15/04/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 29)

Épisode 29 : Le médium est le message II

Georgia O'KeeffeLe web est un magma de toiles communiquantes, entre tentatives de liaisons avortées et recommencements.  Ma vie torontoise était tissée de ces fils multiples et consécutifs qui se révélaient dans l’ordinaire : une soupe safranée et aromatisée de persil au café Lagaffe, une toile de Folon qui me servait de protection chez mon psy, un radiateur branché sur le réseau et diffusant des messages prémonitoires, le gynécée d’une fleur avec quelques grains de pollen qui s’en échappent. 

Dans cette présence au monde, je me sentais hyperconnectée et trouvais du sens à traverser les couches du temps, chatouillée par toutes les décharges et frôlements de cet état extatique. Je m’amusais comme une pile électrique dans les hautes sphères. Je confectionnais des cartes de visite pour mes déplacements en taxi que je distribuais à mes collègues : « Fresh scent taxi with Ali » ; j’achetais pendant trois mois, des billets de loterie pour tout le personnel du Département conjurant ainsi la détresse du hasard ; j’allais même imaginer une idylle avec un mannequin que je retrouvais dans les cocktails organisés par le consulat suisse de georgia-o-keeffe-jack-in-the-pulpit-no-vi.jpgToronto. Il s’appelait P. Jane. Il était beau paraît-il, si beau qu’on ne voyait que lui dans une pièce. Mes amis gay étaient sous le charme et communiquaient entre eux avec des codes que je percevais. Je ne voyais que ses blessures faussement licites, ses narines dissimulant avec peine du sang séché et sa cicatrice dans le dos, lisse entre deux côtes (bones) provenant grossièrement d’un coup de couteau ou d’une balle perdue. Une peau imberbe, trouée et tatouée sous la tenue d'apparat.

Je bouclai ma thèse après des années de recherche. J’en arrachai en une nuit, la substantifique moëlle et l’étalai sur une page. Le lendemain, je la traduisis vers l’anglais et la rendis échinée à mon directeur de thèse. « C’est court mais dense, croyez-moi ! Elle est l'aboutissement de mes recherches. Un jus de cervelle à l'état pur propageant une polyphonie de sens à l'infini! Plus poïètique tu meurs ! Forme et contenu confondus ! Plus serait trahir l'essence ! » Mais l’Uni veut du cheminement intègre voire laborieux, des mots à profusion même s’ils engloutissent l’enjeu ou la portée. Et du texte (à défaut de sexe), encore et encore du texte, toujours du texte. Surtout pas un poème. Comme j’étais de mauvaise foi, je fus recalée. 

georgia O'KeeffeQuand j’annonçai la nouvelle en Suisse, mon père dont je connaissais plus la sagesse que l’exigence, répliqua à distance : « Tu sais, Einstein, n’écrivit qu’une ligne…». Bénies soient ses paroles ! Le progrès viendrait du sens, de la fulgurance, du fugitif ! Mon père, cet homme qui me conçut sans plan ni programme ni carte, bien qu’équippé d’une capote mal fichue, ne déjoua pas le destin, ne se débina pas. Il m’accueillit encore une fois avec gravité, lui qui se rêvait nomade, caravanier du désert ou marin d’eau salée alors que je m'élevais à l'écart de lui, sa fille rebelle. 

 

Georgia O’Keeffe,  Blue Flower, 1918.

Georgia O’Keeffe,  Jack-in-the-Pulpit VI, 1930

Georgia O’Keeffe,  Papaya Tree – Iao Valley – Maui, 1939.

 

08/04/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 28)

Épisode 28 : Le médium est le message…

Georgia O'KeeffeAvec mon imperméable vert ceinturé et mes semelles de vent, j’ai traversé la ville de part en part, rencontré les passagers du temps dans la parole ouverte et migrante. J’ai pris mes cliques et mes claques, quitté l’ex et suivi l’odeur du café sucré. De la rue Danforth, dans le quartier grec à la rue Beatrice, dans la Petite Italie, mon monde avait changé une nouvelle fois de langue, de saveurs, de spécialités. J’avais traversé la ligne de démarcation entre l’est et l’ouest, passé de l’autre côté de la vallée de la rivière Don et de la rue Yonge, l’artère la plus longue au monde qui mène le regard jusque dans la taïga du bouclier canadien. Dans le même élan, j’allais plus au Sud, vers les quartiers populaires de Chine et d’Inde. Mes repères géographiques avaient opéré une rotation.


Georgia O'KeeffeJ’avais la chance de travailler à l’Université de Toronto, un campus d’échanges aussi insolites que mes traversées nocturnes. J’étais peut-être à la croisée des chemins. La coïncidence voulut que le Web naisse à Genève alors que j’étais à Toronto pour en mesurer les effets ! Le monde académique faisait à l’instar des autres communautés, sa révolution informatique, accélérée par la possibilité d’une connection à l’échelle planétaire. Quelle serait la place des humanités dans cette promotion numérique sans limites ? La poésie y serait-elle entendue, lue, partagée ? Est-ce qu’on verrait les sciences surclasser les arts et les humanités ? l’anglais déborder les autres langues ? Si le médium était le message, l’enjeu serait les contenus pluriels, archipéliques, multilingues, diversifiés, opaques, éclatés, transhumanistes, rhizomatiques...


La Toile était alors perçue comme une pluie d’étoiles scintillantes dans le milieu actif et réceptif de la recherche. Un tissage dont les fils transformaient les utilisateurs en funambules, enivrés par le vertige des possibiltés. Désormais, certains catalogues de bibliothèque du monde entier pouvaient être consultés en ligne, des bases de données textuelles étaient disponibles, des volumes complets d’auteurs classiques et des dictionnaires, numérisés. Plus qu’une révolution, un séisme dans les outils de recherche mis à la disposition des étudiants. Au siècle dernier.

attir2.jpgLe réseau numérique s’avançait alors imperceptiblement dans son horizontalité, fixant un à-plat de connections on et off au plus près des êtres jusque dans les zones les plus reculées. Au fil du temps, la masse s’est amplifiée dans la verticalité (reliant l’individu à l’inconnu), et s’est densifiée dans une juxtaposition de correspondances entremêlées comme si l’artiste cherchait dans la superposition de couches, la plus récente (et visible) recouvrant les traces (en relief et peut-être fausses) des précédentes, la suprême impression d’une communication réussie.

Georgia O'KEEFFE, City Night, 1926.

Georgia O'KEEFFE, Sky Above Clouds I, 1962.

Marc JURT, Attirance.

