06/10/2016

Notes sur le corps perdu

par Jean-Michel Olivier

images-3.jpegMon premier est un corps de légende. Le corps rêvé, à deux, par mes parents. Un corps double, déjà, et tissé de désirs contradictoires. Pas de visage, encore, ni de nom propre. Mais la rencontre de deux rivières qui, un beau jour, ont mélangé leurs eaux. Rien de visible, encore, dans ce petit embryon virtuel qui porte en soi tous les espoirs du monde, les angoisses et les rêves, la vie et la mort. Mais, bien sûr, le programme à venir est inscrit dans les gênes, comme un passeport : un sauf-conduit pour des destinations futures.

 

« En ces temps-là, écrit Platon dans Le Banquet, les êtres humains avaient quatre bras, des jambes en nombre égal, deux visages, les parties honteuses en double, tout le reste à l’avenant. […] Zeus, pour mettre un terme à leur indiscipline, les coupa en deux comme on tranche les fruits pour en faire des conserves, ou encore comme on divise un œuf dur avec un crin. »

 

Mon premier est un corps idéal : des jambes déliées, des bras solides, un visage d’ange, les yeux bleus de son père, le nez droit de sa mère (et la culotte de son grand frère, dirait Gotlib). Il a des proportions parfaites. Un chef-d’œuvre esthétique, en quelque sorte. Mais pas encore de sexe.

 

Pendant des millénaires, on n’a rien su de la magie de la gravidité. L’ignorance, aujourd’hui, n’est plus de mise : grâce à l’échographie, on peut suivre en temps réel et en cinémascope l’histoire du petit bougillon, le mesurer, l’ausculter, déceler d’éventuelles maladies ou des malformations congénitales. On peut même l’opérer in utero sans qu’il s’en aperçoive.

 

Bien à l’abri dans la grotte maternelle, il ou elle n’est jamais seul(e). Son corps est inclus dans un corps plus vaste qui le nourrit et le contient. Il pousse à l’abri des regards indiscrets, bien au chaud, en toute sécurité, mais il grandit déjà sous surveillance. Big Mother is Watching You. Il a déjà son dossier médical, sa fiche magnétique d’assurance, sa chambre réservée à la Maternité.

 

Pour les Grecs, comme pour les Romains, le corps idéal est celui du soldat: incarnation de la virilité accomplie et de la fonction sociale la plus noble. Au Moyen Âge, c’est le chevalier au corps dissimulé par une armure, toujours au service des plus faibles, et lié à son Roi par une fidélité indéfectible. Et aujourd’hui ? L’idéal masculin serait un composé d’acteur (Johnny Depp) et de chanteur de charme (Robbie Williams). Quant à l’idéal féminin, c’est un mélange de top model (Gisèle Bundchen) et de chanteuse sexy (Shakira, Britney Spears).

 

Après neuf mois de réclusion dans la grotte maternelle, voilà le petit d’homme enfin admis à voir le jour ! En même temps qu’il ouvre pour la première fois les yeux, les autres voient son corps. Il cesse d’être une image, un fantasme, un désir inconscient. Il est là, couché sur le sein de sa mère, et il n’est pas quelqu’un d’autre. Il n’est plus inclus dans le corps d’un autre, mais exclu du Jardin d’Eden.

 

À peine né, on le toise, on le pèse, on l’ausculte, on l’étalonne, on examine la souplesse de ses membres, on mesure le diamètre de son crâne. Le premier test qu’il doit passer, c’est l’épreuve du grabbing: il doit être capable de refermer sa main sur le doigt du pédiatre. Il doit d’emblée montrer son désir de s’accrocher à la vie.

 

Son premier mot d’ordre philosophique : Je pince, donc je suis.

 

On ne le dira jamais trop : le nom (et le prénom) que je porte aura toujours été celui d’un autre. Il existe avant moi et sans moi. C’est le prénom d’un enfant mort (Ramuz avaient deux frères aînés, Charles et Ferdinand, qui moururent en bas âge), d’une tante d’Amérique ou d’un grand-père fou, d’un ami de maman ou d’une vedette de cinéma (combien de Brad, de Jennifer, de Monica dans les années 2000 ?). Dans tous les cas, c’est le nom étranger qu’on colle sur mon corps. L’étiquette. Le signe distinctif. Qui m’aura précédé et qui attestera que j’ai vécu. Un nom étrange qu’il faudra accepter d’abord, puis ensuite reconnaître (comme on reconnaît une dette). Ce nom étrange qu’il faudra honorer, sa vie durant, sous peine d’être exclu du clan familial, et de perdre son identité.

Un nom. Un corps. Sa vie durant, il faudra négocier avec ces énigmes insondables, qui sont données une fois pour toutes, à la naissance. Je suis ce nom. Je suis ce corps. Pourquoi ne m’appelé-je pas Jordi, ou Aragon, ou Franz Schubert, ou Félix Unglück ? Et pourquoi ne suis-je pas petit, large d’épaules, roux aux yeux bleus, poilu et ventriloque ?

 

Vous me direz qu’on peut changer de nom. C’est compliqué, mais c’est possible. Vous me direz aussi qu’il y a des pseudonymes (Stendhal, Cendrars, Molière, etc.), et que Julien Gracq, dans tous les cas, sonne mieux que Julien Poirier, par exemple. C’est vrai. Vous me direz également qu’il est possible aujourd’hui de modifier son corps selon ses moindres caprices. Rien de plus facile, en effet, qu’une petite liposuccion, une rhinoplastie, un limage des dents, une greffe de cheveux, un lifting du visage, etc. Nous sommes les premiers, sans doute, dans l’histoire de l’humanité, à pouvoir remodeler notre corps à loisir, au point d’en faire, à jamais, un corps méconnaissable même pour ceux qui nous connaissent le mieux.

 

« Le charme, le seul vrai charme, est épidermique : qui songe à louer le squelette de sa Dulcinée ? » Julien Gracq.

 

Si, au départ de la vie, le monde apparaît à l’enfant comme le prolongement indifférencié de son corps, la conscience de soi naît à partir de la frontière qu’il trace entre lui et le monde extérieur. Vers l’âge de trois ans, quand il dessine, la première image qu’il donne de lui-même est une boucle fermée qui partage un dedans d’un dehors. Inscrivant dans cet enclos corporel les yeux et la bouche, greffant des membres filamentaires, il fixe, dans la fascination du vis-à-vis, l’image d’un moi qui se découvre — comme un autre.

 

Hippocrate, le plus célèbre médecin de la Grèce antique, n’a jamais ouvert de cadavre, ni laissé aucun traité sur ce sujet. Et jusqu’au XIIIe, le corps humain n’est qu’une surface. Il faut que Frédéric II de Germanie rende une ordonnance en vertu de laquelle il est défendu d’exercer la médecine sans avoir étudié au préalable pendant un an l’anatomie sur des corps humains. Deux excommunications papales, lancées contre l’auteur de cet édit, ne suffisent pas à refermer les cadavres. Dès lors, le corps est étudié non seulement comme une surface, mais aussi comme une profondeur.

 

« J’ai disséqué plus de dix corps humains, écrit Léonard de Vinci dans ses Carnets. Fouillant chacun des membres, écartant les plus infimes parties de chair […] Si tu es passionné par ce sujet, tu peux être retenu par une répugnance naturelle ou, si elle ne te retient pas, tu peux redouter de passer la nuit en compagnie de cadavres découpés, écorchés, horribles à voir. Si cela ne te rebute toujours pas, peut-être ne possèdes-tu pas le talent de dessinateur indispensable à cette science. »

 

En coupant le corps en morceaux, la dissection met un terme au principe d’unité que sous-tend la notion d’individu (qui signifie « corps indivisible »).Aussi, jusqu’au XVIIe, les dépouilles offertes aux anatomistes sont celles des condamnés à mort. La dissection, pratiquée à huis clos, est entourée d’opprobre. À la fin du siècle, la tendance s’inverse :la dissection devient un spectacle à la mode. Dans Le Malade imaginaire, Molière ironise : « Il y en a qui donnent la comédie à leurs maîtresses, mais donner une dissection est quelque chose de plus galant. »

Où est mon corps d’enfant ? Mon dernier cheveu blond ? Le corps choyé par mes parents n’existe plus. Un autre a pris sa place, que personne n’a reconnu, mais qu’il faut accepter, parce qu’on n’a pas le choix, et puis un autre encore. Tout ce qu’il reste de ce corps primitif, ce sont des cicatrices fermées sur un secret. Les genoux si souvent éraflés qu’ils ressemblent à des champs de bataille. Le dos brûlé par le lait écumant que mon grand-père, dans sa nuit primordiale, a renversé sur moi, un dimanche de printemps. Le coude creusé par la chute d’un vélo lancé à toute allure sur un chemin de pierres, etc.

 

Nous sommes des poupées russes. À chaque étape de notre vie, un nouveau corps vient remplacer le précédent, l’enveloppant d’une nouvelle peau, qui ne tombe pas, et reste intacte avant d’être recouverte à son tour. Au centre du dispositif, il y a un corps d’enfant, minuscule, effaré, immobile, qui regarde avec un sourire ces corps effacés par le temps, et qui ne parle pas.

 

Un jour, dans un accès de fureur éthylique, un collègue lança sur moi une assiette qui faillit me tuer. Mon front dégoulinait. Ma belle chemise de lin était tachée de rouge. Après le vin partagé en commun, dans la douceur de la nuit (une vraie Comédie d’été à la Shakespeare), je goûtais au vrai sang du sacrifice. Sans poser de questions, les médecins de l’hôpital recousirent la blessure avec du fil invisible et une aiguille. La boutonnière existe encore. Je ne la sens jamais. Certains soirs, quand le froid est trop vif, elle se teinte de rouge, pour que je ne l’oublie pas.

 

Je n’ai plus, aujourd’hui, le visage que ma mère m’a connu. Quelques photos anciennes, toujours les mêmes, toujours en noir et blanc, attestent pourtant que ce visage a existé. Qu’il a été le mien. Un visage d’ange (ou de démon) qui sourit tout le temps. Puis c’est la page blanche : une année de silence. Après, l’enfant n’est plus le même. Son visage a changé. Le beau sourire est devenu grimace. L’enfant avait dix ans. Les chemins de montagne étaient gelés. Zigzagant entre les congères, la voiture a quitté la route, dévalé un talus, s’est écrasée contre un sapin. L’enfant assis à côté de son père a traversé le pare-brise. Il est resté enseveli des heures sous la neige. On l’a tiré de là, on a ôté le verre de ses yeux, soigné les plaies de son visage. À l’hôpital, emmailloté comme une momie, il est resté dix jours sans bouger, sans parler. Quand on lui a retiré ses pansements, sa mère ne l’a pas reconnu. Dans l’album de famille, après la bourrasque de neige, les photos sont maintenant en couleur.

 

Le corps est le premier jouet, la première source de douleur et de plaisir. Tout s’y inscrit en palimpseste. À cet égard, c’est le modèle des relations que l’on entretiendra avec autrui. Si j’aime mon corps, si je le soigne et le vénère (comme la publicité m’y enjoint constamment), je serai plus sensible au corps de l’autre, à ses défauts, à ses métamorphoses, à son vieillissement.

