19/08/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 49)

Épisode 49 : paysages en échoFerdinand Hodler, Lac de Thoune

Quel bonheur de retrouver la Lagune et les Rives du lac après un séjour en territoire balinais ! C’est comme un signe de reconnaissance qui nous plonge imperceptiblement dans le Léman. Les galets ont à peine remué sous les pieds des baigneurs ou le flux des vagues. Quelques bois flottés charriés par la Dranse viennent échouer sur la grève. Ce sont les esprits des montagnes qui rejoignent ceux du lac. Des sommets à l’immense étendue d’eau, une chaîne de troncs arrachés cabriolent dans les torrents. Ce sont autant d’elfes, de sorcières et de fées aux allures cravachées. Ceux qui n’iront pas à la Fête des fabuleux Flottins cet hiver, alimenteront des feux nocturnes improvisés.

Paul HusnerCe paysage entre curieusement en résonance avec l’axe kaja (la direction de la montagne sacrée) et kelod (la direction de la mer) des Balinais : les trois pics de l’île dont le volcan Agung émergent avec ses innombrables rivières qui séparent les vallées et irriguent les rizières jusqu’à la mer. Un espace vertical où l’horizontalité s’incarne dans les nombreux ponts qui chevauchent les torrents et relient les villages et les terrasses cultivées. Là-bas, les esprits flottent ou errent en haute altitude comme en basse jusqu’à ce qu’ils se déifient ou s’incarnent dans un nouveau-né. Ici au bord du lac, ils se matérialisent en végétaux, en Flottins suspendus dans l’équilibre précaire d’un coucher de soleil.

Georgia O'keeffeMon regard examine la surface caillouteuse des rives, il se met au niveau du sol et se laisse entraîner dans les fonds lacustres. Là où mon corps épouse la ligne horizontale et peu profonde, allongé les pieds dans les algues, le nez sous-marin à la recherche d’une aire lumineuse. Les cailloux sont rutilants imprégnés par les innombrables intempéries. Ils racontent au fond des eaux des histoires invisibles et énigmatiques que j’essaie de lire.

 

© Ferdinand HODLER, Le Lac de Thoune,

© Paul HUSNER.

© Georgia O'KEEFFE, Lake George.

20/05/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 34)

Épisode 34 : La fièvre de l’or II

Tout voyage a une destination que le voyageur ignore.  [1]

georgia o'keeffe;La fièvre gagne les migrants excités à l’idée d’un monde nouveau, immanquablement meilleur, qui s’offre à eux. Toronto, ville en pleine expansion façonnée par des vagues de migrants venus y réaliser le rêve des premiers commencements avec une nostalgie de gamins où des hordes de bergers à cheval chantent les soirs d’orage autour d’immenses troupeaux, où la pensée magique aspire à une révélation des secrets de la fortune que seuls quelques sorciers se transmettent. Tous, partagés entre plusieurs terres, plusieurs cultures ou langues, à la recherche d’un miracle capable d’apaiser les maux des grands dérangements, que sont les déplacements forcés ou les unions désirées. Arriver en terre inconnue, c’est revenir au point zéro, vers cette inconnue qui nous tend des bras de fer. C’est parfois un acte de liberté qui nous met au tapis.

 

 Seul l’homme qui réalise la liberté rencontre la destinée.

Quel or es-tu venu chercher ?

Quelle conquête de l’ouest as-tu imaginée ?

Quel songe poursuis-tu ?

 

georgia o'keeffe;Leonard O. [2] n’est pas un pure laine, ni un migrant, c’est un secundo de l’Alberta, qui a quitté Edmonton pour Mississauga à l’âge de 15 ans. Il coule en lui une infinité de rivières de Volhynie et d’Angleterre, une histoire d’origines complexes sur fond d’annexions, d’exils et de menaces. Sa mère, Johanna, est née dans la communauté de Bruderheim des frères moraves au nord d’Edmonton, elle parle l’allemand des émigrés protestants. C’est une multiple déracinée dans les strates d’une histoire mêlée entre oppression et liberté. Est-elle de Russie, de Pologne ou d’Ukraine ? slave ou galicienne ? missionnaire ou anabaptiste persécutée ? pionnière ou barbare ? artiste ou vandale ? L’amour fraternel est sa devise.

John August senior, quant à lui, a fui les bombardements menés par la Luftwaffe sur Londres et trouvé une forme de survie loin du Blitz dans les postes canadiennes. Il parle l’anglais avec l’accent du vieux continent. Il était ambitieux et tenace quand il épousa la timide Johanna en la sortant de sa charitable communauté. Leurs familles avaient toutes deux réussi à fuir la tyrannie des puissants, mais Johanna avait la solidité morale des résidents, alors que lui assumait le caractère volage des vagabonds. Il lui fit découvrir les affres d’une union hasardeuse. D’abord, ils déménagèrent plusieurs fois au fil des emplois sur la Transcanadienne. Ensuite il eut quelques maîtresses quand ils s’établirent dans une résidence luxueuse de la banlieue de Toronto. Johanna lui posa alors un ultimatum : « Le couple c’est moi et toi, je et tu pour la vie, sinon c’est moi ou l’autre ! ». En homme traqué, il choisit naturellement l’autre. C’est ainsi qu’il épousa Maria en secondes noces, bien qu’elle eût déjà enterré trois maris. Maria était une Irlandaise au caractère bien trempé, une veuve envoûtante qui avait su faire accroître sa fortune grâce à un réseau minutieusement entretenu dans la politique locale. Mais avant tout, elle savait lui georgia o'keeffe;prodiguer les soins dont il avait tant besoin. Leonard O. est donc l’enfant cabossé d’un poignant divorce, le rejeton d’un père à qui tout semblait réussir, le fils médusé de Mommy et le beau-fils d’une marâtre qu’il percevait comme une voleuse d’hommes.

Que reste-t-il de ces errances dans la masse de nos couples ? Quelles routes s’ouvrent à nous dans la trajectoire de nos migrations ? Sommes-nous libres d’en dessiner les contours  ou faisons-nous semblant d’y échapper ?

 

 

Georgia O'KEEFFE, Blue, Black and Grey, 1960.

Georgia O'KEEFFE, Abstraction Blue Wave With Three Circles.

Georgia O'KEEFFE, Print Blue II, 1916.

[1]. Martin BUBER (d’origine galicienne par son grand-père), La Légende de Baal-Shem.

[2]. Leonard O. a été mon premier mari cf. Épisode 33 des Carnets.

 

13/05/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 33)

Épisode 33 : La fièvre de l’or !

martha waler
L’aéroport 
[1].

L’aéroport international Pearson de Toronto.

1981.

