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  • Un Belge nommé John

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    Par Pierre Béguin

    L’humoriste Pierre Desproges, alors qu’il alimentait sa «rubrique des chats écrasés» dans le quotidien l’Aurore, s’amusait – et nous avec lui – à faire du détournement d’informations. Un exemple du procédé vaut mieux que toutes les explications:

    «Le Belge John Huismans a réussi à tirer une locomotive sur 150 mètres à la force de ses dents. À notre connaissance, c’est la première fois qu’un Belge s’appelle John.»

    50 ans plus tard, nos journalistes font du Desproges comme Monsieur Jourdain fait de la prose, sans même le savoir. Là aussi, un exemple vaut mieux que toutes les explications:

    Or donc, on nous apprend que l’importante fonte des glaciers ces dernières années a révélé, sur le glacier du Tsanfleuron, le plus grand du massif des Diablerets, un col pratiqué du temps des Romains, et que ces derniers devaient traverser à pied sec. Ce col est situé à 2800 mètres d’altitude entre les cantons de Vaud et du Valais et fait partie du domaine skiable du Glacier 3000.

    Que croyez-vous que le journaliste tire comme conclusion(s) de cette information? Je vous le donne Émile, et je vous la fais courte:

    - Que la perte des glaciers dans la région des Diablerets est en moyenne trois fois plus importante cette année par rapport aux dix dernières années.

    - Que les mesures en 2021 ont révélé une épaisseur de glace d’environ 15 mètres dans cette zone.

    - Que, sur la base de reconstructions et de comparaisons avec les données des années 2000, les chercheurs ont conclu que la taille des glaciers avait diminué de moitié entre 1931 et 2016.

    - Que «notre comparaison entre les années 1931 et 2016 montre clairement qu’il y a recul significatif des glaciers durant cette période» (dixit le professeur Daniele Farinotti, de l’ETHZ).

    - Que, si les glaciers ont perdu 50 % de leur volume entre 1931 et 2016, il n’a fallu que six ans, entre 2016 et 2022, pour qu’ils baissent de 12 %.

    Conclusion: l’année 2022 est vraiment différente et va battre tous les records. Conclusion implicite: il devient urgent de ponctionner bien davantage encore les fonds publics pour accélérer les énergies de transition, solaire et éolienne, quitte à imposer l’état d’urgence aux droits de recours.

    Toutes ces conclusions sont vraies et incontestables, certes, au même titre que le Belge de Desproges s’appelle John. Sauf que la véritable information n’est pas là!

    Incroyable! Pas un mot – je dis bien, pas un mot – sur ce qui fait réellement l’intérêt de cette découverte (qui n’est d’ailleurs pas un scoop, puisqu’on m’avait déjà appris cela à l’école primaire). Si l’on admet que, il y a deux mille ans (une poussière de seconde dans l’infini de la création!), les Romains pouvaient passer à pied sec un col situé à 2800 mètres d’altitude, et aujourd’hui recouvert encore de glace, cela veut logiquement dire que:

    1. Il y a deux mille ans, il n’y avait pas de glacier au col du Tsanfleuron.

    2. S’il n’y avait pas de glacier au col du Tsanfleuron, il est fort probable qu’il n’y en avait pas non plus à même altitude ailleurs dans les Alpes (ce qui a permis à Annibal de les traverser avec des éléphants, et au mois de novembre, svp! On appelle d’ailleurs cette période l’Optimum romain).

    3. S’il n’y avait pas de glaciers à moins de 3000 mètres dans les Alpes il y a deux mille ans, alors que, même s’ils fondent rapidement ces dernières années, ils résistent encore en 2022, il faudrait en déduire qu’il faisait, du temps de nos chers Romains, au moins aussi chaud, si ce n’est plus chaud qu’aujourd’hui (oui, oui! on cultivait des vignes en Angleterre au temps de l’Optimum médiéval, comme c’est de nouveau le cas de nos jours grâce au réchauffement climatique – actuellement, 33 700 hectares, l’équivalent de la région de Champagne, de terres de sa Majesté propices à la viniculture; on soupçonne même que les Vikings de l’âge du fer connaissaient déjà la vigne et le vin sous ces latitudes).

    4. S’il faisait plus chaud du temps de nos chers Romains, cette chaleur n’est en aucun cas imputable au CO2 industriel, puisque il n’y avait à cette époque, à notre connaissance du moins, ni usines, ni avions, ni voitures, ni internet, ni Américains, ni tout ce qui émet ce CO2 de malheur responsable de tous nos maux et qu’on taxe en conséquence allégrement – oui, je vous le concède, il y avait déjà des vaches, mais il semble peu raisonnable d’imputer cette chaleur d’alors aux leurs seules flatulences, vous en conviendrez.

    5. S’il n’y avait pas de glaciers à 2800 mètres du temps des Romains, et que nos glaciers actuels sont en train de fondre à la même altitude, c’est que, entre la période romaine et la nôtre, ils ont dû se reformer, en partie du moins.

    6. S’ils se sont reformés, c’est qu’il a dû faire beaucoup plus froid à un moment ou à un autre – une période qu’on appelle d’ailleurs le petit âge glaciaire, et qui s’étend en gros entre le XIVe et le XIXe siècle.