 

25/03/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 26)

Épisode 26 : les Carnets fêtent leurs 6 mois !

Georgia O'KeeffePour marquer cet événement, je l’accompagne d’un poème visionnaire. J’ai parfois l’impression étrange de voyager dans le temps, de voir défiler dans l’épaisseur des âges, des visages lointains et inconnus qu’il me semble, à force de les pister, reconnaître. C’est ici, Léo, un homme actuel (ordinaire) éclairé fugitivement par quelque éclat : un bateau lunatique, un visage peint, une cène frugale. Connaissez-vous cette excitation de suivre des apparitions sur une toile vivante, d’y lire les histoires à la fois courantes et communes, où l’on peut s’inscrire, prendre part ou se perdre ? Les êtres et les lieux se superposant à l’extrême, vibrant à l’unisson dans une transe cosmique.

 

Vision I

Léo à l’aube

S’ébranle, la bouche humectée de gin

Le halo d’une Marlboro opaque

Le pouce vif musclé

Une sifflée une taffe une pincée

Léo sur le pont

Seul au monde

L’œil dans l’onde

— Un va, un vient, un sort !

 

Elle voit elle figure elle minaude

Léo, mon Vinci, mon Caprice

Léo tu pénètres le temps ?

— Diable ce Léo !

 
Georgia O'KeeffeEntre Toronto et Genève l’océan

Large frontière entre les uns et les autres

Disque lunaire tu rayonnes

Au-delà du visible

Artiste, venu, trahi

L’un sur l’autre masqué

Dans l’épaisseur du monde

— Me fais-tu signe ?

 

Georgia O'KEEFFE, Night Wave, 1928.

Georgia O'KEEFFE, Sun Water Maine, 1922.

18/03/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 25)

Épisode 25 : Point de chute…

Georgia O'KeeffeUn jour j’ai craqué. J’ai rompu le lien avec le réel. Séparée, disjointe, scindée. Il y eut un avant et un après, des plats et des verticales. Un hapax. Le ciel s’est ouvert, j’ai pris la ligne de fuite, glissé dans la faille pour t’y retrouver. Toi ma vision. Mon poète aux yeux gris verts promis à un destin éclatant. C’était à Toronto, j’avais l’âge du Christ. Je remuais ciel et terre pour te voir. Je tapais le sol de ma canne pour avertir les funambules de ma présence. Je parcourais la nuit avec les semelles de Rimbaud, enveloppée dans un long imperméable vert poussière. Je croisais des inconnus qui me reconnaissaient : « on vous a annoncé, on vous attendait. » D’autres ont cru retrouver l’âme d’une aïeule, sosie des temps anciens. J’appartenais à cette folie nocturne des rues illuminantes et des salons en enfilade. Rien n’ossifiait mon regard. Je prenais place dans les cœurs sans filtre. M’invitais à la table des solitaires sans rendez-vous, sondant sans peine la masse du monde et vidant une Newcastle. Où étais-tu ?

unnamed.jpgLes signes étaient partout. Là, dans le ciel pâle d’une douceur sans limite, j’y sentais une présence qui me réconciliait avec le passé. Là, dans la transe qui réglait mes gestes et ma démarche. Je dansais même sans claudiquer. Un miracle ! Là, dans le tableau de Folon qui me servait de bouclier. Là dans l’odeur du café sucré. Là dans les visages et les lieux superposés comme pelures d’oignon. Je traversais l’épaisseur du temps et me retrouvais au cœur de trahisons ou de scènes antiques.

J'ai vu les glaces brisées du palais,

ton visage disparaissant sans reflet,

tu continuais l'histoire d'une traversée,

alors que je suivais le fil d’une écoute migrante.

Cette chute à l’horizon de notre histoire

nous a-t-elle déchaînés ?

 

Georgia O'KEEFFE, Ritz Tower, Night, 1928.

Georgia O'KEEFFE, Sun Water Maine, 1922.

 

11/03/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 24)

Épisode 24 : Fuir ou claquer…

Retour en arrière 

Georgia O'KeeffeLa fuite est mon mouvement. C’est comme si je trouais une brèche dans des lieux trop asphyxiants. La course à pieds est devenu mon instinct de survie. À neuf mois, je marchais. Mes genoux se sont écartés, mes os se sont arqués. Ma volonté s’est extraite de la nature et y a tracé un désir d’évasion, un goût pour les espaces lointains. Le traitement salutaire s’accompagnait de massages en eau de mer et de semelles spéciales à enfiler dans les chaussures. Mon handicap m’a donné une place dans la fratrie, en même temps qu’un regard lucide sur le monde. Plus jamais on ne m’abandonnerait l’été dans une famille d’accueil inquiétante. Plus jamais de sevrage forcé loin de la Méditerranée. J’aurai droit, me too, au bronzage, au sel sur la peau, au sable dans les cheveux. Dorénavant, je serais la petite dernière, celle qui est née après, claudiquant au bout de la ligne comme un terminus ou un bébé capote. La faille dans l’impossible, c’est mon destin.

Fuite en avant  

Georgia O'KeeffeÀ 17 ans, j’ai fui le prédateur, sombre corbeau au désir impératif et croque-la-mort. Fui le noir corbillard verrouillé où reposait le corps en bière. Fuir c’était d’abord sortir du corbillard. Fuir c’était marcher sans se retourner de Milhaud jusqu’à la plage de Montpellier et noyer la blessure dans la Méditerranée. Fuir c’était vivre ! Ôter la chape ! Souffler! Inspirer ! Expirer ! La fuite dans la vie, c’était ma chance.

Ligne de fuite
Georgia O'KeeffeLe choc fut tel qu’il me rendit au fil du temps sans mémoire. L’angoisse est devenue une obsession comme un fil qui en croise d'autres reliant des deux côtés de l’horizon une logique de la courbature et du tissage. Marche ! Cours ! Nage ! Danse ! Chante ! Le mouvement redonne vie aux lâches tissus comme une transe tonifie les muscles pour évacuer la colère, suspendre le mal. Et, chose étrange, les brûlures s'en vont en effet, sans éclat. (2 sur 10). Et ce qui fut — idées noires, cauchemars, crampes—, reste mais érodé par l'écoulement, le flux des sens. Traversé par la foudre, le corps subsiste, cahin-caha, brûlant, sclérosé, ce cocon de soie qui absorbe l’existence. 
Ce corps est mon étoffe de soie indienne, ma Corah.

 

Georgia O'KEEFFE, Black Abstraction, 1927. 

Georgia O'KEEFFE, Pelvis with Pedernal, 1943.