 

Comme il est le premier instrument de plaisir, le corps est aussi la première œuvre d’art. Tout porte à croire que l’homme (et donc la femme !) a pris sa propre peau comme support originel de son image. Regardez les Dogons, les Papous, les Incas, les Massaï. Regardez Pamela Anderson. Regardez Marilyn Manson. Le maquillage — comme le tatouage — constitue la forme la plus ancienne de métamorphose corporelle. Grâce à elle, on sépare, d’emblée, le corps biologique et le corps culturel.

 

Combien de temps sépare un grain de peau d’un grain de sable ?

15/09/2016

Rive droite, rive gauche (exercice de style)*

par Jean-Michel Olivier

« La lumière commence à baisser, faut pas que je tarde trop...»

images-2.jpegSur le trottoir, juste devant le bar, Octave gobe la dernière pilule de sa dernière plaquette. Par acquis de conscience, il jette un œil à sa montre. Trois heures maintenant qu’il est accoudé à ce zinc. Trois heures durant lesquelles il n’a pensé qu’à ça. Impossible de continuer, il fallait régler et partir, vite. Mais c’était sans compter sur l’arrivée d’Alice. La jeune femme avançait d’un pas déterminé le long de la rue Philippe Plantamour, pile dans sa direction. Et même de loin, Octave pouvait lire sur son visage sombre la volonté de régler le vieux contentieux qui les occupait depuis déjà deux ans...

Ils s’étaient quittés fâchés, après une nuit d’amour qui lui avait paru interminable (à elle), et bien trop courte (à lui). Mais trop de choses les séparaient : Alice aimait le vin blanc (de préférence vaudois) et Octave le gros rouge (en provenance des côtes du Rhône). Il était carnivore autant par atavisme que par goût personnel. Alice aimait beaucoup les animaux — mais surtout pas dans son assiette. Depuis toujours, elle se gavait de légumes oubliés et picorait les petites graines comme une mésange. Cela sautait aux yeux : ces deux-là n’étaient pas de la même espèce. Cerise sur le gâteau : Alice ne pouvait s’endormir que la fenêtre ouverte, alors qu’Octave fermait stores et volets avant d’aller se coucher. Elle avait l’impression d’étouffer ; il avait peur du bruit.

Mais la rupture ne fut pas si facile : Alice était fille de banquier, tandis qu’Octave usait ses fonds de jeans sur les bancs de l’Université depuis dix ans. Il vivait de petits boulots. Comme il connaissait très bien la région (et les postes de douane non gardés), on lui confiait toutes sortes de marchandises qu’il amenait en contrebande de l’autre côté de la frontière. C’était un boulot excitant, mais dangereux et mal rémunéré. Parfois, aussi, il donnait un coup de main à la morgue pour nettoyer les cadavres en trop piteux état, mais là encore il était mal payé. Le plus souvent, Octave ne faisait rien et ne pensait qu’à lui. C’était un boulot à plein temps. Il traînait aux terrasses des cafés, il lisait La Tribune, il rêvassait, il attendait que quelque chose lui arrive…

Alice était tout le contraire. Active et dévouée, elle soutenait un nombre incalculable d’ONG (dont elle payait régulièrement les cotisations) et signait toutes les pétitions qui circulaient sur Facebook. Un samedi par mois, comme tous les membres de sa famille, Alice servait la soupe aux indigents. Elle se battait pour les migrants, les femmes battues, les bébés phoques, les droits des minorités sexuelles. Craignant que sa fille ne dilapide la fortune familiale, son père lui avait coupé plusieurs fois les vivres. Mais Alice avait tenu bon. C’était une femme de caractère.

Un jour, il y a deux ans, elle avait pris Octave sous son aile — moins par amour que par pitié — et l’avait présenté à ses parents. Ils avaient été consternés. Leur fille (unique) éprise d’un traîne-patins qui vivait aux Pâquis ! Elle avait poussé la provocation jusqu’à donner à son amant une chevalière en or ayant appartenu à son grand-père…

Quelques semaines plus tard, Octave lui avait signifié sa rupture par SMS. Merci pour tout et bon vent. Alice avait trouvé le procédé saumâtre. Mais elle avait d’autres soucis en tête. Le monde va si mal ! La Syrie… La disparition des abeilles… Le Brexit… Plusieurs fois, elle lui avait écrit pour tâcher de récupérer la fameuse chevalière. Octave n’avait jamais daigné répondre (et pour cause, il s’était empressé de monnayer le joyau familial au troc de la rue Plantamour).

Alice avait tourné la page. Six mois après le SMS fatal, elle avait rencontré un jeune homme africain qui traînait rue des Granges, à deux pas de chez elle, sans domicile et sans papiers, et elle l’avait aussitôt pris sous sa protection. Il parlait peu — et Alice ne comprenait pas grand-chose à son babil. Mais il devinait ses désirs et il n’était jamais avare de ses caresses.

Deux ans avaient passé. Son père avait exigé le retour de la bague et menacé, une fois encore, de mettre sa fille sur la paille. Alors, aujourd’hui, Alice était bien décidée à passer à l’attaque.  Elle avait mis ses atours de guerrière : sa belle robe noire, légèrement décolletée, son spencer rouge, ses escarpins à hauts talons.

Et dans son sac Gucci, le petit pistolet qu’elle avait emprunté à son père faisait une bosse. 

* Petit exercice de style proposé par La Tribune de Genève (et paru samedi 9 juillet) à quelques écrivains genevois. Les deux premiers paragraphes sont imposés (et les mêmes pour tout le monde). La suite est un texte original.

08/09/2016

Trois souvenirs de Michel Butor

par Jean-Michel Olivier

images-2.jpegTrois souvenirs, encore vivaces, à propos de Michel Butor, qui fut mon professeur et mon ami, et qui vient de nous quitter.

1. Le souvenir le plus ancien n'est pas le plus glorieux. Il remonte à l'autre siècle. Fin des années 70. Avec quelques amis (une quinzaine), nous avions décidé d'assister au séminaire de Michel Butor, nouvelle vedette de l'Université de Genève, qui venait d'être nommé professeur ordinaire. Cette année-là, le séminaire portait sur un écrivain français peu connu (mais célébré par Michel Foucauld), qui avait inspiré Michel Leiris et des surréalistes : Raymond Roussel. images-5.jpegForts de nos certitudes dogmatiques, nous avons donc investi la grande salle de cours de l'aile Jura. Comme à son habitude, Butor est arrivé en salopettes, un livre sous le bras, sans notes, ni cahier. Il a organisé les exposés. Nous les avons réclamés tous. Il ne s'est douté de rien. Nous étions ravis : chaque semaine, dorénavant, l'un de nous prendrait la parole pour éclairer Roussel à sa manière, c'est-à-dire à la nôtre — à la lumière des grands théoriciens que nous lisions alors (Barthes, Derrida, Foucauld, Deleuze, etc.). Après le premier exposé, Butor, qui n'était pas tombé de la dernière pluie, a eu la puce à l'oreille. Il a convoqué le second conférencier (mon ami Alain F., pour ne pas le nommer !). La discussion a vite tourné à l'aigre. Et Butor a mis son veto à l'exposé d'Alain. Le lendemain, dans un grand mouvement théâtral, tout le groupe, comme un seul homme, a quitté le séminaire en dénonçant la censure du professeur Butor ! Celui-ci a été abasourdi. Et, pour une fois, lui d'ordinaire si bavard n'a rien dit ! Le petit groupe de terroristes de salon (dont je faisais partie) est parti en claquant la porte, très fiers de leur effet. Et il n'est plus resté que trois étudiants dans la salle ! C'est avec eux que l'imperturbable auteur de La Modification a terminé son séminaire. Bien sûr, l'événement a fait des gorges chaudes à l'Université.

— Quoi ? L'illustre Michel Butor tient séminaire devant trois étudiants ?

Il dut subir (on me l'a raconté) les quolibets de ses collègues, qui riaient sous cape. Ce petit coup d'État, par ailleurs, n'est pas resté sans conséquence, puisque Butor, quelques années plus tard, a raconté cette péripétie, à sa manière, dans la préface qu'il a écrite pour son ami, images-6.jpegle poète Vahé Godel (« Petit rêve du lac », in Du même désert à la même nuit). Dans ce petit récit, Butor raconte qu'un groupe d'extraterrestres débarque un jour dans son séminaire et qu'il a toutes les peines du monde à s'en débarrasser…

2.  Je ne pensais plus jamais revoir Michel Butor, dont les livres (après les cinq fameux romans) me laissaient froid. Je n'ai jamais été sensible à ses Matières de rêve (Gallimard), ni à ses livres « expérimentaux ». Mais la vie a voulu que nous nous retrouvions. En 1986, Michel Butor a travaillé avec Marc Jurt, un peintre et graveur d'exception, qui était un grand ami. Marc aimait collaborer avec des écrivains (Butor, Chessex) pour que ceux-ci déposent leurs mots sur ses gravures ou ses toiles. Ce travail s'appelle Apesanteur. Et à cette occasion, Marc m'a demandé de présenter cette œuvre à quatre mains. images-4.jpegCe que j'ai fait (voir ici) J'ai retrouvé Butor, qui avait tout oublié, semble-t-il, des petites conspirations universitaires, et j'ai découvert un homme simple et généreux, d'une curiosité extraordinaire, qui cherchait dans la peinture ou la gravure des réponses à ses propres questions (la peinture a sans doute été son plus grand sujet d'inspiration). 

3. Le dernier souvenir est le plus vivace et le plus attachant.

En 2012, année du tricentenaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau, j'ai eu la chance et le plaisir d'être invité à New York avec une petite délégation genevoise (Roger Mayou, Michèle et Michel Auer, François Jacob, Marc Perrenoud, Footwa, alias Frédéric Gafner). images-7.jpegL'excellent Olivier Delhoume a supervisé le tout et Michel Butor a été du voyage. Nous avons passé des heures délicieuses à parler de littérature, du Nouveau Roman (qu'il avait abandonné depuis longtemps), des auteurs à la mode et bien sûr des prix littéraires (il a reçu le Prix Renaudod pour La Modification en 1956 et je venais de recevoir le Prix Interallié pour L'Amour nègre). Nous avons beaucoup ri de la comédie littéraire. Et parlé aussi de Rousseau (qu'il connaissait admirablement bien), de Roussel et de Marc Jurt, qu'il aimait beaucoup. Il avait l'habitude de dire qu'il était « à part » (« I'm off »), « à la frontière », « à la lisière » des genres. Il a exploré la littérature comme on explore le monde en espérant toujours découvrir des continents perdus. C'était un arpenteur et un poète. Un homme-livre comme on en rencontre très peu dans sa vie.

19/11/2015

Ne baissons pas les bras : construisons des écoles !