    Conclusion: «Souvent température varie, bien fol est qui s’y fie!» (tout le monde connaît cette expression, due à François 1er si l’on en croit Victor Hugo, mais il est devenu dangereux de l’utiliser de nos jours dans sa version d’origine, d’où cette petite modification de paradigme que je me suis permise).

    Quant à ma propre conclusion, elle est simple. Je voudrais rappeler humblement à certains journalistes – mais pas que – le sens de la satire médiatique de Desproges qu’ils semblent n’avoir toujours pas comprise: la véritable information dans le scoop «Le Belge John Huismans a réussi à tirer une locomotive sur 150 mètres à la force de ses dents», ce n’est pas qu’un Belge puisse se prénommer John...

     

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  • Dans l'attente d'un autre ciel

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    Par Pierre Béguin

    Le 9 novembre dernier, Damien Murith, pour Dans l’attente d’un autre ciel, recevait le Prix de la ville de Carouge Yvette Z’Graggen, donné en association avec la ville de Carouge, La Maison Rousseau et de la littérature, et la Compagnie des Mots. En tant que Président du jury, il me revenait la plaisante tâche de faire la «Laudatio» du livre récompensé. La voici ci-dessous dans son intégralité:

    «Quand on a enseigné, comme moi, la littérature pendant plus de trente ans, qu’on a semé dans des énoncés de semestrielles ou d’examens de maturité des centaines et des centaines de citations d’auteurs, on ne peut plus lire un texte sans que la mémoire nous régurgite quelques unes de ces citations que la lecture a réveillées.

    Lorsque j’ai lu Dans l’attente d’un autre ciel, trois citations, au gré des pages, se sont imposées à mon esprit, et pas des moindres.

    - La première, presque immédiatement, de Paul Valéry: «La poésie est l’ambition d’un discours qui soit chargé de plus de sens et mêlé de plus de musique que le langage ordinaire n’en porte et ne peut en porter». Pour l’anecdote, cette citation – j’ai vérifié – figure dans un examen de maturité de 1996. Et pourtant, cette lecture l’a fait ressurgir dès les premières pages. Il faut dire que toute personne ayant lu Dans l’attente d’un autre ciel tisse immédiatement un lien avec cette définition que donne Valéry de la poésie.

    - La seconde, rendue aussi évidente pour moi par le fait qu’elle émane d’un de mes trois poètes de prédilection, Pierre Reverdy: «Rien ne vaut d’être dit en poésie que l’indicible; c’est pourquoi l’on compte beaucoup sur ce qui se passe entre les lignes». L’indicible. Entre les lignes, et également entre les séquences, les paragraphes, les parties. Là encore, chacun d’entre vous aura compris en quoi cette définition de Reverdy illustre le texte de notre lauréat.

    - Enfin, mais tout le monde connaît cette fameuse phrase de Paul Eluard: «Les poèmes ont toujours de grandes marges blanches. Leur principale qualité est non pas d’évoquer, mais d’inspirer».

    J’imagine que Damien Murith, s’il avait pu être présent parmi nous, n’aurait pas été fâché d’apprendre que son texte convoque spontanément à sa lecture des poètes comme Valéry, Reverdy et Eluard. Et ces références sont parfaitement fondées et méritées.

    D’abord, il s’agit de citations qui, toutes trois, définissent la poésie, et non le roman. Si Dans l’attente d’un autre ciel emprunte aux codes du roman, s’il oscille entre poésie et texte narratif, il penche à mon sens plus souvent du côté de la poésie. Par cette écriture «taillée au couteau» (pour reprendre l’expression d’Annie Ernaux), par ce style décapé, jusqu’à la substantifique moelle, capable d’extraire l’essence des choses. Nous sommes dans l’ellipse. Il n’y a pas un mot de trop, pas une lettre de trop, et c’est exactement ça l’ambition du discours poétique tel que le définit Valéry. Et puis, il y a l’indicible dont parle Reverdy, cette part d’indicible où se cristallise, dans le texte de Damien Murith, un mélange d’ennui, de froid, de peur, d’abandon, de solitude, de souffrance, celle de Léo, l’enfant qui doit grandir et devenir un homme en dépit de tout, de l’abandon du père, des démissions de la mère, de ce «lieu clos et froid où épuisé plus rien ne fait signe». Et c’est bien dans les marges, dans les espaces blancs séparant cette suite d’instantanés, qui composent le tissus textuel, que se déploie le narratif, un narratif pour ainsi dire donné comme une somme de négatifs, que la capacité du lecteur à se représenter le non dit, le suggéré, devra développer, comme on développe une photo. Car ce lecteur est appelé, comme dans toute expérience poétique, à faire sa part de travail pour que surgisse le sens. Et alors seulement se produit ce qu’on peut appeler le miracle littéraire: la rencontre avec l’autre. L’expérience intime, transcendée par l’excellence formelle, devient un lieu d’ouverture à l’universel, et Leo, l’enfant abandonné, un peu de nous-mêmes.

    Comme l’a très bien exprimé un membre de notre jury: «Dans l’attente d’un autre ciel se lit comme un vitrail. Chaque pièce est une prose poétique. Le lecteur reconstruit une narration à première vue éclatée, se surprend à jouir de sa propre émotion, éveillées par taches successives. La lecture devient la clé d’une mosaïque surprenante et implacable».

