06/01/2019

Les Carnets de CoraH (Épisode 72)

Épisode 72 :  Marc JURT en rêvant : Questions et Réponses

JURT-QUESTIONS REPONSES.jpgDe quoi est fait le réel ?

Il y a longtemps, dans le bassin méditerranéen, les présocratiques ou philosophes de la nature ont examiné la question sous plusieurs angles et ouvert des perspectives modernes. S’agit-il d’atomes, ces éléments invisibles à l’œil nu qui composent la matière ? Ou les 4 éléments, l’eau, la terre, le feu et l’air, qui en seraient le moteur. À moins qu’il ne s’agisse d’un principe premier, permanent et immuable, à l’opposé de l’éphémère et du mouvement. Aujourd’hui la science a donné sa réponse grâce à ce questionnement qui remonte au temps des Anciens, à cette curiosité et à ce besoin naturel d’aller de l’avant.

De quoi sont faites les Questions et Réponses de Marc JURT ?

L’ensemble de cette œuvre impressionne par sa verticalité, ses couleurs brûlantes empreintes d’or comme une coulée de lave cuprique au centre du questionnement. Sommes-nous au cœur de l’énigme et d’une expérience métaphysique  ? Y a-t-il âme qui vive dans cette ligne de fuite ou n’est-ce que rupture dans une solution de continuité ? Une illusion qui me laisse face à moi-même.
MARC JURT Les 4 éléments.pngLe panneau central, composé d’écorce de bananier, éclate de mille feux donnant l’impression d’une présence jaspée et fugitive comme un leurre alors que les côtés sombres, faits de papier Japon et d’ikat, absorbent presque entièrement la lumière. La toile de fond superpose ainsi les supports fabriqués et naturels donnant du relief et de la profondeur au tout. Au premier plan, les piliers du sanctuaire que sont les pinceaux calligraphiques aux manches de bambou et les épis d’asperges finement pignochés de nuances de beige sur de longues tiges terreuses, se dressent et s’alignent en alternance.

La remise en question de l’artiste est universelle, sa réponse est une œuvre qui se renouvelle au plus près d’une intuition première, qui est peut-être une fin en soi. Il accouple ainsi l’art à JURT-ASPERGES 1.jpgl’expérience du réel, le pinceau à l’asperge, ce légume royal et printanier, connu pour ses vertus aphrodisiaques, dont la précieuse tige est de « l’ivoire à manger » et son extrémité une « pointe d’amour ». Ce couple singulier est à l’image de l’action productrice (la poïésis) comme d’un échange stimulant et nécessaire à la vie. Mais elle est aussi l’envers de la vie car quand l’artiste crée il ne vit pas.

Marc JURT. Questions et réponses, 2002. Acrylique, pigment, pointe sèche, papier Japon, ikat, écorce de bananier sur bois, 122 x 61 cm.


JURT-ASPERGES-HAIKU 2.jpegMarc JURT. 
Les Quatre Éléments, 1990. Aquatinte au sucre, vernis mou en bleu, rouge, jaune et noir, et gaufrage sur deux plaques, 39,4 x 29,8 cm et 39,4 x 29,8 cm. Catalogue raisonné n200.

Note de Marc JURT à propos des Quatre Éléments : « Gravures s’appuyant sur le geste, la trace du pinceau et leur mise en rapport avec les éléments travaillés au trait. Juxtaposition et superposition de plaques, couleurs alliées aux divers papiers appliqués. Dialogues, rencontres. » Catalogue raisonné, p. 51.

Marc JURT. Détail de « Alliance 17 », Les Témoins inaltérables, 1987-1988. Pointe sèche sur papier Arches et papier offset intégrés à du papier coton et lin, rehaussés de gouache blanche, 52 x 98 cm. (Épreuve unique.)

Marc JURT. Tu te dresses / Tranquille devant ton ombre / Asperge, 1984. Pointe-sèche en noir, 100 x 60 cm. Catalogue raisonné no 141.

Note de Marc JURT sur cette gravure : « Le titre a précédé la gravure. J'ai tout d'abord composé de petits poèmes en trois vers à la manière de haïkus, puis j'ai réalisé les gravures à la pointe sèche. » Catalogue raisonné, p. 51.

