01/06/2017

Deux personnages en quête de sens (Antoine Jaquier)

par Jean-Michel Olivier

images.jpegOn met un peu de temps à entrer dans le dernier roman d'Antoine Jaquier, Légère et court-vêtue*, qui oscille entre le roman noir et le portrait d'une génération passablement paumée. À quoi cela tient-il ? À l'intrigue, d'abord, qui ne démarre vraiment qu'après la page 50. Aux deux personnages principaux, ensuite, Tom et Mélodie, qui assument à tour de rôle le fil de la narration (une bonne idée). Archétypes de la « génération Y » (nés entre 1980 et 1999), Mélodie tient un blog sur la mode et Tom est photographie. Ils vivent les deux à Lausanne et passent leur temps à se tromper, se disputer ou se séparer. Tom a le démon du jeu et Mélodie une soif de reconnaissance qui va la mener logiquement à Paris où elle pénétrera enfin ce milieu de la mode qui la fascine. 
Comme dans les meilleurs romans noirs, Tom poursuivra sa chute, inexorable, tout au long du récit, en s'accrochant tantôt à Mélodie, tantôt à Dardana, une belle (et vierge, paraît-il) marchande d'amour albanaise qui le plaquera à son tour. 

Le troisième livre de Jaquier ne manque ni de punch, ni de rebondissements, souvent inattendus. images-1.jpegOn pense à bien sûr à son maître en écriture Philippe Djian (photo de droite), qui préfère la vitesse à l'approfondissement des personnages et des situations, la musique de la langue aux descriptions balzaciennes. Chez Jaquier aussi, tout va vite. On aimerait que Tom ait plus de bouteille, que Mélodie ait plus de chair et de lucidité. L'un et l'autre semblent entraînés dans un tourbillon d'événements qu'ils sont bien incapables de contrôler. 

Unknown.jpegPourtant, Jaquier frappe juste : les deux personnages principaux appartiennent bien à cette génération du marketing, du culte de l'apparence (la mode et la photo), des jeux video, des Pokemons (et du Club Dorothée). Génération d'enfants gâtés qui peinent à trouver leur place dans une société de plus en plus cruelle. Il accompagne ses deux héros dans leur quête d'identité (et de sens). Il les décrit avec la patience et le regard critique d'un entomologiste. Même si Légère et court-vêtue n'a pas la force (bouleversante) de son premier roman, Ils sont tous morts**, il vaut la peine de s'y plonger pour mieux connaître cette génération qui semble avoir toutes les cartes en main, mais ne sait pas comment les jouer.

* Antoine Jaquier, Légère et court-vêtue, roman, éditions de la Grande Ourse, 2017-

** Antoine Jaquier, Ils sont tous morts, roman, Poche Suisse, l'Âge d'Homme.

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29/05/2017

Un roman noir et bien tassé (Jean-François Fournier)

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par Jean-Michel Olivier

Jean-François Fournier aime les alcools forts, les femmes et les cigares cubains. Il a été journaliste, grand bourlingueur, a dirigé la rédaction du Nouvelliste et est aujourd'hui délégué culturel de la Commune de Savièse. À son actif, il compte une bonne dizaine de livres, romans, pièces de théâtre, essais (sur le peintre viennois Egon Schiele). En tout, on le voit, c'est un ogre. À l'appétit féroce, infatigable, toujours en quête de nouvelles expériences et de nouvelles émotions.

En cela, il ressemble beaucoup à Scott F. Battle, le héros de son dernier livre, sobrement intitulé Le Chien*. Disons tout de suite : c'est un des plus grands livres de ce début d'année, fort comme un pur malt, noir comme un expresso bien tassé. 

Unknown-2.jpegQui est le Chien ? Le rédacteur en chef d'un quotidien américain (le Post ?), qui a beaucoup roulé sa bosse, connaît tout ce qu'il faut savoir (et ne pas publier) sur le monde politique, a consacré sa vie à défendre une certaine idée du journalisme. Malgré sa carrière brillante, le Chien est un être fracassé. Sa femme et deux de ses enfants sont morts dans un accident de la route (là même où Edward Kennedy a laissé mourir sa secrétaire, noyée dans sa voiture). Le troisième enfant est condamné par la maladie. N'ayant plus rien à perdre, le Chien va jouer son va-tout et se lancer dans une quête éperdue  à travers l'Amérique pour retrouver son père, tout d'abord, puis revoir son fils malade qui lui a été arraché. Le roman de Fournier tourne alors au road-movie. Un récit haletant, violent, désespéré. Cet homme qui a tout perdu s'accroche au mince espoir de revoir son père, qui s'avère bientôt être une sorte de psychopathe, qui aime à découper l'oreille gauche des cambrioleurs qui s'aventurent chez lui ! 

Dans sa quête, le Chien est accompagné par Kerry, une femme rencontrée dans un diner, personnage mystérieux et sensuel. Tout au long de ces pages sombres et pleines de poison, on sent que le Chien joue sa vie à quitte ou double. Sa quête n'est pas accessoire, ni superficielle. Il y va de sa vie. Et Fournier, d'une plume admirable, excelle à rendre cette violence essentielle (la violence qui habite tout être désespéré). Violence des relations humaines, des sentiments, des drames qui s'abattent sur Scott F. Battle. On sent, bien sûr, chez Fournier, l'influence des grands romanciers américains : Jim Thompson, Fitzgerald, Joyce Carol Oates, Jim Harrison. Il en a le souffle et la verve. Son roman noir nous accompagne longtemps après que nous avons tourné la dernière page.

* Jean-François Fournier, Le Chien, éditions Xénia, 2017.

25/05/2017

La route et le jardin (Jean-François Duval)

par Jean-Michel Olivier

Unknown.jpegIl y a plus de trente ans que Jean-François Duval (né à Genève en 1947) est sur la route. La route accidentée et fraternelle de Kerouac, sur qui il a beaucoup écrit. La route de Bukowski, également, qu'il a longtemps fréquenté. Il fait partie de la génération des Beats pour qui le monde est un jardin toujours à découvrir, toujours à explorer. 

Cette route et ce jardin, on les retrouve dans le dernier livre de Jean-François Duval, Bref aperçu des âges de la vie*, qui est à la fois une philosophie de la sagesse (un pléonasme ?) et une leçon de vie. Ce n'est pas un hasard, d'ailleurs, si le récit de Duval est préfacé par le philosophe Alexandre Jolien, qui trouve dans l'auteur un complice et un frère en pérégrinations.

Quelle route et quel jardin ? 

Bien qu'il s'y réfère rarement, Duval, en bon écrivain protestant, est marqué dans sa chair par les paraboles bibliques. La vie est un chemin, dit l'Évangile, une route même, et Duval l'a arpentée dans tous les sens. Unknown-2.jpegArrivé près du terme du voyage, il se retourne, jette un regard rétrospectif (et amusé) sur sa vie et essaie de comprendre chacune des étapes de son parcours. Il passe ainsi au crible les âges de la vie, de l'enfance impatiente (l'enfant passe son temps à courir, puis on lui ordonne de s'asseoir !), à l'âge d'exister (où se posent les grandes questions de l'identité et de notre place dans le monde), jusqu'à cette interrogation finale et essentielle : comment mourir ?

