Blogres, le blog d'écrivains

  • Noir, c'est noir (Hervé Lochmatter)

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    par Jean-Michel Olivier

    images.jpegRoman ou récit de vie ? Le doute subsiste jusqu'à la fin du livre qui raconte, en 15 brefs chapitres, la descente aux enfers, puis la longue quête de lumière du narrateur. Cela s'appelle Le Fossé*. Son auteur, Hervé Lochmatter, a longtemps œuvré dans le domaine culturel, écrit des pièces de théâtre et organisé des rencontres et des événements. 

    La couverture, détail d'un tableau du peintre romantique allemand Caspar David Friedrich, indique assez la tonalité du livre : noir, c'est noir. Et pourtant, comme les flocons de neige évoqués par Friedrich, dans ce noir une lueur apparaît : un espoir de lumière — de salut.

    Le narrateur du Fossé vit en marge de la société, à Sion, dans une misère noire. Il nous raconte son quotidien, quelquefois dramatique, sa solitude et les difficultés qui s'accumulent au fil des jours. Il le fait dans un style à la fois réaliste et empreint d'autodérision (l'humour est une planche de salut). C'est cette force, précisément, qui va l'aider à sortir du fossé dans lequel la vie l'a jeté et maintenu. 

    Commence alors une manière d'exorcisme : la narrateur va frapper à plusieurs portes (médecins, psys) qui lui apporteront peu de soutien et d'empathie. Le récit devient alors labyrinthique : pris au piège de la vie, le narrateur cherche en vain une issue.

    Il la trouvera pourtant, une nuit d'orage, en pratiquant une sorte de magie blanche, en sortant du fossé où il croupit. Le mauvais sort sera levé. Et il verra enfin le bout de ses malheurs : comme Thésée, il est sorti du labyrinthe et a vaincu le Minotaure. . 

    D'une écriture soignée, ce récit de vie, qui s'apparente à une autofiction, surprend et séduit le lecteur. 

    Hervé Lochmatter, Le Fossé, éditions de l'Aire, 2022.

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  • Le DIP: bagatelle pour un massacre

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    Par Pierre Béguin

    Au DIP, on n’en finit pas de compter les burn out! A la tête, et même dans le ventre (très) mou, de la Direction générale, et à celle des collèges tout spécialement, mais il paraîtrait que l’épidémie toucherait même les directions d’école primaire, c’est vous dire! A ce jeu de massacre, la palme semble revenir au Collège de Staël où il ne fait décidément pas bon être directrice (les directeurs semblaient mieux s’en tirer, mais c’était le temps d’avant…).

    Bon! Comme tout le monde semble faire une bagatelle de ce massacre, je ne me risquerai pas à en interroger les causes. Après tout, celui ou celle qui tombe au champ de bataille est aussitôt remplacé, et là – croyez-moi – c’est «dépannage et copinage». Tant pis pour les compétences et les finances du département! Comme disait Figaro dans son lamento, à propos d’une place qu’il convoitait: «Il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l’obtint» (Le Mariage de Figaro, Acte V, sc.III).

    Mais au DIP, il n’y a pas que les personnes qui passent et trépassent. L’année dernière vit la suppression du choix latin – grec, qui entraînera, dans les prochaines années, la mort annoncée du grec au collège, et celle, un peu plus tard, du latin. En couple, ils pouvaient encore espérer résister. Séparés, ils n’ont plus aucune chance.

    Cette année, c’est au tour de l’allemand en Option Spécifique d’agoniser. L’allemand! Diantre, c’est du sérieux. Comment en est-on arrivé là?

    Il faut remonter au budget 2020 dans le cadre duquel aucun nouveau poste d’enseignant n’avait été accordé lors même que, dans le même temps, les élèves voyaient leurs effectifs augmenter considérablement. Des mesures d’économie structurelle s’imposaient en urgence. Dans les collèges, outre une réduction drastique des cours facultatifs, les restrictions sonnaient le glas du «tout partout» (toutes les options dans chaque collège, ou presque). Le regroupement des options spécifiques entre les établissements et la suppression des OA (options d’approfondissement) et des OSS (options spécifiques supplémentaires) ont grandement contribué à ces économies. Sauf que, lorsqu’on calcule «hors sol», loin des réalités du terrain, souvent, on se trompe: le DIP partait du principe que l’offre des OSS ne concernait que 4 ou 5 élèves, et donc que leur suppression n’aurait que peu d’effet sur les OS. Or, souvent, c’était exactement le contraire qui se passait: les OSS venaient renforcer les effectifs des OS langue, permettant ainsi l’ouverture d’un cours. Ainsi, dans la dernière volée qui a connu des OSS langue, 3 ou 4 élèves seulement avaient opté pour l’OS allemand, contre une soixantaine pour l’OSS allemand, rendant possible l’ouverture de plusieurs cours unifiés d’allemand en OS + OSS.

    Cette erreur d’appréciation a eu pour conséquence que, dès la suppression de l’OSS allemand, les effectifs ont chuté au point qu’il a fallu concentrer l’OS allemand dans un seul collège, en l’occurrence le collège Voltaire. Cette année, pour la première fois, cet effectif est si faible qu’il ne semble même plus possible d’ouvrir ne serait-ce qu’un cours d’OS allemand dans l’unique collège (Voltaire) où cela est encore possible.

    Certes, il fallait faire des économies, mais je rappellerai tout de même que, durant ces années où l’on a supprimé des cours OSS (fréquentés donc par des élèves très motivés), le DIP a tout de même trouvé l’argent pour accorder, dans chaque établissement du secondaire, des heures à une représentante genre, nommée pudiquement "responsable égalité". Et ne venez pas me dire qu’une représentante genre dans chaque établissement est plus importante que l’ouverture d’un cours d’OS ou d’OSS! Ou alors je ne comprends plus rien à la mission prioritaire qui incombe au DIP. (Non! Non! Je ne parlerai pas ici des 650 millions annuels que le Conseil d’État sort d’on ne sait où pour lutter contre le réchauffement climatique).

    Après le grec et le latin, l’allemand. A qui le tour? Bon! Avec le DIP – comme dirait le Petit Nicolas –, on ne sait jamais vraiment où ça commence et où ça finit parce qu’en réalité ça ne fait que continuer. Preuve en est la votation à venir sur la énième réformette du Cycle d’Orientation. A ce sujet, je me contenterai de citer ce que j’écrivais ici même dans Blogres il y a une année, tout en soulignant ce que personne n’ose avouer, à savoir que les réformes structurelles au cycle d’orientation font partie intégrante des mesures d’économie entreprises il y a deux ans – réformes qu’on cherche à faire reluire en les habillant d’atours soi-disant pédagogiques –, l’homogénéité, structurellement, coûtant moins chère que l’hétérogénéité:

    «Le projet visant à supprimer les regroupements par niveau au cycle d’orientation relève de cette tendance absurde à pousser encore plus loin, avec une foi de charbonnier, une logique qui s’est montrée jusque là inefficace à remplir les objectifs qu’on lui avait assignés. D’une structure à quatre sections, latine, scientifique, générale, pratique, – instituée à l’origine du Cycle par le chantre de la démocratisation des études, André Chavanne –, nous voici donc arrivés, à coups de réformes successives consistant à éroder toujours plus la rigueur des sections, et toujours sous l’éternel motif que le système en cours ne fait que renforcer les inégalités, à un système de quasi mixité. «Quasi», car on conserve tout de même, comme si on ne pouvait pas se résoudre à supprimer toutes traces du système originel (preuve qu’on y croit encore, malgré tout), des cours à niveaux dans les deux disciplines qui, justement, posent le plus de problèmes, le français et les mathématiques.

    Pas besoin d’être Jérémie ou Cassandre pour prédire que, dans une décennie, la nouvelle conseillère d’État en charge du DIP (socialiste, cela va de soi) parviendra, avec cette réformette, énième réplique des précédentes, au même constat que Mme Torracinta: ces nouvelles mesures se révèlent non seulement inefficaces à gommer les inégalités, mais elles les renforcent (ce qu’on ne dira pas, en revanche, c’est que la situation s’est encore détériorée entre temps). Il lui restera alors à aller, cette fois, jusqu’au fin bout de la logique et à éradiquer les derniers vestiges d’hétérogénéité que sa collègue d’aujourd’hui n’a pas osé supprimer. Pour s’apercevoir, inévitablement, une dizaine d’années plus tard (nous serons alors dans les années 2040, et moi je serai certainement mort), que l’instauration de la mixité totale dans les classes a complètement échoué à satisfaire les objectifs de lutte contre les inégalités scolaires. On décrétera alors la mort clinique du cycle d’orientation, prétextant sur un ton jubilatoire qu’après 80 ans d’existence, il a fait son temps. Et l’on donnera naissance à une autre structure «miraculeuse», investie des mêmes missions délirantes et soumise au même destin. C’est écrit, comme chante l’autre, et je m’étonne qu’il se trouve des gens sérieux pour croire que ce genre de réformes puissent aboutir à un autre scénario (le croient-ils vraiment?).

    Mais on ne dira pas que cette lutte entêtée contre toute forme d’hétérogénéité, devenue une sorte de religion, non seulement a été un échec, mais a aussi détruit le système. D’autant plus que le seul argument – ou l’unique profession de foi – du DIP se limite à brandir le sempiternel postulat idiot, attesté bien entendu par des études dites «scientifiques», que les deux ou trois têtes pensantes de la classe vont naturellement tirer tous les autres vers le haut, comme si un bon élève, par la seule puissance de son comportement et de ses bons résultats, pouvait réussir là où les enseignants et le département ont échoué. Ça se passe peut-être ainsi chez les Bisounours ou dans le merveilleux microcosme de la recherche pédagogique, mais pas dans le monde réel. Quiconque possède un brin d’expérience, ou même un peu de bon sens, sait que, le plus souvent, c’est exactement le contraire qui se produit. Mais «c’est le sort ordinaire de la raison humaine, dans la spéculation, de construire son édifice en toute hâte, et de ne songer que plus tard à s’assurer si les fondements sont solides» (E. Kant).

    Eh oui! On ne se refait pas: être socialiste, c’est croire, même dans la soixantaine, en dépit de l’expérience, que la réalité va se plier avec complaisance aux idéologies, parfois stupides, qu’on veut lui imposer contre nature; par exemple, croire qu’un système scolaire peut gommer toutes les inégalités. Et dans quel but, d’ailleurs, si ce n’est pour satisfaire à la sotte idéologie de l’égalitarisme?

    Ce que je constate, entre mai 2020 et mai 2022, c’est que les changements instaurés par le DIP vont tous dans le sens d’une détérioration des conditions d’étude pour les élèves les plus motivés. Les classes mixtes systématisées se feront elles aussi aux dépens des élèves – et il y en a, croyez-moi – qui demandent légitimement des conditions d’enseignement à la hauteur de l’investissement qu’ils sont prêts à accorder à leurs études. Des conditions qu’ils ne trouveront pas dans une classe où les trois quarts de l’effectif ne sont guère motivés. De quoi décourager ceux-là même dont on attend qu’ils motivent les autres!

    Faute de pouvoir élever la base, on se contente donc de couper les têtes qui ont l’ignoble prétention de s’élever au-dessus de la moyenne. Tout au plus, leur accorde-t-on, dans la nouvelle réforme, la possibilité d’effectuer le cursus du CO en deux ans au lieu de trois, preuve indiscutable, par ailleurs, que le DIP reconnaît, dans le même temps, que cette réforme pourrait placer les bons élèves dans une galère qu’il serait malsain de prolonger inutilement. Mais alors comment prétendre que les plus motivés vont tirer les autres vers le haut, tout en leur donnant la possibilité d’abréger leur souffrance… pardon! leur cursus? Quelqu’un pourrait-il m’expliquer la logique?»

    J’avance cette hypothèse mesquine en guise de réponse: «Sauf à penser qu’abréger le cursus scolaire pour un certain nombre d’élèves, c’est autant d’économiser sur l’enseignement, et autant à reporter sur les dérives idéologiques en vogue, wokisme ou genre, de nos jours politiquement bien plus «porteurs» qu’un vulgaire cours d’option spécifique allemand, fréquenté qui plus est par des élèves motivés...»

    Après tout, les bons élèves, s’ils ne sont pas contents, n’ont qu’à aller dans le privé. Quelles économies en perspective!

     

     

     

     

     

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  • Faut-il lire Céline ?