C'est là qu’atterrissent tous les migrants, les reviens-y et les globe-trotteurs. Ceux qui fuient les crises, les naufrages et les soumissions. Les poètes, les arpenteurs et les utopistes. Celle qui échappe à l’étau des montagnes qu’est l’œil prédateur des Alpes. La métropole éclairée cette nuit-là s’étirait dans son lit de fakir.

photoC’est là aussi que j’ai décroché mon premier travail déclaré, vendeuse dans les boutiques hors taxes. Un coup de chance, le gérant qui avait un accent à couper au couteau, était suisse allemand ! Je portais la tenue bicolore de l’entreprise, jupe amarante et blouse blanche. J’ai connu les équipes de jour et celles de nuit, les semaines de 6 jours, les week-ends décalés. Nous étions continuellement bousculés dans nos horaires, alors que la fièvre acheteuse gagnait les touristes attirés par les produits de luxe. Je dois à cet emploi, mon apprentissage de l’anglais. Ce poste m’a désinhibée. J’appris à vendre des parfums chic, des montres de luxe et des cartouches de cigarettes. Je poussais au maximum les promos de tabac pour les vols aux États-Unis prétextant que les douaniers américains étaient peu regardants (O really !). Peut-être qu’avec le temps j’aurais appris à polir mes arguments et surveiller de loin les gabelous en tenue de camouflage!

J’avais en poche un visa de fiancée qui me donnait accès à l’emploi pour autant que le mariage fût célébré à l’hôtel de ville dans les 90 jours. C’est par l’entremise de M. Leonard O’Keeffe que je m’établis durablement à Toronto. Trois ans plus tard, j’obtins la citoyenneté. Dix ans plus tard, nous divorcions. Ce furent des initiales éphémères tatouées au bas d’une écorce de bouleau. Des noces de cendres.

georgia o'keeffe;Leonard O. fut tout d’abord étudiant à l’Université d’Ottawa. Il souhaitait devenir journaliste, la politique était son terrain de jeu, son ring. Il était imbattable, mettait au tapis tous ses rivaux de gauche comme de droite tant il était pugnace. Sans être centriste il laissait derrière lui une traînée d’adversaires hébétés. Président d’un groupe d’anarchistes, il aurait instauré le chaos (et le K.O) dans tous les débats. Suite à un accident de vélo qui l’a provisoirement défiguré, il a mis fin à sa carrière politique et à ses études. Il s’est ensuite réfugié chez Mommy (Mme O’Keeffe mère) à Toronto, terrifié par ce qu’il allait découvrir sous la gaze.

L’insoumis que j’avais connu était un être au visage clivé laissant paraître ici et là les strates d’anciennes identités. Aujourd’hui j’ai l’impression que l’accident fut un hapax. Un jour, se faire soigner dans le lit de ses plaies ne suffit plus, il se releva, enfila le costume et la cravate et se rendit au 103e étage de la First Canadian Place, le plus haut édifice bancaire au monde. Du haut de sa tour de contrôle, il réinventa sa conquête de l’Ouest, planant au-dessus d’un vol de gypaètes. Il était devenu le digne fils du big boss, John August O’Keeffe, parti de rien et devenu millionnaire.

 

 

[1]. Clin d'œil à l’arrivée à New York dans L’Or de Blaise CENDRARS.

ANONYME. Arrivée des migrants à Hamilton.

Photo : Toronto Duty Free Shop (© 2018 Retail Insider Media Ltd. All Rights Reserved.)

Georgia O'KEEFFE, Abstraction With Rose, 1927.

 

28/04/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 31)

Épisode 31 : Le médium est le message IV

georgia O'KeeffeL’ère numérique opérait sa révolution et l’extension des outils connectés était en train de bouleverser notre quotidien.

Les téléphones fixes devenaient sans fil puis portables. Que reste-t-il de cette conversion ? Un sentiment bien étrange de déplacement. On s’éloignait de la base pour migrer dans l’espace, l’oreille vissée à l’engin. Le « T’es où ? » remplaçait le « Tu fais quoi ? » Moins concentrés sur la voix de l’autre, on pouvait faire autre chose qu’écouter. Cette prise de conscience m’a déroutée puis j’ai suivi comme tout le monde la ligne de fuite. Andy était le premier de mes amis à posséder un tel appareil. Il n’était jamais chez lui au moment de l'appel. Il aimait se perdre dans des lieux insolites. T’es où Andy ?  dans un magasin de tapis (ah ?), entre deux magnolias en fleur (oh !) ou avec une serveuse à la réplique mordante dans un greasy spoon local (aha!). Il se téléportait d’un bout à l’autre de la métropole juste pour nous surprendre. Nous étions encore les sédentaires loufoques de la ligne fixe, alors que le bruit des sirènes couvrait ses paroles. Aujourd’hui, nous établissons des connexions en tous lieux et toute heure dans le brouhaha du village global.

Dans ce magma de câbles hyperconnectés, les sites web commençaient à faire leur apparition. On s’inquiétait de l’impérialisme américain et de l’utilisation de l’anglais pour les contenus diffusés sur la Toile. Le programme McLuhan collaborait étroitement avec l’ambassade de France pour rendre francophone l’outil de recherche Yahoo ! Ainsi est née à Toronto, La culture francophone, c’est chouette ! une base de données francophones qui fut mise en ligne par Henriette Gezundhajt. La francophonie, c'était notre combat!

georgia O'KeeffeEn même temps, L’Étoile suisse romande prit une nouvelle extension. Elle brillait dans la sphère numérique grâce à une collaboration qui se mit en place avec mon ami Vittorio Frigerio, un compatriote expatrié à Toronto. Ensemble, nous avions créé le Centre de documentation et de littérature romande et obtenu le soutien du Département de français qui nous laissa aménager un espace où étaient exposés les livres que nous envoyait régulièrement Marlyse Etter, par le biais de Pro Helvetia. Le catalogue que l’on ambitionnait exhaustif, prit peu à peu de l’ampleur et les rencontres au St Michael’s College devenaient une étape sur la route des auteurs. Colloques, lectures, soirées poétiques, débats… étaient autant d’événements qui s’inscrivaient dans la Toile.

TintinEt puis il y a eu l’événement phare. La première visioconférence de Paris avec Julia Kristeva, l’invitée permanente des Littératures comparées de Toronto. Elle donnait ses cours le lundi et s’envolait le reste de la semaine pour New York ou l’Europe. La virtualité lui donnait le don d'ubiquité. Elle était présente sur deux tableaux, en chair d’abord puis en images. Henriette de la Francophonie, c’est chouette !, qui participait à l’événement organisé par le programme McLuhan, profita des longs préparatifs de connexion avec Paris pour saluer ses parents dans le public outremer. Avec un large sourire, elle leur fit des signes répétés sur l’écran géant et poussa du coude son compagnon pour qu’il fût aussi dans le cadre. Le plan fixe sur la surprise des parents fut livré en direct comme un spectacle innocent partagé au vu et au su de tous. Nous frémissions de plaisir, comme au château de Moulinsart, en attendant que la star du Temps sensible prenne la parole. 