    Dans sa structure, ce vitrail, cette mosaïque, se compose de 5 parties, elles-mêmes composées d’un nombre inégal de ce que je nommerais des séquences, des sortes d’instantanés, eux-mêmes de longueur inégale, allant d’une phrase, d’un paragraphe, d’une page.

    La première partie, de loin la plus longue – elle se compose de 45 séquences –, pose le décor lugubre, l’atmosphère anxiogène, étouffante, poisseuse, les tours grises de béton, l’appartement insalubre qui pue l’urine de chat, le terrain de basket-ball, unique échappatoire; et les personnages, la mère qui attend à la folie l’impossible retour du père, les voisins qui se plaignent, toutes ces relations qui ne se nouent jamais, et finissent par creuser ce vide qui est à la fois celui du lieu et de la désertion de tout ce qui permet à l’humain de se former et d’exister.

    La seconde partie, plus courte – 9 séquences – est une sorte de respiration – de quart-temps pour filer la métaphore du basket-ball –, qui voit l’arrivée de juillet, du soleil, du bleu... et son cortège d’illusions, l’illusion d’une brève rencontre avec la mère, le temps des vacances d’été.

    La troisième partie, c’est justement les 18 séquences qui racontent le voyage avec la mère. Le narrateur change, c’est le surgissement du «tu» comme si la mère, cette fois, s’adressait à Léo, à son fils enfin aimé. Un moment de suspension où s’infiltrent les cruelles illusions, l’illusion de l’amour retrouvé, de l’échange, de la tendresse maternelle, l’illusion d’un nouveau départ.

    Des illusions fracassées par le retour à l’appartement. C’est la quatrième partie, c’est l’automne, c’est la grisaille, c’est la lourdeur, et c’est l’amertume.

    Et enfin la cinquième partie, l’épilogue en trois brèves séquences, Léo devenu adulte et revenant sur les lieux de son enfance, de ses souffrances, de son complexe d’abandon. Avec le retour du «tu» narratif, mais cette fois inversé, Léo s’adressant à sa mère, à l’absente, dorénavant. Écoutons-le: «J’ai levé les yeux vers les fenêtres du 13e étage, et j’ai revécu tes silences, j’ai ressenti tes absences, le souffle glacé de tes violences. Alitée dans le passé, m’entendais-tu supplier des maintenant de jasmin, de chocolat, de notes de musique?» En dépit de tout ce qui pouvait entraver, chez l’enfant, la naissance de l’adulte, la transformation s’est effectuée, le miracle de la chrysalide semble avoir opéré, et avec lui l’espoir d’un autre ciel. Et c’est bien sur ces mots sublimes que se conclue cet itinéraire d’un enfant livré à lui-même: «Je veux imaginer possible la traversée de tous les déserts, et comme le mauve de l’aube, croire à la beauté d’un autre ciel».

    Car il ne faut pas oublier l’espoir, dans cette prose poétique qu’est le récit de Damien Murith. En dépit de tout, l’espoir s’entête, il s’obstine, il résiste tout au long de cet itinéraire douloureux. Il y a bien quelques traits lumineux dans la grisaille, l’école, le chat complice, mais c’est surtout le basket-ball qui fait office de rédemption.

    Les dix séquences qui renvoient au basket-ball sont disséminées dans les 4 premières parties – comme les quart-temps d’une partie de basket-ball – et se distinguent par l’emploi de l’italique, et une voix qu’on peut identifier à celle d’un entraîneur distillant ses conseils à un jeune joueur. Des conseils qui sont autant de leçons de vie, et qui finissent par former un cadre susceptible de remplacer celui, défaillant, de la famille, et permettre à Léo de s’appuyer sur une base solide pour grandir.

    Voyons, pour terminer, quels enseignements, transposables à sa future vie d’adulte, le basket-ball apprend à Léo:

    - Toujours garder confiance: le panier est juste assez grand pour laisser passer le ballon. Et pourtant, le ballon va passer, des dizaines de fois.

    - Ne jamais perdre de vue son objectif: ce ballon, qu’on ne doit pas quitter des yeux.

    - Développer l’instinct de lutte, de résistance: contrer l’adversaire, l’empêcher de marquer un panier, tout aussi important que d’en marquer un.

    - Développer le sens du rythme: perdre le rythme, c’est perdre le ballon, et perdre le ballon, c’est perdre l’objectif.

    - Toujours se référer à des exemples de réussite: les stars qui ont marqué l’histoire du basket-ball.

    - Développer le sens de l’improvisation: faire le bon choix, en une fraction de seconde, presque instinctivement.

    - Développer son mental: contrairement aux muscles, la tête ne se repose jamais, même durant les pauses.

    - Développer le sens de la ruse, indispensable en politique: faire semblant de partir à gauche, et dribbler à droite. Entre le mensonge et la vérité, il n’y a parfois qu’un ballon de basket-ball.