Georgia O'KEEFFE, Pelvis with the Moon, 1943.

 

04/03/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 23)

Épisode 23 : Sur un air de West Side Story [1]

Un faux air d’ange

Georgia O'KeeffeHier encore je pensais que chanter était l’expression la plus spontanée qu’il soit, comme un don offert en partage ou une grâce inégalement distribuée. Le talent, connu des anges et des castrats uniquement, me semblait une liberté privée de toute contingence. Comment ces voix aériennes réussirent-elles depuis la nuit des temps à enchanter les plus mécréants d’entre nous, comme les plus innocents ? L’organe est sans doute taillé sur mesure, tel un instrument affûté par une nature particulièrement aimable. Le souffle circule si naturellement au-dessus de la masse de nos membres sclérosés.

Une leçon prodigieuse

Georgia O'Keeffe« Que nenni » m’affirme aujourd’hui dans sa leçon de chant, une sage pédagogue. « Respirez ! Relâchez vos muscles ! Enracinez-vous ! » Pas d’air sans muscle, pas de son sans os, pas de note sans corde vocale, pas d’amplitude sans caisse de résonnance, pas de hauteur sans voile de palais, pas de fluidité sans énergie. Autrement dit, pas de naturel sans travail, pas de grâce sans corps. La voix est organique. Elle tâtonne, se fraye des chemins multiples, se heurte aux cavités buccales et nasales, dirige minutieusement la justesse, ajuste l’emplacement, se gonfle, craque, sort, s’aiguise, se fluidifie. Elle n’évolue pas au-dessus de la matière, elle est la masse sonore qui s’élève lorsque le passage est dégagé, la voie libre ! Je prépare ainsi mon appareil au cri préhistorique : « Aïe ! Oc oye ! Grrr ! Pfffff ! Hihihi ! Ah ! Oh ! I Am ! »

Ici et là

StieglitzLe plaisir de chanter, je le convie. Pieds nus sur le tapis, j’inspire, j’expire. Les genoux légèrement pliés pour laisser l’énergie se répandre. Les yeux posés au coin du mur laissant la nuque souple. Le chant commence pianissimo. Il se déplace crescendo dans mon corps arqué et contracté, il assouplit les muscles tendus vers la fuite imminente et il traverse les douleurs brûlantes de la profanation. C’est ainsi que je retrouve le bonheur des commencements, le babil joyeux d’avant l’abandon et des faux-semblants. Placer ma voix, , dans le jeu! Ajuster les notes (jusqu’au la!), évaluer mon ressenti (c’est haut) et en garder une trace (c’est ici et ). Toute note qui n’est pas précédée d’une sensation m’est inutile. Ce soir, je vais à la rencontre des Sharks et des Jets, de l'amour et des corps, de l'esprit et des transes, danser et chanter !

I feel pretty for I am loved by a pretty wonderful boy !

Retrouvez ici l'enregistrement de Kiri Te Kanawa dans le rôle de Maria face au maestro Leonard Bernstein. Version particulièrement émouvante. Commence à la minute 0:46.


 

Et celle du film avec Nathalie Wood. Une voix si fraîche et légère! Commence à la minute 0:50.

 

 

 

SOURCES des images : 

Georgia O'KEEFFE, Music, Pink and Blue, no 2, 1918.

Georgia O'KEEFFE, Music, Pink and Blue, no 1, 1918.

Alfred STIEGLITZ. Georgia O’Keeffe ; Hands and Horse Skull, 1931.

[1]. Leonard BERNSTEIN, West side story.

 

 

25/02/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 22)

Épisode 22 : Flux et reflux !

Georgia O'KeeffeHier encore je pensais que la lecture des livres et du monde était une activité puissante opérant une transformation plus ou moins profonde sur l’esprit et le corps. Aujourd’hui, une guérisseuse, point encombrée par des discours vains, m’a sommée tout de go : « Bougez-vous ! Marchez ! Action !  » Pas d’analyse cérébrale ici, pas de psychanalyse sur canapé, ni de récit et de mère mythe, ni de prédateur faisant de moi une victime immuable. Il suffit de ces trois électrochocs pour que j’entreprisse une pratique fondée sur des acquis ancestraux.

Bougez-vous !

Debout, les genoux légèrement pliés, la nuque ankylosée, le regard fixé au loin, j’inspire, j’expire. Mes pieds nus sur le tapis mordoré de son cabinet s’enfoncent dans le sol avant que je n’y lise des plages de sable doux. Des picotements aigus, aux extrêmités des phalanges d’abord, une impression de me tenir clouée sur place. J’ai la sensation que mes os s’enfoncent dans la terre, jusqu’aux péronés, lourdement, comme raidie dans les sables mouvants. Ma douleur immobile atteint un 8 sur 10.

Marchez !

Georgia O'KeeffeJ’avance vers la mer, avec quelque raideur d’abord, crescendo. Puis j’entame une marche progressive pour enfin surfer sur la vague d’un flux qui me parcourt en croix, des orteils au crâne, d’un carpe à l’autre. Le cœur s’active et me réchauffe. Ne suis-je pas en train de manier naturellement l’énergie traversante ? Elle se propage autour d’anciennes douleurs cryptées, ossifiées le long des articulations et durcies par le ressac d’habitudes invariables. Le bassin s’enroule autour d’un aiguillon, la colonne vertébrale se déroule, mes os craquent. Ma douleur en marche atteint un 5 sur 10 comme un feu de caverne préhistorique.

Action !

georgia O'KeeffeJ’aime cette sensation de chaleur qui m’envahit, cette énergie qui prend possession de mon corps selon un parcours ancestral, voire clandestin. C’est un rite qui s’enclenche comme une transe. Mon corps danse alors que ma posture s’assouplit, se détend, s’allonge. Les gestes sont fluides, pourtant mystérieusement guidés. Soudain je perds pied, serpente et ondule dans la mer comme six reines allant au bal. Cette onde qui franchit les creux, déroule les nœuds, stimule le plexus, irradie les radius et cubitus jusqu’aux extrêmités, m’apaise. Ma douleur n’est plus qu’un 2 sur 10.

Impression !

Sans mouvement, le changement est impossible. L’action devance l’analyse. Toute lecture qui n’est pas précédée d’une sensation ou d’une expérience m’est inutile. Ce soir je vais danser. I Feel Pretty !

 

Sources :

Georgia O’Keeffe, Series I, no 3, 1918.

Georgia O’Keeffe, Black Cross, 1929.

Georgia O’Keeffe, Red Canna, 1924.