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par Jean-Michel Olivier

Il y a presque vingt ans, en 1996, j’ai publié "Les innocents" (L’Age d’Homme, 1996), l’un des premiers romans à mettre en scène un attentat islamiste. Cela se passait à Genève. Tandis qu’on célébrait, en grande pompe, le 300e anniversaire de la naissance de Voltaire, un fanatique rêvait de mettre la ville à feu et à sang. Il avait des ennemis, mais aussi des complices: un pasteur, un maire écolo-bobo, un policier véreux, un juge d’instruction. Au-delà du jeu de massacre, par la satire, je voulais dénoncer les intégrismes (politique, religieux, judiciaire), comme Voltaire l’avait fait trois siècles plus tôt. Prémonitoire, ce roman m’a valu des lettres de menaces (anonymes, bien sûr).

Avec effroi, je constate qu’il s’est réalisé à Paris la semaine dernière. Les écrivains sont des voyants. Des archers, dans la nuit, qui tirent sur des cibles mouvantes. Quel homme politique aujourd’hui, quel expert autoproclamé en religion ou en stratégie géopolitique, aurait la lucidité de Voltaire, qui écrivait ceci dans son "Dictionnaire philosophique": «Lorsqu’une fois le fanatisme a gangrené le cerveau, la maladie est presque incurable. Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant? Ce sont d’ordinaire les fripons qui conduisent les fanatiques, et qui mettent le poignard entre leurs mains.»

Tout est dit: le fanatisme n’est pas la religion (chrétienne ou musulmane), c’est le cancer de la religion. Une pathologie qui a ses causes et ses symptômes. Un mal presque incurable, selon Voltaire. En effet, comment soigner un homme (le fanatisme est essentiellement féodal, patriarcal, nostalgique) qui ne désire que la mort – et celle des autres? L’intégrisme est un nihilisme. C’est aussi une haine longuement ruminée contre l’Occident et ses valeurs «dégénérées» (la fête, le rire, la liberté, l’émancipation des femmes, l’éducation, la culture.

Le cancer veut la mort. Le cancer aime la mort (Daech en a fait sa bannière noire). Il répand le chaos dans le corps en déroute. C’est le but recherché de tous les intégrismes: semer la peur, la haine, le doute. Monter les hommes les uns contre les autres (car il se trouve toujours des âmes bien-pensantes, chez nous, pour comprendre ou justifier l’injustifiable). Attiser un feu qui embrasera le monde pour faire place à cet Ordre Nouveau qui assassine des enfants, viole des femmes et décapite ses ennemis.

Ne tombons pas dans le piège qu’on nous tend! Les terroristes n’auront ni notre peur, ni notre haine, ni notre amour. Le chaos qu’ils souhaitent n’arrivera jamais. Ils vont perdre bientôt la guerre désespérée qu’ils mènent misérablement (on ne dira jamais assez combien ils sont misérables et méprisables.

Il y a désormais des remèdes au cancer. Lesquels? Méfions-nous des solutions faciles. François Hollande a choisi la manière guerrière. Ce n’est pas la plus sûre. Mais la guerre est sans doute un passage obligé, car il faut toujours répondre à la mort. Méfions-nous aussi des discours angéliques, pontifiants, qui font des tueurs parisiens des victimes. Ce ne sont pas des produits de l’injustice sociale (l’un des tueurs parisiens travaillait pour la RATP, les frères Kouachi, auteurs de l’attentat contre "

Le fanatisme repose sur deux piliers: la bêtise et l’ignorance. Contre la bêtise, disait Lacan, il n’y a rien à faire! Mais l’ignorance peut être vaincue. C’est la leçon des attentats, et un avertissement à ceux qui veulent couper dans les budgets scolaires. L’école laïque enseigne la tolérance, l’écoute, la réflexion critique – tout ce que le Diable déteste. Ne baissons pas les bras! Construisons des écoles – non des prisons! Ainsi nous écraserons l’Infâme!

Texte publié dans la Tribune de Genève, jeudi 19 novembre 2015.

 

05/11/2015

De Voltaire à Salman Rushdie (retour sur les Innocents)

images-1.jpegJean-Michel Olivier était, le 24 juin dernier, invité à gagner le Grand Salon des Délices pour rappeler le contexte et la réception de son roman Les Innocents (1996) centré, on s’en souvient, sur les personnalités conjuguées de Voltaire et Salman Rushdie. Nous présentons dans les lignes qui suivent la discussion qui s’est d’abord engagée entre le romancier et le conservateur des Délices, François Jacob, avant de gagner l’ensemble de la salle.

voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueFrançois Jacob : Rappelons d’abord, si vous le voulez bien, la structure générale des Innocents. Tout s’y passe en une journée  — histoire de respecter, peut-être, une ultime fois, les préceptes d’Aristote ? — et cette journée peut être datée : 21 novembre 1994, c’est-à-dire l’un des jours supposés de la naissance de Voltaire. Apparaissent pas moins de quarante-cinq personnages, parmi lesquels Joseph Bâcle, « appointé de police », le juge Joseph Parmentier, son épouse Marie, Paul Soufre, Simon Rage (figure de Salman Rushdie), SIC, c’est-à-dire Solange-Isabelle Court, journaliste de son état qui ressemble comme deux gouttes d’eau à Claire Chazal, Laurent Vessie, maire de Genève, le pasteur Buchs, Émile Dutonneau, écrivain du « terroir », Louis Dutroux et enfin la libraire, Claire la Taiseuse.
Simon Rage, écrivain célèbre, est cloîtré à Londres en raison d’une fatwa : on ne le met pas moins dans un jet privé en partance pour Genève, où il doit recevoir le prix Voltaire. Tandis qu’il voyage, un groupe terroriste prépare son assassinat. La structure du roman devient alors signifiante. Toutes ses parties sont en effet inaugurées par un texte en italiques (sauf la dernière, qui présente un récit en capitales) lequel, écrit à la première personne, est le fait du terroriste anonyme, et se trouve suivi de douze à quinze chapitres assez courts focalisés, quant à eux, sur un des personnages cités précédemment. L’œuvre est donc très ramassée dans le temps, avec des personnages typés qui sont presque des personnages-clés, certains d’entre eux étant reconnaissables ou transposables dans la réalité (Alain Vaissade, Martine Brunschwig-Graf…) Elle semble se concentrer sur deux questions : celle de la pureté, les exactions qu’elle entraîne étant interrogées de l’intérieur, si l’on peut dire, par la voix même du jihadiste ; et celle de la distinction qu’il convient d’opérer entre une littérature romande d’essence internationale et une littérature du « terroir » que vous ne semblez pas privilégier. Sur un plan plus littéraire enfin, d’aucuns ont évoqué une « épopée rabelaisienne », les détournements de langage étant chez vous très nombreux ainsi que les jeux avec le narrateur, lesquels pourraient faire songer, dans une certaine mesure, à Jules Romains.
Ma première question concerne la perception qui est la vôtre, vingt ans après, de ce roman : la contextualisation très forte dans laquelle il s’inscrit (tricentenaire de la naissance de Voltaire) n’en gêne-t-il pas la lecture a posteriori ? Aurait-il été au contraire « réactualisé » par les événements récents ?

Jean-Michel Olivier : Le point de départ est effectivement la question de la pureté et celle de la nature des intégrismes : il faut se souvenir que la décennie 1980 avait été marquée par de nombreux attentats, notamment à Paris. voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueIl m’a semblé dès lors intéressant, et tout particulièrement après le prix Colette que Salman Rushdie n’a pu recevoir, en 1993, d’analyser la pureté ou l’intégrisme dans différents secteurs ou dans différents discours. Le nerf du livre est bien l’intégrisme religieux, mais j’étais également intéressé par les réactions opérées au sein de la ville de Genève qui est à la fois ouverte, libre et puritaine. Il y a ce côté qu’on trouve chez Rousseau, très strict, et puis en même temps une réflexion sur la liberté. Ce que je voulais mettre en scène, c’étaient différents personnages susceptibles de représenter les différentes facettes de l’intégrisme. Il y a l’intégrisme religieux avec ce personnage anonyme, qu’on voit préparer un attentat tout au long du livre mais qui a une espèce de fascination, malgré tout, comme tous les musulmans, pour le Livre, le Coran, le Livre sacré. Avec un côté plus satirique, plus humoristique, nous avons ensuite le maire de la ville, un écologiste, mais aussi un intégriste dans son genre : il veut tout nettoyer, il est obsédé lui aussi par cette notion de pureté. Troisième forme d’intégrisme : celui du pasteur Buchs, clin d’œil au pasteur Fuchs, et qui représente en effet une vision de la religion. Citons enfin le juge Parmentier, véritable incarnation du bien et du mal –du bien surtout : c’est lui qui tranche, qui est obsédé par le mal. Je voulais au fond élargir la réflexion sur les intégrismes et non pas seulement l’intégrismea fortiori l’intégrisme musulman. On se rend compte ici que presque tous les personnages portent en eux ce désir de pureté qui est au fond une pureté dangereuse.

François Jacob : Il y a quand même un personnage qui ne porte pas, me semble-t-il, un quelconque désir de pureté et qui est pourtant la plus dangereuse de toutes : c’est Solange-Isabelle Court. Ne s’avoue-t-elle pas tout de suite « impure » ?

Jean-Michel Olivier : C’est la journaliste, importante dans le roman en ce que je voulais mettre en scène un personnage qui mît lui-même en scène tous les autres. On a donc une mise en scène qui regarde l’événement. Solange-Isabelle Court traduit à elle seule l’obsession, très réelle à l’époque, pour l’audience : voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueelle tente de provoquer ses interlocuteurs et invite par exemple l’imam Ramadan –nom évidemment connu à Genève : je fus moi-même, quinze ans durant, le collègue de Tariq Ramadan. Solange fait en fait de l’événement qu’elle met en scène un véritable spectacle : elle se contente d’abord de suivre la remise du prix, en espérant que quelque chose ne « marche » pas, ce qui ferait grimper l’audience, puis elle manipule les gens de telle manière qu’en effet il se passe quelque chose pendant son émission. Mais il est un autre personnage qui m’intéresse encore davantage : c’est Bâcle. Ce nom ne vous dit rien ?...

François Jacob : Je ne connais de Bâcle que l’ami de Jean-Jacques Rousseau…

Jean-Michel Olivier : Précisément ! Je m’étais dit que dans tous mes livres il y aurait un Bâcle. voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueJ’adore ce personnage de garnement avec lequel Rousseau va voler des asperges : c’est le « copain » que nous avons tous eu, dans notre adolescence, et qui nous entraîne vers des mauvais coups qui n’en sont pas vraiment… Bâcle se trouvait déjà dans un livre précédent intitulé Le Voyage en hiver, histoire d’un organiste à Genève qui réveille ses paroissiens par une espèce de déluge de notes de musique et qui invente une liqueur faite d’herbes genevoises et qu’il appelle la Bâclée… Il est vrai que dans Les Innocents, Bâcle n’a pas un beau rôle : c’est un « flic » un peu obtus, caricatural et pour tout dire violent.

François Jacob : Je souhaitais vous interpeller sur un terme que vous utilisez souvent : le terme de « bâtards ». Il semble  y avoir dans le roman une espèce de fil rouge sur la filiation, sur le fait d’avoir des enfants, de chercher un père, etc.