24/12/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 70)

Épisode 70 :  Marc JURT en rêvant : Le Couple moderne 

JURT-LE COUPLE MODERNE.jpg

Le couple moderne est parfois la rencontre improbable dans un lieu incertain d’un résineux aux branches froufroutantes oscillant entre souplesse et fermeté et d’une tige bien droite, sans chichi, coiffée de larges feuilles qui entrent naturellement dans la danse. L’image au centre témoigne de ce tête-à-tête insolite sur l’île minuscule qui leur sert de terreau fertile où s’entremêlent secrètement leurs racines. Le principal étant souterrain, archipélique, caché du regard.

Le cliché est suspendu à un fil qui excède le cadre inscrivant cette relation insolite au centre de l’œuvre, en relief, faisant de l’ombre à la ligne de sapins interchangeables, la sylve. C’est peut-être l’image d’un rêve possible dans la masse des songes, l’évocation d’une passion accidentelle ou la possibilité d’une île.

JURT-ATTIRANCE.jpgEn effet, ces deux êtres, un arbre et un faux, ne sont pas faits de la même essence ni du même bois comme s’il y avait une imposture ou un malentendu dans cette liaison sauvage, un grain de sable fou dans la mécanique amoureuse que le vent fertile anéantit.

Dans le ménage, j’imagine que le nordique fait l’offrande de sa résine qui produit la poix et l’ambre, parfois une saveur sucrée dans les bonbons, alors que le tropical transforme la sève qui coule de ses fleurs en sirop, produit des fruits charnus et juteux et de l’huile à se gorger. Le duo exulte ainsi sur la ligne de démarcation entre le nord et le sud, aux limites de l’habitat naturel. La jonction est inédite. Ainsi l’élu se distingue-t-il de la forêt ou de la palmeraie, ni complètement ordinaire, ni totalement familier.

JURT-AIMANTS - copie.jpgIl n’en va pas de même du couple de bambous, célébrés au sein d’une bambouseraie lors d’une bamboula. Ici, les bambous sont cultivés, égaux, respectueux. Ils sont initiés et deviennent des pinceaux qui se cherchent, se guettent, s’attirent. Ils sont faits de la même canne, du même turion. Ils n’ont pas de racine unique, ils ne sont pas identitaires car ils sont rhizomiques. Ils vivent en autarcie, sans dépendre des autres et poursuivent probablement le même rêve : peindre, écrire, créer. Parfois captifs d’un lien serré. Parfois seuls au monde.

 Marc JURT. Le Couple moderne, 1983. Eau-forte et aquatinte en noir; 18,8 x 14,8 cm. Catalogue raisonné, n130.

Marc JURT. Attirance, 1990. Pointe-sèche et aquatinte en noir rehaussées de gouache blanche ; 12,8 x 9 cm. Catalogue raisonné, n195.

Marc JURT. Aimants, 1989. Pointe-sèche et aquatinte en noir rehaussées de gouache blanche ; 21,7 x 10 cm. Catalogue raisonné, n193.

Note de Marc JURT à propos de Couple moderne : « Rencontre nord-sud, sapin-palmier ». Catalogue raisonné, p. 51.

Note de Marc JURT à propos de Aimants et Attirance : « Roseau pensant — bambou aimant ». Catalogue raisonné, p. 51.

25/11/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 67)

Épisode 67 :  Marc Jurt en rêvant : E=cm2

Marc Jurt, E=mc2E=mc2 : quelle synthèse expéditive pour nommer une œuvre élaborée en trois phases, soit l’expression de trois lettres dont l’une au carré, juxtaposées dans une équivalence ! J’aime le raccourci scientifique, cette manière efficace de symboliser en une ligne, l’infinitésimale complexité des choses. La seule équation suffit pour formuler le cheminement génial d’une réflexion qui mène à l’essentiel.

Énergie, masse et lumière : trois éléments qui se combinent physiquementpour démontrer que les objets, contrairement à une apparence de fixité, captent en leurs atomes de l’énergie, créant ainsi une force d’inertie à laquelle je me cogne sans cesse. La vitesse de la lumière est le principe extérieurqui permet de rendre compte de cette force. Ainsi un corps au repos est une masse résistante, comme une table de travail, une feuille de papier ou une pointe sèche. Il s’agit donc de travailler ces éléments potentiellement explosifs, de mettre en rapport l’atome infiniment petit et l’espace, le noyau et l’apparence, la graine et l’enveloppe pour que l’œuvre jaillisse. Ainsi, celui qui grave, peint et compose, change l’inertie du monde, en laissant une trace personnelle de son passage.

