Lettres romandes

  • L'amour en plus (Antoine Jaquier)

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    par Jean-Michel Olivier

     

    Unknown-1.jpegLonguement mûri, le premier roman d'Antoine Jaquier, Ils sont tous morts* (2013), a connu un succès mérité, et reçu le Prix Édouard-Rod en 2014 (voir ici). Deux autres livres ont suivi, Avec les chiens et Légère et court-vêtue, qui poursuivaient, à leur manière, l'exploration de cet envers du décor qui est la marque de fabrique de Jaquier. Aujourd'hui, délaissant les sentiers du roman réaliste, Jaquier nous propose un roman d'anticipation, Simili Love**, nourri à la fois de Yuval Harari et de Laurent Alexandre, les spécialistes de l'Intelligence Artificielle (IA). 

    Nous sommes en 2040, dans un monde fracturé et hiérarchisé en classes distinctes (les Élites, les Désignés, les Inutiles). La Grande Lumière a permis à chacun de consulter sa propre base de données et aussi celle des autres, supprimant ainsi toute intimité, dans une complète transparence. Maxime, écrivain, la cinquantaine déprimée, a perdu dans l'aventure sa femme et son fils, partis sans laisser d'adresse. Il se console avec Jane, un androïde de la dernière génération, connectée à l'ordinateur central, qui connaît tout de ses désirs et de ses peurs, et se rapproche de la femme parfaite dont il rêvait (c'est une excellente cuisinière!). Unknown-3.jpegTous les deux filent le parfait amour. Mais est-ce bien de l'amour ? Et est-il si parfait que cela ? Il vaudrait mieux parler de simili-love, d'amour postiche, de simulacre amoureux. 

    En quelques chapitres, Jaquier reconstitue, de la base au sommet, une société entièrement dirigée par des ordinateurs et régie par des algorithmes. C'est à la fois terrifiant et d'une cohérence sans faille. Dans ce meilleur des mondes (qui n'est bien sûr qu'une projection du nôtre), des puissances occultes (DEUS, la Mère) tiennent les rênes des sociétés fragmentées, à leur unique profit, en fournissant drogues de synthèse, droïdes plus qu'humains et divertissements à gogo. Le tableau — s'il cède un peu facilement à la mode apocalyptique — est saisissant. Dans ce nouveau monde, tout est contrôlé, connecté, manipulé de manière à ne laisser aucune liberté à ceux qui l'habitent. 

    Cette perfection artificielle ne dure qu'un temps. Le passé ressurgit dans la vie de Maxime qui décide de sortir des ornières de l'IA pour partir à la recherche de son fils. La seconde partie du livre, où l'on sent l'influence de Cormac McCarthy (La Route***), brosse un autre tableau : comment sortir du système, finalement agréable, qui faisait de Maxime un privilégié, dopé aux pilules de soma ? Arpentant la Bretagne, Maxime va rapidement découvrir que les marges de cette nouvelle société ne sont pas sans danger. La mort y rôde, comme l'amour. L'alternative sociale que dessine Jaquier ressemble aux utopies soixante-huitardes (vie en communauté, permaculture, décroissance, etc.) et fait la part belle (un peu trop, peut-être) aux prédictions catastrophistes. Mais cela n'enlève rien à la force de ce roman d'anticipation qui frappe à la fois par son imagination et sa cohérence.

    * Antoine Jaquier, Ils sont tous morts, roman, L'Âge d'Homme, 2013.

    ** Antoine Jaquier, Simili Love, roman, Le Diable Vauvert, 2019.

     

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  • Fantaisie poétique (Arthur Billerey)

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    par Jean-Michel Olivier

    ArthurBillery.jpgÀ l'aube des mouches* : sous ce titre énigmatique, Arthur Billerey (né en 1991) nous propose un livre de poésie inscrit à la fois dans une tradition classique (plusieurs poèmes sont inspirés d'Aragon, de Guillaume Apollinaire et de Jean-Pierre Schlunegger) et dans une veine tout à fait personnelle. Cela donne un recueil un peu disparate, mais riche en promesses et en découvertes…

    Arthur Billerey, qui travaille aux éditions de l'Aire avec Michel Moret, dirige la collection Métaphores. qui a publié Vahé Godel et Pierre-Alain Tâche. Il baigne depuis toujours dans la poésie. Une poésie baroque et imaginative qui semble aux antipodes, heureusement, d'une certaine poésie minimaliste romande qui se complait dans la contemplation du rien ou la recherche désespérée de « la rose bleue » (Dürrenmatt). Jugez plutôt :

    ton sang des rues/ tessons de bouteilles perdues/ sous la chanson d'une fontaine /qui coule de source et qui me cloue/ auprès de laquelle j'ai une soif de loup/ c'est fou comme les villes martèlent/ ah moutons tondus des migraines

    Jouant avec les mots (penser/poncer/pincer/passer…), l'auteur laisse courir sa fantaisie, qui semble inépuisable. Unknown-1.jpegQuelquefois, par facilité, cela tombe un peu à plat. Le plus souvent, cette fantaisie nous entraîne sur des sentiers sauvages et passionnants. Il y a là une richesse et une vivacité qui nous ramènent aux sources de la poésie : le rythme, la musique, la chair des mots, dans une liberté absolue.

     la vie est comme je la fais/ levant les yeux pas à pas/ je cherche je chercherai/ même face au vent froid/ et déchaussé de chaleur/ à marcher à marcher/ à tout perdre de vue/ montagne unité perdue

    On marche, on respire, on longe des mers et des abîmes, on tombe, on se relève (« la chute est toujours devant soi ») : il y a une expérience de vie — riche et singulière — dans ce livre qui parle davantage de l'aube que des mouches ! Un livre dense et léger, qui accueille le monde et lui rend grâce, comme les romans de Corinne Desarzens (qui signe la préface), avec étonnement et générosité.

    * Arthur Billerey, À l'aube des mouches, éditions de l'Aire, 2019.

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  • Les légendes vivantes (Olivier Beetschen)

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    par Jean-Michel Olivier

    Le polar est un genre à la mode — peut-être trop. Ces dernières années, les auteurs scandinaves (Henning Mankell, Jo Nesbo, Gunnar Staalesen, entre autres), ont donné un second souffle au roman policier, si prisé par les Américains (Chester Himes, Harlan Coben, Michael Connelly, Patricia Highsmith). Cela donne parfois d'excellents livres (James Lee Burke, Jim Harrison), où l'intrigue policière sert de prétexte à une exploration en profondeur de certains milieux ou certaines régions sauvages. Cela donne, aussi, souvent, des romans poussifs aux personnages caricaturaux et à l'intrigue sans surprise.

    images-2.jpegCe n'est pas le cas du dernier livre d'Olivier Beetschen, L'Oracle des Loups*, dont on a salué, ici, les recueils de poésie et le précédent roman, La Dame rousse** (voir ici). Comme toujours, chez cet écrivain singulier, le récit est tissé d'une intrigue — ici policière — et de légendes anciennes, qui viennent télescoper les personnages principaux et éclairer leur destinée. 