Dans une suite de textes brefs et intenses, qui montrent l'étendue de sa palette (journalistique et philosophique), Duval nous livre beaucoup de lui-même. Bien sûr, en le lisant, on pense à Sénèque (Vies brèves), à Montaigne, à Amiel, mais Duval y ajoute constamment son grain de sel et fait de son récit une sorte de guide de voyage qui aide à affronter le tragique de l'existence. Chacun va son chemin, mais le chemin de chacun est unique. Celui de Duval est fait de rencontres, de surprises (bonnes et mauvaises), de voyages, de lectures, de découvertes, de réflexions sur la condition de l'homme — ce passant égaré sur la terre.

Et le jardin ? 

Il y en a plusieurs dans le livre de Duval. Ils sont tous merveilleux et évoquent avec beaucoup de poésie la dernière escale, juste avant (ou juste après) le grand saut. C'est là que l'écrivain, certaines nuits, retrouve en rêve le fantôme de son père, à qui il a l'impression d'« avoir tout dit » (mais a-t-on jamais tout dit à son père ?) C'est aussi la nature où s'ébroue son chien, rendu fou par les premiers rayons de soleil du printemps. C'est le fantasme d'être réincarné en écureuil, en crocodile ou en serpent (version zen). C'est enfin le jardin, pas forcément paradisiaque, qui attend l'écrivain (et chacun de ses lecteurs) dans l'après-vie, une fois arrivé au bout de la route. 

Le récit de Duval s'achève sur l'évocation d'un clochard rencontré à Genève (frère des clochards sublimes de Bukowski) qui a élu domicile dans une cabane à la lisière d'un bois. Quand l'écrivain veut le revoir, catastrophe : la cabane est partie en cendres. Et son locataire est au paradis des clochards. Sans doute dans un jardin plus vaste où il n'a pas à quémander sa nourriture pour survivre…

Le narrateur poursuit sa promenade : il n'est pas encore arrivé au terme du voyage.

* Jean-François Duval, Bref aperçu des âges de la vie, récit, Michalon, 2017.

18/05/2017

Une vie de chien (Julien Sansonnens)

par Jean-Michel Olivier

Unknown-1.jpegJ'avais beaucoup aimé, l'année dernière, Les Ordres de grandeur* (voir ici), un polar haletant qui mêlait politique et médias, un roman au style vif et généreux, assez rare sous nos latitudes protestantes. L'auteur, Julien Sansonnens, récidive cette année avec un texte plus court (une longue nouvelle) qui possède néanmoins les mêmes qualités que son précédent livre. Cela s'appelle Quatre années du chien Beluga**, et c'est une merveille.

Qualité d'écriture tout d'abord : précise, limpide, coupante comme un scalpel. Sansonnens a du style, et c'est un bonheur de le lire. Qualité de construction ensuite : le récit est parfaitement mené, à un rythme soutenu, mais avec des pauses, de réflexion ou d'anecdotes, alternant les descriptions (promenades au bord du lac, randonnées en montagne, innombrables bêtises du chien Beluga) et la narration plus serrée, plus intime. 

Car c'est bien de cela qu'il s'agit dans ce petit livre d'une grande profondeur : raconter l'intimité — le lien d'intimité — qui se noue entre un chien et ses maîtres (la narration, très « brechtienne », pose d'emblée les relations familiales en relations de pouvoir). Unknown.jpegBeluga, que ses maîtres adoptent alors qu'il n'a que quelques mois, vient apporter sa folie, ses névroses (il n'aime pas les enfants), son inébranlable joie de vivre à toute la maisonnée. Il devient l'enfant chéri (et folâtre) de ses maîtres, qui l'emmènent en voyage avec eux, lui abandonnent leur plus beau fauteuil. Il est de toutes les bringues et de tous les bonheurs. 

Cela se gâte, pourtant, quand le couple attend son premier enfant. Étrangement, le chien tombe malade. Il a des absences, des pertes d'équilibre. « Est-il envisageable que la naissance de l'enfant ait provoqué le mal dont souffre le chien ? » demande le narrateur, qui n'évite pas les crises de culpabilité. Il fera tout pour sauver Beluga, l'emmenant chez le vétérinaire (« une belle ordure») à quatre heures du matin. Mais rien n'y fait. L'enfant prospère, tandis que le chien décline, inexorablement. De quoi souffre-t-il ? Épilepsie, cancer. Le chien Beluga quitte la scène après une vie de jeu, de caresses, de courses folles (il adore courir en rond). Sansonnens évoque très bien le vide que l'animal laisse dans le cœur de ses maîtres : c'est de là que surgit l'écriture.

* Julien Sansonnens, Les Ordres de Grandeur, roman, édition de l'Aire, 2016.

** Julien Sansonnens, Quatre années du chien Beluga, nouvelles, édition Mon Village, 2017.

11/05/2017

Une œuvre rare et exigeante (Yves Velan)

Unknown.jpegTrès affecté par la mort, il y a quelques années, de sa fille unique, Yves Velan avait choisi le silence, et l'extrême discrétion. Il nous a quittés samedi, à La Chaux-de Fonds, dans sa 91eme année, alors que vient de reparaître Soft Goulag, sans doute son livre le plus accessible.

Né en France, mais originaire de Bassins (VD), Velan a longtemps milité au POP, ce qui lui a valu d'être interdit d'enseignement dans le canton de Vaud. Qu'à cela ne tienne! Il enseigné pendant dix ans la littérature française dans une Université de l'Illinois, puis a donné des cours, jusqu'à sa retraite en 1991, au Gymnase de La Chaux-de-Fonds.

Yves Velan a peu écrit, mais ses livres ont marqué une génération d'étudiants. En 1959, son premier roman, Je (Le Seuil, puis repris en Poche Suisse, l'Âge d'Homme), lui valut les louanges de Roland Barthes et d'une partie de l'intelligentsia parisienne. images.jpegIl raconte les états d'âme d'un pasteur nyonnais, « le pasteur rouge », déchiré entre ses engagements politiques et ses principes religieux, et amorce une réflexion profonde sur le statut de l'écrivain. Un second roman, plus expérimental, suivit, quatre ans plus tard, La Statue de Condillac retouchée (Le Seuil, 1973), lui aussi loué par la critique parisienne.

images-1.jpegMais son roman le plus abouti, le plus prémonitoire aussi, reste Soft Goulag (1977, repris cette année chez Zoé), dans lequel Velan imagine une société technocratique où les couples ayant le droit de procréer seraient tirés au sort, où le commerce globalisé régnerait en maître, où les individus, à force de liberté, n'en aurait plus aucune. Inspiré de 1984, ce bref roman de science-fiction reste aujourd'hui d'une actualité brûlante.

