 

 Mes trois auteurs préférés sont Kafka, Céline et Thomas Bernhard. Ces auteurs ont des points communs. L’énonciation, chez eux, ne fait qu’un avec le désir, par-dessus les normes, les codes, les connivences, les lois, les Etats, les régimes. Il y a aussi leur rapport au burlesque, au cirque. Que ce soit le padre lisant le journal dans La Métamorphose et brandissant tout à coup ce journal pour chasser l’horrible vermine du salon, que ce soient les personnages de Nord qu’on dirait sortis d’un rêve éveillé (le vieux Kretzer chevauchant les petites polonaises avant de se faire sévèrement fouetter par icelles), que ce soit la romancière Jeannie Billroth dans Holzfällen qui s’est toujours considérée comme la Virginia Woolf de Vienne et qui, avec sa robe noire tricotée de sa propre main, n’est qu’une «déplorable pourvoyeuse de kitch sur papier», le lecteur voit évoluer ces personnages sur la scène d’un théâtre très cruel et très comique. Si le lecteur ne s’amuse pas (je ne parle pas de simple et abrutissant divertissement) en lisant ces textes de Kafka, Céline et Bernhard, il n’y comprendra que pouic. Il y a, chez ces auteurs, un mélange de lyrisme particulier, de grotesque tonique et de burlesque vivifiant qui me font constamment songer au cabaret de Karl Valentin ou à certains grands clowns. La dimension du cirque, on la retrouve naturellement chez Hohl (le Hohl narratif), Gogol, Tim Parks et bien d’autres. Ne serait-elle pas, cette dimension du music-hall, du cirque ou du théâtre, une manière de saper toute foi, toute croyance réconfortante, toute certitude?

16/09/2016

Brigitte Hool, Puccini l'aimait

 Par Alain Bagnoud

Brigitte Hool, Puccini l'aimaitLa soprano Brigitte Hool est une platonicienne. Elle croit que les mélodies préexistent, et que les hommes dans leur caverne peuvent parfois en saisir l'écho. Ainsi, dans son roman Puccini l'aimait, Doria, la camériste de Puccini, perçoit-elle avant le compositeur une phrase musicale, elle l'entend « au loin », « clairement ». Puis elle voit « Puccini dresser l'oreille vers le ciel ». Lui aussi entend "la chanson qui tournait au-dessus d'eux". Et il l'écrit.

 Ce que les deux perçoivent, c'est la musique des sphères, théorie médiévale et grecque: le monde est fait de vibrations qui le constituent, elles forment des sons accessibles aux cœurs purs.

Dans cette conception, l'artiste n'est plus un créateur, mais seulement un être attentif, sensible, qui capte des réalités existant en dehors de lui. Et les cœurs purs s'unissent : Puccini parle philosophie avec sa servante, la seule qui le comprenne, et elle devient sa maîtresse et son inspiratrice. Mais Elvira, la femme du compositeur, qui a pourtant l'habitude de ses infidélités, en prend ombrage, et Doria est chassée, harcelée, si bien qu'elle finit par se suicider.

Cette triste histoire est aussi un prétexte pour raconter la vie de Puccini, qui intéressera les fans du compositeur : ses amis de bohème, sa jeune maîtresse, un accident qui le blesse à la jambe…

 Brigitte Hool, Puccini l'aimaitLe livre est cohérent. Brigitte Hool ne cherche pas à rénover l'écriture ou à trouver un ton propre. Son ton colle avec l'époque dont elle parle, son esthétique est fidèle aux canons du classicisme : récit à la troisième personne, au passé simple, narrateur omniscient, périodes, saveur de bonbon des métaphores.

 

Brigitte Hool, Puccini l'aimait, L'Age d'Homme, Contemporains

15/09/2016

Rive droite, rive gauche (exercice de style)*

par Jean-Michel Olivier

« La lumière commence à baisser, faut pas que je tarde trop...»

images-2.jpegSur le trottoir, juste devant le bar, Octave gobe la dernière pilule de sa dernière plaquette. Par acquis de conscience, il jette un œil à sa montre. Trois heures maintenant qu’il est accoudé à ce zinc. Trois heures durant lesquelles il n’a pensé qu’à ça. Impossible de continuer, il fallait régler et partir, vite. Mais c’était sans compter sur l’arrivée d’Alice. La jeune femme avançait d’un pas déterminé le long de la rue Philippe Plantamour, pile dans sa direction. Et même de loin, Octave pouvait lire sur son visage sombre la volonté de régler le vieux contentieux qui les occupait depuis déjà deux ans...

