13/11/2015

Christophe Gaillard, Une aurore sans sourire

Par Alain Bagnoud

 

Tout ce qui concerne Bonaparte et le Valais a le vent en poupe, ces temps-ci. Peut-être à cause du bicentenaire qu'on a fêté cette année. Il faudrait vivre sur Mars pour ignorer que le Valais a rallié la confédération helvétique en 1815, à reculons, ou, disons, un peu forcé par les vainqueurs de Napoléon.

Ce n'est pas qu'il voulait rester dans l'Hexagone (lequel aurait représenté alors une bizarre figure géométrique). Après diverses péripéties, le canton était en effet devenu en 1810 un département français, celui du Simplon. Non, le Valais voulait son indépendance. Son indépendance un peu plus grande que celle que les vainqueurs entendaient lui donner. Il aurait préféré rester seul. Maître. Unique. (Est-ce que ça a changé?)

La situation actuelle, c'est donc la faute à Napoléon, indirectement. Napoléon dont le consul honoraire de France a démontré, dans sa conférence aux écrivains valaisans à Sierre, en octobre 2015, qu'il avait créé la Suisse actuelle. Rien de moins.

On comprend donc l'intérêt pour le bonhomme. En littérature aussi. Il y avait eu l'excellent roman de Dubath qui racontait à sa façon (Dubath est un ennemi de la ligne droite) le passage du Grand Saint-Bernard. (Jean-Yves Dubath, Bonaparte et le Saint-Bernard, Editions d’autre part) Il y a maintenant un roman de Christophe Gaillard, Une Aurore sans sourire.

Pas sur Napoléon exactement, plutôt sur son ambassadeur dans la République Rhodanique du Valais, nommé en 1804. Un écrivain. Chateaubriand.

Tout le monde sait que le grand auteur a été bombardé à ce poste par Bonaparte qui voulait l'éloigner. Personne ne sait s'il est arrivé. Jamais, disent certains. Jusqu'à Martigny, peut-être, nous a dit le consul honoraire dans sa conférence. Certains le poussent quand même jusqu'à Sion, d'où il aurait décampé au plus vite. L'assassinat du Duc d'Enghien ou l'ennui...

Christophe Gaillard, lui aussi, le fait arriver jusqu'à la capitale valaisanne et entrer dans la maison de Kalbermatten qui lui a été dévolue. Il le fait monter dans la voiture qui l'emmène au palais du gouvernement, et lui donne cette pensée : « Je ne tiendrai pas une semaine avant de me mettre un pistolet sur la tempe. »

Avant ça, on suit son trajet documenté de lieu en lieu célèbre : l'Abbaye de Saint-Maurice, le Bois-Noir, la cascade de Salanfe, Martigny, Isérables, Saint-Pierre-de-Clages... Ça donne une série d'épisodes dans lesquels l'ambassadeur rencontre quelques personnages pittoresques.

Nous en parlions avec un ami. Le récit, me disait-il, avance par successions d'anecdotes qui font penser aux paraboles d'Evangiles. Jésus et le paralytique, Jésus et l'aveugle deviennent ici Chateaubriand et le goitreux, Chateaubriand et le berger, etc. C'est assez joli et assez juste.

Christophe Gaillard ne veut pas en effet se suffire de l'anecdote. À travers le voyage de Chateaubriand, il s'attache à donner une vision du Valais, à mettre en perspective son amour du canton et en faire une critique sociale. Notre auteur ne dédaigne pas les petites promenades autour de son sujet, lesquelles s'appuient sur une documentation impeccable : éléments biographiques, histoire du Valais ou Histoire tout court.

Tout ceci est hiérarchisé. L'auteur, par ailleurs professeur de français au collège de Saint-Maurice, utilise ses talents de chercheur et de pédagogue dans son roman. On fait toujours son livre avec ce qu'on est.

Une aurore sans sourire fonctionne donc comme peuvent le faire les livres du genre. Éclairage du présent par le passé. Portrait du Valais contrasté. Forte présence du personnage principal, l'écrivain aimé, dont le style inspire celui de Christophe Gaillard, qui a une belle écriture aux phrases mûries, travaillées.

 

Christophe Gaillard, Une aurore sans sourire, Editions de l'Aire

 

10/11/2015

Armistice et littérature de guerre

Par Pierre Béguin

 

11 novembre 1918, 5 h 15, signature de l’armistice. Une commémoration d’autant plus retentissante que nous sommes parvenus au centenaire de ce qui fut unanimement décrit comme une indicible boucherie. Boucherie certes, mais pas si indicible que cela à considérer les centaines de romans qu’elle a engendrés depuis (et plus encore à l’échelon international). Dont finalement pas mal de classiques et quelques chefs-d’œuvre.

celine chevallier.jpgEn contre-point des grandiloquents discours officiels dont cette journée commémorative ne manquera pas, je retiendrai deux textes dans cette abondante littérature de guerre: l’un dont je viens d’achever la lecture (Gabriel Chevallier*, La Peur, 1930) et l’autre – ma bible – dont j’ai relu les cent premières pages pour la circonstance (Céline, Voyage au bout de la nuit, 1932). Nonobstant leur style, les ressemblances, les parallèles, les points de convergence entre ces deux textes sont aussi nombreux que troublants. À croire que la guerre de 14-18 a donné naissance à une littérature de topos, de conventions, de scènes incontournables qui lui sont propres. Avec, au bout du compte, cette nuance: si l’on assiste à une caricature féroce de la dimension héroïque ainsi qu’à une mise à mort radicale du discours officiel, la peur revendiquée comme sentiment dominant conduit, chez Chevallier, au mépris de soi-même, alors qu’elle mène, chez Céline, à la gloriole. Mais dans les deux cas, on semble aboutir à une sorte d’éthique de la lâcheté comme sagesse ultime de toute situation de guerre: «L’homme qui fuit conserve sur le cadavre l’inestimable avantage de pouvoir courir» (La Peur); «Le colonel avait son ventre ouvert (…) Ça avait dû lui faire du mal ce coup-là. Tant pis pour lui! S’il était parti dès les premières balles, ça ne lui serait pas arrivé» ou encore «Foutez le camp! On va tirer! Vous tuer! Nous tuer tous!» (Voyage).

Cette lâcheté se justifie comme une réponse lucide aux mensonges des politiques et des vertus héroïques par lesquelles on a conditionné le citoyen-soldat: «Les hommes sont bêtes et ignorants. De là vient leur misère. Au lieu de réfléchir, ils croient ce qu’on leur raconte. Ils se choisissent des chefs et des maîtres sans les juger, avec un goût funeste pour l’esclavage (…) On a dit aux Allemands: "En avant pour la guerre fraîche et joyeuse! Nach Paris et Dieu avec nous, pour la plus grande Allemagne". On a dit aux Français: "On nous attaque. C’est la guerre du Droit et de la Revanche. À Berlin!" Vingt millions, tous de bonne foi, tous d’accord avec Dieu et leur principe… Vingt millions d’imbéciles… Comme moi!» (La Peur) ; «Ce colonel, c’était donc un monstre! Je conçus en même temps qu’il devait y avoir beaucoup des comme lui dans notre armée, des braves, et puis tout autant sans doute dans l’armée d’en face. Plusieurs millions peut-être! Dès lors ma frousse devint panique. Avec des êtres semblables, cette imbécillité infernale pouvait continuer indéfiniment…» (Voyage). Loin du champ de bataille, le lyrisme guerrier se concentre à l’arrière-plan, dans les colonnes des journaux surtout, où des noms illustres, des académiciens, des généraux en retraite, des gens d’Eglise, tous bien planqués, s’épanchent en précieuses fleurs de prose pour encourager le soldat. Des perles que lit, désabusé, Jean Dartemont, le personnage principal de La Peur, dans l’horreur des tranchées: «La valeur éducative de la guerre n’a jamais fait de doute pour quiconque est capable d’un peu d’observation – Il était temps que la guerre vînt pour ressusciter, en France, le sens de l’idéal et du divin – C’est encore une des surprises de cette guerre et l’une de ses merveilles, le rôle éclatant qu’y joue la poésie».

De fait, avant le baptême du feu, les tranchées et l’horreur, cette guerre commence la fleur au fusil dans l’euphorie d’un gigantesque divertissement – «Pensant que la guerre serait le plus extraordinaire spectacle de l’époque, je désirais ne pas le manquer» (La Peur) – ou les festivités d’un départ en vacances: «Il fait très beau. Vraiment cette guerre tombe bien au début du mois d’août. Les petits employés sont les plus acharnés: au lieu de quinze jours de vacances, on va s’en payer plusieurs mois, aux frais de l’Allemagne (…) Dans les rues grouillantes, les hommes, les femmes, bras dessus, bras dessous, entament une grande farandole étourdissante qui dure une partie de la nuit.» (La Peur); «… des civils et leurs femmes qui nous poussaient des encouragements, et qui lançaient des fleurs, des terrasses, devant les gares, des pleines églises. Il y en avait des patriotes! (…) Et nous voilà partis du côté des canons, et sans se faire prier. On aurait dit qu’on allait aux cerises» (Voyage). C’est que dans les deux romans dominent chez les protagonistes, officiers et soldats, la même sotte vanité patriotique (existe-t-il des vanités intelligentes?): «Primo, nous avons la baïonnette. En face tu disposes les Boches. Qu’est-ce qui arrive immanquablement? Les Boches foutent le camp ou font camarades. Pourquoi penses-tu qu’ils ont planté des barbelés devant leur ligne? A cause de la baïonnette. Secundo, nous avons la boule de pain. Le héros français l’élève au-dessus de la tranchée et crie d’un ton méprisant: "Fritz, tu veux bâfrer?" Qu’est-ce qui arrive immanquablement? Fritz pose son flingue et rapplique vers la boule. Pourquoi penses-tu qu’ils ont planté des barbelés devant leur ligne? À Cause de nos boules de pain, à seule fin qu’ils n’accourent pas tous en laissant leur Kronprinz (…) Les armements caractérisent une race. Ils ont adopté l’artillerie lourde parce qu’ils ont l’esprit lourd, et nous l’artillerie légère parce que nous avons l’esprit léger. L’esprit domine la matière. Et la guerre, c’est le triomphe de l’esprit!» (La Peur).

