19/12/2013

Portraits d'artistes par Claude Dussez

images-6.jpegVous cherchez désespérément un cadeau à faire à votre bien-aimé(e) en cette période d'échanges symboliques de Noël ?

Eh bien, ne cherchez plus, vous avez trouvé !

C'est un livre magnifique de portraits d'artistes (suisses) réalisé par un grand photographe valaisan, Claude Dussez, qui est aussi peintre, graphiste, caricaturiste, et j'en passe. DownloadedFile.jpegOn y retrouve tous celles et ceux qu'on aime, de A comme  Pascal Auberson à Z comme Zep, de Mélanie Chappuis à Georges Haldas (dit Petit Georges), de Brigitte Rosset à Yves Dana, et tant d'autres.

images-5.jpegClaude Dussez n'a pas son pareil pour jouer de toutes les nuances du noir et blanc et pour saisir le geste, l'expression du visage ou de la main, la parole silencieuse des corps glacés dans la photographie. Précédé d'une excellente préface d'Antoine Duplan, ce livre exceptionnel par sa richesse et la beauté de ses images se doit de faire partie de votre bibliothèque — ou de celle de votre bien-aimé(e) !

* Claude Dussez dédicacera son livre jeudi 19 décembre à partir de 18h à la librairie Payot Rive Gauche (dans les Rues basses, à

22/03/2012

New York, aller-retour

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Je viens de passer une semaine à New York dans le cadre d’une délégation genevoise (à laquelle s’est joint, pour quelques jours, the former President of the Swiss Confederation, Pascal Couchepin) venue défendre, en Amérique, les « idées globales nées à Genève ». Sous ce titre ronflant, on range aussi bien les idées de Jean-Jacques Rousseau, dont on fête cette année le 300ème anniversaire de la naissance, que Henry Dunant ou Jean Piaget. Faisaient partie de cette délégation, outre votre serviteur, des personnalités aussi diverses que l’écrivain Michel Butor, (sur la photo avec sa fille Agnès, son petit-fils Salomon et Olivier Delhoume) l’ancien patron de la TV Guillaume Chenevière (auteur d’un excellent livre sur Rousseau*), la journaliste Thérèse Obrecht, le blogueur Stéphane Koch ou encore le pianiste de jazz Marc Perrenoud.

Pendant une semaine, nous avons multiplié les rencontres et les débats (les Américains adorent débattre de tout), les concerts, les spectacles, en défendant, le mieux possible, ces « idées globales nées à Genève ».

Et qu’avons-nous constaté ? Que ces idées, nées au XVIIIè, XIXè ou XXè siècle, à Genève et ailleurs, sont toujours d’une actualité brûlante.

Un débat, particulièrement intéressant, était intitulé « Occupy Rousseau ». Il mettait en présence, en anglais, des lecteurs de Rousseau (au rang desquels Pascal Couchepin a fait très bonne figure), des sénateurs américains et des représentants du mouvement « Occupy Wall Street » (dont l’équivalent, en Europe, serait le mouvement des Indignés). Étonnant de voir à quel point les fusées lancées par Rousseau (sur la démocratie, le contrat social, l’inégalité) éclairent encore aujourd’hui notre monde. Chacun s’y réfère. Chacun en discute âprement. Ces idées sont vivantes, aux États-Unis comme partout dans le monde.

images.jpegUn autre débat, passionnant, a tourné autour de l’éducation. Les idées défendues par Rousseau dans son Émile (1762) sont-elles toujours d’actualité ? Et celles de Pestalozzi ? Et de Jean Piaget ? N’est-il pas dangereux, comme Jean-Jacques l’a prôné, de placer l’enfant (ou l’élève) au centre de l’école ? On constate, aujourd’hui, que les idées de Rousseau sont entrées dans les mœurs. En Europe comme en Amérique. Et qu’elles sont devenues, en matière d’instruction, la pensée dominante. Le Citoyen de Genève en serait le premier surpris !

Certes, nous vivons dans un petit pays qui a tendance à se replier sur lui-même. Un pays qui, depuis quelques années, a mal à son image. Pourtant, les idées nées dans ce pays sont universelles. Elles traversent les frontières et les époques : Rousseau, mais aussi Jung, Frisch, Le Corbusier, Cendrars et cent autres. C’est la vraie carte de visite de la Suisse. Non l’argent sale des banques. Ni les montres ou le chocolat. Ni même les coucous. Mais la richesse culturelle incroyable de ses quatre langues, de ses vingt-six cantons, de son histoire. Certains, à New York ou ailleurs, jugent même cette histoire exemplaire.

11/02/2012

Vous ne connaîtrez ni le jour ni l'heure

LECTURE PUBLIQUE

 

Pierre Béguin lira des extraits de son dernier roman à paraître

VOUS NE CONNAITREZ NI LE JOUR NI L’HEURE

Le mercredi 22 février à 19 heures à la Galerie, 13 rue de l’Industrie, dans le quartier des Grottes à Genève.

Entrée libre

06/09/2011

Respect des principes

 

par antonin moeri

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Armand qu’il s’appelle mon copain. Il a séjourné quelques semaines en Californie. Il vient de rentrer. Il m’a raconté qu’un soir, il fut invité chez un type tout à fait sympa. Genre sportif, cadre dans une entreprise maraîchère, aimant les femmes et les bons vins. Au cours de la soirée dans un jardin bien entretenu, le type sympa montra à ses invités, sans doute pour se vanter, une série de photos sur son smartphone.

  • Là, vous voyez, ce sont des latinos mais l’autre soir y avait des blacks, j’vous dis pas la partouze.

Armand reconnut sur une image deux petites blondes qu’il avait croisées en tenue très légère près du quartier chaud.