    Dans L'Oracle des Loups, tout se passe à Fribourg, que l'auteur connaît bien pour y avoir suivi, dans l'autre siècle, les cours de l'Université (avec, entre autres, Jean Roudaud et la fascinante Christiane Singer). C'est une ville pleine de méandres et de mystères, où le feu couve souvent sous la cendre. 

    Tout commence, ici, par une explosion, qui ne fait (semble-t-il) aucune victime, mais bouleverse la quiétude de la ville. images.jpegLa police mène l'enquête avec un vieux briscard, l'inspecteur Verdon, et un « bleu », l'inspecteur Sulic (un géant débonnaire, amateur de Villon et de café fertig : une grande réussite), qui sont chargés de faire la lumière sur cette affaire. Tout se complique, le lendemain, quand on découvre, au pied de la Vieille-Ville, le cadavre démembré d'un jeune homme. Crime crapuleux ? Règlement de compte entre dealers ? Les hypothèses sont multiples et l'inspecteur Sulic a du pain sur la planche…

    Le récit est rondement mené, en brefs chapitres qui composent une semaine d'enquête sur le terrain (de vendredi au samedi suivant). Tous les ingrédients du polar sont là : l'intrigue, les crimes particulièrement sanglants, l'enquête policière, le faisceau des indices, les nombreux coupables potentiels, etc. Le polar est vivant, alerte, bien écrit et il tient le lecteur en haleine d'un bout à l'autre du livre. 

    Un autre charme du roman, c'est la présence fantomatique et pourtant bien réelle de la ville de Fribourg, qui est peut-être la véritable héroïne du livre. On passe d'un bistrot à l'autre, d'une rive à l'autre de la Sarine, de la Basse à la Haute-Ville, on traverse des ponts, on emprunte des sentiers escarpés, on se perd dans des ruelles obscures. Bref, on parcourt la ville en tous sens, toujours à pied ou au pas de course (Sulic est un ancien hockeyeur). La géographie du lieu est particulièrement réussie.

    Une autre réussite — qui est la patte de Beetschen — c'est l'importance des légendes qui  hantent le récit. La bataille de Morat, Les Filles du Temps et bien sûr La Dame rousse, dont on perçoit ici les échos lointains. Ces légendes ne sont pas décoratives ou anecdotiques : elles jouent un rôle capital dans le récit, en lui donnant une profondeur historique singulière. Ces légendes sont vivantes, l'inspecteur Sulic en prend conscience à chaque instant. Elles se prolongent aujourd'hui et éclairent les actes les plus mystérieux. Alors que dans La Dame rousse, les légendes ralentissaient le récit, ici, dans L'Oracle des Loups, elles rythment le polar et en relancent l'intérêt. 

    Dans Jonas (1987), Jacques Chessex transformait Fribourg en une sorte de baleine monstrueuse, à la fois vorace et tentatrice, dont le héros devait se détacher pour renaître à la vie. Le Fribourg de Beetschen, mystérieux et plein de chausse-trappes,  exerce aussi ses charmes vénéneux sur les personnages de L'Oracle des Loups en les poussant au mensonge et au crime. Chez Chessex, la naissance est particulièrement difficile et douloureuse. Chez Beetschen, c'est la vérité qui se fait jour à travers une explosion de violence et un vrai bain de sang.

    * Olivier Beetschen, L'Oracle des Loups, roman, l'Âge d'Homme, 2019.

    ** Olivier Beetschen, La Dame rousse, roman, L'Âge d'Homme, 2016.

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  • Le mal de mère (Marie Perny)

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    par Jean-Michel Olivier

    Unknown-3.jpegPourquoi Berlin ?*, deuxième roman de Marie Perny, (est-ce vraiment un roman ?) met un peu de temps à démarrer, comme si l'auteur cherchait le fil de son récit. Une fille qui part à Berlin, une mère qui se sent abandonnée (le syndrome du nid vide), une crise qui s'annonce plus profonde que prévue : la narratrice du livre — tantôt à la 1ère personne, tantôt à la 3ème — se sent peu à peu perdre pied dans le monde. Elle abandonne son mari, quitte la troupe de théâtre dans laquelle elle jouait, est en proie aux doutes et aux fantômes. Pourtant, elle refuse d'abdiquer. Elle se rend à Berlin, elle marche dans la ville, elle cherche le fil de son histoire.

    Le livre ne débute vraiment qu'avec l'apparition, à Berlin, d'un personnage étrange, Katerina, sorte de clocharde céleste, qui confectionne des poupées de tissu et semble douée pour revoir le passé et prévoir l'avenir. Cette femme aux pouvoirs étonnants — mi-sorcière, mi-pythonisse — va conduire la narratrice vers une histoire qu'elle croyait enfouie à jamais, mais qui ne cesse de la hanter. « Les histoires, c'est des poupées russes. Tu en ouvres une, il y en a une autre dedans, et une autre encore. Moi tout au fond j'ai trouvé celle de ma mère, une gamine morte à l'intérieur et qui avait peur tout le temps. Moi j'ai pas peur. J'ai froid. »

    Unknown-4.jpegAu cœur du livre, grâce à Katerina, il y a l'histoire de la mère, à qui la narratrice rend un hommage émouvant. Pourquoi Berlin ? Pour entendre la voix du Temps. Rassembler et renouer les fils de son histoire. Une histoire de mère et de fille. « A Berlin, j'ai mué, dit la femme qui écrit. Mourir, renaître, muer. C'est Berlin. Là-bas, j'ai rencontré une femme à la limite de sa peur d'enfant triste qu'elle ne peut pas quitter, qui fait de sa peur un atelier. Là-bas, j'a rencontré ma mère que j'ai si peu pleurée. J'ai pu lui parler. J'étais comme un poing fermé sur un malheur que je ne voulais pas lâcher. Ma main s'est dépliée. Ma mère peut mourir. Ma fille peut partir. »

    Même s'il est mal construit, le roman de Marie Perny dénoue avec finesse et honnêteté les fils d'une vie en crise, comme entravée et brusquement muette. Elle restitue le cheminement d'une femme vers la parole, c'est-à-dire vers la lumière sur sa propre histoire. En cela, il ressemble aux récits de psychanalyse dans lesquels, parfois, il suffit d'un mot, trop longtemps refoulé, pour éclairer l'énigme de son destin.

    * Marie Perny, Pourquoi Berlin ? éditions de l'Aire, 2019.

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  • Destins de femmes (Valérie Gilliard)

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    par Jean-Michel Olivier

    Unknown-1.jpegLauréate, en 2018, de la Bourse à l'écriture du Canton de Vaud, Valérie Gilliard nous propose aujourd'hui un recueil de nouvelles (ou de « feuilles volantes »), intitulé Vies limpides *. L'auteur n'est pas une inconnue, puisqu'elle a déjà publié, aux éditions de l'Aire, Le Canular divin (2009) et Le Canal (2014).