Ils s’étaient quittés fâchés, après une nuit d’amour qui lui avait paru interminable (à elle), et bien trop courte (à lui). Mais trop de choses les séparaient : Alice aimait le vin blanc (de préférence vaudois) et Octave le gros rouge (en provenance des côtes du Rhône). Il était carnivore autant par atavisme que par goût personnel. Alice aimait beaucoup les animaux — mais surtout pas dans son assiette. Depuis toujours, elle se gavait de légumes oubliés et picorait les petites graines comme une mésange. Cela sautait aux yeux : ces deux-là n’étaient pas de la même espèce. Cerise sur le gâteau : Alice ne pouvait s’endormir que la fenêtre ouverte, alors qu’Octave fermait stores et volets avant d’aller se coucher. Elle avait l’impression d’étouffer ; il avait peur du bruit.

Mais la rupture ne fut pas si facile : Alice était fille de banquier, tandis qu’Octave usait ses fonds de jeans sur les bancs de l’Université depuis dix ans. Il vivait de petits boulots. Comme il connaissait très bien la région (et les postes de douane non gardés), on lui confiait toutes sortes de marchandises qu’il amenait en contrebande de l’autre côté de la frontière. C’était un boulot excitant, mais dangereux et mal rémunéré. Parfois, aussi, il donnait un coup de main à la morgue pour nettoyer les cadavres en trop piteux état, mais là encore il était mal payé. Le plus souvent, Octave ne faisait rien et ne pensait qu’à lui. C’était un boulot à plein temps. Il traînait aux terrasses des cafés, il lisait La Tribune, il rêvassait, il attendait que quelque chose lui arrive…

Alice était tout le contraire. Active et dévouée, elle soutenait un nombre incalculable d’ONG (dont elle payait régulièrement les cotisations) et signait toutes les pétitions qui circulaient sur Facebook. Un samedi par mois, comme tous les membres de sa famille, Alice servait la soupe aux indigents. Elle se battait pour les migrants, les femmes battues, les bébés phoques, les droits des minorités sexuelles. Craignant que sa fille ne dilapide la fortune familiale, son père lui avait coupé plusieurs fois les vivres. Mais Alice avait tenu bon. C’était une femme de caractère.

Un jour, il y a deux ans, elle avait pris Octave sous son aile — moins par amour que par pitié — et l’avait présenté à ses parents. Ils avaient été consternés. Leur fille (unique) éprise d’un traîne-patins qui vivait aux Pâquis ! Elle avait poussé la provocation jusqu’à donner à son amant une chevalière en or ayant appartenu à son grand-père…

Quelques semaines plus tard, Octave lui avait signifié sa rupture par SMS. Merci pour tout et bon vent. Alice avait trouvé le procédé saumâtre. Mais elle avait d’autres soucis en tête. Le monde va si mal ! La Syrie… La disparition des abeilles… Le Brexit… Plusieurs fois, elle lui avait écrit pour tâcher de récupérer la fameuse chevalière. Octave n’avait jamais daigné répondre (et pour cause, il s’était empressé de monnayer le joyau familial au troc de la rue Plantamour).

Alice avait tourné la page. Six mois après le SMS fatal, elle avait rencontré un jeune homme africain qui traînait rue des Granges, à deux pas de chez elle, sans domicile et sans papiers, et elle l’avait aussitôt pris sous sa protection. Il parlait peu — et Alice ne comprenait pas grand-chose à son babil. Mais il devinait ses désirs et il n’était jamais avare de ses caresses.

Deux ans avaient passé. Son père avait exigé le retour de la bague et menacé, une fois encore, de mettre sa fille sur la paille. Alors, aujourd’hui, Alice était bien décidée à passer à l’attaque.  Elle avait mis ses atours de guerrière : sa belle robe noire, légèrement décolletée, son spencer rouge, ses escarpins à hauts talons.

Et dans son sac Gucci, le petit pistolet qu’elle avait emprunté à son père faisait une bosse. 