  • Mais je les reconnais ces deux. Tu passes des soirées avec des putes?

Le type sympa devint pâle et, s’étant levé après avoir jeté sa fourchette sur la table, changea de ton.

  • Ecoute, mon ami, ce ne sont pas des putes les filles qui viennent ici. C’est pas parce qu’elles ont trente ans et qu’elles sont super mignonnes que tu vas cracher ton venin de petit Suisse frustré. L’une travaille dans une boutique de mode, l’autre dans la pub, elles sont bien élevées et elles ont le droit de faire une partouze où et quand elles le veulent. Jamais, tu entends bien, jamais une pute ou une fille de ce genre ne foulera mon gazon, t’as compris, jamais!!!

Sidéré, Armand voulut s’excuser, mais l’explosion de voix fut si violente qu’il préféra se taire.

- Tu vois, me dit-il avec un demi-sourire, le puritanisme a encore de beaux jours devant lui.

 

24/02/2011

L'idole aux trois visages*

349057970.19.jpgNe riez pas : je suis le dernier spécimen d’une génération sacrifiée. Oui, parfaitement. Sur l’autel d’une déesse implacable dont j’ai subi, de plein fouet, le triomphe éclatant, puis le déclin inexorable. L’idole à laquelle j’ai sacrifié ma jeunesse — comme beaucoup d’autres de ma génération (comme on ne choisit pas son nom, on ne choisit pas son époque non plus) — a trois visages : marxisme, psychanalyse et féminisme.
Le marxisme, d’abord. La dialectique entre les dominants et les dominés, la lutte des classes, le rêve d’un avenir radieux qui serait comme le paradis terrestre retrouvé. La psychanalyse, ensuite : la dialectique entre le conscient et l’inconscient, la force de retour du refoulé, le rêve d’une harmonie entre le monde et moi. Le féminisme, enfin : la dialectique entre l’homme (dominant) et la femme (dominée), la lutte implacable de sexes, le rêve d’une égalité qui passerait par un renversement des rôles et des valeurs.
Déboulonnée, comme les statues de Saddam Hussein ou de Moubarak, l’idole aux trois visages exhibe aujourd’hui ses ruines encore fumantes. Celui (ou celle) qui se réclamerait du marxisme passerait au mieux pour un naïf ; au pire pour un dangereux criminel. Comment peut-on parler de lutte des classes à une époque où l’ambition la plus élevée est de posséder une Rolex à trente ans ? Où les fameuses « classes sociales » chères à Marx, si distinctes et antagonistes à son époque, ne tendent plus à former aujourd’hui qu’une tribu indifférenciée de bobos ? Où la seule chose qu’on attend avec impatience n’est pas la révolution, mais le tout dernier modèle de smartphone ? Et l’avenir radieux ? No future ! Nous vivons un présent éternel dont les seuls diktats sont : consommer davantage, faire la fête à tout prix et rester éternellement jeune…
Divisée par les conflits entre disciples plus ou moins reconnus du Maître, la psychanalyse, dans le meilleur des cas, s’est recyclée en thérapie alternative, développement intérieur. Rêves new age. Que reste-t-il de l’inconscient à une époque où les neurosciences, qui ont si bien cartographié notre cerveau, n’ont pas décelé la moindre trace de ça ou de surmoi ?
Comme Dieu, l’inconscient était une hypothèse intéressante. Mais s’il n’existe pas ?
Calquée sur le modèle marxiste, la lutte féministe a subi, également, bien des outrages. Dans un pays gouverné par une majorité de femmes (quatre femmes sur sept conseillers fédéraux), peut-on encore parler de sexe dominé ou dominant ?  Si oui, par un renversement complet, le sexe dominé alors n’est plus le même. Bien sûr, l’égalité (salariale, entre autres) n’est pas acquise. Le combat mérite d’être mené. Mais le discours des féministes de la première génération, repris par une Isabelle Alonso, semble aujourd’hui bien désuet. Non seulement passé de mode, mais à côté de la plaque.  Je veux que mon homme fasse la vaisselle ! — OK. Et ensuite ? — Qu’il change les couches de bébé ! — OK. What next ? Qu’il me laisse conduire sa Mercedes le dimanche ! — Pas de problème…
L’avenir du marxisme ? Bouché. Les lendemains de la psychanalyse ? De plus en plus inconscients. Le furur du féminisme ? Derrière nous.
À défaut d’instaurer de nouvelles valeurs, le temps nous a ouvert les yeux. L’idole aux trois visages est tombée de son socle. Des enfants dansent sur les ruines. La musique est légère et entraînante. Et la vie continue…
Est-ce vraiment un mal ?

* texte à paraître en avril prochain dans Petit traité de
désobéissance féministe
, de Stéphanie Pahud (éditions Arttesia)

07/10/2010

Confession d'un drogué

OlivierCouv.jpgOui, je l'avoue, pour L'Amour nègre*, je me suis shooté. Pas au vin rouge ou au whisky (bien que les deux coulent à flot dans le livre). Je suis un médiocre buveur. Sans doute un reste de mon éducation protestante. Nul n'est parfait. Plus sûrement une incapacité physique à ingurgiter des litres de bibine Je ne me suis pas défoncé non plus à la coke ou à l'héro. Ayant, depuis toujours, une sainte horreur (terreur) des poudres qu'on renifle ou qu'on s'injecte. Je n'ai aucun mérite : cela ne me tente tout simplement pas. Quant au cannabis, que toutes mes voisines font pousser amoureusement sur le rebord de leur fenêtre, c'est à peine si j'y ai touché.