La bêtise du citoyen, les mensonges et les intérêts larvés des chefs – «Ceux qui ont donné le signal du massacre sourient à leur gloire prochaine» (La Peur); «Quand les grands de ce monde se mettent à vous aimer, c’est qu’ils vont vous tourner en saucissons de bataille» (Voyage) – ne sont pas seuls à construire ce mensonge héroïque qui cautionne la guerre. Les femmes, et leur vocation hystérique à n’aimer que dans l’admiration et la grandeur – «à vouloir épouser Dieu» disait Victor Hugo – en prennent pour leur grade dans «cette gigantesque entreprise à se foutre du monde» (Voyage). À leurs yeux, malheur aux lâches! «Des grappes de femmes délirantes, échevelées, offrent leur taille et leur poitrine aux héros (…) Vingt millions d’hommes, que cinquante millions de femmes ont couvert de fleurs et de baisers, se hâtent vers la gloire, avec des chansons nationales qu’ils chantent à pleins poumons.» (La Peur); «Les femmes surtout demandaient du spectacle et elles étaient impitoyables, les garces, pour les amateurs déconcertés. La guerre, sans conteste, porte aux ovaires, elles en exigeaient des héros, et ceux qui ne l’étaient pas du tout devaient se présenter comme tels ou bien s’apprêter à subir le plus ignominieux des destins» (Voyage). Dans La Peur, des infirmières se pressent autour de Dartemont, relégué aux soins d’un hôpital, dans l’espoir de vibrer à ses exploits. Et comme il s’entête dans les banalités, elles s’irritent: « — C’est tout? — Oui, c’est tout… Ou plutôt, non! Je vais vous dire la grande préoccupation de la guerre, la seule qui compte: J’AI EU PEUR. J’ai dû dire quelque chose d’obscène, d’ignoble. Elles poussent un léger cri indigné, et s’écartent. Je vois la répulsion sur leur visage: "Quoi, un lâche! Est-il possible que ce soit un Français!" — Vous êtes peureux Dartemont? C’est un mot très désagréable à recevoir en pleine figure, publiquement, de la part d’une jeune fille désirable. Depuis que le monde existe, des milliers et des milliers d’hommes se sont fait tuer à cause de ce mot prononcé par des femmes». Scène identique dans Le Voyage au bout de la nuit, où Lola, l’infirmière américaine, incarne cette exigence d’héroïsme qui encourage le mâle à la boucherie: «Oh! Vous êtes donc tout à fait lâche, Ferdinand! Vous êtes répugnant comme un rat…»,  et qui trouve là aussi sa caricature à l’arrière scène, loin du front, dans les hôpitaux où échouent les rescapés des tranchées. Sauf que Bardamu, à l’inverse de Dartemont, ne s’émeut pas de l’injure: «Oui, tout à fait lâche Lola, je refuse la guerre et tout ce qu’il y a dedans…». Je l’ai dit, Céline élève la lâcheté en gloriole, en valeur absolue, en temps de guerre du moins, à l’image de son personnage Princhard qui feint la cleptomanie pour se faire réformer…

Branledore le premier a donné le ton, lui qui simule l’héroïsme et le patriotisme avec la conviction d’un acteur pour s’attirer la sympathie active des infirmières. Bientôt suivi par tous les blessés et mutilés: «Grâce à Branledore, ces mêmes hommes apeurés et recherchant l’ombre, possédés par des souvenirs honteux d’abattoirs, se muèrent en une satanée bande de gaillards, tous résolus à la victoire, armés d’abattage et de formidables propos. Un dru langage, et si salé que ces dames en rougissaient parfois, elles ne s’en plaignaient jamais cependant parce qu’il est bien entendu qu’un soldat est aussi brave qu’insouciant, et grossier plus souvent qu’à son tour, et que plus il est grossier et que plus il est brave». Bardamu lui-même finira par singer le discours héroïque comme arme de séduction: «Comme elle m’interrogeait cette divine sur mes actions de guerre, je lui donnai tant de détails et des si excités et des si poignants, qu’elle ne me quitta plus des yeux». Pour rendre le discours héroïque plus ridicule encore, Céline le déplace loin du front, sur le théâtre dérisoire d’un hôpital, où des blessés, des mutilés, le jouent avec un opportunisme grandiloquent pour séduire des infirmières béates et oublier leur lâcheté de soldat, pour légitime qu’elle soit. Car sur le front, c’est une autre histoire…

Dans les deux romans, même pagaille – le mot fut d’ailleurs inventé pour décrire cette guerre – même monde à l’envers où ne peut subsister que l’animalité, où le dessous l’emporte irrémédiablement sur le dessus, les étages supérieurs – l’intellect, la conscience qui fondent l’humanité – s’écroulant rapidement sous l’émergence des instincts; même focalisation interne – tout est décrit de très près – qui ne fait ressortir de la guerre que son absurdité; même volonté de tirer vers le bas, de détruire avec virulence toute légende guerrière en élevant la lâcheté en vertu principale; mêmes officiers – le colonel dans le Voyage, le Baron Général de Proculote dans La Peur – pour ridiculiser les glorieux propos martiaux, les clichés du va-t-en guerre…

Si l’industrie cinématographique spécialement américaine – j’en excepte bien entendu Chaplin, Kubrick, Paul et les autres – relègue trop souvent le film de guerre à une propagande au service des intérêts et de la grandeur de la Nation – il faudra attendre les années 70 et la contestation contre la guerre du Viet-Nam pour que l’opportuniste Hollywood adopte à son tour le registre satirique – la littérature de guerre du XX e siècle, on vient d’en voir deux exemples, est essentiellement iconoclaste, et c’est là sa gloire. Elle dénonce avant tout l’absurdité de la guerre, le scandale de ses intérêts inavouables et son mensonge héroïque. En ce sens, 14-18 marque une rupture radicale dans le genre jusqu’alors issu de l’épopée et davantage friand d’exploits que de réalisme, à quelques exceptions près, comme La Débâcle de Zola, Le Colonel Chabert de Balzac, voire le Candide de Voltaire. Son centenaire – dans quelques mois celui de Verdun – est une bonne occasion pour replonger dans les quelques chefs-d’œuvre qu’elle nous a laissés. C’est au moins ça…

«La guerre n’est qu’une monstrueuse absurdité, dont il ne faut attendre ni amélioration, ni grandeur» (Gabriel Chevallier)

«La guerre, c’était tout ce qu’on ne comprenait pas» (Louis-Ferdinand Céline)

*Gabriel Chevallier est surtout connu pour son roman satirique Clochemerle (1934), village de Bourgogne inventé dont le nom s’est inscrit dans la langue française. Veaux-en-Beaujolais, dont la grande rue porte le nom de l’auteur, a revendiqué l’honneur d’en être le modèle. Comme quoi, à l’image de tous les va-t-en guerre, on peut très bien s’enorgueillir de sa sottise…

 

 

 

 

09/11/2015

Jean Prod'hom, Marges

Par Alain Bagnoud

Jean Prod'hom, MargesUn billet chaque jour, quotidien depuis 2012 sur le blog de Jean Prod'hom, lesmarges.net. « observer, comprendre, aimer, tout et n'importe quoi, ce qu'on finit par regarder, d'autres couches, d'autres cercles. »

 

On comprend ainsi que l'essentiel n'est pas le sujet. D'ailleurs, Prod'hom n'a aucune imagination, aucune inspiration, aucune originalité. Ce n'est pas moi qui le dis, c'est lui, dans le premier texte du recueil publié par Antipodes, qui s'appelle Marges.

 

Qu'est-ce qui existe, alors, qui peut faire l'intérêt d'une lecture ? La forme, évidemment. Et ce qu'on appelle particulièrement ciselure.

 

Ciselant, Prod'hom parle un peu de tout. Parfois, c'est le quotidien, le banal à quoi il donne une forme. Parfois, c'est des visions à la Bosch (le Café du Cygne où sont tous ceux de Chez Progel). Les textes évoquent les proches, les cimetières, le chemin des Tailles, ou François Bon qui a fait la postface et parle fort justement de « confrontation vive avec les jours », de « l'autre confrontation la plus directe et la plus aiguë des mots au plus simple de ce qu'ils nomment. »

 

C'est Claude Pahud, l'éditeur d'Antipodes, qui a fait le choix parmi des quantités de textes parus sur le blog et qui arrivaient sur son mur Facebook. On va évoquer les questions posées à chaque fois qu'on passe du numérique au solide. C'était le cas de mon Transports. Il a fallu se justifier. Pourquoi ? À quoi bon ? Qu'est-ce que ça change ?

 

Jean Prod'hom, MargesOn n'évitera pas d'en parler. Parce que ça change beaucoup. La délimitation d'abord. L'objet qui existe. La couverture qui crée les contours. L'ordonnance des textes, fixée, non plus mouvante dans le rouleau mais qui a sa place déterminée dans le monde. Et la vitesse de lecture n'est pas la même. Et puis feuilleter, c'est bien plus agréable avec tous les doigts.

 

Bref, c'est bien, Pahud a eu raison.

 

Il y a des photos, dans Marges aussi, prises par Prod'hom. Est-ce qu'elles illustrent les textes ? Je ne sais pas. Ça fait un dialogue, on dira. Ça donne un autre aspect de Prod'hom, une autre corde à son arc ou à sa lyre pincée. Le livre ainsi est joli. Et, on l'aura compris, savoureux.