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    par Jean-Michel Olivier

    th.jpgLe problème, avec les fonds de tiroir, c'est qu'ils sont rarement publiés du vivant de l'écrivain. Et pour cause! L'auteur avait ses raisons. C'est le cas de Guerre*, premier volet d'une trilogie écrite entre 1932 et 1934, que Gallimard publie ces jours-ci. Les deux autres volets, plus importants, seront publiés en septembre et au début de l'année prochaine.

    Je ne rappellerai pas le destin rocambolesque de ces textes, abandonnés dans l'appartement parisien par Céline en 1944, lors de sa fuite à Sigmaringen, textes qu'on croyait perdus ou détruits, et qui réapparaissent miraculeusement grâce à Jean-Pierre Thibaudat, ancien critique de théâtre à Libé ! Volés ou sauvegardés (c'est selon) par un groupe de résistants lors de la Libération en 1944…

    Mais Guerre ? Il s'agit d'un texte fondamental dont l'intérêt est surtout historique, davantage que littéraire. Pourquoi ? Parce que Céline aborde ici la grande question (et les grand traumatisme) de sa vie : la Première Guerre mondiale et ses séquelles, psychiques, physiques, humaines. Ce thème sera au cœur du Voyage au bout de la Nuit, son plus grand livre. Il reviendra aussi dans toute son œuvre sous diverses formes et travestissements.

    Guerre est donc un texte central, certes, mais c'est un texte brut (et brutal). Un premier jet qui comporte quelques ratures, des reprentirs et des modifications, mais qui n'a pas été retravaillé comme les autres livres de Céline qui multipliait les versions d'un même livre. Écrit au début des années 30, il semblerait que ce texte ait été abandonné par son auteur au profit d'autres projets. Il n'en parle qu'une seule  fois à son éditeur Robert Denoël. Puis plus rien…

    Guerre raconte l'errance d'un soldat français pendant la Grande Guerre, en octobre 1914. Ferdinand (déjà lui !) vient d'être frappé par un éclat d'obus qui lui a fracassé le bras et presque arraché l'oreille gauche (Céline sera sourd d'une oreille et souffrira d'affreux acouphènes toute sa vie). Miraculeusement sauvé du champ de bataille, il sera recueilli dans une sorte de lazaret où une infirmière joyeusement délurée prendra soin de lui à sa manière…

    th-1.jpgDès la première page, à chaque ligne, on retrouve Céline. Son souffle. Son style, Sa musique incomparable, faite d'argot, de violence, de crudité et de haine. Car Ferdinand n'aime pas grand-monde. Déjà, après la grande boucherie de 14-18, un dégoût viscéral de l'humanité. Céline transpire à chaque page. mais on se dit que s'il avait retravaillé le texte, s'il l'avait condensé, peaufiné, Guerre serait encore plus fort. Et pourrait égaler ce chef-d'œuvre que constitue Mort à crédit (1936). Mais Guerre est resté au fond d'un tiroir…

    Donc un grand texte, certes, qui a l'éclat d'un diamant brut. Mais un roman qui n'égale pas les plus grands de Céline (je ne parle pas, ici, des abominables pamphlets qui méritent un traitement à part). Peut-être mon jugement sera-t-il démenti à la rentrée par la publication de Londres, puis de La Légende du Roi Krogold, les deux autres volets de cette nouvelle trilogie ?

    * Louis-Ferdinand Céline, Guerre, roman, Gallimard, 2022.

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  • Destins mélancoliques (Roland de Muralt)

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    par Jean-Michel Olivier

    images.jpegVague noire*, le dernier livre de Roland de Muralt (né en 1947) s'inscrit dans le sillage des Petits Traités de Pascal Quignard. Trois destinées tragiques, magnifiquement restituées, se suivent à travers le temps, sans autre lien apparent que la folie et la mélancolie.

    Nous traversons le temps avec le poète et dramaturge  Jakob Lenz, dans les années 1777, chassé de la Cour de Weimar par son mentor Goethe (qui l'a d'abord protégé), marchant à travers la montagne et l'hiver, pour trouver refuge chez le pasteur Oberlin, en Alsace. Puis nous sautons quelques années plus tard pour nous retrouver à Copenhague avec le peintre Vilhelm Hammershoi, spécialiste des intérieurs glacés, des scènes figées, des femmes (le plus souvent sa femme ou sa sœur) qui nous tournent le dos. Enfin, de Muralt boucle son livre avec le Prince du Danemark, Hamlet, à qui il donne la parole, et qui éclaire l'ensemble du texte.

    images-2.jpegD'une écriture finement ciselée, parfois à la limite de la préciosité, de Muralt se laisse porter par les vagues noires de la mélancolie, que chaque langue essaie de nommer à sa manière (spleen, saudade, blues, cafard), mais qui forme peut-être le ferment secret de toute création. La mélancolie, ici, est liée au silence, à la solitude, et bientôt à la folie. Mais ce silence est extraordinairement bruyant, et habité : « Ne demeure plus que ce silence inapaisant qu'il connaît bien, c'est-à-dire pour lui des voix effroyables dont il ne sait pas toujours d'où elles viennent, des voix gralleuses, des voix tempétantes dans un monde vide comme un gouffre. »

    Le mélancolique danse au bord du vide. C'est le cas du poète Lenz, qui aime se jeter dans l'eau fumante des fontaines en plein hiver, rit, pleure, crie parfois à fendre l'âme, aime revêtir ses plus beaux habits avant de sauter par la fenêtre, toujours en quête de la beauté, cette beauté qui, selon lui, « n'est pas une vérité immuable, mais qui change comme la brume à l'aube naissante quand elle sort sans fard de la nuit ». Cette beauté infinie « qui passe d'une forme à l'autre, vivante donc, éphémère aussi, palpitante fragile, ivre, dansante, et qui se meurt quand elle est figée. »

    Comment poursuivre cette quête, infinie et désespérée ?

    Jakob Lenz a choisi l'écriture (ou l'écriture l'a choisi). C'est ainsi qu'il fait parler les mille voix qui l'habitent, ainsi qu'il tient, provisoirement, ses démons à distance. 

    Vilhelm Hammershoi, artiste danois atypique, a choisi la peinture. Mais une peinture si singulière qu'elle interroge et choque ses contemporains. images-4.jpeg
    Refusant tout modernisme (on est en plein impressionnisme), tout effet de mode, mais s'appuyant sur une tradition qu'il expurge de toute anecdote, il trempe son pinceau dans les gris bleutés, les teintes fades, le refus absolu du spectaculaire. Ses tableaux sont un éloge du vide et du silence, de l'inertie, de la solitude humaine. Des fenêtres fermées, des personnages de dos (sans visage), des intérieurs d'un dépouillement complet. Le peintre a fait le vide en lui et sur sa toile. De Muralt le dépeint à son tour, avec finesse et acuité. Cela donne de très belles pages sur cet artiste mécontemporain.

    La dernière vague noire touche Hamlet, qui porte en lui la douleur d'être étranger à soi, d'être asservi à la « maladie des siècles ». Comment s'en sortir ? Il ne sait pas. En revanche, il sait que « le passé est achevé, le monde disloqué, et que lui-même, désolé, accablé, empêché, inquiet, et pourvu d'une fantaisie surabondante, devra bientôt prendre le large comme ces voiles qu'il aperçoit parfois dans le détroit et qui fuient. »

    Cette Vague noire*, petit traité de la mélancolie, navigue entre les siècles avec justesse et poésie, et les portraits qu'il trace — ces trois grands silencieux, solitaires et secrets — nous accompagnent longtemps après qu'on a refermé le livre.

    * Roland de Muralt, Vague noire, édition de l'Aire, 2022.

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  • Tous des cochons!

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    Par Pierre Béguin

    Zola 2.pngC’est le 14 avril 1874, sous l’impulsion de Flaubert semble-t-il, qu’eut lieu «officiellement», à l'auberge Riche à Paris, le premier Dîner des auteurs sifflés, regroupant une fois le mois, dans des restaurants variés, la Société des cinq, à savoir Gustave Flaubert, Edmond de Goncourt, Émile Zola, Alphonse Daudet et Ivan Tourgueniev. On y parlait souvent Art et Littérature, sans négliger, dans la future tradition «radio vipère», les habituels potins et médisances sur les «confrères». Toutefois, repas d’hommes oblige, le sexe s’invitait parfois spontanément à table.

    Ainsi, ce vendredi 5 mai 1876, nos cinq célébrités des lettres se retrouvent pour manger une bouillabaisse dans une taverne derrière l’Opéra-Comique. On est, ce soir, causeur, verveux, expansif, en veine de confidences intimes. C’est Tourgueniev qui ouvre les feux:

    tourgueniev 2.png«... Je me trouvais à Lucerne, regardant du haut du pont, près d’une femme accoudée à côté de moi sur le parapet, des canards qui ont une tache en forme d’amande sur la tête. La soirée était magnifique. Nous nous mîmes à causer, puis à nous promener. Et en nous promenant, nous entrâmes dans le cimetière. Flaubert, vous connaissez le cimetière? Je ne me rappelle pas en ma vie avoir été plus amoureux, plus excité, plus pressant. La femme se coucha sur une grande tombe et, en se couchant, releva sous elle sa robe et ses jupons, de manière que les fesses touchaient la pierre. Je me jetai sur elle complètement fou; et dans ma précipitation et ma maladresse, ma verge se prenait dans des touffes d’herbes pleines de gravier et s’en détortillait. J’éprouvai dans ce coït la plus grande jouissance que j’aie jamais éprouvée...

    - Moi, interrompit Zola, une enfance pervertie, dans un mauvais collège de province. Oui, une enfance pourrie!… J’ai fait minette à la femme avec laquelle j’ai perdu mon pucelage, avant de la baiser… Non, non, je vous le dis, je n’ai aucun sens moral. J’ai couché avec les femmes de mes meilleurs amis. Positivement, en amour, je n’ai aucun sens moral…

    - Tout ça, s’écrie Flaubert, qu’est-ce que c’est auprès de ceci – et son coude se sert contre sa poitrine – auprès d’un bras de femme aimée, qu’on presse une seconde contre son cœur en la menant à table?                                      Daudet1.png

    - Oh! Ah! merde! fait Daudet qui se tortille sur sa chaise et crispe ses mains nerveuses au-dessus de sa tête. Ça n’est pas mon genre… Vous ne pouvez vous faire une idée de mon individu… Il me faut pour jouir, contre ma chair, la chair de deux femmes, l’une que je manie et l’autre qui mange le derrière de celle que je tripote…

    - Mais Daudet, je suis aussi un cochon, dit naïvement Flaubert.

    - Laissez donc, vous êtes un cynique avec les hommes et un sentimental avec les femmes.

    - Ma foi, c’est vrai, fait en riant Flaubert, même avec les femmes de bordel, que j’appelle mon petit ange.

    - C’est fou, mais c’est comme ça, reprend Daudet en s’animant, il me faut un débondement de mots sales, orduriers: "Viens que je t’encule!" Et ne vous y trompez pas, avec les femmes honnêtes!… Et les tempes pâles, la femme honnête se retourne pour vous dire: "Nom de Dieu, que je suis bien enculée!" Oui, oui, parfaitement, en amour les femmes sont reconnaissantes de leur avilissement.

    - C’est curieux, laisse échapper Tourgueniev, écoutant avec des yeux effarés et presque inquiets la confession de Daudet, c’est curieux, moi je n’aborde la femme qu’avec un sentiment de respect, d’émotion et de surprise de mon bonheur.

    - Toutes les femmes que j’ai eues, reprend Daudet, je les ai eues à ma première rencontre et en leur disant des choses indécentes, énormes, dégoûtantes, priapiques. Remarquez bien que je ne vous dis pas que je n’ai pas fait des fours… Mais j’en ai eu ainsi des masses et les ai toutes traitées en putains.

    - Vous n’avez pas connu de femmes russes?

    - Non.

    - Tant pis. Cela aurait eu un intérêt pour vous, dit Tourgueniev. La femme russe, voyons, comment vous la définir? C’est un mélange de simplicité, de tendresse et de dépravation inconsciente.

    flaubert2.png- Dans la haute Égypte – c’est la voix de Flaubert qu’on entend maintenant –, par la nuit noire comme un four, entre des maisons basses, au milieu de l’aboiement des chiens qui veulent vous dévorer, on vous mène à une hutte haute comme un jeune homme de dix-sept ans. Là-dedans, tout au fond, on trouve couchée par terre une femme en chemise, dont le corps est entouré sept ou huit fois d’une grande chaîne d’or, une femme qui a les fesses froides comme de la glace et l’intérieur du corps comme un brasier. Alors, avec cette femme qui reste immobile dans le plaisir, on éprouve, voyez-vous, des jouissances infinies, des jouissances…

    - Allons, Flaubert, c’est de la littérature, çà!»

    goncourt2.pngEt nos cinq écrivains, la soirée durant, de continuer ainsi à s’échauffer les sangs en épuisant leur bouillabaisse…

    Edmond de Goncourt, qui rapporte cette anecdote dans son journal, dresse en ces mots le bilan de ces confidences intimes:

    «Résumons.