Non. Le vrai shoot, le grand shoot, c'est la musique. Victor Hugo interdisait qu'on mît ses vers en musique. En quoi, d'ailleurs, il a eu tort, si l'on pense aux sublimes poèmes que Brassens a mis en musique (Gastibelza, La Légende de la nonne). La musique, dans le livre, est partout. Il y a plus de cent titres cités, la plupart anglo-saxons (nous vivons à l'ére de la globalisation). Et chaque titre est essentiel. Soit comme bande-son d'une rencontre ou d'une scène entre plusieurs personnages. Soit comme bruit assourdissant qui empêche toute communication et tout dialogue. Soit comme incitation à la rêverie ou aux retours aux sources (The Dock of the Bay, Otis Redding, 1968). Soit comme moment de communication au-delà du langage.

Parmi tous ces titres, qui forment la bande musicale du livre, il y en a un que j'ai dû écouter environ dix mille fois. Qui m'a shooté et inspiré. Redonné courage quand le livre s'enlisait et littéralement boosté pour certaines scènes de dialogues. Ce morceau, c'est Delicado, de Waldir de Azevedo, un musicien de samba très connu dans les années 50. Il en existe plusieurs versions instrumentales sur You Tube (voir ici). Mais la version que je préfère, c'est indiscutablement celle, funky, irrésistible, de Ramiro Musotto et son orchestra Sudaka, avec, en invités, le génial pianiste africain Omar Sosa, et le non moins génial Mintcho Garrammone (qui joue de cette petite guitare appelée cavaquinho). C'est grâce à l'énergie joyeuse de ce morceau que je suis parvenu au bout de l'odyssée de L'Amour nègre. Alors silence ! Enjoy !

* Sortie en librairie samedi 9 octobre.

25/03/2010

L'amour des cendres*

images.jpegpar Jean-Michel Olivier

Ce soir, Iris a mis son blazer Ungaro, sa jupe trench et ses sandales en daim. Elle a rangé son rouge à lèvres, son mascara et son portable dans sa minaudière en satin assortie aux sandales. Et moi j’ai mis mon costume en lin flambant neuf Lucas Delli et les baskets Versace qu’Iris vient de m’offrir. Elle est suspendue à mon bras. Liberté éblouie. On se balade dans la grande rue de Maputa au milieu des motos pétaradantes, des vendeuses de coquillages et de batik, de quincaillerie bidon. On croise des types en catogan habillés à l’européenne qui tirent sur leur kretek et lorgnent les femmes blanches à la retraite. Des filles astiquées comme des vases en vermeil sucent des glaces au jasmin. Dans une boutique, la voix d’Avril Lavigne fait trembler la sono. Together. On suit un groupe d’hommes et de femmes qui se dirigent à pas lents vers la plage. Ils sont en habits de cérémonie. Les femmes portent sur la tête des grands plateaux chargés d’offrandes de fruits, de fleurs, de galettes de riz. Les hommes fument des cigarettes en rigolant, puis vont rejoindre l’orchestre de gamelan qui se prépare à jouer.

« Allons voir de plus près, dit Iris, intriguée. J’ai toujours rêvé d’assister à une crémation. »

C’est bizarre, mais j’accompagne Iris dans la foule bourdonnante. Autrefois, dans mon village, on enterrait debout, dans un trou creusé par les jeunes gens, un volontaire vivant auquel on plantait un clou dans le crâne et au-dessus duquel on élevait une terrasse qu’on entourait d’arbres. Sur cette terrasse étaient ensuite sacrifiés périodiquement des animaux, et l’abondance régnait pour toujours au village. Mais c’était il y a longtemps. Avant la construction du grand barrage.

« Ici, me dit Iris, les familles conservent parfois des mois ou des années le corps du défunt avant de le brûler, car ils n’ont pas les moyens de payer la cérémonie. Le jour venu, on débarrasse le squelette de toute souillure (car le feu ne peut purifier que les os). On confectionne des effigies du mort, composées de deux visages. L’un est taillé dans une feuille de palmier, l’autre dessiné sur un petit morceau de bois de santal. Ces effigies sont déposées au milieu des ossements qu’on emballe dans des draps blancs… »

On entend battre le tambour sur la plage. Des hommes soulèvent le cadavre et, par un escalier de bambou très raide, le hissent jusqu’en haut d’une tour à plusieurs étages. Puis on se rend en procession jusqu’au cimetière. Des hommes aspergent le chemin avec de l’eau lustrale. Des enfants suivent en chantant et en agitant des tessons de miroir. On traverse un ruisseau. Tout le monde éclabousse son voisin en riant. Les démons qui ont horreur de l’eau s’enfuient dans la forêt. À chaque carrefour, un homme tire un feu d’artifice, on fait trois décrire cercles à la tour bringuebalante. Les gourdes de vin de palme passent de bouche en bouche. Une odeur de sueur et de vin se mêle à l’odeur de l’encens qui brûle autour du corps. On fait encore trois fois le tour du cimetière. On libère des pigeons de leur cage (ils montreront le chemin du ciel à l’âme du mort). On va chercher le corps du mort. On le dépose dans un sarcophage qui a la forme d’un taureau ou d’un lion ailé ou d’un éléphant pourvu d’une queue de poisson.

Au milieu du cimetière, surmonté d’un immense baldaquin, il y a un échafaudage en bambou. Un prêtre et sa sœur, juchés sur l’échafaudage, dirigent la cérémonie.

« Regarde ! dit Iris, ils vont allumer le bûcher… »

Je commence à trembler. Le ciel est noir et vide. Autour de nous, les hommes poussent des cris éraillés.

Quelqu’un asperge encore une fois le corps avec de l’eau sacrée et le prêtre met le feu au bûcher. Iris se penche vers moi en frissonnant. Elle cache son visage contre ma poitrine. On dit que l’âme du mort se pose d’abord sur les feuilles d’un waringin, puis qu’elle émigre vers une fleur de lotus.

