13/03/2016

le walser de sebald

par antonin moeri

 

Sebald a enseigné pendant dans de longues années la littérature de langue allemande dans une université anglaise. On imagine à quel point ses cours devaient passionner les étudiants, car il entretenait une relation très personnelle avec les auteurs ou les êtres qui l’intéressaient. Dans «Le Promeneur solitaire», Sebald nous apprend qu’il essaie de rendre hommage à ces gens ou à ces auteurs-là, de tirer son chapeau devant eux «en leur empruntant une belle image ou quelque formule particulière». Voyant les portraits de Walser à l’époque de Herisau, il a l’impression d’avoir son grand-père sous les yeux, un homme avec qui il s’est «promené dans une région ressemblant beaucoup à l’Appenzell».

Ce qui frappe Sebald sur ces photos, c’est la simplicité helvétique avec laquelle s’habille Robert, apparence rangée qui contraste «avec les airs de dandy bohème qu’il se donnait au début de sa carrière», époque où il commença de développer ce que Gilles Deleuze nomme une «littérature mineure»: «dépeindre en se moquant des détails insolites». Néologismes capricants; métaphores surprenantes; volubilité narrative; délicieuses digressions. Tout ce qu’il ne faut pas faire si l’on veut obtenir l’adhésion des commentateurs professionnels et des fonctionnaires culturels. Bricolages linguistiques «peu compatibles avec les exigences de la grande culture». Colifichets littéraires ne pouvant rivaliser avec les nouveautés coulées en bronze qui faisaient sensation au début du siècle passé.

Les personnages que Walser met en scène sont «des créatures étrangement irréelles qui apparaissent à la périphérie de son champ de vision (...) défilé ininterrompu de masques servant à la mystifcation autobiographique». Sebald compare ces personnages à ceux de Gogol, des personnages «qui ne savent plus très bien s’ils se trouvent au milieu de la rue ou au milieu d’une phrase», des personnages qui n’auraient pu, au grand jamais, surgir dans un roman ancré dans le terroir, un de ces romans qui avaient du succès dans les années vingt-trente. Walser entre alors en clandestinité. Sebald dit que l’auteur biennois se trouve «rejeté dans l’illégalité et les archives d’une véritable émigration intérieure».

Imaginons un instant la tête d’un dignitaire nazi lisant le livre d’un auteur qui parle «de la petite fille qu’il aurait aimé être, de la satisfaction qu’il éprouve à porter un tablier, de sa tendance à se sentir intéressant quand il est observé». Imaginons le dignitaire qui ne peut apprécier qu’une «littérature infectée par l’idéologie». Comme Kraus, Walser ne trouve pas les mots pour parler d’Hitler. «Par le biais d’une sorte de politesse anarchiste», il tient à distance les gesticulateurs sûrs de leur droit, lui qui était «tout sauf politiquement naïf».

C’est ce Walser-là qui accompagnait Sebald sur les chemins qui ne mènent nulle part. C’est par les yeux de cet auteur-là que Sebald s’imaginait voir le Seeland, l’île Saint-Pierre «baignant dans la lumière laiteuse et tremblante de l’aurore».

Lire un texte de Sebald sur un auteur par qui il s’est senti attiré, c’est se laisser dériver sous un ciel strié de longs filaments mauves, c’est retrouver l’allégresse que nous connaissons en découvrant d’autres rivages, c’est ressentir l’irrépressible besoin de relire «Le brigand», «L’araignée verte» et «Permettez-moi, madame».

W.G.Sebald: Séjours à la campagne, Actes Sud, 2005

11/03/2016

Julie Guinand, dérives asiatiques

  Julie Guinand, dérives asiatiquesOn peut beaucoup admirer, ces temps-ci, dans les journaux et sur les réseaux sociaux, les poses viriles, tatouées, testostéronées, des jeunes auteurs romands qui squattent le devant de la scène littéraire. Ces beaux jeunes gens musclés prennent tellement de place qu'on en oublierait qu'il y a également des femmes talentueuses dans le mouvement de renouveau actuel de la littérature romande!

 

Par exemple Xochitl Borel dont le livre L'Alphabet des anges fait une très belle carrière, accumulant les prix et les rééditions. Ou Julie Guinand, qui vient de sortir un livre aux éditions d'autre part, dérives asiatiques. Elle y évoque l'Orient et l'Occident, passe du Saut du Doubs à Tokyo, et propose des histoires contrastées qui interrogent les valeurs et les modes de vie avec finesse et intelligence.

 

Une des originalités de ces nouvelles, c'est que les personnages y constituent des fonctions. Ils sont le résultat d'un lieu, d'un milieu et des valeurs qui y ont cours. Habités par des manières de voir, par des mouvements de fond qui les dépassent et qui les constituent, ils sont le produit de leur époque, d'une époque qui unit les fonctionnements alternatifs et les désirs de confort.

 

C'est vrai pour Thomas, qui a fait ses études d'architecte à l'EPFL de Zürich. Habité par une vision d'habitation à l'échelle humaine, il construit près des Brenets un tulou, une maison traditionnelle chinoise ronde, dans laquelle il emménage avec sa femme asiatique et son fils. Thomas poursuit un rêve de développement durable et de cohabitation alternative et fraterne  Julie Guinand, dérives asiatiqueslle. Dans la plus grande incompréhension des valeurs de son épouse, qui, elle, voulait épouser un Occidental pour acquérir un mode de vie que son mari refuse. L'histoire douce-amère se termine de façon paradoxale, le tulou devenant finalement une discothèque branchée.

 

On voit par cet exemple la méthode de Julie Guinant, qu'accentue parfois par un peu de futurisme. Ses personnages incarnent des rôles qu'ils se donnent ou qu'on leur donne. La nanny de la première histoire est ainsi singulièrement représentative : c'est un robot avec toutes les fonctions adéquates, l'individualité comprise. Même quand ils sont fortement particularisés, (par exemple un artiste alternatif devenu célèbre grâce à une installation de sable et de fil de fer barbelé, repéré par un promoteur et collectionneur important), ils représentent les divers mouvements d'un siècle dont ils interrogent et mettent à nu les mécanismes.

 

Tout l'intérêt de l'écriture est là, dans ce regard tendre, neuf, sensible et lucide sur des valeurs qui habitent les gens et les isolent dans leur bulle, de sorte qu'ils sont souvent manipulés par ce qu'ils croyaient maîtriser. Un décalage qui est redoublée par l'écart des valeurs entre l'Asie et l'Europe, deux continents pris dans des mouvements sociaux de fonds.

 

 

 

Julie Guinand, dérives asiatiques, éditions d'autre part

10/03/2016

Le regard de Méduse

par Jean-Michel Olivier

images.jpeg« Regardez-moi dans les yeux ! » semble nous dire Audrey Hepburn dans Breakfast at Tiffany’s. Mais où sont ses yeux ? Qui se cache derrière ces lunettes noires qu’elle a rendues célèbres ?

Pourtant, le regard, d’emblée, est distrait par une foule d’accessoires : le gobelet que l’actrice tient dans sa main gauche (que contient-il ?). La serviette blanche qu’elle porte au poignet. Ses avant-bras gantés de noir. La rivière de diamants qui brille à son cou.

Oui, tout, dans cette image, semble nous détourner de l’essentiel.

Mais c’est une ruse, bien sûr, imaginée par Blake Edwards, le réalisateur de Breakfast at Tiffany’s (1961), pour rendre le regard d’Audrey Hepburn plus mystérieux, et plus profond.

Car derrière ces Ray-Ban Wayfarer se cache le regard de Méduse.

Le regard qui fascine et qui tue.

Audrey Hepburn, égérie des sixties, c’est un look, un genre, une silhouette. À cent lieues des blondes artificielles à forte poitrine (Jane Mansfield, Marilyn Monroe) dont raffole le cinéma de cette époque. Un look distingué et discret. Un petit fourreau noir qui dégage les épaules. Deux boucles d’oreilles en diamant. Une silhouette frêle et longiligne.