    Tourgueniev est un cochon dont la cochonnerie est teintée de sentimentalisme.Zola 1.jpg

    Zola est un cochon, grossier et brute, dont la cochonnerie se dépense maintenant tout entière dans la copie1.

    Daudet est un cochon maladif, avec les foucades d’un cerveau chez lequel, un jour, pourrait bien entrer la folie.

    Flaubert est un faux cochon, se disant cochon et affectant de l’être, pour être à la hauteur des cochons vrais et sincères qui sont ses amis.

    Et moi, je suis un cochon intermittent, avec des crises de salauderie qui ont l’exaspération d’une chair mordue par l’animalcule spermatique.»

    Cochon sentimental, cochon grossier, cochon maladif, faux cochon ou cochon intermittent, tous des cochons! Encore heureux pour leurs chers attributs virils, spécialement ceux de Zola et Daudet, qu’en cette seconde moitié de XIXe siècle le mouvement «balance ton porc» n’existe pas! On n’ose imaginer quel traitement leur eût été réservé, si ce n’est le supplice d’Abélard...

    Il est vrai que Daudet fut fort judicieusement puni de fréquenter assidûment les dames de l’entourage de l’impératrice Eugénie: une affection syphilitique très grave qui engendra une ataxie locomotrice l’obligeant à marcher avec des béquilles. Bien fait! Quant à Zola, à se prendre pour Victor Hugo et se mouiller en politique, il en mourut (accidentellement?) asphyxié. Bien fait aussi! Même sa femme Alexandrine trouvait ses livres «cochons», c’est du moins ce que lui faisait dire Henri Guillemin – lors d’une conférence au CERN à laquelle, adolescent, j’ai assisté – après la lecture de Nana: «Mimile! Il est cochon, ton roman!» Et je vois, et j’entends encore Guillemin prononcer ces mots d’un petit air… cochon

    Pour les hommes, justice est donc faite! Pour leurs œuvres, il n’est pas trop tard. Il est à espérer que les néoféministes, à commencer par celles qui règnent dans les facultés des Lettres, département «littérature genre», ne manqueront pas de réagir vertement à ces outrances cisgenres par quelques autodafés bien mérités, pour le moins par des anathèmes légitimes, des statues déboulonnées, des rues rebaptisées - Que toutes les rues Alphonse Daudet soient renommées "Rue Julia Daudet"! - , des titres de romans remaniés, des livres entiers réécrits à l’aune du politiquement correct.

    Julia Daudet.pngEn effet, sachant qu’ils sont les produits d’un cochon maladif et pervers, comment pourrait-on encore lire Le petit Chose ou Tartarin de Tarascon?! Comment pourrions-nous laisser nos enfants s’effrayer ou s’émouvoir aux Lettres de mon Moulin?! Au feu, La chèvre de Monsieur Seguin, le Curé de Cucugnan, Les Trois Messes basses, L’Arlésienne, L’Élixir du Révérend père Gaucher!

    On attend donc impatiemment que la Bien-pensance statue sur leur sort. En vérité, je vous le dis, il en va de la moralisation absolue, de la purification même de l’espace public et privé...

    1 Outre qu’il n’appréciait guère Zola (surtout sa notoriété) – qu’il surnommait «le vilain italianasse» –, et encore moins ses romans (surtout leur succès) – qu’il trouvait «sans style» –, Goncourt reprochait à l’auteur des Rougon-Macquart de le plagier sans vergogne.

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  • Éloge des clochards célestes (Jean-François Duval)

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    par Jean-Michel Olivier

    thumbnail-1.jpgPeu de gens, aujourd'hui, connaissent la scène de la contre-culture américaine aussi bien que Jean-François Duval. Chez Duval, journaliste et écrivain genevois, ce n'est pas un intérêt de circonstance, mais bien une passion ancienne et dévorante. Une passion qui l'a fait sillonner tous les États-Unis et l'Angleterre pour aller rencontrer les témoins de cette aventure mémorable qui fut celle de la beat generation. Et à chaque fois, la rencontre, entre quatre yeux, donne lieu à un long témoignage enregistré qui servira de synopsis à un livre à venir.

    Unique regret : Duval n'a pas pu rencontrer les deux célèbres protagonistes de Sur la route, bible de la beat generation: Neal Cassady et Jack Kerouac, l'auteur du livre-culte. Les deux clochards célestes n'étaient plus de ce monde, sans doute montés au paradis des anges. Mais, dans cette vieille Hudson 49 qui traversa l'Amérique d'Est en Ouest, sur des routes verglacées, sans chauffage ni radio, il y avait aussi une jeune femme, LuAnne Henderson, qui prit les traits de Marylou dans le roman de Kerouac. Et cette jeune femme, à la fois muse et clé de la légende, Duval est allé la trouver en 1997 (elle est née en 1930). La rencontre fut mémorable, chaleureuse, essentielle. Et, devant l'enregistreur de Jean-François Duval, LuAnne donne sa propre version de l'aventure.

    images.jpegTout commence à Denver, dans le Colorado, en 1945-46. La guerre vient de s'achever. Les jeunes gens se retrouvent dans les parties, boivent, fument un peu, sont littéralement ivres de liberté. C'est là que LuAnne rencontre le fameux Neal Cassady (Dean Moriarty chez Kerouac) — figure fascinante, imprévisible, géniale et misérable (il n'a jamais un sou et ne travaille pas souvent), doté d'une énergie inépuisable, en parole comme en amour, un véritable phénomène.

    LuAnne, qui a 16 ans, tombe vite sous son charme.

    Ni une ni deux, il l'épouse (elle devient sa « p'tite femme », et c'est parti pour l'aventure. C'est-à-dire la route…

    LuAnne est (très) jeune et jolie, elle est dotée d'un sex-appeal qui ne laisse aucun homme indifférent. Et elle n'a pas la langue dans sa poche. images-3.jpegNi avec Neal Cassady, ni avec Jean-François Duval qui retranscrit fidèlement le récit, forcément subjectif, de ses pérégrinations. Il ne s'agit pas, ici, de récrire Sur la route, mais plutôt de l'éclairer, de le donner à lire sous une autre lumière.  Pour Duval, LuAnne est une sorte de fée Morgane dont il essaie de faire entendre la voix — une voix jusqu'ici oubliée ou muette. Manière de lui rendre justice, et de rendre justice à « la jeunesse, la fraîcheur, la vivacité de cette beat woman. » 

    thumbnail.jpgAu fil des pages, LuAnne (décédée en 2009) livre ses confidences, rit, pleure, se souvient avec une précision incroyable de certains épisodes du roman (c'est-à-dire de la folle épopée à travers l'Amérique avec Jack Kerouac et Neal Cassady), qu'elle prolonge, enrichit, nous donne à lire autrement. Sur Neal Cassady, qui fut son éphémère mari, comme sur Carolyne Cassady, la seconde épouse de Neal, elle est intarissable. 

    À la fois document inestimable sur une époque déjà lointaine et exploration d'un mythe extraordinairement vivant (on pense à la postérité des beats, hippies, routards, écrivains voyageurs), LuAnne sur la route* est d'abord un roman passionnant, bien construit, très bien écrit, qui se lit avec fièvre et admiration. Le plus étrange, c'est que le livre de Duval, en revisitant le roman de Kerouac, n'ôte rien au texte original, mais éclaire sa légende et lui prête une voix singulière et entêtante : la voix de LuAnne Henderson.

    * Jean-François Duval, LuAnne sur la route (avec Neal Cassady et Jack Kerouac), roman, Gallimard, 2022.

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  • Des hommes de l'humanité

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    Par Pierre Béguin

    Un dimanche – le 5 mars 1876 – l’écrivain russe Ivan Tourgueniev entre chez Gustave Flaubert en s’écriant: 
    «Je n’ai jamais vu qu’hier combien les races sont différentes… Ça m’a fait rêver toute la nuit! Eh bien, hier, dans Madame Caverlet1, quand le jeune homme a dit à l’amant de sa mère, qui allait embrasser sa sœur: "Je vous défends d’embrasser cette jeune fille!"2, eh bien, j’ai éprouvé un mouvement de répulsion. Et il y aurait eu cinq cents Russes dans la salle, qu’ils auraient tous éprouvés le même mouvement de répulsion…  Mais Flaubert, et les gens qui étaient dans notre loge, ne l'ont pas éprouvé, eux, ce mouvement de répulsion!... J’ai beaucoup réfléchi dans la nuit. Oui, vous êtes bien des latins, il y a chez vous du Romain et de sa religion du droit; en un mot, vous êtes des hommes de la loi… Nous, nous ne sommes pas ainsi… Comment dire cela? Voyons, supposez chez nous un rond, un rond autour duquel sont tous les vieux Russes, puis derrière, pêle-mêle, les jeunes Russes. Eh bien, les vieux Russes disent «oui» ou «non», auxquels acquiescent ceux qui sont derrière. Alors, figurez-vous que, devant ce «oui» ou ce «non», la loi n’est plus, n’existe plus; car la loi, chez les Russes, ne se cristallise pas comme chez vous. Un exemple: nous sommes voleurs en Russie; et cependant, qu’un homme ait commis vingt vols, qu’il avoue, mais qu’il soit constaté qu’il ait eu besoin, qu’il ait eu faim, il est acquitté… Oui, vous êtes des hommes de la loi, de l’honneur; nous, tout autocratisés que nous soyons, nous sommes moins conventionnels que vous, nous sommes des hommes de l’humanité...»
    Tourgueniev veut sans doute suggérer, par sa métaphore des deux ronds, que les Russes, d’une génération à l’autre, pour décider d’une posture à adopter devant une situation déterminée, s’accordent en fonction de leur propre ressenti moral, et non pas en fonction d’un code légal préétabli. Evidemment, le ressenti moral reste très personnel, et il peut être dangereux de le substituer au code légal à vocation universelle. Mais cette petite anecdote nous renvoie très loin de notre actualité.

    Encore que…

    1 Madame Caverlet, vaudeville d'Emile Augier, dont la première eut lieu à Paris le 1er février 1876

    2 La réplique exacte est: «Je vous défends de toucher de vos lèvres le front de cet enfant!» (Acte II, sc. 8)

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  • Le marquis de Carabas

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    Par Pierre Béguin

    Nul objet magique dans ce conte connu par son seul sous-titre, Le Chat botté1. Les bottes elles-mêmes ne permettent aucune enjambée de sept lieues. Elles ne sont qu’un détail décoratif qui humanise l’animal. Le surnaturel est ailleurs: un chat mi-homme mi-bête, qui parle, pense, agit, a ses entrées chez un roi et un ogre (lequel se change à volonté en lion ou en souris), et un sans-le-sou qui, en un jour, par «l’industrie et le savoir-faire» du chat, devient l’époux d’une princesse.

    Où se niche le miracle?

    A y regarder de plus près, on s’aperçoit que la dimension magique est essentiellement contenue dans la parole. Une parole qui, dès lors qu’elle est répétée à l’envi, est capable de créer à elle seule une réalité qui n’existe nulle part ailleurs que dans sa propre énonciation. En ce sens, le «marquis de Carabas», dont l’allitération fait penser à «abracadabra» ou à «fée Carabossse», se transforme en une formule magique d’une redoutable efficacité. Prononcée quinze fois dans le conte, elle fonctionne comme une incantation à même de faire exister et authentifier ce fameux marquis inventé de toutes pièces, tout en masquant ses visées perlocutoires. Ainsi, un signifiant, ressassé comme une rengaine, finit par donner corps et âme à un signifié, la parole, par faire sortir du chapeau une vérité qui n’est qu’un pur mensonge, que personne ne songe à – ou n’ose – remettre en cause, mais qui, pourtant, disparaîtrait dans un nuage de fumée aussitôt que cesseraient les incantations.