C’est l’heure des derniers adieux. Tout le monde s’accroupit, les mains jointes posées sur le front. L’orchestre se déchaîne sur ses gongs et ses tambours. Les enfants hurlent comme des loups et moi je tremble comme un enfant. Une fumée grise monte vers le ciel qui se déchire. Les femmes agitent des branches de palmier ou des feuilles de lontar. Devant nous, un homme est pris de convulsions et se roule dans la poussière. Je suis tétanisé de peur.

On entend un bruit mat : c’est le crâne du mort qui explose.

Puis on retire des cendres les ossements calcinés. On les enferme dans une jeune noix de coco. Tout le monde se rend en procession jusqu’à la mer et l’on confie aux vagues ce qui reste du mort, au milieu des prières et des pleurs.

« Avec un peu de chance, me glisse Iris, les ossements vogueront jusqu’au Gange… »

On s’assied dans le sable, on regarde les vagues déferler doucement, on s’embrasse et on a moins peur.

Avec des cris de joie, tous ceux qui ont participé à la cérémonie se jettent à l’eau. Chacun éclabousse son voisin. Chacun se rafraîchit et purifie son corps. La mer est noire comme le ciel. Les enfants crient autour de nous. Un prêtre charge les effigies du mort sur une pirogue à balancier, tandis qu’on brûle sur la plage la haute tour en bambou.

Je prends Iris par la main et je l’entraîne vers la mer. Elle balance ses sandales, sa minaudière, son blazer Ungaro. On se caresse. On s’embrasse. On entre dans l’eau tiède et peu profonde. Iris se colle à moi en frémissant. Elle me glisse à l’oreille des choses que je ne comprends pas. On a de l’eau jusqu’à la taille, puis jusqu’à la poitrine. Elle m’attire vers elle. Elle colle mon visage entre ses seins et tout son corps frissonne. J’entre en elle doucement. Iris ne s’ouvre pas : elle parle, elle saigne, elle est blessée.

* extrait d'un roman en chantier.

18/03/2010

Prix Rod 2010

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par Jean-Michel Olivier

Après Alexandre Voisard en 2008, le Prix Rod distingue cette année deux très bons écrivains romands : Olivier Beetschen, poète et animateur de la Revue de Belles-Lettres (photo de gauche) pour son recueil Après la comète* (voir ici) et Jil Silberstein (photo de droite), journaliste et écrivain au long cours, pour son récit Une Vie sans toi** (voir ici).1915680420.4.jpeg

Fondé en 1996 par Mousse Boulanger et Jacques Chessex, ce (double) Prix Rod 2010 sera remis samedi 20 mars à 11 heures à l'Estrée, à Ropraz, un charmant village vaudois entre Lausanne et Moudon.


Venez fêter les lauréats avec nous !

Il y aura de la musique (la guitare de Gabor Kristof), un apéritif offert par la commune et la littérature sera à l'honneur toute la journée !

11/02/2010

Les derniers mots de Maître Jacques

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Par Jean-Michel Olivier

À quoi reconnaît-on, ici comme ailleurs, un grand écrivain ? À la force de son style, d’abord, unique et forcément inimitable. À cette petite musique des mots qu’il fait chanter, et qui n’appartient qu’à lui. À la solidité de ses livres, ensuite, à leur architecture secrète, au jeu des thèmes et des obsessions personnelles, à la souplesse et à la résistance de son œuvre. À la coïncidence, enfin, de son propre univers avec certains moments mystérieux de l’Histoire.

Il me semble qu’en Suisse romande (c’est-à-dire dans la littérature française) un écrivain appartient à cette famille. Il s’appelle Jacques Chessex et son dernier livre, Le dernier crâne de M. de Sade*, en est l’illustration brillante. Jamais sans doute l’auteur de L’Ogre, unique Prix Goncourt suisse, n’aura atteint une telle clarté de style et une telle acuité d’expression. En un mot : une telle musique. Exemple : « Le crâne de M. de Sade n’a pas besoin d’ornement. Il est ornement lui-même, de volume concentré, d’ordre élevé, de magie intense, de hantise sonore et de silence où retentissent, et fulgurent, l’orgueil de la Raison et le vol de l’aigle. » On sait qu’au fil des livres, le style de Chessex — volontiers « baroque » et surchargé à ses débuts — s’est épuré, allégé, libéré de la chair pour tendre plus en plus vers l’os, le cœur invisible de l’obscur, qu’il cherche à atteindre. Son livre précédent, Un Juif pour l’exemple, montrait déjà comment un style peut s’épurer pour aller droit à l’essentiel.

Le style, donc, marque du grand écrivain.

Mais aussi la force du récit, mené ici de main de maître, qui tourne autour d’un objet perdu, puis retrouvé, à la fois relique sacrée et fétiche obsessionnel : le crâne (l’os encore !) du divin Marquis. Dans ce roman unique et bouleversant, Chessex décrit les derniers jours du marquis de Sade, emprisonné à l’asile de Charenton. Nous sommes en 1814. Il a 74 ans. Il est vieux et décrépi, rongé de l’intérieur comme de l’extérieur. Il a été condamné à mort par la Révolution, mais on a eu pitié de lui et sa peine a été convertie en emprisonnement. Il reçoit la visite de ses maîtresses et d’une jeune fille de 15 ans, Madeleine, à qui il fait subir des outrages auxquels elle semble prendre un grand plaisir. Il aime à la fouetter, à la torturer avec des aiguilles et à manger ses excréments. Ces fameuses scènes « sales » qui ont valu au livre de Chessex d’être emballé sous cellophane, sont écrites dans une langue somptueuse. Et l’on comprend pourquoi Chessex, obsédé par question de la chair et de la sainteté, s’est plu à retrouver dans sa cellule le divin Marquis : « Nous n’avons pas la même idée de la sainteté. Vous attendez des martyrs, vous les vénérez, vous en faites vos intercesseurs… Nous pensons qu’il y a la sainteté de l’absolu. Du dépassement des limites, du retournement et de la transgression de la Nature et du divin. Saint, saint, saint ! Trois fois saint est M. de Sade… » On sent Chessex fasciné par le marquis de Sade comme un peintre peut l’être par son modèle. Chez le divin embastillé se retrouvent l’obsession du plaisir, le goût de la transgression, la fatalité du Mal, mais aussi, bien sûr, la folie de l’écriture. Car tous les deux sont écrivains. Avant tout et surtout. C’est dans la langue et par la langue qu’ils se retrouvent complices et frères en sainteté.

