02/12/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 68)

Épisode 68 : Marc JURT en rêvant : Géographie du corps

MARC JURT GEOGRAPHIES DU CORPS.jpg

Ces enveloppes cartonnées enduites d’acrylique d’un noir profond forment la suite des Géographies du corps. Ouvertes, ces lettres ont peut-être servi à expédier des maux couverts ou quelques radiographies d’os cassés ou de tumeurs. L’orifice sur la patte de fermeture esquisse un sourire comme « sourirait un enfant malade ». Il n’y a pas d’adresse ni de timbre, mais détournées, ces correspondances nous transportent désormais au cœur d’un voyage fantastique, poste restante.

Suivons ces planches d’anatomie figuratives ! Traversons ces membranes jusqu’à l’intérieur du mystère humain, là où l’artiste réunit la perspective scientifique au geste créateur, là où la structure élaborée du vivant côtoie l’élan vital.  

POINTS NÉVRALGIQUES 

MARC JURT-POINTS NEVRALGIQUES.jpgIci, le jet vertical mêlant l’ocre et le grenat finement cerclé de noir s’impose en parallèle de la planche anatomique d’un corps de femme naïvement stylisé mais savamment annoté. La forme émergeant du geste créateur n’est pas totalement abstraite, elle signifie une colonne vertébrale, le point sensible du soutien de l’ensemble du squelette. Les couleurs chaudes, corporelles, animent les formes, pénètrent la substantifique moelle.

 

LA POITRINE PENDANT LA RESPIRATION

MARC JURT-POITRINE PENDANT LA RESPIRATION.jpgIci, l’artiste révèle la structure du support, rehausse les plis du carton d’acrylique marron. Les lignes verticales, laminées, rappellent l’alignement nécessaire et régulier des côtes protectrices de la cage thoracique. La respiration soulève la structure rigide et étouffante. Le souffle de vie altère les barreaux de la prison en une superposition de jets spontanés horizontaux ouvrant un espace de liberté et de fluidité.

 

LE THORAX

MARC JURT-THORAX.jpgIci, le thorax est perçu comme une cage, délimitée de toute part par les vertèbres, les côtes, le sternum et le diaphragme. Il est fait d’os porteurs (forme extérieure) et de moelle (vie intérieure). Il contient et protège la respiration (souffle) et la circulation (sang). Entre la structure et l’élan, un assouplissement des côtes, une poussière globuleuse, une toux humide, une traînée sanguine. Le geste créateur reproduit le réel.  Cette dépêche me va droit au cœur, qu’elle ne reste pas lettre morte !

L'ESTOMAC

MARC JURT-ESTOMAC.jpgIci, l’artiste est espiègle. Il suspend l’estomac au sourire qui se balance dans le vide sans protection osseuse. Il est un organe souple qui broie les aliments, un transformateur ingénieux de matières. Le geste créateur accompagne le mouvement vers le bas, mélange les corps et les couleurs.

Dans le gouffre qu'est l'opacité organique, ce que le corps évacue naturellement, la signature de l'artiste.

Marc JURT. Géographie du corps, Points névralgiques,1991. Planche d’anatomie, acrylique, gravure, papier Bali, sur enveloppe cartonnée : 34 x 22 cm.

Marc JURT. Géographie du corps, La poitrine pendant la respiration, 1995. Planche d’anatomie, acrylique, pigments, sur enveloppe cartonnée : 34 x 21,5 cm.

Marc JURT. Géographie du corps, Thorax, 1992. Planche d’anatomie, acrylique, gravure, papier Bali, sur enveloppe cartonnée : 36 x 26cm.

Marc JURT. Géographie du corps, L’estomac,1992. Planche d’anatomie, acrylique, gravure, sur enveloppe cartonnée : 35 x 21,5 cm.

 

18/11/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 66)

Épisode 66 :  Marc JURT en rêvant : Offrande de la pluie depuis l'alcôve

MARC JURT L'Offrande.png

À qui est destinée l’offrande confectionnée avec tant de soin par une main habile qui l’a déposée à l’entrée de cette maison ? Le panier de feuille de bananier tressée contient de la nourriture, quelques grains de riz et morceaux de fruits vraisemblablement, des pétales de frangipanier et des bâtonnets d’encens allumés pour se connecter. Tous les jours, les canang sari sont assemblés avec art et sagesse puis offerts aux esprits et aux dieux. C’est un geste gratuit renouvelé depuis la nuit des temps qui témoigne d’une gratitude sans attente particulière. L'offrande est une humble présence. Nous sommes dans le Bali immémorial.