Est-ce la formule pleine d’espérance que nous livre l’artiste  ?

MASSE : Au centre de la gravure, le regard est porté sur ce que l’œil reconnaît d’emblée. Des objets, vraisemblablement, des pierres découvertes au côté d’une tige sèche de bambou. La plante semble arrachée à la vie, vidée de sa substance et abandonnée sur le sable. Seule l’enveloppe laisse encore une trace de son passage. Même les pierres s’usent, s’érodent en grains de sable, disparaîtront un jour sous leur forme visible à l’œil nu. Les êtres vivants finissent par mourir, les minéraux par se transformer au contact des éléments.

LUMIÈRE : Dans la partie inférieure du tableau, une bande étroite et horizontale comme un cercueil ou une planche d’herboriste, transpose les figures végétales et minérales en formes abstraites qui témoignent de leur origine terrestre.

ÉNERGIE : Dans la partie supérieure, la spirale emporte l’incruste dans son tourbillon. Elle est l’énergie qui passe de la masse éteinte et morte à la lumière. Est-ce là que retourne le fugitif bambou ? Dans le mouvement circulaire des particules,  la danse de la vie ?

Marc JURT. E=MC2, 1993. Aquatinte au sucre, aquatinte et vernis mou en blanc et noir sur trois plaques : 49,6 x 37,8, 12,3 x 31,3 et 4 x 46,8 cm. Catalogue raisonné, no219.

04/11/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 64)

Épisode 64 :  Marc JURT et Manhattan en rêvant : Tours jumelles, Pan Am et statue de la liberté 

Marc JURT, Tours jumellesDans la série sur New York des années 80, Marc Jurt ne cesse d’explorer la juxtaposition des thèmes de la ville et de la nature tout en variant son point de vue. Il s’empare des buildings les plus fameux (l’Empire State Building, les Tours jumelles, le Pan Am et la statue de la Liberté), en nous donnant sa vision hippie de la métropole. Immédiatement reconnaissables à leurs formes, ces monuments sont la marque d’un ingénieux savoir-faire au service d’un impérieux désir de verticalité que l'artiste gaine ici d'un camouflage végétal. D’imposantes masses s’élèvent dans le paysage de Manhattan, toujours plus hautes défiant les cieux comme deux tours de Babel. À leurs sommets dans le prolongement des immeubles, deux arbres gigantesques émergent ex nihilo. Ils se touchent, s’enlacent, s’embrasent dans la lumière éclatante. Un funambule ou peut-être un rimbaud des villes se prenant pour King Kong ou Tarzan prendrait de l’altitude et verrait de là-haut enfin à  quoi ressemble le soleil. 

marc jurt,série new york,dider barbelivien,jean-christophe bailly,tours jumelles,statue de la libertéRien n’est plus puissant ici que la nature. Son pouvoir transfigure, altère, dénature. La métamorphose crache la fumée sans explosifs ni déflagration. Elle sème le flou. Les velléités industrieuses de grandeur et les fortunes investies paraissent soudain dérisoires et largement dépassées par l’énergie de ces arbres qui puisent leur force colossale d’une source spontanée comme tombée du ciel. Les arbres appartiennent au régime de l’autotrophie, comme les plantes, ils n’ont pas à se déplacer pour se nourrir. Ils restent sur place « comme des points de suture entre terre et ciel ». Ils s’acclimatent sauvagement, se déploient sans mesure dans le ciel, deviennent centenaires, millénaires. Alors que nous ne sommes que d’invisibles liliputiens, hétérotrophes et vulnérables, limités dans le temps et l’espace.
marc jurt,série new york,dider barbelivien,jean-christophe bailly,tours jumelles,statue de la libertéLa statue de la liberté : c'est le premier coup d’œil de la ville, son geste d’accueil aux migrants qui vont bientôt accoster. Liberté, j’écrirai ton nom dans l’écorce de ta couronne, j’explorerai ta ramure de lianes en lianes. Dans le port de New York, tu es le signe fort d’un renouveau après l’interminable traversée. C’est là que débarquent les rescapés, les reviens-y et les globe-trotteurs. Les bâtisseurs, les cols blancs et les faux-monnayeurs. Ceux qui fuient les crises, les attentats et le service militaire. Les artistes, les croyants et les utopistes. Ceux qui veulent graver leur vision d’une bouffée d’oxygène.