Georgia O'KEEFFE, Black and White, 1930.

Georgia O'KEEFFE, Starlight Night, 1917.

HERGÉ. Tintin et les bijoux de la Castafiore. 

15/04/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 29)

Épisode 29 : Le médium est le message II

Georgia O'KeeffeLe web est un magma de toiles communiquantes, entre tentatives de liaisons avortées et recommencements.  Ma vie torontoise était tissée de ces fils multiples et consécutifs qui se révélaient dans l’ordinaire : une soupe safranée et aromatisée de persil au café Lagaffe, une toile de Folon qui me servait de protection chez mon psy, un radiateur branché sur le réseau et diffusant des messages prémonitoires, le gynécée d’une fleur avec quelques grains de pollen qui s’en échappent. 

Dans cette présence au monde, je me sentais hyperconnectée et trouvais du sens à traverser les couches du temps, chatouillée par toutes les décharges et frôlements de cet état extatique. Je m’amusais comme une pile électrique dans les hautes sphères. Je confectionnais des cartes de visite pour mes déplacements en taxi que je distribuais à mes collègues : « Fresh scent taxi with Ali » ; j’achetais pendant trois mois, des billets de loterie pour tout le personnel du Département conjurant ainsi la détresse du hasard ; j’allais même imaginer une idylle avec un mannequin que je retrouvais dans les cocktails organisés par le consulat suisse de georgia-o-keeffe-jack-in-the-pulpit-no-vi.jpgToronto. Il s’appelait P. Jane. Il était beau paraît-il, si beau qu’on ne voyait que lui dans une pièce. Mes amis gay étaient sous le charme et communiquaient entre eux avec des codes que je percevais. Je ne voyais que ses blessures faussement licites, ses narines dissimulant avec peine du sang séché et sa cicatrice dans le dos, lisse entre deux côtes (bones) provenant grossièrement d’un coup de couteau ou d’une balle perdue. Une peau imberbe, trouée et tatouée sous la tenue d'apparat.

Je bouclai ma thèse après des années de recherche. J’en arrachai en une nuit, la substantifique moëlle et l’étalai sur une page. Le lendemain, je la traduisis vers l’anglais et la rendis échinée à mon directeur de thèse. « C’est court mais dense, croyez-moi ! Elle est l'aboutissement de mes recherches. Un jus de cervelle à l'état pur propageant une polyphonie de sens à l'infini! Plus poïètique tu meurs ! Forme et contenu confondus ! Plus serait trahir l'essence ! » Mais l’Uni veut du cheminement intègre voire laborieux, des mots à profusion même s’ils engloutissent l’enjeu ou la portée. Et du texte (à défaut de sexe), encore et encore du texte, toujours du texte. Surtout pas un poème. Comme j’étais de mauvaise foi, je fus recalée. 

georgia O'KeeffeQuand j’annonçai la nouvelle en Suisse, mon père dont je connaissais plus la sagesse que l’exigence, répliqua à distance : « Tu sais, Einstein, n’écrivit qu’une ligne…». Bénies soient ses paroles ! Le progrès viendrait du sens, de la fulgurance, du fugitif ! Mon père, cet homme qui me conçut sans plan ni programme ni carte, bien qu’équippé d’une capote mal fichue, ne déjoua pas le destin, ne se débina pas. Il m’accueillit encore une fois avec gravité, lui qui se rêvait nomade, caravanier du désert ou marin d’eau salée alors que je m'élevais à l'écart de lui, sa fille rebelle. 

 

Georgia O’Keeffe,  Blue Flower, 1918.

Georgia O’Keeffe,  Jack-in-the-Pulpit VI, 1930

Georgia O’Keeffe,  Papaya Tree – Iao Valley – Maui, 1939.

 

08/04/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 28)

Épisode 28 : Le médium est le message…

Georgia O'KeeffeAvec mon imperméable vert ceinturé et mes semelles de vent, j’ai traversé la ville de part en part, rencontré les passagers du temps dans la parole ouverte et migrante. J’ai pris mes cliques et mes claques, quitté l’ex et suivi l’odeur du café sucré. De la rue Danforth, dans le quartier grec à la rue Beatrice, dans la Petite Italie, mon monde avait changé une nouvelle fois de langue, de saveurs, de spécialités. J’avais traversé la ligne de démarcation entre l’est et l’ouest, passé de l’autre côté de la vallée de la rivière Don et de la rue Yonge, l’artère la plus longue au monde qui mène le regard jusque dans la taïga du bouclier canadien. Dans le même élan, j’allais plus au Sud, vers les quartiers populaires de Chine et d’Inde. Mes repères géographiques avaient opéré une rotation.


Georgia O'KeeffeJ’avais la chance de travailler à l’Université de Toronto, un campus d’échanges aussi insolites que mes traversées nocturnes. J’étais peut-être à la croisée des chemins. La coïncidence voulut que le Web naisse à Genève alors que j’étais à Toronto pour en mesurer les effets ! Le monde académique faisait à l’instar des autres communautés, sa révolution informatique, accélérée par la possibilité d’une connection à l’échelle planétaire. Quelle serait la place des humanités dans cette promotion numérique sans limites ? La poésie y serait-elle entendue, lue, partagée ? Est-ce qu’on verrait les sciences surclasser les arts et les humanités ? l’anglais déborder les autres langues ? Si le médium était le message, l’enjeu serait les contenus pluriels, archipéliques, multilingues, diversifiés, opaques, éclatés, transhumanistes, rhizomatiques...


La Toile était alors perçue comme une pluie d’étoiles scintillantes dans le milieu actif et réceptif de la recherche. Un tissage dont les fils transformaient les utilisateurs en funambules, enivrés par le vertige des possibiltés. Désormais, certains catalogues de bibliothèque du monde entier pouvaient être consultés en ligne, des bases de données textuelles étaient disponibles, des volumes complets d’auteurs classiques et des dictionnaires, numérisés. Plus qu’une révolution, un séisme dans les outils de recherche mis à la disposition des étudiants. Au siècle dernier.

attir2.jpgLe réseau numérique s’avançait alors imperceptiblement dans son horizontalité, fixant un à-plat de connections on et off au plus près des êtres jusque dans les zones les plus reculées. Au fil du temps, la masse s’est amplifiée dans la verticalité (reliant l’individu à l’inconnu), et s’est densifiée dans une juxtaposition de correspondances entremêlées comme si l’artiste cherchait dans la superposition de couches, la plus récente (et visible) recouvrant les traces (en relief et peut-être fausses) des précédentes, la suprême impression d’une communication réussie.

Georgia O'KEEFFE, City Night, 1926.

Georgia O'KEEFFE, Sky Above Clouds I, 1962.

Marc JURT, Attirance.

 

25/03/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 26)

Épisode 26 : les Carnets fêtent leurs 6 mois !