* Petit exercice de style proposé par La Tribune de Genève (et paru samedi 9 juillet) à quelques écrivains genevois. Les deux premiers paragraphes sont imposés (et les mêmes pour tout le monde). La suite est un texte original.

11/09/2016

Telle mère tel fils

Par Pierre Béguin

Je viens de lire je ne sais plus où cette sentence d’un avocat réputé dans le droit du mariage – et donc du divorce: «L’amour n’est pas une raison suffisante au mariage». Si un spécialiste le dit… De fait, on peut effectivement questionner cette rage des hommes (dont je fais partie) à faire entrer par contrat la loi dans leur chambre à coucher, tout en offrant par là-même leur tête démunie au billot fiscal. Je connais un certain nombre de jeunes qui ont parfaitement saisi tous les bénéfices qu’ils peuvent retirer – en termes de fiscalité et de subventions – à refuser le mariage. Comment leur donner tort, aussi longtemps que le législateur n’aura pas adapté aux modalités actuelles ce si vieux contrat?

J’ai pensé surtout à Schopenhauer énumérant à Gwinner, son futur biographe qui lui demandait pourquoi il ne s’était pas marié, la liste des inconvénients d’un tel engagement: «dépenses, soin des enfants, entêtements, caprices, vieillesse ou laideur au bout de quelques années, tromperies, cocuages, lubies, attaques d’hystérie, amants, et l’enfer et le diable!» Certes, cette liste, demanderait à être actualisée, mais elle n’est finalement dans l’esprit guère éloignée de celle qu’en dresse, plus près de nous, Georges Brassens dans sa superbe Non demande en mariage. Et Schopenhauer d’ajouter: «Le mariage est une dette contractée dans la jeunesse et que l’on paye dans l’âge mûr». Plus drôle, car tellement politiquement incorrect, la réponse de Brassens à cette même question du refus du mariage: «Pourquoi acheter la vache quand on peut la traire par-dessous la barrière?»

La misogynie de Schopenhauer avait trouvé notamment chez les naturalistes français un terrain très fertile. On se souvient de Maupassant s’écriant au sortir d’un bordel: «Mon maître Schopenhauer!» ou de Céard écrivant dans son Journal: «Les femmes sont des bouteilles d’eau de Seltz dans lesquelles nous mettons du champagne». Mais c’est surtout Nietzsche qui, dans Humain trop humain, met le doigt sur le véritable problème: «Chacun porte en soi une image de la femme tirée d’après sa mère, c’est par là qu’il est déterminé à respecter les femmes en général ou à les mépriser ou à être totalement indifférent à leurs égards». Si l’on en croit Nietzsche, on comprend Schopenhauer qui vit sa mère s’envoyer gaiement en l’air très peu de temps après le suicide de son père, comme il l’avait vue auparavant s’amuser durant la maladie de ce dernier: «Lorsque mon propre père était cloué dans un fauteuil de malade, infirme et misérable, il eût été abandonné à lui-même si un vieux serviteur n’avait rempli auprès de lui les devoirs de charité que Madame ma mère ne remplissait pas. Madame ma mère donnait des soirées tandis qu’il s’éteignait dans la solitude, et s’amusait tandis qu’il se débattait dans d’intolérables souffrances. Voilà l’amour des femmes!» Nul doute qu’en dressant la liste des principaux défauts féminins, c’est à sa mère que le philosophe allemand pensait. Et à toutes ses déceptions amoureuses – qui furent nombreuses. On ne peut médire que de ce qu’on aime et qui nous a déçus…

A la fin de sa vie, contrairement à son père, Schopenhauer vit sa vieillesse adoucie par quelques présences féminines. Il eut alors ce dernier aveu qui le trahit: «Plus je vois les hommes, moins je les aime; si je pouvais en dire autant des femmes, tout serait pour le mieux». Quand je pense à mon propre père en fin de vie, malade, c’est toujours entouré de la tendresse et de l’affection de ma mère que je le revois. Comme je les revois tous les deux aux ultimes instants, main dans la main, allongés sur ce lit qu’ils ont partagé pendant 60 ans, s’enfoncer ensemble, confiants l’un en l’autre, non pas dans cette mort qu’Exit leur a fournie sous la forme d’une boisson létale, mais dans cette paix, cette délivrance et cet amour qui tiennent dans le seul réconfort d’une main. Si ma fin de vie pouvait être bercée d’un tel réconfort, alors je bénirais le mariage, quoi qu’il ait pu m’en coûter.

