30/09/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 59)

Épisode 59 : Marc Jurt en rêvant : Liaison sauvage

marc Jurt liaison sauvageLa rencontre fortuite d’un palmier assis et d’un canapé d’appartement sur une natte torsadée, quoi de plus insolite ? L’arbre est droit, parfaitement adapté à son environnement, sa couronne de feuilles verdoyantes est taillée de frais en coupe ananas, il est prêt au rendez-vous. Ses racines cagneuses assurent une parfaite stabilité hors-sol, mais nulle tempête ne s’annonce à l’horizon. L’arbre est-il quelque peu coquet pour s’attendre en ce lieu désert à une présence hors-norme ?

Quelque chose se passe ici, un contact brut et primitif, peut-être artistique. Les matières se mélangent, les cuirs se frottent, les flux communiquent, les fibres frémissent, les visions jaillissent.  Soudain, par contamination végétale, la nature prend le dessus, l’étoffe devient écorce, l’accueil sans répulsion est un abandon secret au fruit galant, les bras perdent leur symétrie en deux spirales hypnotiques, l’intérieur absorbe peu à peu l’extérieur, le sauvage a débarqué chez-soi. Ce meuble transformé par le trait (l’attrait), fait du même bois, est-il son passé ou son avenir ?

Ô Palmier galant quelle rare délicatesse d’avoir laissé une place à tes côtés dans ce transport commun ! Sur le divan de mon for intérieur je m’invite à prendre place. Je sème, sarcle, enfouis, ramone quelques rêves d’arbres un peu rustiques, un peu palmés, un peu cocotiers et récolte d’innombrables offrandes de fruits et de senteurs, preuves de notre liaison. J’aime alors singulièrement l’olivier. Peut-être par un accident du destin sommes-nous faits de la même huile ?

GRAVURE : Marc Jurt. Liaison sauvage, 1984. Eau-forte et aquatinte en noir, sépia, vert et jaune sur deux plaques.

23/09/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 58)

Épisode 58 : Marc Jurt en rêvant : Île tout à fait japonaise
marc Jurt île tout à fait japonaiseQue j’aime ces gravures de l’artiste neuchâtelois Marc Jurt ! Elles m’invitent à la rêverie vers des contrées plus ou moins réelles que j’explore avec une curiosité amusée. Tenez, cette île fabuleuse éclaboussée par d’immenses gerbes d’eau limpide, jaillit-elle de la mer tel un vaisseau ivre ou émerge-t-elle du sol telle une écorce de palmier ? Quelles racines tiennent debout ce mystérieux pavillon nippon ? Arbre millénaire qui se déploie dans l’infini du temps ou iceberg organique flottant dressé en équilibre dans l’immensité marine ?

Je veux y grimper, sa croûte bulbeuse ne me paraît pas hostile, au contraire. Ce n’est pas une falaise écossaise où viennent nicher une fois l’an les macareux. Sa peau paraît douce et agréable, ses creux et ses failles facilitent sans doute l’escalade, à moins de prendre le sentier végétal fait de branches et de lianes. Il y a une grotte là-haut qui m’attend à l’ombre des pins. Se peut-il qu’une silhouette me fasse signe ? Un bouddha inscrit dans son cortex ? Je suis dans un lieu authentique. Le voyage est sacré.

Marc Jurt. Île tout à fait japonaise, 1981. Eau-forte et aquatinte en noir et bleu.

26/08/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 55)

Épisode 55 : Rimbaud en rêvant : caractères des galets voyous : Y comme Yankee

@les carnets de Corah O'KeeffeI bifurque sur la ligne verticale

décline deux directions.

Gauche et droite. Ici et au-delà.

I devient Y dans la division.

À l’opposé, I solitaire cherche son double,

le rencontre à la croisée des routes.

Y charrie ses racines dans la fusion.

Entre exit et exil, le Yankee choisit de s’expatrier vers le nouveau continent. Il est optimiste dans la fuite, pense défier la fatalité, trouver une retraite. Il change de pays, de nom, de langue, fait peau neuve. Il a quelque chose à cacher, parfois un crime, parfois un nœud d’embrouilles impossible à démêler. Il veut se sentir libre, créer, recommencer. Le Yankee ose espérer des possibilités nouvelles. Il vit son rêve américain.