Et surtout ces lunettes de soleil qui attirent le regard.

La femme moderne, la femme fatale, avance masquée, comme Audrey Hepburn. Impossible de saisir son regard. Ses secrets. Ses bonnes ou mauvaises intentions. C’est elle, sûre de son pouvoir, qui dicte les règles du jeu. Sur l’échiquier des sentiments, c’est elle, désormais, qui fait la loi.

Méfiez-vous des femmes qui portent des lunettes noires ! Elles sont irrésistibles. Armées de leurs Ray-Ban, elles partent à la conquête du monde. Personne ne peut les arrêter. Bijoux. Parfums. Voiture de luxe. Rien ne les rassasie. Le diable, dit-on, se cache dans les détails. Audrey Hepburn nous montre que l’essentiel, c’est toujours l’accessoire. Ici les lunettes noires, qu’elle a mises à la mode, et qui cachent son regard.

06/03/2016

air de cousinage

par antonin moeri

 

Le lecteur songe à «La Faim» de Knut Hamsun en lisant le récit «Et une nouvelle terre...» Hohl avait-il lu le roman de l’auteur norvégien lorsqu’il travailla aux huit ou dix versions de sa nouvelle? Le JE de Hamsun est un jeune homme qui se rêve écrivain, le IL de Hohl est un jeune homme qui se rêve peintre. On assiste, dans les deux récits, aux vagabondages et aux effets de la faim sur les protagonistes.

Andreas W., le «peintre» qu’imagine Hohl se voit abandonné de tous. Il rencontre un étudiant communiste qui, ayant le sens de l’Autre, lui offre à boire. Au bord du Danube (ah oui, l’histoire se passe à Vienne, où Hohl vécut de mai à décembre 1930), W. s’abîme dans une longue contemplation. Il sent les vagues couler en lui. Au cours d’une autre errance, la sensation de la faim devient si violente qu’il imagine un plat somptueux, nourriture revigorante qu’il n’avalera qu’en rêve.

C’est que les hallucinations ne cessent désormais d’assaillir le loqueteux qui tangue, chancelle, se traîne d’un banc à l’autre. Avec les deux schillings que lui donne une connaissance, il peut enfin s’offrir un repas. L’espoir monte alors en lui d’une nouvelle façon de peindre, plus fabuleuse. Mais le lendemain, nouvelles hallucinations. Il erre tel un cadavre et croise un bourgeois d’une élégance irréprochable. Poussé par une force obscure, W. assène un violent coup de poing à ce fat d’opérette. Intervention des flics. On emmène le «fou» dans un asile où un psychiatre, après quelques investigations, finira par affirmer: «La vie qu’il mène peut avoir une mauvaise influence sur son état mental».

La crise que Hohl met en scène est celle d’un individu que le manque de nourriture rend dingue. Après le seul repas pris pendant ces jours de détresse, W. rêve d’une maison à la campagne, où brille le soleil de la plénitude, où les grillons stridulent. Le narrateur norvégien fait le même genre de rêve: dans une salle où le soleil rayonne et où passe «la symphonie d’une musique ravissante», il sent les bras d’une femme autour de son cou, l’haleine de cette femme sur son visage. Le jeune homme qui se rêve écrivain et celui qui se rêve peintre sont tous deux victimes d’accès de rage subite et finissent par agresser physiquement et sans motif le premier quidam croisé dans la rue.

Hohl aurait-il lu «La Faim» en 1930 (roman publié en 1890). C’est en tout cas ce que lui reprocha le rédacteur culturel de la Frankfurter Zeitung en refusant son texte en 1932. Or Hohl affirma n’avoir pas lu une ligne de ce «roman» à l’époque où il travaillait aux différentes versions de «Et une nouvelle terre...».

Ludwig Hohl: Et une nouvelle terre... dans Le petit Cheval, L’Aube 1991 Knut Hamsun: la Faim, Livre de Poche, 2004

03/03/2016

Bref éloge des salons*

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par Jean-Michel Olivier

Au commencement, il y a le désir ; s’il n’y a pas de désir, il n’y a pas de commencement.

En 1986, je lance, avec deux amis proches (Anne de Charmant et Frank Fredenrich) une revue culturelle : SCÈNES Magazine. Le désir était fort. Et un peu inconscient. Il n’y avait pas, en Suisse romande, de magazine exclusivement consacré à l’actualité artistique. Le pari était fou. Il tient toujours, 30 ans plus tard.

La même année, Pierre-Marcel Favre et quelques autres (dont l’éditeur Vladimir Dimitrijevic) lancent à Genève le premier Salon du Livre et de la Presse. C’est un pari risqué. images-3.jpegÀ l’époque, il suscite des sourires gênés ou des remarques acerbes. La Suisse est un petit pays : qui cela peut-il bien intéresser ? On n’aime pas, chez nous, les têtes qui dépassent. Et, au Salon du Livre, il y a beaucoup de têtes qui dépassent…

Lors de l’inauguration, je m’en souviens, les stands n’étaient pas si nombreux (et beaucoup étaient vides). Les journaux de la place, qui avaient accepté de jouer le jeu, occupaient les postes les plus en vue. Avec SCÈNES Magazine, nous avions un emplacement stratégique. Cela nous permit de présenter notre toute nouvelle revue à une foule de lecteurs, plus ou moins curieux, dont une grande partie s’abonnèrent sur-le-champ (c’est au Salon du Livre que la revue recrute le plus de nouveaux abonnés). Pour moi, ce fut également l’occasion de croiser, au carrefour des allées, des écrivains que je rêvais de rencontrer, comme Antonio Tabucchi, Pascal Quignard, Jacques Chessex, Alexandre Zinoviev, Pascal Bruckner, Bouthaina Azami (photo ci-contre) images-2.jpeget tant d’autres. De ces rencontres inopinées, autour d’un verre de vin ou d’une tasse de café, est née une amitié qui dure encore...

Au fil des ans, le Salon s’est transformé. Des journaux ont disparu (Le Journal de Genève et La Suisse). D’autres sont apparus (Le Temps). Il a pris, peu à peu, des allures de grand souk — ce qui a découragé certains visiteurs qui s’y rendaient chaque année. Trop de bruit ! Trop de remue-ménage ! Les livres aspirent à la solitude et au silence de la lecture.

Lieu de rencontre, d’échange et de débats, le Salon du Livre est devenu indispensable. Pour les éditeurs, qui peuvent exposer leurs livres. Pour les auteurs, qui peuvent rencontrer leurs lecteurs (s’ils le souhaitent). Pour les journalistes, qui voient se rassembler, à cette occasion, tout le petit monde littéraire, dispersé aux quatre coins de la francophonie. Pour le public, enfin, c’est-à-dire vous, moi, qui peut se retrouver autour d’une passion commune pour la littérature.

* Ma contribution au magnifique ouvrage édité par Isabelle Falconnier et Adeline Beaux à l'occasion du 30è anniversaire du Salon du Livre de Genève.