Georgia O'KeeffePour marquer cet événement, je l’accompagne d’un poème visionnaire. J’ai parfois l’impression étrange de voyager dans le temps, de voir défiler dans l’épaisseur des âges, des visages lointains et inconnus qu’il me semble, à force de les pister, reconnaître. C’est ici, Léo, un homme actuel (ordinaire) éclairé fugitivement par quelque éclat : un bateau lunatique, un visage peint, une cène frugale. Connaissez-vous cette excitation de suivre des apparitions sur une toile vivante, d’y lire les histoires à la fois courantes et communes, où l’on peut s’inscrire, prendre part ou se perdre ? Les êtres et les lieux se superposant à l’extrême, vibrant à l’unisson dans une transe cosmique.

 

Vision I

Léo à l’aube

S’ébranle, la bouche humectée de gin

Le halo d’une Marlboro opaque

Le pouce vif musclé

Une sifflée une taffe une pincée

Léo sur le pont

Seul au monde

L’œil dans l’onde

— Un va, un vient, un sort !

 

Elle voit elle figure elle minaude

Léo, mon Vinci, mon Caprice

Léo tu pénètres le temps ?

— Diable ce Léo !

 
Georgia O'KeeffeEntre Toronto et Genève l’océan

Large frontière entre les uns et les autres

Disque lunaire tu rayonnes

Au-delà du visible

Artiste, venu, trahi

L’un sur l’autre masqué

Dans l’épaisseur du monde

— Me fais-tu signe ?

 

Georgia O'KEEFFE, Night Wave, 1928.

Georgia O'KEEFFE, Sun Water Maine, 1922.

18/03/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 25)

Épisode 25 : Point de chute…

Georgia O'KeeffeUn jour j’ai craqué. J’ai rompu le lien avec le réel. Séparée, disjointe, scindée. Il y eut un avant et un après, des plats et des verticales. Un hapax. Le ciel s’est ouvert, j’ai pris la ligne de fuite, glissé dans la faille pour t’y retrouver. Toi ma vision. Mon poète aux yeux gris verts promis à un destin éclatant. C’était à Toronto, j’avais l’âge du Christ. Je remuais ciel et terre pour te voir. Je tapais le sol de ma canne pour avertir les funambules de ma présence. Je parcourais la nuit avec les semelles de Rimbaud, enveloppée dans un long imperméable vert poussière. Je croisais des inconnus qui me reconnaissaient : « on vous a annoncé, on vous attendait. » D’autres ont cru retrouver l’âme d’une aïeule, sosie des temps anciens. J’appartenais à cette folie nocturne des rues illuminantes et des salons en enfilade. Rien n’ossifiait mon regard. Je prenais place dans les cœurs sans filtre. M’invitais à la table des solitaires sans rendez-vous, sondant sans peine la masse du monde et vidant une Newcastle. Où étais-tu ?

unnamed.jpgLes signes étaient partout. Là, dans le ciel pâle d’une douceur sans limite, j’y sentais une présence qui me réconciliait avec le passé. Là, dans la transe qui réglait mes gestes et ma démarche. Je dansais même sans claudiquer. Un miracle ! Là, dans le tableau de Folon qui me servait de bouclier. Là dans l’odeur du café sucré. Là dans les visages et les lieux superposés comme pelures d’oignon. Je traversais l’épaisseur du temps et me retrouvais au cœur de trahisons ou de scènes antiques.

J'ai vu les glaces brisées du palais,

ton visage disparaissant sans reflet,

tu continuais l'histoire d'une traversée,

alors que je suivais le fil d’une écoute migrante.

Cette chute à l’horizon de notre histoire

nous a-t-elle déchaînés ?

 

Georgia O'KEEFFE, Ritz Tower, Night, 1928.

Georgia O'KEEFFE, Sun Water Maine, 1922.

 

11/03/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 24)

Épisode 24 : Fuir ou claquer…

Retour en arrière 

Georgia O'KeeffeLa fuite est mon mouvement. C’est comme si je trouais une brèche dans des lieux trop asphyxiants. La course à pieds est devenu mon instinct de survie. À neuf mois, je marchais. Mes genoux se sont écartés, mes os se sont arqués. Ma volonté s’est extraite de la nature et y a tracé un désir d’évasion, un goût pour les espaces lointains. Le traitement salutaire s’accompagnait de massages en eau de mer et de semelles spéciales à enfiler dans les chaussures. Mon handicap m’a donné une place dans la fratrie, en même temps qu’un regard lucide sur le monde. Plus jamais on ne m’abandonnerait l’été dans une famille d’accueil inquiétante. Plus jamais de sevrage forcé loin de la Méditerranée. J’aurai droit, me too, au bronzage, au sel sur la peau, au sable dans les cheveux. Dorénavant, je serais la petite dernière, celle qui est née après, claudiquant au bout de la ligne comme un terminus ou un bébé capote. La faille dans l’impossible, c’est mon destin.

Fuite en avant  

Georgia O'KeeffeÀ 17 ans, j’ai fui le prédateur, sombre corbeau au désir impératif et croque-la-mort. Fui le noir corbillard verrouillé où reposait le corps en bière. Fuir c’était d’abord sortir du corbillard. Fuir c’était marcher sans se retourner de Milhaud jusqu’à la plage de Montpellier et noyer la blessure dans la Méditerranée. Fuir c’était vivre ! Ôter la chape ! Souffler! Inspirer ! Expirer ! La fuite dans la vie, c’était ma chance.

Ligne de fuite
Georgia O'KeeffeLe choc fut tel qu’il me rendit au fil du temps sans mémoire. L’angoisse est devenue une obsession comme un fil qui en croise d'autres reliant des deux côtés de l’horizon une logique de la courbature et du tissage. Marche ! Cours ! Nage ! Danse ! Chante ! Le mouvement redonne vie aux lâches tissus comme une transe tonifie les muscles pour évacuer la colère, suspendre le mal. Et, chose étrange, les brûlures s'en vont en effet, sans éclat. (2 sur 10). Et ce qui fut — idées noires, cauchemars, crampes—, reste mais érodé par l'écoulement, le flux des sens. Traversé par la foudre, le corps subsiste, cahin-caha, brûlant, sclérosé, ce cocon de soie qui absorbe l’existence. 
Ce corps est mon étoffe de soie indienne, ma Corah.

 

Georgia O'KEEFFE, Black Abstraction, 1927. 

Georgia O'KEEFFE, Pelvis with Pedernal, 1943.

Georgia O'KEEFFE, Pelvis with the Moon, 1943.

 

04/03/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 23)

Épisode 23 : Sur un air de West Side Story [1]

Un faux air d’ange

Georgia O'KeeffeHier encore je pensais que chanter était l’expression la plus spontanée qu’il soit, comme un don offert en partage ou une grâce inégalement distribuée. Le talent, connu des anges et des castrats uniquement, me semblait une liberté privée de toute contingence. Comment ces voix aériennes réussirent-elles depuis la nuit des temps à enchanter les plus mécréants d’entre nous, comme les plus innocents ? L’organe est sans doute taillé sur mesure, tel un instrument affûté par une nature particulièrement aimable. Le souffle circule si naturellement au-dessus de la masse de nos membres sclérosés.