    Nos vies limpides rassemble des textes poétiques , inspirés souvent de l'observation quotidienne, de sensations du corps et de rencontres fugitives, et dix portraits de femmes en crise, dont le seul point commun est la lettre E qui commence leur prénom. Ainsi, Edwige revisite sa vie en nageant dans un couloir de la piscine, tandis qu'Elisabeth ressasse ses frustrations, Elsuinde creuse le temps qui passe, images.jpegEden scrute la brume atomique, Elke voit sa vie bouleversée par une rencontre imprévue, Eulalie se déconnecte du monde, Elfie nettoie les déchets abandonnés dans la ville, Emérence vit dans les regrets, Estée est en rupture et Edge hésite à larguer les amarres…

    Ces dix destins de femmes, nourris d'absence et de mal-être, sont esquissés avec délicatesse, d'une écriture à la fois poétique et précise. On sent le poids des convenances, pour chacune d'elles, les regrets, les frustrations et le désir d'une autre vie. « Et dans le flux qui sortait de ses yeux elle a découvert ce nouveau possible : aimer le temps passé dans l'indépendance de soi et pas seulement le temps passé ensemble à deux dont le rêve lui a coûté tellement cependant, lui a coûté sa part de vie. » 

    Chacun de ces portraits est une esquisse de libération (du piège social, d'un mauvais mariage). Mais une esquisse seulement. On aimerait aller plus loin dans l'analyse des personnages, les circonstances de leur crise ou de leur rupture, et savoir comment ces femmes vont s'en tirer (si elles s'en tirent). Malgré les qualités d'écriture de ce recueil de « feuilles volantes », le lecteur reste au peu sur sa faim, avec l'impression d'avoir feuilleté un album de photos, images fugaces et quelquefois d'une troublante précision, dont chacun est chassée par celle qui la suit. 

    * Valérie Gilliard, Nos vies limpides, éditions de l'Aire, 2018.

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  • Quentin au pays des Picaros (Quentin Mouron)

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    par Jean-Michel Olivier

    Unknown.jpegAprès une incursion assez malheureuse dans le domaine du « polar », Quentin Mouron nous revient avec un livre plus personnel, et longuement mûri : Vesoul, le 7 janvier 2015*. Le titre est curieux, qui associe une petite ville de province française, rendue célèbre par la chanson de Jacques Brel, et l'attentat islamiste contre le journal Charlie Hebdo, qui eut lieu, précisément, le 7 janvier 2015. Ce jour-là, on s'en souvient, ce fut, en France comme ailleurs, une stupeur qui ressembla vite à de la sidération : toute une génération de satiristes — dessinateurs, écrivains, chroniqueurs — abattue à coups de kalachnikov, dans la salle de rédaction du journal, avec le policier chargé de les protéger…

    C'était il y a quatre ans. On n'a oublié ni les victimes, ni la haine des bourreaux.

    De cet événement sidérant, un livre porte témoignage, à la fois sobre et bouleversant : c'est Le Lambeau**, du journaliste Philippe Lançon, rescapé, par miracle, de cette tuerie abominable. Dans son livre, il raconte moins les obscures motivations des deux auteurs de l'attentat que sa lente et douloureuse reconstruction — en fait, sa renaissance après la mort de son corps (il n'a plus, aujourd'hui, le visage que ses parents lui ont connu). Le livre de Lançon restera, à jamais, le grand livre de 2018, parce qu'il a su parler, charnellement, sobrement, humainement, et sans pathos, des blessures mortelles infligées ce jour-là non seulement à un journal satiriste, mais à tous les dessinateurs, journalistes, éditorialistes du monde entier.

    Jeu de massacre

    Unknown-1.jpegSurpris, tous les deux, par l'annonce de cet attentat, le couple de picaros qui erre dans les rues de Vesoul — Saint-Preux, un cadre dynamique, et le narrateur, écrivain désœuvré fuyant les lettres menaçantes de l'Administration — se trouve pris dans la foule des #JeSuisCharlie, un peu déconcertés, mais décidés, coûte que coûte, à faire la fête. Ce couple étrange (le maître et le disciple) fait penser, bien sûr, à d'autres couples littéraires célèbres, comme Jacques le Fataliste et son maître (Diderot), Don Quichotte et Sancho Panza (Cervantès) ou encore Pangloss et Candide (Voltaire)  — sans oublier le Saint-Preux de Rousseau, amoureux de la jeune Julie, sa pupille. Ce couple de larrons en foire erre de bar en bar et de teuf en teuf : incarnation parfaite de l'homo festivus cher à Philippe Muray, en quête d'émotions fugitives et, sans doute, de sens à donner à leur vie.

    Le ton général, comme on voit, est à la satire et à l'ironie (la vraisemblance n'a rien à faire dans ce roman). Elles sont souvent mordantes, quand elles s'attaquent aux Grandes Têtes Molles de notre époque (l'humanisme, la pensée unique, l'obsession de pureté alimentaire, les « islamo-gauchistes », etc.). images-2.jpegMouron possède à merveille l'art du portrait décalé, voire baroque. Ainsi, au fil des pages, on assiste à un véritable jeu de massacre où chacun (hommes, femmes, animaux, idéaux, utopies) en prend pour son grade. C'est assez jouissif et le lecteur ne boude pas son plaisir, car Mouron tire à vue sur tout ce qui bouge — ou fait figure, aujourd'hui, d'idée reçue ou de doxa. Sont ainsi dézingués un Salon du Livre (L'Hivernale des Poètes), des manifestations de rue (« la rue est à nous »), une fête des sexualités inclusives, des nains, des antispécistes, des masculinistes, des membres du Hezbollah, etc. 

    Pourtant, malgré la verve de l'auteur, la lassitude guette, car Trotski tue le ski, comme disent les Gilets Jaunes ! Le roman est une succession de portraits au vitriol qui se remplacent et s'effacent rapidement, trop rapidement, l'un l'autre. Aucun personnage n'est approfondi, ni doué de vie propre, ni entraîné dans la dynamique du roman. C'est dommage : ils manquent tous de cœur, de sang, de tripes. 

    Vertige du vide

    On aimerait que le couple improbable formé par Saint-Preux et son élève (disciple, ami, confident, esclave ?) gagne en consistance au lieu de se laisser ballotter au gré des bars et de la neige. Le narrateur, en quête de père, toujours en retrait, dans l'ombre du maître, étonne par sa passivité et sa confiance en un homme qui n'a rien d'admirable (Saint-Preux est le stéréotype moderne du winner). On frôle ici le vide, une thématique régulière des livres de Mouron : « J'avais toujours été attiré par le vide ; son néant me fascinait. Je fus pris de vertige. »

    Tout le roman, me semble-t-il, se tient sur le fil de ce vertige : dans ce jeu de massacre, tout se vaut — les idées, les hommes, les femmes, les victimes, les bourreaux, etc. Et, par conséquent, rien ne vaut rien. Le pacifisme ne vaut pas mieux que le terrorisme. Un attentat contre un journal satirique succède aux provocations gratuites d'une allumée du sexe, Vagina (caricature plaisante de Virginie Despentes). On ne sort pas d'un relativisme qui met tout et tout le monde sur le même pied d'égalité, fait fi des différences et peine à dégager les vrais enjeux.

    * Quentin Mouron, Vesoul, le 7 janvier 2015, Olivier Morattel éditeur (France).