 

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28/02/2016

Le naufrage de la Bourgogne

Par Pierre Béguin

bourgogne1.jpgLa problématique migratoire qui préoccupe tant l’Union européenne, qui la secoue dans ses principes, qui l’enfonce dans ses contradictions et qui ne la laissera certainement pas indemne, me renvoie à ce passage du roman d’André Gide, Les Faux-Monnayeurs, où Laura raconte à Vincent le naufrage de La Bourgogne*:

«… J’avais dix-sept ans, j’étais excellente nageuse; et pour te prouver que je n’avais pas le cœur trop sec, je te dirai que, si ma première pensée a été de me sauver moi-même, ma seconde a été de sauver quelqu’un. Rien ne me dégoûte autant que ceux qui, dans ces moments-là, ne songent qu’à eux-mêmes. Il y eut un premier canot de sauvetage qu’on avait empli principalement de femmes et d’enfants. La manœuvre fut si mal faite que le canot, au lieu de poser à plat sur la mer, piqua du nez et se vida de tout son monde avant même de s’être empli d’eau (…) Je ne comprends même plus bien ce qui a pu se passer; je sais seulement que j’avais remarqué, dans le canot, une petite fille de cinq ou six ans, un amour; et tout de suite, quand j’ai vu chavirer la barque, c’est elle que j’ai résolu de sauver (…) Je me souviens seulement d’avoir nagé assez longtemps avec l’enfant cramponnée à mon cou. Elle était terrifiée et me serrait la gorge si fort que je ne pouvais plus respirer. Heureusement, on a pu nous voir du canot et nous attendre, ou ramer vers nous. Le souvenir qui est demeuré le plus vif, celui que jamais rien ne pourra effacer de mon cerveau ni de mon cœur: dans ce canot, nous étions entassés, une quarantaine, après avoir accueilli plusieurs nageurs désespérés, comme on m’avait recueilli moi-même. L’eau venait presque à ras du bord. J’étais à l’arrière et je tenais pressée contre moi la petite fille que je venais de sauver, pour la réchauffer et pour l’empêcher de voir ce que, moi, je ne pouvais pas ne pas voir: deux marins, l’un armé d’une hache et l’autre d’un couteau de cuisine; et sais-tu ce qu’ils faisaient? … Ils coupaient les doigts, les poignets de quelques nageurs qui, s’aidant des cordes, s’efforçaient de monter dans notre barque. L’un des deux marins s’est retourné vers moi qui claquais des dents de froid, d’épouvante et d’horreur: «S’il en monte un seul de plus, nous sommes tous foutus. La barque est pleine.» Il a ajouté que dans tous les naufrages on est forcé de faire comme ça; mais que naturellement on n’en parle pas…»

Bien entendu, dans l’intention d’André Gide, ce récit n’est pas à prendre au premier degré: il sert avant tout de métaphore propre à illustrer les fondements de son éthique individualiste. La barque, c’est le moi qu’une foule de sentiments délicats assaille, sentiments qui s’agrippent à la sensibilité et auxquels il convient de couper les doigts et les poignets pour les empêcher de prendre pieds et de faire sombrer le cœur. Ainsi toutefois se dessinent les prémices de l’Übermensch: «j’abomine les médiocres et ne puis aimer qu’un vainqueur» précise Laura à Vincent en conclusion de son récit. Et le vainqueur est celui qui sait le mieux couper les doigts et les poignets des sentiments qui pourraient l’affaiblir. Reste à savoir si un tel vainqueur, au dangereux potentiel, est digne d’admiration… Retenons toutefois que, dans l’exemple qu’en donne André Gide, cette sorte d’éthique du surhomme provient directement du sentiment d’impuissance, et donc de honte, qu’éprouve Laura devant la tragédie qui s’est déroulée sous ses yeux. Comme si le dégoût de soi pouvait se transcender par la conceptualisation d’une morale qui justifie l’élimination du plus faible…

Si l’on éclaire ce récit à la lumière de la problématique migratoire actuelle, on y trouve le condensé des sentiments qui ont agité l’Europe, de l’empathie et des mains tendues à la fermeture des frontières, de l’acceptation résignée d’une situation intolérable à ses tentatives de justification, voire, de plus en plus, à ses brutalités qui s’exercent parfois sur les femmes et les enfants migrants. Certes, me direz-vous, la barque européenne est loin d’être pleine, mais un tel constat, livré à la peur des eaux tourmentées, reste très subjectif: pour beaucoup, la barque est déjà pleine; pour les autres, il pourrait s’agir d’une question de temps: à quel moment la peur du flux migratoire – cette peur qui fait ressurgir la bête – justifiera aux yeux du plus grand nombre qu’on coupe les mains et les poignets de celles et ceux qui s’accrochent désespérément au rêve européen? Car l’intégration économique n’est pas le volet principal du problème, même s’il focalise tous les débats; les événements du 31 décembre dernier, à Cologne et ailleurs – et s’ils étaient concertés, murmure-ton? – ont montré qu’il en était d’autres, plus complexes, plus redoutables, plus sournois peut-être, dans tous les cas à même de faire chavirer les valeurs de l’Occident. Comment, par exemple, gérer les pulsions sexuelles frustrées des centaines de milliers d’hommes en pleine force de l’âge qui sont déjà montés – ou qui s’apprêtent à monter – dans la barque? En leur expliquant les bonnes manières et le respect occidental, comme le proposent Messieurs Sérieux et Mesdames Raffinement? Sur le long terme éventuellement, mais dans l’immédiat…

Dans son récit du naufrage de La Bourgogne, Laura, bien que d’emblée dégoûtée par l’égoïsme du sauve-qui-peut et risquant sa vie pour en sauver une autre, n’en vient-elle pas à accepter l’insoutenable, avant de transformer son expérience en une éthique du surhomme pour justifier la honte de sa passivité forcée? La logique migratoire poussée à l’extrême – et si on n’en était qu’au début? –, il est à redouter que ce choix s’impose à chacun d’entre nous, à un moment ou à un autre. Quant à moi, je le confesse, j’espère lâchement ne pas vivre l’instant où il pourrait m’incomber. Cet instant révélateur où je me retrouverai face à mes principes, et vraisemblablement face à ma propre incohérence…

*La Bourgogne était un paquebot éperonné par un navire anglais dans la nuit du 3 au 4 juillet 1898. En proie à une ablutophobie démentielle et contagieuse, les passagers ont jeté femmes et enfants hors des canots de sauvetage, tapé avec les rames sur la tête de celles et ceux qui nageaient à proximité, mordu ou coupé les mains de tous les autres qui s’agrippaient aux rebords. Le lendemain, les survivants avaient complètement oublié leurs atrocités et se pressaient en larmes au bureau de la Compagnie, implorant des nouvelles des femmes et des enfants qu’ils avaient eux-mêmes tués…

 

 

26/02/2016

Salon du livre, Alain Bagnoud, Tristane Banon

Je viens de recevoir le livre commémoratif du Salon du livre et de la presse de Genève. 30è. Les auteurs témoignent. Très beau, très chic. Avec un problème (pour moi) : la fin de mon texte a sauté. J'avais prévu une sorte de petite chute badine. Mais ça se termine très platement. Pas de petite chute badine.

 Elle a glissé vers la page suivante. Si bien que le témoignage de Tristane Banon (Bagnoud-Banon, vous suivez?) commence par ma chute. Celle-ci ne peut qu'y gagner, me direz-vous, dans ce charmant environnement. Mais je ne suis pas sûr que le texte de Tristane Banon y gagne.

 Enfin, voici le texte entier :

 

La vendeuse

 Une de ces années où, comme souvent au salon du livre, j'étais assis derrière une pile en regardant les gens passer, j'ai appris quelque chose. Il y avait à côté de moi une femme qui travaillait dans la communication, et avait créé son entreprise. Elle signait son premier livre, un roman. Une novice, donc. Et pourtant, quelle aisance ! D'abord dans la manière de capter l'attention des passantes (car c'était son créneau, elle ne visait que les lectrices). Elle se tenait debout et les appelait. « Bonjour ! » Une voix grave, sensuelle, où on percevait en même temps de la chaleur et du respect. Si on lui répondait, on était cuit : « Est-ce que vous aimeriez découvrir un livre amusant ? » C'était le sien. A celles qui hésitaient : « Un livre écrit par une femme, pour des femmes. Lisez au moins le quatrième de couverture ! » D'un geste de prestidigitateur, elle retournait un exemplaire, le mettait dans les mains de la cliente. Quand celle-ci, après avoir parcouru le petit texte de présentation, voulait rendre l'ouvrage, l'écrivaine se contentait de la fixer en souriant, n'esquissait pas le moindre geste et empêchait par sa position l'accès à la pile où la visiteuse aurait pu reposer l'exemplaire. Puis elle plaçait les derniers arguments, une manière aussi de consoler la cliente qui s'était fait piéger : « Vous verrez, c'est très drôle, vous allez passer une bonne soirée, oublier vos ennuis... » La passante finissait par acheter. J'étais émerveillé. Pourquoi n'y a-t-il pas des séminaires de vente pour écrivains ? Cette dame pourrait les donner. On s'inscrit, elle nous coache et ça va chauffer dans le salon. L'un en train de haranguer la foule, l'autre proposant ses trois meilleurs livres pour le prix de deux, le dernier initiant des soldes jusqu'à épuisement du stock, avec le complice bien placé dans la foule qui se rue en avant, billet tendu, pour provoquer le mouvement d'achat ! Personnellement, je serai là, sourire chaleureux, œil de prédateur. Je vous dirai bonjour. « Est-ce que vous aimeriez découvrir un auteur rigolo ? » Ce sera moi !