    - Apprendre à faire abstraction de son handicap, à miser aussi sur ses points faibles: le basket, ce n’est pas que pour les grands: Muggsy Bogues, le plus petit joueur de l’histoire de la NBA, mesurait 1,59 et il sautait si haut qu’il parvenait à contrer des géants de 2 mètre 14.

    - Apprendre à dominer sa peur: celle du public, de l’adversaire, de mal jouer, de perdre.

    Outre la beauté formelle, dont nous avons déjà largement parlé, c’est de cela, de tous ces apprentissages dispensés par le sport, par le basket-ball en l’occurrence, que se nourrit l’attente d’un autre ciel."

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  • De la question du suicide assisté

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    Par Pierre Béguin

    "Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l'heure" (Matthieu 25,13)

    Je lis régulièrement, sur les blogs de la Tribune, les billets de M. Michel Salamolard concernant le suicide assisté, je suis au courant du vote du 27 novembre en Valais concernant la loi sur la fin de vie. Et bien que n'étant pas Valaisan, j'aimerais réagir sur une épreuve que j'ai vécue dans mes tripes et dans mon coeur. Je connais toutes les affres qui agitent un proche entré malgré lui dans le secret des dieux: savoir à l'avance ce qu'aucun être humain ne devrait savoir. Je sais par expérience que nous ne sommes pas programmés pour cela, ce qui ne m'empêchera pas, mon tour venant, de m'inscrire à Exit. A l'image de mes parents:

    Le 28 avril 2008, à 14 h, comme ils l'avaient planifié depuis un mois, mon père et ma mère buvaient ensemble la potion létale que leur fournissaient deux médecins d'Exit. Je les revois comme si la scène se déroulait maintenant: tous les deux allongés sur leur lit, dans cette chambre de la maison familiale où ils ont dormi pendant 60 ans; ils viennent de boire la potion, ils se tiennent par la main, ils ont l'air serein; ma mère a alors cette ultime demande au médecin: "Pouvez-vous m'aider à tourner un peu ma tête sur la droite? Avant de mourir, je veux voir mon mari, je veux mourir en regardant mon mari"; et c'est ainsi qu'ils se sont endormis (car on s'endort avant de mourir), allongés sur leur lit nuptial, main dans la main, en se regardant et en se remerciant l'un l'autre de cette longue vie de couple heureuse, lui dans a 89e année, elle dans sa 82e année, les deux en bons protestants; pendant ce temps, j'en suis réduit à guetter sous les draps l'épouvantable immobilité des corps qui n'ont plus le soulèvement léger de la respiration, et je songe qu'il doit bien exister un mot, une formule, pour exprimer cette confiance avec laquelle deux êtres se donnent non la mort, mais cette paix, cette quiétude et cet amour qui tiennent dans le seul réconfort d'une main. Ils s'en sont allés ensembles, dignement, comme ils ont toujours vécu, les yeux fermés et le coeur grand ouvert, exactement comme ils l'avaient planifié. Il y a quelques mois, ce fut au tour de ma marraine, que j'aimais profondément, de suivre le même chemin, en bonne catholique, dans sa 87e année.

    Avant d'aller plus loin, je veux être très clair sur ma position: je suis un fervent défenseur d'Exit. Je considère comme une chance exceptionnelle de pouvoir, le cas échéant, en toute liberté, opter pour un choix qui ne regarde personne d'autres que le sujet concerné. Et je remercie l'Association Exit d'oeuvrer en ce sens.

    Mais j'aimerais attirer l'attention sur deux points essentiels.

    1. La grande intelligence de la Suisse, c'est de permettre l'existence d'Exit non par une loi mais par un vide juridique. L'article 114 du code pénal suisse exclut l'euthanasie active: "Celui qui, cédant à un mobile honorable, notamment à la pitié, aura donné la mort à une personne sur la demande sérieuse et insistante de celle-ci, sera puni d'une peine privative de liberté ou d'une peine pécuniaire". L'article 115 de ce même code pénal suisse punit le suicide assisté pour des motifs égoïstes: "Celui qui, poussé par des motifs égoïstes, aura incité une personne au suicide, ou lui aura prêté assistance en vue du suicide, sera, si le suicide a été consommé ou tenté, puni de la réclusion pour cinq ans au plus ou d'une peine pécuniaire". C'est sur la base de ces deux articles que le suicide assisté, pour des motifs non égoïstes, n'est pas punissable en Suisse. En clair, le suicide assisté pour des motifs non égoïstes n'est pas explicitement permis par la loi suisse, il est simplement juridiquement non punissable. Mais pour autant que les conditions soient réunies - et elles étaient plus contraignantes il y a quinze ans que maintenant -, l'accès à ce "vide" juridique garantit cette liberté, que je trouve fondamentale, de sortir de la vie avant d'atteindre un état qui en serait la négation même. En ce sens, je ne vois pas d'un très bon oeil l'apparition d'un attirail juridique susceptible d'encadrer un acte qui devrait rester, par essence, un acte libre: la possibilité offerte à chaque personne de mourir en conformité avec les règles, les idées, les croyances qui ont guidé son existence. S'il est évident, pour un croyant, de considérer que sa vie ne lui appartient pas, que si Dieu la lui a donnée, Dieu seul peut la lui reprendre, pour un athée, ce schéma ne fait simplement pas sens...