 

Jean Prod'hom, Marges, collection Traces du Temps, Antipodes

 

05/11/2015

De Voltaire à Salman Rushdie (retour sur les Innocents)

images-1.jpegJean-Michel Olivier était, le 24 juin dernier, invité à gagner le Grand Salon des Délices pour rappeler le contexte et la réception de son roman Les Innocents (1996) centré, on s’en souvient, sur les personnalités conjuguées de Voltaire et Salman Rushdie. Nous présentons dans les lignes qui suivent la discussion qui s’est d’abord engagée entre le romancier et le conservateur des Délices, François Jacob, avant de gagner l’ensemble de la salle.

voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueFrançois Jacob : Rappelons d’abord, si vous le voulez bien, la structure générale des Innocents. Tout s’y passe en une journée  — histoire de respecter, peut-être, une ultime fois, les préceptes d’Aristote ? — et cette journée peut être datée : 21 novembre 1994, c’est-à-dire l’un des jours supposés de la naissance de Voltaire. Apparaissent pas moins de quarante-cinq personnages, parmi lesquels Joseph Bâcle, « appointé de police », le juge Joseph Parmentier, son épouse Marie, Paul Soufre, Simon Rage (figure de Salman Rushdie), SIC, c’est-à-dire Solange-Isabelle Court, journaliste de son état qui ressemble comme deux gouttes d’eau à Claire Chazal, Laurent Vessie, maire de Genève, le pasteur Buchs, Émile Dutonneau, écrivain du « terroir », Louis Dutroux et enfin la libraire, Claire la Taiseuse.
Simon Rage, écrivain célèbre, est cloîtré à Londres en raison d’une fatwa : on ne le met pas moins dans un jet privé en partance pour Genève, où il doit recevoir le prix Voltaire. Tandis qu’il voyage, un groupe terroriste prépare son assassinat. La structure du roman devient alors signifiante. Toutes ses parties sont en effet inaugurées par un texte en italiques (sauf la dernière, qui présente un récit en capitales) lequel, écrit à la première personne, est le fait du terroriste anonyme, et se trouve suivi de douze à quinze chapitres assez courts focalisés, quant à eux, sur un des personnages cités précédemment. L’œuvre est donc très ramassée dans le temps, avec des personnages typés qui sont presque des personnages-clés, certains d’entre eux étant reconnaissables ou transposables dans la réalité (Alain Vaissade, Martine Brunschwig-Graf…) Elle semble se concentrer sur deux questions : celle de la pureté, les exactions qu’elle entraîne étant interrogées de l’intérieur, si l’on peut dire, par la voix même du jihadiste ; et celle de la distinction qu’il convient d’opérer entre une littérature romande d’essence internationale et une littérature du « terroir » que vous ne semblez pas privilégier. Sur un plan plus littéraire enfin, d’aucuns ont évoqué une « épopée rabelaisienne », les détournements de langage étant chez vous très nombreux ainsi que les jeux avec le narrateur, lesquels pourraient faire songer, dans une certaine mesure, à Jules Romains.
Ma première question concerne la perception qui est la vôtre, vingt ans après, de ce roman : la contextualisation très forte dans laquelle il s’inscrit (tricentenaire de la naissance de Voltaire) n’en gêne-t-il pas la lecture a posteriori ? Aurait-il été au contraire « réactualisé » par les événements récents ?

Jean-Michel Olivier : Le point de départ est effectivement la question de la pureté et celle de la nature des intégrismes : il faut se souvenir que la décennie 1980 avait été marquée par de nombreux attentats, notamment à Paris. voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueIl m’a semblé dès lors intéressant, et tout particulièrement après le prix Colette que Salman Rushdie n’a pu recevoir, en 1993, d’analyser la pureté ou l’intégrisme dans différents secteurs ou dans différents discours. Le nerf du livre est bien l’intégrisme religieux, mais j’étais également intéressé par les réactions opérées au sein de la ville de Genève qui est à la fois ouverte, libre et puritaine. Il y a ce côté qu’on trouve chez Rousseau, très strict, et puis en même temps une réflexion sur la liberté. Ce que je voulais mettre en scène, c’étaient différents personnages susceptibles de représenter les différentes facettes de l’intégrisme. Il y a l’intégrisme religieux avec ce personnage anonyme, qu’on voit préparer un attentat tout au long du livre mais qui a une espèce de fascination, malgré tout, comme tous les musulmans, pour le Livre, le Coran, le Livre sacré. Avec un côté plus satirique, plus humoristique, nous avons ensuite le maire de la ville, un écologiste, mais aussi un intégriste dans son genre : il veut tout nettoyer, il est obsédé lui aussi par cette notion de pureté. Troisième forme d’intégrisme : celui du pasteur Buchs, clin d’œil au pasteur Fuchs, et qui représente en effet une vision de la religion. Citons enfin le juge Parmentier, véritable incarnation du bien et du mal –du bien surtout : c’est lui qui tranche, qui est obsédé par le mal. Je voulais au fond élargir la réflexion sur les intégrismes et non pas seulement l’intégrismea fortiori l’intégrisme musulman. On se rend compte ici que presque tous les personnages portent en eux ce désir de pureté qui est au fond une pureté dangereuse.

François Jacob : Il y a quand même un personnage qui ne porte pas, me semble-t-il, un quelconque désir de pureté et qui est pourtant la plus dangereuse de toutes : c’est Solange-Isabelle Court. Ne s’avoue-t-elle pas tout de suite « impure » ?

Jean-Michel Olivier : C’est la journaliste, importante dans le roman en ce que je voulais mettre en scène un personnage qui mît lui-même en scène tous les autres. On a donc une mise en scène qui regarde l’événement. Solange-Isabelle Court traduit à elle seule l’obsession, très réelle à l’époque, pour l’audience : voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueelle tente de provoquer ses interlocuteurs et invite par exemple l’imam Ramadan –nom évidemment connu à Genève : je fus moi-même, quinze ans durant, le collègue de Tariq Ramadan. Solange fait en fait de l’événement qu’elle met en scène un véritable spectacle : elle se contente d’abord de suivre la remise du prix, en espérant que quelque chose ne « marche » pas, ce qui ferait grimper l’audience, puis elle manipule les gens de telle manière qu’en effet il se passe quelque chose pendant son émission. Mais il est un autre personnage qui m’intéresse encore davantage : c’est Bâcle. Ce nom ne vous dit rien ?...

François Jacob : Je ne connais de Bâcle que l’ami de Jean-Jacques Rousseau…

Jean-Michel Olivier : Précisément ! Je m’étais dit que dans tous mes livres il y aurait un Bâcle. voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueJ’adore ce personnage de garnement avec lequel Rousseau va voler des asperges : c’est le « copain » que nous avons tous eu, dans notre adolescence, et qui nous entraîne vers des mauvais coups qui n’en sont pas vraiment… Bâcle se trouvait déjà dans un livre précédent intitulé Le Voyage en hiver, histoire d’un organiste à Genève qui réveille ses paroissiens par une espèce de déluge de notes de musique et qui invente une liqueur faite d’herbes genevoises et qu’il appelle la Bâclée… Il est vrai que dans Les Innocents, Bâcle n’a pas un beau rôle : c’est un « flic » un peu obtus, caricatural et pour tout dire violent.

François Jacob : Je souhaitais vous interpeller sur un terme que vous utilisez souvent : le terme de « bâtards ». Il semble  y avoir dans le roman une espèce de fil rouge sur la filiation, sur le fait d’avoir des enfants, de chercher un père, etc.

Jean-Michel Olivier : La bâtardise est en rapport direct avec la pureté ou l’impureté. La pureté peut être celle du sang, de la race, de la famille. Quant au thème de la filiation, il apparaît très souvent dans mes livres, soit qu’on refuse de se reproduire, comme ici le juge Parmentier, soit que les femmes détournent cet interdit ou cette résistance. Marie découvre ainsi qu’elle est enceinte et se demande, durant tout le livre, quel père donner à son enfant : les candidats défilent jusqu’à celui qui lui conviendra le mieux, et qui n’est évidemment pas le père biologique. Cette problématique peut être élargie au plan intellectuel parce que si l’on parle de Voltaire ou de Rousseau, il y a une « descendance » absolument énorme et qui s’écarte plus ou moins d’eux. Dans Le dernier mot, je donne justement la parole à Thérèse Levasseur où il est question, on s’en doute, des cinq enfants qu’on a tant reprochés à Rousseau –et vous devinez quelle est mon interprétation de cet objet d’étude. Dans L’amour nègre, on a affaire à un enfant adopté, autre manière de poser la question de la filiation.

François Jacob : Le tour que joue Marie Parmentier à son juge de mari (lui faire croire qu’il est le père de l’enfant qu’elle porte), c’est finalement le tour qu’a joué Mme du Châtelet à son propre mari lorsqu’elle s’est trouvée enceinte des œuvres du poète Saint-Lambert.

Jean-Michel Olivier : Oui, c’était là quelque chose d’assez courant au dix-huitième siècle, où l’on trouvait un nombre de bâtards hallucinant. J’ai beaucoup d’affection pour Marie Parmentier car c’est une femme qui décide de prendre sa vie en main, qui n’est pas une victime, qui ne se laisse pas faire. voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueMme du Châtelet, Voltaire, Rousseau sont évidemment présents dans tout le roman : on peut même dater des Innocents le début d’une influence « voltairienne » sur ma production.

François Jacob : La couverture est, à ce propos, très explicite.

Jean-Michel Olivier : C’est une œuvre qui fut commandée à Dominique Appia : voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueon y voit Voltaire en figure de proue sur le « bateau-livre » qui est le lieu central du roman.

François Jacob : Mais il est, sur ce bateau, un trouble-fête qui pense, pense, pense décidément beaucoup…

Jean-Michel Olivier : C’est bien sûr notre apprenti terroriste. Il est à la fois ce personnage qui va suivre son destin : punir l’auteur de La Mère de Dieu, et montrer que son désir de pureté est un désir impossible. Malheureusement pour lui, il aime la littérature, est sensible aux belles-lettres : sa certitude en est ébranlée, et il commence à réfléchir. Je ne voulais pas faire de ce personnage anonyme un inculte ou le réduire au rang de brute épaisse à qui l’on dit : « Vous allez tuer tel ou tel homme, ou telle ou telle femme » et qui obéit sans réfléchir. Tout au contraire, il se pose des questions, il hésite.

François Jacob : Mais il vient à bout de son hésitation. Et fait brûler sa propre bibliothèque…

Jean-Michel Olivier : Impossible évidemment de ne pas songer à tous ces autodafés qui hantent encore le dix-huitième siècle : n’a-t-on pas brûlé Du Contrat socialÉmile ? Sans compter ces images d’autodafés de 1933, quand les nazis arrivent au pouvoir. Il s’agissait de revenir sur cette histoire obsédante à l’aide de personnages réellement incarnés, et non pas de simples figures emblématiques.

François Jacob : Notre jihadiste, lorsqu’il approche du bateau-livre, bouscule quelqu’un qu’il ne reconnaît pas. Or celui qu’il bouscule, sans y prendre garde, n’est autre que Simon Rage, sa potentielle victime. Pouvez-vous évoquer cette scène ?

Jean-Michel Olivier : Le terroriste est téléguidé, mobilisé par son crime, et il n’est plus capable de reconnaître l’écrivain qu’il a en face de lui. Le bourreau et la victime se croisent, se cognent, mais s’ignorent. Vous remarquerez toutefois que j’en ai sauvé un, à la fin.

François Jacob : Pas le terroriste, en tout cas.