 

  • Marc JURT. About New York IV, 1980. Eau-forte en noir  : 29,5 x 15,9 cm. Catalogue raisonné no 73. 
    • Marc JURT. About New York I, 1979. Eau-forte en noir  : 29,7 x 19,9 cm. Catalogue raisonné no 67.
  • Marc JURT. About New York III, 1980. Eau-forte en noir  : 26,7 x 15,9 cm. Catalogue raisonné no 71.
  • Note de Marc JURT sur cette série d'estampes : « Série sur New York. Voyage à New York et documentation photographique. Les proportions des édifices gravés sont respectées. Juxtaposition d'un monde végétal anarchique à une architecture rigoureuse ». Catalogue raisonné, p. 50.

14/10/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 61)

Épisode 61 : Marc Jurt et Ponge en rêvant : À mots couverts

Marc jurt, à mots couvertsL’écorce fissurée d’un palmier de l’épaisseur d’une membrane est d’apparence souple révélant dans sa texture quelques grossiers bourrelets. Ses fines nervures forment des lignes parallèles, obliques dans le cadre, tendues comme une peau qui respire. C’est l’enveloppe superficielle qui recouvre les cernes de croissance. Elle craque parfois accidentellement et se déchire, mais elle peut aussi être pourfendue de haut en bas. Il faut alors une pointe-sèche ou un scalpel pour accomplir l’exploit minutieux et chirurgical de l’incision.

Dans la brêche surgit alors un flux charriant dans sa traversée, un univers microscopique de signes plus ou moins lisibles. Il y a là, sous les apparences flegmatiques, une voie souterraine qui palpite comme une artère sauvage.

Dans l’interstice, le graveur met à nu des îles flottantes, des poussières de liège ou des pierres de silex de différentes tailles, les plus volumineuses, comme pétrifiées, font obstacle. Dans le champ opératoire, j'observe un magma caillotté en formation ou des ganglions qu’un guérisseur s’apprête à ponctionner et à extraire.

Ce sont peut-être des maux pluvieux livrés en oblique, pudiquement détournés, comme un carpe diem ou une offrande.

Marc JURT. À mots couverts, 1981. Eau-forte et aquatinte en noir, 10 x 10 cm. Catalogue raisonné no 96.

 

30/09/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 59)

Épisode 59 : Marc Jurt en rêvant : Liaison sauvage

marc Jurt liaison sauvageLa rencontre fortuite d’un palmier assis et d’un canapé d’appartement sur une natte torsadée, quoi de plus insolite ? L’arbre est droit, parfaitement adapté à son environnement, sa couronne de feuilles verdoyantes est taillée de frais en coupe ananas, il est prêt au rendez-vous. Ses racines cagneuses assurent une parfaite stabilité hors-sol, mais nulle tempête ne s’annonce à l’horizon. L’arbre est-il quelque peu coquet pour s’attendre en ce lieu désert à une présence hors-norme ?

Quelque chose se passe ici, un contact brut et primitif, peut-être artistique. Les matières se mélangent, les cuirs se frottent, les flux communiquent, les fibres frémissent, les visions jaillissent.  Soudain, par contamination végétale, la nature prend le dessus, l’étoffe devient écorce, l’accueil sans répulsion est un abandon secret au fruit galant, les bras perdent leur symétrie en deux spirales hypnotiques, l’intérieur absorbe peu à peu l’extérieur, le sauvage a débarqué chez-soi. Ce meuble transformé par le trait (l’attrait), fait du même bois, est-il son passé ou son avenir ?