Jean-Michel Olivier : La bâtardise est en rapport direct avec la pureté ou l’impureté. La pureté peut être celle du sang, de la race, de la famille. Quant au thème de la filiation, il apparaît très souvent dans mes livres, soit qu’on refuse de se reproduire, comme ici le juge Parmentier, soit que les femmes détournent cet interdit ou cette résistance. Marie découvre ainsi qu’elle est enceinte et se demande, durant tout le livre, quel père donner à son enfant : les candidats défilent jusqu’à celui qui lui conviendra le mieux, et qui n’est évidemment pas le père biologique. Cette problématique peut être élargie au plan intellectuel parce que si l’on parle de Voltaire ou de Rousseau, il y a une « descendance » absolument énorme et qui s’écarte plus ou moins d’eux. Dans Le dernier mot, je donne justement la parole à Thérèse Levasseur où il est question, on s’en doute, des cinq enfants qu’on a tant reprochés à Rousseau –et vous devinez quelle est mon interprétation de cet objet d’étude. Dans L’amour nègre, on a affaire à un enfant adopté, autre manière de poser la question de la filiation.

François Jacob : Le tour que joue Marie Parmentier à son juge de mari (lui faire croire qu’il est le père de l’enfant qu’elle porte), c’est finalement le tour qu’a joué Mme du Châtelet à son propre mari lorsqu’elle s’est trouvée enceinte des œuvres du poète Saint-Lambert.

Jean-Michel Olivier : Oui, c’était là quelque chose d’assez courant au dix-huitième siècle, où l’on trouvait un nombre de bâtards hallucinant. J’ai beaucoup d’affection pour Marie Parmentier car c’est une femme qui décide de prendre sa vie en main, qui n’est pas une victime, qui ne se laisse pas faire. voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueMme du Châtelet, Voltaire, Rousseau sont évidemment présents dans tout le roman : on peut même dater des Innocents le début d’une influence « voltairienne » sur ma production.

François Jacob : La couverture est, à ce propos, très explicite.

Jean-Michel Olivier : C’est une œuvre qui fut commandée à Dominique Appia : voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueon y voit Voltaire en figure de proue sur le « bateau-livre » qui est le lieu central du roman.

François Jacob : Mais il est, sur ce bateau, un trouble-fête qui pense, pense, pense décidément beaucoup…

Jean-Michel Olivier : C’est bien sûr notre apprenti terroriste. Il est à la fois ce personnage qui va suivre son destin : punir l’auteur de La Mère de Dieu, et montrer que son désir de pureté est un désir impossible. Malheureusement pour lui, il aime la littérature, est sensible aux belles-lettres : sa certitude en est ébranlée, et il commence à réfléchir. Je ne voulais pas faire de ce personnage anonyme un inculte ou le réduire au rang de brute épaisse à qui l’on dit : « Vous allez tuer tel ou tel homme, ou telle ou telle femme » et qui obéit sans réfléchir. Tout au contraire, il se pose des questions, il hésite.

François Jacob : Mais il vient à bout de son hésitation. Et fait brûler sa propre bibliothèque…

Jean-Michel Olivier : Impossible évidemment de ne pas songer à tous ces autodafés qui hantent encore le dix-huitième siècle : n’a-t-on pas brûlé Du Contrat socialÉmile ? Sans compter ces images d’autodafés de 1933, quand les nazis arrivent au pouvoir. Il s’agissait de revenir sur cette histoire obsédante à l’aide de personnages réellement incarnés, et non pas de simples figures emblématiques.

François Jacob : Notre jihadiste, lorsqu’il approche du bateau-livre, bouscule quelqu’un qu’il ne reconnaît pas. Or celui qu’il bouscule, sans y prendre garde, n’est autre que Simon Rage, sa potentielle victime. Pouvez-vous évoquer cette scène ?

Jean-Michel Olivier : Le terroriste est téléguidé, mobilisé par son crime, et il n’est plus capable de reconnaître l’écrivain qu’il a en face de lui. Le bourreau et la victime se croisent, se cognent, mais s’ignorent. Vous remarquerez toutefois que j’en ai sauvé un, à la fin.

François Jacob : Pas le terroriste, en tout cas.

Jean-Michel Olivier : Non. Celui-là meurt dans sa corbeille de fleurs…

François Jacob : Il semble que le roman ait suscité, au moment de sa sortie, quelques réactions négatives…

Jean-Michel Olivier : Il y a eu plusieurs types de réactions. J’aime bien d’abord mettre en scène des personnages qui ont réellement existé, en ne les déformant pas beaucoup, finalement, en faisant en sorte qu’ils soient reconnaissables. Je m’attendais dès lors à avoir des réactions virulentes de la conseillère d’État impliquée dans le roman : voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiquemais Martine Brunschwicg-Graf a bien pris la chose. D’autres politiques n’ont pas réagi. Le plus surprenant est que d’aucuns ont réagi parce qu’ils n’étaient pas dans le roman ! D’autres réactions ont été plus violentes, allant parfois jusqu’à la menace.

François Jacob : Et qu’en est-il d’Émile Dutonneau ? Le prénom est bien rousseauiste…

Jean-Michel Olivier : Oui, mais le modèle est Étienne Barillier, même s’il s’agit au fond du composé de plusieurs écrivains : voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueMichel Viala, Jacques Chessex… J’en fais un écrivain du terroir, c’est-à-dire attaché à l’expression de la terre, de la pureté de la terre, dans le sens où en Suisse romande l’écrivain du terroir exprime vraiment l’âme de la région. On a longtemps cru qu’il y avait une « âme » romande qui était exprimée par quelques écrivains qu’on a choisis de manière quelque peu arbitraire. Ramuz ne risque-t-il pas de faire oublier Cingria ou Bouvier ?

François Jacob : Le terroir qui intéresse Dutonneau est en tout cas couvert de vignes…

Jean-Michel Olivier: Il est porté sur la bouteille, c’est vrai.

François Jacob : Et devient assassin !

Jean-Michel Olivier : Dans son désir de pureté, il développe une visée hégémonique qu’on retrouve dans tous les discours de la pureté.

François Jacob : Il forme en tout cas un couple infernal avec sa victime, Dutroux, qu’il rencontre au Dorian, qu’il retrouve par la suite du côté du bateau-livre avant, finalement, de l’étrangler dans la cellule qu’ils partagent tous les deux, en ce soir du 21 novembre 1994. Nous voici ramenés, chemin faisant, à ces couples décrits par Rousseau dans les Confessions et où sont convoquées les images de Bâcle, de Venture de Villeneuve…

Jean-Michel Olivier : Dutonneau essaie, par ses livres, de se faire reconnaître et, en particulier, de se faire reconnaître par l’institution universitaire : Dutroux est de l’Institut ! Dutonneau et Dutroux sont donc tout à la fois très proches car issus l’un et l’autre du monde du livre mais, en fait, profondément déconnectés l’un de l’autre.

François Jacob : Le « conte final » est sans doute une des pages les plus voltairiennes du roman : on y retrouve le ton de Candide, lorsque Candide traverse le village des abares et qu’il se livre à une description proprement clinique de ce qui l’entoure.

Jean-Michel Olivier : L’amour nègre a fait précisément l’objet de recensions dans lesquelles on disait que le personnage principal était une sorte de Candide moderne. voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueUn Candide noir, africain, qui traverse le monde de la mondialisation, de la puissance, de l’argent, un monde blanc, de manière générale, où il évolue jusqu’à la fin du récit. Mais j’ai surtout songé à L’Ingénu, avec ce métis qui débarque et dont on tente de faire un bon breton… C’est tout ce processus d’immigration et d’intégration qui m’intéresse : il est évidemment au cœur de nos préoccupations d’aujourd’hui. Quant au rire, c’est bien lui qu’on tente d’assassiner, et qu’on a tenté de tuer le 7 janvier dernier, car il est une arme redoutable contre toute forme d’intégrisme.

François Jacob : Et quel est le prochain opus ?  

Jean-Michel Olivier : C’est un roman qui, comme d’habitude, sera très différent de tous les précédents. Le dernier était le récit de la vie d’un personnage inspiré de quelqu’un qui a réellement existé. Le prochain s’intitulera Le Démon des femmes et mettra en scène un écrivain tout à fait contemporain, plus jeune que moi, qui a eu un prix littéraire, et qui a été harcelé par de nombreuses correspondantes. voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueOn ne trouve donc qu’un homme pour une vingtaine de femmes qui lui écrivent ou qu’il rencontre dans des salons du Livre. La vie d’un écrivain aujourd’hui est quelque chose de très particulier : on l’invite à parler un peu partout de ses livres, il se trouve transformé en colporteur ou en représentant de ses propres ouvrages : c’est de cette vie de nomade qu’il est question dans la première partie. La deuxième partie le verra recevoir son prix et repartir avant, en fin de parcours, de gagner une université américaine.

François Jacob : À très bientôt, donc, pour ce nouveau roman !

Propos recueillis par François Jacob.

05/03/2015

Le Jardin des muets (Trieste)

par Jean-Michel Olivier

images.jpegIl y a, près du port, un parc public appelé le Jardin des Muets.

En partant de la ville, on descend vers la mer. On tourne à droite après la Poissonnerie, puis on remonte en direction de l’église San Giusto. Mais on ne va pas jusque-là. On entre dans un parc immense et silencieux que peu de gens connaissent. Il y a des frênes aux belles fleurs écarlates et des arbres de Judée.

Mais ce qui fait le charme de ce jardin secret, c’est le silence qui y règne. Un silence de lecture ou de mort. C’est là que je venais lire ou écrire, loin des bruits de la ville, quand j’étais au lycée. On n’est jamais seul quand on lit un bon livre. On converse en silence avec les ombres. On voyage dans le temps et l’espace du rêve. On vit des aventures qui vous emportent au bout du monde ou vous font visiter votre ville, comme si elle était étrangère.

Je voulais vous montrer ce jardin, Romano, c’est le jardin de mon enfance, mon refuge et ma joie.

Un jour, était-ce fin avril ou début mai, je ne sais plus, nous quittons de bonne heure la librairie et nous longeons le Grand Canal. Un peu partout, les acacias en fleur sont déjà couverts d’hirondelles.

Trieste est une ville de l’été et l’été, ici, commence au début mai et finit en octobre.

Je cueille une branche de mimosa, je vous la donne et vous la respirez longuement, les yeux fermés, comme si vous récitiez une prière. Vous avez toujours été sensible aux fragrances, et celle-ci vous transporte.

images-3.jpegOn croise alors Umberto Saba, son béret sur la tête et la pipe à la bouche. Il est appuyé sur une canne.

Vous êtes impressionné, Romano, face au poète silencieux qui vous regarde avec ses yeux de bronze.

Plus loin, il y a Italo Svevo, sa grosse moustache et son nœud papillon, qui semble regarder ailleurs, toujours, vers l’horizon brumeux. Un mauvais plaisantin a aspergé son buste images-4.jpegde peinture rouge. Alors on jurerait qu’il a reçu un coup de hache ou de marteau sur la tête.