    ** Philippe Lançon, Le Lambeau, Gallimard, 2018.

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  • Un sabbat fantastique (Dunia Miralles)

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    par Jean-Michel Olivier

    Unknown.jpegAprès Inertie (2014) et Mich-el-le (2016), Dunia Miralles publie une troisième livre à l'Âge d'Homme. Il ne s'agit pas d'un roman, ni d'une pièce de théâtre, mais d'un recueil de nouvelles fantastiques, intitulé Folmagories*, joli néologisme qui nous fait entrer de plain-pied dans l'univers interlope de cette écrivaine — mais aussi comédienne et animatrice —  qui vit à La Chaux-de-Fonds…

    Les nouvelles qui composent ce livre sont construites sur le même schéma : à partir d'une situation ordinaire — une rencontre, une soirée dans un ancien entrepôt, une visite à la cave — le merveilleux fait peu à peu irruption dans le réel, dérègle les perceptions et sensations habituelles, impose au narrateur ou à la narratrice un nouvel ordre des choses.

    1ere_couverture_FOLMAGORIES-184x300.jpgOn pense à Poe, à Melville, aux Contes fantastiques de Théophile Gautier. Dunia Miralles nous fait entrer dans un monde parallèle, si proche du nôtre, à la fois baroque et inquiétant. On connaît son attrait pour les marges (qu'elle explore dans Swiss Trash et Inertie) : ici, ces marges sont peuplées d'elfes et de lutins, de vouivres qui ne demandent qu'à nous ensorceler. 

    Un autre monde nous appelle, proche et lointain, qui est celui des catacombes, des caves et des maisons abandonnées, mais aussi des forêts profondes et des cimetières. La nuit, un curieux sabbat y déploie sa magie. Cruel, sanglant, tout à fait dans la veine gothique, cette fête des monstres et des bêtes n'est pourtant jamais triste. Au contraire, il s'en dégage une énergie et une joie communicatives, comme si le narrateur (ou la narratrice) avait besoin de ce monde fantastique pour se régénérer.

    Un livre à conseiller même aux âmes sensibles !

    * Dunia Miralles, Folmagories, L'Âge d'Homme, 2018.

  • Une odyssée du quotidien (Jean Prod'hom)

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    par Jean-Michel Olivier

    Unknown.jpegEn novembre, il faut lire Jean Prod'hom. C'est une nécessité. Une expérience marquante et rare qui ne vous laissera pas indemne. Après Tessons (2014) et Marges (2015), cet arpenteur du quotidien nous entraîne dans une longue randonnée à travers plaines et forêts de la Broye, du Gros-de-Vaud jusqu'aux confins du Seeland — le pays bien nommé des lacs et de l'âme secrète. Le randonneur n'est pas pressé : il prend plaisir à s'attarder sur les chemins de traverse, dans les gravières, le long des canaux abandonnés, dans les jachères. Avec lui, on repense aux Rêveries du promeneur solitaire de Rousseau, qui l'ont sans doute inspiré. Sur la route, chaque détail — un renard entrevu, un paysan croisé près d'une montagne de betteraves à sucre, le murmure d'un ruisseau — fait figure d'événement et éclaire le quotidien de ce marcheur infatigable. Avec lui, on sillonne donc les petites routes de ce pays rude et attachant, que tant de mains, de bras, de sacrifices ont façonné.

    Que cherche-t-il, ce randonneur aux semelles de vent ? À fuir sa vie de jeune retraité, après 30 ans d'enseignement ? À se perdre dans la nature en répondant à l'appel du grand large ? Est-ce un voyage sans retour qu'il entreprend ainsi en marchant ?

    Non. Ce voyage est une sorte de sursis qu'il s'accorde, ou plutôt le sursis qu'un ami, dont les jours sont comptés, s'accorde avant de filer vers l'autre monde. Werner-Herzog-Sir-le-chemin-des-glaces.jpegCela rappelle un fameux livre de Werner Herzog, Par les chemins de glace, la marche que le cinéaste allemand entreprend lorsqu'il apprend la maladie de Lotte Eisner, une amie proche. Herzog décide alors de parcourir à pied le chemin qui le sépare d’elle, une marche en plein hiver de Berlin à Paris. A son arrivée, il en est convaincu, le mal d’Eisner sera conjuré, elle guérira de son cancer…

    Il y a une manière d'exorcisme dans Novembre*, le beau récit de Jean Prod'hom. D'auberge en auberge — comme Ulysse d'île en île — il va chercher une vérité qui se forge pas à pas, au hasard des chemins vicinaux. En même temps qu'il sillonne le pays, Prod'hom en scrute les histoires, les légendes, les personnages hauts en couleur. Ce pays ne s'est pas fait tout seul. Un peu partout, à la croisée des chemins, il découvre une odeur de sang, de sueur et de larmes. Des souvenirs joyeux ou douloureux.

    Unknown-3.jpegUne belle et riche divagation en terre inconnue — et pourtant si proche ! — qui invite le lecteur à partager l'expérience poétique du marcheur au long cours, « riche de ses seuls yeux tranquilles », qui retrouvera, à la fin de son odyssée, les rivages de son Ithaque bien-aimée.

    * Jean Prod'hom, Novembre, éditions d'autre part, 2018. 

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  • Un rêve américain en Normandie (Romain Buffat)

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    par Jean-Michel Olivier

    Unknown-5.jpegC'est une histoire de rêve américain, une histoire simple et bien menée, bien écrite, par Romain Buffat (photo à gauche), dont c'est le premier livre. De ce mince roman, intitulé Schumacher*, il ne faut par déflorer la trame, subtile, ni trop en dire, par crainte de jouer les spoiler.

    Le narrateur, d'abord sans visage, se lance sur les traces d'un certain Schumacher, soldat américain en garnison en France après la guerre. On sait peu de choses sur lui, son passage à Évreux, en Normandie, son oisiveté, c'est-à-dire sa mélancolie. L'atmosphère de l'époque est bien rendue, comme l'air de cette province un peu paumée et étouffante. Les soldats s'ennuient et jouent au bowling (Schumacher, à ce jeu, est un champion). Unknown-4.jpegLe rêve américain sommeille dans le cœur des filles, comme un rêve de mariage et d'évasion. Les deux (les soldats et les filles) sont faits pour se rencontrer, et bien sûr ils se rencontrent. Je ne raconterai pas la suite, un peu prévisible, qui est à l'origine de ce petit roman très bien construit. Mais l'enquête sur Schumacher se poursuit, à la fois dans la réalité et la fiction, en France et aux USA, car c'est un homme de l'ombre, ce soldat incorporé dans l'US Air Force et perdu en Normandie à la fin des années cinquante.

    « De lui on ne sait à peu près rien, sinon ce qu'il faut pour faire un mythe. »

    * Romain Buffat, Schumacher, roman, éditions d'autre part, 2018.

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  • Les Suisses sont géniaux ! (François Garçon)

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    par Jean-Michel Olivier

    images-1.jpegVoici un livre qui risque bien de devenir indispensable ! Avec Le Génie des Suisses*, l'écrivain et critique François Garçon déclare encore une fois sa flamme pour la Suisse et les Suisses. Il existait déjà un Dictionnaire amoureux de la Suisse**, que Metin Arditi nous a donné l'année dernière. Mais, en comparaison du livre de Garçon, il est très lacunaire, paresseux et bâclé.