    2. Il convient également de questionner sans cesse les limites dans lesquelles peut s'exercer cette liberté. A trop vouloir étendre son champ d'action, on risque de la réduire à néant (et sur ce plan, je rejoins M. Salamolard). C'est en ce sens que je me permets de ressortir un billet écrit en février 2013, à la suite de mon livre Vous ne connaîtrez ni le jour ni l'heure paru en janvier 2013 (éditions Philippe Rey, Paris), billet qui répondait à un article paru dans The Guardian. Mon billet s'intitulait "Vieillards suicidés au champ d'honneur". Presque dix ans plus tard, je n'en change pas un mot:

    "Après lecture de mon livre Vous ne connaîtrez ni le jour ni l’heure, traitant du suicide assisté, et en écho à un passage du livre, une personne m’envoie une lettre faisant référence à un article paru dans The Guardian du 22 janvier 2013 dans lequel un politicien japonais prie ses concitoyens de mourir le plus vite possible avant d’être à charge de la société.

    Le ministre des Finances Taro Aso accable ses compatriotes âgés d’un lourd sentiment de culpabilité dans le cadre des réformes d’austérité qu’il impose au pays. Vu le vieillissement de la population, la sécurité sociale japonaise est aux abois. Le Japon compte en effet un tiers d’habitants (et d’électeurs...) de plus de 60 ans (environ 30 millions). Une facture lourde à digérer pour l’état nippon. Le grand échiquier japonais, également vice-Premier ministre, estime que les personnes âgées ne devraient pas prolonger inutilement la fin de leur existence. Mourir à temps - et si possible plus tôt que tard - est à ses yeux une bonne économie. «Que Dieu vous préserve de continuer à vivre alors que vous voulez mourir», déclare Taro Aso. «Je ne pourrais pas me réveiller le matin en sachant que c’est l’Etat qui paie tout ça pour moi».

    Le ministre de 72 ans*, bien connu pour ne pas mâcher ses mots, affirme avoir ordonné à ses proches de l’euthanasier quand son heure serait venue. Dans son discours, il cible les «gens pendus au bout d’un Baxter» et leur entourage qu’il culpabilise avec des mots très durs: «La problématique des dépenses faramineuses en gériatrie ne sera résolue que si vous les incitez à se dépêcher de mourir». Enfin, il désigne les plus vieux patients incapables de se nourrir eux-mêmes des «tube people», précisant qu’un patient au stade final coûte plusieurs millions de yens par mois (toujours ce lien entre «dette et faute» dont je parlais dans un billet précédent, Schuld und Schulden).

    J’adhère totalement au principe de l’aide au suicide, même si quelques médias français semblent s’obstiner à me faire dire le contraire, comme L’Express récemment encore. L’expérience de mes parents n’a sur le fond pas modifié ma position: «aux limites de l’existence, aux territoires de l’extrême solitude, personne ne peut rien imposer à personne» (p. 84). Et quand j’interroge le suicide assisté, ce n’est pas pour le remettre en cause mais bien pour en tester les limites. Après tout, le ministre japonais, outre qu'il en appelle à de vieilles traditions de sepuku, ne fait que réciter le credo néolibéral sans détour hypocrite (disons-le, avec une grossièreté hallucinante), poussant sa logique jusqu’au bout. L’intrusion d’une idéologie du profit et de la performance dans chaque strate de l’activité humaine, dans chaque relation sociale entre individus, aux dépens de toutes les autres valeurs qui encadrent la société et qui en fondent «le vivre ensemble», colonise l’espace social par le mercantilisme systématisé, atomise la personne par le culte du profit, et n’offre finalement au monde que le commerce comme valeur absolue, l’idéal de la performance comme réalisation de soi, l’obsession des belles voitures, des piscines privées ou des crèmes amincissantes comme stade ultime du progrès humain, le nombrilisme, le narcissisme infantile («parce que je le vaux bien!») et le bien-être égotiste comme religion et une dictature aux allures de libération comme modèle politique. Et logiquement au bout de la chaîne, pour les vieux, qu’un suicide au champ d’honneur pour le bien des finances de la patrie.

    J’exagère? Nous avons déjà un pied dans cette logique. Le vieillissement de la population et l’endettement abyssal des Etats conjugués forment un cocktail explosif, tout le monde le sait. Il faut désengager l’Etat à tout prix. Alors offrir comme solution à des personnes âgées des maisons de santé privées qui coûtent quatre fois le montant de leur rente et leur faire signer, à l’entrée, une mise en gage de tous leurs biens, le cas échéant ceux de leurs enfants en cas de donation (et bientôt dans tous les cas), c’est déjà pousser le profit (ou la confiscation) aux limites de l’existence. On avait bien compris l’importance du marché des retraités, on a maintenant compris celui des agonisants. Et quand les assurances refuseront de prendre en charge, comme certaines commencent à le faire, des médicaments trop coûteux en fin de vie, quand la gravité d’une maladie se mesurera aux sommes nécessaires pour la soigner, expirer sera définitivement devenu hors de prix. A moins d’un infarctus libérateur, plus personne, à part quelques très riches agonisants, ne pourra se payer le luxe d’une mort naturelle. Et la grande masse des citoyens déprimés trouvera alors sous ordonnance, au prix fort dans la pharmacie du supermarché le plus proche, un rayon de médicaments euthanasiques dont la publicité aura préalablement vanté les mérites. Demain au Japon, après-demain chez nous!