28/01/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 18)

Épisode 18 :« Je n’ai rien conçu. J’ai tout senti ! » 


pablo PicassoDans le cercle des gypoètes dialoguent pour l’instant 5 femmes en résonnance. Quelle chance pour le mur des Blogres d’accueillir un gynécée !

D’abord, il y a GEORGETTE. Elle est l’aînée dans l’ordre chronologique, l’initiatrice, sans qui les Carnets ne seraient jamais sortis du magma apparemment inaccessible et indicible. Ellle a su insuffler dans son écriture des Jardins, une magie des commencements qui a touché mes cordes sensibles, mes fibres vocales. Je ne suis d'ailleurs pas la seule. Tout comme sa précieuse lectrice Phyllis, j’ai vu dans les Jardins, une égérie puissante et libératrice.


Georgia O'KeeffeEnsuite, il y a ÉMILIE. Elle est une conteuse née, sa voix sonde le passé des anciens qui ont joui d’une vie hors du commun, d’une conduite en marge de l’histoire. Elle porte en elle leurs fugues, leurs voyages, leur légèreté pour mieux ensuite restituer l’essence de sa légende familiale.
Elle est intuitive, instinctive. Sa force est dans les tripes comme la Femme sauvage. Son souffle sur les générations à venir est par bonheur réparateur. Dieu merci!

papaya-tree-iao-valley.jpgPuis, il y a MOUSSE, la plus discrète du cercle pour l’instant. Elle cultive une présence au monde depuis neuf décennies. Bien qu’elle utilise un ordinateur pour rédiger ses textes, elle ignore tout des Carnets en ligne. Elle connaît pourtant Georgette car, tout comme la libraire canadienne, elle cultive son jardin sauvagement, poétiquement (chaque arbre a son histoire). MOUSSE est la doyenne du groupe des gypoètes,
irrévérencieuse grande dame, elle a fréquenté les plus grands de ce pays et a conservé une mémoire sans faille. Poète, comédienne, récitante, communiste, journaliste, amie, elle me reçoit le mercredi après-midi dans sa maison et me raconte le récit de sa vie. Ensemble, nous écrivons un livre.


Georgia O'KeeffeGEORGIA, la peintre qui a aujourd’hui traversé le miroir, irradie le mur des Blogres de ses tableaux. Elle m’accompagne depuis le 3e épisode des Carnets. C’est la colonne vertébrale de mes lectures. L’histoire de la femme sauvage qui rassemble et récolte les os dans le désert pour en retirer la substantifique möelle est notre histoire, à nous, les femmes. Celle d’une liberté souveraine.

georgia O'Keeffe

CORAH, c’est moi. Qui suis-je ? Une gypaète issue d’une lecture révélatrice (un hapax) et d’un rêve ? Ai-je grandi sauvagement au bord des routes comme une rose trémière ? J’ai eu, il me semble, une vie sans histoire. Mes parents m’ont fait fugitivement par accident après trois autres enfants. J’aurais pu naître cabossée avant de vivre (un terminus), mais mes parents y ont vu une surprise sur le tard. Les mots ont eu un sens. Dès le début, ils ont orienté ma destinée. J’ai eu la chance d’avoir eu des parents raccomodeurs. Le plus beau nom, enfant, ce fut ma mère qui me l’a donné dans ses langues et ses chiffres à elle : « tu seras Coccinelle, mein Marienkäfer du mois de mai, Schatz, avec trois c, une lettre circulaire, huit points et deux paires d'ailes ». CORAH est ainsi née d’une couturière et d’un navigateur qui se rêvait hauturier. Il signifie étoffe de soie écrue, sans teinte. Suis-je la tisserande du cercle des gypoètes ? Celle qui imprègne les histoires et tisse ensemble nos vies sur la toile ?

 

SOURCES :

C’est une citation de ROUSSEAU dans les Confessions à propos de ses premières lectures : « Je n’ai rien conçu. J’ai tout senti ! ».

La légende de la Loba (la Femme sauvage) est racontée dans Clarissa Pinkola ESTÈS, Femmes qui courent avec les loups. Histoires et mythes de l’archétype de la femme sauvage (Paris, Grasset, 1996).

 

ICONOGRAPHIE :

Pablo PICASSO, Deux femmes courant sur la plage.

Georgia O'KEEFFE, Rancho Church.

Georgia O'KEEFFE, Papaya Trees— Lac Valley.

Georgia O'KEEFFE, Ram's Head, White Hollyhocks — Hills.

Georgia O'KEEFFE, Grey, Blue and Black, Pink Circle.

 

21/01/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 17)

Épisode 17 : Georgia on my mind !

Georgia O'KeeffeCe n’est pas un hasard si les toiles de Georgia O’Keeffe s’exposent sur le mur des Blogres. Elles peuplent notre imaginaire telle une connexion ancestrale, profondément féministe. Elles évoquent la modernité par le jeu de la figuration qui tend vers l’abstraction, par les sensations immédiates que procurent les couleurs, les lignes, les formes. N’est-ce pas la force de son art que nous aimons tant, à la fois sensuel, libre et revendicateur ?

imgres.jpgGeorgia O’Keeffe a aimé un homme de 23 ans son aîné, le célèbre photographe Alfred Stieglitz, qui a fait d’elle une icône de l’art américian. Il l’a exposée dans sa prestigieuse « Galerie 291 » à Manhattan où le public américain découvrit Picasso, Braque, Matisse et Cézanne. Leur collaboration est intense. Stieglitz la prend comme modèle et la sublime dans leur petit appartement new-yorkais aux murs jaunes et au sol orange. Il capture le grain de sa peau, révélant son désir absolu et instantané. Les images qu’elle découvre la troublent, elle se voit autre et magnifique. Les nus anonymes seront exposés en même temps que ses toiles.

Paint or breed !