Vous cherchez Ezra Pound, le poète maudit. Il est caché derrière un cèdre noir, tout au bout de l’allée, dos au cimetière. Regard fou, cheveux en broussaille, moustache et barbichette mal taillées. Le Paradis, voilà ce que j’ai tenté d’écrire. Mais le Paradis du poète s’est brisé quelque part entre Venise et Trieste, la prison et l’asile psychiatrique. images-5.jpegLui qui considérait le sexe comme un sacrement et n’acceptait pas que l’Église touche l’argent destiné aux artistes et aux philosophes, il a fait vœu de silence depuis qu’on l’a accusé de trahison…

Au détour d’une allée, je vous montre le buste d’un illustre anonyme. Ses cheveux noirs sont coiffés en arrière et collés sur son crâne avec de la brillantine. Il a une partition de piano sous le bras. Sa petite moustache lui donne un air joyeux. Détaché des réalités du monde. C’est mon grand-père Heinrich. Heinrich Peter Buchacher. Musicien amateur et photographe du Duce. Je lui lance un baiser de la main.

Je vois que vous cherchez quelqu’un, Romano, dans cette crypte à ciel ouvert. Mais vous ne l’avez pas trouvé…

« Et Trieste ! Ah Trieste a mangé mon foie ! »

La nuit tombe déjà. Les portes du jardin vont bientôt se fermer. Il faut quitter le colloque des bustes.

Mais vous n’écoutez pas et vous m’entraînez par la main.

images-6.jpegDerrière une allée de cyprès, au milieu d’une pelouse, face à la mer qu’on entend murmurer, il y a un homme debout, son chapeau de guingois sur la tête, un bandeau de pirate sur l’œil gauche, une petite moustache, appuyé sur une frêle canne en jonc.

« Ah ! Le voilà… »

Vous approchez du poète irlandais qui a vécu et écrit ses plus belles pages dans cette ville, celui qui a réinventé l’odyssée quotidienne d’un petit juif de Dublin à la table des cafés de Trieste, entre deux leçons particulières d’anglais et ses cours de l’école Berlitz.

« James Joyce ! »

Il semble cligner de l’œil, nous inviter à boire avec lui un verre de pur malt et sourire de cette farce qui fait de lui un écrivain académique, coulé dans le bronze, lui qui n’a cessé de bouger, comme vous, Romano, l’exilé, l’étranger constamment au début de son histoire…

Dans la vie, vos héros sont des artistes !

J’entends des pas dans l’allée. Je vous prends par le bras, mais vous ne voulez pas partir.

Vous êtes un étranger, Romano, arrivé clandestinement en Italie avec de faux papiers ! Vous risquez d’être arrêté, jeté en prison, refoulé dans votre pays…

Deux carabiniers, en grande conversation sportive, débouchent de l’allée. Ils ne nous ont pas vus. J’empoigne votre bras et nous disparaissons sous les branches du cèdre. Je colle ma main sur votre bouche.

Les pandores poursuivent leur ronde. Ils ne regardent pas autour d’eux. Ils continuent à s’engueuler. Qui va gagner le match de dimanche entre la Triestina et l’Inter de Milan qui occupe la tête du championnat d’Italie ? Est-ce que l’Inter va jouer avec Bruno Masta et Fulvio Nesti ? Dans ce cas, les Triestins n’ont pas l’ombre d’une chance…

Je sens que vous avez envie d’ajouter votre grain de sel.

Heureusement que les carabiniers sont loin !

Leurs voix se perdent dans l’air du soir.

Vous embrassez ma main et je vous laisse faire. Vous embrassez mon bras, mon cou, mes seins. Je ne fais rien pour arrêter votre fougue. Nous nous laissons glisser sur la pelouse, dans la nuit parfumée. Nos baisers n’ont pas de fin. Notre désir non plus.

Joyce nous regarde en clignant des paupières. 

19/02/2015

Opération Tandem à Casablanca

par Bouthaïna Azami

le360_fw_img_31021.jpgDans le cadre des tandems organisés par le Salon du livre de Genève et le Salon de Casablanca, j'ai eu le bonheur de dialoguer, ce dimanche 15 février, avec Jean-Michel Olivier, Prix Interallié 2010. Une plume et un univers dont on a le sentiment de ressortir grandi.

Jean-Michel Olivier est reconnu pour être l’un des plus grands écrivains suisses de sa génération. Né à Nyon, il vit depuis trente ans à Genève où il se partage entre son activité d’enseignant et l’écriture. Auteur d’une vingtaine d’ouvrages, essais, livres autour de la photographie et de l’art contemporain, romans, Jean-Michel Olivier a reçu, en 2010, le Prix Interallié pour son romanL’amour nègre. Un roman qui, me confiera-t-il lors d’une rencontre dans le cadre du Salon du livre de Casablanca, marque un tournant dans sa carrière pour être très différent de ses précédents écrits.

 

De La Dame du Fort-barreau à L’amour nègre

Avec L’Amour nègre,  Jean-Michel Olivier quitte en effet la Suisse et, notamment, sa ville de Genève, son quartier des Grottes qui vous prend par la main et vous mène, dans Notre dame du Fort-barreau, à la rencontre de Jeanne. Jeanne, cette «sublime mendiante», «les cheveux en bataille, les bas mités, le châle qui part en filoche» mais qui a «cette flamme dans (les) yeux». Cette flamme, bouleversante, qui irradie de cette lumière émanant de ces être rares qui ont renoncé au monde sans pour autant cesser d’aimer les hommes. Qui ont renoncé au monde pour mieux aimer les hommes. images-8.jpegEt Jeanne, je l’ai croisée aussi. Nous avons de temps à autre échangé un sourire, quelques mots, dans ce quartier où j’ai vécu durant trente ans, comme Jean-michel Olivier, que j’ai dû certainement croiser aussi, sur cette fameuse rue du Fort-Barreau ou dans les ruelles de ce village des Grottes où tout le monde se retrouve finalement, dans les mêmes lieux, les mêmes cafés... Mais il aura fallu ce Salon du livre de Casablanca pour que la rencontre se fasse vraiment. Et l’univers de l’écrivain m’a d’autant plus touchée que la plume est juste; incisive, certes, mais sans jamais sombrer dans le pathos, car elle trempe dans cette encre dont seuls les Suisses ont le secret: une plume d’un amour et d’une générosité uniques qui se déprend de soi pour se prendre à l’autre, s’éprendre de l’autre. Se prendre à Jeanne qui va les bas troués, livrée à la cinglante bise genevoise; Jeanne sur laquelle d’aucuns se retournent comme sur une miséreuse «folle» et qui,en réalité, est la propriétaire de deux immeubles dans lesquels elle accueille ceux qui n’ont pas de lieu et parfois pas même lieu. Jeanne, qui fera visiter au narrateur,  qui n’est autre que Jean-Michel Olivier lui-même, un appartement dans lequel il s’installera comme dans un sanctuaire, tant la rencontre avec cette «fée» le prendra dans l’âme et la chair. Un sanctuaire, «Un oratoire» gorgé de mémoires à présent absentées qu’il traque, armé de son Nikon, tant elles hantent l’espace, imprègnent les murs. «Un oratoire» car, ces mémoires des lieux, Jeanne vient désormais lui en livrer les secrets, elle qui lui rend à présent visite chaque jour, s’annonçant d’un discret coup asséné à la porte de «la pointe du pied». Ainsi, elle lui racontera qu’un certain Vladimir Illitch –«Lénine, vous voulez dire?»- avait passé là «une soirée mémorable».

 

Jeanne? «Une fée», «une amie». Pour d'autres, enfin pour ceux que ça arrange: «une folle». Comme pour ces épiciers qui la rabrouent, l’humilient en public tandis qu’elle cherche dans son porte-monnaie les pièces pour payer ses courses. Scène, prenante, à laquelle assiste, pétrifié, l’auteur-narrateur: «Pas un mot, pas un geste pour vous, Jeanne, qui m’avez tout donné. J’écoute et je reste impuissant, prisonnier de mon lamentable silence. Je disparais dans ce désert d’hommes et de femmes confondus dans une même lâcheté. La lâcheté des groupes et des troupeaux, des meutes de chiens.»       

Et le narrateur d’entrer alors dans une culpabilité insurmontable, qui l’exilera de lui-même. Serait-il désormais de ces hommes, ces femmes, qui lui soulèvent le cœur? Non, car il a une conscience. Une conscience qui le ronge, à présent, au point de l’acculer au suicide. Tentative avortée par une femme qui le tirera des eaux du fleuve dans lequel il s’était jeté et se fera, après une aveugle nuit d’amour avec le narrateur, une sorte de vertigineuse métaphore de l’acte d’écrire. Un corps-à-corps où l’écrivain se perd, guidé comme malgré lui par une «vérité » qui le consume, dans laquelle il s’annihile comme pour mieux renaître à lui-même. Et ce livre qui vous invite, dès la page de couverture, à vous saisir de la main en heurtoir plantée dans la page bleutée pour frapper, de la pointe des doigts fondus à d’autres doigts, à la porte fermée sur d’édifiants émois.

 

L’Amour nègre

Quittons la Suisse. Pour mieux, finalement, y revenir. Jean-Michel Olivier s’en va, dans ce roman prenant, suivre les périples de Moussa, né «dans un village coincé entre la mer et un volcan éteint», en Afrique; né d’un père qui «avait dix épouses et une kyrielle d’enfants. C’était le seul et meilleur moyen qu’il avait trouvé pour ne pas travailler. Il passait ses journées sous l’aloès. Avec une calebasse remplie de vin de palme. (…) Le soir, il titubait d’une case à l’autre et distribuait des volées de Bambou».  Dès les premières lignes, c’est un couperet qui s‘abat sur le lecteur. Le décor est planté, saisissant de violence.

images-9.jpegBientôt, Moussa, vendu par son père contre un téléviseur à écran plat, sera rebaptisé Adam par sa famille d’adoption. Nouvel homme promis au Paradis? Pas vraiment. Objet pour son père, Adam poursuit son destin de «nègre». Et nous ne sommes pas là dans la «négritude», digne et rebelle, d’un Aimé Césaire. Mais dans les acceptions les plus viles de ce mot «nègre». «Une insulte», dira Jean-Michel Olivier. Bien plus que cela, une violence, une absence dans le déni, un déni originel condamnés à des murs, ou barreaux, assassins, contre lesquels il s'en va se fracasser irrémédiablement se fracasser, aussi "blin-bling" soient-ils.

L’Amour nègre?  L’amour de consommation, de substitution, l’amour-objet avilissant. Le nouvel Adam chutera dans les paradis artificiels d’Hollywood, ceux de Brad Pitt et Angelina Jolie auxquels l'auteur fait allusion. Et Moussa n’y trouvera pas sa place et passera de main en main, de pays en pays, dans un livre subdivisé en chapitres comme autant d’expériences cumulées du démembrement, de la dissolution de soi qui n’aura finalement d’autre alternative que de se faire siens les préjugés qui l’accablent et qu’il trimballe dans sa peau.

Une vertigineuse dénonciation de cette nouvelle ère de la mondialisation négatrice et de la consommation à outrance qui ne fait qu'exacerber, de façon d'autant plus outrancière qu'elle revêt, sournoise, l'habit de l'hôte philanthrope. 