Jean-Michel Olivier : Non. Celui-là meurt dans sa corbeille de fleurs…

François Jacob : Il semble que le roman ait suscité, au moment de sa sortie, quelques réactions négatives…

Jean-Michel Olivier : Il y a eu plusieurs types de réactions. J’aime bien d’abord mettre en scène des personnages qui ont réellement existé, en ne les déformant pas beaucoup, finalement, en faisant en sorte qu’ils soient reconnaissables. Je m’attendais dès lors à avoir des réactions virulentes de la conseillère d’État impliquée dans le roman : voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiquemais Martine Brunschwicg-Graf a bien pris la chose. D’autres politiques n’ont pas réagi. Le plus surprenant est que d’aucuns ont réagi parce qu’ils n’étaient pas dans le roman ! D’autres réactions ont été plus violentes, allant parfois jusqu’à la menace.

François Jacob : Et qu’en est-il d’Émile Dutonneau ? Le prénom est bien rousseauiste…

Jean-Michel Olivier : Oui, mais le modèle est Étienne Barillier, même s’il s’agit au fond du composé de plusieurs écrivains : voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueMichel Viala, Jacques Chessex… J’en fais un écrivain du terroir, c’est-à-dire attaché à l’expression de la terre, de la pureté de la terre, dans le sens où en Suisse romande l’écrivain du terroir exprime vraiment l’âme de la région. On a longtemps cru qu’il y avait une « âme » romande qui était exprimée par quelques écrivains qu’on a choisis de manière quelque peu arbitraire. Ramuz ne risque-t-il pas de faire oublier Cingria ou Bouvier ?

François Jacob : Le terroir qui intéresse Dutonneau est en tout cas couvert de vignes…

Jean-Michel Olivier: Il est porté sur la bouteille, c’est vrai.

François Jacob : Et devient assassin !

Jean-Michel Olivier : Dans son désir de pureté, il développe une visée hégémonique qu’on retrouve dans tous les discours de la pureté.

François Jacob : Il forme en tout cas un couple infernal avec sa victime, Dutroux, qu’il rencontre au Dorian, qu’il retrouve par la suite du côté du bateau-livre avant, finalement, de l’étrangler dans la cellule qu’ils partagent tous les deux, en ce soir du 21 novembre 1994. Nous voici ramenés, chemin faisant, à ces couples décrits par Rousseau dans les Confessions et où sont convoquées les images de Bâcle, de Venture de Villeneuve…

Jean-Michel Olivier : Dutonneau essaie, par ses livres, de se faire reconnaître et, en particulier, de se faire reconnaître par l’institution universitaire : Dutroux est de l’Institut ! Dutonneau et Dutroux sont donc tout à la fois très proches car issus l’un et l’autre du monde du livre mais, en fait, profondément déconnectés l’un de l’autre.

François Jacob : Le « conte final » est sans doute une des pages les plus voltairiennes du roman : on y retrouve le ton de Candide, lorsque Candide traverse le village des abares et qu’il se livre à une description proprement clinique de ce qui l’entoure.

Jean-Michel Olivier : L’amour nègre a fait précisément l’objet de recensions dans lesquelles on disait que le personnage principal était une sorte de Candide moderne. voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueUn Candide noir, africain, qui traverse le monde de la mondialisation, de la puissance, de l’argent, un monde blanc, de manière générale, où il évolue jusqu’à la fin du récit. Mais j’ai surtout songé à L’Ingénu, avec ce métis qui débarque et dont on tente de faire un bon breton… C’est tout ce processus d’immigration et d’intégration qui m’intéresse : il est évidemment au cœur de nos préoccupations d’aujourd’hui. Quant au rire, c’est bien lui qu’on tente d’assassiner, et qu’on a tenté de tuer le 7 janvier dernier, car il est une arme redoutable contre toute forme d’intégrisme.

François Jacob : Et quel est le prochain opus ?  

Jean-Michel Olivier : C’est un roman qui, comme d’habitude, sera très différent de tous les précédents. Le dernier était le récit de la vie d’un personnage inspiré de quelqu’un qui a réellement existé. Le prochain s’intitulera Le Démon des femmes et mettra en scène un écrivain tout à fait contemporain, plus jeune que moi, qui a eu un prix littéraire, et qui a été harcelé par de nombreuses correspondantes. voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueOn ne trouve donc qu’un homme pour une vingtaine de femmes qui lui écrivent ou qu’il rencontre dans des salons du Livre. La vie d’un écrivain aujourd’hui est quelque chose de très particulier : on l’invite à parler un peu partout de ses livres, il se trouve transformé en colporteur ou en représentant de ses propres ouvrages : c’est de cette vie de nomade qu’il est question dans la première partie. La deuxième partie le verra recevoir son prix et repartir avant, en fin de parcours, de gagner une université américaine.

François Jacob : À très bientôt, donc, pour ce nouveau roman !

Propos recueillis par François Jacob.

31/10/2015

Lecture publique

 

 

 

Mercredi 11 novembre à 19 h

 

Pierre Béguin lira des extraits de son prochain livre

 

Condamné au bénéfice du doute

 

 

 

La Galerie, rue de l’Industrie 13, Les Grottes, Genève

 

Entrée libre

 

30/10/2015

Serge Bimpage, La peau des grenouilles vertes

 

 

par Alain Bagnoud

 

 

 

Serge Bimpage a bien eu raison de transformer un fait-divers qui l'obsédait en roman. En créant dans son livre un labyrinthe de mentir-vrai, il se pose la question du destin des individus et interroge le réel et l'écriture, grâce à une histoire passionnante.

 

La peau des grenouilles vertes est en effet inspirée par un fait judiciaire réel, que Bimpage avait suivi professionnellement, il y a des années. L'affaire Joséphine Dard. Joséphine est la fille de Frédéric Dard, le célèbre écrivain qui avait créé San Antonio. La fillette âgée alors de treize ans avait été enlevée dans leur maison de Vandoeuvre.

 

Serge Bimpage reprend avec fidélité les détails de l'histoire, tout en transposant personnages et lieux. Mais on retrouve l'environnement de l'affaire et les personnalités des protagonistes.

 

Le portrait du ravisseur occupe une place importante dans le livre. Il faut dire que son profil est atypique. Fils d'une famille noble et importante, que les frasques d'un père écrasant ont appauvrie et détruite, ayant bénéficié d'une éducation aristocratique, il rêve de devenir cinéaste, mais finit caméraman à temps partiel à la télévision suisse romande. Bon mari, excellent père, charmant collègue, il est aussi pendant dix ans, à l'insu de tous, un as du cambriolage. Un virtuose.

 

Ses tournages pour la télévision lui permettent de repérer les lieux. Il retourne ensuite de nuit dans les demeures qui l'intéressent, photographie des objets de prix: livres anciens, gravures. Puis dans son atelier de bricoleur, il réalise des fac-similés. Enfin, à la faveur d'une deuxième visite, il échange les originaux contre ses artefacts.

 

La vente des vols à des antiquaires lui permet de mener un grand train de vie. Mais il a peur de se faire attraper et décide de terminer sa carrière criminelle par un grand coup. Un enlèvement. C'est à la faveur d'un reportage qu'il pénètre chez sa future victime. La fille de l'artiste à succès a quasiment l'âge de la sienne. Ça le décide.

 

Bimpage décrit l'enlèvement, la séquestration, les demandes de rançon en se basant sur la documentation impeccable qu'il a accumulée. Il n'a pas besoin de broder, tant l'affaire, jusque dans ses moindres détails, est d'un romanesque achevé.

 

Le bandit a préparé minutieusement son coup, avec un luxe de précautions: petit téléphérique pour récupérer le sac d'argent, indications glissées dans le bottin d'un téléphone public, somnifères, appartement loué à Annemasse. Trop minutieusement, même. Ça le perd, finalement. Quand il passe un coup de téléphone au père depuis une cabine, il revêt un masque de carnaval. Deux amoureux le remarquent, notent le numéro de sa voiture, font le rapprochement avec l'affaire.

 

Toute cette histoire est passionnante. Ce qui l'est encore plus, c'est la manière dont Bimpage traite le sujet. Son narrateur, Nazowski, Naze pour les intimes, est un nègre, habitué à rédiger les récits de vie de ceux qui le paient pour ça. Il a suivi jadis l'affaire pour un journal. Depuis, elle le hante. Il en garde le sentiment qu'il n'est pas allé au bout de ce qu'il pouvait dire, qu'il a été cantonné aux faits bruts par les règles de son métier. Et autre chose: « J'ai toujours marqué un faible pour les hommes que le destin force à marcher contre nature ».

 

On lui apprend qu'Edmond, le ravisseur est sorti de prison. Il le contacte. Tous deux s'entendent à faire un livre de cette histoire, mais Edmond reste à la surface des choses, puis, finalement, renonce.

 

Naze file alors à Paris, à la recherche de celle qui a été enlevée. Une rencontre et des entretiens suivent. Elle se dévoile, mais finalement, refuse aussi qu'il écrive son histoire. C'est alors que le nègre décide d'écrire un roman.

 

Ce dispositif narratif introduit le lecteur dans un labyrinthe de miroir. Qu'est-ce qui est finalement vrai? Qu'est-ce qui appartient à la fiction? La transposition romanesque permet à Bimpage de se demander ce que peut l'écriture. Réussit-elle comprendre les autres en pénétrant dans leur vie comme un voleur pénètre dans une maison qu'il veut dévaliser?

 

Sous les portraits des protagonistes principaux de l'affaire, dont Naze veut sonder la profondeur pour atteindre une vérité, on reconnaît évidemment les êtres de chair dont les articles ont parlé. On trouve aussi des personnages à clé, facilement identifiables. L'écrivain Claude Delarue, qui est renommé pour l'occasion Claude Duchemin. Nejean Niver, un beau et jeune auteur à succès, auteur d'un roman qui a eu un succès fou. Ou un cinéaste avec qui le narrateur fait des trajets en train, Jean-Luc Gaddor.

 

Mais il ne s'agit pas seulement de les mettre en scène. Bimpage, dont le talent est arrivé à plénitude, se sert d'eux pour interroger son art, se demander ce qui, finalement, fonde la littérature.

 

Ce qui la fonde ? Peut-être ce que Gaddor explique dans une formule lapidaire : « L'histoire n'a pas d'importance. Ce qui compte, c'est le regard. »

 

Voici ce que Naze découvre en écrivant son livre. « La vraie question, ai-je fini par comprendre, est celle du rapport de l'écrivain à son sujet. »

 

Quant au superbe titre, si vous voulez le comprendre, il faudra acheter les mémoires de Tahca Ushte, chef sioux. Ou en tout cas lire La peau des grenouilles vertes.