Georgia O'KeeffeL’engouement pour les nus de Stieglitz suscite immédiatement la curiosité du public pour la peinture de O’Keeffe. Le galeriste génial avait anticipé le phénomène.  Les nus ouvriront ainsi la voie de la célébrité. C’est ainsi que le pygmalion va façonner la carrière de Georgia. Il l’épouse, lui prouve maintes fois son amour, mais lui refuse l’enfant qu’elle désire tant. Entre enfanter et peindre, elle n’aura pas le choix. Sa vie est son art. Elle doit s’y consacrer corps et âme. En même temps, il trousse la cuisinière, batifole dans la propriété du Lac George au milieu des jolis modèles et des photographes. Georgia soulagée de ne plus servir de modèle, peine à comprendre le double discours de son amant. Ses déclarations d’amour ne trahissent-elles pas son désir copié, ressassé, reproduit ? Les mots ont-ils encore un sens dans ce déni de réalité ? « Stieglitz m’a détourné de mon art. La célébrité aussi ». C’est pourquoi elle a besoin d’espace pour son art, pour son équilibre. Les lumières inédites et les paysages désertiques du Nouveau-Mexique exercent sur elle une attraction envoûtante, son mari sera surnommé dans l’imaginaire des autochtones, « plume de corbeau »…

La Femme sauvage !
Georgia O'KeeffeDans le désert près de Santa Fé, Georgia O’Keeffe ramasse et rassemble les os épars, les entasse dans un tonneau qu’elle ramène à New-York. Telle la Femme sauvage (la Loba) dans la légende hispanico-mexicaine, elle va leur insuffler une vie nouvelle. Il y a du vivant dans l’os plus que dans l’animal qui chasse, rampe ou hurle. Sonder l’os jusqu’à la substantifique moëlle, s’enfoncer dans le cœur de quelque chose d’intensément vivant. Georgia O’Keeffe, à l’autre bout du monde, dans un temps incertain a rejoint le cercle des gypaètes !

 

SOURCES :

Les éléments de la vie de Georgia O’Keeffe m’ont été inspirés par le roman de Dawn TRIPP, Georgia : A Novel of Georgia O’Keeffe (New York, Penguin Random House, 2016, 318 p.)  et par des propos recueillis par John LOENGARD dans Peintures et photographies : Une visite à Abiquiu et à Ghost Ranch.

ICONOGRAPHIE :

Georgia O’KEEFFE, Grey, Blue and Black, Pink Circle.

Georgia O’Keeffe, photographie de Alfred STIEGLITZ.

Georgia O’KEEFFE, Black Abstraction.

Georgia O’KEEFFE, Red Hills and Bones.

14/01/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 16)

 

Épisode 16 : Prenez le temps de regarder, d’aimer, de lire !

GEorgia O'KeeffeQue demander en plus de ce désir d’apprendre et de relier les sens, si ce n’est le mouvement salutaire de la pleine conscience ? C’est pourquoi je m’oxygène sur la plage de galets les week-ends et la semaine je fends l’air, chronomètre en main, jusqu’à mon École. 23 minutes de parcours au quotidien dans la ville de Genève au cœur du trafic et des parcs arborés. Le regard se porte d’abord sur les dalles de béton aux nombreux chewing-gums écrasés, puis décolle vers les plaques numéralogiques, les piétons surpris, les fontaines d’eau, les sapins de Noël entassés aux pieds des immeubles, les manchettes des journaux, les affiches de spectacles. Hypnotisé. La lune est mon point fixe, elle m’accompagne dans l’aube qui s’éclaircit.


Georgia O'KeeffeAu dernier kilomètre, j’entre dans le quartier des Charmilles au sud des Franchises en pleine mutation. Les chantiers mitent le territoire. Les édifices sortent de terre comme une tour entre deux maisons liliputiennes. On sent la présence des résidents même si certains dorment encore. Ici, un couple discute tous les matins sur le balcon, qu’ont-ils à se dire dans le froid ? Sont-ils invités ou squattent-ils cet espace bétonné ? On dirait qu’ils s’inventent une vie à contre-sens. J’entends leur rire ou leur désespoir.


Sur le chemin de l’école, il existe encore des sortilèges, on y voit des revenants parfois. Un comédien au bout de sa nuit blanche portant une chaise sur l’épaule m’a souhaité l’année heureuse. Un enfant blond aux yeux clairs poussant une petite valise à roulettes fait la course avec moi. Il apparaît de nulle part et disparaît aussi vite. Pourquoi n’est-il pas accompagné ? Une potière bazarde deux fois l’an le surplus de sa production. Elle dépose avec le plus grand soin ses œuvres inabouties dans de larges boîtes en carton. Intriguée, j’invite dans ma vie un bougeoir en terre cuite, comme un soleil au visage du Mexique.


Georgia O'KeeffeDans la salle des maîtres de mon École, je troque mes baskets contre des chaussures de ville. Ici s’arrête mon voyage. Légèrement.

Un jour je partirai pour New York, Abiquiu dans le désert du Nouveau Mexique et au bord du lac George sur les pas de Georgia O’Keefe.


Georgia O’Keeffe, City Night.

Georgia O’Keeffe, The Shelton with Sunspots.

Georgia O’Keeffe, New York City.

07/01/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 15)

Épisode 15 : Prenez le temps de regarder...


georgia o'keeffeTous les jours je cours sur la plage de galets de Ripaille. Un entraînement de pleine conscience qui dure 45 minutes et me connecte au monde sans écouteurs, ni musique. Depuis que l’hiver s’est installé, les arbustes qui bordent la plage ont perdu leur volume, la piste est plus dégagée qu’en été même si l’élan est parfois coupé par une ronce litigieuse. L’exercice est devenu plus compliqué suite aux intempéries. Les eaux du lac sont montées. Les rives ont été rognées par un magma de terre et de bois charriés par les courants de la Dranse. Les pieds glissent sur le terrain, sautent par dessus les bois morts, évitent en équilibriste les flottins qui traînent l’œil malin et le cou tordu. Des milliers de cailloux sous mes baskets exigent naturellement une attention aiguë. Je les vois défiler, sans arrêter la pellicule. Avec le temps l’œil s’exerce. Les georgia o'keeffevagues impétueuses avivent les couleurs, magnifient leur éclat. Le parcours est hypnotique.

La méditation m’aide à connecter l’esprit aux cinq sens. Elle me guide dans une lecture du monde qui ne passerait pas uniquement par l’entendement ou les mots. J’entends la houle avant de comprendre ma colère. Je traverse le froid et l’humidité avant le désir de protection. J’écoute le chant des oiseaux, observe leur forme dans le ciel sans les reconnaître, sauf le corbeau. Je lis les plages de Ripaille comme l’ingénu de Voltaire. Les galets sont autant d’offrandes que je tente après coup de déchiffrer.


georgia o'keeffeQuand la colère, la solitude, le doute me prennent, je laisse le galet sortir de la masse et venir à moi. Regardez cette pierre striée de blanc comme enrobée d’un filet de complications, c’est la pierre de la discorde. Elle ressemble à s’y méprendre aux momies, si ce n’est sa forme plus arrondie comme une pelote. Observez celle dont l’érosion va bientôt effacer toute trace de vanité, c’est celle des liens superficiels qui n’ont pas grand-chose à dévoiler. Examinez celle dont la symétrie est parfaite, c’est celle de la fascination qui interroge nos origines. Et puis il y a toutes celles qui laissent perplexe car elles ressemblent à d’autres éléments, naturels ou artificiels, comme sur une grande scène de théâtre. J’y vois des os pelviens, des coquillages et des spirales d’escargots. Ce sont ces galets-là qui cachent des effets spéciaux plus difficiles à lire que j’essaye de décrypter.

georgia o'keeffeAu retour de mes courses, je pose les galets sur le piano. Les spectateurs sont nombreux. Il y a foule.