    Pour qui s'intéresse à notre petit pays, Le Génie des Suisse est une véritable mine de renseignements (historiques, politiques, sociaux, culturels). Une fois de plus, Garçon décrit par le détail les singularités de ce pays — et une fois de plus il ne tarit pas d'éloges! « J'ai eu à cœur de mettre en valeur des entreprises, des faits historiques, des scientifiques, des événements, des monuments, des paysages, des mythes, des héros ordinaires, des personnages qui m'ont marqué, quelques escrocs aussi, qui témoignenent de la diversité de ce pays, et de ses limites »

    Unknown-1.jpegGarçon n'est pas un inconnu (c'est son treizième livre, dont plusieurs ouvrages sur le cinéma) et la Suisse, si j'ose dire, est son cheval de bataille : le sujet qu'il connaît le mieux (il a déjà publié La Suisse, pays le plus heureux du monde et Le modèle suisse***) et qui lui tient le plus à cœur. Et le cœur est présent, ici,  quand l'auteur raconte ses vacances à Genève, chez son grand-père protestant et taiseux, dit son admiration pour Ella Maillard ou Michel Simon, explique son goût pour l'Étivaz — le meilleur fromage du monde —, les Sugus ou les röstis. On a même droit à une recette originale de Birchermuesli (qui doit bien prendre une matinée de préparation) ! Un dictionnaire du cœur, donc, mais aussi de l'humour (des belles pages sur Schneider-Ammann, roi du rire involontaire, et de beaux souvenirs d'enfance sur les boguets), de la distance critique et des partis-pris.

    Possédant deux passeports (il est double national suisse et français), Garçon est particulièrement bien placé pour connaître les rouages des deux pays qu'il ne cesse de comparer au niveau politique, social, institutionnel. Et la comparaison n'est pas flatteuse pour la France (juste un chiffre : le PIB français était égal au PIB suisse en 1973 ; aujourd'hui, le PIB suisse est le double du PIB français  !). Unknown-3.jpegAlors que la France est le pays le plus centralisé du monde, rongé par la bureaucratie et se la joue toujours puissance internationale, la Suisse connaît des niveaux de pouvoir échelonnés, fait confiance au mérite et au travail, croit aux vertus de la démocratie directe. Pour Garçon, la France devrait prendre exemple sur ce petit pays discret et sans histoire qui réussit si bien. Hélas, elle ne respecte que les pays qui ont plus de vingt millions d'habitants…

    Historien de formation, Garçon nous rafraîchit la mémoire sur des épisodes anciens de notre histoire (les batailles, l'émigration), mais aussi sur les moments récents (la Suisse moderne, la Suisse pendant la guerre, la votation sur l'immigration de masse). Il n'évite jamais les sujets qui fâchent (comme l'islam, l'UDC, la Lega, la question féminine), mais creuse, argumente, approfondit dans un tour d'horizon — une sorte d'état des lieux de la démocratie directe aujourd'hui.

    Un chapitre intéressant parle de l'éducation, du « miracle de l'apprentissage dual » que bien des pays nous envient, de la relève et des passerelles qui permettent de réintégrer les Hautes Écoles quand on n'a pas de maturité en poche. Entre l'histoire et les mythes, la frontière est souvent incertaine. Le fameux « Pacte fédéral » de 1291 est-il authentique ou a-t-il été écrit après coup ? images-3.jpegGuillaume Tell a-t-il réellement existé ? Se demande-t-on comment Moïse a fait pour partager les eaux de la Mer Rouge ? Ou Jésus pour changer l'eau en vin ? Comme Cyrulnik ou Levi-Strauss, Garçon pense qu'un mythe est une parole qu'on partage : sa fonction est d'abord symbolique. Peu importe que l'épisode ou le héros en question soit réel. À sa manière, ironique et précise, Garçon éclaire nos mythes fondateurs et en tire des leçons de bonheur.

    Par les temps qui courent, cela fait chaud au cœur.

    * François Garçon, Le Génie des Suisses, Taillandier, Paris, 2018.

    ** Metin Arditi, Dictionnaire amoureux de la Suisse, Plon, 2017.

    *** François Garçon, La Suisse, pays le plus heureux du monde, Taillandier, 2015.

    — François Garçon, Le modèle suisse, Perrin, 2011.

  • Tout au bout de la nuit (Pierre Lepori)

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    par Jean-Michel Olivier

    Unknown-1.jpegComme il navigue entre les langues (anglais, français, italien, allemand), Pierre Lepori voyage aussi entre les genres (théâtre, romans, poésie). Son quatrième roman, Nuit américaine* met en scène Alexandre, un animateur de radio (pensez à La Ligne du Cœur!), au bord du burn-out ou de la dépression. Chaque soir, il écoute sur les ondes des voix sans visage qui viennent parler de leur vie. Témoignages tantôt drôles, tantôt désespérés, tantôt absurdes ou tantôt pleins d'espoir. Des voix perdues dans la nuit (américaine) qu'il faut écouter et consoler. Pierre Lepori rend à merveille ces « témoignages » de la douleur humaine, du deuil ou du sentiment d'injustice. Il prête une voix juste et profonde à ces auditeurs sans visage.

    Unknown-2.jpegMais Alexandre, après tant d'années d'écoute et de consolation, se sent dépossédé. Il n'est plus lui-même ou il n'est plus à sa place. D'ailleurs, son chef le sent et l'oblige à prendre un congé. Alexandre en profite pour traverser l'Atlantique et découvrir la nuit américaine. Dans une ville inconnue, où les voix de la nuit le poursuivent encore, il espère renaître. Poser la vieille peau. Retrouver ou réinventer un sens à sa vie.

    Là encore, le style de Lepori, à la fois subtil et précis, d'une grande poésie, restitue bien cette dérive qui pourrait être fatale. Car un jour, par hasard, Alexandre croise Pamela — une rencontre improbable et pourtant essentielle qui va lui redonner le goût de vivre. Je n'en dirai pas plus, tant le roman de Lepori tient le lecteur en haleine et lui réserve d'autres surprises…

    Roman polyphonique, alternant confessions et récit, le tout scandé par des morceaux de musique (il vaut la peine d'écouter la bande-son du livre), Nuit américaine est un livre sur la dépossession : Alexandre, hanté par les voix de la nuit, est écarté de son émission, avant de perdre celle qui va l'aider à se reconstruire. Double dépossession, donc, que Pierre Lepori restitue et creuse parfaitement dans son roman à la mélancolie allègre.

    * Pierre Lepori, Nuit américaine, roman (traduit de l'italien par l'auteur), éditions d'En-Bas, 2018.

  • Amiel et Roland Jaccard (suite et fin)

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    par Jean-François Duval

    6.

    Revenons aux femmes (Où sont les femmes ? est l’un des airs que Roland Jaccard aime à fredonner). Et posons la question : Amiel, en définitive, malgré l’écoute qu’il leur prête, ne les considère-t-il pas peu ou prou comme des objets ? À aucun moment, alors qu’il s’attelle à lister leurs qualités et leurs failles, il ne s’interroge sur les siennes propres, ni ne se demande ce qu’il a lui-même à offrir en regard. Jaccard, quand on a un peu lu son œuvre, ne cache jamais rien de ses manques et travers, et certainement pas à ses conquêtes féminines (surtout quand elles le lisent), lesquelles dans ses livres ont toujours la grâce de rester des « sujets ». C’est-à-dire des êtres dotés d’une vivacité et souvent d’une mélancolie qui les rend particulièrement vivants. 