 

 

 

21/02/2016

dubuffet

L’idée de voir les oeuvres de Dubuffet pourrait te plaire. Elles sont exposées à l’autre bout de la Suisse. Pour y aller, tu attends un train sur un quai de petite gare qui n’a plus de chef de gare. Le convoi est rempli d’élèves se rendant au collège. L’un d’eux a une tête de basset triste, il révise ses maths, le mot «trigonométrie» est prononcé. Il pose un regard fatigué sur la fille assise en face de lui, ni jolie ni vilaine, percing dans une narine, jean déchiré aux genoux. Sur le quai de Lausanne, tu montes dans un autre train appelé «Intercity». Tu lis Proust en regardant parfois par la fenêtre. Un caddie passe rempli de boissons fraîches. Une agréable odeur de café remplit l’espace après le passage du charriot poussé par un employé black de bonne humeur. Tu changes encore de train à Berne. Correspondance immédiate. Dans le nouveau convoi, tu entends une voix masculine. Un homme que tu ne vois pas s’entretient avec un médecin qui lui annonce une mauvaise nouvelle: le voyageur répète en hésitant le mot «Tumor». Les paysages somptueux continuent de défiler. La tante Léonie qui observe par sa fenêtre les gens marchant dans la rue est un passage qui emballe le monsieur à casquette. À Bâle, tu montes dans un vieux tram couleur verte. Tu traverses des quartiers, des banlieues, une campagne. Tu arrives à destination. Tu passes en revue les oeuvres du marchand de vin. Tu ressens une vive émotion devant une sculpture de Baselitz. Mais la plus vive, la plus intense émotion de la journée, tu la ressentiras dans le tram qui te ramènera à la gare: elle devait avoir huit ou neuf ans, elle tenait une trottinette dans ses mains, visage très pâle, yeux cernés, jolis doigts fins, longs cheveux noirs, elle m’a regardé un instant, elle a esquissé un sourire aussitôt interrompu par tout ce qu’on lui a raconté au sujet des inconnus, par les mises en garde et les fermes recommandations de la communauté éducative, des parents divorcés et des conseillères d’orientation. Regardant longuement cette fillette qui me faisait face avec sa trottinette posée sur ses genoux, je sentis une vague monter dans ma poitrine, j’allais pleurer, de joie évidemment, quand l’inconnue s’est levée pour descendre de la rame et se lancer sur le trottoir désert. C’est le genre d’expérience que tu peux faire lorsque tu te rends à l’autre bout de la Suisse pour visiter une exposition de tableaux qui ne t’ont pas ému mais que tu as trouvés intéressants.

14/02/2016

Socialisme, Bisounours et logique bancale

Par Pierre Béguin

Une fois n’est pas coutume, je veux réagir à un article paru dans Le Temps sous la signature de la conseillère nationale fribourgeoise, mais néanmoins socialiste, madame Valérie Piller Carrard (que je nommerai par souci de concision madame VPC) qui s’oppose à l’initiative «Pour le couple et la famille». Ma réaction, en l’occurrence, ne vise pas tant sa prise de position que les postulats inacceptables sur lesquels elle repose et qui me semble, hélàs!, représentatifs d’une certaine pensée socialiste. (Mon opinion sur cet objet de la votation a peu d’importance, mais si certains voulaient néanmoins la connaître, il leur suffit de lire dans Blogres cet article que j’ai écrit il y a une année et demie intitulé Impôts, splitting et Valais.)

Tout d’abord, la conseillère nationale fribourgeoise reconnaît qu’il y a discrimination fiscale (comment pourrait-elle faire autrement?), même si elle la nie au niveau cantonal en soulignant les corrections réalisées par les différentes administrations. Assertion fausse bien entendu: demandez aux Vaudois, par exemple, et à tous les couples dont les revenus réciproques sont à peu près équivalents! Réduction des inégalités certes, mais pas suppression, chère madame! Mais ne polémiquons pas! Retenons ceci: que madame la conseillère socialiste reconnaît qu’il y a discrimination pour l’IFD. Et pas la moindre! Le chiffre officiel, qu’elle reprend à son compte, s’élève à 2,3 milliards par an. Depuis 32 ans (5 ans avant la chute du mur de Berlin!) que l’égalité fiscale des couples est devenue une exigence du Tribunal fédéral, approuvée dans les urnes par le peuple, cela fait tout de même 73,6 milliards encaissés indûment par la seule Confédération, et donc reconnus comme tel par le TF et la majorité citoyenne. Une injustice qui aurait de quoi titiller une fibre socialiste! Pas du tout! Au motif que la correction de cette injustice profiterait avant tout aux couple les plus aisés, notre conseillère s’y oppose, allant jusqu’à la qualifier «de cadeau fiscal aux plus riches». Ah bon! Madame VPC, selon quelle logique la correction d’une longue injustice – que vous reconnaissez – peut-elle se transformer en cadeau? Faut-il penser que, pour vous, le droit à l’égalité, fût-il fiscal, cesse d’être pertinent à partir d’un certain niveau de revenu? Auriez-vous la même approche s’il s’agissait d’une injustice faite uniquement aux femmes parvenues à un niveau professionnel important? Considérez-vous de même la revendication légitime de l’égalité des salaires hommes – femmes, y compris les plus élevés, comme un cadeau accordé aux unes, non pas comme la correction d’une longue injustice? Ou simplement qu'une injustice qui touche la gauche est un scandale, une injustice qui touche la droite un juste châtiment?

Le postulat – le non-dit – est simple: le pays des Bisounours, des gentils, des bons, des honnêtes, des éternelles victimes est celui dont les frontières s’arrêtent à un niveau moyen de revenus. Au-delà s’étend le territoire noir des méchants, des salopards, des profiteurs, des vendus, des escrocs. A ces gens-là, on ne réserve que représailles, on n’accorde pas la justice. Quant aux cadeaux fiscaux, il ne concerne pas les 90000 personnes qui, à Genève, ne paient pas d’impôts, mais uniquement la petite minorité qui soutient tant bien que mal – plutôt mal que bien d’ailleurs – des finances cantonale dont le plus gros du budget profite fort heureusement aux plus démunis. Voyez-vous madame VPC, même dans les périodes de ma vie où, en réaction au néo-libéralisme galopant que j’abhorre par-dessus tout, je penchais furieusement à gauche, c’est une logique que je n’ai jamais comprise et qui m’a toujours semblé d’un incommensurable infantilisme.