Au pays des dieux, il pleut forcément. L’artiste a la délicatesse de nous placer à l’abri des intempéries et des éventuelles inondations. Le lieu est accueillant et lumineux, protégé par deux rideaux de bambou, un plancher en bois et un auvent de chaume. L’espace est ainsi délimité par des lignes parallèles horizontales et verticales tout en restant ouvert. Le seuil est poreux. L’air y circule. L’humidité est omniprésente. Le vacarme régulier des précipitations devient assourdissant. L’offrande est à la frontière des deux mondes, la fumée se répand. L’hôte sera-t-il comblé ?

marc jure, rivière de sayan, gravures,baliL’alcôve est un cocon protecteur, communicant avec le dehors, cette masse opaque contenue à l’intérieur du cadre. Il faut entraîner l’œ¡l. À travers l’écran hachuré par les trombes d’eau, la ligne frangée de l’horizon apparaît, ainsi que les flancs escarpés de la montagne traversé par le sillon serpentueux de la rivière Ayung. Un paysage obsédant. C’est peut-être ici que l’artiste a médité son départ. Un jour lointain, dans vingt ou trente ans, quand l’âme quitte le corps et que les cendres suivront le cours de cette rivière, d’Ubud jusqu’à la mer, l’esprit gourmand de l’esthète sait qu’il trouvera ici une île d’accueil.

Marc JURT. Offrande de la pluie, 1985. Eau-forte et aquatinte en noir : 19,4 x 29,4 cm. Catalogue raisonné no147.

Marc JURT. La Rivière de Sayan, 1985. Eau-forte, pointe-sèche et aquatinte en noir, sépia et bleu sur deux plaques : 14,8 x 30 cm et 14,8 x 30 cm. Catalogue raisonné no148.

Note de Marc JURT sur ces estampes : « Gravures réalisées lors d’un séjour de six mois à Bali ». Catalogue raisonné, p. 51.

11/11/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 65)

Épisode 65 :  Marc JURT en rêvant : Autoportrait de ma table de travail 

Marc Jurt, autoportrait de ma table de travailLes objets ont-ils une âme ? Rêvent-ils aussi de grandeur et d’élévation ? Que reste-t-il de la vigueur d'un arbre quand son être est gougé, creusé ou tarabiscoté par la main habile du menuisier ? Devient-il un objet inerte et inanimé ou conserve-t-il quelque chose de sa verdeur d’antan ? A-t-on déjà vu une table de travail songer à changer de nature, d’étendue ou de fonction ?

Dans l’incruste, située dans la partie inférieure de la gravure, on aperçoit le modèle original, soit un bureau d’intérieur, idéal pour le dessin ou l’écriture. Le bois est sculpté élégamment; les proportions sont harmonieuses; le calme, l’ordre et la tempérance y règnent. Le temps est même suspendu. Pourtant le tiroir est largement ouvert comme pour y recevoir la chute imminente d’un objet en apesanteur, dont l’ombre pyramidale avance sur le plateau — s’agit-il d’une page blanche chiffonnée prête à disparaître dans les oubliettes ou d’un jeu d’osselets faisant diversion ? L’artiste s’est-il volontairement retiré de l’image par espièglerie laissant ses outils de travail le représenter ?

Du pied gauche de la table réelle surgit son double fantasmé dans un paysage minéral aux motifs symétriques, mollement déformés. Au loin, l’horizon est ciselé par une chaîne de montagnes. Le sol est couvert d’un tapis rocailleux jusqu’aux cascades qui se déversent dans la mer. Sous les quatre pieds de la table rêvée, un losange se forme. On trouve, fixées en bordure de l’abîme, les mêmes masses blanches et opaques qui s’accumulent près des franges comme autant d’ébauches froissées. N’y a-t-il pas sur le tapis naturel de nos rêves artistiques un cimetière de faillites ? Combien d’essais, de recommencements et de persévérance dans la réalisation d’une seule œuvre ? 

Si j’étais une table de travail, mes pieds seraient des stipes de palmiers puissants qui sortiraient du sol pour s’élancer vers le ciel. On pourrait sans trop de peine les escalader comme un cocotier pour voir à quoi ressemble là-haut le soleil éternel. Mon tiroir se viderait d’anciens brouillons et de vaines tentatives; il recueillerait des mots couverts uniquement. Quant à mon plateau, je l’imagine aussi grand qu'une île plane. Je le rêve couvert d’un sol soyeux comme de la jeune mousse accueillant comme un rêve de migrant, le mot liberté tatoué sur sa peau. Un lieu défiant les lois naturelles, où la gravité des doutes et des naufrages n’auraient pas de poids.  

IMAGE : Marc JURT. Autoportrait de ma table de travail, 1981. Eau-forte et aquatinte en noir : 27,8 x 18,5 cm. Catalogue raisonné no 89. 

Note de Marc JURT sur cette estampe : « Autour de différentes maisons dans lesquelles j’ai gravé ». Catalogue raisonné, p. 50.