    C’est le chat, véritable stratège dans l’art de la propagande, qui lance ces quatre mots magiques, «le marquis de Carabas», d’abord devant le roi (pour ancrer dans les esprits une information mensongère et la faire exister, rien de plus efficace que de l’adosser à un référent du pouvoir, ou à des mots qui font autorité, «les scientifiques affirment...» ou «une étude a démontré...», par exemple). Dits, répétés et cautionnés par le roi qui s’en gargarise, confirmés par les paysans, ils se sont pour ainsi dire matérialisés par l’unique force de l’incantation avant même que le fils du meunier ne vienne les incarner. Le (faux) titre fait l’homme, comme le langage crée sa propre réalité.

    Mais le pouvoir de la parole incantatoire ne serait pas si efficace si, aux yeux du récepteur, l’habit ne faisait pas le moine. Telle est la signification de «l’autre moralité» du Chat botté: «Si le fils d’un meunier, avec tant de vitesse, / Gagne le cœur d’une princesse, / (…) / C’est que l’habit, la mine et la jeunesse, / Pour inspirer de la tendresse, / N’en sont pas des moyens toujours indifférents

    Eh oui! Au siècle des siècles, dans le conte comme dans notre monde, contrairement à ce que prétend le proverbe, l’habit fait le moine. Le chat le sait: il cache les vêtements qui trahissent la misère du faux noyé. «Beau et bien fait», dans ses nouveaux habits, ce dernier n’a aucune peine à séduire la princesse. Quant au roi, il n’a que l’adjectif «beau» à la bouche («bel héritage», «beau château»). Marionnettes crédules, ils s’entichent du faux marquis fabriqué par le chat. Deux ou trois regards pour la fille, une promenade et une «magnifique collation» pour le roi, et les voilà tous deux pris au piège des apparences trompeuses. Et, dans la foulée, le fils du meunier de se retrouver anobli, enrichi, fait presque roi. Contrairement à ses deux frères aînés, qui ont pourtant reçu des biens en héritage, le chemin du succès, pour le cadet2, va du moulin au palais, en passant par la rivière, le domaine et le château de l’ogre. A chaque incantation, son patrimoine s’accroît.

    A aucun moment, le roi ne ressent la moindre velléité d’aller vérifier les informations par lesquelles le chat le manipule, à la fois hypnotisé par le pouvoir d’une formule qu’on lui assène à l’envi et confortablement installé dans une certitude qui séduit sa vision des choses (ce que la psychanalyse nomme "le biais de confirmation"). Quand la croyance (ou la naïveté, c’est selon) se fait sœur jumelle de la paresse, pour être et réussir, il suffit le plus souvent de paraître, qu’on soit fils de meunier, ou plus simplement une idée, un mensonge, une ruse, un produit de propagande, une fake news

    Vous me rétorquerez qu’en l’occurrence le roi et sa fille sont particulièrement crédules. Vous croyez?

    Jamais autant qu’à notre époque, me semble-t-il, le marquis de Carabas n’a envahi le champ de l’information avec une telle force d’incantation. Jamais autant qu’à notre époque, le chat, vrai stratège en propagande, expert en fourberie, n’a bénéficié d’un pouvoir aussi étendu. Et rarement autant qu’à notre époque, le roi et sa fille n’ont suivi avec une telle docilité spontanée cette redoutable parole incantatoire, capable de donner vie à tant de réalités purement imaginaires qui deviennent autant de croyances intangibles.

    Quand je vois le troupeau humain suivre comme un seul homme les sirènes médiatiques, qu’elles se fassent larmoyantes ou alarmantes, quand j’entends les litanies que ces dernières déversent sur des cerveaux paresseux ou ramollis par l’idéologie ou la croyance, quand la bien-pensance veut, à grands renforts d’incantations, m’indiquer où se trouve l’Empire du Bien, me désigner les gentils, me proposer des modèles à suivre, m’enfermer dans le politiquement correct, quand des formules magiques – du genre «urgence climatique», «C02», «complotisme», «collapsologie» (à l’instar de «Greta», en nette perte de vitesse depuis le Covid), ou encore «discrimination positive» et «wokisme» – envahissent le discours public comme des messages subliminaires en ciblant mes peurs et mes culpabilités, je pense aussitôt au marquis de Carabas.

    Alors, spontanément, je prends la direction opposée. Et je sais d’instinct que je ne me trompe pas...

     

    1Le Maître Chat ou le Chat botté

    2Le cadet, injustement traité, est toujours le plus débrouillard, celui qui sauve ses aînés. Une revanche pour Perrault qui était le cadet de sept enfants, et dont le frère jumeau est décédé à six mois.

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  • L'Histoire est électrique

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    par Jean-Michel Olivier

    images.jpegNous vivons une époque étrange, Comment ne pas devenir fou ? Nous cherchons le sermon dans les paroles des journalistes ou des hommes politiques. Un virus malicieux nous a appris que la vérité était toujours instable, fragile, sujette au doute. Et pourtant, nous avons tant besoin de certitudes que nous fonçons, tête baissée, dans tous les nouveaux traquenards.

    Dans toute information, nous cherchons la leçon sociale ou morale (sans doute un vieux réflaxe chrétien). Nous interprétons ce que nous voyons. Et nous sélectionnons, dans le flot continu d'informations, vraies ou fausses, celles qui nous arrangent le plus — celle qui contient la plus belle leçon. Nous vivons sous la coupe d'une trame narrative qu'on nous impose, souvent manichéenne, visant à séparer, une fois pour toutes, le bon grain de l'ivraie.

    Comment s'y retrouver ?

    Ne pas sombrer dans la folie ?

    Comment retrouver son chemin dans ce chaos d'images disparates, partielles, partiales, truquées, qui relèvent bien souvent de la fantasmagorie ?

    Je parle d'une époque étrange, la nôtre, celle des journaux et des réseaux sociaux, des innombrables chaînes de télévision, de l'hystérisation de l'information continue. Une époque différente de celle des pionniers de la radio ou de la télévision. Plus de Léon Zitrone ni de Roger Gicquel qui incarnaient, à eux tous seuls, la voix d'un pays. Plus de Jean-Philippe Rapp, à qui le télespectateur faisait confiance et qu'on écoutait presque religieusement !

    Ce qui trouble le plus nos consciences, c'est que l'Histoire est électrique — et rarement éthique. Elle avance par secousses, coourt-circuits, décharges. Une étincelle suffit, parfois, à faire flamber le monde. Et les pyromanes, aujourd'hui, ne manquent pas !

    Comme la Nature, l'Histoire n'est pas morale. Les guerres injustes se multipliens, comme les massacres d'innocents. En Ukraine, on bombarde, on pilonne, on déplace des populations entières, comme en Syrie ou en ex-Yougoslavie. La seule logique qui compte est une logique guerrière. La propagande fait rage. Nous ne savons plus où donner de la tête, de la voix, de la raison. Nous retenons nos larmes et notre cœur bat si fort dans notre poitrine qu'il nous fait mal.

    Comment ne pas devenir fous ?

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  • Le Royaume des oiseaux

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    Par Anne Brécart

    Rares sont les titres qui traduisent si précisément à la fois le lieu du roman et son atmosphère poétique. L’espace de la narration dans Le Royaume des oiseaux de Marie Gaulis se situe en effet bien entre ciel et terre, là où les oiseaux mènent leur vie, un peu à part de celle des hommes. Dans son dernier roman, Marie Gaulis donne voix aux morts qui se retournent sur leur existence menée dans un château savoyard.

    L’auteure brosse le portrait de deux couples, celui de ses arrières grands-parents et celui de ses grands-parents. La vie de ces hobereaux s’écoule entre les murs d’un château savoyard dont les couloirs sont frais et obscurs, les chambres traversées par des courants d’air. Dans cette famille, les mariages sont arrangés, les femmes apportent l’argent nécessaire au train de vie alors que les hommes tiennent leur rang avec nonchalance. Il faut refaire les toits, tailler les arbres, nourrir les animaux. Ainsi passe la vie rythmée par les coutumes anciennes, la religion, les saisons qui imposent leur loi. Les enfants naissent, puis les petits-enfants. Marie, l’arrière grand-mère, fait ériger une chapelle et construire des salles de bains au château. La vie s’inscrit dans un cadre qui paraît éternel. Le temps suspendu, la foi en des coutumes ancestrales et une mollesse empêchent les hommes d’agir, les retiennent de faire face à la modernité. Quand elle arrivera, les cernera et les forcera à vendre le château, ils se laisseront faire avec la même désinvolture avec laquelle ils ont assumé leur destin. Survivants d’un autre monde, leurs voix d’outre-tombe se mêlent au souffle du vent et racontent avec une grâce étrange la disparition d’un lieu qui, pourtant, laissera à jamais des traces.

    L’auteur se penche sur cette disparition non seulement avec empathie mais aussi avec curiosité. Elle ne se contente pas de décrire la fin d’un mode de vie ancestral qui ne trouve plus sa place dans le monde nouveau voué au progrès. Au contraire, loin d’enfermer ses ascendants dans une histoire locale, de pratiquer une nostalgie liée au terroir, Marie Gaulis confronte la question de la disparition du château familial à un autre univers, à savoir au destin des derniers Mohicans dont il ne reste que quelques survivants déconnectés des coutumes ancestrales. Qu’y a-t-il de commun entre les derniers Mohicans et Max, le châtelain savoyard? Gentilhomme savoyard et Indiens, dit l’auteure, parlent le langage des oiseaux, celui des rivières et du vent. Max et ses descendants sont enracinés dans la terre savoyarde grâce au long passé qui les lie à ce lieu. Ils entretiennent un rapport étroit avec le patois, les habitants du village, les fermiers, les forêts autour du château, les animaux sauvages. C’est cette proximité avec la terre, mais aussi l’appartenance à une lignée et à un monde révolu qui fait le lien entre ces deux univers apparemment si éloignés. Mais peut-être aussi que tout monde finissant dégage une lumière particulière qui nous rappelle cet étrange paradoxe: tout est appelé à disparaître mais parfois il subsiste un noyau d’éternité.

    Marie Gaulis raconte avec une douce fermeté ce qui reste de ce monde disparu dont elle-même est une trace. Ses analyses précises font contrepoint à son style souple et ample; ses intuitions poétiques complètent son regard d’anthropologue. Et, sans avoir l’air d’y toucher, elle fait la critique du monde moderne qui sacrifie tout «à ses affaires de plus en plus lucratives» auquel elle oppose «la permanence ancienne et chaque jour rafraîchie des buis, des houx, des hêtres et du lierre».



    Marie Gaulis; Le Royaume des oiseaux, Editions Zoé, 2022



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  • Refroidissement climatique

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    Par Pierre Béguin

    Le Journal des Goncourt est un de mes livres de chevet. Depuis 30 ans, il se passe rarement une semaine sans que je n'en lise au moins une dizaine de pages (et comme il y en a plus de 3000!)...

    En date du 11 juin 1872 (il y a donc 150 ans presque mois pour mois), je trouve cette phrase dont le contexte est l'un de ces fameux dîners de Magny (dans la salle en-dessous, Victor Hugo donne aussi un dîner pour la 100e représentation de Ruy Blas) où Edmond de Goncourt (son frère Jules est mort exactement deux ans plus tôt) énumère les sujets de discussions à la mode qui émaillent le dîner. Et parmi ces thèmes d'actualité, celui-ci: " On parle du refroidissement du globe dans quelques dizaines de millions d'années".

    Quelques dizaines de millions d’années! Quelle belle époque que celle où la propagande n’instrumentalisait pas encore (ou si peu) les peurs primaires des populations! Mais nous nous concentrerons dans ce billet sur l’autre point soulevé dans la phrase de Goncourt: en 1872, la doxa était donc au refroidissement climatique.

    En réalité, entre 1872 et 2022, les scientifiques – ou ceux qui se nomment maintenant des climatologues – ont annoncé au moins aussi souvent un réchauffement (essentiellement dans la première moitié du XXe siècle) qu’un refroidissement (essentiellement dans la seconde moitié du XXe siècle). Et le plus surprenant, c’est que, dans les deux cas, il suffit d’inverser «réchauffement» et «refroidissement» pour obtenir les mêmes discours, tenus parfois par les mêmes personnes, soutenus par les mêmes arguments qui semblent simplement retournés comme un gant.