     7. 

    Unknown-4.jpegRien d’un hasard donc si, dans Les derniers jours d’Henri-Frédéric Amiel, Jaccard se plaît à mettre en scène deux femmes « clés » de la vie d’Amiel. La première s’appelle Cécile, quinze ans, elle met fin à ses jours à seize (en cela, elle se révèle encore plus jaccardienne qu’amiélienne). L’autre est une Marie, venue de Lyon, qu’Amiel rencontre au mitan de sa vie, et qu’il rebaptise Philine dans son Journal (toutes « ses » femmes y ont des pseudonymes). Je méconnais trop Amiel pour savoir quels sentiments exacts il nourrissait à l’égard de chacune d’elles, mais c’est égal. Unknown-7.jpegPlus intéressante me paraît cette singulière configuration qui fait se rejoindre, sur un plan biographique (mais finalement aussi littéraire) ces deux figures féminines dans les univers respectifs d’Amiel et de Jaccard. C’est là, devine-t-on, que Jaccard infléchit de façon délicieuse non pas le cours des choses, mais leur donne une sienne coloration. 

    Car Roland Jaccard lui aussi, dans la vraie vie (in real life comme on dit désormais), a rencontré une Marie venue elle aussi de Lyon (à laquelle son livre est d’ailleurs dédié). Et ce n’est certes pas une coïncidence si, au commencement de son roman, Jaccard place ces mots dans la bouche d’Amiel : « Ecrire m’arrache à la souffrance… alors autant parler de Marie ». 

    Se pourrait-il (jouons ici à Sainte-Beuve) que ce soit par la grâce de sa Marie à lui que Jaccard ait eu envie d’évoquer, en miroir, celle d’Amiel ? Pour en dire à sa façon propre, c’est-à-dire délicieusement, des qualités qu’Amiel n’aurait sans doute jamais su reconnaître ni « lister » ? Chez Jaccard, alors que la jeune femme (est-ce la sienne ou celle d’Amiel ?) s’avance pour la première fois à la rencontre d’Henri-Frédéric dans les salons du Lausanne-Palace, tout se passe en effet dans l’instantanéité d’un seul regard : « Dès qu’elle s’approcha de moi, grande, svelte, élancée, avec le sourire d’une jeune fille timide et un regard d’une candeur bouleversante, je fus séduit. Elle m’observait avec ses grands yeux bleus sans dire un mot. Ce silence me charma plus que tout (…)Il y avait en elle une telle fraîcheur, en moi une telle lassitude que je la voyais déjà s’échapper et quitter au plus vite le somptueux salon du Palace. Il n’en fut rien. » 

         Et voilà comment les 17'000 pages du Journal d’Amiel peuvent aboutir à un court et moderne roman : 138 pages qui, comme en passant et à la façon d’un petit miroir, nous en donne un fugace, sensuel et très jaccardien reflet, à la façon d’un éclair.

    * Roland Jaccard, Les Derniers jours d'Henri-Frédéric Amiel, éditions Serge Safran, 2018.

    ** Le Journal d'Amiel est publié aux éditions l'Âge d'Homme.

  • Une vie d'enfant cosmique (Julien Sansonnens)

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    par Jean-Michel Olivier

    Pourquoi revenir, vingt-quatre ans plus tard, sur le drame de l'OTS (le fameux Ordre du Temple Solaire) qui a provoqué 69 victimes, fait couler beaucoup d'encre et produit tant d'articles à sensation et de livres ? Que peut-on dire de plus sur cette affaire que l'on ne sache déjà ? Comme il existe un droit légitime à la Justice, n'existe-t-il pas, également, un droit à l'oubli ?

    Unknown-1.jpegToutes ces questions, et bien d'autres encore, sont au cœur du dernier livre de Julien Sansonnens (né en 1969 à Neuchâtel), l'un des écrivains les plus prometteurs de Suisse romande. J'ai parlé ici des Ordres de grandeur*, un roman ambitieux qui nouait son intrigue dans les milieux politiques et médiatiques de Genève. J'ai parlé, également, de l'étonnant petit livre que Sansonnens a consacré à son chien Beluga (voir ici), hommage émouvant, à la fois, et réflexion sur une vie trop brève et entièrement dévouée à ses maîtres.

    images-3.jpegC'est avec un peu d'appréhension et beaucoup de curiosité que j'ai ouvert cet Enfant aux étoiles**, le troisième roman de Julien Sansonnens. Appréhension parce que tout a été dit, ou presque, sur les massacres de l'OTS (qui ont eu lieu, je le rappelle, au Québec, à Cheiry, à Salvan et dans le Vercors). Quel angle adopter (quelle astuce narrative) pour montrer un nouveau point de vue ? Et de la curiosité aussi, car l'affaire, malgré le temps qui passe, garde encore ses mystères.

    C'est par ce biais, précisément, que Sansonnens aborde ce drame qui nous touche de si près (les 3/4 des victimes étaient suisses romandes et j'en ai connu quelques-unes). D'emblée, après une enquête minutieuse, il cherche éclairer les zones d'ombre, il décrypte les non-dits, il se rend à Cheiry et à Salvan pour s'imprégner de l'atmosphère particulière des lieux (où presque toute trace des massacres a été effacée). images-2.jpegEt surtout il suit le destin d'une enfant, Emmanuelle, l'enfant cosmique, appelée à « sauver l'humanité », qui succombera avec les autres membres de l'OTS, en octobre 1994 (sur la photo, avec son « père biologique » Jo di Mambro).

    L'angle d'attaque est à la fois original et bouleversant (comment ne pas être touché par le destin de cette jeune fille élevée comme la fille de Dieu et sacrifiée à l'âge de 12 ans ?) Sansonnens revisite toute l'affaire, en détective maniaque et acharné, par empathie. Il ne juge jamais, ne traite jamais les membres de cette secte d'« illuminés » ou de « fous », mais essaie de comprendre leurs motivations. C'est sa force : articuler aussi précisément que possible la chaîne des causes et des effets. Ne jamais sacrifier aux poncifs, ni aux idées reçues (et Dieu sait si cette affaire en recèle). Les portraits qu'il trace des deux « gourous » (Luc Jouret et Jo di Mambro) sont saisissants de vérité et d'humanité. Comme le sont les portraits des nombreuses femmes qui gravitent auteur de ces deux « maîtres » (dont Élisabeth, la mère de l'« enfant cosmique », que ses parents ont confiée à di Mambro après une déception sentimentale, et qui se révèlera plus sévère et plus impitoyable que le Maître).

    images-1.jpegBref, tout sonne juste dans ce livre qui n'est pas un roman, ni un essai, mais une sorte de reportage extraordinairement prenant sur une affaire qui trouble encore nos consciences. Qui était di Mambro ? Un beau parleur ? Un escroc ? Un manipulateur diabolique ? Un fou ? Et Jouret ? Et Tabachnik (qui fut mon professeur de musique au Cycle de Budé) ? Et les adeptes de l'OTS sont-ils tous des illuminés ? Des êtres en quête de justice et de spiritualité ? Des parents inconscients qui ont entraîné leurs enfants dans la mort ?