Une leçon prodigieuse

Georgia O'Keeffe« Que nenni » m’affirme aujourd’hui dans sa leçon de chant, une sage pédagogue. « Respirez ! Relâchez vos muscles ! Enracinez-vous ! » Pas d’air sans muscle, pas de son sans os, pas de note sans corde vocale, pas d’amplitude sans caisse de résonnance, pas de hauteur sans voile de palais, pas de fluidité sans énergie. Autrement dit, pas de naturel sans travail, pas de grâce sans corps. La voix est organique. Elle tâtonne, se fraye des chemins multiples, se heurte aux cavités buccales et nasales, dirige minutieusement la justesse, ajuste l’emplacement, se gonfle, craque, sort, s’aiguise, se fluidifie. Elle n’évolue pas au-dessus de la matière, elle est la masse sonore qui s’élève lorsque le passage est dégagé, la voie libre ! Je prépare ainsi mon appareil au cri préhistorique : « Aïe ! Oc oye ! Grrr ! Pfffff ! Hihihi ! Ah ! Oh ! I Am ! »

Ici et là

StieglitzLe plaisir de chanter, je le convie. Pieds nus sur le tapis, j’inspire, j’expire. Les genoux légèrement pliés pour laisser l’énergie se répandre. Les yeux posés au coin du mur laissant la nuque souple. Le chant commence pianissimo. Il se déplace crescendo dans mon corps arqué et contracté, il assouplit les muscles tendus vers la fuite imminente et il traverse les douleurs brûlantes de la profanation. C’est ainsi que je retrouve le bonheur des commencements, le babil joyeux d’avant l’abandon et des faux-semblants. Placer ma voix, , dans le jeu! Ajuster les notes (jusqu’au la!), évaluer mon ressenti (c’est haut) et en garder une trace (c’est ici et ). Toute note qui n’est pas précédée d’une sensation m’est inutile. Ce soir, je vais à la rencontre des Sharks et des Jets, de l'amour et des corps, de l'esprit et des transes, danser et chanter !

I feel pretty for I am loved by a pretty wonderful boy !

Retrouvez ici l'enregistrement de Kiri Te Kanawa dans le rôle de Maria face au maestro Leonard Bernstein. Version particulièrement émouvante. Commence à la minute 0:46.


 

Et celle du film avec Nathalie Wood. Une voix si fraîche et légère! Commence à la minute 0:50.

 

 

 

SOURCES des images : 

Georgia O'KEEFFE, Music, Pink and Blue, no 2, 1918.

Georgia O'KEEFFE, Music, Pink and Blue, no 1, 1918.

Alfred STIEGLITZ. Georgia O’Keeffe ; Hands and Horse Skull, 1931.

[1]. Leonard BERNSTEIN, West side story.

 

 

25/02/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 22)

Épisode 22 : Flux et reflux !

Georgia O'KeeffeHier encore je pensais que la lecture des livres et du monde était une activité puissante opérant une transformation plus ou moins profonde sur l’esprit et le corps. Aujourd’hui, une guérisseuse, point encombrée par des discours vains, m’a sommée tout de go : « Bougez-vous ! Marchez ! Action !  » Pas d’analyse cérébrale ici, pas de psychanalyse sur canapé, ni de récit et de mère mythe, ni de prédateur faisant de moi une victime immuable. Il suffit de ces trois électrochocs pour que j’entreprisse une pratique fondée sur des acquis ancestraux.

Bougez-vous !

Debout, les genoux légèrement pliés, la nuque ankylosée, le regard fixé au loin, j’inspire, j’expire. Mes pieds nus sur le tapis mordoré de son cabinet s’enfoncent dans le sol avant que je n’y lise des plages de sable doux. Des picotements aigus, aux extrêmités des phalanges d’abord, une impression de me tenir clouée sur place. J’ai la sensation que mes os s’enfoncent dans la terre, jusqu’aux péronés, lourdement, comme raidie dans les sables mouvants. Ma douleur immobile atteint un 8 sur 10.

Marchez !

Georgia O'KeeffeJ’avance vers la mer, avec quelque raideur d’abord, crescendo. Puis j’entame une marche progressive pour enfin surfer sur la vague d’un flux qui me parcourt en croix, des orteils au crâne, d’un carpe à l’autre. Le cœur s’active et me réchauffe. Ne suis-je pas en train de manier naturellement l’énergie traversante ? Elle se propage autour d’anciennes douleurs cryptées, ossifiées le long des articulations et durcies par le ressac d’habitudes invariables. Le bassin s’enroule autour d’un aiguillon, la colonne vertébrale se déroule, mes os craquent. Ma douleur en marche atteint un 5 sur 10 comme un feu de caverne préhistorique.

Action !

georgia O'KeeffeJ’aime cette sensation de chaleur qui m’envahit, cette énergie qui prend possession de mon corps selon un parcours ancestral, voire clandestin. C’est un rite qui s’enclenche comme une transe. Mon corps danse alors que ma posture s’assouplit, se détend, s’allonge. Les gestes sont fluides, pourtant mystérieusement guidés. Soudain je perds pied, serpente et ondule dans la mer comme six reines allant au bal. Cette onde qui franchit les creux, déroule les nœuds, stimule le plexus, irradie les radius et cubitus jusqu’aux extrêmités, m’apaise. Ma douleur n’est plus qu’un 2 sur 10.

Impression !

Sans mouvement, le changement est impossible. L’action devance l’analyse. Toute lecture qui n’est pas précédée d’une sensation ou d’une expérience m’est inutile. Ce soir je vais danser. I Feel Pretty !

 

Sources :

Georgia O’Keeffe, Series I, no 3, 1918.

Georgia O’Keeffe, Black Cross, 1929.

Georgia O’Keeffe, Red Canna, 1924.

28/01/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 18)

Épisode 18 :« Je n’ai rien conçu. J’ai tout senti ! » 


pablo PicassoDans le cercle des gypoètes dialoguent pour l’instant 5 femmes en résonnance. Quelle chance pour le mur des Blogres d’accueillir un gynécée !

D’abord, il y a GEORGETTE. Elle est l’aînée dans l’ordre chronologique, l’initiatrice, sans qui les Carnets ne seraient jamais sortis du magma apparemment inaccessible et indicible. Ellle a su insuffler dans son écriture des Jardins, une magie des commencements qui a touché mes cordes sensibles, mes fibres vocales. Je ne suis d'ailleurs pas la seule. Tout comme sa précieuse lectrice Phyllis, j’ai vu dans les Jardins, une égérie puissante et libératrice.