Mais ce n’est pas tout. Notre conseillère nationale s’oppose également à l’initiative au nom «de la situation financière tendue que nous traversons». Madame, vous outragez la pensée socialiste! Invoquer la fragilité des finances publiques pour contrer une initiative visant à rectifier une injustice avérée, c’est une réaction de PLR! L’argument type du libéral, et même le seul argument non hypocrite qu’il est capable de soutenir (et le PLR d’ailleurs combat l’initiative à vos côtés). Face à une inégalité, depuis quand une socialiste digne de ce nom, se réclamant de l’Etat de droit, peut-elle lui objecter le coût de sa suppression? En appliquant votre logique, serions-nous cautionné à justifier des salaires de femmes inférieurs à ceux des hommes au motif que la correction de cette injustice comporterait des risques financiers pour l’entreprise? Reconnaissez que vous auriez de la peine à faire admettre ce raisonnement à votre parti, et encore moins à vos électrices! Eh oui! La logique, c’est la logique, madame VPC! Et elle s’accorde mal avec la casuistique. Il est par ailleurs facile de comprendre que ce sont les femmes mariées parvenues à un bon niveau professionnel qui pâtissent le plus du surcoût fiscal dû au mariage, à tel point que ces dernières ont tout intérêt à travailler à mi-temps. Notre conseillère nationale d’ailleurs l’admet: «l’épouse – puisque dans la réalité il s’agit souvent des femmes – serait encouragée à augmenter son temps de travail». Mais alors, à quoi bon une égalité salariale sans égalité fiscale? Accordez-vous d’une main ce que vous reprenez de l’autre?

Autre argument inepte de notre conseillère: celui concernant la discrimination des rentes AVS (deux rentes pour les concubins, une rente et demie pour les couples mariés) qui, selon madame VPC, «ne tiendrait pas la route» Ah bon! Comment se fait-ce? Par quelle argutie pourrait-on prouver que 150% d’une somme est supérieur à 200%? Parce que «les couples mariés bénéficient de plusieurs prestations, comme les rentes de veufs et le supplément de veuvage». Globalement, prétend la conseillère socialiste, «les couples mariés sont donc mieux protégés que les concubins». Doit-on comprendre, madame VPC, que selon vous la situation actuelle des couples mariés, en ce qui concerne la rente AVS, est préférable à celle des concubins? Mais alors, si tel est le cas, empressez-vous d’accepter l’initiative! Elle fera faire des économies à l’AVS, assurant ainsi son financement et sa viabilité. Sinon, évitez, svp!, de prendre le citoyen pour un imbécile!

Quant à l’argument qui consiste à présenter l’imposition individuelle comme préférable à celle proposée par l’initiative, j’y souscris en tout point (voir l’article mentionné en introduction). C’est d’ailleurs la position défendue par la conseillère libérale Isabelle Moret à «Infrarouge». Mais pourquoi cette dernière m’a-t-elle tant irritée alors que, sur le fond, je n’avais pas la moindre petite contradiction à lui opposer? Est-ce sa voix, ou ma légitime suspicion concernant son opportunisme argumentaire? Il est en effet difficile de croire qu’une libérale bon teint puisse ainsi soutenir une proposition qui nécessiterait pour son application une légion de fonctionnaires taxateurs supplémentaires? Décidément, quand les libéraux argumentent de concert avec les socialistes, on n’y comprend plus rien. Précisons simplement que, si l’imposition séparée du couple (le splitting) existe en Allemagne – qui ne semble pas pour autant crouler sous la masse des fonctionnaires taxateurs – il devrait pouvoir s’appliquer en Suisse (en Allemagne, les couples ont même le choix entre les deux types de taxation, le top! Qu’attendons-nous pour les imiter? Et simplifier le formulaire d’imposition par la même occasion!) Mais alors pourquoi le parti socialiste, et le PLR, qui tout à coup soutiennent avec virulence le splitting, n’ont-ils pas opposé à l’initiative «Pour le couple et la famille» un contre-projet visant à faire accepter l’évidence de l’imposition individuelle des couples? Depuis 32 ans qu’on l’attend, on a compris: c’est l’Arlésienne. Et cet argument que l’initiative, si elle était acceptée, empêcherait la seule bonne solution, le splitting, de s’imposer, une position purement opportuniste.

Cette initiative «Pour le couple et la famille» n’est pas celle que j’attendais, elle me semble peu adaptée à certaines réalités – notamment au nombre croissant de divorces – contrairement au splitting, mais elle reste de loin préférable à l’inaction des autres partis qui continuent, malgré ce qu’ils peuvent en dire, de cautionner depuis 32 ans une injustice condamnée par le TF et le peuple. Au fond, la principale force des initiants, c’est d’avoir tiré les premiers, surprenant ainsi leurs adversaires. S’ils font mouche dans les urnes le 28 février, les autres ne pourront s’en prendre qu’à eux-mêmes, et les socialistes, madame VPC en tête, qu’à leur stupide attentisme et à leur argumentation incohérente autant qu’opportuniste.

 

12/02/2016

Max Lobe, Confidences

Max Lobe, Confidences

Max Lobe a trouvé une manière habile, concrète et charnelle de donner corps à son projet. Projet historique, provoqué à l'origine par un autre livre.

 

À Genève, Lobe a jadis assisté à la présentation de Kamerun : une guerre cachée aux origines de la Françafrique (1948-1971), de Thomas Deltombe et Jacop Tatsita. Il s'est rendu compte alors qu'il ne savait presque rien du sujet, lui, qui a vécu dix-huit ans à Douala avant de venir à Genève. Violente réaction : « La découverte de mon ignorance m'exaspère. » Après s'être documenté, Lobe est donc retourné au pays. Son but : raconter l'indépendance du Cameroun.

 

Pour ça, il adopte une stratégie très différente de celle des essais qu'il a lus. Son narrateur se rend dans la forêt camerounaise, rencontre Ma Maliga, une vieille femme, et la fait parler.

 

Dans un style très oral, très local, elle se souvient des épisodes qui ont rythmé la guerre cachée d'indépendance, et les partage avec son interlocuteur en buvant force vin de palme. Elle évoque les dissensions au cœur du village entre les partisans et les opposants des Français, explique l'influence de l'église et les réactions des habitants. Ces souvenirs sont entremêlés par des scènes qui montrent Max Lobe de retour en ville et exploitent la différence entre la campagne et la cité actuelles.

 

Fin et truculent, ce récit amène une compréhension des mécanismes qui ont agité les esprits dans cette période qui a vu la mort du héros local, Ruben Um Nyobè, assassiné par l'armée française en 1958. Sa lecture est une manière savoureuse de s'approprier quelques connaissances historiques et de comprendre de l'intérieur le fonctionnement d'un village camerounais, avec ses particularités.

 

 

Max Lobe, Confidences, Zoé

 

31/01/2016

scalpel railleur

antonin moeri

 

En lisant «Le Hérisson» de Ludwig Hohl, je songeais à «La Métamorphose» de Franz Kafka. On ne saurait parler de parenté entre ces deux auteurs (sinon qu’ils ont écrit, tous deux, en allemand et qu’ils sont devenus les plus grands stylistes de langue allemande) mais une certaine ironie, cruelle et nuancée, leur est commune.

Dans un récit de Hohl, un narrateur externe évoque la situation d’un homme et d’une femme mécontente à qui il faudrait accorder quelques jours de repos. Contrairement au narrateur de Kafka (dans «Un petit bout de femme»), le personnage masculin de Hohl n’a pas bonne réputation. Des psychologues, des neurologues, bientôt un avocat et un notaire vont tout faire, selon les principes de la raison et de la bonté, pour convaincre cet homme d’accorder trois jours de repos à sa femme, puis trois semaines, les trois jours n’ayant naturellement pas suffi à la guérir. Or trois semaines ne suffisant pas, les docteurs de l’âme convainquent l’homme d’accepter un élargissement de la cure: des heures de franche détente en compagnie du psy, quatre soirs par semaine, dans des établissements où l’on peut s’éclater. L’homme a beau se révolter, il est pris dans un engrenage. Il a beau se laisser guider par des principes de bonté et de raison, il doit lâcher prise, car les médecins et les vieilles dames pensent que sa femme (pour que soit possible un débloquage psychologique) devrait prendre un amant. Quant au problème du divorce, il sera vite réglé: l’homme serait aussitôt débouté s'il mettait les pieds au mur, comme on dit, puisque les rapports de police témoignent d’un penchant, chez cet individu, à l’ivrognerie. Après quoi, les bonnes âmes convaincront notre homme de s’embarquer pour le Brésil car sa présence, ici, dans ce pays, sur ce continent, constituerait «un obstacle au plein épanouissement intérieur» de son ex-femme.

