27/04/2017

Le poids des ans et des mots (Pascal Rebetez)

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par Jean-Michel Olivier

« Quand on part à la retraite, me confiait un ami, on n'est plus rien. » Pour Pascal Rebetez, grand bourlingueur devant l'Éternel, c'est autre chose. Comme pour les boxeurs, on change de catégorie. Passé la soixantaine, le poids welter se transforme en poids lourd. Le corps témoigne des années de voyages, des rencontres et des amours passées, des joies et des déceptions — sans oublier les excès de toute sorte. Au final, la balance de son frère, aux antipodes, livre son verdict implacable : 93,300 kgs. Avec, autour de la taille du séducteur-bourlingueur, un joli embonpoint. Un pneu de poids lourd !

C'est le point de départ du dernier livre de Pascal Rebetez, parti en Australie rendre visite à son frère pâtissier. Ce récit de voyage, drôle et touchant, est entrecoupé d'autres récits plus anciens, où l'on retrouve le jeune routard tantôt en Syrie, tantôt en « Arabie heureuse », tantôt encore en Amérique du Sud, toujours en quête d'un visage, d'une rencontre ou, plus simplement, d'un vestige archéologique. Cela donne au livre de Rebetez le ton d'une quête ancienne et toujours inachevée qui le fait parcourir le monde et braver les dangers (il risque sa vie plusieurs fois). Unknown-1.jpegÉcrit dans une langue savoureuse et vivante,  riche de belles trouvailles, Poids lourd* fait tomber les barrières du dehors et du dedans (pour employer une expression chère à Nicolas Bouvier), de l'ici et de l'ailleurs, du passé et du présent. Le lecteur y navigue à son aise, rendant visite à la mère de l'auteur dans son home pour partager avec elle « une tranche de veau » ou croisant, dans le désert du Sahara, des nomades plutôt inquiétants. L'espace-temps, pour le voyageur, n'a pas de frontières, ni de limites : le bourlingueur est constamment au commencement de son histoire.

Un très beau livre, donc, à conseiller, à tous ceux qui rêvent de partir et à tous ceux qui restent, aussi, car les plus beaux voyages, souvent, se font par la lecture.

* Pascal Rebetez, Poids lourd, éditions d'autre part, 2017.

20/03/2014

Les mille vies d'Alain Bagnoud

par Jean-Michel Olivier

images.jpegToute vie est imaginaire : les écrivains le savent mieux que quiconque. La vie se vit chaque jour à son rythme, avec ses joies et ses tourments, ses contingences surtout, mais pour la raconter, il faut être un autre. Beaucoup d'écrivains qui se livrent à l'autofiction, comme on dit, ne le savent pas ou font semblant de l'ignorer, c'est pourquoi leurs livres sont si mauvais…

Alain Bagnoud le sait, lui, qu'on n'écrit jamais que dans la peau d'un autre. Et que c'est l'autre, précisément, qui est parfois une multitude, qui a les meilleurs mots — les plus tranchants, les plus lucides — pour parler de soi.

C'est ce qu'il fait, en ce printemps presque estival, en publiant, d'un coup, trois livres complémentaires et différents. Trois modulations subtiles d'une même voix. La poésie avec Passer*, au Miel de l'Ours. Le roman, avec Le Lynx*, aux éditions de l'Aire. Et ce que j'appellerai, après Pierre Michon, les « vies minuscules », Comme un bois flotté dans une baie venteuse, aux éditions d'Autre Part, animées par l'excellent Pascal Rebetez.

La poésie de Bagnoud a son souffle et ses couleurs. Le roman nous rappelle la saga autobiographique de ce jeune homme de Chermignon (VS), flanqué de ses complices (dont l'inénarrable Gâchette), images-1.jpegde ses bonnes amies et de ses animaux tutélaires (ici le Lynx et ailleurs le Dragon). Le roman, qui reprend La Proie du lynx (2003), a été entièrement réécrit. Le rythme est plus alerte, l'intrigue plus resserrée. La nature y joue toujours un rôle central avec ses braconniers et ses bêtes sauvages. Bagnoud y livre une grande part de lui-même. Mais peut-être pas la plus importante…

C'est dans l'évocation des vies (plus ou moins) minuscules que Bagnoud se livre davantage. C'est là, aussi, où il est le meilleur…

Dis-moi ce que tu aimes et je te dirai qui tu es ! 

images-3.jpegDans ce petit livre épatant au titre poétique, Comme un bois flotté dans une baie venteuse*, Bagnoud nous confie ses passions. Ses idoles tutélaires. Comme beaucoup, il a rêvé d'être une pop-star : chanter sur scène, draguer les filles, chanter le blues comme personne d'autre. Et, accessoirement, mener une vie de bâton de chaise : sex, drugs and rock 'n' roll !