Yves Velan travaillait depuis plusieurs années à un roman-monstre, qu'il refusait de publier, mais qui va heureusement voir le jour l'année prochaine (avec son consentement). Il s'intitule L'écrivain et son énergumène, et promet de belles surprises.

04/05/2017

Écrire dans le chaos du monde (Jon Monnard)

par Jean-Michel Olivier

Unknown-1.jpegLe titre, bien sûr, inspiré par The Great Gatsby de Fitzgerald, est impossible à retenir (Et à la fois je savais que je n'étais pas magnifique*). Le roman est un peu foutraque : les personnages apparaissent, puis disparaissent, alors qu'on aimerait les voir approfondis ; dans le récit, le narrateur prend beaucoup de place — et parfois trop ! ; il n'y a pas vraiment de progression dramatique dans l'intrigue, etc.

Mais, dans le premier roman de Jon Monnard, il y a mieux que ça : un vrai désir d'écrire, un besoin forcené de raconter sa vie pour essayer de la comprendre et de mettre un peu d'ordre dans le chaos du monde. Unknown.jpegEn cela, Et à la fois je savais que je n'étais pas magnifique est un livre prometteur. Plus qu'une intrigue ordonnée ou une auto-fiction, il propose des images, des scènes souvent paroxystiques, des personnages hauts en couleur. C'est un roman jeté, craché sur le papier avec la fougue et l'impatience d'un jeune homme de 27 ans, qui a été libraire et a étudié à Polycom..

Malgré ses défauts de jeunesse, cette rage de dire à tout prix ce qui vous possède, il vaut la peine de suivre Jon Monnard, dans ses doutes et ses excès, et d'attendre avec impatience son prochain livre.

* Jon Monnard, Et à la fois je savais que je n'étais pas magnifique, roman, l'Âge d'Homme, 2017.

27/04/2017

Le poids des ans et des mots (Pascal Rebetez)

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par Jean-Michel Olivier

« Quand on part à la retraite, me confiait un ami, on n'est plus rien. » Pour Pascal Rebetez, grand bourlingueur devant l'Éternel, c'est autre chose. Comme pour les boxeurs, on change de catégorie. Passé la soixantaine, le poids welter se transforme en poids lourd. Le corps témoigne des années de voyages, des rencontres et des amours passées, des joies et des déceptions — sans oublier les excès de toute sorte. Au final, la balance de son frère, aux antipodes, livre son verdict implacable : 93,300 kgs. Avec, autour de la taille du séducteur-bourlingueur, un joli embonpoint. Un pneu de poids lourd !

C'est le point de départ du dernier livre de Pascal Rebetez, parti en Australie rendre visite à son frère pâtissier. Ce récit de voyage, drôle et touchant, est entrecoupé d'autres récits plus anciens, où l'on retrouve le jeune routard tantôt en Syrie, tantôt en « Arabie heureuse », tantôt encore en Amérique du Sud, toujours en quête d'un visage, d'une rencontre ou, plus simplement, d'un vestige archéologique. Cela donne au livre de Rebetez le ton d'une quête ancienne et toujours inachevée qui le fait parcourir le monde et braver les dangers (il risque sa vie plusieurs fois). Unknown-1.jpegÉcrit dans une langue savoureuse et vivante,  riche de belles trouvailles, Poids lourd* fait tomber les barrières du dehors et du dedans (pour employer une expression chère à Nicolas Bouvier), de l'ici et de l'ailleurs, du passé et du présent. Le lecteur y navigue à son aise, rendant visite à la mère de l'auteur dans son home pour partager avec elle « une tranche de veau » ou croisant, dans le désert du Sahara, des nomades plutôt inquiétants. L'espace-temps, pour le voyageur, n'a pas de frontières, ni de limites : le bourlingueur est constamment au commencement de son histoire.

Un très beau livre, donc, à conseiller, à tous ceux qui rêvent de partir et à tous ceux qui restent, aussi, car les plus beaux voyages, souvent, se font par la lecture.

* Pascal Rebetez, Poids lourd, éditions d'autre part, 2017.

23/03/2017

Un drame silencieux (Vincent Aubert)

par Jean-Michel Olivier

Unknown-1.jpegVincent Aubert est comédien, amateur de musique et de grands textes. Il a fait le clown (sous le nom de Roberto) sur les scènes d'une bonne partie de la planète, a créé avec le contrebassiste Jacques Siron un duo mémorable, et anime de voix de maître les belles soirées de la Compagnie des Mots, qui se tiennent le premier mardi de chaque mois à l'Auberge du Cheval-Blanc à Carouge. En plus, ne soyez pas jaloux, c'est un excellent danseur de tango !

Mais Vincent Aubert a également cinq livres à son actif (voir le site www.ecrire-etc.ch) — et non des moindres. 

Je viens de terminer la lecture de Murmures sous la neige*, un récit poignant qui reconstitue un drame survenu il y a quelques années dans le Jura. Unknown-2.jpegUne bande de jeunes gens décident d'aller faire la fête dans un chalet d'alpage, mais au retour, surpris par une tempête de neige, quatre d'entre eux se perdent dans la nature et meurent de froid. À partir de ce noyau tragique, Aubert donne la parole aux témoins, un garde-forestier, un pasteur, la mère ou le père d'une victime, l'organiste de l'église, l'unique rescapé de cette randonnée mortelle. Tout un village, frappé au cœur, murmure sa douleur sous la neige. En quelques pages denses et bouleversantes, on revit le drame comme de l'intérieur, dans la colère et l'incompréhension. Le style est sobre et d'une grande efficacité. La nature est à la fois grandiose et toute-puissante (Aubert est un grand connaisseur du Jura). 

« Ces Murmures appartiennent  aux témoins du drame, aux parents, aux amis. Personne ne les a vraiment entendus. Ils ont été susurrés dans un moment de grâce et de douleur. Puis tout s'est refermé. »

Il y a quelque chose de biblique dans ce récit sobre et poignant, dont la musique silencieuse accompagne le lecteur longtemps après qu'il a refermé le livre.

* Vincent Aubert, Murmures sous la neige, écrire-etc.ch, 2016.

09/03/2017

Un père reste un père (Alain Bagnoud)

par Jean-Michel Olivier

images.jpegC'est un roman dense et complexe, qui revisite les années 70, mais aussi notre époque, que nous donne Alain Bagnoud avec Rebelle*, son quatorzième livre.

Tout commence, ici, dans un bistrot valaisan, où le nouveau venu (Jérôme Saint-Fleur, un journaliste à la dérive) est tout de suite intégré à la communauté bruyante, joyeuse et avinée des piliers de bar. C'est en sortant du bistrot, la tête levée vers la Grande Ourse, sa bonne étoile, que Jérôme va tomber sur Bob Marques, un guitariste de blues, qui était son idole, autrefois. Cette rencontre — à la fois retrouvailles avec sa jeunesse perdue et besoin de reconnaissance — va bouleverser sa vie dans les mois qui vont suivre.