Ô Palmier galant quelle rare délicatesse d’avoir laissé une place à tes côtés dans ce transport commun ! Sur le divan de mon for intérieur je m’invite à prendre place. Je sème, sarcle, enfouis, ramone quelques rêves d’arbres un peu rustiques, un peu palmés, un peu cocotiers et récolte d’innombrables offrandes de fruits et de senteurs, preuves de notre liaison. J’aime alors singulièrement l’olivier. Peut-être par un accident du destin sommes-nous faits de la même huile ?

GRAVURE : Marc Jurt. Liaison sauvage, 1984. Eau-forte et aquatinte en noir, sépia, vert et jaune sur deux plaques. Catalogue raisonné no 140.

 

Notes de Marc JURT sur une série d'estampes dont Liaison sauvage : « Gravures commencées en Algarve dans un jardin au bord de la mer, lors de deux séjours, puis terminées dans l'atelier à Genève ».

23/09/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 58)

Épisode 58 : Marc Jurt en rêvant : Île tout à fait japonaise
marc Jurt île tout à fait japonaiseQue j’aime ces gravures de l’artiste neuchâtelois Marc Jurt ! Elles m’invitent à la rêverie vers des contrées plus ou moins réelles que j’explore avec une curiosité amusée. Tenez, cette île fabuleuse éclaboussée par d’immenses gerbes d’eau limpide, jaillit-elle de la mer tel un vaisseau ivre ou émerge-t-elle du sol telle une écorce de palmier ? Quelles racines tiennent debout ce mystérieux pavillon nippon ? Arbre millénaire qui se déploie dans l’infini du temps ou iceberg organique flottant dressé en équilibre dans l’immensité marine ?

Je veux y grimper, sa croûte bulbeuse ne me paraît pas hostile, au contraire. Ce n’est pas une falaise écossaise où viennent nicher une fois l’an les macareux. Sa peau paraît douce et agréable, ses creux et ses failles facilitent sans doute l’escalade, à moins de prendre le sentier végétal fait de branches et de lianes. Il y a une grotte là-haut qui m’attend à l’ombre des pins. Se peut-il qu’une silhouette me fasse signe ? Un bouddha inscrit dans son cortex ? Je suis dans un lieu authentique. Le voyage est sacré.

Marc Jurt. Île tout à fait japonaise, 1981. Eau-forte et aquatinte en noir et bleu. Catalogue raisonné no 103.

Note de Marc JURT sur cette estampe : « Gravure réalisée avant le voyage au Japon ». Catalogue raisonné, p. 50.

09/09/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 57)


Épisode 57 : Marc JURT et RIMBAUD en rêvant : Le bateau ivre

carnets de corah o'keeffe,rimbaud,marc jurt,le bateau ivreL’abracadabrante embarcation flotte en eaux ambrées, ouvrant un sillon à peine trouble. Le ciel s’éclaircit par degré, s’opacifie dans le bleu nuit lorsque troué par de gigantesques montagnes. La brume disparaît au large, alors que le ciel aspire l’archipel dans une transe solidaire, une sorte de conciliabule entre 7 sages. Ce désert de roches soudées qui s’élève d’un seul tenant est-il cercle vicieux ou nirvana ? Nul rire moqueur de macareux ici, ni folles de Bassan. Point d’exploitation, point de querelles. Comme une réserve éloignée, une chaîne grossière, un passage secret. Une galère en quelque sorte. 

Le vaisseau de gauche est surchargé, encombré telle une arche gigantesque accumulant écorces, carapaces, conques, pattes squelettiques, panses velues, rosettes de feuilles, gerbes enroulées abritant un bric-à-brac de kriss menaçants et de sombres creux. Y a-t-il âme qui vive en ce bateau amarré, quelque ivresse encore ? Tout semble désincarné, vide, asséché alors que l’ensemble paraît si vif, monumental, vertical. Les survivants se sont-ils cachés dans la masse opaque du monde ? Les esprits ont-ils trouvé le passage secret vers l’autre monde ?

L’artiste, Marc Jurt ou Rimbaud, est alchimiste. Il crée le destin d’un monde, parfois le sien dans une correspondance de sens. Ici, plusieurs mondes semblent se côtoyer, celui de l’élévation pure, parcours céleste vers l’extase, peut-être illusoire. Ou celui d’une ascension laborieuse, pétrifiante, sclérosée. Ce sont nos aspirations fondatrices, errances sublimes ou fanatiques. L’autre monde, bien plus précaire, fait de végétal et de vies anciennes, est voué à l’épuisement et à la mort. Il laisse des traces, des empreintes comme ce Bateau ivre, cette offrande qui fend l’épaisseur du monde. Le port d’attache, la liaison entre les deux, est la jetée qui prend la forme d’un pinceau rivalisant avec les sommets les plus chimériques, là où l’oxygène manque.