Photo © Copyright : Brahim Taougar-Le360

18/12/2014

Qui était Dimitri ?

par Jérôme Garcin

images.jpegNé yougoslave, naturalisé suisse, il est mort au volant de sa camionnette, qui était à la fois sa couchette et sa bibliothèque. Il avait successivement grandi sous Tito, milité contre le système soviétique, frayé avec l'extrême droite, embrassé le nationalisme serbe et pris fait et cause pour Milosevic. Ses deux passions étaient le football et la littérature. Il pratiqua longtemps le premier en amateur et pour honorer la seconde, fonda, au milieu des années 1960, les Editions L'Age d'Homme. Il y publia les grands livres des grands dissidents (Vie et Destin de Grossman,  les Hauteurs béantes  de Zinoviev), les meilleurs écrivains suisses (Amiel, Ramuz, Cingria, Haldas, Chessex), et une flopée de têtes brûlées. Il s'appelait Vladimir Dimitrijevic. On le surnommait « Dimitri ». C'était une légende, c'est toujours une énigme.

Trois ans après sa disparition, celui qui fut l'un de ses auteurs, Jean-Michel Olivier, prix Interallié 2010 pour L'Amour nègre, lui consacre un roman où tout est vrai, où tout est faux. Dimitri se nomme ici Roman Dragomir. Son cadavre bouge encore, devant lequel viennent s'incliner sept de ses amis qui, les uns après les autres, témoignent d'un moment de sa vie: l'enfance belgradoise, l'exil en Suisse via l'Italie, la naissance de sa maison d'édition, la guerre en Yougoslavie et la gloire du paria.

Chose étonnante: plus on avance dans ce livre rythmé par des histoires d'ânes, pétrifiés ou bâtés, plus la biographie de cet homme semble s'éclairer et plus son mystère ne cesse de s'épaissir. ami barbare,olivier,garcin,obs,dimitriQui était vraiment cet éditeur célèbre installe dans «un pays de taiseux», qui ne répondait jamais au téléphone, ne payait ni ses fournisseurs ni ses auteurs, et dormait comme un SDF dans sa camionnette? Pourquoi ce fin lettré était-il si barbare et ce guerrier, si sentimental?

Comment cet anticommuniste pouvait-il être soudain rattrapé par la nostalgie de l'empire soviétique? Quelles étaient donc les femmes de ce célibataire toujours habillé de noir? D'où lui venait cette propension à fréquenter en priorité des monarchistes, des anarchistes, des poseurs de bombes, des agents doubles, des insoumis?

Dans une prose simple, sans graisse, protestante, Jean- Michel Olivier force volontiers le trait. C'est qu'il veut faire le portrait, et il y réussit, d'un « cheval fou », d'un « tyran magnifique », d'un franc-tireur insaisissable qui aimait les alcools forts, la viande rouge, les cigarettes américaines, les icônes du Moyen Age et les microfilms glissés dans les macarons à la pistache.

ami barbare,olivier,garcin,obs,dimitriLe romancier d'Après l'orgie aurait pu intituler ce livre : Après Dimitri. Car c'est en réinventant la vie de son éditeur et ami qu'il en fait, traversant le siècle dernier, une véritable épopée, où le tragique frôle parfois le comique. « Un bon joueur, disait Vladimir Dimitrijevic, est comme Don Quichotte: il est bizarrement fait, maladroit, filiforme, mais il est un excellent footballeur. »

Une manière, somme toute, d'autoportrait. Celui d'un Quichotte slave, dont Jean-Michel Olivier, fidèle jusqu'au bout, serait le Sancho Pança.

JEROME GARCIN

article paru dans L'Obs N° 2614, du 11 au 17.12.2014

27/11/2014

Si vous passez dans les Rues basses…

Si vous passez dans les Rues Basses, aujourd'hui, entre 17h et 18h30, arrêtez-vous à la librairie Payot Rive gauche et venez me dire bonjour !

Jean-Michel Olivier_RG.JPG

16/10/2014

« Éloignez-vous de moi ! » (petit hommage à Jacques Derrida)

par Jean-Michel Olivier

4105864202.3.jpegJ'ai rencontré Jacques Derrida en 1978, mais je le connaissais déjà grâce à ses livres qui jouaient aux confins de la philosophie, de la psychanalyse et de la littérature. La littérature surtout : son écriture si poétique, joueuse, riche en harmoniques.

Cette année-là, Derrida avait été invité par l'Université de Genève (le professeur de Muralt, je crois) à venir donner un séminaire de philosophie. Dans sa (fausse) candeur, le département de philo lui avait octroyé une minuscule salle de cours, rue Candolle. Quand il est arrivé, JD a dû se frayer un passage à travers une meute d'étudiants serrés comme des sardines, certains assis (les plus chanceux), les autres debout dans la salle, dans le couloir et dans les escaliers, jusqu'à la rue…

Le brave de Muralt était très étonné…

On dédoubla le cours et envoya alors notre visiting professor philosopher à l'École de Chimie, dans un laboratoire hérissé de tuyaux et de robinets. JD donna donc des cours de philosophie chimique (ou de chimie philosophique), ce qui l'amusa beaucoup…

Nous sympathisâmes. Les cours étaient bondés et passionnants. Ils se prolongeaient à une table du Landolt. Puis la soirée s'égrenait en promenades interminables à travers la ville. Nous finissions la nuit au Bagdad, une boîte interlope de la rue Neuve-du-Molard, à boire et à danser sur la musique orientale.

Après son dernier cours genevois, JD m'invita à venir suivre son séminaire à l'École Normal Supérieure de la rue d'Ulm. J'y allai tous les mercredi, en voiture bien sûr, et parquai mon épave presque devant la Sorbonne (heureuse époque!). 

Je fus ravi de le revoir et JD, aussitôt, me demanda où je logeais. Nulle part. Je n'avais pas d'hôtel, pas d'adresse parisienne. Il me proposa alors de m'héberger rue des Feuillantines. Sa femme, Marguerite (les Marguerite jouent un rôle important dans ma vie), psychanalyste de son état, y avait son cabinet. Je pouvais y dormir à la condition expresse de quitter les lieux avant l'arrivée du premier patient. Sinon, catastrophe… Pendant deux ans, je dormis donc sur le divan où tant d'hommes et de femmes venaient raconter leurs angoisses. De ma vie, je n'ai jamais aussi bien dormi.

En décembre 1982, il fut emprisonné dans une prison de Prague, images-1.jpegoù il allait participer à une soirée-débat avec Vaclav Havel. Grotesque mise en scène politique. Sur l'intervention de François Mitterrand, il fut vite libéré.

J'ai revu JD plusieurs fois depuis cette époque de bohème. Il s'est toujours montré très attentif, curieux de ma « carrière », de mes idées, de mes désirs. Il m'a encouragé à écrire et m'a aidé à publier mes premiers textes (avec l'aide de Louis Aragon). En matière d'écriture, je lui dois beaucoup.

La dernière fois que je l'ai vu, c'était plusieurs années avant sa mort, dans son bureau de l'École des Hautes Etudes, il m'a pris dans ses bras, m'a demandé si j'écrivais toujours, si je lisais ses livres. Puis il m'a dit : « Éloignez-vous de moi. Oubliez tout ce que j'ai écrit. Ne pensez qu'à la langue. Votre langue. Suivez les mots de vos désirs. »

images.jpegComme je m'étonnais, il a repris : « Oui, pour écrire, il faut toujours prendre ses distances. Surtout par rapport aux livres qu'on aime. Continuez à écrire. C'est votre vie. Creusez les sillons de la langue. Votre langue. Et éloignez-vous de moi. »

J'ai appris sa mort en octobre 2004, alors que je me trouvais dans les Cinque Terre avec ma femme et ma fille. L'année d'avant, j'avais perdu la vue comme lui, mon ami Jackie, l'avait perdu plusieurs fois. Nous avions tous les deux des rétines fragiles.

Pas un jour ne se passe sans que je repense à ses paroles. 

Testament et oracle.

* On lira avec beaucoup de profit la belle biographie de Jacques Derrida par Benoît Peeters (Flammarion).

25/09/2014

L'Ami barbare au Rameau d'Or !

1622017_799672126722638_87065516519397162_n.jpgNe manquez pas demain, vendredi 26, à partir de 18 heures, à la librairie du Rameau d'Or (boulevard Georges-Favon, 1204 Genève), une discussion amicale et passionnée à propos de L'Ami barbare, entretien mené par l'excellente Marianne Grosjean (journaliste à La Tribune de Genève) !

Une surprise, délicieuse, attend toutes celles et ceux qui achèteront le livre…

Venez nombreux !

28/08/2014

À propos de L'Ami barbare, par Jean-Louis Kuffer

DownloadedFile.jpegD’un souffle épique et d’un humour rares, le nouveau roman de Jean-Michel Olivier évoque, dans un flamboyant mentir-vrai, la figure de Vladimir Dimitrijevic, grand éditeur serbe mort tragiquement en juin 2011.*

La légende est une trace de mémoire, orale ou écrite, qui a toujours permis à l’homme d’exorciser la mort et de célébrer ses dieux, ses saints ou ses héros.

VladimirDimitrjevic (1934-2011), Dimitri sous son surnom de légende vivante, ne fut ni un saint ni un héros ! Pourtant la vie du fondateur des éditions L’Âge d’Homme relève  du roman picaresque à la Cendrars que  Jean-Michel Olivier, son ami, en a tiré avec une verve sans pareille. Des ingrédients que lui a servis la vie, il a fait un plat de fiction pimenté à souhait.  Dimitri, qui ne tirait jamais le couteau nine  fréquentait les bordels à notre connaissance, se serait régalé  en se retrouvant dans la peau d’un fou de foot et de femmes qui délivre un âne aux pattes prises dans la glace, casse la figure de ceux qui le rabaissent et fustige ceux qui « freinent à la montée » en terre littéraire plombée par le calvinisme. Dans la foulée, aux foutriquets médiatiques  qui prétendent que rien ne se passe dans nos lettres depuis la disparition de Chessex,  l’auteur de L’Amour nègre prouve le contraire en célébrant tout ce qui vit et vibre, par le livre, ici autant que partout !    

Brassant la vie à pleines pages, fourmillant de détails tragi-comiques, L’Ami barbare déploie un récit à plusieurs voix  autour d’un cercueil ouvert. En celui-ci repose Roman Dragomir, alias « le dragon », mort dans un terrible accident de la route mais parlant comme il a vécu, tour à tour chaleureux et véhément. Tendre au vu de sa fille gothique ou de ses fils de diverses mères. Vache envers telle dame patronnesse de la paroisse littéraire romande ou tel vieil ennemi juré au prénom de Bertil. Avec son soliloque alternent les dépositions de  sept témoins majeurs, qui évoqueront les grandes étapes de sa vie passionnée.