Illustrations 

Georgia O'KEEFFE, Sunset on Long Island.

Georgia O'KEEFFE, Lake George.

Georgia O'KEEFFE, Pink Shell with Seaweeds.

Georgia O'KEEFFE tenant dans la main sa pierre préférée.

24/12/2017

Les Carnets de CoraH (Épisode 13)

 Épisode 13 : deuxième métamorphose : une gypaète est née !

bb91d45f137bcfec499053ef02d391a8.jpgLe rêve qui est né dans la nuit du 1er décembre me hante encore. Peut-être n’a-t-il pas tout révélé de son sens ? Il m’est apparu obstiné, brut, visqueux et disgracieux comme un oisillion cassant la coquille ou un agneau au sortir de la panse.

Puis le mot a surgi « gypaète cendré », mystérieux, fabuleux, curieusement sans connotation. Quel signe alors envoyé de l’inconscient ?

Puis est apparu le sens : vautour en voie d’extinction, injustement accusé de vol d’enfants et de prédation car il recouvre son poitrail de boue ferrugineuse lui donnant une apparence sanguinaire. C’est bien plus un casseur d’os et nettoyeur des thumb2-350x350_c.pngAlpes, discret et timide, mais aussi nécessaire et utile, c’est pourquoi il est aujourd’hui protégé dans nos montagnes.

Dans la masse des songes, le mot s’est révélé incandescent. Pourquoi un gypaète et pas un autre totem ? Pourquoi pas le rouge-gorge, la fauvette ou la sittelle, ces oiseaux mieux connus de notre monde périurbain qui visitent sans relâche l’oisellerie de la poète Mousse Boulanger. Le bestiaire est pourtant si large.

 

Je me croyais citadine, je me suis extraite inconsciemment de ma nature. N’ai-je pas coupé le lien définitivement en m’exilant au Canada ? Ce présage ailé vient donc de très loin.

thunder-bird-campbell-river-1929.jpgQuand le mot a surgi phosphorescent au bout de ma nuit, j’ai tout de suite aimé sa sonorité, sa racine féminine auxquelles j’ai ajouté le cendré de ses anciennes vies tel un phoenix. Il y a du gynécée dans ce mot. Il y a de la détermination et de l’affirmation.

— Mais si l’on change le A (ce noir plumage corseté et féroce du corbeau) en O (ce clairon qui traverse les âges sous le regard bleu et voilé des aïeules), on obtient GYPOÈTE (me souffle ma chère Georgette…) ! Des aïeules entourées de silence qui nous font signe par de mystérieux détours (affirme Émilie) !

 

10/12/2017

Les Carnets de CoraH (Épisode 11)

Épisode 11 : première métamorphose : Cora devient CoraH


02hawaii-jumbo_2.jpgLes mots
sont un outil profondément psychanalytique. Un jeu avec des sonorités naissantes que l’ouïe ajuste piane-piane. Une reconnaissance des cavités de son corps qui bourdonne, bruit ou sanglote andante. Une tournée vertigineuse dans les creux, les failles, la résistance de l’os qui rend possible le son et amplifie le sens hors de soi dans le ressassement audible. Du cri primal à la voix modulée, timbres, accents et inflexions, je les fais tous résonner, crescendo, comme autant de tiges enroulées autour de l’échelle vocalique. Comme des gloires du matin, avides et vigoureuses autour d’un tuteur. Tout sauf le garrottage.

Si les mots s’invitent par l’oreille, leur racine traverse le temps et les langues, et leur graphie s’imprègne sur la rétine. Il y a du corps, du cri et de l’ivresse dans CoraH, de l’étoffe indienne sur l’étal de Zola. De l’onomatopée avant le poème.

Croâ, croâ, croâ

ziiip, aaaaah ! clac !

boum boum, boum boum

beurk, kof kof

boum boum, boum boum

glouglou, couac !

pfiou, hiiiii-hiiiiii, aaaaaarrh 

boum boum, boum boum

……………………………

din-din

pof, la la la, pof, la la la

bzzzzz, bzzzzz

boum boum, boum boum

ha ha ha ha, hourra !


georgia-o-keefe-home.jpgDès aujourd’hui, durant la nuit des longues échelles (l’Escalade genevoise) une lettre supplémentaire boucle mon nom par une échelle orientée vers l’astre élu et favorable. Tout sauf une lettre morte !

Avec cette nouvelle verticalité assumée au bout de mon nom, je crée une échappée bienheureuse hors de l’en-nuit et de la dormance. Au-dessus du vol du corbeau, au large de l’île des supplices. Comme un nocturne passé en boucle, la contingence des lettres et le hasard des mots viennent à moi, escaladent les échelons et s’élèvent dans la masse sonore.

Lire n’est-il pas prodigieux quand la rotation s’opère sur nous-mêmes et nous fait voir autrement qui nous sommes ?


 

26/11/2017

Les Carnets de Cora (Épisode 9)

Épisode 9 : sur un air de Bernstein : Qui suis-je ?*

Tout était-il prévu à l’avance ou suis-je née par hasard en avril ?


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Les mots ont une histoire, une étymologie contenue dans notre mémoire, de manière semi-consciente. J’ai cherché l’étymologie de mon prénom dans le coffre prodigieux du Trésor de la langue française. J’y ai trouvé une origine indienne et une inscription qui faisait le Bonheur des dames selon Zola : « Au milieu du rayon, une exposition des soieries d'été éclairait le hall d'un éclat d'aurore (...). C'étaient des foulards (...) des surahs (...). Et il y avait encore (...) les tussores et les corahs des Indes ». Sonder une racine textuelle et vagabonder dans l‘usage d’un mot et de sa mémoire suivant la filiation de la soie (du vers à soi) et des étoffes (pansant), imprimée (imprégnée) ou écrue (sans fard ni artifice), interrogeant les tussores et les surahs comme autant de mots reliés (souterrainement), me séduisent infiniment. Je suis sûrement née par surprise, inespérée et inattendue.

Ai-je déjà vécu comme une colline, un bélier ou une rose trémière ?