    Petit survol historique:

    Le 24 juin 1974, le magazine Time annonçait un nouvel âge glaciaire. Newsweek lui emboîtait le pas le 28 avril 1975, suivi de National Geographici en 1976. Le 3 avril 2006, le Time remettait çaii. En 1977, le fameux climatologue Stephen Schneider, le même qui brandira plus tard le spectre d’un réchauffement climatique catastrophique, cosignait un livre alertant sur un nouvel âge glaciaireiii. Peu avant, dans un ouvrage de Lowell Ponteiv de 1975, il déclarait: «Le refroidissement planétaire place l’humanité devant le plus important défi social, politique et d’adaptation que nous ayons eu à relever depuis 110'000 ans (sic!). L’enjeu des décisions que nous prenons à son sujet est d’une importance capitale: notre survie, celle de nos enfants, celle de notre espèce. (cité in: Plimer, 2009, Heaven and Earth: Global Warming, the Missing Science, Taylor Trade Publishing.).

    Plus largement, voici un florilège de ce qu’on pouvait lire dans les années 1970:

    - «Le refroidissement continuel et rapide de la terre depuis la seconde guerre mondiale est en rapport avec l’augmentation de la pollution de l’air associée à l’industrialisation, à la mécanisation, à l’urbanisation et à l’explosion de la population»v.

    - «Le refroidissement actuel a déjà tué des centaines de milliers de personnes. S’il continue, et si personne ne prend des mesures énergiques, il provoquera une famine mondiale, un chaos généralisé et même une nouvelle guerre mondiale. Tout cela pourrait survenir avant l’an 2000»vi.

    - «Si la tendance actuelle se poursuit, le monde sera confronté en 1990 à un refroidissement moyen des températures d’environ 4 degrés, et même de 11 degrés d’ici l’an 2000… C’est environ le double de ce qui serait nécessaire pour nous plonger dans un nouvel âge glaciaire»vii.

    - «Nos calculs suggèrent un refroidissement global jusqu’à 3,5 degrés. Une telle baisse de la température moyenne terrestre, si elle se poursuivait sur quelques années, suffirait à déclencher un nouvel âge glaciaire»viii.

    - «Le climat présente actuellement des symptômes alarmants. Il y a tout lieu de craindre que la Terre subira un refroidissement dramatique de ses températures au cours des cent prochaines années»ix.

    De fait, avant l’entrée en scène du GIEC, la menace était surtout celle du refroidissement. Pour les références ci-dessous, je me réfère au livre de Jean-Claude Pont Le vrai, le faux et l’incertain dans les thèses du réchauffement climatique, Impressum, 2017. Par exemple, à la page 25: «Dans le livre de Le Roy Ladurie, on lit ceci: de 1951 à 1970, période de rafraîchissement; "on peut l’exemplifier par le grand hiver de février 1956 tuant les oliviers et laissant derrière lui une traînée de 8000 morts supplémentaires", ou par "le très grand hiver de 1962-1963, (…) avec 30000 morts additionnels"; "l’hiver du siècle, 1962-1963".

    Rappelons tout de même que cette période très froide, et cette peur d’un refroidissement climatique aux conséquences catastrophiques, survient dans les trente glorieuses, en pleine montée du C02, accusé pourtant d’être le grand Satan du réchauffement. Eh oui! Il y a 50 ans à peine, la conviction refroidiste était partagée par la majorité des météorologues. La page 64 du journal Newsweek du 28 avril 1975 en représente un exemple édifiant. En voici un morceau de choix traduit par Jean-Claude Pont, et qui figure à la page 27 du livre cité plus haut:

    «Il y a des signes continus de ce que le système du climat a commencé à changer dramatiquement et que ces changements pourraient présager un déclin drastique dans la production de la nourriture, avec de sérieuses implications politiques pour chaque nation de la terre. La chute de la production de la nourriture pourrait commencer rapidement, peut-être déjà dans dix ans. Les preuves (évidences) à l’appui de ces prédictions ont maintenant commencé de s’accumuler si massivement que les météorologues peinent à se tenir au courant (…)

    Les météorologues ne sont pas d’accord sur la cause et l’étendue de la tendance au refroidissement [je souligne] mais ils sont presque unanimes sur le fait que cette tendance réduira la productivité pour le reste du siècle. Si la profondeur du changement climatique est au niveau de certaines craintes pessimistes, les famines qui en résulteront pourraient être catastrophiques. La National Academy of Sciences prévient qu’un changement climatique majeur [sous-entendu, un refroidissement, donc] contraindrait à des ajustements économiques et sociaux sur une large échelle du monde (…)

    Une étude complétée l’année dernière par le Dr Murray Mitchell de la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) révèle une baisse d’un demi-degré en moyenne, pour la température de l’hémisphère nord entre 1945 et 1968 (…)

    Les climatologues sont pessimistes sur le fait que les leaders politiques entreprennent quelque action positive que ce soit pour compenser le changement climatique, ou au moins pour en atténuer les effets (...)»

    Au fond, les climatologues et leur pseudo savoir ne diffèrent guère de ces montagnards valaisans de Fiesch et Fierschertal qui, tous les 31 juillet depuis trois siècles, ont pour coutume de se rendre en procession vers une chapelle de la forêt d’Ernerwald pour implorer Dieu de les protéger des menaces que le glacier d’Aletsch, le plus grand de l’arc alpin, fait peser sur eux. Jusqu’en 2012, ils ont prié le Seigneur d’intercéder contre le refroidissement climatique et l’avancée du glacier. Depuis dix ans, leur prière a changé de sens: Dieu est désormais appelé à l’aide pour contrer le réchauffement climatique et la fonte du glacier qui s’ensuit.

    Refroidissement, réchauffement, même religion, mêmes superstitions, mêmes prédictions démenties par le temps, et pourtant sans cesse renouvelées. J’avance cette hypothèse: le dénominateur commun pourrait bien se situer dans la crainte - justifiée celle-ci – d’une surpopulation galopante. Quand nous aurons réellement intégré cette donnée – au lieu de la refouler dans la Bien-pensance – nous cesserons d’incarner nos peurs dans les variations climatiques et la montée du C02. Ce qui ne semble pas pour aujourd’hui, ni même pour demain.

    Pour preuve: des astronomes russes de l’Institut de physique solaire et terrestre d’Irkoutsk ont déduit récemment, à partir d’une analyse des cycles des taches solaires pour la période 1881-2000, que le minimum du cycle séculaire de l’activité solaire tombera dans le prochain cycle en 2021 – 2026. Bref, pour la faire courte, que la terre va être confrontée à une lente diminution des températures qui conduira à un gel profond vers 2050 ou 2060, et qui durera une cinquantaine d’années, selon la théorie de la périodicité d’évolution des températures de soixante ans mise au jour par N. Scafetta, et appuyée par d’autres théories dont je vous passe les détails mais qui vont toutes dans le même sens.

    Que celles et ceux qui me lisent et qui habitent dans le Haut-Valais préviennent les paysans montagnards de Fieschertal d’inverser à nouveau leurs prières au 31 juillet: le glacier d’Aletsch pourrait bientôt reprendre du volume.

    Et ce n’est pas forcément une bonne nouvelle: les périodes de refroidissement ont toujours été les plus meurtrières, au contraire des périodes de réchauffement – et même d’augmentation du C02 – favorables à la production céréalières et propices au développement du commerce et du bien-être. Que je sache, il y a moins d’habitants en Sibérie ou au Pôle Nord que dans des régions plus clémentes, voire très chaudes. Quant à mes connaissances labellisées réchauffistes, je ne les vois pas passer leurs vacances à Mourmansk ou à Vladivostok, mais s’en aller allègrement suer sur une plage du sud à 40 degrés à l’ombre, tout en s’alarmant d’une augmentation d’un seul degré répertoriée entre 1872 et 2022.

    Il y a des gens bien singuliers...

     

    P.S. Quelqu'un pourrait-il me donner des nouvelles de Greta? Je commence sérieusement à m'inquiéter.

     

     

    i Matthews S.W. 1976: What’s happening to our climate? National Geographic 150: 5 576-615

    ii Voir les listes de publications in: http://www.populartechnology.net/2013//02/the-1970s-global-cooling-alarmist.html

    iii Schneider S. and Mesirow L.E. 1977: The genesis strategy Climate and global survival, First Delta

    iv Ponte L. 1975: The cooling. Has the next ice age already begun? Can we survive it? Prentice Hall

    v Ehrlich P.R. et Holdren J.P. Global Ecology: Reading Towards a Rational Strategy for Man, Paperback 1971

    vi Lowell Ponte, The Cooling, 1975

    vii Kenneth E.F. Watt on Air Pollution and Global Cooling Change, Earth day, 1970

    viii S. Schneider, fondateur du journal Climate Change et auteur principal du GIEC 2001, in Science, 1971

    ix L’Académie des Sciences américaines, 1975

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  • Un pavé dans l'amour (Roland Jaccard)

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    par Jean-Michel Olivier

    Roland Jaccard nous a quittés, volontairement, en septembre dernier, à la veille de son quatre-vingtième anniversaire. il l'avait annoncé : il a tenu parole. Mais ses livres demeurent, avec leur humour et leur dérision, leur implacable intelligence et la fluidité de leur style, inégalable.

    On ne remerciera jamais assez Michel Moret, patron des éditions de l'Aire, et Serge Safran, l'éditeur français de Jaccard, de rééditer aujourd'hui l'un de ses derniers livres, Le monde d'avant, tiré de son immense journal intime (de 1983 à 1988). Ce livre fut, sans conteste, l'un des plus importants de l'année dernière. 

    On savait tout, déjà, de Roland Jaccard : son goût pour les jeunes femmes (de préférence asiatiques avec une petite frange) ; sa fréquentation des piscines estivales (Deligny, Montchoisi, Pully) ; ses amitiés ambivalentes (Michel Contat, François Bott, Gabriel Matzneff) ; son goût pour la paresse et le suicide, les aphorismes, les citations d'auteurs maudits ou inconnus ; ses maîtres à penser (Cioran, Amiel). On savait aussi qu'il avait dirigé une collection, devenue prestigieuse, aux PUF, en éditant Frédéric Pajak et André Comte-Sponville, entre autres. On savait tout cela, oui, et pourtant Le Monde d'avant (Journal 1983-1988)* nous le rend encore plus familier et passionnant.

    images.jpegCe n'est pas la première fois que RJ nous livre des fragments du Journal intime qu'il tient depuis près de 60 ans. Il nous en a déjà donné des miettes, toujours organisées autour d'un thème ou d'une rencontre, reconstruites, pourrait-on dire, par ce grand manipulateur cynique et enjoué qu'est l'auteur qui aime à revisiter ses souvenirs et ses amours passées (à la machine, dirait Souchon). Le Journal qu'il publie aujourd'hui, plus de 800 pages (!), est un véritable pavé dans l'amour. Et il se lit comme un roman.

    « Lorsque je m'analyse, je vois bien que je suis un homme qui digère mal, un homme de ressentiment, un homme fatigué qui ne goûte de la vie que ce qu'elle lui offre de funèbre, mais j'éprouve également vive nostalgie pour cette « grande santé nietzschéenne » qui nous fait dire « oui » à toutes choses et bénir chaque moment de notre existence. » 

    Ce Monde d'avant, qui comporte tous les défauts et les qualités d'un Journal intime (dont le modèle indépassable est le fameux Journal du genevois Henri-Frédéric Amiel**, 17'000 pages, souvent imité, mais jamais égalé), navigue entre la vie mondaine de l'auteur, ses amitiés, les anecdotes savoureuses, les réflexions profondes, etc. Bref, comme tout journal intime, celui de RJ cherche une cohérence dans une vie chaotique : l'essentiel étant de rester au plus près de ce noyau obscur (et instable comme le vif argent) qu'on appelle l'identité. 

    Si chaque diariste cherche dans le Journal intime qu'il tient fidèlement tous les matins un centre de gravité, le point d'ancrage de ce Monde d'avant c'est L. — autrement dit Linda Lê, la jeune femme avec laquelle il partage sa vie. Si le lecteur échappe à leur première rencontre (qui a lieu avant le début du livre), il suit pas à pas, jour après jour, et surtout nuit après nuit, les amours de ce couple interlope formé d'un grand adolescent cynique (de 42 ans) et revenu de tout, grand lecteur de Cioran et de Schopenhauer, amateur de nymphettes et de parties de ping-pong, et d'une très jeune femme qui veut devenir écrivain (et qui va devenir un très bon écrivain).