Dans le Jardin d’Épicure, il n’est pas très présent. Il écoute avec nostalgie les sept sages, redevient Petit Jean. Tout ce qu’il trouve à dire est que Cunégonde pourrait se faire refaire l’arrière-train à Miami, effacer ses blessures de guerre et retrouver un peu de sa beauté d’antan. Tout est possible là-bas. Elle lui sert un clafoutis aux griottes qui lui fait tourner la tête. « Ce n’est pas de peau que je veux changer mais de caractère. Mon corps n’est qu’une enveloppe, un courrier poste restante. Candide m’a trouvée. Je ne suis plus lettre morte. Je veux un caractère haut-de-casse, Georgia me conviendrait très bien, point 14. » À chacun ses possibilités.

25/08/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 54)

Épisode 54 : Rimbaud en rêvant : caractères des galets voyous : U comme Utopiste

@les carnets de Corah O'KeeffeU fait pousser ses racines dans les marais

les grues échafaudent sa croissance progressive.

Souple bambou sort de la boue et des bancs de sable,

plie sans casser sous la force des éléments

enfin se tresse en monument.

De nature façonnée à culture maçonnée.

Ici un gratte-ciel

ne balance plus, n’opine plus, en son sommet.

Fixé.

L’Utopiste veut tout. La mobilité raisonnée, l’air des sapins, les paniers de fruits et légumes variés, livrés. Il végétalise ses toits, quadrille les plates-bandes publiques en petits jardins potagers, plante des oliviers dans son salon. Il crée l’union du minéral et du végétal. Antispéciste, c’est un artisan urbaniste qui n’arrête pas le progrès.

L’Utopiste est accueilli à la table des philosophes sans enthousiasme. Il sent la ville et les idées bien faites. Il est très éthique. On se méfie de sa démesure. Ici, au Jardin d’Épicure, on assèche les terrains marécageux, on construit un système ingénieux d’irrigation, on bêche, on sème, on récolte sans relâche. On s’est converti au modèle simple de l’autarcie par désillusion et misanthropie plus que par goût ou idéologie. On s’accomode sans règles prescrites. Ce n’est pas le chaos car les sages ne sont pas de mauvais bougres.

L’Utopiste savoure une tarte aux mirabelles de Cunégonde, veut la même livrée dans son condo de la rive gauche. Imagine une version sans gluten. Il élabore un système de transport et de livraison qui rapporterait un peu de confort à cette assemblée vive, mais fort primitive. La pâtissière au caractère trempé et au fessier raboté met le holà : « ne viens pas ici faire la loi. Je ne veux ni soumission, ni commerce, ni argent. Si tu veux goûter à mes îles, mes choux, mes éclairs et mes tartes, fais le détour! Mes trésors sont à consommer sur place ! » Goguenards, les philosophes pour une fois applaudissent.

24/08/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 53)

Épisode 53 : Rimbaud en rêvant : caractères des galets voyous : O comme Oublieuse

@les carnets de Corah O'KeeffeO circulaire, cerclé à l’infini

enserre sa proie dans de multiples anneaux

par cycles répétitifs

tel le boa constricteur

O trou de mémoire fait sa mue progressivement

chaque peau morte ôtée du cocon met à nu le cœur dévoilé

telle une chenille métamorphosée

L’Oublieuse vient juste d’être femme. Elle a perdu quelque chose, sans doute un peu de sa mémoire, sans savoir précisément ce que c’est. Oh paradoxe ! Elle vit dans l’amnésie pour mieux exister. L’oubli est sa survie, son inconscient est en veille. Elle sait qu’un viol de corbeau a eu lieu au pont de Millhaud sans contour ni expression. Elle ne retient que le noir corbillard et le macchabée en bière, un souvenir réveillé par #metoo. Le reste est effacé, delité. Vaut-il savoir ce qui est enfoui ?

L’Oublieuse s’attable au Jardin, papillonne, grappille des bribes de conversations brillantes, veut trancher dans le vif, collecter des signatures mais les philosophes remettent à plus tard leur engagement et souhaitent régler une question autrement plus épineuse : avant de juger le monde, les arts et les lettres, la nature et l’éducation, ne faut-il pas d’abord lever les ambiguïtés sur les plaisirs d’Épicure et balancer ces pourceaux qui comprennent tout de travers ? Ensuite, pourra-t-on faire appel à l’hypnose ou à la psychanalyse pour résoudre le délicat problème épistémologique qu’est celui de l’amnésie.

23/08/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 52)

Épisode 52 : Rimbaud en rêvant : caractères des galets voyous :  I comme  Insolent 


@les carnets de Corah O'Keeffe
 I file droit

se distingue et fond dans la masse incandescente,

s’étire, défie, transgresse, fend, divise,

tel Icare.