Il n’y a pas de descente aux enfers dans le Bateau ivre de Marc Jurt, mais une élévation qui enferre ou qui libère.

 

Marc JURT. Le Bateau ivre, 1988. Pointe-sèche et aquatinte en noir sépia, bleu et jaune sur deux plaques. Catalogue raisonné no 176.

 

08/04/2018

Les Carnets de CoraH (Épisode 28)

Épisode 28 : Le médium est le message…

Georgia O'KeeffeAvec mon imperméable vert ceinturé et mes semelles de vent, j’ai traversé la ville de part en part, rencontré les passagers du temps dans la parole ouverte et migrante. J’ai pris mes cliques et mes claques, quitté l’ex et suivi l’odeur du café sucré. De la rue Danforth, dans le quartier grec à la rue Beatrice, dans la Petite Italie, mon monde avait changé une nouvelle fois de langue, de saveurs, de spécialités. J’avais traversé la ligne de démarcation entre l’est et l’ouest, passé de l’autre côté de la vallée de la rivière Don et de la rue Yonge, l’artère la plus longue au monde qui mène le regard jusque dans la taïga du bouclier canadien. Dans le même élan, j’allais plus au Sud, vers les quartiers populaires de Chine et d’Inde. Mes repères géographiques avaient opéré une rotation.


Georgia O'KeeffeJ’avais la chance de travailler à l’Université de Toronto, un campus d’échanges aussi insolites que mes traversées nocturnes. J’étais peut-être à la croisée des chemins. La coïncidence voulut que le Web naisse à Genève alors que j’étais à Toronto pour en mesurer les effets ! Le monde académique faisait à l’instar des autres communautés, sa révolution informatique, accélérée par la possibilité d’une connection à l’échelle planétaire. Quelle serait la place des humanités dans cette promotion numérique sans limites ? La poésie y serait-elle entendue, lue, partagée ? Est-ce qu’on verrait les sciences surclasser les arts et les humanités ? l’anglais déborder les autres langues ? Si le médium était le message, l’enjeu serait les contenus pluriels, archipéliques, multilingues, diversifiés, opaques, éclatés, transhumanistes, rhizomatiques...


La Toile était alors perçue comme une pluie d’étoiles scintillantes dans le milieu actif et réceptif de la recherche. Un tissage dont les fils transformaient les utilisateurs en funambules, enivrés par le vertige des possibiltés. Désormais, certains catalogues de bibliothèque du monde entier pouvaient être consultés en ligne, des bases de données textuelles étaient disponibles, des volumes complets d’auteurs classiques et des dictionnaires, numérisés. Plus qu’une révolution, un séisme dans les outils de recherche mis à la disposition des étudiants. Au siècle dernier.

attir2.jpgLe réseau numérique s’avançait alors imperceptiblement dans son horizontalité, fixant un à-plat de connections on et off au plus près des êtres jusque dans les zones les plus reculées. Au fil du temps, la masse s’est amplifiée dans la verticalité (reliant l’individu à l’inconnu), et s’est densifiée dans une juxtaposition de correspondances entremêlées comme si l’artiste cherchait dans la superposition de couches, la plus récente (et visible) recouvrant les traces (en relief et peut-être fausses) des précédentes, la suprême impression d’une communication réussie.

Georgia O'KEEFFE, City Night, 1926.

Georgia O'KEEFFE, Sky Above Clouds I, 1962.

Marc JURT, Attirance.

 

19/05/2016

Présence de Marc Jurt (1955-2006)

par Jean-Michel Olivier

772533361.5.jpgIl a y dix ans, le 15 mai 2006, nous quittait Marc Jurt, artiste aux multiples talents, peintre et graveur, sculpteur et photographe, professeur au Collège de Saussure, à Genève, et grand voyageur. Marc Jurt, c’était aussi l’ami incomparable, toujours curieux des autres, généreux dans sa vie comme dans son œuvre, profond et drôle, en quête perpétuelle de beauté et de vérité (qui s’associent toujours dans son travail).