    «Veillez donc, car le temps viendra – il s’approche – où vous connaîtrez tous le jour et l’heure! Ce ne sera plus un choix personnel légitime mais un fait économique perfidement imposé à la conscience par une logique déshumanisée...» (Vous ne connaîtrez ni le jour ni l’heure, p. 144)".

    * Taro Aso a maintenant 82 ans, et il est toujours bien vivant. Depuis l'année dernière, il exerce les fonctions de vice-président du parti libéral-démocrate japonais.

     

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  • A Michel Buhler

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    Par Pierre Béguin

    Nous avions déjeuné ensemble trois jours plus tôt avec sa femme Anne et Bernard Campiche, son éditeur et ami. C’était jeudi dernier. De chez lui, à Sainte-Croix, nous étions allés au Bullet, le village d’à côté où habitait son accordéoniste Nono Muller. Le territoire ennemi, «dans le temps jadis», quand on y rossait un jeune saint-crix outrecuidant venu draguer une fille du Bullet. Et vice-versa. Prudent, Michel ne s’y était jamais aventuré. Il y avait tout le nécessaire à Sainte-Croix, prétendait-il.

    A vingt ans, je connaissais toutes ses chansons. Je l’imaginais objecteur de conscience, pour le moins. Il était sergent. Sergent Buhler! Et vachard avec les recrues, parfois, avouait-il avec ce sourire en coin de paysan rusé. Dans tout bon Vaudois sommeille encore un Bernois.

    Bien sûr, il fut aussi question des éoliennes, son ultime combat. Les travaux de terrassement ont commencé sur les hauteurs dominant Sainte-Croix et l’Auberson, dans ces lieux naturels préservés, mais il pensait toujours gagner. La loi est de son côté, et la loi, c’est la loi! S’il égratignait nos institutions au passage, il avait en elles une foi de charbonnier. Le jugement, rendu par le Tribunal fédéral le 18 mars 2021, attribue au futur parc éolien l’appellation d’intérêt national au titre que «ces installations de production d’énergie éolienne offrent de la flexibilité de production dans le temps et en fonction des besoins du marché (…) en permettant de charger et de décharger les réseaux selon les besoins». Une énorme ânerie qui le rendait furieux! Une énergie intermittente étant, par nature, ni flexible ni utilisable en fonction des besoins.

    En réponse, par dérision, il avait créé son ONG, les Souffleurs sans frontières (SSF), formée de volontaires ayant pour mission, les jours où Éole paresse ou fait la grève, selon qu’il vienne de Suisse ou de France, de souffler sur les pales pour les faire tourner. Ainsi, en bon patriote, il réhabiliterait le Tribunal suprême qui ne peut tout de même pas avoir tort. Car si la réalité se trouve en contradiction avec une affirmation d’une de nos institutions essentielles, dont les arrêtés sont sans appel, il s’agit alors, pour le patriote, d’agir sur le réel, de changer la réalité, afin de donner raison à l’institution. Il disposait d'une quinzaine de volontaires, précisa-t-il. Pas suffisant pour faire tourner les pales. En bon sous-officier, il pensait rendre obligatoire ce service, plus spécialement pour les bobos des villes qui adorent la transition énergétique d’autant plus qu’ils ont peu de risques d’en subir directement les conséquences dans leur loft ou leur attique. Outre la bouche et le nez, tous les orifices peuvent être mis à contribution pour donner raison au TF. Et tant pis pour les émissions naturelles de CO2! Devoir patriotique oblige.

    Tels furent nos derniers échanges. Il pleuvait fort sur Bullet ce jour-là, comme il pleuvait fort sur Sainte-Croix. L’après-midi, il devait descendre au bord du lac Léman chanter deux chansons pour l’anniversaire d’un «collègue». Je l’ai trouvé un peu fatigué, le souffle un peu plus court que d’habitude, rien de plus.

    Davantage qu’un chanteur qui a marqué une génération de Suisses romands, Michel Buhler était un personnage, un vrai, à l’image de ceux qu’il a si merveilleusement décrits dans ses chansons. Comme eux, il est parti un jour d’arrière-automne.

    Salut Michel et merci pour tout!

     

    Qu'est devenue la p'tite Elise

    Qui passait sa vie à l'église,

    Pendant qu' son mari allait boire

    Au café, du matin au soir?

    Celle qui faisait des ménages

    Pour les dames du voisinage,

    Celle qui se taisait toujours,

    Se taisait toujours?

    Elle a él'vé deux garçons et trois filles

    Qui sont mariés maintenant loin d'ici.

    Elle est partie, la p'tite Elise,

    P't-être bien qu' son Bon Dieu l'a reprise,

    Elle repose près de l'église.

     

    Qu'est devenu le vieil Emile

    Qui n' descendait jamais en ville,

    Qui passait toutes ses journées

    Au fond d' sa cuisine enfumée?

    Lui, qui s' plaignait de sa misère,

    D' plus pouvoir cultiver sa terre,

    Un beau jour on l'a mis dedans,

    L' a mis dedans.