    Étrangement, quand on connaît le goût de RJ pour l'échec (une vocation) et les amours désenchantées, voire décomposées, il vit ici, dans ceMonde d'avant, une sorte d'état de grâce. Gabriel Matzneff lui rappelle souvent, d'ailleurs, la chance qu'il a de vivre avec un ange (en est-il conscient ?). Et ces pages, qui sont pourtant du pur Jaccard, relèvent aussi d'une sorte d'hymne à l'amour, joyeux et débridé — hommage sincère à une femme aimée qui sait le remettre à sa place : «Comme je demandais à L. quelle opinion les gens en général ont de moi, elle me répondit : « Si j'étais toi, je ne leur demanderais pas… » C'est pour ce genre de réplique qu'on aime une femme. » 

    Ce Monde d'avant, c'est le monde de l'amour et de Linda, le monde de la légèreté, des rencontres intempestives, des lectures importantes, des voyages à Vienne ou à Lausanne, et aussi des amitiés fidèles (car RJ est fidèle en amitié). Son père spirituel, on le sait, s'appelle Cioran, qui l'invite à dîner, lui fait lire les épreuves de ses livres, le complimente ou le morigène pour ses écrits. Ce sont de très belles pages que l'auteur consacre à cette complicité littéraire exceptionnelle. Il y a aussi Michel Contat, l'autre Suisse de Paris, le confident — le frère ennemi. Pas un jour sans qu'ils se téléphonent ou s'écrivent, partagent leurs soucis d'hypocondriaques, se vantent de leurs prouesses sexuelles (souvent imaginaires) ou déplorent la médiocrité intellectuelle qui s'installe en France avec l'arrivée au pouvoir des socialistes. Il y a encore François Bott, le responsable du « Monde des Livres » auquel RJ collabore en tant que chroniqueur depuis des années. On entre, ainsi, dans le cerveau du monstre, avec quelques figures de proue comme Bertrand Poirot-Delpech, Josyane Savigneau, Jacqueline Piatier, etc. RJ en fait une description à la fois comique et désabusée — et l'on voit à quelle sauce la littérature, française surtout, est accommodée pendant ces années-là (1983-1988). 

    Le Monde d'avant rend justice, également, à une amitié ancienne, devenue aujourd'hui inavouable. L'été, RJ passe l'essentiel de ses journées à la piscine Deligny, cette ancienne piscine flottante amarrée à la rive gauche de la Seine et qui coula en 1993, où il retrouve Gabriel Matzneff (et parfois Vanessa Springora). Bains de soleil, parties de ping-pong, échanges de propos oisifs et blasés — l'air du temps de ces années-là est parfaitement restitué par la plume maniaque de RJ dont l'ambition est de parler des choses graves avec légèreté et des choses légères avec gravité. Une fois de plus, le diariste frappe juste, droit au cœur, aux tripes, avec le souci constant de la vérité — même et surtout si elle fait mal. L'auteur a le goût de la provocation et trempe souvent sa plume dans le vitriol.

    Curieusement, ce Monde d'avant, qui annonce l'entrée de la censure dans les journaux, la médiocrité à la télévision, l'insignifiance sur les ondes et dans la littérature, le règne aveugle de la morale à quatre sous et du politiquement correct, ressemble comme un frère au monde d'aujourd'hui. On dirait que nous n'en sommes pas sortis. Le grand mérite du Journal de RJ est de nous le rappeler : le monde change peu, le conformisme menace, la liberté perd des plumes chaque jour… 

    On peut lire ce gigantesque Journal comme le portrait à l'eau-forte d'une époque, avec ses beautés et ses vices, ses tentations et ses tourments, son insouciance et ses angoisses. On peut le lire enfin comme le mausolée d'un amour disparu, où flotte un parfum entêtant de nostalgie et de mélancolie, subtilement rendu par les mots d'un écrivain épris de vérité et de franchise. 

    * Roland Jaccard, Le Monde d'avant, journal 1983-1988,Serge Safran éditeur, 2021.

    ** Henri-Frédéric Amiel, Journal, l'Âge d'Homme.

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  • Les rêves d'Anna

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    Par Anne Brécart

    Ecrivaine, traductrice, philosophe, lectrice assidue et passionnée, Anne Brécart aime explorer des contrées inconnues même si, physiquement, elle a vécu la plus grande partie de sa vie à Genève. Elle a traduit une dizaine d’auteurs suisses de langue allemande, elle a publié sept romans, un livre pour enfants, et participé à plusieurs ouvrages collectifs  (Regards croisés sur Genève; Les Moments littéraires,  Amiel et compagnie; Tu es la sœur que je choisis). Elle organise des ateliers d’écriture et des cafés philosophiques.
    Après Frédéric Wandelère, nous sommes heureux de l’accueillir dans Blogres.

    Cinq destins de femmes plus un chapitre non écrit pour une enfant qui vient de naître constituent le roman de Silvia Ricci Lempen, Les rêves d’Anna, dont les héroïnes ne sont liées ni par un lien généalogique, ni un lien causal. 
    Le premier récit, celui de Frederica se déroule au 21e siècle, le dernier, celui d’Anna, au début du 20e. Géographiquement ces femmes vivent en Europe entre l’Italie, l’Ecosse, la France et la Suisse. Mais alors qu’est-ce qui les rassemble sous le titre Les rêves d’Anna? Chacune d’elles se confronte d’une manière ou d’une autre à la place assignée à la femme par la société ou l’Histoire. Chacune d’elles y répond d’une manière différente mais aucune ne s’y conforme. D’où vient cette force qui fait dévier les êtres de leur rôle, d’où vient l’élan que trouve chacune de ces femmes? Chacune est visitée à un moment ou un autre du récit par la figure de la reine peinte par Aloïse. Figures de l’art brut, les reines d’Aloïse sont émouvantes tant elles semblent incarner le désir d’être aimées qui est aussi grand et noble qu’il est fragile et enfantin. 
    Cette aspiration à l’amour se présente sous d’autres traits pour Frederica, Sabine, Gabrielle, Clara et Anna. Chacune est appelée et chacune suit sa voie. La destinée de Frederica, qui est celle qui est la plus proche de nous dans le temps, épouse les difficultés d’une génération ballottée entre petits boulots et grandes révoltes. Elle finira par rencontrer un étudiant grec qui lui fera perdre la parole. Sabine, qui a participé à la même manifestation féministe que Frederica, tombe amoureuse de son professeur marié. Gabrielle, la femme de l’amant de Sabine, retrace les difficultés d’une liaison homosexuelle dans la bourgeoisie de Province en France. Chaque nouveau récit est provoqué par une rencontre avec la femme plus âgée qui sera l’héroïne du récit suivant. 
    Il est tentant d’imaginer qu’Anna, fille d’un notable romain, reléguée aux seconds rôles parce que femme, est la matrice de ces consciences féminines. Les rêves qui, pour elle, sont aussi réels que la vie vécue lui ouvrent le chemin et lui donnent la force d’imaginer une existence propre en décalage total avec les attentes de son milieu. Elle épousera l’homme qu’elle aime, travaillera et ira vivre dans le pays de son choix. Elle insufflera par le biais de lettres écrites à l’encre verte, le courage de la liberté à celles qui viendront après elle, preuve que les mots revêtent une importance majeure pour toutes ces femmes comme pour l’auteure.
    Silvia Ricci Lempen, sans jamais tomber dans le manichéisme simplificateur, suit avec passion et tendresse ses héroïnes qui toujours font le choix de la liberté et de l’amour quel que soit le prix à payer. Ce roman est également une méditation sur la transmission de la liberté qui ne peut se faire que de manière paradoxale, souterraine et mystérieuse. 

    Les rêves d’Anna, Silvia Ricci Lempen, Éditions d’En Bas, 2019

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  • Des lubies et des pronoms sujets

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    Par Frédéric Wandelère

          Il faudrait peut-être séparer les pronoms sujets nouveaux-nés «iel, ielle, iels, ielles», de l’écriture dite inclusive, puisque l’inclusion, qui ne concerne pas le neutre grammatical, se contente de fusionner le masculin avec le féminin au moyen du point dit médian. Il faudrait… néanmoins, vu l’incertitude liée à un genre dit «autre», peut-être neutre, mais ce n’est pas absolument sûr, l’écriture inclusive pourrait apporter ses lumières et secours dans les zones et situations obscures où ces pronoms devraient prochainement gigoter, s’ils survivent à leur naissance. Ainsi, il – faut-il dire iel? – paraîtrait raisonnable d’écrire et d’orthographier: «iel est venu.e», ou «ielle est venu.e», l’accord inclusif du participe passé joignant le féminin au masculin. «Iel» apparaissant comme un neutre de type masculin n’excluant pas le féminin, et «ielle» comme un neutre de type féminin n’excluant pas le masculin, l’un et l’autre pourraient convenir à un genre «autre». La neutralité, ici, commande une souplesse pacifiante et le «vivre ensemble» de trois genres, une indistinction de tolérance, accueillante à toutes les formes du neutre, du simili-neutre, du pseudo-neutre et du non-neutre, «trans», «cis» ou autre.

          Il semble en outre que ces «iel, ielle, iels, ielles» soient issus d’une copulation inclusive, «il» se combinant avec «elle» pour donner un premier embryon inclusif: «i.elle», lequel s’est divisé en quatre cellules: «iel, ielle, iels et ielles». La division cellulaire s’est opérée par l’effacement du point médian et la réintégration des genres du français génétique, masculin et féminin. Les marques du pluriel, de leur côté, n’ont jamais été éliminées par l’inclusivisme.

          Il m’est difficile de trouver quelque lumière sur l’affaire de ces «iel.le.s» car, malgré tous les journaux, toutes les revues, tous les livres, toutes sortes de publications régulièrement parcourus et consultés, je n’ai jamais vu employée l’une ou l’autre des quatre formes de ce pronom sujet. En revanche il en est amplement question soit idéologiquement soit humoristiquement. Les blagues se sont, en effet, multipliées: «Iel mon mari!», «Iel m’est tombé sur la tête», «Iel fait chaud» voire «Iel.le fait chaud.e», impliquant, dans ce dernier cas, les secours exprès de l’inclusivité. Aussi me suis-je demandé où Le Petit Robert était allé chercher, sinon trouver, ses exemples. Serait-ce dans ces blagues?

          Si le Robert se permet d’adopter par idéologie, aujourd’hui, des «iel.le.s» non attestés dans l’usage, du temps d’Alain Rey, il pouvait se montrer buté, se crisper sur des emplois répandus, innombrables, qu’il refusait catégoriquement d’enregistrer comme français de plein droit, pour des raisons de purisme linguistique et poétique ! Exemple : l’emploi du mot «pied» au sens de syllabe en poésie. J’ai pourtant relevé cet emploi dans les textes d’illustres poètes, Baudelaire, Mallarmé, Verlaine, Claudel, Aragon, Ponge, Queneau, Bonnefoy, Réda, et chez les grands prosateurs : Proust, Larbaud, Green, Gide, Caillois, Mauriac, Paulhan, Roudaut, Michon… À suivre et croire le Robert, ces écrivains feraient «abusivement» usage du mot «pied»! «Abusivement»! Ces Maîtres, si distingués, si estimables qu’ils soient à nos yeux, abuseraient, selon le Robert, de la langue française et emploieraient les mots de leur spécialité à tort et à travers! Un peu de décence, à défaut de modestie, ne gênerait pas!

          Il arrive donc au Robert de dérailler. Mais ses idiosyncrasies, ses lubies, ses fantaisies de parti pris restent statistiquement insignifiantes: quelques bévues à peine pour soixante mille entrées! Ces menues aventures extra-conjugales, certes peu discrètes, ne menacent pas le mariage pour le reste heureux du Robert avec sa Langue française! Mais elles font tache et ne s’oublient pas!

     

     

     

     

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  • La Pensée des poètes

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    Par Frédéric Wandelère

          On dit les poètes rêveurs. C’est un lieu commun; ce qui laisse entendre qu’ils n’ont pas les pieds sur terre. N’empêche qu’il leur arrive de mieux voir la réalité que les réalistes, les économistes, les juristes et tout ce que le monde, ou la société, fabrique de sérieux.

           Un exemple? Celui de Paul Claudel, ambassadeur de France à Washington de 1927 à 1933, qui discerne dès 1928 les causes de la crise de 1929 et voit dans le «tempérament spéculatif qui existe [aux États-Unis]» l’annonce de ce qui sera «une catastrophe pour le monde entier». Une partie de la correspondance de l’ambassadeur Claudel avec son ministre des Affaires étrangères, Aristide Briand, publiée en 2009 (La Crise. Amérique 1927-1932, Correspondance diplomatique, Éditions Métailié), montre un poète d’une lucidité et d’une vista infaillibles, analysant la balance des paiements et les faits, observant l’économie, la production industrielle, les jeux de la finance, la situation sociale, les comportements et en déduisant les conséquences, ce que les banquiers, les professionnels de l’économie et de l’argent ont été incapables de concevoir. Ils avaient la science, une science partielle, peu synthétique, mais pas l’imagination dont parlent admirablement Baudelaire et Valéry, ni la culture qui la soutient et parfois y supplée.