Marc Jurt est mort il y a dix ans, vaincu par une maladie contre laquelle il se battait depuis l’adolescence (et qu’il croyait avoir terrassé définitivement). Il laisse derrière lui une œuvre exceptionnelle par sa richesse et sa diversité : dessins, estampes, peintures, sculptures, photographies. Pour ceux qui l’ont connu, Marc avait tous les talents : il cultivait la création sous toutes ses formes, mais aussi l’amitié, la fantaisie, la douceur et la fidélité. Il bouillonnait de projets (que certains considéraient comme fous) : réaliser chaque semaine, pendant toute une année, par exemple, une gravure originale. Cela donne la série de 52 gravures de « Pas une semaine sans traces ».

Pari génial — pari tenu.

Autre défi, quelques années plus tard, l’immense chantier de Géographie parallèle, réalisé en collaboration avec l’écrivain Michel Butor : 349057970.25.jpegune suite unique de 50 travaux, que Marc considérait comme un sommet de son œuvre. Le peintre y multiplie les interventions et les strates, peinture, gravure, griffures, papiers collés, rehauts de plume et de crayon, tandis que l’écrivain y dépose ses mots. Dans cette œuvre à deux voix, exceptionnelle par son ampleur et son inspiration, les mots et les images se mêlent sans jamais se confondre : une galerie et une graphie qui l’une l’autre se gardent et se perdent de vue dans un jeu de miroir qui donne le vertige. Les tableaux sont écrits, comme les poèmes sont peints. Pourtant, on dirait qu’ils font corps, qu’ils sont faits de la même chair ou de la même pâte. Chacun accueille l’autre pour lui prêter sa voix, son souffle, sa matière.

 Au fil du temps — trente années de dessin, de gravure, de peinture — le trait de l’artiste a changé.

De l’hyperréalisme symbolique des premières gravures (on se souvient des tours de Manhattan dévorées par le lierre) à l’abstraction lyrique des dernières grandes toiles, le trait s’est à la fois dépouillé de l’inessentiel et enrichi de nouvelles expériences, de nouvelles sensations. 3371511979.jpgGrâce aux voyages, aux rencontres, aux aventures de la vie. Mais toujours il a gardé en point de mire son objectif : tracer l’élan, donner une forme visible à la force. Et cette force explose, irrépressible, dans les derniers tableaux réalisés alors que Marc luttait contre la maladie.

 Peindre la force, oui, sans jamais se laisser arrêter, emprisonner, réduire au silence.

 L’œuvre de Marc Jurt n’est jamais fermée : c’est une maison ouverte au monde. Elle est à la fois singulière (on reconnaît son trait, sa griffe, au premier coup d’œil) et universelle. Les Orientaux comme les Occidentaux s’y retrouvent chez eux, tant Marc aime à jouer avec les matières (tissus, écorces d’arbres, papiers de riz ou de coton), à faire des clins d’œil, à tracer des passerelles entre les peuples et les civilisations.

images.jpegChaque tableau est une invitation à partager, à voyager. Il explore de nouveaux territoires, corrige nos vieilles mappemondes, revisite les cartes de géographie, de météorologie et d’aviation en les modifiant, par le trait et par la couleur, afin qu’ils coïncident, sans doute, avec cette géographie secrète qui est la sienne. Je ne peux m’empêcher de voir dans ce geste une sorte de magie blanche destinée à éloigner du corps, de son propre corps, les menaces invisibles de la maladie.

13139104_1736725213241346_3899861434588045104_n.jpgPas un jour, depuis dix ans, sans que je pense à Marc, son rire, sa curiosité, sa gentillesse, son amitié — son amour de la création. Il n’est plus là, mais ses œuvres nous parlent de lui. Le dialogue initié il y a trente ans se poursuit au-delà de la mort.

Car « la mort n’existe pas, écrivait le poète Tsernanski, il n’y a que des migrations. »

 

Pour celles et ceux qui s'intéressent à l'œuvre de notre ami, consultez le site de la Fondation Marc Jurt : http://www.fondationmarcjurt.ch