Unknown.jpegLe roman de Bagnoud est construit sur une série de rencontres et d'interrogations. Autour de cette ancienne gloire du blues gravitent deux femmes, Marylou et Carole. Tandis que la première ne quitte pas Marques d'un pas, la seconde aime les marches en montagne et fréquente assidûment une secte (qui fait penser, bien sûr, à l'Ordre du Temple Solaire). Jérôme est invité à jouer de la guitare avec Marques. Le résultat est concluant. Une tournée est organisée. Jérôme est parvenu à se faire reconnaître de son idole, ancienne figure paternelle. 

Et désormais le roman de Bagnoud touche à son centre névralgique : la recherche du père. En bon journaliste, Jérôme va poursuivre son enquête sur le terrain. Il ne va pas tarder à retrouver deux anciens compagnons de sa mère : Joseph Dalin et Frank Rivet. Le premier, après avoir été prof, est écrivain et le second est un politicien en vue qui semble avoir renié les idéaux de sa jeunesse. L'un et l'autre pourraient être le père que Jérôme n'a pas connu…

Cette enquête, on le voit, qui est une quête des origines, tourne entièrement autour d'un personnage mystérieux : Luce, la rebelle indomptable, qui voulait un changement de vie total. « Des fleurs, de l'herbe et de la musique. » Luce est la mère de Jérôme et vit à l'écart du monde. images-1.jpegDevenue artisane, elle a coupé les ponts avec son passé contestataire — et ses anciens amants. Jérôme l'oblige à remuer les braises, à s'expliquer, à révéler les secrets qu'elle garde jalousement. On revisite ainsi les belles années du Flower Power, la liberté, les utopies. Même si le mouvement a été rattrapé par la réalité du monde de l'argent (le libéralisme, la globalisation), les rêves qu'il a semés ne sont pas totalement oubliés.

Roman dense et complexe, qui se passe presque entièrement en Valais (avec quelques incursions à Genève !) et brosse une galerie impressionnante de personnages, Rebelle poursuit une quête de vérité qui est d'abord une interrogation des origines : si la mère est unique et prend beaucoup de place, les pères (imaginaires) sont nombreux et se bousculent même au portillon (Marques, Dalin, Ravet, Kapoff) ! On laissera au lecteur le soin de découvrir le fin mot de l'affaire…

Ce qui est sûr, avec Alain Bagnoud, c'est que l'affaire est loin d'être classée !

* Alain Bagnoud, Rebelle, roman, éditions de l'Aire, 2017.

02/02/2017

Un thriller envoûtant (Catherine Fuchs)

par Jean-Michel Olivier

images-2.jpegJ'étais un peu inquiet en commençant le dernier livre de Catherine Fuchs, La Tête dans le sable*. Il s'agit en effet d'un roman « engagé » dont le personnage principal, Carmen Berger, travaille dans une ONG qui est bien résolue à dénoncer les méfaits d'une puissante multinationale exploitant sans scrupule le cuivre d'un petit pays d'Afrique, le Zamanga. Je craignais le déluge des bons sentiments et l'inévitable auto-flagellation finale qui accompagne bien souvent ce genre de livre (les écrivains romands ont la culpabilité rivée à l'âme et au corps).

images-3.jpegMais pas du tout ! Même si ses personnages sont un brin convenus (Carmen est le type de la femme divorcée de cinquante ans, aigrie, avec deux enfants ingérables, un ex courant le guilledou avec une jeunette, roulant à vélo et toute dévouée à sauver la planète ; son prétendant, quant à lui, roule en Mercedes, joue au golf et au tennis et possède un hors-bord!), l'auteur nous entraîne dans une sorte de roman d'espionnage extrêmement bien ficelé. Écrit sous la forme d'un journal intime, le roman est enrichi de témoignages pris à vif sur le terrain, témoignages qui sont autant de preuves à charge contre la multinationale Promaco. Pour corser le tout, Catherine Fuchs imagine une liaison (forcément dangereuse) entre Carmen Berger et un homme travaillant pour la Promaco. Dès lors, le roman se déploie dans deux dimensions parallèles, l'une politique, l'autre affective, qui doivent bien un jour se rejoindre. Je ne dévoilerai pas la fin du livre, mais les fils se rejoignent, en effet, et de manière inattendue. Entre-temps, le roman décortique les circuits compliqués par lesquels, aujourd'hui, on peut tromper le fisc, appauvrir toute une région d'Afrique en prétendant y apporter progrès et développement et s'enrichir effrontément du labeur des autres.

Sans jamais être pontifiant, ou moralisateur, le livre éclaire très bien les mécanismes d'exploitation de certains pays riches en matières premières (indispensables à nos précieux portables!) au seul profit de multinationales sans état d'âme. Et l'histoire d'amour entre Carmen et Michael (le beau ténébreux de la  Promaco) tient le lecteur en haleine.

Un livre à lire et à méditer.

* Catherine Fuchs, La Tête dans le sable, roman, Bernard Campiche éditeur, 2016.

15/12/2016

Rêver Venise avec Pierre-Alain Tâche

par Jean-Michel Olivier

images-6.jpegDe Goldoni à George Sand, de Musset à Rilke, de Casanova à Sollers, Venise est la ville du monde qui a le plus inspiré les écrivains — un passage obligé pour les poètes. Elle inspire, aujourd'hui, un très beau livre à Pierre-Alain Tâche, l'un de nos meilleurs écrivains.

Constitué de deux parties — l'une écrite en 2009 et l'autre en 2015 —, Venise à main levée* nous entraîne dans le dédale des ruelles de la ville. À la fois promenade, où le poète se laisse guider par le hasard, et rêverie ou divagation. Attentive, l'oreille perçoit la musique des voix, le clapotis de la lagune, une femme qui chantonne dans la rue. Et l'œil est aux aguets, perdu dans la folie du carnaval ou visitant la Biennale d'art contemporain, la prison pour femmes de la Giudecca ou le cimetière San Michele.

Le regard est curieux, et prompt à se laisser surprendre et à s'émouvoir. « Est-ce un visage que je cherche au tarot des façades ? » Il y a, dans cette errance bienheureuse, une quête du mystère — et de la femme. À Venise, elle porte tous les masques : artiste de rue, marchande de souvenirs, lavandière étendant du linge à sa fenêtre. Et le poète ne cesse de les arracher…

La poésie de Tâche est faite d'instantanés d'une rare précision (d'une rare justesse), comme saisis au vol, à main levée. Dans une langue à la fois musicale et sensuelle, Tâche esquisse les visages inconnus, les paquebots à quai, les Carpaccio entrevus à la Scuola San Giorgio dei Schiavoni. Il rend justice à la Sérénissime — cette ville qui demeure un miracle.

Venise à main levée est sans doute l'un des plus beaux livres, et l'un des plus personnels, de ce grand poète vaudois.

* Pierre-Alain Tâche, Venise à main levée, Le Miel de l'Ours, 2016.