           Dans un domaine plus directement politique, on admirera autant la lucidité et la haute tenue morale de Pierre Jean Jouve, gaulliste de la première heure, ou celle de Pierre Emmanuel. Même observation pour Georges Séféris, poète et diplomate, lequel garde toute sa lucidité dans le foutoir grec des années catastrophiques qui précèdent et suivent l’agression italienne et l’occupation allemande, comme le montrent les pages récemment traduites de ses Journées 1925 – 1944 (Le Bruit du Temps éditeur, 2021)... Il sera prix Nobel en 1963 – mais le prix ne récompensait pas sa lucidité politique!

           On alléguera bien entendu des contre-exemples. Le plus fameux est celui d’Alexis Léger, secrétaire général du Quai d’Orsay jusqu’en 1940, Saint-John Perse en poésie. Grand poète assurément, mais grand maître aussi de l’ambigüité et du double langage, qui passera son exil américain à débiner de Gaulle auprès de Roosevelt, à lui mettre les bâtons dans les roues tant qu’il pourra; à se tromper dans ses jugements et ses choix – misant sur Henri Giraud, pour nuire à de Gaulle – aveuglé par sa vanité mais sauvé, ensuite, par sa courtisanerie auprès de Dag Hammarskjöld (qui lui obtiendra le Nobel) et la suprême habileté qui lui permettra, enfumant ses intrigues, de séduire Roger Caillois, puis Jean Paulhan.

           On élargira ces réflexions et constatations en parcourant une anthologie récente et substantielle, La Pensée des poètes (Folio, Essais, Gallimard, 2021) établie par Gérard Macé. Cette pensée, ou ces pensées, s’orientent vers de multiples directions, et touchent à de larges aspects de l’existence et de la réflexion, qu’elle soit éthique et politique (Aimé Césaire, André Breton et Michel Leiris jugeant le colonialisme), biologique (Mandelstam et Darwin), esthétique (Valéry, Leiris), musicale (Réda et le jazz), qu’elle touche à la mode (Baudelaire et le dandysme, et même le maquillage), à la physique (Charles Cros et l’enregistrement des sons), à l’érotisme (Desnos)... les domaines concernés par la pensée des poètes donnent peut-être un vertige kaléidoscopique.

            Difficile de faire la synthèse de ces 59 textes de réflexion. On retiendra particulièrement ceux qui touchent directement à la pratique poétique, à l’écriture, au sens et au mystère de l’invention. La présence polémique y est sensible. Réfléchissant au sens et à la portée de leur art, avisant les pratiques individuelles, les réussites ou les faiblesses de leurs confrères, les poètes aiguisent leur réflexion, affûtent leurs traits: le Breton de 1943, en passant, règle un compte esthétique avec Roger Caillois dont il dénonce des idées de «philistin», ce qui n’était en fait qu’une salve en réponse aux réticences moqueuses de Caillois qui s’amplifieront et s’exprimeront pleinement, en 1944, dans ses Impostures de la poésie. Michaux, plus convaincant, à mon sens, que Breton, saura distinguer dans les œuvres poétiques et les poses d’Eluard ou d’Aragon, ce qui relève de l’invention proprement poétique et ce qui relève des choix prosaïques de l’engagement politique. «Le poète ne fait pas passer ce qu’il veut dans la poésie. Ce n’est ni une question de volonté ni de bonne volonté. Poète n’est pas maître chez lui.» (p. 237) Pourquoi? «Mystérieusement, tel problème social, politique, qui émeut et intéresse l’homme dans la prose de l’existence, si je puis dire, perd, arrivé dans la zone de ses idées poétiques, tout trouble, toute vie, toute émotion, toute valeur humaine. Le problème n’y circule plus, n’y vit plus ou bien il n’est jamais descendu dans ces profondeurs. En poésie, il vaut mieux avoir senti le frisson à propos d’une goutte d’eau qui tombe à terre et le communiquer, ce frisson, que d’exposer le meilleur programme d’entraide sociale.» (p. 238) Le texte est de 1936.

            Vingt-trois grands poètes habitent ce volume. Chacun présenté en deux pages d’une efficacité et d’une originalité maximales, à la hauteur des leçons et de la pensée des Maîtres.

           La Pensée des poètes, Gérard Macé, Folio, Essais, Gallimard 2021

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  • Mais jusqu'où s'arrêteront-iels?

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    Par Pierre Béguin

    Moi, j’en étais resté naïvement à la querelle sur le sexe des anges, une question qui n’est, par ailleurs, toujours pas résolue et dont tout le monde se fout royalement.

    Décidément, je ne suis pas un bon progressiste. A l’inverse de cette cinquantaine de femmes, diacres ou pasteures, soucieuses de mener une réflexion rejoignant des préoccupations sociétales actuelles, qui, lors de la grève des femmes de 2019, ont dressé une liste de revendications envoyée à l’Église protestante genevoise (EPG). Des revendications comprenant une application stricte, dans tous les supports de communication, de l’écriture épicène, un engagement concret sur toutes les questions LGBTQIA+ et environnementales, à commencer par le réchauffement climatique (j’ai entendu personnellement un pasteur inclure cette problématique dans la prière dominicale), et, last but not least, comme on devait s’y attendre, une réflexion théologique sur la représentation de Dieu au-delà du genre.

    Eh oui! Car Dieu, figurez-vous, est perçu comme un homme, sage, bienveillant, avec une grande barbe blanche, sereinement assis comme un bonze sur un nuage. Et cette image genrée est absolument intolérable. Il faut que cela change, et vite, des fois qu’on pourrait le confondre avec un homme hétéro, blanc, de plus de cinquante ans!

    «Démasculiniser» Dieu de manière à ce que le Tout-Puissant ne véhicule aucun imaginaire genré relève donc de l’urgence ecclésiastique. C’est dorénavant le grand chantier lancé par la Compagnie des pasteurs et des diacres de l’EPG, qui entend plaider pour la possibilité de désigner Dieu par d’autres pronoms que «Il», soit par «Elle» (qui ne ferait alors que renverser la représentation sexuée), soit par «Iel».

    Chouette! Je me réjouis: «Notre Mère qui êtes aux cieux...» ou, mieux encore: «Iel qui êtes au cieux...»

    Voilà donc que le wokisme contamine même le spirituel, que la démarche de déconstruction des stéréotypes s’attaque aussi, de l’intérieur, aux églises, et qu’avec cet air du temps bientôt irrespirable se répand partout comme un gaz pesant le ridicule, la niaiserie, la crétinerie, le grotesque!

    Mais jusqu’où s’arrêteront-iels?

    Comment des théologiens, en l’occurrence des théologiennes, peuvent-iels confisquer la réflexion du Consistoire sur de telles inepties? Comment, par définition, le Tout-Puissant, qui fait du néant une cohérence, pourrait-Il être genré?

    Comment l’Église protestante peut-elle se perdre ainsi à se mêler de politique (elle avait déjà fait campagne pour l’initiative sur les multinationales)? Comment peut-elle s’inscrire dans la mouvance wokiste et introduire en son sein des idées qui, comme un cheval de Troie, a précisément pour objectif d'anéantir ce qu'elle représente? N’aurait-elle plus rien à proposer que de se raccrocher aux idées à la mode, même les plus sottes, quitte à en périr?

    La réponse est simple: comme beaucoup d’autres, ces femmes pasteures et diacres, sous couvert de progressisme, sont les dupes, les idiotes utiles d’une mouvance aux enjeux de laquelle elles n’ont tout simplement rien compris. En attendant, voudraient-elles vider les âmes et leur église qu’elles ne s’y prendraient pas autrement.

    «En tout cas, je peux vous dire avec une certitude quasi mathématique que le premier à s’en foutre, c’est Dieu» (Vincent Schmid, philosophe et pasteur à la retraite).

     

     

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  • Parfum de la vie quotidienne (Julien Burri)

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    par Jean-Michel Olivier

    images.jpegGrace est partie, sa blonde épouse au nom prédestiné, ou plutôt elle a disparu, mystérieusement, et le narrateur part à sa recherche,. Les sentiers qu'il emprunte, par les monts et les vaux, les forêts, les collines, le mènent invariablement au Clos, la maison de son enfance, faite de molasse et de tendres souvenirs.

    C'est le prétexte de Roches tendres*, le dernier livre de Julien Burri, journaliste et écrivain. Sa plume est toujours élégante et précise, d'une sensibilité à fleur de peau, et d'une belle puissance d'évocation. La nature, les fleurs, la terre, y sont célébrées avec un réel talent poétique. On rejoint ici la quête d'un Gustave Roud, infatigable arpenteur des collines du Jorat, pour qui les mots de la nature se fondent dans la nature des mots.

    images-1.jpeg« Molasse des mots dans la bouche, les mots tombent en sable avant d'être prononcés. La roche dit la débâcle discrète et le glissement des heures, elle dit l'érosion silencieuse, le roulement des glaciers, le ruissellement des orages, les grains dérobés aux pierriers. »

    Récit poétique plutôt que roman, Roches tendres*restitue —  c'est-à-dire réinvente — les charmes incandescents de l'enfance, dans cette maison de molasse, au pied d'une falaise abrupte. On aimerait bien sûr en savoir davantage sur les occupants de cette maison modeste, mais enchantée. Ils ne sont qu'évoqués (la mère dans sa cuisine, le frère Auguste, le père absent),. Comme Grace, leur ombre plane sur ces lieux de mémoire.

    « Je ne sens ni la poussière, ni les gravats, mais les odeurs d'avant, le parfum de la vie quotidienne se diffuse au-dessus du jardin. »

    Ce court récit se boucle sur lui-même : la maison de l'enfance est vouée à la destruction, avec trax et pelleteuses, mais Grace est revenue. 

    Est-ce à cette condition (l'enfance disparue en poussière) que l'on garde une chance de retrouver la grâce ?

    * Julien Burri, Roches tendres, éditions d'autre part, 2022.

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  • Les Maîtres du vent

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    Par Pierre Béguin

    « Les technologies vertes – devenir vert – c’est plus gros qu’Internet. Cela pourrait être la plus grosse opportunité économique du XXIe siècle ». (John Doerr (1), « Salvation (and Profit) in Greentech, » TED2007, mars 2007,

     (1) John Doerr est un capital-risqueur, l’un des premiers investisseurs de Google et d’Amazon.

     