Georgia O'KeeffeEnsuite, il y a ÉMILIE. Elle est une conteuse née, sa voix sonde le passé des anciens qui ont joui d’une vie hors du commun, d’une conduite en marge de l’histoire. Elle porte en elle leurs fugues, leurs voyages, leur légèreté pour mieux ensuite restituer l’essence de sa légende familiale.
Elle est intuitive, instinctive. Sa force est dans les tripes comme la Femme sauvage. Son souffle sur les générations à venir est par bonheur réparateur. Dieu merci!

papaya-tree-iao-valley.jpgPuis, il y a MOUSSE, la plus discrète du cercle pour l’instant. Elle cultive une présence au monde depuis neuf décennies. Bien qu’elle utilise un ordinateur pour rédiger ses textes, elle ignore tout des Carnets en ligne. Elle connaît pourtant Georgette car, tout comme la libraire canadienne, elle cultive son jardin sauvagement, poétiquement (chaque arbre a son histoire). MOUSSE est la doyenne du groupe des gypoètes,
irrévérencieuse grande dame, elle a fréquenté les plus grands de ce pays et a conservé une mémoire sans faille. Poète, comédienne, récitante, communiste, journaliste, amie, elle me reçoit le mercredi après-midi dans sa maison et me raconte le récit de sa vie. Ensemble, nous écrivons un livre.


Georgia O'KeeffeGEORGIA, la peintre qui a aujourd’hui traversé le miroir, irradie le mur des Blogres de ses tableaux. Elle m’accompagne depuis le 3e épisode des Carnets. C’est la colonne vertébrale de mes lectures. L’histoire de la femme sauvage qui rassemble et récolte les os dans le désert pour en retirer la substantifique möelle est notre histoire, à nous, les femmes. Celle d’une liberté souveraine.

georgia O'Keeffe

CORAH, c’est moi. Qui suis-je ? Une gypaète issue d’une lecture révélatrice (un hapax) et d’un rêve ? Ai-je grandi sauvagement au bord des routes comme une rose trémière ? J’ai eu, il me semble, une vie sans histoire. Mes parents m’ont fait fugitivement par accident après trois autres enfants. J’aurais pu naître cabossée avant de vivre (un terminus), mais mes parents y ont vu une surprise sur le tard. Les mots ont eu un sens. Dès le début, ils ont orienté ma destinée. J’ai eu la chance d’avoir eu des parents raccomodeurs. Le plus beau nom, enfant, ce fut ma mère qui me l’a donné dans ses langues et ses chiffres à elle : « tu seras Coccinelle, mein Marienkäfer du mois de mai, Schatz, avec trois c, une lettre circulaire, huit points et deux paires d'ailes ». CORAH est ainsi née d’une couturière et d’un navigateur qui se rêvait hauturier. Il signifie étoffe de soie écrue, sans teinte. Suis-je la tisserande du cercle des gypoètes ? Celle qui imprègne les histoires et tisse ensemble nos vies sur la toile ?

 

SOURCES :

C’est une citation de ROUSSEAU dans les Confessions à propos de ses premières lectures : « Je n’ai rien conçu. J’ai tout senti ! ».

La légende de la Loba (la Femme sauvage) est racontée dans Clarissa Pinkola ESTÈS, Femmes qui courent avec les loups. Histoires et mythes de l’archétype de la femme sauvage (Paris, Grasset, 1996).

 

ICONOGRAPHIE :

Pablo PICASSO, Deux femmes courant sur la plage.

Georgia O'KEEFFE, Rancho Church.

Georgia O'KEEFFE, Papaya Trees— Lac Valley.

Georgia O'KEEFFE, Ram's Head, White Hollyhocks — Hills.

Georgia O'KEEFFE, Grey, Blue and Black, Pink Circle.

 

21/01/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 17)

Épisode 17 : Georgia on my mind !

Georgia O'KeeffeCe n’est pas un hasard si les toiles de Georgia O’Keeffe s’exposent sur le mur des Blogres. Elles peuplent notre imaginaire telle une connexion ancestrale, profondément féministe. Elles évoquent la modernité par le jeu de la figuration qui tend vers l’abstraction, par les sensations immédiates que procurent les couleurs, les lignes, les formes. N’est-ce pas la force de son art que nous aimons tant, à la fois sensuel, libre et revendicateur ?

imgres.jpgGeorgia O’Keeffe a aimé un homme de 23 ans son aîné, le célèbre photographe Alfred Stieglitz, qui a fait d’elle une icône de l’art américian. Il l’a exposée dans sa prestigieuse « Galerie 291 » à Manhattan où le public américain découvrit Picasso, Braque, Matisse et Cézanne. Leur collaboration est intense. Stieglitz la prend comme modèle et la sublime dans leur petit appartement new-yorkais aux murs jaunes et au sol orange. Il capture le grain de sa peau, révélant son désir absolu et instantané. Les images qu’elle découvre la troublent, elle se voit autre et magnifique. Les nus anonymes seront exposés en même temps que ses toiles.

Paint or breed !

Georgia O'KeeffeL’engouement pour les nus de Stieglitz suscite immédiatement la curiosité du public pour la peinture de O’Keeffe. Le galeriste génial avait anticipé le phénomène.  Les nus ouvriront ainsi la voie de la célébrité. C’est ainsi que le pygmalion va façonner la carrière de Georgia. Il l’épouse, lui prouve maintes fois son amour, mais lui refuse l’enfant qu’elle désire tant. Entre enfanter et peindre, elle n’aura pas le choix. Sa vie est son art. Elle doit s’y consacrer corps et âme. En même temps, il trousse la cuisinière, batifole dans la propriété du Lac George au milieu des jolis modèles et des photographes. Georgia soulagée de ne plus servir de modèle, peine à comprendre le double discours de son amant. Ses déclarations d’amour ne trahissent-elles pas son désir copié, ressassé, reproduit ? Les mots ont-ils encore un sens dans ce déni de réalité ? « Stieglitz m’a détourné de mon art. La célébrité aussi ». C’est pourquoi elle a besoin d’espace pour son art, pour son équilibre. Les lumières inédites et les paysages désertiques du Nouveau-Mexique exercent sur elle une attraction envoûtante, son mari sera surnommé dans l’imaginaire des autochtones, « plume de corbeau »…

La Femme sauvage !
Georgia O'KeeffeDans le désert près de Santa Fé, Georgia O’Keeffe ramasse et rassemble les os épars, les entasse dans un tonneau qu’elle ramène à New-York. Telle la Femme sauvage (la Loba) dans la légende hispanico-mexicaine, elle va leur insuffler une vie nouvelle. Il y a du vivant dans l’os plus que dans l’animal qui chasse, rampe ou hurle. Sonder l’os jusqu’à la substantifique moëlle, s’enfoncer dans le cœur de quelque chose d’intensément vivant. Georgia O’Keeffe, à l’autre bout du monde, dans un temps incertain a rejoint le cercle des gypaètes !