01/12/2016

Une ténébreuse affaire (Serge Bimpage)

images-4.jpegpar Jean-Michel Olivier

Tout est crypté, ou presque, dans le dernier roman de l’écrivain genevois Serge Bimpage. Le titre, tout d’abord, La Peau des grenouilles vertes*, qui ne trouve son explication qu’à la page 109 (allez-y voir vous-mêmes, si vous ne me croyez pas !). Le nom des personnages ensuite : un écrivain suisse, exilé malheureux à Paris, qui s’appelle Claude Duchemin, fait penser à Claude Delarue, disparu en 2011. Un cinéaste amateur de havanes, rencontré dans le TGV, évoque immanquablement le prophète de la Nouvelle Vague (il s’appelle Jean-Luc Gaddor). Quant à la trame du roman (l’enlèvement de la fille d’un artiste célèbre), elle fait penser à l’affaire Dard, survenue en 1983, à Genève, qui avait fait grand bruit. Ici, Joséphine Dard (voir ici son interview) devient Albertine Onson, et son père Frédéric, Nils Onson. Quant à Bimpage, qui aime les masques et les pseudos, il devient Nazowski (surnommé Naze). Mais ne nous y trompons pas : La Peau des grenouilles vertes, malgré les apparences, n’est pas un roman à clés : c’est une enquête, passionnante et fouillée, autour d’un fait divers qui met en évidence toutes les facettes de l’âme humaine — ses ombres et ses lumières.

Qui est Naze ? Un nègre d’écriture. « Un raconteur de vies », comme il se nomme lui-même. Il a quitté le journal pour lequel il travaillait pour se mettre à son compte, et écrire, car telle est sa passion, et son ambition. Il est le scribe fidèle, le témoin attentif, qui va donner forme (et cohérence) aux vies qu’on lui raconte. Qui connaîtrait Socrate si Platon n’avait pas retranscrit fidèlement ses paroles, et sa philosophie ?

Les nègres sont utiles, et même indispensables, on ne le dira jamais assez…

Mais l’écriture n’est pas qu’une affaire de commande ou de métier. Naze s’en est vite aperçu. Elle plonge en lui ses racines profondes. Autrefois journaliste, puis nègre, il a toujours rêvé d’être écrivain. C’est ici que les choses se compliquent, et deviennent passionnantes.

images-3.jpegFasciné, depuis longtemps, par un fait divers (l’enlèvement d’Albertine Onson), Naze va mener discrètement son enquête, comme un limier, et écouter les témoignages (peut-on parler de confessions ?) des deux protagonistes de cette sinistre affaire. Le nègre, alors, devient psy : il écoute, interprète, essaie de débrouiller l’écheveau si subtil des paroles prononcées. Edmont K., le ravisseur, l’effraie, d’abord, puis joue au chat et à la souris. Aujourd’hui, on le classerait dans la catégorie des pervers narcissiques. C’est un manipulateur sans envergure, mais à l’ego tout-puissant. Naze reste fasciné, mais toujours sur ses gardes. Il reconstitue son enfance, les humiliations subies face à son père, ses déboires dans une société où il ne trouve pas sa place. L’arrière-fond criminel est parfaitement décrit, avec empathie, mais sans pathos. Edmont K. est un homme ordinaire, c’est là son drame, attiré par l’appât du gain, inconscient des souffrances qu’il peut (et va) causer.

Le cas d’Albertine est beaucoup plus intéressant. Sa vie croise celle de Naze en plusieurs points : elle devient l’amie de Claude Duchemin, que Naze admire, et qui lui lègue son appartement parisien. L’évocation de l’écrivain suisse exilé (alias Claude Delarue) est belle et émouvante (et pourrait être développée). Elle exerce sur Naze une attraction qui le poussera dans ses derniers retranchements. Car raconter la vie des autres, recueillir leurs paroles, n’est pas sans danger. On en dit toujours trop, ou trop peu. Naze est un scribe fidèle, certes, mais il sent les limites de son métier : la vérité ne se dit pas comme ça. Maquillée, travestie, elle ne sort pas toute nue de la bouche du bourreau, comme de celle de la victime. L’un et l’autre ne peuvent pas tout dire. Seul le roman — par son espace de liberté, ses voix multiples, ses spéculations, ses outrances — peut approcher la vérité du réel.

Et Naze en est le premier conscient…

À qui appartient une vie ? À celui qui la vit ou à celui qui la raconte ?

C’est le dilemme de Nazowski, et l’enjeu central de son livre. Comme Serge Bimpage, il y déploie ses multiples talents : journaliste, il mène une enquête au cordeau, se déplace, interroge les témoins, repère les lieux du crime ; fin psychologue (et maïeuticien), il sait accoucher les personnes qu’il écoute et les comprend sans les juger, comme dirait Simenon ; et en bon écrivain, il donne forme à ce chaos de vérités, serré comme un nœud de vipères, dont il extrait un roman à la fois vif et attachant, parfois désabusé, plein de surprises et de retournements de situation, qu’on ne lâche pas jusqu’à la dernière ligne.

* Serge Bimpage, La Peau des grenouilles vertes, roman, L’Aire, 2015.

17/11/2016

Exotisme et mélancolie (Elisa Shua Dusapin)

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par Jean-Michel Olivier

Hiver à Sokcho* est le premier livre d'une jeune auteur franco-coréenne, Elisa Shua Dusapin. Il se lit avec plaisir, même s'il a toutes les qualités et les défauts d'une première œuvre. 

Les qualités d'abord : une écriture fine et sensuelle, qui excelle à évoquer les sensations, les couleurs, les odeurs, les gestes du quotidiens : la narratrice travaille dans une pension d'une petite ville de Corée du Sud, elle préparer souvent à manger, décortique les poissons, découpe les légumes — et l'auteur exprime à merveille cette fête des sens. Un parfum de mélancolie, ensuite, qui imprègne le corps et le cœur de la jeune narratrice, perdue entre sa mère (qui vend des poissons), son amant mannequin (qui veut retourner à Séoul, dans la grande ville) et un hôte français de passage, dessinateur de bande dessinée, qui provoque chez elle angoisse et émoi amoureux. Une fraîcheur, enfin, dans l'atmosphère du livre, qui tient beaucoup à l'exotisme du récit, l'évocation d'un pays lointain et inconnu, ses habitudes, ses goûts alimentaires ou vestimentaires.

images-6.jpegQuelques défauts aussi. L'intrigue du livre est à la fois très mince et convenue : l'attirance (amoureuse ? intellectuelle ?) qu'exerce le Français sur la jeune Coréenne n'est jamais approfondie, ni questionnée, car l'auteur reste toujours en surface. On se doute bien que la jeune femme projette sur le dessinateur français l'ombre de son père, français également, disparu brusquement du tableau. Mais on n'en saura pas plus, hélas. Les personnages secondaires ne sont pas étoffés (Jun-Oh, l'amoureux de la narratrice ; Park, le patron de la pension). Les dialogues, ensuite, qui semblent écrits à l'emporte-pièce, ce qui est d'autant plus étonnant que l'écriture du livre est très soignée.