    Maitres_du_vent_grand.jpgL’éditeur Bernard Campiche, dorénavant installé à Sainte-Croix, a commencé en fin d’année dernière à publier les œuvres complètes, en version poche (camPoche), de Michel Bühler, le plus connu des habitants de Sainte-Croix. Le second volume, paru en décembre 2021, est un inédit, intitulé Les Maîtres du vent, qui prend justement pour cadre cette commune du canton de Vaud, située dans le district du Jura-Nord vaudois entre Yverdon-les-Bains, Fleurier et Pontarlier. Un titre dont on perçoit dès les premières pages la portée ironique: ces Maîtres du vent ne dominent leur élément que du haut de leur prétention, de leurs mensonges et de leur cupidité.
    De quoi s’agit-il?
    Un parc industriel éolien va s’implanter de gré ou de force (les travaux de défrichement ont débuté l’année dernière) sur les hauteurs dominant Sainte-Croix et l’Auberson. L’acharnement des industriels et des autorités vaudoises à imposer ce projet, malgré vingt ans d’oppositions qui ont déchiré la population, vient du fait que les éoliennes de Sainte-Croix, en tant que plus ancien projet vaudois, sont devenues un symbole: si la résistance citoyenne devait l’emporter, tous les autres parcs prévus seraient remis en question; dans le cas contraire, la voie deviendrait libre pour dénaturer les crêtes du Jura par l’implantation d’une nouvelle espèce d’arbres de 150 mètres de hauteur et dont l’espérance de vie – mais sûrement pas l’exposition de leurs carcasses – ne dépasserait pas vingt ans.
    Les Maîtres du vent est la chronique de cette résistance citoyenne tenue par un membre du conseil communal – Michel Bühler était alors élu socialiste au conseil communal de Sainte-Croix avant qu’il ne démissionnât de l’un et de l’autre–, une chronique qui se transforme vite en une sorte de catalogue de toutes les entorses au processus démocratique qu’une Municipalité, en l’occurrence celle de Sainte-Croix (et derrière elle les investisseurs qui la téléguident), emploie pour s’imposer au conseil communal (contrats secrets, rétention d’informations, politique du fait accompli, manipulations, omissions, mensonges, etc.)
    L’auteur commence par planter le décor: la commune de Sainte-Croix se situe «à une altitude de mille mètres. Presque six mille habitants. Un gros village dans une cuvette, Sainte-Croix, où vit la majorité de la population. Au nord ouest, une longue crête, le Mont des Cerfs. De l’autre côté, un village rue, l’Auberson, et divers hameaux sur le plateaux des Granges. La frontière avec la France court pas loin, dans les forêts de sapins. Autour, des montagnes dont les plus hautes culminent à mille six cents mètres, le Chasseron, le Cochet, les Aiguilles de Baumes.» Autrement dit, des lieux épargnés par la modernité, dont les constructions les plus récentes remontent à cinquante ans au moins.
    Personne, même le plus illuminé des promoteurs, n’aurait l’idée saugrenue de construire une zone industrielle dans un tel décor, et si c’était le cas, il ne se trouverait pas un seul citoyen qui ne s’y opposerait pas aussitôt. Et pourtant, l’idéologie écologique peut être si aveuglante (et les profits qu’elle engendre si importants) qu’une bonne partie de la population ne voit pas d’un si mauvais œil l’implantation d’un parc éolien en un lieu naturel préservé. 
    Car il ne faut pas s’y tromper, l’implantation d’aérogénérateurs, une fois le vert de l’idéologie effacé, c’est ni plus ni moins l’industrialisation des campagnes et des montagnes: pollution du sol (par éolienne, 1500 tonnes de béton, des tonnes d’acier, de fonte, de cuivre et d’aluminium, présents dans la nacelle et le mât), pollution sonore (jusqu’à 40 dBA par éolienne), effets sur la santé des habitants (stress, maux de têtes et dépressions provoqués par les infrasons), des pales qu’on ne peut pas recycler, qu’il faudra enterrer en fin de vie, sur lesquelles se forment en hiver, lorsqu’elles sont à l’arrêt, des blocs de glace pouvant être projetés à trois cents mètres au moment de la remise en marche (gare aux promeneurs et aux skieurs de fond) – à ce sujet, il est prévu de chauffer les pales pour éviter ce risque; avec de l’électricité d’origine nucléaire?
    Seulement voilà! Le plus souvent, l’idéologie verte ne fleurit pas dans nos montagnes et dans nos campagnes, mais dans nos villes, par une espèce communément surnommée bobo, des citadins qui ont parfois acheté un petit bout de terrain et qui s’opposeraient férocement à l’implantation d’éoliennes dans leur arrière cour ou sur les lacs dont ils dominent la vue. Mais du moment que ces grandes hélices tournent loin de leur regard… Qu’ils imaginent pourtant une cinquantaine d’éoliennes sur le Léman, de Cologny à Nyon. Ça vous aurait une de ces gueules!
    Mais je m’égare. Revenons à nos moutons et à Sainte-Croix.
    Ce qui provoque avant tout l’ire de Michel Bühler, c’est le jugement rendu par le Tribunal fédéral suisse (TF), le 18 mars 2021, par lequel le parc industriel éolien prévu sur les hauts de Sainte-croix se voit attribuer l’appellation d’intérêt national. En voici la justification:
    «Les installations de production d’énergie éolienne offrent en effet de la flexibilité de production dans le temps et en fonction des besoins du marché et contribuent de manière significative à la sécurité de l’approvisionnement, en particulier en hiver où la consommation électrique est la plus élevée, en permettant de charger ou de décharger le réseau selon les besoins.» (Je souligne).
    Ah bon! En somme, selon les juges fédéraux qui ont rendu publiques ces insanités – des juges dont le pouvoir est absolu et dont la parole ne peut être contestée – les éoliennes peuvent fournir du courant même lorsqu’il n’y a pas de vent, et fonctionner à volonté, dans les deux sens, comme si elles étaient dotées à leur base d’un petit robinet qu’on pourrait ouvrir et fermer au gré de nos besoins. A moins que, en fait de robinets qu’on ouvre, il ne faille voir là la magie des subventions fédérales qui font tourner les pales et qui assurent la rentabilité de ces engins plus sûrement que le vent. (Pour information, la Confédération assure aux promoteurs un rachat de chaque kilowattheure à un tarif bien supérieur au prix du marché, un cadeau aux actionnaires généreusement financé par vous et moi). 
    «Même les partisans les plus convaincus de l’industrie éolienne, même les lobbyistes les plus grassement payés et les plus acharnés n’oseraient pas publier des âneries comme celles qui sont proférées ci-dessus», s’écrie l’auteur. On le comprend. Tout le monde sait, même le plus ignorant, que l’énergie produite par des aérogénérateurs est une énergie dite intermittente, c’est-à-dire correspondant à des flux naturels qui ne sont pas utilisables en permanence et dont la disponibilité varie fortement sans possibilité de contrôle. Exactement le contraire des affirmations du TF dont les arrêts, aussi ineptes soient-ils, sont pourtant sans appel. «Qu’est-ce donc qui peut expliquer l’existence, ici, d’une telle faute professionnelle? L’incompétence, le manque d’information, le travail de sape des lobbies? Bien sûr, j’hésiterais à ajouter à cette liste de suppositions d’autres raisons...» se questionne légitimement Michel Bühler. (Selon des estimations, on devrait hérisser la Suisse d’au moins 4500 éoliennes pour espérer remplacer les centrales nucléaires, «en priant Dieu qu’il fît du vent» comme le chante Brassens.)
    Sauf que, même incohérent, même mensonger, l’arrêt du TF est un oukase qui sonne le glas des résistants de Sainte-Croix. Quand il est question d’énergie renouvelable, la démocratie s’efface. Aux opposants, il reste la dérision. C’est en ce sens que Michel Bühler se propose de créer une nouvelle ONG répondant au sigle SSF (Souffleurs Sans Frontières), qui serait formée de volontaires ayant pour mission, les jours où Éole paresse ou fait grève, d’aller souffler sur les pales pour les faire tourner. Ainsi, le Tribunal suprême, qui ne peut pas avoir tort, ne sera pas pris en défaut. Car si la réalité se trouve en contradiction avec une affirmation d’une de nos institutions essentielles, dont les arrêts sont sans appel, c’est donc sur la réalité qu’il faut agir. CQFD. Dans les tragédies classiques, celles de Racine particulièrement, cette rédemption à l’envers est celle de Dieu par l’homme. À Sainte-Croix, plus modestement, ce sera celle des Institutions par les citoyens. Patriotes, à vos marques! 
    Michel Bühler précise que certains habitants des villes qui rêvent de polluer les crêtes, jurassiennes ou autres, pourraient être obligés, au vu de leurs opinions, de venir souffler solidairement avec lui. Mais que ceux-ci se réjouissent! Outre la bouche et le nez, les souffleurs, pour éviter au TF le ridicule, pourront mettre à contribution d’autres orifices naturels. Après un bon repas, quel joyeux défoulement! Et l’on verra bien, alors, qui sont vraiment les maîtres du vent! Dernière précision: les animaux sont admis (les vaches souhaitées), et tant pis pour les émissions de CO2!
    Enfin, pour se mettre au diapason des usages en vigueur dans les milieux de l’éolien, il sera observé la même opacité: toute contribution financière à cette ONG salvatrice de nos institutions restera strictement confidentielle. Vous êtes donc tous invités à passer au domicile de Michel Bühler à Sainte-Croix pour glisser vos billets sous sa table.
    Vive la Confédération! Vive le TF!

    Michel Bühler, Les Maîtres du vent, camPoche, 2021

    À écouter aussi la chanson Éoliennes sous ce lien: https://music.youtube.com/watch?v=wu4aHqTM3dI&list=RDAMVMwu4aHqTM3dI

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  • Le 8e jour, Dieu créa l'écriture inclusive

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    Par Frédéric Wandelère

    (Poète, essayiste, traducteur, Frédéric Wandelère est né et vit à Fribourg. Il a publié à ce jour huit recueils de poésie et traduit des textes de lieder de Schumann, Wolf, Mahler et Schubert. Son goût pour le lied et la voix l'a conduit à réhabiliter en conférence, au Grand Théâtre de Genève, la plus célèbre cantatrice du XXe siècle, Bianca Castafiore. Je suis heureux de l'accueillir dans Blogres.)


    Je me suis demandé si la vogue des mots-valises démocrature : démocratie-dictature qui a très longtemps sévi, notamment dans les journaux et les hebdomadaires, ne préparait pas le terrain à l’écriture inclusive qui associe en un seul mot, moyennant l’insertion d’un point médian, le masculin au féminin : écrivain.e, étudiant.e.s, vert.e.s avec quelques situations problématiques sur la place du point, les marques du pluriel, et sur la prononciation du mot en contexte. Faut-il prononcer le député vert.e.s Laurent Dupont, ou le député vert, mais dans ce cas, les vert.e.s au féminin ne vont-elles pas se sentir exclues ? Comment lire les rect.eur.rice.s de Suisse ? Faut-il, quand on écrit, mettre le point après rect, ou après recteur et ajouter rice puis le point, puis le s ? Même problème pour l’adjectif cher, au féminin chère ? C’est l’accent qui pose un problème ! Faut-il noter ch suivi du point, puis er pour le masculin, suivi du point, puis ère, ainsi : ch.er.ère.s ? il le faudrait car l’accent grave, dans ce cas, fait légitimement partie du féminin. Donc infirmi.er.ère.s. Des étudiant.e.s étrang.er.ère.s, fi.er.ère.s de leurs origines. Les tableaux et sculptures impéri.aux.ales. Les aili.er.ère.s latér.aux.ales, atout.e.s des Servettes masculin.féminin. Faut-il mettre le s du pluriel après masculin.féminin puisqu’il y a deux Servettes, ou faut-il garder le singulier puisqu’il n’y a qu’un Servette masculin et qu’une Servette féminine ? En outre on peut féminiser masculin.e, et  masculiniser féminin.e, mais on ne peut pas vraiment conserver masculin.e pour nommer une joueuse, même si le club est composé de joueu.r.se.s des deux sexes.

    Lorthographe inclusive est loin dêtre régularisée et il faut sattendre à une pluie de règles assorties dexceptions variées.

    En outre, les débats sur l’écriture inclusive sont en plein essor, et sur ce point il me faut donner tort à Alain Rey, peu prophète, qui disait dans une interviou du Figaro du 23 novembre 2017 que « l'affaire de l'écriture inclusive [était] une tempête dans un verre d'eau ; que dans six mois, plus personne n'en [parlerait]... » Les six mois ont passé, rallongés même de plus de quatre ans, et on en parle toujours !

    On n’a pas encore envisagé, en poésie, toutes les virtualités de l’écriture inclusive. L’insertion du fameux point médian permet non seulement d’agglutiner le masculin et le féminin avec cette petite pointe d’obscénité qu’on a peu remarquée, alors qu’ils fricotent ouvertement sous nos yeux et ceux des calvinistes mais aussi d’associer, par la vertu des genres masculin et féminin, des mots orthographiquement proches bien que sémantiquement éloignés : petits points, petites pointes : petit.e.s point.e.s. Le boulot et la boulotte ouvrent des perspectives intéressantes : boulot.te ; le bout et la boue
    aussi, mais le placement du point est problématique; on résoudra le problème en plaçant d’abord le féminin, ainsi: bou.e.t ; bluet et bluette c’est de la poésie d’autrefois, modernisée par l’inclusivité : bluet.te ; basilic et basilique sont fait.e.s pour s’entendre: basili.c.que ; gogo et goguette aussi, beau syntagme métaphorique de l’inclusivisme : go.go.guette ; îlot et ilote posent un problème d’accent circonflexe, mais on fera, pour la circonstance, une exception : îlot.e ; le joug et la joue posent également un problème particulier, les débutants liront « *jouge » au féminin: jou.g.e . On poursuivra nos explorations langagières avec le non et la nonne : non.ne ; lani.er.ère ; lias.se ; lieu.e ou lieu.se; li.n.gne... Que de perspectives, de possibilités! Un vrai sabbat sémantique s’annonce. Ce serait le huitième jour!
    Evidemment cela devient un peu cérébral, mais on a vu pire en poésie; quant aux souffrances de l’écriture inclusive, elles auront peut-être le mérite de nous faire aimer le baume de la toute simple orthographe française!


     

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