Voici donc Milan Dragomir, frère cadet (fictif) du défunt, brossant le tableau hyper-vivant d’une enfance en Macédoine puis à Belgrade, marqué par la passion du football et des livres, mais aussi par la guerre, le père emprisonné (d’abord par les nazis, ensuite par les communistes) et l’exil que son frère continue de lui reprocher comme une trahison. Dimitri était fils unique, mais l’invention des frères Dragomir est une belle idée romanesque, autant que la figure récurrente d’un âne à valeur de symbole balkanique et biblique à la fois.

La suite des récits alternés entremêle faits avérés et pures affabulations. Une libraire juive de Trieste, Johanna Holzmann, évoque le premier séjour de Roman à Trieste, en 1954, sous le signe d’une passion partagée. C’est un personnage rappelant d’autres romans de Jean-Michel Olivier, mais l’exilé en imper à la Simenon a bel et bien passé par le Jardin des muets. De même Dimitri fut-il, en vérité, footballeur à Granges, comme le raconte l’ouvrier d’horlogerie et gardien de but Georges Halter, surnommé Jo. Les Lausannois se rappellent le libraire yougoslave mythique de chez Payot, au début des années 60, et Christophe Morel, en lequel on identifie le fidèle Claude Frochaux, est le mieux placé pour ressusciter  ce haut-lieu de la bohème lausannoise que fut le bar à café Le Barbare aux escaliers du Marché. Quant à la fondation des éditions La Maison, dont Roman Dragomir fera le fer de lance des littérature slaves plus ou moins en dissidence, elle est narrée au galop verbal par le même Morel, compagnon de route athée et libertaire aussi fidèle à Roman qu’opposé à ses idées de croyant « réac » lançant du « vive leroi ! » sur les barricades de Mai 68… 

Avec Roman Dragomir, l’âme slave rayonnera de Lausanne à Paris et Moscou, et c’est une dame russe voilée qui poursuit, devant le cercueil, le récit des tribulations de l‘exilé bientôt confronté à l’implosion de son pays. Révolté par la propagande occidentale diabolisant sa patrie, Roman Dragomir défendra celle-ci avant de découvrir, sur le terrain, l’horreur de la réalité. Sur quoi l’écrivain Pierre Michel, double transparent de l’auteur, décrit l’opprobre subi par son ami en butte à la curée des « justes ».

Un magnifique épisode, évoqué par la dame russe, retrace la visite d’une inénarrable cathédrale de livres, dans une usine désaffectée, en France voisine où l’éditeur génial a stocké des milliers de livres. Mausolée symbolique, ce lieu dégage une sorte d’aura légendaire. Or ce dépôt pharaonique existe bel etbien ! Et c’est de la même aura que Jean-Michel Olivier nimbe le personnage du « dragon » Roman, que les amis de Dimitri se rappellent aussi bien.

À un moment donné, Christophe Morel avoue n’avoir parlé que des qualités de Roman Dragomir, alors qu’il faudrait plusieurs livres, selon lui, pour détailler ses défauts. Pour autant, L’Ami barbare n’a rien d’une apologiemyope : c’est un roman de passion et d’amitié, une stèle à la mémoire d’ungrand passeur dont les derniers mots ont valeur d’envoi : « La vie seule continue dans les livres. Priez pour le pauvre Roman ! »

 Jean-Michel Olivier. L’Ami barbare. Editions de Fallois/ L’Âge d’Homme, 292p. 

* Article paru dans L'Hebdo du 21 août 2014.

03/07/2014

Une vie de Ming en Livre de Poche

DownloadedFile-1.jpegpar Jean-Michel Olivier

Je fais partie d'une génération qui a grandi avec les premiers livres de poche, lancés en février 1953 par Henri Filipacchi. Koenigsmark de Pierre Benoit (le n°1), L’Ingénue libertine de Colette, Les Clefs du royaume d’A.J. Cronin, Pour qui sonne le glas d’Hemingway…

Ils valent alors deux francs, soit à peine plus que le prix d’un quotidien, un peu moins que celui d’un magazine. Les débuts de cette nouvelle collection – qui deviendra une nouvelle manière de lire, démocratique et décontractée – sont modestes, et l’accueil du public, réticent : ne braderait -on pas la littérature en l'offrant ainsi au grand public ? L'un des responsables de la collection du Livre de Poche était un proustien distingué, un peu austère, portant un nom à particule : Bernard de Fallois…

La collection du Livre de Poche m'a toujours fait rêver et, même si je n'avais pas encore la vocation d'écrire (je voulais être footballeur),images-2.jpeg j'ai commencé à lire tous les nouvelles parutions, méthodiquement, au fil des mois, en me disant que j'en viendrai un jour à bout…

Travail de Sisyphe, bien sûr ! Mais j'en ai lu quand même plusieurs centaines…

Aujourd'hui, Bernard de Fallois a fondé sa propre maison d'édition et c'est mon éditeur (avec Andonia Dimitrijevic). Grâce à lui, j'ai l'assurance que tous mes livres seront repris dans cette prestigieuse collection qui me faisait rêver, étant enfant ! 

Le 4 juillet sort de presse, dans une édition revue et corrigée, avec une nouvelle couverture, Après l'Orgie, mon roman sorti il y a deux ans chez de Fallois-l'Âge d'Homme.

C'est un honneur et un bonheur immense. Voici ce que Christophe Passer écrivait sur les aventures de Ming, en 2012.

OLIVIERaprsl'orgie-#CC16A3.jpg.jpg« Deux ans après avoir obtenu le prix Interallié pour L’amour nègreJean-Michel Olivier développe brillamment son thème: suite ou méta-roman plutôt drôle, Après l’orgie consiste en un long dialogue entre Ming – la sœur d’Adam, le héros de L’amour nègre – et son psychanalyste. Confession pleine de rebondissements, on lit cette affaire d’un trait, porté par le sens de la satire d’Olivier, qui n’est jamais aussi bon que lorsqu’il décrit un univers contemporain qui tourne à vide entre mercantilisme, luxe et orgie des vanités, ce qui ne l’empêche pas d’aimer beaucoup ses personnages: la jolie Ming, sexy et peu farouche, adoptée comme Adam par Matt et Dol (une version trash de Brad et Angelina) raconte un imbroglio extravagant et tragicomique, passant de Shanghai à l’Italie en transitant par les cliniques suisses et les folies californiennes. C’est enlevé, c’est plein d’esprit, on se croirait dans Putain, ça penche, la belle et terrible chanson de Souchon, celle où l’on voit « le vide à travers les planches ». Christophe Passer

* Jean-Michel Olivier, Après l'Orgie, Le Livre de Poche, 2014.

19/06/2014

Après l'Orgie en Livre de Poche !

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par Jean-Michel Olivier

Après L'Amour nègre (Prix Interallié 2010), voici Après l'Orgie, ou les aventures de la belle Ming chez le psy

Je me permets de reproduire ici le bel article que Michel Audétat avait consacré à mon livre dans Le Matin Dimanche.

« Ayant renoncé à cultiver son jardin, Candide avait repris du service en 2010 sous la plume de Jean-Michel Olivier : son ingénu s'appelait Adam, venait d'Afrique, se retrouvait adopté par un couple de stars hollywoodiennes, et la fable de cet innocent jeté dans notre hyper-modernité extasiée avait valu à l'écrivain genevois le prix Interallié de cette année-là. L'amour nègre ne l'avait pas volé. 

Aujourd'hui paraît Après l'orgie qui le prolonge. C'est le versant féminin de L'amour nègre : les aventures de Ming, la demi-soeur d'Adam dont il avait été séparé et qu'il avait retrouvée dans un pensionnat suisse à la fin du roman. La jeune femme se confie ici à son psychanalyste qui finit par y perdre son latin et son Freud: payé pour fouiller les profondeurs de la psyché, il se retrouve devant une Chinoise aux yeux bleus qui semble pure surface, vraie dans ce qu'elle paraît, dénuée de tabous et peut-être même d'inconscient.

 Ming en a des choses à raconter. Les années turbulentes dans la luxueuse hacienda de ses parents adoptifs. Ses amours nombreuses. Ses grossesses foireuses. Sa métamorphose par la chirurgie esthétique, en Suisse, à la suite d'un accident de voiture. Puis ses séjours en Italie où elle devient la cajoleuse favorite de «papi, le chef du gouvernement: cela débouche sur une scène d'apothéose hédoniste, au Colisée, dont on laisse l'agréable surprise au lecteur.

 Satirique, grinçant et dopé aux amphétamines, Après l'orgie est aussi un roman dialogué comme les aimait Diderot. Il emprunte son titre à un essai de 1990: « Que faire après l'orgie? », s'interrogeait Jean Baudrillard dans La transparence du mal. Bonne question. Que faire, en effet, quand on a tout libéré, les moeurs, le plaisir, l'art de ses contraintes, le commerce de ses entraves et le capitalisme financier du réel? C'est la question que nous lègue la modernité et à laquelle Jean-Michel Olivier confronte ses personnages. »

* Jean-Michel Olivier, Après l'Orgie, roman, Le Livre de Poche, 2014.

Dans toutes les bonnes librairies dès le 2 juillet !

13/12/2012

L'année Rousseau

images-2.jpegNé à Genève, il y a 300 cents ans, et mort en France, à Ermenonville, en 1778 (avec un passeport prussien !), Jean-Jacques Rousseau aura mené la vie d’un vagabond, tantôt adulé par les grands de ce monde et tantôt pourchassé pour ses idées progressistes. On se souvient que sa bonne ville natale, à l’exemple de Paris, a brûlé deux de ses livres, L’Émile et Le Contrat social, sur la place publique, en 1762. Il a refusé les honneurs et les compromissions. Il s’est battu, sa vie durant, pour son indépendance irréductible. Il a aimé des marquises et des comtesses, mais a passé trente ans avec Thérèse Levasseur, une blanchisseuse qui ne savait ni lire, ni écrire, selon la légende, et qu’il a épousée, lui, l’adversaire farouche des conventions.

L’année qui se termine aura été l’année Rousseau. Publications et republications (dont l’œuvre complète en version numérique chez Slatkine). Colloques. Pièces de théâtre. Opéras. Films et téléfilms. N’en jetez plus, la cour est pleine ! Il y aura eu à boire et à manger dans cette frénésie commémorative. images-4.jpegDu bon, et même du très bon, comme le livre de Guillaume Chevevière, Rousseau, une histoire genevoise (Labor et Fides), et la pièce de Dominique Ziegler, Le trip Rousseau. images-3.jpegUn opéra plutôt moyen : JJR (Citoyen de Genève). Une série de courts métrages : La faute à Rousseau, où le meilleur côtoyait très souvent le pire. Mais Rousseau n’était-il pas l’adversaire acharné du spectacle ?