Un musicien incarne ce totem : le guitariste irlandais Rory Gallagher, décédé à 47 ans d'une cyrrhose du foie. Mais il y a d'autres vies rêvées, moins célèbres sans doute, moins destroy, comme la vie des grands-parents de l'auteur (magnifique évocation de la vie paysanne des années 60), de Georges Brassens aussi (à l'époque, comme on était Beatles OU Rolling Stones, il fallait choisir entre Brassens et Brel, et Bagnoud avait choisi le poète sétois), de la chanteuse Fréhel, surnommée « fleur de trottoir », qui connut la gloire, puis la déchéance, car « le chemin qui grimpe vers la gloire et celui qui dégringole courent chacun vers son but ». Il y a aussi l'évocation lumineuse d'un poète halluciné, Vital Bender (1961-2202), trop peu connu, car publié à compte d'auteur, qui marque tous ceux qui le rencontrent, dans le Valais des années 70 et 80. Destin tragique, talent ignoré, qui finit en suicide…

Des vies imaginaires se mêlent à ces vies réelles, puisqu'on croise, dans le livre de Bagnoud, Fernando Pessoa, le mystérieux poète de Lisbonne, l'homme au cent pseudonymes, et l'exquise Laure-Antoinette Malivert, poétesse injustement oubliée par les anthologies de littérature française ! À sa manière, la vie de Catherine Tapparel ressemble à un roman : Unknown.jpegdomestique du seigneur et maître Edmont Bille, illustre peintre valaisan, qu'elle finit par épouser, elle lui donne quatre enfants, dont Corinna Bille, notre plus grande écrivaine ! Bagnoud, qui est de la région, nous emmène sur les traces de l'immense Corinna, elle aussi trop dédaignée, sinon ignorée, entre le Paradou (ici, à gauche) de Sierre et le village de Vercorin, d'où Corinna (qui s'appelait Stéphanie) tire son nom de plume…

Par ses portraits tout en finesse, en sensibilité, Bagnoud nous aide à rendre justice à ces vies minuscules, silencieuses, dédaignées, qui sont restées dans l'ombre.

C'est en se penchant sur la vie des autres, connus ou illustres inconnus, que l'écrivain fait son portrait. Non, pas d'autobiographie ici ! Mais ce qu'on pourrait appeler une hétérobiographie. Se raconter à travers les autres. Faire son portrait en décrivant, dans le miroir, non pas sa propre image, mais le visage que nous tendent les autres : tous ces visages aimés ou disparus qui constituent, en fin de compte, notre visage.

Trois livres à lire, donc, pour mieux connaître Alain Bagnoud et apprendre beaucoup sur soi.

* Alain Bagnoud, Passer, Le Miel de l'Ours, 2014.

Le Lynx, roman, éditions de l'Aire, 2014.

Comme un bois flotté dans une baie venteuse, éditions d'Autre part, 2014.

12/04/2012

Les perdants magnifiques

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par Jean-Michel Olivier

Journaliste, écrivain, éditeur, Pascal Rebetez aime les gens. De préférence les gens de l’ombre, les oubliés, les humiliés, les taciturnes ou les bavards, les orgueilleux et les dépossédés, ceux qui vivent à côté de nous, exclus des vanités mondaines et dans la marge ardente. Il va à leur rencontre. Il les observe et les écoute. Il s’imprègne de leur souffle. Il restitue leur voix singulière et muette. Les contours d’une présence.