Que nous reste-il de nos vies anciennes ? Des vibrations peut-être : une voix d’antan, un timbre ou un accent venu de loin. Une mémoire incertaine, des souvenirs effacés, voire rapportés. Mon corps plagié traversant les âges telle une caisse de résonnance d’où jaillissent les cris et les appels diffus de la crypte au poème.

Les alpes m’ont-elles barré l’horizon ? Ont-elles fait écran et amplifié le souffle de liberté ? J’ai longtemps écouté le retour du vent qui se cogne à leurs parois et bu l’écho jusqu’à la lie !
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Les astres m’ont-ils donné ce caractère irréductible et volontaire ? Têtu à l’obsession. J’ai quelquefois enfoncé des portes ouvertes et usiné des bornes pour nous retrouver dans la masse du temps. Toute parole ne peut être entendue sans garde-fou. Veillez au choc des mots, à l’épiphanie et au clac du retour sur l’onde du temps ! Les faits ne trouvent parfois pas leur vérité, ce sont des souvenirs parolés, vifs et vivaces comme une herbe sauvage. Ils sont en nous, sûrs d’eux, pourtant lesquels nous appartiennent vraiment ? Tous rapportés ou absorbés dans l'onde du temps. 


Ai-je grandi au bord des routes comme une fleur sauvage ou une rose trémière, explorant les deux côtés de l’horizon, trouant par les racines le bitume des villes modernes, interrogeant sans cesse la voix de mes poètes ?

Un jour je mourrai

Reviendrai-je sur terre comme un rouge-gorge, un corbeau ou un oiseau blanc du paradis ?

 

* « Who am I », Peter Pan de Leonard Bernstein.


 

 

 

 

19/11/2017

Les Carnets de Cora (Épisode 8)

Épisode 8 : Down and up !


Lawrence down.jpgDans l’univers de mes poètes, je devine un timbre unique, un bruissement singulier qui m’élève et m’enracine tout à la fois dans les harmoniques et le ressassement de la matière sonore. Dans cette vibration qui m’est communiquée par le pouvoir d’écoute, je suis sur le fil du son qui transforme cette présence au monde en une complice altérité, une pulsation en équilibre sur l’arête du sens (mon hamac arrimé à mes deux chênes !).

 

Poètes, donnez-moi du son ! un bourdonnement, un gargouillis, un claquement, un cliquetis ou un crissement, du brouhaha même avec du raffut et du ramdam ! un vagissement chaotique peut-être ou une transe virile ! Tout sauf une ligne plate écrasée sans soubresaut. Tout sauf une disparition étouffée au creux de l’en-nuit telle une quiescence qui serait tue et en dormance en nous. Tout sauf une lettre morte. Je suis avant tout une lectrice in-ouïe !

Lawrence up.jpgCertains passages sont des paroles ouvertes parfois clandestines, souvent opaques qui déclenchent un jeu de devinettes. Qui êtes-vous ? d’où venez-vous ? de quel exil ou de quelle migration ? Mots dérivés, emprunts lexicaux et syntaxiques, néologismes, mots-valises et figures. Je décrypte le sens, comme un exorcisme dans une veillée funèbre aux pieds de chênes oraculaires.

Le son crée l’image !

Écoutez la romance des mots-fleurs dans le champ poétique des Jardins de Georgette* : morning glories, nasturtiums ou daffodils suffisent à me faire chavirer !

Écoutez la partition des noms-fugues et l’appel des migrants de Sous le silence, Eugénie* : Augustin, Rose, Émilie/Émile, Alice ou Julie !

Écoutez la vigueur des mots-arbres de Heureux qui comme* tel l’aulne Schiller abritant un paradis caché.

Écoutez la curiosité des mots-oiseaux de l’Oisellerie qui participe du choc et du mystère : le corbeau « ce temps long sans réponse », la sitelle « tête en bas tête en l'air » ou l’épervier « petite tête petit bec longue queue à rayures noires »  !

Les mots ne sont-ils pas un outil profondément psychanalytique ?

 

  • Georgette’s Gardens de Dominique Lexcellent O’Neill est en cours d’écriture.
  • Sous le silence, Eugénie de Frédérique Baud Bachten (Grand-Saconnex, Samizdat, 2017).
  • Heureux qui comme... de Bernadette Richard (Genève, D’autre part, 2017).
  • L’Oisellerie de Mousse Boulanger (Grand-Saconnex, Miel de l’Ours, 2017).

12/11/2017

Les Carnets de Cora (Épisode 7)

Épisode 7 : thème et variations

imgres.jpgOù les mots nous mènent-ils ? vers quelle crypte ou chapelle ? quel tombeau ou supplice ? vers quelle renaissance ? Le poème adolescent que j’ai publié dans l’épisode 4 de mes carnets « Le viol du corbeau » m’a valu une censure (algorithmique) et le déploiement public d’un tourment dans la masse du monde. Comment ai-je pu lâcher ce poème dans le chaos des réseaux sociaux, comme on largue un « pavé qu’on avait sur le cœur » ? Je me suis ainsi écartée de l’intention première des Carnets qui était de partager ma passion des mots et des livres. Reviens-y !

Aujourd’hui j’aimerais tant retrouver mes deux chênes et m’amarrer à leurs troncs vigoureux. Mais novembre campe déjà dans ce coin de terre entre Thonon et Évian, le vent pousse avec force les feuilles contre la haie de lauriers et la pluie verglacée trempe la moquette qui me sert de pelouse. Où vais-je accrocher mon hamac ? Je peine à imaginer un coin sec et au chaud pour lire, si essentiel à mes vagabondages imaginaires. Les livres risquent de s’abîmer, ils craignent l’eau tout comme moi. C’est pourquoi j’emmène ma couverture de laine ainsi que mes livres à l’intérieur. Je n’ai pas besoin d’un espace immense, juste d’une pièce pour le moment avec beaucoup de lumière et de chaleur. Je jette une bûche dans le feu qui s’enflamme déjà. Isis, la souveraine minette des lieux, approuve et vient se lover sur mes genoux. J’observe à travers la baie vitrée deux arbres solidement ancrés et reliés souterrainement.


imgres.jpgPourquoi ai-je tant aimé certains livres (Les Jardins de Georgette, Sous le silence, Eugénie et Heureux qui comme…) alors que d’autres livres peinent à m’émouvoir ? Tous les textes rencontrent-ils leurs lecteurs ? Leur font-ils signe comme quand la magie opère ? Y a-t-il une recette ?