Un roman, donc, construit comme une pièce de théâtre. Avec une première partie « historique » (l’évocation des derniers jours de Sade à Charenton), suivie d’une partie presque « policière », où l’on voit le narrateur, écrivain lui aussi, se lancer à la poursuite du crâne maudit. Il court, il court, le crâne de M. de Sade ! Il passe son temps à disparaître et à réapparaître. Enterré, exhumé, vendu aux enchères, volé, retrouvé, dérobé à nouveau ! Pour réapparaître enfin dans un château de Bex, où le drame final se dénouera. Comme on tranche la tête d’un condamné à mort…

Le dernier crâne de M. de Sade est un grand livre par la force de son style et la rigueur de sa construction. Mais il y a plus : littéralement imprégné par la présence de la mort, il préfigure aussi celle de l’écrivain. En décrivant le dernier combat — nécessairement perdu — du marquis, on dirait que Chessex pressent, prévoit, appelle presque sa propre mort. Il y a ici une coïncidence fulgurante entre la vie et l’œuvre d’un homme qui, décrivant les derniers jours d’un réprouvé orgueilleux et impie, sent la mort s’approcher et, silencieusement, le prendre par la main. On sait que le livre se termine sur quelques vers du poète allemand Eichendorff, ainsi traduits : « Comme nous sommes las d’errer ! Serait-ce enfin la mort ? » La mort est et a le dernier mot du livre. Et de l’œuvre même de Jacques Chessex. Qui aura écrit sa vie, comme sa mort, ultime marque du démiurge.

* Jacques Chessex, Le dernier crâne de M. de Sade. Grasset, 2010.

15/06/2008

A l'hôtel avec Ornella Muti

 Par Pierre Béguin

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J’étais jeune, j’étais fou, je ne doutais de rien, je n’étais qu’un foyer de possibles. C’était mon premier jour à Los Angeles. Un jour qui contenait encore intact ma soif d’existence brûlante, ma curiosité de notre merveilleux enfer, mon impatience d’entrer dans ce monde de flammes, de plaisirs, de libertés, d’oubli. Moi qui ai toujours cru que la nature n’a jamais rien produit de plus beau qu’une belle femme, je n’imaginais pas terre plus prometteuse que Hollywood Boulevard et ses incessants défilés d’actrices, de starlettes, dont la plupart, c’est sûr, n’attendait que mon arrivée. Donc, j’étais jeune, j’étais fou, je ne doutais de rien, je n’étais qu’un foyer de possibles. Comme Rastignac, il me fallait prendre de la hauteur pour défier cette ville où j’allais m’installer pour une longue période…

Direction downtown. Hôtel Bonaventure. Au dernier étage, un restaurant tournant me permettra de jauger mon nouveau territoire…

En traversant le hall d’entrée, je reste figé. Une superbe créature, seule, assise à une table du café bar. Seule? Impossible! L’autre doit s’être absenté quelques secondes. J’observe la table. Un verre, uniquement. Pas de doute! Elle est seule. Une telle apparition pour mon premier jour dans la cité des anges! Je ne peux pas laisser passer l’occasion. Sans même réfléchir à la manière dont j’allais l’aborder, je me dirige résolument vers elle. A quelques mètres de la table, je flaire quelque chose d’anormal. Un projecteur. Des caméras. Une scène de film! Encore quelques pas et, comme Tintin, j’allais faire irruption dans une scène de film…

Alors je reconnais la femme: c’est Ornella Muti. Je le savais! Une telle beauté seule à une table de café, dans la vraie vie, ce n’est pas possible. Au cinéma non plus, d’ailleurs. Le serveur lui apporte un téléphone. Elle parle avec un sourire enchanteur et des yeux qui s’illuminent. Et puis, rapidement, comme si le temps n’existait plus, il arrive. Il peut bien s’appeler Klaus Kinski, je le trouve vieux, moche, peu apte à faire se pâmer d’amour Ornella Muti. Erreur de casting! Sincèrement, j’aurais mieux fait l’affaire. Il s’assied. Elle le regarde langoureusement. Ils s’embrassent longuement. Et la scène s’arrête…

Je décide de rester. Je ne renonce pas. Je suis jeune, je suis fou, je suis un foyer de possibles. C’est l’Amérique, Hollywood. Tout est permis! Je trouverai l’occasion d’aborder la belle italienne. Je dois essayer. Certains pourront bien, plus tard, être au lit avec Madonna, moi je préfère de loin l’hôtel avec Ornella! Déjà, la même scène reprend. Téléphone. Sourire. Il s’assied. Elle le regarde langoureusement. Ils s’embrassent longuement…