    Toutes ces questions, Sansonnens les pose à sa manière, empathique et honnête. Il ne triche pas. Il ne cherche ni à embellir les faits, ni à sauver celles et ceux qui mériteraient de l'être. On ne peut que saluer cette justesse d'écriture, si rare aujourd'hui. Une grande réussite !

    * Julien Sansonnens, Les Ordres de grandeur, roman, l'Aire, 2016.

    ** Julien Sansonnens, L'enfant aux étoiles, éditions de l'Aire, 2018.

  • Une vengeance jouissive (Jean-François Fournier)

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    par Jean-Michel Olivier

    Unknown-10.jpegJean-François Fournier aime les alcools forts, les femmes et les cigares cubains. Il a été journaliste, grand bourlingueur, et a dirigé la rédaction du Nouvelliste. À son actif, il compte une bonne dizaine de livres, romans, pièces de théâtre, essais (sur le peintre viennois Egon Schiele). En tout, on le voit, c'est un ogre. À l'appétit féroce, infatigable, toujours en quête de nouvelles expériences et de nouvelles émotions.

    Cet amateur de grands espaces, à la langue gourmande et stylée, est le plus américain des écrivains romands. Son dernier livre, comme le précédent, Le Chien (voir ici), se passe dans l'Amérique profonde, à Tennyson, dans l'Indiana. On y retrouve les personnages chers à Fournier, des hommes et des femmes révoltés, attachants, souvent blessés par la vie ou condamnés par la maladie, et noyant leur malaise sous de très généreuses rasades de bourbon. 

    Son dernier livre, Le Village aux trente cercueils*, est un roman noir de chez noir. À Tennyson, règne la loi du silence : on se souvient des crimes pédophiles qui n'ont jamais été élucidés, ni bien sûr exorcisés par la justice. On connaît les coupables, mais ils sont trop puissants pour être inquiétés. Et trop de gens sont impliqués dans ces crimes anciens. Pour que la vérité éclate, il faut une intervention extérieure. C'est le travail conjoint d'un inspecteur du FBI et d'une journaliste qui va permettre la résolution de l'affaire. Avec l'aide, aussi, de comparses qui désirent que leur ville soit nettoyée de cette tache.Donnant la parole, tour à tour, à chacun des protagonistes, Fournier mène une enquête à la fois délicate et passionnante. Il y a quelque chose de biblique dans la vengeance impitoyable qui va se mettre en place (car la justice des hommes, esclave de la politique, ne bouge pas). Et l'on suit avec délectation les étapes successives de cette vengeance qui n'oublie personne et fait quelques victimes innocentes…

    Unknown-1.jpegEt la littérature dans tout ça ? « La littérature m'a cajolée depuis l'âge de huit ans, dit un personnage féminin. J'avais piqué dans la bibliothèque d'une copine Le Pavillon des cancéreux de Soljénitsyne et les Onze mille verges d'Apollinaire. Je n'ai plus jamais arrêté de lire. La littérature n'a pas d'heure. C'est la puissance, la connaissance. Rien ne peut la corrompre. Je lui dois tout mon savoir et même l'idée approximative de Dieu. Elle est ma vie. Ma souffrance. La littérature, c'est un fleuve en colère et une drogue dure. »

    Je pourrai citer des pages entières de ce livre au style précis et aiguisé, car Fournier est un orfèvre de la langue. L'intrigue est bien menée. Les personnages acquièrent une épaisseur toute humaine, rien qu'humaine. Le pur malt coule à flot et l'on goûte le tabac des cigares comme on devait savourer un bon whisky au temps de la prohibition. 

    Un roman noir à lire avec délectation.

    * Jean-François Fournier, Le Village aux trente cercueils, éditions Xénia, 2018.

  • Le souffle de la voix (Myriam Wahli)

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    par Jean-Michel Olivier

    Unknown-2.jpegC'est un livre fait de petits riens, mais qui ne manque pas de souffle. Les phrases s'achèvent par des points, s'organisent en paragraphes, qui forment des chapitres (de longueur comparable). Mais pas de virgules. L'écriture, ici, épouse le souffle de la voix et joue sur l'oralité pour accueillir les petits riens de la vie quotidienne d'une ferme du Jura bernois. 

    La fille, qui est la narratrice, reste souvent seule avec sa mère, pendant que ses trois frères vont à l'école et que son père part au travail. Les repas sont scandés par la prière et les journées par les longues escapades dans la montagne. 

    Unknown-1.jpegCe rituel, fondé sur les rythmes de la nature, très présente dans le livre de Myriam Wahli, Venir grand sans virgules*, pourrait être immuable. Mais un jour, c'est le drame : le père perd son travail — et tout le fragile équilibre familial est menacé. Quelque chose, dans la langue, se brise et disparaît. Le monde bascule. La voix articulée abandonne ses repères. Les virgules, brusquement, s'effacent. 

    Pour la jeune fille, c'est un rite de passage. « Comme les adultes quand ils racontent ils vous séparent tout comme avec des virgules pour que la vie soit plus digeste une bouchée pour papa une bouchée pour maman. »

    Dans ces pages qui parlent d'attente et de libération, on sent que la narratrice cherche son second souffle. Le chômage du père, qui emporte avec lui les silences du langage, brise aussi l'ordre des apparences et offre à sa fille une chance d'évasion.

    * Myriam Wahli, Venir grand sans virgules, L'Aire, 2018.

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  • Un testament poignant (François Conod)

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    par Jean-Michel Olivier

    Unknown.jpegOn avait perdu la trace de François Conod, brillant auteur de trois romans et d'un recueil de nouvelles (dont Janus aux quatre fronts*, Prix des Auditeurs de la RTS 1992) et excellent traducteur de l'auteur alémanique Walter Vogt (six livres parus chez Bernard Campiche). Bien sûr, il y eut, en 2016, ce Petit Maltraité d'Histoire des religions (Slatkine), illustré par Mix et Remix. Mais Conod s'était fait oublier de la vie littéraire…

    Il ressuscite aujourd'hui, grâce à son ami Bernard Campiche, qui publie un livre à la fois coup de poing et testament, Étoile de papier**. Ce récit bref et poignant raconte les quelques mois que l'auteur a passés dans un asile psychogériatrique de Lausanne. Interné contre sa volonté (pour des raisons aussi floues que nombreuses : alcoolisme, dépression, obsession du suicide), Conod va tenir une sorte de journal de bord de cette expérience douloureuse. Il raconte le quotidien de l'institution, les repas, les promenades, l'infantilisation des patients, la poigne de fer ou la gentillesse des infirmières, les visites de plus en plus rares, sur un ton à la fois grave et amusé. Il brosse le portrait de ses camarades de chambre, d'un réfugié africain qui ne parle à personne et qui sera bientôt renvoyé en Somalie, des horaires militaires de l'institution. Unknown-1.jpegConod adresse également une critique acerbe aux milieux médicaux (psychiatres, géropsychiatres, etc.) qui ne prennent jamais le temps d'écouter leurs patients ou édictent des règlements absurdes. Cette charge sonne d'autant plus douloureusement que Conod, interné contre son gré, n'a qu'un désir : rentrer au plus vite chez lui. Pour cela, il lui faudra ruser, mentir, rentrer dans le jeu des soignants. 