J’aime à penser que les auteurs que j’aime lire sont avant tout de grands lecteurs, d’authentiques poètes qui savent jouer des mots et des sonorités comme d’une partition, relevant le pari de nous faire entendre la musique des mots et de nous restituer cette relation si intime entre la langue et le monde.

Quand la langue est une ligne horizontale sans relief, le sens ne devient-il pas indiscernable ? La vibration inaudible, comme l’ordinateur qui écrase le son et le réduit à sa plus simple expression ? Les mots n’ont-ils pas besoin d’harmoniques qui augmentent ainsi la profondeur et l’ampleur du sens ? N’est-ce pas la condition première de la beauté d’un texte qui nous élève et nous ancre dans ce monde ?

29/10/2017

Les Carnets de Cora (Épisode 5)

 

Épisode 5 : où il est question de censure, de décrypter un poème et de l’île des supplices

Censure ?


f0775932a7eb7a05f6c8726dba39e514--georgia-o-keeffe-l-art-1.jpgDans le 4e épisode des Carnets, j’ai partagé un poème pour le sauver de l’oubli. Ai-je eu raison de le rendre public sur le mur de Blogres ? Un malin génie ne l’a
pas trouvé à son goût et l’a censuré quelques heures pour son contenu à « caractère pornographique ». C’est une plaisanterie, sans doute !

J’avais intitulé ce poème obscur, « Le viol du corbeau », car je confiais l’histoire d’un croque-mort qui m’avait ramassée sur la route de Millau dans le sud de la France et m’avait déflorée dans son corbillard verrouillé. Sa rapacité en même temps que la possibilité de mourir loin de chez moi, m’avaient paralysée. J’avais alors jugé utile de rendre cette confession publique dans la masse des témoignages de femmes revenues de loin. Ce poème ne me correspond plus aujourd’hui. J’ai survécu alors qu’il s’est figé dans un souvenir lointain. Loin de me consoler, il sert à présent de tombeau à la folie d’un homme, telle une crypte que l’on aménage dans son inconscient pour finalement l’accomplir ou la condamner.

Décrypter un poème

J’ai besoin aujourd’hui de faire sauter les verroux de ce tombeau glacé et de construire, par la magie des mots (comme mon amie Georgette), un lieu totalement libre où je trouverais une rémission de peine. Pourrais-je y parvenir par la portée des mots uniquement, jetant mon dévolu sur ceux qui donnent existence et sauvent de la déraison ? Ce lieu n’est ni utopique, ni uchronique, il rêve d’engendrer un tremblement imperceptible à la lecture, une rotation peut-être ou une transmission.

 

L’île des supplices


Mon imaginaire tend vers un endroit isolé, dévoile une île inaccessible. Un coin
oublié de tous, sans réseau ni wifi. L’île pourrait ressembler à Saint-Kilda* par son
climat humide et ses pluies incessantes. Un lieu déserté par les hommes, car la vie y serait impossible. Aucun arbre en vue, ni aucune plante, seule une centaine de moutons paissent en autarcie dans quelques pacages verdoyants. 2653134875_8ed2e65140_b.jpgC’est là, au cœur de l’égarement, que je mettrais mon agresseur. Ainsi que toutes les brutes, cogneurs et autres sadiques sexuels. Dans ce lieu qui prend forme peu à peu, malléable à volonté, je viendrai le visiter à loisir ou alors je n’y reviendrai plus. Mais je sais qu’il existera dans cet épisode de mes carnets et que dans ces pages au moins, mon agresseur sera préoccupé par la faim, le froid et l’humidité, qu’il ne portera que sa peau comme vêtement parfaitement étanche et qu’il devra piller les nids des oiseaux pour se nourrir. Il entendra en permanence au-dessus de sa tête le rire moqueur des macareux.

 


Malgré la tentation, je ne souhaite pas envoyer tous les criminels sur une île. Pour les punir, il y a des tribunaux et des peines plus ou moins lourdes prononcées par images.jpgun système que l’on souhaite juste. Je ne connais pas le nom de mon agresseur, car je n’ai pas eu le courage de porter plainte ni de le traduire en justice. C’était peut-être un homme ordinaire, un bon père de famille. Peut-être est-il mort à présent ? Peut-être n’a-t-il jamais récidivé ? Pourrais-je me sauver sachant qu’il est transi de froid sur un rocher inhospitalier et que son foie est dévoré par une masse de folles de Bassan qui lui rappellent au quotidien ce qu’il leur a volé ?

 

  • Je m'inspire ici de L’Adieu à Saint-Kilda d’Éric BULLIARD pour faire surgir l’île des supplices.

22/10/2017

Les Carnets de Cora (Épisode 4)

 par Cora O'Keeffe

Épisode 4 : où il est question de ≠changerlimaginairecollectif et d’un poème…

≠changerlimaginairecollectif

CR462-503x600.jpgJe lis cette semaine sur les réseaux sociaux où je viens d’ouvrir un compte Facebook, plusieurs témoignages de femmes levant le silence sur les abus de pouvoir subis au travail, à la scène ou au quotidien. Leurs paroles me saisissent dans la multitude des dépositions. Qu’elles ne restent pas lettre morte !

 J’ai écrit autrefois, dans la masse du monde, un poème qu’il me fallait préserver et qui s’accorde aujourd’hui à cette peine publique.

Nous étions dans les années 90, lorsque je participais à un atelier d’écriture organisé par la Société des écrivains de Toronto. Je lus mon poème devant le groupe évoquant un lointain voyage en autostop dans le sud de la France. Après la lecture, j’entendis les questions. L’image du corbeau n’est-elle qu’imagination ? Était-il de mauvais goût d’évoquer l’animal au lieu de nommer et de traduire en justice ? Le maccabée ne faisait-il pas basculer le poème dans le funèbre et l’exagération ? Pire le ridicule ? Que faire quand le chaos du monde vous touche ?

Un poème
Je glisse ici ce poème pour le sauver de l’oubli et l’inscris dans la mémoire collective. (Puissiez-vous le lire avec vigilance !)

 

LE VIOL DU CORBEAU


Le croque-mort de Millau traque la proie

Sans passion aux pieds des sept croix

Dans le noir corbillard, verrouillée

J'ai détalé hors champ

 

Le macchabée en bière fut un témoin sans mémoire

Il riva ce huis clos sans preuve

Ci-gisent mes vertes années, ma semaison dénaturée

fracturée entre ascension et chute

 
Une fois le danger écarté

Où aller vagabonder ?

Là où le désir des hommes n’existe pas ?

 

Chez les castrats d’Amérique ?

Dans les ghettos gays ou les études genre ?

Ou dans l’union sacrée ?