Toute l’après-midi, attendant vainement l’opportunité, j’ai regardé Klaus Kinski embrasser longuement Ornella Muti. Et dire qu’on le paie pour ça! Toujours les mêmes qui ont de la chance! Time and money, ça s’appelait, le film. Je ne l’ai jamais vu, je n’en ai même jamais entendu parler. Time and money! Tout était dit. Du temps, je n’en avais plus; de l’argent, je n’en avais pas. Résigné, j’ai pris l’ascenseur pour le dernier étage avant que l’obscurité ne recouvrît la ville. Au sommet de l’hôtel Bonaventure, celui qui contemple Los Angeles au coucher du soleil, ce n’est plus Eugène de Rastignac sur la butte Montmartre, c’est Lucien de Rubempré de retour à Angoulême. Des illusions perdues…

Retour de nuit au quartier mexicain, où j’habite. Je me sens déjà moins fou, moins jeune. Y’a pas à dire, l’Amérique, ça fait mûrir rapidement…

Montage d’extraits de la nouvelle éponyme parue dans Rencontre, Ed de l’Aire, 2008

25/04/2008

Salon du livre

Par Alain Bagnoud

Prenant place à côté de Noël, Nouvel An, Pâques ou la trinité, repère annuel rythmant le passage du temps, situé à l'orée des beaux jours, aussi attendu que redouté, voici venir le Salon du livre de Genève. La semaine prochaine.
On y sera. D'abord le mercredi 30 avril, à l'occasion de la sortie du livre Rencontre. C'est un recueil qui marque le trentième anniversaire des Editions de L'Aire. Trente écrivains y évoquent une rencontre marquante de leur vie.
Parmi eux, des auteurs de Blogres. Serge Bimpage qui nous a fait le plaisir d'y publier un extrait de son texte (voir
ici). Pierre Béguin dont le titre est émoustillant : « A l'hôtel avec Ornella Mutti ». Olivier Chiacchiari qui parle de Claude Stratz. Votre serviteur aussi.
La sortie du livre sera fêtée le mercredi 30 avril à 15 heures sur le stand de l'Aire (D11), avec tous les auteurs, et, en invitée spéciale, Ornella Mutti elle-même.
Et ce n'est pas tout. Chacun signera aussi ses livres individuels.
Serge Bimpage : mercredi de 16 h 30 à 18 h et samedi 3 mai de 14 h 30 à 16 h 30, D11
Antonin Moeri : vendredi 2 mai de 16 h à 19 heures, stand Bernard Campiche
Alain Bagnoud et Pierre Béguin : samedi 3 mai de 16 h 30 à 18 h (avec la présence exceptionnelle d'Ornella Mutti), D11
Pascal Rebetez, en sa qualité d'éditeur, avec trois de ses auteurs, au stand diffusion Zoé : Claude Inga-Barbey, jeudi premier mai, de 14 à 16 h, Sylvain Boggio, vendredi 2 mai de 14 à 17 heures, Anne-Lise Grobéty, samedi 3 mi de 13 à 15 heures.
Non, finalement, en dernière minute, on me signale qu'Ornella Mutti ne sera pas là. Venez quand même. 

 

25/03/2008

Le chemin des écoliers, de Marcel Aymé

Par Alain Bagnoud

Le chemin des écoliers est lié à un mouvement d’idées. Il y a eu un moment, après la guerre, où les écrivains de droite s’opposaient aux idées de Sartre sur l’engagement, la liberté, la responsabilité, et voulaient montrer, eux, que la réalité des choix est plus aléatoire, que des circonstances avaient pu conduire certains dans des voies extrêmes. Je pense par exemple au Petit canard, de Jacques Laurent, où un événement d’ordre sentimental faisait basculer quelqu’un dans la collaboration avec l’armée allemande.

Dans Le chemin des écoliers, Marcel Aymé tourne autour d’une famille sous l'occupation. Le père vit dans les idées et les théories. C’est un être bon, naïf, qui gagne mal sa vie en gérant des immeubles. Il découvre soudain que son deuxième fils  distribue des tracts pour le parti communiste.

Son premier, au contraire, a été introduit dans le marché noir par un ami, le fils d’un caïd de la pègre qui gère un restaurant. A 16 ans, il gagne en une opération plus que deux ans de salaire de son père. Il sort avec une poule de 26 ans dont le mari est prisonnier des Allemands, qui a une petite fille et qui fréquente un ami de son mari, lequel décide d’intégrer l’armée allemande et de combattre sur le front de l’est pour s’opposer aux juifs, aux communistes et aux poètes cubistes. Sic.

L’autre grand personnage du livre est le collègue du père, peu préoccupé par la guerre, lui. Il vit un enfer entre sa femme comédienne ratée qui le méprise, croit être une artiste dont la carrière va reprendre. Ils ont un fils vicieux qui torture les animaux, vit en ménage à trois avec un vieil homosexuel et une putain, se prostitue et finit par tuer la fille et la vendre comme viande au marché noir.

Le tableau s’élargit encore grâce aux notes de bas de page. Les personnages secondaires croisés au hasard y ont droit à leur biographie résumée. Ça donne une foule de destins manipulés, brisés ou favorisés par la guerre.  Un maelström qui prend les être, fait basculer leur destin au hasard, et les expédie dans un camp ou dans l’autre.

Démonstration servie par la clarté, la netteté, la précision de la langue, et cette ironie propre à Marcel Aymé qui relativise toutes les croyances absolues.

 

Marcel Aymé, Le chemin des écoliers, Folio

 

(Publié aussi dans Le blog d'Alain Bagnoud.)

