12/09/2013

Les bonnes surprises de la rentrée

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par Jean-Michel Olivier

La rentrée littéraire romande réserve bien des surprises. Des bonnes et des mauvaises. Parmi les bonnes surprises, le premier livre d'Antoine Jaquier (né à Nyon en 1970). Malgré les apparences, Ils sont tous morts*, titre de ce premier opus, n'est pas le livre d'un débutant. On sent que son auteur a longtemps remis l'ouvrage sur le métier, qu'il a laissé le texte se décanter et qu'il l'a beaucoup remanié. C'est tout à son honneur. Car ce premier roman, qui plonge jusqu'aux tréfonds du noir, est une réussite non seulement par ses thèmes, mais aussi par sa forme.

Il s'agit d'une descente aux enfers, celle de Jacques, ou encore Jack, adolescent d'un village vaudois qui pourrait se trouver sur les hauts de Lausanne. Dès les premières pages, Jacques entame une dérive qui commence par de l'argent dérobé à sa mère, le braquage d'une banque, puis une fuite vers les paradis perdus (et jamais retrouvés) de la lointaine Thaïlande. On sait peu de choses sur Jacques, sinon qu'il vit avec une mère bonne comme le pain, mais dépassée par les événements, et un frère déjà tombé dans la drogue et malade du Sida. On n'en saura pas plus sur l'environnement familial du héros — et, dans un sens, c'est bien dommage, car jamais ne s'éclaire la question du comment et du pourquoi il va en arriver là. Le lecteur aussi se pose ces questions, qui ne seront hélas pas abordées…

Décrivant avec une précision chirurgicale les rituels du fix, du speed-ball ou du joint qui tourne dans les soirées (on sait qu'il a connu ce monde de près), Jaquier nous entraîne dans la marge, parmi ceux qui ne comptent pas, ne travaillent pas, ne votent pas non plus. Les exclus (souvent volontaires) de la belle société vaudoise. Et cette marge est fascinante tant elle semble aspirée par la mort. No future. No hope. L'amitié qui se noue entre potes, compagnons de défonce, est aussi illusoire que l'amour qui semble naître, quelquefois, entre une fille et un gars, et qui, en fin de compte, n'est qu'une réaction chimique. Dans le registre de la noirceur, Jaquier va au bout de l'enfer — un enfer qui ne fait pas envie : maladie, déglingue, crises de paranoïa, et finalement, comme il l'écrit, une « anesthésie générale, de la tête au cœur. L'âme flotte, se dissipe, puis se rend. »

Ils sont tous morts est le récit d'une reddition : à part Manu, sauvé miraculeusement par un gourou bouddhiste, ancien légionnaire français, et la belle Chloé (dont on aimerait en savoir davantage) qui se projette dans l'aide humanitaire, tous les protagonistes du roman sont condamnés. D'avance, pourrait-on dire. Car le livre de Jaquier, par son art du détail et sa dureté, est sans doute le meilleur antidote aux paradis artificiels.

Pour chaque livre, un écrivain se doit d'inventer un style, une langue, un rythme. Dans ce premier roman longuement mûri, Antoine Jaquier a trouvé le style qui convenait à cette descente aux enfers : utilisation très efficace de l'argot, phrases scandées, souvent à la manière des alexandrins, qui donnent une impulsion foudroyante au récit, roman qui emprunte au polar ses codes et ses coups de théâtre, souvent très gore.

En un mot, une grande réussite.

* Antoine Jaquier, Ils sont tous morts, roman, L'Âge d'Homme, 2013.

08/12/2009

En deuil des mots d’Eric

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 par Pascal Rebetez

 

Sur le blog d’Eric Chevillard (http://l-autofictif.over-blog.com/), il n’y a plus d’intervention depuis le 21 novembre. Sa dernière phrase, dédiée vraisemblablement à son père mourant :

Cet hôpital est un labyrinthe, ascenseurs, couloirs, portes coupe-feu, escaliers, on s’y perd et c’est miracle à chaque fois en effet d’en ressortir vivant.

Et voilà que le gisant interrompt le disant, c’est du moins ce que j’imagine. Le père est mort et l’écrivain, le prolixe, le cynique en reste bouche bée depuis trois semaines. Et moi, lecteur, j’en prends le deuil, comme par contumace, par absence de nouvelles; les mots quotidiens d’Eric littéralement me manquent, font un creux dans ma pratique cybernétique : je me rends compte que je me suis habitué, quasi de manière « addictive », à ses petites phrases, son regard si particulier, son humour de pince-sans-rire.

Et j’imagine qu’il n’a pas envie de rire, Eric, face à la mort de son père. Je sais ce que c’est : j’ai perdu le mien il y a cinq ans et ça m’a fait aussi le coup de la panne : rien à dire, encore moins à écrire, on est coquille vide, sonné, abasourdi. Dorénavant, on n’écrira plus qu’en orphelin, qui est aussi ce qu’on appelle l’âge d’homme, l’état d’adulte. L’écriture gagnera en solidité, elle perdra son innocence.

Mais chut, le deuil de l’écrivain c’est le requiem de la page blanche.