«Le beau jour se prouve au soir» disait mon père…

 

 

09/09/2016

Jean-Yves Dubath, Un homme en lutte suisse

 Par Alain Bagnoud

 

  Jean-Yves Dubath, Un homme en lutte suisseCeux qui ont la gentillesse de lire quelquefois mon blog savent que je suis un admirateur du travail de Jean-Yves Dubath. Je me réjouis de le lire à chaque fois qu'il publie quelque chose : sept livres déjà. Et peut-être que le dernier est son meilleur.

 

Un homme en lutte suisse propose des éléments déjà présents dans ses textes antérieurs : une écriture baroque, une manière de tourner autour des choses plutôt que les aborder franchement, une attention à des grandes figures exceptionnelles, une implication de l'Histoire, grande et petite, en filigrane des destins…

 

Tout ceci, donc, dans Un homme en lutte suisse, est présent, et comme transcendé par une sorte de tendresse : celle que, manifestement, Dubath éprouve pour les lutteurs suisses, ces colosses qui incarnent plus qu'eux-mêmes.

 

On peut voir dans ces hommes une incarnation de l'authentique, du local. Le sport est limité géographiquement, ses règles simples et pittoresques, ses lutteurs sont des gymnastes ou des paysans qui s'entraînent après avoir chargé des centaines de bottes de foin sur des chars… Des hommes simples qui peuvent devenir des célébrités : le roi de la lutte fédérale est une star qui gagne des fortunes en Suisse allemande, les principaux athlètes ont leur fan-club…

 

C'est cette ambiance « nationale » qui donne une touche exotique au roman de Dubath : il nous parle d'un folklore qui n'a pas grand chose à voir avec la plupart d'entre nous : ne me dites pas que vous êtes proche de tout ce cirque de taureaux amenés dans l'arène, de cors des Alpes, de lanceurs de drapeaux, de conseillers fédéraux et de chemises edelweiss...

 

  Jean-Yves Dubath, Un homme en lutte suisseOr, dans Un homme en lutte suisse, on se retrouve au cœur de cet univers. Le roman se résume ainsi : le narrateur est un lutteur qui a fauté lors d'une rencontre de Corgemont. Du coup, il décide d'entrer à la chartreuse de la Valsainte. En chemin, les souvenirs lui reviennent, des rencontres de lutte auxquelles il a assisté ou participé.

 

Et c'est passionnant. Par sa connaissance impeccable du sport et de son histoire, par l’énumération d'une ribambelle de noms typiques, par sa manière allusive de recréer l'ambiance des luttes et de nous en expliquer les principes et les prises, Dubath donne une saveur délicieuse à ses descriptions.

 

 

 

Jean-Yves Dubath, Un homme en lutte suisse, BSN press

 

08/09/2016

Trois souvenirs de Michel Butor

par Jean-Michel Olivier

images-2.jpegTrois souvenirs, encore vivaces, à propos de Michel Butor, qui fut mon professeur et mon ami, et qui vient de nous quitter.

1. Le souvenir le plus ancien n'est pas le plus glorieux. Il remonte à l'autre siècle. Fin des années 70. Avec quelques amis (une quinzaine), nous avions décidé d'assister au séminaire de Michel Butor, nouvelle vedette de l'Université de Genève, qui venait d'être nommé professeur ordinaire. Cette année-là, le séminaire portait sur un écrivain français peu connu (mais célébré par Michel Foucauld), qui avait inspiré Michel Leiris et des surréalistes : Raymond Roussel. images-5.jpegForts de nos certitudes dogmatiques, nous avons donc investi la grande salle de cours de l'aile Jura. Comme à son habitude, Butor est arrivé en salopettes, un livre sous le bras, sans notes, ni cahier. Il a organisé les exposés. Nous les avons réclamés tous. Il ne s'est douté de rien. Nous étions ravis : chaque semaine, dorénavant, l'un de nous prendrait la parole pour éclairer Roussel à sa manière, c'est-à-dire à la nôtre — à la lumière des grands théoriciens que nous lisions alors (Barthes, Derrida, Foucauld, Deleuze, etc.). Après le premier exposé, Butor, qui n'était pas tombé de la dernière pluie, a eu la puce à l'oreille. Il a convoqué le second conférencier (mon ami Alain F., pour ne pas le nommer !). La discussion a vite tourné à l'aigre. Et Butor a mis son veto à l'exposé d'Alain. Le lendemain, dans un grand mouvement théâtral, tout le groupe, comme un seul homme, a quitté le séminaire en dénonçant la censure du professeur Butor ! Celui-ci a été abasourdi. Et, pour une fois, lui d'ordinaire si bavard n'a rien dit ! Le petit groupe de terroristes de salon (dont je faisais partie) est parti en claquant la porte, très fiers de leur effet. Et il n'est plus resté que trois étudiants dans la salle ! C'est avec eux que l'imperturbable auteur de La Modification a terminé son séminaire. Bien sûr, l'événement a fait des gorges chaudes à l'Université.