L’écrivain et journaliste jurassien, établi à Genève depuis des lustres, a eu la bonne idée de réunir en volume* une vingtaine de ces portraits, tous issus d’une rencontre mémorable. Veuf inconsolé ou clochard dormant à la belle étoile, écrivain réfugié chez sa mère ou peintre de hauts-reliefs où se mélangent les os de chats et de souris, comédien de théâtre à la dérive ou agrégée de philosophie jouant les Mères Teresa à Ouagadougou, ce sont tous des perdants magnifiques. La vie les a laissés en rade. Ou ils ont refusé de monter dans le train du succès ou de l’amour. Depuis, ils hantent les marges. Ils dorment dans les jardins publics. Ils écument le zinc des bistrots (c’est là que l’auteur, très souvent, les rencontre, autour d’un verre de vin partagé).

Autant de « vies minuscules », de destins fracassés, de paroles avortées ou restées dans l’œuf. Ces vies modestes, silencieuses, singulières, nous les côtoyons chaque jour. Le plus souvent sans nous en apercevoir. Elles sont toutes proches, à portée de voix et de main. Pourtant, nous les laissons passer sans ouvrir la bouche, ni faire un geste pour les retenir. Ce sont tous nos prochains.images-3.jpeg

Parti à leur rencontre, Pascal Rebetez restitue nous seulement leur voix, mais aussi leur présence. Chacun des portraits qu’il brosse dans son livre est vivant et contrasté, comme ces instantanés qui saisissent à la fois les couleurs et les parfums, les visages et les voix. De l’ensemble se dégage une humanité chaleureuse et souffrante. Une fraternité secrète qui, comme les îles disséminées d’un archipel, nous relierait en profondeur sous la mer.

C’est à travers les autres que Pascal Rebetez se cherche. Depuis toujours. Et quelquefois se reconnaît dans le reflet à peine tremblé de ces visages entraperçus dans le brouhaha d’un bistrot ou le silence des montagnes, l’espace d’une rencontre.

 

* Pascal Rebetez, Les prochains, éditions d’autre part, 2012.

16/01/2009

Illustration de la poésie

Par Alain Bagnoud

 

 

3.jpgMaurice Chappaz est mort. Salut et reconnaissance à ce grand écrivain valaisan!

Lisons ses livres, c'est le plus bel hommage qu'on peut lui faire.

De plus, ça nous évitera de rejoindre la cohorte de ceux qui se répandent dans les médias: les hommes politiques importants qui tentent de récupérer cet homme fondamentalement conservateur et catholique dont les idées étaient pourtant opposées à toutes celles qui ont cours actuellement, ou les écrivains qui croient que la littérature est une hiérarchie et pensent qu'après cette mort, il y a une place à prendre, pour laquelle il faut se placer.

Lisons ses livres et n'oublions pas la poésie, passée et actuelle, dont son œuvre est si puissamment nourrie. Une poésie qui a difficilement accès au public. Où la trouve-t-on encore à part dans les manuels scolaires et les revues spécialisées?

Eh bien parfois au Café du soleil, à Saignelégier.

C'est en effet là où notre ami Pascal Rebetez présente dès le 18 janvier les images qui ont accompagné quatre de ses ouvrages parus en 2001 et en 2008.  Trois peintres et un photographe y exposent leurs travaux liés à ses textes et poèmes.

Le peintre Léonard Félix pour les peintures de l'ouvrage Calendrier des sèves paru en 2001 aux « Editions d'autre part ».

Le photographe Gérard Lüthi pour Béton et vapeurs d'eau dans la collection "Le champ des signes" des Editions de la Société Jurassienne d'Emulation (2008): l'ouvrage reproduit vingt-quatre photographies prises lors d'un voyage en Chine, dont Pascal Rebetez s'est inspiré pour écrire maximes et aphorismes.

rebetez_pascal_150x150.gifEnfin pour Au lieu des corps (voir ici) qui vient de paraître aux « Editions Encre et Lumière » en deux versions différentes, on a Isis Olivier qui a illustré une édition de ses peintures de femmes sur cartes maritimes et, pour l'autre, Michel Julliard et son univers très coloré.

C'est tous les jours de 9h à 23h, sauf le lundi – jusqu'au 15 février 2009.


Exposition Images à textes - sur des livres de Pascal Rebetez, avec Isis Olivier, Michel Julliard, Léonard Félix, peintures, Gérard Lüthi, photographies.
Vernissage le dimanche 18 janvier 2009 à 11h00.

Et sur Chappaz, un entretien, des poèmes, une analyse dans les très riches Carnets de Jean-Louis Kuffer, aujourd'hui.

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