« Il fait si sombre…

— C'est l'hiver.

— Oui.

— On s'habitue.

— Vraiment ? »

Roman ? Récit ? Hiver à Sokcho ne porte aucun sous-titre. La question n'est pas sans importance, car le lecteur se demande souvent quelle est la part de fiction dans cette histoire qui hésite sans cesse entre le roman et le récit autobiographique. On ne peut s'empêcher de penser à Marguerite Duras ou, plus près de chez nous, à Yasmine Char — même si le livre d'Élisa Shua Dusapin n'a pas la profondeur (et le douleur) de ses intimidants modèles. Il n'empêche qu'elle fait preuve, ici, d'un talent prometteur et qu'on se réjouit de lire ses prochains livres.

* Elisa Shua Dusapin, Hiver à Sokcho, éditions Zoé, 2016.

10/11/2016

La caverne et la vague (pour Luc Weibel)

images-2.jpegAu milieu de la nuit, l'écran de mon ordinateur se met à clignoter. Je baigne dans un demi-sommeil, quelque part entre une plage de Floride et les rizières émeraude de Bali. Émergeant de mon rêve, je vais m'asseoir à mon bureau. C'est un message de Nancy Bloom.

Cette femme ne connaît pas le décalage horaire. Sans doute pense-t-elle que l'univers entier vit à l'heure américaine…
Nancy me parle d’un philosophe de ses amis, lequel croit dur comme fer à la différence sexuelle, source et modèle, pour lui, de toutes les différences (de toutes les discriminations, rajoute Nancy). L’homme est une caverne et la femme est une vague, répète-t-il mystérieusement, comme un mantra. Le type s’appelle John Gray. C’est un homme grisonnant, à l’esprit vif et drôle, amateur de bons vins et de bibliothèques.

images-2.jpegNancy est intriguée. Elle veut savoir le fin mot de l’énigme. Quelle caverne ? Et quelle vague ? Avec un fort accent texan, le type lui explique que l’« homme » (les guillemets sont de Miss Bloom), dans nos sociétés, est toujours du côté de l’action, tandis que la « femme » est du côté de l’être. C’est la fée du logis. Le grillon du foyer. Elle veille aux bonnes relations entre les gens, mais elle éprouve aussi des sentiments, et elle les exprime. Elle est du côté du cœur et des mots.

« On connaît la chanson, dit Nancy Bloom qui n’en croit pas un mot, mais la vague alors ? »

Pour Mister Gray, cette image est parfaite. La femme est une onde. Un flux. Une oscillation. Tantôt elle caresse les sommets : c’est le haut de la vague, tout va bien, elle connaît l’ivresse de l’éther. Tantôt elle frôle l’abîme : c’est le creux de la vague, tout va mal, elle est au bord du gouffre. Le problème, c’est qu’elle le crie sur les toits ! Elle le clame haut et fort à ses copines, à son mari, à ses amants. Et ça se gâte. Quand elle se trouve au creux de la vague, elle se perd en griefs de toutes sortes que l’homme ne peut s’empêcher de prendre comme une agression. Il veut répondre, se justifier, apaiser l’ouragan qui fond sur lui. En vain. C’est alors que l’« homme » se retire dans sa caverne. Il ne veut pas parler de ses problèmes, car il tient à les résoudre lui-même. Seul. Comme un grand. Par la réflexion.

Autrement dit — persifle ma correspondante, décidément très inspirée — : impossible de concilier la vague et la caverne. Ces deux-là ne sont pas faits pour se comprendre, ni même se fréquenter ! Quand l’« homme » fait confiance, la « femme » souhaiterait au contraire qu’il fasse attention à elle et qu’il l’écoute. Qu’il exprime de vive voix son amour — au lieu de se retirer au fond de sa caverne. D’où l’éternel malentendu…

Le jour se lève derrière les carreaux.

Surgie on ne sait d’où, Pénélope s’étire en bâillant aux corneilles et réclame sa pitance.

Il est bientôt cinq heures. Pully s’éveille.

Je n’ai pas sommeil.

03/11/2016

Bonne fête, Mousse Boulanger !

par Jean-Michel Olivier

Ce jeudi, Mousse Boulanger fête ses nonante ans. Comédienne, journaliste, romancière et surtout poète, Mousse Boulanger aura marqué — avec son mari Pierre, trop tôt disparu — pendant près de cinquante ans, l'histoire de la littérature romande (et francophone). Sa bibliographie est impressionnante, comme le nombre de ses émissions radiophoniques (qu'on peut retrouver sur le site de la RTS). 

En guise d'hommage, je reprends le billet que j'ai consacré à l'un de ses plus beaux livres, Les Frontalières, paru en 2013 aux éditions l'Âge d'Homme.

Qu’est-ce qu’un écrivain ? Une voix, un style. Une présence. Mais aussi : un engagement,  une vision singulière du monde. Une mémoire. Sans oublier, bien sûr, la fantaisie et un goût irrépressible pour la liberté.

images.jpegToutes ces qualités, on les retrouve, brillantes comme un diamant, chez Mousse Boulanger. Faut-il encore présenter cette femme au destin extraordinaire, née à Boncourt en 1926, dans une famille nombreuse, et qui fut, tour à tour, journaliste, productrice à la radio, comédienne, écrivaine et poète ?

Une voix, disais-je, une présence immédiate. La vibration de l’émotion poétique.

À l’époque où elle travaillait à la radio romande, Mousse Boulanger a interrogé des dizaines d’écrivains, suisses et français, sur leur relation à la langue, leur credo, leur engagement. À ce travail journalistique s’est ajoutée, depuis toujours, la passion de la poésie. Cette passion qu’elle a vécue et partagée avec son mari, Pierre Boulanger, journaliste et poète, lui aussi, et qu’elle a diffusée, des années durant, dans des récitals poétiques qui faisaient vibrer les villes et les villages.

Une voix, un regard malicieux, une présence.

Mousse Boulanger, qui fut l’amie de Gustave Roud et de Vio Martin, s’est beaucoup dévouée pour les autres. Elle a pourtant trouvé le temps d’écrire une trentaine de livres : essais, romans, nouvelles, poèmes. C’est dire si sa voix est riche et porte loin ! Cette œuvre, encore trop méconnue, est l’une des plus vivantes de Suisse romande. Il faut relire l’Écuelle des souvenirs, splendides poèmes de la mémoire, et son dernier polar, Du Sang à l’aube, modèle du genre policier.

boulangerrien270.jpgCe mois-ci, Mousse Boulanger publie Les Frontalières*, un livre magnifique qui est à la lisière du récit et du poème. La lisière, les limites, la frontière : c’est  la vie de la narratrice, petite fille toujours en vadrouille, qui passe gaillardement de Suisse en France, et vice versa, dans les années qui précèdent la Seconde guerre mondiale. L’herbe est toujours plus verte, bien sûr, de l’autre côté. Elle franchit la frontière à bicyclette, sans se préoccuper des gros nuages noirs qui envahissent le ciel. À travers ses souvenirs d’enfance, Mousse Boulanger ravive la mémoire d’une époque, d’un village, d’une famille. Elle brosse le portrait émouvant d’une mère éprise de liberté qui ne comprend pas toujours ses enfants.