— Quoi ? L'illustre Michel Butor tient séminaire devant trois étudiants ?

Il dut subir (on me l'a raconté) les quolibets de ses collègues, qui riaient sous cape. Ce petit coup d'État, par ailleurs, n'est pas resté sans conséquence, puisque Butor, quelques années plus tard, a raconté cette péripétie, à sa manière, dans la préface qu'il a écrite pour son ami, images-6.jpegle poète Vahé Godel (« Petit rêve du lac », in Du même désert à la même nuit). Dans ce petit récit, Butor raconte qu'un groupe d'extraterrestres débarque un jour dans son séminaire et qu'il a toutes les peines du monde à s'en débarrasser…

2.  Je ne pensais plus jamais revoir Michel Butor, dont les livres (après les cinq fameux romans) me laissaient froid. Je n'ai jamais été sensible à ses Matières de rêve (Gallimard), ni à ses livres « expérimentaux ». Mais la vie a voulu que nous nous retrouvions. En 1986, Michel Butor a travaillé avec Marc Jurt, un peintre et graveur d'exception, qui était un grand ami. Marc aimait collaborer avec des écrivains (Butor, Chessex) pour que ceux-ci déposent leurs mots sur ses gravures ou ses toiles. Ce travail s'appelle Apesanteur. Et à cette occasion, Marc m'a demandé de présenter cette œuvre à quatre mains. images-4.jpegCe que j'ai fait (voir ici) J'ai retrouvé Butor, qui avait tout oublié, semble-t-il, des petites conspirations universitaires, et j'ai découvert un homme simple et généreux, d'une curiosité extraordinaire, qui cherchait dans la peinture ou la gravure des réponses à ses propres questions (la peinture a sans doute été son plus grand sujet d'inspiration). 

3. Le dernier souvenir est le plus vivace et le plus attachant.

En 2012, année du tricentenaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau, j'ai eu la chance et le plaisir d'être invité à New York avec une petite délégation genevoise (Roger Mayou, Michèle et Michel Auer, François Jacob, Marc Perrenoud, Footwa, alias Frédéric Gafner). images-7.jpegL'excellent Olivier Delhoume a supervisé le tout et Michel Butor a été du voyage. Nous avons passé des heures délicieuses à parler de littérature, du Nouveau Roman (qu'il avait abandonné depuis longtemps), des auteurs à la mode et bien sûr des prix littéraires (il a reçu le Prix Renaudod pour La Modification en 1956 et je venais de recevoir le Prix Interallié pour L'Amour nègre). Nous avons beaucoup ri de la comédie littéraire. Et parlé aussi de Rousseau (qu'il connaissait admirablement bien), de Roussel et de Marc Jurt, qu'il aimait beaucoup. Il avait l'habitude de dire qu'il était « à part » (« I'm off »), « à la frontière », « à la lisière » des genres. Il a exploré la littérature comme on explore le monde en espérant toujours découvrir des continents perdus. C'était un arpenteur et un poète. Un homme-livre comme on en rencontre très peu dans sa vie.

02/09/2016

Bertrand Schmid, Saison des ruines

Il y a dans la littérature romande une tradition du pessimisme qui remonte en tout cas à Ramuz, et à sa conception du réalisme. Elle ne se résume bien entendu pas à cette voie. D'autres traditions viennent de Cendrars par exemple (le récit de voyage), de Rousseau ou du protestantisme (l'introspection), etc.