    Lui qui comptait et recomptait ses sous,

    Qu'est-ce qu'il en fait maint'nant qu'il est dans l' trou?

    Il est parti le vieil Emile

    Avec son air d'oiseau fragile,

    Est mort sans avoir vu la ville.

     

    Et la grande Madame Yvonne,

    Qu' était si fière de sa personne,

    Qui, paraît-il, avait été

    La plus belle femme de la contrée?

    Toujours soignée, toujours bien mise,

    Elle passait dans sa robe grise,

    Sans jamais saluer les gens,

    Saluer les gens.

    On racontait qu'elle avait des amants,

    Les hommes parlaient de son tempérament!

    Partie aussi, Madame Yvonne,

    Par un matin d'arrière-automne,

    Elle ne f'ra plus rêver personne.

     

    Où sont passés ces personnages

    Qui vivaient là, dans le village,

    Qui composaient notre décor,

    Vous en souvenez-vous encore?

    Se sont tues comme les fontaines

    Ces voix qu'on entendait à peine,

    Ces douces voix de tous les jours,

    De tous les jours.

    On n'en parle pas dans les chansons,

    On les oublie après quelques saisons.

    Ils sont passés, ces personnages,

    Sans faire de bruit, dans le village,

    Il n'en reste que des images.

     

    (Personnages, Michel Buhler, 1976)

     

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  • rencontre librairie Atmosphère

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    Librairie Atmosphère, 1 rue Saint-Léger, 1205 Genève

    Jeudi 17 novembre à 18 h 30

     

    rencontre.png

    Le 8 mars 1942, le lieutenant Alfred Luginbühl déserte l'armée suisse pour rejoindre la Waffen SS et combattre en Carélie sur le front russe. Grièvement blessé, fait prisonnier, envoyé dans un camp près de Leningrad, il s'évade, traverse toute la Prusse orientale dévastée avant d'échouer à Berlin. Au nom du feu raconte cette stupéfiante odyssée et les épreuves endurées par ce déserteur. Les retours sur son enfance et son adolescence tourmentées, à Montreux et à Vennes, au-dessus de Lausanne, dans la fameuse maison de correction des Croisettes, permettent de questionner les raisons secrètes d'un choix peut-être pas aussi libre qu'il n'y paraît. Alfred Luginbühl fut l'un des deux mille Suisses, militaires ou civils, et l'un des deux cent mille volontaires de tous pays, selon les estimations des historiens, à s'être rallié aux forces du Troisième Reich. Ce roman s'inspire, entre autres, des notes laissées à ses enfants.

     

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  • Un thé chez Claudel

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    Par Frédéric Wandelère

    S’il est un écrivain puissant, hautement spirituel et hautement concret, grand poète, aussi intelligent que singulier, aussi raffiné que péremptoire, hors norme, politiquement incorrect, intuitivement visionnaire, c’est bien Claudel. Pas du tout Action française, méprisant Maurras («cette immonde canaille»), néanmoins suspect en tant que papiste. Je me suis d’ailleurs longtemps demandé comment ce catholique intransigeant, clairvoyant, avait pu s’entendre avec Philippe Berthelot, sceptique, athée notoire, de deux ans son aîné. Entrés la même année dans la Carrière – Claudel sera reçu premier au Concours d’entrée, à 22 ans, en 1890 – ils deviendront amis plus tard, en 1903, en Chine, où Claudel était consul. Berthelot, lui-même un peu poète, ne montrera jamais à Claudel son fameux sonnet en «omphe» – pudeur et modestie! – mais favorisera sa carrière, qu’il fera passer du corps consulaire au corps diplomatique. Il ne le regrettera pas! Berthelot avait remarqué non seulement l’intelligence supérieure de Claudel, son goût éclairé pour les questions économiques, s’appuyant sur des faits, ayant le souci du concret, le goût de savoir, de connaître la réalité autrement que par des rapports de seconde main et des conversations de salon, en allant voir sur place, en interrogeant les gens, en mettant les deux mains dans la vie: en Chine où il fut consul pendant quinze ans, au Japon comme ambassadeur pendant cinq ans, et aux Etats-Unis dès 1927. Le portrait légèrement persifleur que brossait Bernard Faÿ dans le chapitre des Précieux – «Le sabot de satin» – qu’il lui consacre montre un personnage fort peu snob. Ambassadeur à Washington, Claudel ne s’informait pas dans ce qu’on appelait le monde, le grand monde, mais, comme le dit pertinemment Faÿ, il voulait se rendre compte par lui-même de la réalité. «Il voyagea beaucoup, dans les villes industrielles, dans les régions agricoles, parmi les sections minières. [ Il visita] des usines, des banques, des fermes, des compagnies d’assurance, des magasins généraux, il écouta, il interrogea, il prit des notes, se fit prêter des bilans, en un mot son enquête alla jusqu’au fond des choses et ne négligea rien d’important. De ce qu’il vit, de ce qu’il comprit, il résultait manifestement que les Etats-Unis dansaient sur la corde raide.» D’où les rapports économiques qu’il adresse dès 1927 à Briand; pas d’ambigüité: ils annoncent explicitement la crise de 29. Ces rapports ont été publiés en 2009 chez Métailiè sous le titre La Crise. Amérique 1927 – 1932. Implacable ! Les financiers et banquiers, perdus dans leurs illusions théoriques, s’aveuglaient alors que le poète, ancré dans le réel le plus concret, voyait les choses telles qu’elles étaient. Leçon qu’on s’est empressé d’oublier!