 

19/03/2008

Ce n'est qu'un au revoir

Par Olivier Chiacchiari

Chers Lecteurnautes,

 

Après cinq mois d'expérience blogosphérique, l'heure est venue pour moi de me recentrer exclusivement sur mon activité principale: l'écriture dramatique. J'entame la rédaction d'une nouvelle pièce qui va m'occuper durant des mois, m'interdisant toute aventure extra-théâtrale. Mon écriture est jalouse, hélas, elle ne supporte aucune forme d'incartade durant la période de passion.
Je souhaite donc bonne plume à mes camarades de toile, avec qui j'ai eu énormément de plaisir à initier et à partager cette aventure. Faites cliqueter les touches de vos claviers, mes amis, je continuerai à vous lire avec grand intérêt!
Et peut-être qu'un jour, lorsque mon emploi du temps aura retrouvé un peu de souplesse, je reviendrais m'exprimer dans cet espace hautement pixellisé... si l'on veut encore de moi.
Pas un adieu, donc, juste un au revoir. En ligne ou dans la vie, dans un théâtre ou un bistrot, car contrairement aux idées reçues, les nouvelles formes de communication ne remplacent pas les anciennes, elles les régénèrent.

 

Bien à vous tous
Olivier Chiacchiari

29/02/2008

Berne célèbre le théâtre contemporain

Par Olivier Chiacchiari

 

Dès samedi 1er mars, au Stadttheater Bern, coup d'envoi sera donné à onze pièces inédites de 30 minutes, commandées à des auteurs locaux sur le thème de «l'étranger». Vaste programme!
J'ai eu la chance d'être sollicité pour cette aventure alémanique. Avant de prendre mon train pour aller assister à la première, je vous livre ici un article que j'ai rédigé pour le quotidien Der Bund, qui a consacré un supplément entier à l'événement.

 

L'étranger d'un autre

 

Etre fils d'immigré, c'est vivre en étranger sur sa terre natale. D'où l'interrogation qui en découle: Chance, malheur ou destin ?
Comme la plupart des adolescents, je voulais ressembler à mes camarades, surtout ne pas me distinguer, mais malgré mes efforts mimétiques, je demeurais «l'Italien». En revanche, aussitôt débarqué en Italie, je devenais «lo Svizzero». Un lointain cousin qui fréquentait la péninsule en touriste et qui se révélait incapable de rouler les «r».
Dont acte: je ne serai jamais chez moi nulle part, même pas au Tessin !
Les années passant, ma soif de conformisme s'est estompée, j'ai commencé à m'affirmer et le malaise s'est mué en détermination. Mon origine me rendait combatif, mon combat me rendait attractif, et bientôt mon patronyme imprononçable s'imposait sans rougir.
Pour gagner sa place, l'étranger doit s'interroger sur son identité et celle des autres, sans jamais pouvoir se reposer sur ses acquis. Une condition presque philosophique, en somme. Qui peut intimider. Ou donner des ailes.
Gilles Deleuze a écrit qu'il faudrait avoir une langue étrangère dans sa propre langue pour trouver son style. J'ajoute qu'il faudrait être étranger dans son propre pays pour accepter le style du voisin.
En définitive, de tel ou tel côté de la frontière, ne sommes-nous pas tous l'étranger d'un autre, issus d'une seule et même souche ?

 

EN SAVOIR DAVANTAGE

21/02/2008

Andromaque et Œdipe

par Pascal Rebetez


Mon confrère Pierre Béguin, dans une rubrique récente, montrait avec grande pertinence tout ce qu’un personnage d’Alexandre Dumas pouvait avoir d’œdipien dans son projet d’amour, le citant : «Ma foi, je ne suis plus amoureux, et comme elle ne nous a pas reconnu, détache-là!» Le désir n’est fécond qu’au travers de celui d’un autre. L’autre parti, le rival évacué, le désir n’a plus de sens : maman peut dormir tranquille.

J’y pensais l’autre soir à la Comédie où une excellente troupe française, sous une houlette albionne, jouait à merveille la tragédie de Jean Racine qui, lui non plus, n’avait pas besoin d’avoir lu Freud pour connaître son humanité complexe.

A un certain moment, Oreste fou d’amour pour Hermione, s’en prend à l’agressivité œdipienne de Pyrrhus :

Non, non, je le connais, mon désespoir le flatte
Sans moi, sans mon amour, il dédaignait l'ingrate ;
Ses charmes jusque-là n'avaient pu le toucher :
Le cruel ne la prend que pour me l'arracher.


Et voilà comment l’autre, par la manifestation de son désir, légitime le mien, tout en l’entravant. C’est ainsi qu’on aime aimer, quand trop enfant nous restons. Et qu’on oublie les les vrais rejetons, en l’occurrence ici, le fils d’Achille, Astyanax, représenté en adolescent délicieusement idiot, jouet flottant sur les eaux tumultueuses des guerres et des jalousies parentales.
A noter, mais cela n’a peut-être rien à voir, qu’il existe une position sexuelle dite d’Andromaque, où la femme chevauche son mâle. C’est ainsi qu’Hector aimait le faire.

En position assise, dite du velours rouge, je vous conseille la Comédie. C’est assez rare de sortir du théâtre en ayant eu le sentiment d’avoir été conquis par le verbe évidemment, par le jeu et l’intelligence du propos.

15/02/2008

Les machettes se cachent pour mourir


 

par Pascal Rebetez

 

En ce lendemain de grâces conjugales obligatoires, il n’est pas inutile de savourer le contentement du responsable floral de Max Havelaar, organisation bien-pensante qui se veut pourtant pour un commerce équitable. Je résume sa belle suite de sophismes et d’entourloupettes : les troubles au Kenya n’empêcheraient pas la production de tulipes et de roses. Seul le transport serait difficile. Les employés restant sur place, dans les serres et travaillant davantage et plus efficacement. 