Serge Bimpage, La peau des grenouilles vertes, Editions de L'Aire

 

29/10/2015

Un monstre très humain (Antoine Jaquier)

images-2.jpegpar Jean-Michel Olivier

Le vrai défi, pour un écrivain, n’est pas de réussir un bon premier livre, mais plutôt de poursuivre sa voie avec un second opus qui égale (voire dépasse) le premier. Rares sont les écrivains qui y arrivent, car il s’agit de confirmer en même temps que d’explorer de nouveaux territoires.

Après le succès de Ils sont tous morts* (Prix Édouard-Rod 2014), Antoine Jaquier nous donne Avec les chiens**, un roman noir qui explore les tréfonds de l’âme humaine en faisant le portrait d’un monstre, violeur et tueur d’enfants, poursuivi par une cohorte de justiciers vengeurs (les pères des enfants et l’une de ses victimes). images-4.jpegLe scénario, comme dans le premier livre de Jaquier, est sans faille. Le roman suit son cours, inexorable, dans un style sec et télégraphique. Avec son lot de contretemps, bien sûr, et de surprises. Car les choses, dans la vie, comme dans les livres, ne se passent pas toujours comme prévues.

images-3.jpegAu centre du roman, le monstre, donc. Alias Gilbert Streum. Qu’on va apprendre à connaître et qui se révélera, au fil des pages, beaucoup moins monstrueux que prévu. Plus humain, aussi. On sent que Jaquier tourne autour du monstre, à la fois fasciné et terrifié, comme on tourne autour d’un scorpion ou d’un crotale prêt à mordre. Il ne cherche pas à le comprendre. Mais plutôt à le photographier. Or, s’approcher du monstre, c’est risquer de tomber sous son charme, comme avec un serpent. Ce qui arrive aux deux vengeurs naïfs qui l’approchent et y perdent, peu à peu, la raison.

En même temps qu’il tourne autour du monstre, Jaquier nous révèle les dessous de l’affaire, qui ne sont pas très reluisants. Les femmes (les mères) y jouent un rôle central : elles furent elles aussi attirées par le monstre qui exhibait ses muscles dans les fitness. Comme dans tout roman noir, la lâcheté et le mensonge sont partagés par tous les personnages. De cette enquête sans concession, personne ne sort indemne. C’est à la fois la force et la faiblesse du livre, les personnages étant interchangeables et se rejoignant tous dans l’abjection. Too much is too much…

Un autre bémol, également, à propos du style télégraphique (qui fatigue assez vite le lecteur) et d’une écriture curieusement relâchée (un exemple parmi d’autres : « chacune de mes terminaisons nerveuses se précipite dans la même zone de mon corps »). On sentait dans le premier livre de Jaquier, Ils sont tous morts, une lente et longue décantation, qui donnait sa saveur (et sa force) au roman. Ici, tout est plus vif, trop rapide peut-être. Le livre paraît moins abouti que le premier, par défaut de jeunesse ou de maturation.

 

* Antoine Jaquier, Ils sont tous morts, roman, l’Âge d’Homme, 2013.

** Antoine Jaquier,  Avec les chiens, roman, l’Âge d’Homme, 2015.

25/10/2015

Nietzsche à Sorrente

 

 

 

par antonin moeri

 

 

 

Du plus loin que je me souvienne, la figure et les écrits de Nietzsche ont exercé sur mon esprit un singulier pouvoir de fascination. J’ignore à quel âge exactement je pris connaissance de ses livres. Avais-je quinze, dix-huit ou vingt-et-un ans, peu importe: le saisissement fut immédiat. Peut-être y eut-il l’effarement devant ce qu’il est convenu d’appeler «l’effondrement dans les premiers jours de 1889», cette fameuse séquence au cours de laquelle le philosophe se jette au cou d’un cheval mal traité, séquence que j’ai retrouvée (modifiée) dans «Le petit cheval» de Ludwig Hohl. Il y eut également les «Lettres à Peter Gast» parues dans un épais volume chez Bourgois et dont m’a si souvent parlé un ami tué en Tchétchénie. Me souviens de l’émerveillement constant avec lequel je découvrais «La généalogie de la morale», «Par-delà bien et mal», «Ecce Homo».

Il y a un moment dans l’existence de Nietzsche qui m’intrigue, c’est le moment où celle-ci bascule, le moment où il rompt avec les obligations de l’enseignement de philologie qu’il dispensait à l’université de Bâle, moment où il met brutalement un terme à sa phase wagnérienne et où il entreprend, pour la première fois de sa vie, un voyage à l’étranger, dans le Sud, dans cette Italie qui le fait rêver, à Sorrente..., moment crucial puisqu’il décide alors de consacrer toutes ses forces au développement de sa pensée... C’est ce moment crucial qu’un spécialiste de Nietzsche, Paolo d’Iorio, reconstruit en faisant appel aux témoignages des voyageurs qui accompagnent Nietzsche vers le Sud. Délicieuse narration qui croise deux fils: la voix des autres et celle «du philosophe dans les pages de ses brouillons».

Dans une pension au milieu des vignes, le professeur de philologie va passer des moments d’une rare intensité en compagnie d’une idéaliste, d’un ami et d’un élève. Une pension qui donne sur la mer, Ischia, Naples et le Vésuve. La vie s’organise: promenades entre les orangers et les citronniers, lectures silencieuses, repas légers, grandes siestes, impros au piano, lectures à haute voix près de la cheminée: Platon, Goethe, Vauvenargues, Diderot, Cervantès, Voltaire. Chamfort... Jamais Nietzsche ne s’est senti si bien... Il reprend visiblement des forces... Suspendu entre présent et avenir, il laisse affleurer à sa conscience des souvenirs, des impressions, des aspirations de son enfance et de son adolescence. Ses premiers contacts avec la philosophie lui reviennent à l’esprit (Démocrite). Il laisse libre cours à une force obscure que huit années d’enseignement ont réprimée et qui lui permettra de forger un nouveau style d’écriture. Pour chasser les miasmes de la lourdeur académique, il prend l’habitude de fixer «les pensées à l’état naissant, des pensées qu’il saisit entre la mer et la montagne, entre le parfum des orangers et celui du sel marin le long des étroits sentiers parmi les oliviers».

Le livre de D’Iorio raconte un désencombrement, une libération. Ce séjour à Sorrente constitue une rupture, une véritable transition dans l’évolution de l’art de Nietzsche qui, dans un environnement paradisiaque, se débarrasse de tout ce qui ne lui appartient pas... Un livre que les lecteurs du «Gai savoir» sauront apprécier dans l’avant-nuit qui n’en finit pas d’incendier les arbres du parc voisin.

 

 

Paolo D’Iorio: Le voyage de Nietzsche à Sorrente, CNRS Editions, 2012

22/10/2015

Anne-Claire Decorvet, Prix Édouard-Rod 2015

par Jean-Michel Olivier

« La folie, écrit Michel Foucauld, c’est l’absence d’œuvre ».

Il la compare à cette phrase paradoxale : "Je mens". Quand le fou parle, il dit quelque chose comme "Je délire". Comment peut-on délirer et, en même temps, dire de soi-même : Je délire ? Comment peut-on fixer les règles de son propre langage au moment même où l'on parle? Ce qui caractérise la folie, c'est qu'elle ne suit pas les mêmes règles du langage que le discours courant. Le fou a la capacité de parler une langue dont il définit lui-même les règles. Du point de vue du discours, il ne dit rien, c'est pure vacuité (absence d'oeuvre). Et pourtant cette « absence » donne l'essence même du langage dans le temps où il émerge.

 Comment dire la folie ?

anne-claire decorvet,roman,un lieu sans raison,marguerite sirvins,art brut,bernard campicheC’est le défi que s’est donné Anne-Claire Decorvet. Un défi ancien, déjà, qui remonte à son premier livre, paru en 2010 chez Bernard Campiche, intitulé, comme par hasard, En habit de folie. Il s’agissait, dans ce recueil de nouvelles, de parler de folie ordinaire. S'appuyant sur des faits divers survenus ces dernières années, Anne-Claire Decorvet réussit à éclairer d'un point de vue nouveau et original quelques-uns de ces événements ayant largement défrayé la chronique. Qu'il s'agisse des déséquilibres mentaux engendrés par un travail de vidéo-surveillance,  des nuisances olfactives causées par une femme atteinte du complexe de Diogène, d’une mère infanticide ou de cet auxiliaire de santé qui entretient des rapports intimes avec des personnes handicapées, jamais l'auteur ne tombe dans les clichés ou les considérations banales. Elle cherche à chaque fois à pointer les limites de la raison ou de la déraison : ce moment subreptice où l’individu considéré comme « normal » bascule dans la folie.

Comment dire la folie, donc ?

Dans son dernier ouvrage, Un lieu sans raison — qui est son premier roman — Anne-Claire Decorvet décortique, une fois encore, la mécanique de la folie. Ou plutôt elle tente d’en dénouer les fils. La folie est un labyrinthe. Une toile serrée qu’on tisse chaque jour et qui finit par vous emprisonner. Au sens propre comme au sens figuré, puisque Marguerite Sirvins, l’héroïne du roman de Anne-Claire Décorvet, fut internée près de trente ans à Saint-Alban, un asile oublié de Lozère. C’est là, dans cet ancien château fort, que la folie se noue, qu'elle prolifère, contagieuse, d'interné en interné, qu'elle se sédimente, se pétrifie, à l'image de cet endroit clos et minéral. Avant leur entrée à l’asile, les « fous » ne le sont pas. « Gâteux, trisomiques ou rebelles », les familles s'en débarrassent. Puis le confinement fait le reste, surtout quand on est encadré par des sœurs de charité peu charitables.

images-3.jpegDans ce roman à la texture intense, Anne-Claire Decorvet tire plusieurs fils. Il y a d’abord l’enfance de Marguerite Sirvins, qui n’est pas malheureuse, même si elle est marquée par des événements traumatiques (mort d'un petit frère à peine né, mort d'une collègue après un avortement, ravage de la Grande Guerre). Car Marguerite est fille de bonne famille, éduquée, élégante, libérée (elle travaillera dans une boutique de mode à Paris). Mais déjà pèse sur elle l’ombre rigide de sa mère, incarnation d’un sur-moi écrasant. La voix de Marguerite, qui parle à la première personne au début du roman, va éclater, se diffracter en plusieurs voix intérieures, premier signe de schizophrénie. Mais ce qui causera le basculement dans la « folie », c’est une liaison avec un homme marié — passion qui habitera Marguerite toute sa vie. Et nourrira son éternel rêve d’amour, d’union charnelle, réalisé dans sa fameuse robe de mariée.