« Allez, courage, dans dix minutes, on est à la maison ! »

La seule maison qui compte, pour la fillette de douze ans qui a la bougeotte, c’est l’amour, la liberté, la poésie…

Il faut lire ce récit haletant, écrit dans une langue vive, rapide, qui sait aller à l’essentiel. Il nous incite à franchir les frontières, plus ou moins imaginaires, qui limitent nos vies. Les interdits stupides. Les conventions. Nous sommes tous des frontaliers, déchirés entre deux pays. La patrie de nos pères et le royaume allègre et tendre de nos mères.

* Mousse Boulanger, Les Frontalières, L’Âge d’Homme, 2013.

 

20/10/2016

Chronique de la vie genevoise (Luc Weibel)

images-2.jpegOn ne présente plus Luc Weibel : historien, écrivain, auteur de plusieurs « récits de vie » (dont les fameuses Pipes de terre, pipes de porcelaine*), Luc Weibel (né en 1943) est aussi le chroniqueur le plus subtil et le plus savoureux de la vie genevoise. Toujours à la lisière de l'histoire générale et de l'histoire personnelle, ses livres s'inscrivent dans la lignée directe de cet autre chroniqueur genevois d'exception que fut Henri-Frédéric Amiel (auquel Weibel a consacré un très beau livre, Les petits frères d'Amiel**, préfacé par Philippe Lejeune).

Son dernier livre, Un été à la bibliothèque***, en impose d'emblée par son poids : c'est un  volume de 580 pages, au titre un peu mystérieux (et ingrat ?), mais qui se lit comme un roman. De quoi s'agit-il ? À la suite de la mort de sa tante, on confie à l'auteur une mission : mettre à jour, dans la maison de sa mère, tout ce qui appartenait à l’histoire de son grand-père — l’historien, professeur et auteur Charles Borgeaud. Cette bibliothèque, où l’auteur passe en fait plus qu’un été, était le cabinet de travail de Charles Bourgeaud aménagé dans les combles (voir Les essais d’une vie. Charles Borgeaud (1861-1940), ed. Alphil, 2013).

luc weibel,histoire,littérature,chronique,genève,amiel,lejeuneC'est le prétexte (officiel) de ce livre protéiforme et savoureux. On pourrait croire aux aventures d'un rat de bibliothèque, enfermé dans la belle maison d'Alcine, en pleine canicule, pour mettre un semblant d'ordre dans  un monceau de paperasses qui le submergent. Il y a de ça, bien sûr, dans ce beau livre, qui parle aussi d'héritage et de transmission. Mais bien vite l'auteur va retrouver l'air libre. Depuis toujours, c'est un flâneur, un promeneur des lettres et un observateur sans concession de la vie quotidienne. Alors, l'été qu'il passe dans la bibliothèque familiale (où il découvre, mine de rien, des trésors étonnants, comme ces lettres échangées entre une femme de sa famille et H.F. Amiel) se prolonge, mais ailleurs, avec d'autres rencontres, des lectures, des voyages, des concerts, des conférences, etc. Weibel est un esprit curieux (dans tous les sens du terme). Un esprit singulier, qui s'interroge sans cesse sur lui (fidèle, en cela, aux préceptes d'Amiel), mais s'intéresse d'abord et surtout aux autres. 

L'été 2007 se termine — mais pas le livre, qui connaît, pour ainsi dire, un second souffle.

L'auteur abandonne bientôt sa charge d'enseignement à l'ETI (École de Traduction et d'Interprétation) où les étudiants se font de plus en plus rares et se recentre sur sa famille (sa femme et ses deux filles). Commence alors une intense vie mondaine où l'auteur est plongé (perdu) dans la foule des vernissages, des colloques, des cérémonies plus ou moins officielles. À chaque fois, c'est un tableau de mœurs saisissant et une galerie de personnages hauts en couleur (il faut lire ses comptes-rendus de « rencontres » ou de « tables rondes », au Salon du Livre de Genève, pour se faire une idée de la comédie sociale !). On y croise Doris Jakubec, Jacques Probst, Jérôme Meizoz, Bernard Lescaze ou Daniel de Roulet (qui ne prépare jamais ses interventions et ne fait que passer en coup de vent). Weibel maîtrise l'art du portrait à la perfection et son humour est ravageur. On l'avait déjà remarqué dans un de ses livres précédents (Une thèse pour rien, Le Passage, voir ici). On repense au Journal d'Amiel, mais aussi à celui de Paul Léautaud, qui épingle les travers de ses contemporains.

Lui qui a été l'élève de Michel Foucauld, de Gilles Deleuze et de Roland Barthes (« quel brelan ! ») se voit offrir, pour son départ à la retraite, un bon de 200 Frs dans une librairie ! Mais il remarque, très honnêtement : « Suis-je en état de demander plus quand j'ai pris soin de ne m'investir en rien dans ces années d'enseignement, un peu comparables à la « couverture » dont aurait bénéficié un espion — un espion qui n'espionnerait rien bien sûr. »

luc weibel,histoire,littérature,chronique,genève,amiel,lejeuneComme Amiel, comme Rousseau, Weibel n'est pas tendre avec lui-même. Quand on se moque des travers des autres, il faut aussi savoir rire des siens. C'est un autre aspect de ce livre à la fois riche et vivant : l'auteur, qui est le roi de la litote (on ne compte plus les « un peu », les « sans doute », etc.), manie l'humour avec dextérité (le plus souvent par des incises ou des parenthèses). C'est un régal de lire ses comtes-rendus de conférences ou de rencontres, qui sont des modèles du genre.

Puisqu'il faut bien finir, le livre se termine sur l'évocation des festivités de l'« année Calvin » (on fêtait en 2009 son 500e anniversaire). Conférences, pièces de théâtre, film, débats : qu'est-ce que le grand Réformateur a encore à nous dire ? Quel est le sens de sa parole aujourd'hui ? Luc Weibel, en tenant le registre de la vie genevoise, nous livre plusieurs pistes — toutes passionnantes. Mais il ne conclut pas.

* Luc Weibel, Pipes de terre, pipes de porcelaine, 1978, Zoé.

** Luc Weibel, Les petits frères d'Amiel, 1997, Zoé.

*** Un été à la bibliothèque, éditions La Baconnière, 2016.

29/09/2016

Pierre Béguin, Prix Édouard-Rod 2016

images-3.jpegpar Jean-Michel Olivier

Je connais Pierre Béguin depuis près de quarante ans. Nous avons usé nos fonds de jeans ensemble sur les bancs de l’Université. Puis nous nous sommes perdus de vue. Mais nos chemins ont toujours été parallèles, et proches. Pierre a enseigné le Français et l’Anglais au collège Calvin, comme moi au collège de Saussure, et il a poursuivi, comme moi, sa passion de la littérature en publiant plusieurs romans, tout d’abord à l’Âge d’Homme, puis à l’Aire et maintenant chez Bernard Campiche.