Son point est sa boussole, son nord qu’il perd parfois. 

Fabriqué, augmenté, Icare est un transhumaniste mythique. Avec le savoir-faire paternel, il obtient des ailes qui lui permettent de survoler la mer, ses imbroglios et même Babel. Deux cocons auraient aussi pu servir de nid au sein de cette énigme.

L’astre solaire le révèle mou, harnaché de cet appareillage organique. La cire se liquéfie au contact de l’interdit. Elle ne dure et persiste qu’à l’écart des flammes et de l’eau, dans l’entre-deux du refuge et de l’exil.

Dans le Jardin d’Épicure,  Icare prend place au côté de Cunégonde. Elle a fait toutes les guerres, tant les mâles sévissent. L’unique fesse qui lui sert de siège la tient en équilibre. Tantôt elle penche vers Icare, tantôt vers l’optimisme. Ses îles flottantes distraient et consolent les migrants avec douceur.  Icare baigne désormais dans le sucre et la cryogénisation.

22/08/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 51)

Épisode 51 : Rimbaud en rêvant : caractères des galets voyous : E comme Epicurien
@les carnets de Corah O'Keeffe
E, cercle ouvert et symétrique 

sur l’axe fixe interroge 


lettre ou chiffre en miroir, 

blanc ou noir, 

angulaire ou bombé, 

biffons dichotomique 

accentué ou indexé selon le sens 

trident harponnant ou écartant 

les possessions griffées 

vers l’ataraxie ou la fièvre acheteuse, 

l’autarcie ou la vaine abondance.

Ainsi, Epicure en son Jardin réfléchit à son bonheur. « J'veux ça » ou « j'veux pas » est sa règle ; « ici » et « maintenant » est sa démesure.  

Pour se penser vraiment heureux, Epicure ne retient que des besoins qu’il juge absolument nécessaires, le manque est sa piqûre de rappel. Le plaisir provient immanquablement des désirs naturels qu’il satisfait sans chichi. Peu charcutier dans l’âme, il est forcément végétarien. Epicure laisse ainsi de côté les attentes hors normes de la société de consommation qui lui coûtent un bras. Il se méfie du luxe qui se mesure au seul mérite qu’on le vaut bien. Il déteste l’abondance qui ramollit la silhouette et plonge l’âme dans l’ennui et la dépendance. Il dépense en comptant ce qu’il a, mais ne pense ni à l’épargne ni au crédit. Il gagne à être connu bien qu’il soit boudeur parfois et tire la gueule. On trouve parfois du champagne à sa table, ainsi que des amis fidèles. Alceste, le misanthrope, y satisfait son désir de franchise en parlant de sa retraite et de ses amours déçues. Candide vient s’y instruire avec Cunégonde, la merveilleuse pâtissière, et Pangloss, son précepteur. Tous se sont détournés du monde pour mieux cultiver leur Jardin.

21/08/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 50)

Épisode 50 : Rimbaud en rêvant : caractères des galets voyous : A comme Atrabilaire
@les carnets de Corah O'KeeffeA
, mont pyramidal,

volcan clivé d’une ceinture horizontale

séparant la pointe que sont les idéaux

de la base s’élargissant

tel le socle de passions sédimentées.

Ainsi Alceste, le misanthrope atrabilaire, s’élève en aimant celle qui ne peut lui convenir, sa douce inversion, son entonnoir. Il exige d’elle une franchise absolue et veut l’emporter loin de la cour des hypocrites dans son désert à lui. Ne lui demandez pas ce qu’il pense d’un texte ou d’un plat, il le jugera bon pour le cabinet et sans saveur. Au procès même, il ne se dédiera pas. D’un avis toujours tranché, ses choix, pense-t-il, sont issus du versant éclairé de la vérité. Il érupte à chaque séisme dans une colère noire, tant de plaques ébranlées trouvent ainsi une échappée et poussent la chappe vers le haut. Désormais Alceste n’a plus prise sur le monde car l’aimante ne sait lui donner ce qu’il demande. Elle est incapable d’exprimer sa véritable inclination.

Alceste verrouillé fuit, fend l’air comme une flèche vers sa retraite.

Alceste épanoui, s’ouvre en H, monte l’échelle vers la main tendue et amie.

 

NOTE : Alceste est le personnage éponyme du Misanthrope, de Molière. Il sert de modèle à ceux qui refusent le jeu social. Parfois ridicule, il est résistant et se marginalise.