Dans le récit de Kafka, la situation est inversée. C’est un JE qui raconte. La petite femme avec laquelle il semble vivre est mécontente. Cette perpétuelle irritation touche cependant le narrateur qui se demande si la petite femme ne va pas «porter cette cause sur la place publique». Or les gens ne partagent pas l’opinion de la petite femme au sujet de l’homme, même si quelques fouineurs voudraient bien savoir ce qui se passe... En attendant l’intervention des fouineurs, le narrateur se demande comment il pourrait apaiser la petite femme (il est pratiquement impossible de satisfaire à ses exigences). Un ami conseille au narrateur de prendre ses distances, de faire par exemple un voyage. Ce serait la plus mauvaises des solutions, car cela éveillerait le soupçon. Nous le répétons, les gens ont une bonne opinion du narrateur. Cette affaire est une affaire strictement privée et si l’on ne fait pas de vagues, l’homme pourra encore longtemps mener la vie qu’il a menée jusque là, «en dépit de toute la fureur de cette femme».

Crauauté farce chez ces deux auteurs qui, dans une langue claire et dégraissée, convient le lecteur à enlever ses lunettes. Des perspectives certes différentes mais une véritable allégresse à pulvériser l’esprit de sérieux. Une rapidité d’évocation qui fait la supériorité de certains langages cinématographiques.

 

Franz Kafka: «Un petit bout de femme» dans «Un Jeûneur», GF, 1993 Ludwig Hohl: «Raisonnable et bon» dans «Tous les hommes presque toujours s’imaginent», L’Aire, 1981

29/01/2016

Paolo Cognetti, Le Garçon sauvage

 Par Alain Bagnoud

 Paolo Cognetti, Le Garçon sauvageTous ceux qui s'intéressent à la montagne (c'est mon cas) ne peuvent qu'être intéressés par le livre de Paolo Cognetti, Le Garçon sauvage.

 

Le récit se présente comme une autobiographie. À 30 ans, après avoir vécu un très mauvais hiver milanais qui l'éloigne de l'écriture, l'auteur décide de monter pendant quelques mois dans le Val d'Aoste. Il connaît bien la région pour y avoir passé ses vacances plusieurs années de suite quand il était enfant.

 

L'endroit paradisiaque où il a vécu ses étés a disparu, transformé, modernisé. Mais il s'installe pas très loin, dans une ancienne bergerie, pourvue tout de même d'un confort sommaire. Après avoir apprivoisé la solitude, notre jeune homme rencontre d'autres habitants de la région, un nostalgique des temps anciens, ou encore deux jeunes gens qui tiennent un refuge d'altitude. Ce séjour permet finalement à Paolo Cognetti de se reprendre et de retrouver l'écriture.

 

Nous avons affaire ici, comme on le voit, à deux aspects bien connus de la montagne : montagne mystique, celle qui rapproche de Dieu (ici : l'écriture) et éloigne des hommes et de leurs soucis, et montagne guérisseuse, celle que l'on voit apparaître dans le livre Heidi de Joanna Spyri (la petite Clara retrouve la santé grâce à elle), ou dans La Montagne magique de Thomas Mann.

 

Le livre de Cognetti se place entre ces deux aspects. Pudique et mesuré, très suggestif, il est écrit avec une économie de moyens qui cherche la sobriété et le ton juste. Visuel, descriptif, mais également sensible, il nous donne donc une version renouvelée des grands mythes de la montagne salvatrice.

 

 

 

Paolo Cognetti, Le Garçon sauvage, Editions Zoé

 

24/01/2016

Bienvenue dans le futur!

Par Pierre Béguin

Il y a de ces associations d’idées! En sortant d’une représentation de la fameuse pièce d’Octave Mirbeau, Journal d’une femme de chambre, je tournais malgré moi dans ma tête cette phrase de Célestine prononcée en conclusion de sa longue expérience dans les maisons les plus huppées aux services des bourgeois «honnêtes» : «Si infâmes que soient les canailles, ils (sic) ne le sont jamais autant que les honnêtes gens!»

Et j’ai pensé alors au bail-in bancaire qui vient d’entrer en vigueur au 1 janvier 2016, en catimini bien sûr, sans information ni vote – mais si le vote servait à quelque chose, comme disait Coluche, il y a longtemps que le citoyen en serait privé. Qu’est-ce donc que le Bail-in, me direz-vous? Le bail-in c’est l’autorisation désormais parfaitement légale accordée aux banques – avant tout aux établissements certifiés too big to fail, c’est-à-dire reconnus d’importance systémique – d’amortir les créances non garanties d’un établissement défaillant et de les transformer en fonds propres. En d’autres termes, en cas de faillite d’une banque, les actionnaires d’abord, puis les créanciers et les épargnants devront assumer financièrement les pertes et procéder eux-mêmes à un sauvetage déclaré nécessaire pour la stabilité de l’Etat. En clair, on privatise le renflouement des banques mal gérées en s’emparant légalement de l’argent des épargnants. Banquiers incompétents, financiers sans scrupules, hommes d’affaires et politiciens véreux, tous ont maintenant sécurisé leur avenir par une directive européenne qui légalise le vol de l’épargne. E la nave va! Jusqu’au prochain naufrage dont on a déjà prévu le renflouement. Mais celui-là laissera le citoyen sans ressource. Que voulez-vous, mon bon Monsieur, les Etats sont exsangues, la pression fiscale a atteint ses limites, il faut d’une manière ou d’une autre alimenter un système qui nourrit bien ses décideurs – surtout ceux qui n’ont pas été élus – même s’il a par ailleurs largement fait la preuve de ses carences, pour ne pas dire de sa dangerosité!

Finie donc la garantie de l’Etat en cas de défaillance bancaire (le bail-out)! Traumatisés par la crise de 2008, par la faillite de Lehman Brothers et les sauvetages à coups de milliards de Goldman Sachs ou de l’UBS coulant sous le poids de leurs inconcevables subprimes et autres malversations, les Etats se désengagent et refilent le problème aux épargnants. Décidément, dans la finance comme dans la nature, il ne fait pas bon être au bout de la chaîne. Mais, me direz-vous, si le bail out consiste à octroyer à l’Etat la possibilité de prendre l’argent du contribuable pour renflouer une banque en difficulté, et le bail-in à permettre à ladite banque de puiser directement en toute légalité dans l’argent des épargnants, les deux cas de figure reviennent à un tour de passe-passe pour masquer un vol: in fine, c’est toujours le citoyen qui perd et les banquiers qui gagnent. Eh oui! Vous avez tout compris. En dépit de tous leurs efforts, les premiers s’appauvrissent; en dépit de – ou grâce à – leur incompétence, et malgré les malversations, les seconds s’enrichissent. Et c’est pour ça qu’en Suisse, par exemple, il y a un Parlement avec pleins d’élus provenant des conseils d’administration des milieux bancaires ou des compagnies d’assurances. Et même qu’au moment où il faut voter pour eux, on ne vous dit surtout pas qu’ils font partie de ces conseils d’administration. Ne nous étonnons pas en conséquence que les milieux bancaires (et ceux des assurances) parviennent à faire passer systématiquement par le canal politique des décisions parfaitement contraires aux intérêts du citoyen. En l’occurrence, dans le cas qui nous intéresse, la différence pour le citoyen c’est que, avec le bail-out, il pouvait toujours manifester a posteriori son mécontentement ou son désaccord jusque dans les urnes tout en conservant son compte en banque, alors qu’avec le bail-in, il se retrouve fauché tout en ayant absolument rien à dire…

Car les personnes présentes dans les bureaux de la Réserve fédérale à New York pendant ce fameux week-end de septembre 2008 qui a vu la faillite de Lehman Brothers n’ont pas oublié: il fallait trouver une autre solution à l’alternative entre faillite dévastatrice et sauvetage par l’Etat. Le bail-in s’est alors imposé au cœur des réformes post-crises. Et c’est la crise chypriote, en 2013, qui lui a servi de laboratoire: tous les dépôts supérieurs à 100 000 euros ont été taxés à hauteur de 47%, une logique confiscatoire alors sans base juridique qui s’identifiait de facto à du vol pur et simple. Mais la faillite bancaire fut évitée, et de Chypre, on n’en parle plus! Pour cause, trois ans plus tard nous voilà tous chypriotisés à l’insu de ce qui n’est même pas notre plein gré.