Mais si j'évoque cette tradition du pessimisme, c'est qu'elle est très présente dans le roman réussi de Bertrand Schmid. Il met en parallèle deux histoires très différentes qui se passent entre mai et décembre, dont le lien est justement donné par cette idée: tout va mal, tout ne peut aller que toujours plus mal.

En Angleterre, une jeune impertinente termine l'école. Mère seule, alcoolisée, ramenant des amants du pub, situation financière difficile. La fillette se sent détenir un pouvoir grâce à sa jeunesse et à son corps, mais va dégringoler rapidement jusqu'à finir sur le trottoir.

Très loin de là, en Valais, un gardien d'alpage et son apprenti fraternisent. La montagne est belle, le travail satisfaisant, mais un accident et l'arrivée du tourisme et de la modernité vont précipiter la vie des personnages dans la détresse.

On peut soupçonner Bertrand Schmid d'éprouver une sorte de jouissance à voir ses personnages sombrer. Il met son talent et son écriture souple à animer ce festival d'échecs avec un rien de shadenfreude. Je l'ai suivi cependant avec plaisir dans ses évocations de personnages riches, bien campés, reliés à leur environnement, et en proie aux tourments d'un destin sur lequel ils n'ont aucune prise.

Bertrand Schmid, Saison des ruines, roman, L'Age d'Homme

01/09/2016

Une grande perte pour Genève

images-4.jpeg

par Jean-Michel Olivier

La nouvelle, bien sûr, n'a pas fait la une des journaux — ni même un entrefilet, pourtant elle est d'importance : François Jacob, l'éminent directeur de l'Institut et du Musée Voltaire, aux Délices, vient de démissionner de son poste, lassé par les bâtons qu'on a mis dans ses roues depuis quatre ans (tracasseries administratives, réduction de budget, intrigues diverses).  

Fondé par Theodore Besterman, l'Institut Voltaire a été dirigé longtemps par Charles-Ferdinand Wirz de 1973 à 2002, puis par François Jacob qui lui a redonné éclat et dynamisme, en mettant en valeur son extraordinaire bibliothèque (25'000 volumes !) et en consacrant à Voltaireimages-5.jpeg
plusieurs ouvrages essentiels, dont une savoureuse (et savante) biographie, parue cette année chez Gallimard (voir ici) dans la collection Folio.

Le grand Voltaire doit se retourner dans sa tombe !

Et pour Genève, c'est indéniablement une grande perte. images-6.jpeg
D'abord parce que François Jacob (à gauche sur la photo) — par ses compétences, son esprit, son dynamisme  —  était la personne idéale pour diriger l'impressionnante voilure de l'Institut Voltaire. Ensuite parce que l'on ne remplace pas facilement un homme d'une telle envergure. Et que laisser partir un tel oiseau rare relève de la bêtise ou de l'incompétence (mais nous sommes à Genève !)…

François Jacob retourne en Franche-Comté, où il enseignera à l'Université de Besançon. Nous lui souhaitons le meilleur pour sa nouvelle vie.

14/08/2016

ALTITUDE

par antonin moeri

 

Ce que j’aime par-dessus tout quand on se retrouve sur les sommets helvétiques auxquels on accède à pied (après une longue marche épuisante sur des chemins escarpés le long d’abîmes fascinants) ou en train à crémaillère rempli de gosses à casquette hurlant leur joie d’être si près du ciel ou geekant silencieusement, c’est le mélange des races et des cultures, des langues et des préférences, des orientations et des religions. À une ravissante fillette aux cheveux courts et découpant l’espace sonore avec un plaisir manifeste et qui ne connaît pas la langue française, je demande hardiment «what is your language?»... Elle répond «polnisch». Une émotion intense traverse ma poitrine. À une femme en niqab, i-phone à la main, je n’ose adresser la parole à cause de l’homme assis un peu plus loin et qui semble contrôler la situation. Et le plus épatant, c’est cette femme (je sais qu’elle parle suisse-allemand car les gens assis à la table où elle devrait se trouver parlent un Berndütsch qui me rappelle mes origines) oui, c’est cette femme assez large de hanches qui, ayant pris l’initiative de s’allonger sur les dalles de la terrasse du bistrot et de poser sa tête sur son rucksack, dort profondément en produisant ce léger ronflement si agréable à entendre quand on est de bonne humeur et si insupportable quand notre propre endormissement est difficile.