Étrangement (mais ce n’est pas si étrange que cela), la passion du roman, chez Pierre Béguin, va de pair avec la recherche de la vérité. On le remarque dans ses premiers livres, qui se passent en Amérique du Sud, et plus encore dans les deux derniers ouvrages qu’il a publiés.

Il y a trois ans, Béguin publiait Vous ne connaîtrez ni le jour, ni l’heure.

images-3.jpegSous ce titre biblique, il nous contait une drôle d’histoire, on ne peut plus moderne, qui est l’antithèse parfaite de la citation de l’Évangile (Mathieu 25 ; 13).

Un soir, entre la poire et le fromage, presque en catimini, ses parents annoncent au narrateur qu’ils vont bientôt mourir. Au seuil de la nonantaine, ils souffrent l’un et l’autre du déclin de leurs forces. Ce qui, après une vie de labeur, d’abnégation, de modestie et d’« honnêteté jusqu’à la naïveté », semble être dans la nature des choses.

Ce qui l’est moins, et qui stupéfie le narrateur, c’est qu’ils lui donnent le jour et l’heure de leur mort : tous deux, après mûre et secrète réflexion, ont décidé de faire appel à Exit et ont fixé eux-mêmes la date de leur disparition : ce sera le 28 avril 2008 à 14 heures…

C’est le point de départ, si j’ose dire, du livre poignant de Pierre Béguin. Comment réagir face à la violence inouïe d’une telle annonce ? Faut-il se révolter ? Ou, au contraire, tenter de la comprendre et accepter, en fin de compte, l’inacceptable ?

Quoi qu’il décide, le fils se trouve pris dans les filets d’une culpabilité sans fond. Soit il refuse d’entendre la souffrance de ses parents. Soit il se fait complice de leur suicide.

Ainsi, le fils se trouve un jour dans la position intenable du juge qui cautionne ou condamne la mort de ceux qui lui ont donné la vie.

Mais de quel droit peut-il s’opposer à leur liberté essentielle ?

Et que commande l’amour ?

Abréger leurs souffrances ou les forcer, au nom de la morale chrétienne, à poursuivre leur chemin de croix ?

Aimer, c’est reconnaître à l’autre sa liberté, fût-elle mortelle. Le fils accepte donc cette mort programmée. Il revient dans la ferme familiale (son père est maraîcher). Il retrouve sa chambre d’enfant. Et, la veille du jour fatal, il se met à écrire. Une vie de rigueur et de discipline. De colères et d’humiliations. Dont la hantise, répétée maintes fois, était de tenir sa place et de ne jamais faire honte. Une vie de silence surtout. Un silence mortifère qui rongeait toutes les conversations.

Dans ce livre admirable, Pierre Béguin ne juge personne, ni ses parents, ni l’enfant qu’il fut : il répare le silence en recueillant les paroles de ceux qui vont mourir.

Les derniers mots des condamnés.

Béguin poursuit cette interrogation dans son dernier roman, Condamné au bénéfice du doute, que nous célébrons aujourd’hui.images-5.jpeg

Une fois de plus, il s’agit de débusquer la vérité, de la trahir (c’est-à-dire de la faire éclater).

Béguin donne la parole, successivement à tous les protagonistes de cette affaire qui demeurera à jamais mystérieuse (tous les chroniqueurs judiciaires s’y sont cassé les dents !). Il donne la parole à Philippe Joncour (alias Pierre Jaccoud), à sa femme, à sa maîtresse et à l’amant de sa maîtresse. Il reconstitue également les plaidoiries des avocats et le réquisitoire du procureur.

Il traque la vérité comme un détective qui ne lâche jamais prise.

Au centre du roman, donc, au-delà de la peur du scandale, l’obsession de l’image idéale. Bon père et bon mari. Avocat réputé. Paroissien sans reproche. Toute la façade sociale de Joncour, d’un coup, s’effondre au moment du procès. Non seulement parce qu’on piétine sa vie privée en étalant son adultère sur la place publique (il faut imaginer la foule des curieux venus de Suisse et de France). Mais parce qu’on l’accuse d’un meurtre absurde, incompréhensible pour un homme aussi intelligent que lui : Joncour aurait tué le père de l’amant présumé de sa maîtresse.

Pourquoi ? Par jalousie, sans réfléchir, en se trompant sans doute de cible.

À partir de cette mort absurde, Béguin va débrouiller l’écheveau des preuves et des arguments de chacun. Son roman retrace le procès. Il ne s’intéresse ni au passé de Joncour, ni à son avenir (Jaccoud a été libéré après avoir purgé cinq années de prison). Il se concentre sur ce moment crucial où les jurés du procès doivent trancher la vérité. Les preuves sont minces. Les analyses de sang ont été faites à la légère. Le mobile du crime est inexistant.

Qu’à cela ne tienne : Philippe Joncour est condamné à 7 ans de prison et rayé du barreau de Genève. Il mourra en 1996, à l’âge de 91 ans.

Dans le procès minutieux qu’il reconstitue, Béguin ne prend jamais parti. À aucun moment, il ne triche. Il se tient constamment sur le fil du rasoir, au plus près d’une vérité inaccessible.

C’est la grande force de ce livre qui a séduit le jury du Prix Édouard-Rod.

* Pierre Béguin, Vous ne connaîtrez ni le jour, ni l'heure, roman, éditions Philippe Rey et L'Aire, 2013.

** Pierre Béguin, Condamné au bénéfice du doute, roman, Bernard Campiche éditeur, 2016.

22/09/2016

Prix Édouard-Rod 2016

images.pngLe samedi 24 septembre, à 11 heures, à la Fondation de l'Estrée, à Ropraz, on fêtera les vingt ans du Prix Édouard-Rod. Ce Prix littéraire — un des rares et des plus importants en Suisse romande — a été fondé en 1996 par Jacques Chessex. Il vise à promouvoir le travail d’écrivains de qualité. Il peut récompenser soit une écriture neuve et inventive, à travers une première œuvre forte, soit une œuvre déjà confirmée, mais de haute exigence.

images-2.jpegCette année, le Prix Rod récompense un roman de Pierre Béguin, Condamné au bénéfice du doute (Bernard Campiche éditeur). Inspiré de l'affaire Jaccoud, ce roman reconstitue minutieusement un crime à jamais énigmatique. Avec finesse et précision, Béguin sonde l'âme des protagonistes de cette sombre affaire qui défraya la chronique judiciaire genevoise en 1958 (voir ici l'interview de Pierre Jaccoud, bâtonnier des avocats genevois, à sa sortie de prison).

Les festivités commenceront à 11 heures.

L'entrée est libre.

Venez nombreux !