Certes, rétorquerez-vous, mais il y a depuis 2008 des soupapes de sécurité, les fameux stress-tests, les tests de sécurité bancaire. Sauf que, lorsque Chypre est entrée dans l’Union monétaire en 2008 précisément, ses banques ont passé les stress-tests les doigts dans le nez. Et encore en 2010 et en 2011: comptes certifiés par les plus grands cabinets comme Ernst & Young ou PricewaterhouseCoopers (qui avaient déjà, je crois, certifié à Genève les comptes de la banque cantonale juste avant sa faillite). C’est vous dire! Oui! C’est vous dire qu’en matière de finance plus qu’ailleurs, faire confiance c’est déjà mourir un peu…

Quand le bail-in est-il «actionnable»? Lorsque la survie de la banque n’est plus garantie (ce qui laisse une marge d’interprétation qui, personnellement, me fait un peu peur) mais au plus tard lorsque le ratio de fonds propres descend en dessous de 5%. Bigre! Au prochain Jérôme kerviel, on est morts! Outre que la légalisation du bail-in bafoue les règles élémentaires du droit de propriété (une dérive dénoncée récemment par… Wladimir Poutine lui-même), ce qui est insupportable, c’est qu’il revient à donner, sous caution juridique, une immunité financière et politique, comme d’autres bénéficient déjà de l’immunité diplomatique, à une caste privilégiée dont on a pu mesurer cette dernière décennie toute l’étendue de l’irresponsabilité, de l’incompétence, voire de la malhonnêteté. Et quand on bénéficie d’une telle immunité, nul besoin de faire son examen de conscience ou son autocritique. Pas davantage d’ailleurs qu’il n’est besoin d’être intelligent. On peut donc sans risque pronostiquer la prochaine crise bancaire et le vol des économies des petits épargnants qui n’ont pas, contrairement aux multinationales, la possibilité d’aller enterrer leur argent sous les tropiques de quelque paradis fiscal. Et je ne donne plus longue vie, maintenant que le bail-in est légalisé, à la garantie de CHF 100 000.- accordée par l’Etat à l’épargnant. De toute façon, aucun pays, à part peut-être la Suisse qui ne le fera pas, ne pourrait étendre cette caution à l’ensemble de ses épargnants…

Puisque les paradis fiscaux lui sont fermés, me direz-vous, le petit épargnant peut toujours enterrer ses économies dans son jardin (s’il en a un) ou les placer dans un coffre (une pratique de plus en plus répandue). Déjà qu’il faut pratiquement payer pour s’en déposséder sur un compte qui appartient désormais à la banque, pourquoi ne pas boycotter les dépôts bancaires et recourir aux bonnes vieilles méthodes ancestrales: l’incontournable cachette aux «sequins»? Eh! Cela aussi «ils» l’ont prévu. La parade est en préparation: on parle de supprimer concrètement billets et monnaie pour rendre l’argent purement virtuel. Adieu coffre, cachette, bas de laine et fric au noir! Et le E banking, à quoi croyez-vous que ça sert si ce n’est à nous rendre dépendant des banques? La révolution FINTECH (contraction de finance et technologie) n’a pas fini de surprendre… en mal. En résumé, nous serons complètement sous le joug d’établissements bancaires qui se sont déjà légalement approprié notre argent bientôt géré par des robots. Alors nos «sequins», aussi planqués soient-ils, n’auront pas plus de valeur qu’un rouge liard, si ce n’est en tant qu’objet de collection.

2016, sans tambours ni trompettes, dans l’indifférence la plus complète, marque l’avènement d’une ère nouvelle: dorénavant, plus personne n’est propriétaire de son épargne et des économies légitimement mises de côté après une vie de labeur. Finie l’indépendance, la liberté qu’octroie l’épargne à son détenteur! Avec la bénédiction de l’Etat, sous couvert de légalité, la dictature financière avance ses derniers pions. Elle sera bientôt totale... Avec tous les moyens de surveillance dont le citoyen est déjà l’objet à son insu, le tableau est complet. Orwell, à côté, c’est de la roupie de sansonnet.

Bienvenue dans le futur!

 

17/01/2016

registre épique

par antonin moeri

 

Ernest Hemingway a peut-être emprunté des éléments à une aventure qu’il aurait vécue pour écrire son dernier livre, peut-être a-t-il écouté le récit que lui fit un vieux pêcheur dans un bar cubain et a-t-il créé Santiago à partir de ce vieux pêcheur. Or l’histoire de Santiago en lutte avec un gigantesque marlin dont il finira par ne ramener que le «squelette» sur la plage, cette histoire raconte autre chose qu’une simple pêche sur l’océan.

Dans l’excellente bio de Anna Stüssi «Ludwig Hohl, unterwegs zum Werk», le projecteur est braqué sur les années 1904-1937, année où Hohl totalement démuni vint trouver refuge à Genève. On y apprend qu’en juin 1926, Ludwig se rend avec un ami dans la région de Bourg d’Oisans pour y entreprendre une périlleuse ascension. Sur un pan de neige, nos deux lascars découvrent un trou dans lequel ils se glissent, car l’entrée du refuge a disparu sous des masses de neige. On y apprend que l’ami nommé Kurt Müller souffre tout-à-coup de saignements de nez, de maux de tête et qu’il doit renoncer à poursuivre l’aventure. Un exploit que le jeune homme intrépide nommé Ludwig Hohl accomplira seul, lui qui aimait par-dessus tout les défis et l’air vivifiant des cimes.

Ce sont exactement ces éléments, parmi tant d’autres, que l’auteur reprendra dans un récit qu’il ne cessera de retravailler, de retailler, de polir pendant plus de quarante ans, puisque «Bergfahrt» ne paraîtra en Allemagne qu’en 1975, texte dont Hohl aura pesé chaque virgule, chaque mot, chaque comparaison, chaque silence puisque les mots ne sauraient tout dire. Texte lumineux, tendu et somptueux que les Editions Attila eurent la bonne idée de rééditer en français en 2007 et dans lequel la montagne joue un peu le rôle du grand cachalot blanc dans «Moby Dick» ou celui du grand marlin dans «Le vieil homme et la mer».

Il est difficile de rendre compte d’un récit aussi exigeant, dans lequel un narrateur externe relate la progression de deux puis d’un personnage, dans lequel il rend compte de leurs sensations, de leurs sentiments de joie, d’extase, de dépit ou de rage, dans lequel il décrit avec minutie les éléments du paysage: «Des rochers, de la neige, de la glace. Des arêtes noires se succédant comme des coulisses, des pics comme des tours dressées contre le ciel, à droite, à gauche, partout; plus bas, une grisaille d’éboulis...»

De nombreux cartons contenant des inédits de Hohl dorment aux archives littéraires suisses à Berne. À une trentaine de cahiers, l’auteur donna le nom «Epische Grundschriften» qu’on pourrait traduire par «Manuscrits épiques». Oui, c’est le mot qui vient à l’esprit, épique, lorsqu’on lit «Ascension». Le registre épique est l’un de ceux que privilégiait Ludwig Hohl.