 

SOURCES :

Les éléments de la vie de Georgia O’Keeffe m’ont été inspirés par le roman de Dawn TRIPP, Georgia : A Novel of Georgia O’Keeffe (New York, Penguin Random House, 2016, 318 p.)  et par des propos recueillis par John LOENGARD dans Peintures et photographies : Une visite à Abiquiu et à Ghost Ranch.

ICONOGRAPHIE :

Georgia O’KEEFFE, Grey, Blue and Black, Pink Circle.

Georgia O’Keeffe, photographie de Alfred STIEGLITZ.

Georgia O’KEEFFE, Black Abstraction.

Georgia O’KEEFFE, Red Hills and Bones.

14/01/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 16)

 

Épisode 16 : Prenez le temps de regarder, d’aimer, de lire !

GEorgia O'KeeffeQue demander en plus de ce désir d’apprendre et de relier les sens, si ce n’est le mouvement salutaire de la pleine conscience ? C’est pourquoi je m’oxygène sur la plage de galets les week-ends et la semaine je fends l’air, chronomètre en main, jusqu’à mon École. 23 minutes de parcours au quotidien dans la ville de Genève au cœur du trafic et des parcs arborés. Le regard se porte d’abord sur les dalles de béton aux nombreux chewing-gums écrasés, puis décolle vers les plaques numéralogiques, les piétons surpris, les fontaines d’eau, les sapins de Noël entassés aux pieds des immeubles, les manchettes des journaux, les affiches de spectacles. Hypnotisé. La lune est mon point fixe, elle m’accompagne dans l’aube qui s’éclaircit.


Georgia O'KeeffeAu dernier kilomètre, j’entre dans le quartier des Charmilles au sud des Franchises en pleine mutation. Les chantiers mitent le territoire. Les édifices sortent de terre comme une tour entre deux maisons liliputiennes. On sent la présence des résidents même si certains dorment encore. Ici, un couple discute tous les matins sur le balcon, qu’ont-ils à se dire dans le froid ? Sont-ils invités ou squattent-ils cet espace bétonné ? On dirait qu’ils s’inventent une vie à contre-sens. J’entends leur rire ou leur désespoir.


Sur le chemin de l’école, il existe encore des sortilèges, on y voit des revenants parfois. Un comédien au bout de sa nuit blanche portant une chaise sur l’épaule m’a souhaité l’année heureuse. Un enfant blond aux yeux clairs poussant une petite valise à roulettes fait la course avec moi. Il apparaît de nulle part et disparaît aussi vite. Pourquoi n’est-il pas accompagné ? Une potière bazarde deux fois l’an le surplus de sa production. Elle dépose avec le plus grand soin ses œuvres inabouties dans de larges boîtes en carton. Intriguée, j’invite dans ma vie un bougeoir en terre cuite, comme un soleil au visage du Mexique.


Georgia O'KeeffeDans la salle des maîtres de mon École, je troque mes baskets contre des chaussures de ville. Ici s’arrête mon voyage. Légèrement.

Un jour je partirai pour New York, Abiquiu dans le désert du Nouveau Mexique et au bord du lac George sur les pas de Georgia O’Keefe.


Georgia O’Keeffe, City Night.

Georgia O’Keeffe, The Shelton with Sunspots.

Georgia O’Keeffe, New York City.

07/01/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 15)

Épisode 15 : Prenez le temps de regarder...


georgia o'keeffeTous les jours je cours sur la plage de galets de Ripaille. Un entraînement de pleine conscience qui dure 45 minutes et me connecte au monde sans écouteurs, ni musique. Depuis que l’hiver s’est installé, les arbustes qui bordent la plage ont perdu leur volume, la piste est plus dégagée qu’en été même si l’élan est parfois coupé par une ronce litigieuse. L’exercice est devenu plus compliqué suite aux intempéries. Les eaux du lac sont montées. Les rives ont été rognées par un magma de terre et de bois charriés par les courants de la Dranse. Les pieds glissent sur le terrain, sautent par dessus les bois morts, évitent en équilibriste les flottins qui traînent l’œil malin et le cou tordu. Des milliers de cailloux sous mes baskets exigent naturellement une attention aiguë. Je les vois défiler, sans arrêter la pellicule. Avec le temps l’œil s’exerce. Les georgia o'keeffevagues impétueuses avivent les couleurs, magnifient leur éclat. Le parcours est hypnotique.

La méditation m’aide à connecter l’esprit aux cinq sens. Elle me guide dans une lecture du monde qui ne passerait pas uniquement par l’entendement ou les mots. J’entends la houle avant de comprendre ma colère. Je traverse le froid et l’humidité avant le désir de protection. J’écoute le chant des oiseaux, observe leur forme dans le ciel sans les reconnaître, sauf le corbeau. Je lis les plages de Ripaille comme l’ingénu de Voltaire. Les galets sont autant d’offrandes que je tente après coup de déchiffrer.


georgia o'keeffeQuand la colère, la solitude, le doute me prennent, je laisse le galet sortir de la masse et venir à moi. Regardez cette pierre striée de blanc comme enrobée d’un filet de complications, c’est la pierre de la discorde. Elle ressemble à s’y méprendre aux momies, si ce n’est sa forme plus arrondie comme une pelote. Observez celle dont l’érosion va bientôt effacer toute trace de vanité, c’est celle des liens superficiels qui n’ont pas grand-chose à dévoiler. Examinez celle dont la symétrie est parfaite, c’est celle de la fascination qui interroge nos origines. Et puis il y a toutes celles qui laissent perplexe car elles ressemblent à d’autres éléments, naturels ou artificiels, comme sur une grande scène de théâtre. J’y vois des os pelviens, des coquillages et des spirales d’escargots. Ce sont ces galets-là qui cachent des effets spéciaux plus difficiles à lire que j’essaye de décrypter.

georgia o'keeffeAu retour de mes courses, je pose les galets sur le piano. Les spectateurs sont nombreux. Il y a foule.

Illustrations 

Georgia O'KEEFFE, Sunset on Long Island.

Georgia O'KEEFFE, Lake George.

Georgia O'KEEFFE, Pink Shell with Seaweeds.

Georgia O'KEEFFE tenant dans la main sa pierre préférée.

24/12/2017

Les Carnets de CoraH (Épisode 13)

 Épisode 13 : deuxième métamorphose : une gypaète est née !

bb91d45f137bcfec499053ef02d391a8.jpgLe rêve qui est né dans la nuit du 1er décembre me hante encore. Peut-être n’a-t-il pas tout révélé de son sens ? Il m’est apparu obstiné, brut, visqueux et disgracieux comme un oisillion cassant la coquille ou un agneau au sortir de la panse.

Puis le mot a surgi « gypaète cendré », mystérieux, fabuleux, curieusement sans connotation. Quel signe alors envoyé de l’inconscient ?