À 40 ans, Marguerite est internée à Saint-Alban. Elle n’en sortira plus jusqu’à sa mort, en 1957. Pendant des mois, Anne-Claire Decorvet a mené une enquête minutieuse, interrogeant les membres de la famille de Marguerite Sirvins, étudiant les archives de Saint-Alban, questionnant les médecins et le personnel de l’asile. Pour tenter de comprendre, de l’intérieur, la genèse de ce dérèglement. D’où vient la folie ? Est-ce une maladie de l’âme ou de la société  Ne serait-ce pas plutôt les asiles qui produisent la folie, comme les prisons produisent les criminels ?

Ces questions, Anne-Claire Decorvet se les pose et nous les pose, bien sûr. Elle nous raconte aussi l’histoire de Saint-Alban, asile dirigé par des religieuses, qui accueillit longtemps les parias de la société, avant de donner refuge aux maquisards pendant la Seconde guerre mondiale, puis aux artistes résistants comme Paul Éluard, qui donne son titre au roman d’Anne-Claire Decorvet. Enfin, après la guerre, Saint-Alban va devenir une sorte de laboratoire pour les médecins proches de l’antipsychiatrie. Les conditions d’hygiène seront améliorées. Les malades jouiront de meilleurs soins et d’un peu de liberté.

Comment dire la folie ?

Le fou, c’est l’autre, celui qu’on ne comprend pas, ou celle qui se comporte bizarrement. À chacune des étapes de sa vie, Marguerite Sirvins sera diagnostiquée. Et à chaque fois, différemment, bien sûr. Non pas que sa « maladie » évolue ou empire : c’est le regard de l’autre, du médecin, du juge, qui change. Finalement, le diagnostic de schizophrénie va tomber, abrupt, définitif. C’est alors que le « je » disparaît du roman. Marguerite se perd dans le brouillard de ses identités. Elle ne sera plus évoquée qu’à la troisième personne.

« Un vide égaré quelque part entre le mur et le mur, celui de la salle de jour et celui de la cour. Un vide enfermé dans un lieu sans raison! Quelqu’un pourrait m’appeler Matricule, encore une fois ce serait pure convention. Quel que soit le mot dont on me désigne, il tombera forcément à côté, je ne m’y reconnaîtrai pas. Matricule vous déplaît ? Parlez de Marguerite ou de moi, d’elles ou de nous, pour ma part je ne dirai plus « je ». »

Ce roman d’une grande richesse et d’une profonde humanité relate une vie ordinaire qui bascule imperceptiblement dans la folie. D’où vient-elle, cette folie ? De la mère étouffante ? De l’amour déçu, puis rêvé pour un homme déjà pris ? De l’enfermement à Saint-Alban ? De la solitude ? Du silence ?

Anne-Claire Decorvet ne tranche pas. Elle donne, dans son roman, la parole à la folie. Une parole assumée tout d’abord par un « je » raisonnable, lucide, doué de personnalité. Puis cette identité s’effrite, gagnée par la déraison, qui prend possession des lieux. Sans raison. Il y a dans ce livre des pages bouleversantes sur la vie des aliénés (comme on dit), les traitements inhumains (électrochocs, camisole chimique, insulinothérapie), la naissance de l’Art brut avec Jean Dubuffet, l’évolution de la psychiatrie, etc.

anne-claire decorvet,roman,un lieu sans raison,marguerite sirvins,art brut,bernard campicheTous ces fils se rejoignent, en fin d’ouvrage, pour tisser cette robe de rêve qui a occupé Marguerite Sirvins pendant les dernières années de sa vie. Cette robe de mariée, qu’elle ne portera jamais, est créée selon la technique du point de crochet, avec des aiguilles à coudre et du fil tiré des morceaux de draps usagés.  Et cette robe de rêve, tissée des fils de la folie, est devenue un roman. Grâce à Anne-Claire Decorvet.

À qui je suis heureux de remettre, aujourd’hui, le Prix Édouard-Rod 2015.

* Anne-Claire Decorvet, Un lieu sans raison, éditions Bernard Campiche, 2015.

20/10/2015

Antonin Moeri à l'émission Entre les lignes pour son roman "PAP'S"

Entre les lignes

Jean-Marie Félix
du lundi au jeudi de 11h00 à 12h00
rediffusion le dimanche de 11h00 à 12h00

Mercredi 21 Octobre 2015

 
 
Antonin Moeri : " Papʹs "
Antonin Moeri [Philippe Pache - philippepache.com]
 

Antonin Moeri [Philippe Pache - philippepache.com]

A travers les carnets intimes quʹil lui a légués, un fils découvre et redessine le visage de son père.


Antonin Moeri poursuit lʹécriture de la mémoire familiale et nous dévoile, derrière la figure du notable lisse, un homme passionné et inquiet.


Peu avant sa mort, un père, médecin, confie à son fils une valise contenant quatre carnets noirs. Le narrateur attendra quinze ans avant dʹen tourner les pages et de découvrir un jeune homme bouillonnant et torturé que les arts et la littérature intéressèrent davantage que la science.

 

Emile fut lʹami, entre autres, de Gustave Roux, Philippe Jaccottet, Georges  Borgeaud et Lélo Fiaux et un proche de Charles-Albert Cingria. Il devint le premier cardiologue de Vevey.

 

Aux mots du père, le fils mêle ses propres mots et réinvente ainsi les contours dʹun homme tout en accomplissant son vœu le plus cher, écrire un livre .

 

Par Anik Schuin 
Lecture : Yves Jenny 
A lire : Antonin Moeri : Paps Bernard Campiche Editeur 
A lire également du même auteur chez le même éditeur : 
Encore chéri !, (2013) 
Tam-Tam dʹEden, (2010) 
Juste un jour (2007)

 

18/10/2015

Jules Romains et l'unanimisme

Par Pierre Béguin

 

Une conversation hier soir m’a mené de la série culte Dallas à Jules Romains. Quel lien? A priori absolument aucun. Quand on parle de Jules Romains, on pense immédiatement à Knock, éventuellement aux Hommes de bonne volonté. Hier, c’est à l’unanimisme que j’ai songé à l’évocation de cet auteur.

Mais qu’est-ce donc que l’unanimisme? C’est d’abord la théorie qui soutient l’œuvre de Jules Romains. Opposée au monadisme (et non pas au nomadisme), elle postule le fait que les humains n’existent que dans des réseaux hétérogènes qui les influencent fortement. Et pas seulement des réseaux mais aussi des lieux. Dans la vision unanimiste, Paris ou Berlin sont perçues comme des villes d’énergie créative, des capitales énergétiques plus stimulantes pour la création individuelle que Genève ou qu’une quelconque ville de province.

 

Comment s’incarne esthétiquement l’unanimisme? Tout d’abord par la multiplicité des points de vue (comme c’est le cas de manière exemplaire dans les Hommes de bonne volonté), le plus souvent dans une forme qu’on pourrait appeler le simultanéisme: l’auteur rend compte de l’existence simultanée d’une multiplicité de choses en suivant, non pas une, mais plusieurs trajectoires en même temps, non pas une destinée mais plusieurs tranches de vie. Pour illustrer mon propos, imaginez, par exemple, qu’on suive un personnage sur un ou deux chapitres, puis qu’on coupe sur une autre trajectoire censée se dérouler simultanément, et ainsi de suite avant de revenir à la première. Comme si la fiction avançait à la manière d’un chasse neige, ramassant toujours davantage de matière sur son passage.

 

On trouve cette technique, qui correspond donc à une philosophie – qui illustre une philosophie –, dans la trilogie de John Dos Passos notamment ou encore, avant le romancier américain, dans les Faux-Monnayeurs d’André Gide où elle est non seulement appliquée – non pour y être dénoncée mais pour désigner le roman traditionnel comme de la fausse monnaie – mais également théorisée: «Mettons si vous préférez (explique le romancier Edouard à propos du roman qu’il a l’intention d’écrire) qu’il n’y aurait pas un sujet, une tranche de vie disait l’école naturaliste. Le grand défaut de cette école, c’est de couper sa tranche toujours dans le même sens; dans le sens du temps, toujours en longueur. Pourquoi pas en largeur? Ou en profondeur? Pour moi, je voudrais ne pas couper du tout…» N’en déplaise à Edouard, on trouve pourtant des traces d’unanimisme dans le roman traditionnel, et même chez Zola…

 

Moi qui ne suis guère adepte de théories, je dois confesser que je me sens très proche de cette vision unanimiste, si ce n’est philosophiquement du moins esthétiquement, et mes livres en reflètent parfois l’influence. Mais si je devais citer un exemple littéraire édifiant d’une application contemporaine de l’unanimisme, je renverrais à l’extraordinaire (et je pèse mes mots) livre d’Annie Erneaux, Les Années, où l’auteur, en partant de photos d’enfance personnelles, avance en cercles excentriques jusqu’à exposer la biographie collective de toute une génération – la sienne – avec un art et une virtuosité sans pareils.

 

Et Dallas dans tout ça, me direz-vous? Une précision tout d’abord: je déteste les feuilletons, ce qu’on appelle maintenant les séries télévisées, et je suis totalement ignare en la matière. A une exception: j’ai vu en son temps tous les épisodes de Dallas (et ils sont nombreux) avec un intérêt que, sur le moment, je ne m’expliquais pas. La réponse, c’est l’unanimisme. Dallas fut la première série (si ce n’est la seule?) dont la structure repose essentiellement sur cette théorie à la fois esthétique et philosophique. On n’y suit pas une trajectoire, mais plusieurs simultanément, bien distinctes les unes des autres mais qui parfois s’interpénètrent ou s’influencent dans leurs causes ou/et dans leurs conséquences, dans des réseaux hétérogènes et des lieux énergétiques. Nul doute que ses scénaristes devaient connaître Dos Passos…

 

Au fait, quel était le sujet de la discussion d’hier soir? L’unanimisme? Le monadisme? Jules Romains? André Gide? John Dos Passos? Annie Erneaux? Dallas? Rien de tout cela, mais une série (en l’occurrence Desperate housewives) que je ne connais pas et dont je n’ai jamais vu la moindre petite image. Jusqu’où peut donc nous entraîner des sujets que nous ne connaissons pas? Mais justement, c’est aussi cela, l’unanimisme…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

16/10/2015

Blaise Hofmann, Capucine

Par Alain Bagnoud

  Blaise Hofmann, CapucineIl m'a fallu pas mal de pages du livre de Blaise Hofmann pour comprendre qui est réellement Capucine. Qui elle est réellement pour moi. Après son enfance en province, ses années de mannequin à Paris, la voici à Hollywood où elle joue, explique Hofmann, la femme de l'inspecteur Clouseau dans La Panthère rose.