« Voici pour toi, ma chérie, mon amour, ce petit bouquet de fleurs du Kenya ; pour que notre union ne soit jamais victime d’aucun conflit ethnique, prends ces fleurs pour assurer notre survie malgré la bataille pour les gisements divers dont notre sous-sol est farci. Reçois ces roses, ma sanguine, toi que j’aime en entier et en morceaux. Accepte ce bouquet afin qu’entre nous un commerce équitable produise la plus parfaite des plus-values. »

Nous n’avons aucune nouvelle des derniers éleveurs de wapitis, mais les haricots nains du même Kenya se portent bien. Pendant que les foules se massacrent, le commerce se poursuit. Qui a dit que le capitalisme international rendait les gens insensibles ? Pour chaque fleur cultivée dans les serres équatoriales, on offre ici un juste prix. S’ils veulent là-bas se meurtrir avec les épines, qu’y peut-on ? A chaque jour suffit sa peine.

-         A ta santé, ma chérie.

-         Qu’est-ce que c’est ? Non, tu es fou ! Un diamant du Kivu… Voici pour toi, pour nous.

-         Oh ! Un safari  au Botswana ! C’est trop beau ce que tu m’achètes…

-     De quelle machette tu parles, mon amour pour toujours? 

 

12/02/2008

A la montagne

Par Alain Bagnoud

 

 


Dans le téléphérique. La grosse cabine attend le départ. Au dehors, soleil, neige, ciel bleu. Un petit air de printemps déjà.

Avec ses cheveux longs ramenés en queue de cheval, une barbe rare, il a l’air d’un contestataire ou d’un altermondialiste. Quand il veut montrer sa surprise, il dit, en levant un sourcil : « Ah ouais ! Quand même ! » Une expression que j’ai entendue chez un animateur télé.

C’est qu’il veut devenir célèbre. Pas à cause de quelque chose qu’il ferait, reconnaît-il, mais, ch’ais pas, moi, pour ce qu’il est. Parce qu’il lui semble manifestement qu’il mérite la notoriété.

Pendant qu’il m’explique vaguement ça en s’appuyant sur un surf sombre dont les décorations rappellent des graffitis urbains, deux vieilles dames montent dans la cabine, emmitouflées dans des écharpes, des châles et des chapeaux fantaisie très étranges, l’un avec des sortes d’étages comme un gâteau, l’autre en forme d’obus blanc. Deux excentriques. Celle du gâteau moins âgée que l’autre. Une fille et sa mère, peut-être. Elles ont un air de famille.

Je me demande si elles suivent la mode. A voir le col, les manches et le bas d’un de leurs manteaux orné de renard blanc, on peut penser que oui.

Une grande Africaine en combinaison de ski rose entre encore et la porte se ferme automatiquement. La cabine s’ébranle et s’élève dans le ciel. Une motoneige du service des installations mécaniques passe sous le pylône, feu clignotant mais sans sirène.

Dans le restaurant d’altitude, un type au crâne rasé, l’air mauvais, se repose en écoutant de la musique très fort sur son Ipod. Le rythme semble familier. Je m’approche, curieux. « Dites-moi où ne en quel pays, Est Flora. la belle Romaine… » Villon et Brassens.

Il va faire beau pendant quelques jours encore, annonce le journal.

 

 

(Publié aussi dans Le blog d’Alain Bagnoud)

 

01/02/2008

Ribes et Chiacchiari au Théâtre de la Presle

 

Par Olivier Chiacchiari

Plusieurs courtes pièces signées par Jean-Michel Ribes et moi-même prendront corps du 7 au 15 février à Romans-sur-Isere (Rhône-Alpes).
Un florilège concocté par la compagnie de l'Oeil nu, en fonction de l'ironie et du caractère métaphorique des textes choisis.
Les saynètes issues de ma plume appartiennent à une pièce intitulée Nous le Sommes tous (l'Age d'Homme 1996) qui traite des lâchetés ordinaires du quotidien.
Je vous livre ici les premières répliques d'une séquence représentative de l'ensemble: deux hommes témoins d'une rixe s'interrogent toute la scène durant sur la meilleure façon d'intervenir. Petite fable inspirée par l'impuissance patente de l'ONU - malgré ses résolutions successives - face à la guerre de Bosnie.

Hors de la vue du public, deux hommes se battent.
Le 1er passant les observe, stoïque et parfaitement calme.
Arrive le 2e passant.

2e passant –
Que se passe-t-il ?
1er passant – Je n'en sais rien.
2e passant – Il y a longtemps qu'ils se battent ?
1er passant – Je ne suis ici que depuis quelques minutes.
2e passant – Et vous restez là, sans réagir ?
1er passant – A mon avis, ça fait des heures que ça dure.
2e passant – Il faut faire quelque chose !
1er passant – C'est ce que je me dis depuis quelques minutes.
Un temps.
2e passant – Alors qu'attendons-nous ?
1er passant – Si c'était si facile!
2e passant – Il suffirait de les séparer.
1er passant – Vous croyez ?
2e passant – Bien sûr !
1er passant – Sans essayer de comprendre ?
2e passant – Comprendre quoi ?
1er passant – Vous êtes bien naïf, monsieur.
2e passant – Pardon ?
Un temps.
1er passant – Vous êtes du quartier ?
2e passant – Séparons-les !
1er passant – Il nous faudrait une bonne raison pour le faire.
2e passant – Les empêcher de s'entretuer ne suffit pas ?
1er passant – Non, ça ne suffit pas, votre empressement est louable, il part d'un bon sentiment, mais ça ne suffit pas. Avant d'agir, il faut comprendre.
2e passant – Il n'y a rien à comprendre...
1er passant – Il y a toujours quelque chose à comprendre !

...

Restons-en là, car comme le disait Molière:
Le théâtre n'est pas fait pour être lu, mais pour être vu.

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