08/10/2017

Les Carnets de Cora (Épisode 2)

par Cora O'Keeffe


Épisode 2 : Quelles clés ouvrent l'imaginaire ?

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Quel livre, suffisamment habile et riche en évocations, a la force de me transformer au point de me détourner de moi-même et de me plonger dans un exil encore plus profond que le mien ? J’aime aller à l’aventure par l’effet de paroles sortilèges, parfois nostalgiques, parfois fraîches, qui m’ébranlent et me dépouillent. J’aime la sensualité et le charme des mots sur la page, leur caractère policé, leur polyphonie baroque, leur exactitude qui s’abîme en moi dans une chute clairvoyante.

Il y a eu l’effet mystérieux du Grand Meaulnes où j’ai puisé un je ne sais quoi dans le sillon de cinq lectures consécutives, peut-être la clé d’un univers séparé, aux confins de l’adolescence. Il y a pour moi, aujourd’hui, l’effet de Georgette’s Gardens, un manuscrit de 250 pages qui m’est parvenu le 8 septembre dernier dans ma boîte de réception électronique*. Je tiens désormais dans les mains un objet curieux dont j’explorerai ici la magie envoûtante. C’est le roman (ou un long poème) de Georgette, une bibliothécaire à la retraite, qui a trouvé dans les livres une forme de réconfort. Elle vit à Toronto (comme moi dans mon ancienne vie où je l’ai peut-être rencontrée). Dans ses carnets, elle prend des notes en anglais bien qu’elle soit française d’origine. Mot à mot, elle invente des jardins imaginaires, des lieux paisibles où elle vient se ressourcer.

Comment la magie d’un livre opère-t-elle ? Comment un manuscrit se transforme-t-il en alter ego, en âme sœur ? Comme s’il y avait un avant et un après du livre. Un hapax, disent les philosophes. Quelque chose d’unique qui nous transforme brusquement et modifie nécessairement notre histoire.

Les livres ont ce pouvoir, je le sais. Mon bien-aimé écrit des livres, c’est sa passion secrète. Il écrit sur des femmes réelles et rêvées. Il a même consacré, dans son dernier ouvrage, un chapitre à notre rencontre, dans le hall de l’hôtel Skydome de Toronto. Vittorio, mon collaborateur et ami, était là aussi, ainsi que Claude, son ami et éditeur. Le personnage qu’il décrit et qui porte mon nom dans le roman n’est pas totalement moi évidemment, même s’il est vrai que j’ai eu le cœur mitraillé quand il a quitté le groupe au bras d’Annie R. et qu’ils ont disparu tous les deux dans l’ascenseur de l’Hôtel. C’est ainsi qu’a commencé notre histoire par les livres, les mots et les lettres.

Je m’appelle Cora O’Keeffe. Je vis à Genève où j’enseigne l’anglais. O’Keeffe est le nom de mon ex mari canadien.

 

 

01/10/2017

Les Carnets de Cora O'Keeffe (Épisode 1)

On nous a reproché, parfois, à Blogres, d'être un club exclusivement masculin. Ce qui n'était pas faux — même si, quelquefois, nous avons ouvert nos colonnes à des contributions féminines. C'est pourquoi, aujourd'hui, nous sommes particulièrement heureux d'accueillir parmi nous Cora O'Keeffe, enseignante d'Anglais à Genève et surtout grande lectrice. Elle nous fera partager, une fois par semaine, les plus belles pages de ses carnets. 

Blogres. 

Épisode 1 : Qui est Cora O'Keeffe ?

grand meaulnes,lecture,cora o'keeffe,toronto,francophonieIl y a longtemps, on m’a dit que j’étais une bonne lectrice. Je peux dire aujourd’hui que j’en suis enfin fière et que je courtise dans mon cœur ce compliment venant d’un homme brillant, un Français, très érudit, décoré des palmes académiques. Un éditeur francophone pour qui je travaillais dans le Canada anglophone. Pourtant, je ne suis pas une lectrice érudite, j’aime lire et certains mots me font chavirer. Certains me font même perdre la tête. C’est pour des mots écrits sur du papier lettre de l’hôtel Skydome de Toronto que j’ai traversé l’Océan. C’est de ce ravissement que je parle quand j’aime. Parfois, d’une lecture il ne me reste presque rien, rien d’analytique en tout cas, rien que l’on pourrait saisir dans quelque schéma. Je me suis d’ailleurs souvent sentie à l’écart, en perte de mots et de perspective quand on me demande si j’ai lu tel ou tel livre. Je manque sûrement d’intelligence. 


Chaque printemps je lisais Le Grand Meaulnes. Cinq années de suite à l’arrivée des beaux jours en mars quand la lumière change de teinte et devient d’une clarté éblouissante et reconnaissable entre toutes, je reprenais mon exemplaire tout écorné de l’année précédente et me mettais à le relire en pensant à Corinna Bille qui le chérissait tant. Peut-être était-ce une lecture clandestine qui ne m’était pas destinée et que j’observais avec fascination ? Peut-être était-ce un devoir de transmission qui me portait sans m’emporter ? Quelle magie a pourtant opéré alors que l’empreinte s’est fondue en moi ? Quelle trace me reste-t-il de mes lectures ? Une fête mytérieuse ? des adolescents en quête d’aventure ? un coup de foudre éclatant et explosif ? la disparition de la fiancée aux noces de Galais ? 

Je m’appelle Cora O’Keefe, je suis enseignante à Genève. J’écris pour Blogres, le blog des écrivains de la Tribune de Genève qui invite la lectrice que je suis à m’exprimer en toute liberté.