Moi qui ai eu la chance de parler de Rousseau à New York, à Paris et en Californie, j’ai pu me rendre compte de l’extraordinaire actualité de sa pensée, qu’elle soit politique (elle a influencé le mouvement Occupy Wall Street et celui des Indignés), pédagogique (on lit encore L’Émile dans tous les instituts de formation des maîtres), musicale ou botanique (on considère Jean-Jacques comme le précurseur de l’écologie). Sans parler, bien sûr, de son influence littéraire. Son roman épistolaire, La Nouvelle Héloïse, a fait pleurer des générations de lectrices. Et les Confessions, chef-d’œuvre d’introspection rusée, a montré la voie à ce qu’on appelle aujourd’hui l’autofiction, représentée par Annie Ernaux, Delphine de Vigan ou Christine Angot.

images-6.jpegCette année aura été également celle de Jean Starobinski, écrivain et critique genevois qui vient de fêter ses 92 ans et de publier, coup sur coup, trois livres extraordinaires. L’un sur Rousseau*, le deuxième sur Diderot** et le dernier sur l’histoire de la mélancolie***. Que serait Jean-Jacques sans Staro, comme l’appelaient ses étudiants ? Le professeur genevois a contribué, comme nul autre, à faire (mieux) connaître, la pensée de Rousseau : l’importance du regard dans son œuvre, son désir constant de transparence, ses ruses pour séduire ses contemporains tout en les accusant, son tempérament mélancolique.

Oui, il faut relire Rousseau, tous les jours, comme Starobinski nous le conseille : c’est une mine, un trésor d’humanité, de liberté et de poésie.

* Jean Starobinski, Accuser et séduire, Gallimard, 2012.

** Jean Starobinski, Diderot, un diable de ramage, Gallimard, 2012.

*** Jean Starobinski, L’Encre de la mélancolie, Le Seuil, 2012.

11/10/2012

Splendeur et misère de la critique

 

images-2.jpegCertains auteurs, à juste titre, se plaignent du silence qui entourent leurs livres. Rien n'est pire, en effet, que l'absence de critique. Qui signale quelquefois la censure ou l'autocensure (on ne parle pas d'un livre dérangeant), la paresse (ce livre est trop gros, trop complexe) ou le plus souvent l'indifférence.

Les critiques lisent-ils (elles) encore les livres dont ils (elles) parlent ? Le plus souvent, c'est oui, heureurement. Et on ne chantera jamais assez la gloire des critiques qui éclairent un ouvrage, le décryptent, avec ce zest indispensable d'amour ! Mais il y a des exceptions.

Une anecdote, ici, du vécu simple et vrai : cinq fois, dans ma carrière, j'ai eu à croiser cette auguste papesse de la critique romande, appelons-la Isabelle*, à propos de mes livres. La première fois, c'était en 1988. Un de mes livres, L'Homme de cendre, avait été sélectionné pour le Prix des Auditeurs de la RSR. En arrivant au Café de la Palud, où nous avions rendez-vous, elle me tendit la main et me dit tout de go : « Je n'ai pas lu votre livre et je ne le lirai pas. Mais vous allez m'en parler… » Nous enregistrâmes une heure d'interview, intéressante, surprenante même, au cours de laquelle j'expliquai de long en large le propos de mon livre. Sans que mon interlocutrice, toute ouïe, puisse me contredire une seule fois, puisqu'elle n'avait pas lu le livre incriminé.

images-4.jpegJe recroisai cette dame, en 1990, à la sortie de La Mémoire engloutie (Mercure de France), un autre roman. Le livre était pansu (450 pages). Cela me valut le commentaire suivant : « C'est bien, mais c'est trop long ». images-3.jpegEn 94, je publiai Le Voyage en hiver, roman d'une centaine de pages, qui me valut la réflexion suivante : « C'est bien, mais c'est trop court. »

En 2001, l'auguste papesse, qui avait rejoint le chœur des dames patronnesses du Temps, consentit à écrire une dizaine de lignes sur Nuit blanche, un roman où je parlais justement des dames patronnesses du Temps (les seules pages, sans doute, qu'elle ait lues). Je lui en fus reconnaissant, comme à chaque fois qu'un(e) critique se penche sur mes modestes écrits.

images-5.jpegEnfin, en 2010, dans une émission littéraire mémorable (Zone critique), comme on lui demandait sa réaction face au Prix Interallié que je venais de recevoir pour L'Amour nègre, elle se permit une minute de silence — stupeur, surprise, effarement — avant de balbutier quelques excuses pour dire qu'elle n'avait pas lu le livre, mais que c'était une surprise, mais qu'elle était contente, etc.

Les rapports entre auteurs et critiques sont souvent passionnels, injustes, aveugles. Dans le meilleur des cas. Mais ils peuvent aussi relever du malentendu. Pur et simple.

* prénom d'emprunt.

06/09/2012

Le Livre sur les quais à Morges

 par Jean-Michel OlivierDownloadedFile.jpeg

Heureux pays, décidément, que la Suisse romande ! Je ne parle pas ici de ses vins, qui chaque année s’améliorent, au point de rivaliser avec les grands crus français ou italiens. Non. Je parle ici de la cuvée littéraire 2012. Abondante. Diverse. Profonde. Gouleyante…

Il n’y a pas que la France, désormais, pour connaître une rentrée littéraire. Ses coups de cœur et de sang. Ses découvertes. Ses controverses passionnées. La Suisse romande aussi, et c’est une nouveauté, vibre au rythme des nouvelles parutions. Comme si, enfin, dans ce pays, la littérature devenait un objet de passion, d’échanges et de débats. Après des années de somnolence.

Que s’est-il donc passé ?

On sait qu’en France la rentrée littéraire est un enjeu non seulement éditorial, mais aussi médiatique et économique. Chaque éditeur se doit de présenter un ou plusieurs ouvrages susceptibles d’entrer dans la grande course aux Prix. C’est une grande empoignade. On dispute, on se bat, on joue des coudes. À ce jeu-là, bien sûr, ce sont souvent les plus puissants (Gallimard, Grasset, Le Seuil, Albin Michel) qui gagnent. Mais, parfois, un éditeur indépendant, à force de ténacité, arrive à décrocher la timbale. Ce fut le cas de mon éditeur, Bernard de Fallois, ami de Simenon et de Marcel Pagnol, lorsque mon roman Amour nègre, déjouant tous les pronostics, reçut en 2010 le Prix Interallié.

En Suisse, donc, pas de Prix, pas de rentrée littéraire, pas d’empoignade ? Et bien, non, même en Suisse, les choses changent…

Depuis deux ans, une manifestation marque véritablement le début des festivités littéraires. Cela s’appelle Le Livre sur les Quais. On doit cette initiative à la Municipalité de Morges et à la géniale libraire Sylviane Friederich qui n’a pas ménagé son énergie pour mettre sur pied une sorte de salon littéraire qui n’est ni un salon, ni une foire. Mais un lieu de rencontre et d’échange entre auteurs et lecteurs.

Cette année, Le Livre sur les quais se tiendra du vendredi 7 au dimanche 9 septembre. Sous une immense tente. À deux pas du lac éblouissant. À cette occasion, plus de 200 écrivains, jeunes et moins jeunes, connus ou inconnus, signeront leurs nouveaux livres. Parmi les écrivains français : Jean-François Kahn, Marc Lévy, Philippe Besson et images.jpegDavid Foenkinos (avec qui j’aurai le plaisir de dialoguer samedi 8 à 15 heures dans la grande salle du Casino). Et parmi les auteurs indigènes, il faut relever l’impressionnante cohorte des jeunes loups talentueux, tels qu’Antonio Albanese, Joël Dicker (dont l'épatant dernier roman* fait partie de la première liste du Goncourt), Sabine Dormond, Anne-Sylvie Sprenger ou encore Quentin Mouron. Quelle fougue ! Il y a bien longtemps que la littérature romande n’avait été aussi vivace et prometteuse !

images-1.jpegCette année, l’invité d’honneur est la Wallonie-Bruxelles, qui enverra quelques-uns de ses meilleurs écrivains (dont Patrick Roegiers). Et la présidente d’honneur sera Nancy Huston, Canadienne installée à Paris, dont le dernier livre, Reflets dans un œil d’homme*, fait verser beaucoup d’encre et grincer bien des dents chez les féministes nostalgiques.

 

Ne manquez pas ce rendez-vous !

* Joël Dicker, La Vérité sur l'affaire Harry Québert, de Fallois/l'Âge d'Homme, 2012.

** Nancy Huston, Reflets dans un œil d’homme, Actes Sud, 2012.

22/03/2012

New York, aller-retour

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Je viens de passer une semaine à New York dans le cadre d’une délégation genevoise (à laquelle s’est joint, pour quelques jours, the former President of the Swiss Confederation, Pascal Couchepin) venue défendre, en Amérique, les « idées globales nées à Genève ». Sous ce titre ronflant, on range aussi bien les idées de Jean-Jacques Rousseau, dont on fête cette année le 300ème anniversaire de la naissance, que Henry Dunant ou Jean Piaget. Faisaient partie de cette délégation, outre votre serviteur, des personnalités aussi diverses que l’écrivain Michel Butor, (sur la photo avec sa fille Agnès, son petit-fils Salomon et Olivier Delhoume) l’ancien patron de la TV Guillaume Chenevière (auteur d’un excellent livre sur Rousseau*), la journaliste Thérèse Obrecht, le blogueur Stéphane Koch ou encore le pianiste de jazz Marc Perrenoud.

Pendant une semaine, nous avons multiplié les rencontres et les débats (les Américains adorent débattre de tout), les concerts, les spectacles, en défendant, le mieux possible, ces « idées globales nées à Genève ».

Et qu’avons-nous constaté ? Que ces idées, nées au XVIIIè, XIXè ou XXè siècle, à Genève et ailleurs, sont toujours d’une actualité brûlante.

Un débat, particulièrement intéressant, était intitulé « Occupy Rousseau ». Il mettait en présence, en anglais, des lecteurs de Rousseau (au rang desquels Pascal Couchepin a fait très bonne figure), des sénateurs américains et des représentants du mouvement « Occupy Wall Street » (dont l’équivalent, en Europe, serait le mouvement des Indignés). Étonnant de voir à quel point les fusées lancées par Rousseau (sur la démocratie, le contrat social, l’inégalité) éclairent encore aujourd’hui notre monde. Chacun s’y réfère. Chacun en discute âprement. Ces idées sont vivantes, aux États-Unis comme partout dans le monde.

images.jpegUn autre débat, passionnant, a tourné autour de l’éducation. Les idées défendues par Rousseau dans son Émile (1762) sont-elles toujours d’actualité ? Et celles de Pestalozzi ? Et de Jean Piaget ? N’est-il pas dangereux, comme Jean-Jacques l’a prôné, de placer l’enfant (ou l’élève) au centre de l’école ? On constate, aujourd’hui, que les idées de Rousseau sont entrées dans les mœurs. En Europe comme en Amérique. Et qu’elles sont devenues, en matière d’instruction, la pensée dominante. Le Citoyen de Genève en serait le premier surpris !

Certes, nous vivons dans un petit pays qui a tendance à se replier sur lui-même. Un pays qui, depuis quelques années, a mal à son image. Pourtant, les idées nées dans ce pays sont universelles. Elles traversent les frontières et les époques : Rousseau, mais aussi Jung, Frisch, Le Corbusier, Cendrars et cent autres. C’est la vraie carte de visite de la Suisse. Non l’argent sale des banques. Ni les montres ou le chocolat. Ni même les coucous. Mais la richesse culturelle incroyable de ses quatre langues, de ses vingt-six cantons, de son histoire. Certains, à New York ou ailleurs, jugent même cette histoire exemplaire.