 

La femme de l'inspecteur Clouseau ? Je connais le film mais impossible de me faire une image précise. Donc, internet, recherche, et en quelques secondes, voici Capucine sur l'écran. Une grande et belle femme froide, qui joue la comédie pas trop mal, n'est pas ridicule du tout.

 

Mais le problème, le sien, c'est que dès que l'écran s'éteint, on l'oublie, contrairement à d'autres actrices froides et belles qui brûlent sur la pellicule et dans les souvenirs (Ingrid Bergman par exemple).

 

C'est un personnage, dirais-je, d'autant plus intéressant à biographer. Il y a non seulement l'ascension, la chute (sans mauvais jeu de mots : elle s'est jetée de son balcon) mais aussi la fabrication. Celle qui fait un mannequin parisien adulé à partir d'une provinciale qui a connu débuts difficiles à Saint-Germain des Prés d'après guerre (les caves à jazz, les photos publicitaires, les boulots de serveuse, de présentatrice de cabaret). Celle d'une ambitieuse qui aborde l'Amérique au culot pour devenir une star de Hollywood, laisse tout derrière elle, et a une chance extraordinaire : John Wayne s'extasie devant cette belle fille, la drague dans un restaurant français de New York, l'invite à sa table et la présente au producteur Charles Feldmann.

 

Il sera son pygmalion. Assez âgé pour être son père, il la pousse à Holllywood, l'habille, lui fait prendre des cours, l'héberge chez lui, est son amant, lui fait un gosse et lui ordonne d'avorter. Il « dépense une fortune pour sa formation » et arrange des films autour d'elle, explique Dirk Bogarde dans son autobiographie.

 

Ainsi, Capucine devient une star, excentrique, amie de Audrey Hepburn. Dès 1960, à 32 ans, elle joue les femmes tourmentées avec John Wayne, Woody Allen, Petter Sellers, David Niven, Fellini... Ça dure dix ans, dans la lumière, les flashs, la ferveur.

 

Mais quand elle quitte Feldmann qui la tenait à bout de bras, sa carrière à Hollywood s'effondre. Ensuite, c'est la dégringolade, le repli à Lausanne dans l'appartement que Feldmann lui a acheté. Puis, des années après, le suicide.

 

Il n'y a plus de biographie moderne sans implication de l'auteur. C'est une règle. Généralement, elle est d'identification. Emmanuel Carrère, par exemple, l'utilise avec Jean-Claude Romand dans L'Adversaire (ce faux docteur qui a tué femme, enfants et parents près de Genève), ou avec Limonov, l'écrivain et homme politique russe. Ça marche bien pour Carrère. C'est un maître du genre.

 

  Blaise Hofmann, CapucineBlaise Hofmann ne peut pas jouer sur ce ressort : Capucine est son opposée. Elle : femme, froide, peu sympathique semble-t-il, dépressive, potiche, finalement peu de talent sinon de se faire exposer en surface. Lui : tout le contraire. Peut-être, en cherchant bien, y a-t-il simplement de commun entre eux des débuts éclatants (chacun dans son genre) et, comme à chaque fois qu'il y a débuts éclatants, la question de durer - qui ne se pose pas du tout pour Hoffmann en ce moment - sinon peut-être dans son imaginaire, où je ne suis pas...

 

L'implication de l'auteur est donc tout autre que de projection: il se met en scène en train d'enquêter, va sur le terrain, explore la ville d'enfance de Capucine, interroge ceux qui l'ont connue à Saumur, Paris et à Lausanne (et ne récolte finalement pas grand chose, comparé à la documentation abondante et précise qu'il a rassemblée sur son modèle et les époques qu'elle traverse ). Il se met à sa place aussi, écrit quelques parties de son enfance, de son adolescence à la première personne. On a déjà discuté dans les journaux de la réussite ou non de ce procédé.

 

Ce qui m'intéresse plus, moi, c'est la question du genre.

 

Il y en a un dans lequel Blaise Hoffmann excelle, où il est reconnu : le récit de voyage (Billet aller-simple, Notre mer, Estive, Marquises). Ici, il s'agit pour lui d'investir quelque chose d'autre : la biographie, un nouveau domaine, avec de nouvelles règles, de nouveaux procédés à connaître pour les adopter, les refuser, ou jouer avec eux.

 

Capucine raconte aussi ça : la conquête d'un genre.

 

 

 

Blaise Hofmann, Capucine, Zoé

 

15/10/2015

Le grillon du foyer (Olivier Sillig)

images.jpegPar Jean-Michel Olivier

Ça commence comme un conte ou un polar américain de série B : un minibus tombe en panne en rase campagne (un coin perdu de l’Aveyron), et John, le conducteur, un touriste anglais en vadrouille, ne sait que faire. Sa femme Helen l’a quitté deux jours plus tôt. Il ne connaît personne, ni rien de la région. Surgit alors de nulle part un bel adolescent qui l’aidera à pousser le minibus jusqu’aux Bains, où vit une communauté de marginaux. Cet adolescent — le môme — se prénomme Jérémie Crichon. Mais bien vite, pour tout le monde, il sera Jiminy — allusion au Pinocchio de Collodi et à Jiminy Cricket, la bonne conscience du pantin de bois.

Au fil des jours, John va s’intégrer dans cette communauté qui compte une dizaine de personnes et vit en autarcie. Il y a des tensions, des conflits, comme dans toute société, mais Jiminy, en bon génie des lieux, trouve toujours le moyen de les régler. En particulier en couchant avec tout le monde, les femmes comme les hommes (« Jouir sans entraves » était l’un des slogans de 68 : il est ici mis en pratique). images-1.jpegC’est « un rayon de soleil ». L’incarnation, douce et joyeuse, du lien social. Grâce à lui, malgré les difficultés matérielles, la petite société tient le coup. Jusqu’au jour où un méchant agent immobilier vient reprendre possession du domaine où vivent les marginaux.

Dans un style simple et efficace, qui supprime tous les adjectifs, Sillig parvient à donner corps à l’utopie communautaire de mai 68. Cette utopie repose en grande partie sur une totale liberté sexuelle — pierre de voûte de toute libération personnelle — incarnée par Jiminy qui virevolte d’un sexe à l’autre, donnant et recevant du plaisir de chacun, sans jamais se fixer avec personne, comme le parfait grillon du foyer.

Bien sûr, la réalité va rattraper les doux rêveurs et le conte, à l’inverse de la plupart des contes de fée, se terminera mal. Dans la rage et le sang. Jiminy sera sacrifié sur l’autel des utopies, et exécuté. Quatre ans avant qu’un certain Robert Badinter n’abolisse pour toujours la peine de mort.

Même si le livre est un peu long (pas mal d’anecdotes inutiles) et la fin, abrupte, il se lit comme une fable entendue dans l’enfance, avec émotion et une pointe de nostalgie.

* Olivier Sillig, Jiminy Cricket, roman, l’Âge d’Homme, 2015.

14/10/2015

Selon que vous serez...

 

Par Pierre Béguin

 

Ainsi donc, ai-je lu dans un tram, l’Etat de Genève a décidé d’augmenter (disons plutôt de doubler) le montant des amendes infligées à ses chers concitoyens, notamment les amendes pour tapage nocturne qui pourront s’élever, en fonction des décibels, jusqu’à 1000 francs. Avec des bruits de marteau piqueur mesurés officiellement à 65 décibels dans les chambres à coucher pendant plus de deux mois, je n’ose imaginer la somme astronomique que l’Etat aurait dû infliger au CFF pour transgression des lois fédérales sur le bruit lors des travaux du CEVA, et s’infliger à lui-même pour cautionner cette transgression systématique. Vu le nombre de plaintes et le tapage à répétition, on aurait pu se payer une gare à Carouge Fontenette. Mais là où le premier fêtard aurait été sanctionné illico presto, bizarre! On n’a jamais vu l’ombre d’un gendarme répondre à une plainte…

 

Eh oui, sale temps pour les citoyens! A Genève en tout cas, mieux vaut être une entreprise qu’un individu, pour les amendes comme pour les impôts. Mais je reste confiant: avec 13 % de taxation pour l’une, plus du double pour l’autre, le nombre de SARL va bientôt exploser sur sol genevois…

 

11/10/2015

Apartheid au Cycle de Drize

 

Par Pierre Béguin

On ne peut s’empêcher, même si on en comprend fondamentalement les raisons, de s’attrister à la vue de ces supporters visiteurs parqués au stade ou à la patinoire comme des fauves en cage dans des sortes d’enclos grillagés qui les coupent de tout lien physique avec le reste du public. Mais on s’y est habitué et cette ségrégation est entrée dans nos habitudes…

En revanche, qu’une même forme de ségrégation entre dans nos écoles et qu’elle soit le fruit d’un règlement édicté par la direction d’un Cycle d’Orientation, cela mérite la plus vive indignation. L’école n’est-elle pas aussi le lieu d’apprentissage du respect mutuel?

Les faits tout d’abord. Le Collège de Staël, à l’étroit dans ses murs (il n’est pas le seul), demande asile pour des classes de maturité au Cycle de Drize son voisin. Qui obtempère moyennant une réglementation spécifique destinée à cette population étrangère, de cinq à six ans plus âgée. Précisons bien les choses: que les «nouveaux», même s’ils sont majeurs, soient soumis au même règlement d’établissement que les plus petits encore en pleine adolescence relève de l’évidence. Mais qu’on édicte pour un même lieu des points de règlement restrictifs spécialement à leur intention est tout simplement irrecevable. Quels sont ces points? Les voici, mot pour mot, tels qu’ils sont apposés sur des portes de certaines salles de cours:

L’accès au bâtiment et la sortie se font exclusivement par la porte de droite de la cafeteria de Drize. Les élèves longent ensuite le mur, tournent à droite et montent par l’escalier jusqu’au premier étage.