Puis est apparu le sens : vautour en voie d’extinction, injustement accusé de vol d’enfants et de prédation car il recouvre son poitrail de boue ferrugineuse lui donnant une apparence sanguinaire. C’est bien plus un casseur d’os et nettoyeur des thumb2-350x350_c.pngAlpes, discret et timide, mais aussi nécessaire et utile, c’est pourquoi il est aujourd’hui protégé dans nos montagnes.

Dans la masse des songes, le mot s’est révélé incandescent. Pourquoi un gypaète et pas un autre totem ? Pourquoi pas le rouge-gorge, la fauvette ou la sittelle, ces oiseaux mieux connus de notre monde périurbain qui visitent sans relâche l’oisellerie de la poète Mousse Boulanger. Le bestiaire est pourtant si large.

 

Je me croyais citadine, je me suis extraite inconsciemment de ma nature. N’ai-je pas coupé le lien définitivement en m’exilant au Canada ? Ce présage ailé vient donc de très loin.

thunder-bird-campbell-river-1929.jpgQuand le mot a surgi phosphorescent au bout de ma nuit, j’ai tout de suite aimé sa sonorité, sa racine féminine auxquelles j’ai ajouté le cendré de ses anciennes vies tel un phoenix. Il y a du gynécée dans ce mot. Il y a de la détermination et de l’affirmation.

— Mais si l’on change le A (ce noir plumage corseté et féroce du corbeau) en O (ce clairon qui traverse les âges sous le regard bleu et voilé des aïeules), on obtient GYPOÈTE (me souffle ma chère Georgette…) ! Des aïeules entourées de silence qui nous font signe par de mystérieux détours (affirme Émilie) !

 

10/12/2017

Les Carnets de CoraH (Épisode 11)

Épisode 11 : première métamorphose : Cora devient CoraH


02hawaii-jumbo_2.jpgLes mots
sont un outil profondément psychanalytique. Un jeu avec des sonorités naissantes que l’ouïe ajuste piane-piane. Une reconnaissance des cavités de son corps qui bourdonne, bruit ou sanglote andante. Une tournée vertigineuse dans les creux, les failles, la résistance de l’os qui rend possible le son et amplifie le sens hors de soi dans le ressassement audible. Du cri primal à la voix modulée, timbres, accents et inflexions, je les fais tous résonner, crescendo, comme autant de tiges enroulées autour de l’échelle vocalique. Comme des gloires du matin, avides et vigoureuses autour d’un tuteur. Tout sauf le garrottage.

Si les mots s’invitent par l’oreille, leur racine traverse le temps et les langues, et leur graphie s’imprègne sur la rétine. Il y a du corps, du cri et de l’ivresse dans CoraH, de l’étoffe indienne sur l’étal de Zola. De l’onomatopée avant le poème.

Croâ, croâ, croâ

ziiip, aaaaah ! clac !

boum boum, boum boum

beurk, kof kof

boum boum, boum boum

glouglou, couac !

pfiou, hiiiii-hiiiiii, aaaaaarrh 

boum boum, boum boum

……………………………

din-din

pof, la la la, pof, la la la

bzzzzz, bzzzzz

boum boum, boum boum

ha ha ha ha, hourra !


georgia-o-keefe-home.jpgDès aujourd’hui, durant la nuit des longues échelles (l’Escalade genevoise) une lettre supplémentaire boucle mon nom par une échelle orientée vers l’astre élu et favorable. Tout sauf une lettre morte !

Avec cette nouvelle verticalité assumée au bout de mon nom, je crée une échappée bienheureuse hors de l’en-nuit et de la dormance. Au-dessus du vol du corbeau, au large de l’île des supplices. Comme un nocturne passé en boucle, la contingence des lettres et le hasard des mots viennent à moi, escaladent les échelons et s’élèvent dans la masse sonore.

Lire n’est-il pas prodigieux quand la rotation s’opère sur nous-mêmes et nous fait voir autrement qui nous sommes ?


 

26/11/2017

Les Carnets de Cora (Épisode 9)

Épisode 9 : sur un air de Bernstein : Qui suis-je ?*

Tout était-il prévu à l’avance ou suis-je née par hasard en avril ?


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Les mots ont une histoire, une étymologie contenue dans notre mémoire, de manière semi-consciente. J’ai cherché l’étymologie de mon prénom dans le coffre prodigieux du Trésor de la langue française. J’y ai trouvé une origine indienne et une inscription qui faisait le Bonheur des dames selon Zola : « Au milieu du rayon, une exposition des soieries d'été éclairait le hall d'un éclat d'aurore (...). C'étaient des foulards (...) des surahs (...). Et il y avait encore (...) les tussores et les corahs des Indes ». Sonder une racine textuelle et vagabonder dans l‘usage d’un mot et de sa mémoire suivant la filiation de la soie (du vers à soi) et des étoffes (pansant), imprimée (imprégnée) ou écrue (sans fard ni artifice), interrogeant les tussores et les surahs comme autant de mots reliés (souterrainement), me séduisent infiniment. Je suis sûrement née par surprise, inespérée et inattendue.

Ai-je déjà vécu comme une colline, un bélier ou une rose trémière ?

Que nous reste-il de nos vies anciennes ? Des vibrations peut-être : une voix d’antan, un timbre ou un accent venu de loin. Une mémoire incertaine, des souvenirs effacés, voire rapportés. Mon corps plagié traversant les âges telle une caisse de résonnance d’où jaillissent les cris et les appels diffus de la crypte au poème.

Les alpes m’ont-elles barré l’horizon ? Ont-elles fait écran et amplifié le souffle de liberté ? J’ai longtemps écouté le retour du vent qui se cogne à leurs parois et bu l’écho jusqu’à la lie !
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Les astres m’ont-ils donné ce caractère irréductible et volontaire ? Têtu à l’obsession. J’ai quelquefois enfoncé des portes ouvertes et usiné des bornes pour nous retrouver dans la masse du temps. Toute parole ne peut être entendue sans garde-fou. Veillez au choc des mots, à l’épiphanie et au clac du retour sur l’onde du temps ! Les faits ne trouvent parfois pas leur vérité, ce sont des souvenirs parolés, vifs et vivaces comme une herbe sauvage. Ils sont en nous, sûrs d’eux, pourtant lesquels nous appartiennent vraiment ? Tous rapportés ou absorbés dans l'onde du temps. 


Ai-je grandi au bord des routes comme une fleur sauvage ou une rose trémière, explorant les deux côtés de l’horizon, trouant par les racines le bitume des villes modernes, interrogeant sans cesse la voix de mes poètes ?

Un jour je mourrai

Reviendrai-je sur terre comme un rouge-gorge, un corbeau ou un oiseau blanc du paradis ?

 

* « Who am I », Peter Pan de Leonard Bernstein.