    Ce cri de colère aux allures de testament laisse dans la bouche un goût de cendres : François Conod est décédé le 18 décembre 2017 à Lausanne, sans que l'on sache pourquoi, ni comment, à l'âge de 72 ans.

    * François Conod, Janus aux quatre fronts, roman, Bernard Campiche, 1991)

    ** François Conod, Étoile de papier, Bernard Campiche, 2018.

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  • Un roman mosaïque (Virgile Élias Gehrig)

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    par Jean-Michel Olivier

    Unknown.jpegNe vous attendez pas, avec Virgile Élias Gehrig, à une promenade de tout repos. L'auteur aime les méandres, les chemins de traverse, les déambulations rêveuses. Après trois livres à l'Âge d'Homme (un roman, un recueil d'aphorismes et des poèmes), il nous donne aujourd'hui une somme impressionnante, Peut-être un visage*, tant par son ampleur vagabonde que par son style baroque.

    On commence à écrire — surtout en Suisse romande — dès que l'on sent sa vie s'effilocher, ses certitudes s'écrouler, son identité se perdre au fil des jours et des rencontres. C'est ce qui arrive au héros du roman de Gehrig, Thomas, qui souffre d'un mal étrangement helvétique : comme Nicolas Bouvier dans le Poisson Scorpion, il sent un beau matin son visage disparaître. Son épouse est enceinte de leur premier enfant, son père est à l'hôpital : pour conjurer (et cacher) cet effacement, Thomas va disparaître à son tour. Corps et biens. Lui, l'enraciné dans sa langue et son pays, va quitter sa belle Vallée natale : il abandonne tout pour partir et espérer, peut-être, renaître ailleurs.

    Unknown-1.jpegC'est le fil conducteur de ce livre qui se lit comme un roman initiatique dont les pierres, de taille et de couleur différente, forment une sorte de mosaïque à la fois fascinante et difficile à suivre, parfois (les digressions sont nombreuses, on aimerait en savoir plus sur l'effondrement de Thomas). Le roman mêle des extraits de correspondance (les lettres du père), des bulletins d'actualité, des aphorismes, etc. Il change souvent de point de vue, même si la langue reste toujours fluide et musicale.

    Comme Ulysse, errant d'île en île avant de retrouver Ithaque, Thomas sillonnera l'Europe (qui est le nom de sa première fille), fréquentera les cafés berlinois (où l'auteur a écrit une partie de son livre), il traversera la Croatie, l'Albanie et la Grèce, pour arriver, en fin de course, sur une autre île méditerranéenne : Chypre. C'est là que Thomas va rencontrer le Professeur Grigorios, ascète ou anachorète, puis s'initier au monde mystérieux des bibliothèques et reconstruire, peut-être un nouveau visage.

    Le visage est un manuscrit, à lire et à écrire : les caractères qui le composent restent toujours à déchiffrer. 

    Un beau roman, touffu, profond, original, qui porte une voix singulière.

    * Virgile Élias Gehrig, Peut-être un vissage, roman, l'Âge d'Homme, 2018.

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  • La pensée est un crime (Roland Jaccard)

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    par Jean-Michel Olivier

    Unknown-1.jpegRoland Jaccard aime les paradoxes. C'est normal : il en est un. Ce Lausannois exilé à Paris (ici à la piscine Deligny, avec Gabriel Matzneff) cultive l'esprit viennois fin de siècle, le nihilisme, la lucidité et le désenchantement. Ses maîtres à penser sont des tueurs : ils se nomment Cioran, Schopenhauer, Spinoza, Freud, Schnitzler, Karl Kraus. Chacun, à sa manière, arrache les masques du réel pour nous rendre à notre humble condition de mortel. Ces tueurs, souvent, ont payé le prix fort pour avoir soutenu une vérité qui dérange : le suicide, la solitude, la pauvreté, etc. 

    Unknown.jpegDans son dernier livre, Penseurs et tueurs*, un bijou, Jaccard rend hommage à ces figures de la liberté souveraine sans qui — c'est une évidence — nous ne serions pas ce que nous sommes. Ces docteurs en désespoir (Cioran, Schopenhauer) nous ont ouvert des horizons insoupçonnés en renversant les idoles éternelles (Freud l'iconoclaste) ou en jetant une lumière crue sur nos désirs et nos résolutions égotistes.

    Le paradoxe, c'est que cet hommage aux penseurs de la mort n'a rien de triste, ni de morbide. Au contraire, il se dégage de ces chapitres courts et intenses une véritable jubilation à retrouver, en chair et en os, sous la plume de Jaccard, ces maîtres du désenchantement. On y retrouve avec un infini plaisir le grand Cioran, dans sa mansarde de la rue de l'Odéon, esprit brillant et solitaire. Mais aussi Marcel Proust, ce tueur du roman français qui payait les critiques du Figaro pour écrire sur ses livres (quand il n'écrivait pas lui-même les critiques en question!). 

    images.jpegLes plus belles pages, à mon sens, retracent une rencontre, une vraie rencontre, avec Michel Foucauld, par exemple, ou Serge Doubrovsky. 
    Le premier a éclairé l'histoire de la folie et de la prison en Occident, avant de s'attaquer à Freud et à Lacan dans son Histoire de la sexualité. Il a les mêmes intérêts que Jaccard. Rue Vaugirard, deux grands esprits se rencontrent. Et cette rencontre est mémorable.

    « La plus belle chose qu'on puisse offrir aux autres, disait Foucauld, c'est sa mémoire. »

    Bernard Pivot, dans un Apostrophes resté célèbre, accusa Serge Doubrovsky d'avoir tué sa femme pour écrire son extraordinaire Livre brisé. Vérité ou mensonge ? Unknown-3.jpegOn a encore en mémoire les bredouillements de Doubrovsky, pris en flagrant délit. Jaccard lui rend hommage, mais le classe certainement dans la catégorie des « penseurs-tueurs ». Là encore de très belles pages…

    Comme ces rencontres imaginaires avec Fernando Pessoa ou Oscar Wilde. Au fond, l'écriture permet un dialogue silencieux avec toutes les ombres qui nous entourent. Et ces ombres, avec le temps, deviennent de plus en plus nombreuses, de plus en plus bavardes…

    Jaccard n'évite pas l'actualité, pleine de tueurs à la petite ou à la grande semaine. L'affaire Weinstein (un règlement de comptes œdipien, selon RJ), le triomphe des nymphettes, le cinéma hollywoodien, grand pourvoyeur de rêves et de crimes, etc. On retrouve, en fin de parcours, la frange inoubliable de Louise Brooks qui demande à l'auteur de lui fournir un pistolet pour mettre fin à ses jours malheureux. Mais Jaccard, en bon disciple d'Amiel, se défilera.

    * Roland Jaccard, Penseurs et tueurs, éditions Pierre-Guillaume De Roux, 2018.