Ludwig Hohl, Ascension, Attila, 2007

Anna Stüssi, Ludwig Hohl, Eine Biographie der Jahre 1904-1937, Wallstein Verlag

15/01/2016

Eugène, Le livre des débuts

Par Alain Bagnoud

 Eugène, Le livre des débuts,Eugène se tient au courant des mythologies urbaines. Son dernier livre convoque les images du monde, celles que nous apportent le cinéma, la littérature et les journaux. C'est une plongée roborative dans les imaginaires de notre époque.

 

Le livre des débuts convoque aussi nos fantasmatiques personnelles puisqu'il s'agit de rien moins que de finir virtuellement des romans dont le début nous est livré. Ils convoquent des lieux différents, des personnages qui semblent sortis des films de Kusturika ou des frères Coen, des constructions de suspense dont on ne peut s'empêcher d'imaginer la suite

 

Quelques exemples. Un coursier à vélo de New York transporte un cœur à transplanter. Soudain, des doutes l'assaillent. Ne s'agirait-il pas de celui de son père pompier ? Autre histoire : un mannequin ukrainien se fait recouvrir de chocolat suisse. Cette fille travaille pour financer ses études. On lui propose une somme faramineuse pour une nuit. Mais on précise : il ne s'agit pas de sexe. Cependant quand elle entre dans la pièce où elle gagnera cet argent, elle se dit que du sexe aurait été préférable. Préférable à quoi ? Chacun s'est déjà fait son cinéma dans sa tête.

 

C'est ainsi avec toutes ces nouvelles, ces débuts de roman. Chacun pourrait constituer un excellent départ de scénario. Les possibilités y sont indiquées, les lieux sont visuellement prenants, tout incite à l'imaginaire. Les indices qu'Eugène nous donne font de la fin de ces textes un moment où les possibilités explosent dans l'esprit du lecteur.

 

Ils constituent l'équivalent de ce qu'on appelle traditionnellement une chute, c'est-à-dire une surprise finale. C'est une chute plurielle, ici, un fourmillement soudain des possibles, amené avec virtuosité.

 

Eugène, Le livre des débuts, romans, l'Age d'Homme

 

14/01/2016

Lecture à deux voix à la Galerie

 

Mercredi 20 janvier à 19 h

 

Sarah Olivier et Jean-Michel Olivier 

liront des extraits à deux voix

d'un roman à paraître

 

Passion noire

 

La Galerie, rue de l’Industrie 13, Les Grottes, Genève

 

Entrée libre

07/01/2016

Une farce éclatante (Guy Chevalley)

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par Jean-Michel Olivier

Le titre, à première vue, n'est pas très engageant : la cellulose est une fibre constitutive du bois, qui entre dans la composition du papier, mais que l'homme ne peut digérer. Pourtant Morlan, l'un des protagonistes de Cellulose* de Guy Chevalley, dévore un dossier, qu'il croyait perdu, pour éviter la honte de dire qu'il l'a retrouvé ! Cette crise de papyrophagie va bientôt toucher d'autres personnages du roman, comme dans une pièce de Ionesco où tout le monde est frappé de rhinocérite…

On le voit : tout démarre sur les chapeaux de roue. Un employé sans histoire (et qui ne veut pas en avoir) se trouve brusquement pris dans un engrenage fatal, dont il ne se sauvera qu'en devenant lui-même un criminel. L'intrigue de Cellulose est un peu mince, mais diablement bien entortillée par Guy Chevalley, dont c'est le premier roman. L'essentiel est ailleurs : dans la galerie de personnages étranges et hauts en couleur ; dans le rythme du récit, qui est haletant ; dans la langue, enfin, de Chevalley qui frappe par sa justesse et sa verve.

images.pngLes Chuques d'abord, Gustave et son épouse Éliane, obsédés par les poules qu'ils élèvent et les bonnes manières : un couple qu'on dirait droit sorti de Belle du Seigneur (les Deume), surprenant et coincé — si genevois.  Les van Driessche, ensuite, dont la femme, Isabelle, a quitté le domicile conjugal et abandonné ses trois insupportables rejetons au père irresponsable (très belle description d'un dîner au McDo!). Il y a enfin Lisa Knecht, une psy excédée par ses patients, sur lesquels elle balance une partie de son mobilier. Sans oublier un infirmier qui n'aime pas les femmes et quelques dirigeants d'entreprise qui croient faire votre bonheur en vous offrant une promotion que vous ne souhaitez pas…

Cellulose commence comme une nouvelle de Gogol (Le Nez, par exemple), mais tourne bien vite à la farce, une farce énaurme, les personnages étant happés dans une spirale vertigineuse qui les entraîne loin de tout réalisme. Et cette farce, avouons-le, est éclatante de santé ! Quelle jouissance à brosser, puis à accompagner ces personnages à la fois singuliers et banals ! À chaque ligne, on revit le plaisir que l'auteur a goûté en les mettant au monde (et en scène). Il y a du souffle et du talent dans ce premier roman prometteur en diable.

La première édition de Cellulose est épuisée, nous souffle son excellent éditeur Olivier Morattel. Ne ratez pas la seconde édition !

* Guy Chevalley, Cellulose, roman, Olivier Morattel Éditeur, 2015.

27/12/2015

épopée sans action

par a.m.

 

Je ne sais plus qui disait:”La vocation de l’art est d’interroger et interpréter le monde à sa façon propre”. Peut-être est-ce un universitaire parlant de Proust qui a écrit cela. J’aime beaucoup cette phrase. J’y pensais constamment en lisant les entretiens de Peter Handke avec Peter Hamm (Editions Bourgois). L’auteur de Lent retour y parle d’un”regard bon et actif qu’on pourrait bien appeler un idéal, une manière de laisser-être les autres”. Ce regard ne peut se déployer que dans la solitude, quand le pas se libère et que la joie arrive. Une joie mêlé de douleur qui “renforce l’imagination, le désir ou le rêve, le souvenir, aussi”. Le silence actif de Wittgenstein est alors évoqué.

Les adultères, les intrigues ténébreuses, les détournements d’argent ou d’avion, les assassinats de banquiers célèbres, les mensonges d’Etat, les déplacements de populations (sauf peut-être dans « Le voyage hivernal ») ou le tourisme sexuel n’ont jamais été le sujet d’un récit de Handke. Les questions qu’il se pose lorsqu’il construit un livre sont celles qu’il se posait, enfant:”Où se termine l’univers? Quand le temps a-t-il commencé? Pourquoi je suis moi? Et toi, et toi, toi?”

“Ce qui vous saute aux yeux et s’engouffre dans votre nez, ce dont on vous rebat les oreilles tous les jours” ne peut fournir matière à raconter, Handke préfère les marges, le “nebendraussen”. Il compare l’acte d’écrire à “l’acte de descendre dans la cave et de retourner les pommes qui reposent là, pour que le parfum en soit conservé”. Faire apparaître de manière épique le temps, “laisser apparaître le temps dans des catégories sensuelles” fascine l’auteur du Malheur indifférent plus que les événements de la Grande Histoire.

En lisant ces entretiens, on est frappé par la cohérence d’une existence et d’une entreprise littéraire. Qu’il parle de Franz Kafka, de Thomas Bernhard, de Hermann Lenz, d’Emmanuel Bove, d’Anton Tchékhov ou de Ludwig Hohl, de l’internat catholique où il découvrit les romans de Dickens et ceux de Balzac, qu’il parle de ses premiers succès au théâtre, de l’éclatement de la Yougoslavie, de son installation dans la banlieue parisienne, de son travail journalier, de sa fille, du suicide de sa mère ou des interminables marches dans les forêts slovènes, Handke nous invite à explorer ce moment où “la vie brille vraiment dans toute son ampleur et sa somptuosité”.

Selon Peter Hamm, qui eut l’idée du portrait filmé dont ces entretiens sont tirés, les livres de son ami Handke sont”une grande tentative pour promouvoir une nouvelle confiance dans le monde”. En tous les cas, Vive les illusions! donne envie de relire l’épopée sans action que représente l’oeuvre de P.H.