Au premier étage, les étudiants se cantonnent exclusivement à l’espace situé devant les salles 138, 139 et 140. Ils ne sont pas autorisés à dépasser la zone devant le 138 et ne doivent donc pas s’aventurer plus loin dans le couloir du 1e.

Durant les pauses «courtes», les élèves restent dans les couloirs devant les salles 138, 139 et 140. Durant les pauses «longues», ils retournent dans le périmètre du Collège de Staël pour y passer la pause.

Les WC pour les élèves (ceux du Collège donc) se trouvent au rez inférieur, dans le couloir d’accès aux escaliers. Les collégiens sont tenus de les utiliser, à l’exclusion des autres WC du bâtiment, en particulier ceux du fond du couloir au 1e étage.

On imagine aisément que les responsables de ce règlement sont profondément indignés au rappel de certaines coutumes de l’apartheid, par exemple des sièges de bus interdits aux noirs. Comment alors peuvent-ils trouver normal que des collégiens majeurs soient limités à une seule entrée sans accès à la cafeteria, qu’ils doivent raser les murs pour se rendre dans leur classe avec interdiction d’en bouger durant les pauses «courtes» et d’utiliser d’autres WC que ceux qui leur sont spécifiquement attribués? Bref, d’éviter tout contact avec la population indigène comme s’ils étaient des pestiférés. Oui! Disons-le clairement: cela s’appelle purement et simplement de l’apartheid. Le pire, c’est que ces règles impriment dans l’esprit des élèves du Cycle l’idée que les grands (surtout les mâles donc) représentent un danger dont il convient de se méfier au plus haut point, et dans l’esprit des collégiens qu’ils sont perçus comme tels par les autres, adultes compris.

Mais d’où vient ce délire et comment a-t-il pu s’inscrire dans un règlement? Nul besoin d’une longue expérience d’enseignant pour distinguer à son origine les incontournables fantasmes parentaux, avant tout racket et contraintes sexuelles. Et, comme de bien entendu, tout mâle étant un prédateur en puissance – voyez comme un père est suspect aux yeux des mères lorsqu’il vient attendre ses enfants à l’école et qu’on ne l’a pas encore identifié comme père! Il se tient à l’écart, en retrait, gêné d’être là – des jeunes gens fraichement «majeurisés», en proie aux tourments hormonaux, submergés de testostérones en folie, sont de facto investis de toutes les peurs par l’imaginaire parental. Fallait-il pour autant que des responsables d’établissement cédassent stupidement à ces fantasmes? N’y avait-il pas d’autres moyens pour tourner en expérience positive cette promiscuité nécessaire, et inoffensive? En trente-trois ans d’enseignement au Collège, je n’ai jamais rien vu qui puisse donner crédit à de tels délires. Pas parmi les «maturants» en tout cas.

Espérons que les responsables de cette dérive reviennent rapidement à la raison, ou que la Direction du DIP, le cas échéant, les y ramène. Il en va de la crédibilité de nos écoles…

 

 

09/10/2015

Heike Fiedler, Mondes d'enfa( )ce, minizoé

Par Alain Bagnoud

 

Heike Fiedler, Mondes d'enfa( )ce, minizoéMondes d'enfa( )ce.

 

Mondes d'enfance. Heike Fiedler évoque ses souvenirs d'enfance. La forme de son récit est intéressante, brute: des faits, des évocations, pas de sentiments ni de noms propres, tout ça mis encore à distance par la troisième personne. « Elle habitait un immeuble à quatre étages en briques rouges. » Une famille modeste en Allemagne dans les années 60 et 70. Des grands-parents qui ont des souvenirs dont on ne parle pas. Des photos qu'on redécouvre, avec un brassard à croix gamée cousu sur une manche.

 

Monde d'en face. Heike Fiedler s'est installée à Genève dans les années 80. C'est de là qu'elle parle, de ce nouveau contexte, qui lui fait voir les deux univers dans lesquels elle a vécus, qui les lui fait dire pour ses filles dans ce texte. Les mondes d'en face, c'est ça, mais aussi et surtout les langues. L'allemand, le français, ce jeu de confrontation et de glissement entre deux (dans les livres paHeike Fiedler, Mondes d'enfa( )ce, minizoérus d'Heike Fiedler, il y a par exemple zeitlautraum - tempsonlieu: poésies éphémères, Langues de meehr.)

 

Heike Fiedler est également active dans la poésie sonore, la performance, l'écriture. Elle se produit seule ou avec de la musique liée à la scène de l'improvisation et de l'électroacoustique. Il y a dans Monde d'enfa()ce toute l'énergie et la force qu'elle met aussi dans ses apparitions scéniques.

 

 

 

Heike Fiedler, Mondes d'enfa( )ce, minizoé, postface de Julien Burri

 

08/10/2015

Les années berlinoises (Anne Brécart)

images.jpegpar Jean-Michel Olivier

Il y a toujours, chez Anne Brécart, ce silence et ces glaces qui habitent ses personnages de femmes, ces atmosphères de brume, ces gestes à peine esquissés qui restent comme suspendus dans le vide. On retrouve ces couleurs et ce charme dans son dernier roman, La Femme provisoire*, son livre sans doute le plus abouti.

Tout se passe à Berlin, dans les années 70 (ou 80 ?), dans cette ville à la fois ouverte à tous les vents et encerclée par un haut mur de briques. C’est le refuge, à cette époque, de beaucoup d’étudiants étrangers (turcs, mais aussi anglais, espagnols, suisses). Certains sont vraiment venus suivre les cours de l’Université. Les autres vivent de petits boulots. Mais tous sont là provisoirement. De passage. En transit. Comme l’héroïne du roman d’Anne Brécart qui vient rencontrer, à Berlin, une écrivaine allemande qu’elle essaie de traduire. C’est une femme blessée qui vient de subir un avortement et porte encore en elle le fantôme de l’enfant à naître. C’est aussi une femme libre qui vit seule, parmi ses livres, et qui rencontrera un bel amant de passage. Elle saura peu de choses de lui. Mais partagera un grand appartement avec cet homme qui vient d’avoir un enfant, et dont la femme a disparu.

images-1.jpegLa narratrice se glissera dans la peau d’une mère absente. Elle s’occupera de cet enfant, comme s’il était le sien, et elle jouera parfaitement (un peu inconsciemment) le rôle de la mère provisoire. Avant de rendre cet enfant — comme dans le fameux film de Wim Wenders, Paris, Texas — à sa mère biologique. C’est cet enfant, vingt ans plus tard, qui viendra lui rendre visite, un beau matin, sans crier gare, et enclenchera le mécanisme du souvenir et l’envie d’écrire son histoire.

Il y a beaucoup de finesse, et de mélancolie, dans ce livre doux-amer qui retrace le destin d’une femme libre, ouverte aux rencontres, qui se retrouve comme obligée (par amour, par humanité) de jouer des rôles qu’elle n’a pas choisis. Elle est une mère provisoire, comme une maîtresse provisoire, une étrangère de passage. Elle n’arrive pas à se fixer. Pourtant, comme on écrit sa vie, elle laisse des traces derrière elle, images, amours, sensations, regrets, qui un jour la rattrapent. Cela donne un beau livre qui accompagne longtemps le lecteur.

* Anne Brécart, La Femme provisoire, roman, Zoé, 2015.

02/10/2015

Arthur Brügger, L'Oeil de l'espadon

 

Par Alain Bagnoud

Arthur Brügger, L'Oeil de l'espadonCharlie, orphelin, jeune, travaille dans une poissonnerie et aime ça. Autour de lui, toute une galerie de portraits est tracée d'un crayon vif, le chef, la jolie vendeuse de fromages. On a aussi la description de l'activité. Qui sait ce que fait un poissonnier dans une grande surface? Qui le savait avant le livre d'Arthur Brügger, L'Oeil de l'espadon ? Qui pouvait s'imaginer tout ce que deviennent les invendus, tout ce qu'on jette alors que c'est encore consommable?

 

Une fable et un bon documentaire, dit le quatrième de couverture du roman. C'est vrai. Il y a un réel intérêt dans cette description du monde du travail. Une description qui est plutôt rare en littérature, dans laquelle, on le sait, la plupart des personnages sont des bourgeois et la plupart des sujets des problèmes personnels (amour, ambition, déception...)

 

Mais le livre n'est pas qu'un reportage. Un roman fonctionne avec de la tension. Ici, c'est Emile qui est chargé de l'introduire. Emile, jeune intellectuel, dont le point de vue est très différent de celui de Charlie.

 

Emile a été universitaire, n'allait plus au cours, a laissé passer tous les délais, s'est fait virer. Puis il a étudié dans une école d'art. Artiste, mais non exposé. Emile, préposé au niveau zéro, le plus bas, celui des déchets, reste enfermé la nuit dans le grand magasin pour lire et prendre des notes. Révolté par le gaspillage alimentaire, il veut faire un travail artistique là-dessus pour dénoncer, expliquer.

 

Emile l'intelligent et Charlie le naïf. Emile qui fait lire Charlie, qui va embarquer Charlie dans ses entreprises. Pour l'aider? Pour le manipuler? Qu'est-ce qu'Emile manigance vraiment?

 

Le lecteur le découvrira en même temps que Charlie. Une force du livre est qu'on est projeté à l'intérieur du personnage principal. Son monologue montre non seulement ce qu'il voit, mais comment il le voit. Il y a un vrai travail littéraire de Brügger là-dessus: le langage est enfantin, naïf, les structures orales...

 

Charlie est un grand garçon simple, bien plus simple que les autres gars de son âge, presque un peu attardé. Pas autant que le Charlie du roman Des fleurs pour Algernon, de Daniel Keyes, un livre qui raconte l'accès à l'intelligence (puis sa perte) d'un demeuré. Mais notre Charlie lui ressemble sous plusieurs aspects, et pas seulement dans le langage. Il est lui aussi naïf, sentimental, gentil.Arthur Brügger, L'Oeil de l'espadon

 

Brügger n'a rien contre la gentillesse. Il l'illustre et la défend au contraire. Son Emile cite Marivaux : « Dans ce monde, il faut être un peu trop bon pour l'être assez. » Les personnages de L'Oeil de l'espadon sont humains, les chefs et les collègues sont sympas. Un message sous-jacent du livre semble être celui-ci: la méchanceté individuelle n'existe pas, en tout cas chez les petites gens ; s'il y a quelque chose de monstrueux, de déréglé, c'est la faute du système.

 

 

 

Arthur Brügger, L'Oeil de l'espadon, Zoé