    Claudel, selon ce qu’il note dans son Journal, n’aime ni Montaigne, ni Ronsard, ni les protestants, ni les auteurs du XVIIe, sauf Bossuet, ni Rousseau, ni Voltaire. Il déteste Laclos, aucun goût pour Stendhal, Lamartine, la poésie de Hugo. Il exècre Gautier, Flaubert, Renan, Taine. Il n’apprécie pas Rabindranath Tagore, ni Marcel Proust; après la publication des Caves du Vatican, il ne faut plus lui parler de Gide. Il ne goûte pas T.S. Eliot, «pseudo-poète, sans aucun génie»; il juge les «écrivains irlandais modernes, tous plus nuls et plus vains les uns que les autres Yeats, Arthur Symons, Joyce, Moore. Tous des apostats naturellement. Comment, se demande-t-il, peut-on écrire de pareilles inepties?»

    On peut ne pas toujours être de son avis! Mais on peut aussi apprécier la liberté de ces opinions tranchées, nettes, bien éloignées de certains «en même temps», ni chair ni poisson, des eaux tièdes d’aujourd’hui!

    Qui aime-t-il? Homère, Virgile, Prudence, Dante, Rabelais, Shakespeare, Saint-Simon, Chateaubriand, Balzac, Rimbaud, Dostoïevsky, Chesterton… On approuve!

    Si j’ai tenu à évoquer la figure de Claudel, qui semble intemporelle, ce n’est pas simplement parce que ses idées et ses propos sont d’une étonnante actualité en ce qu’ils sont totalement en opposition avec ce qui circule avantageusement dans la vogue actuelle – «woke», «cancel culture», nouvelle liturgie, écriture inclusive et autres calembredaines – mais parce que, achevant un ouvrage sur le thé, je me suis régulièrement trouvé devant des textes claudéliens. Il n’y a pas, en France et en Occident, de meilleur connaisseur du thé que lui. Il s’y est intéressé très jeune, publiant à 21 ans, en 1889, une étude historique et économique, synthèse parfaite, «L’impôt sur le thé en Angleterre1 » qui n’a pas pris une ride en cent trente ans ! De même, consul à Tien-Tsin de 1906 à 1909, il envoie au Quai d’Orsay un Rapport sur la production et le commerce du thé, qui doit encore, sauf erreur, sommeiller dans des cartons d’archives et que je n’ai donc pas pu me procurer. Mais la méthode est toujours la même, qui est de plonger dans la réalité: les connaissances botaniques, la culture et la production du thé, les qualités, le commerce, les boutiques, le marché, les prix, les taxes, l’exportation, les fraudes… À Fou-Tchéou, il remarque qu’il « y a en Chine des monnaies différentes suivant la nature des choses échangées, une monnaie pour le thé et une autre pour le bois, une monnaie pour le marché et une monnaie pour la boutique…2 » Il observe, il note, il comprend, il décrit: il éclaire les choses qui resteraient opaques et insensées à tout autre que lui!

    Philippe Berthelot le fera nommer ambassadeur au Japon en 1921. Il y restera jusqu’en 1927 avant d’obtenir l’ambassade de Washington où, comme je viens de le dire, il s’illustrera par sa clairvoyance. Il est certain que Paul Claudel, depuis Connaissance de l’Est, figure parmi les écrivains et poètes qui ont le mieux compris, le mieux aimé, le mieux assimilé l’extrême Orient et qui en ont aussi le mieux parlé, avec Victor Segalen, Jacques Bussy, Simon Leys, Nicolas Bouvier et, tout près de nous, Gérard Macé. On connaît sans doute les Cent phrases pour éventails, alliant par l’invention du poète l’esprit japonais, la calligraphie et le souvenir des éventails de Mallarmé. Depuis la publication en 1926 des Idéogrammes occidentaux, Claudel n’a pas cessé jusque dans ses toutes dernières années, comme en témoigne son Journal, de verser de nouvelles notes à ce dossier cratylien qui est en fait au cœur de sa poétique. Elle manifeste une extraordinaire sensibilité à la lettre, aux suggestions de la lettre: «MARCHER. M, mouvement des jambes. A, le pas et le compas. R, la jambe qui s’avance (la tension, l’effort vers le but comme dans ARCHER). H, les horizons traversés. E, les trois plans envisagés par l’œil. R, encore la marche […]» (Journal, tome II, p. 744). Il s’agit là d’une façon orientale d’envisager la lettre, le mot, l’écriture, une façon d’assimiler, de s’approprier l’Orient et d’en naturaliser l’esprit.

    Outre cela, Claudel est assurément l’écrivain français le mieux fait pour comprendre la cérémonie du thé. Les 200 pages de Contacts et circonstances consacrées au Japon, dans les Œuvres en prose de la Pléiade, le montrent à l’envi. Personne n’est entré si profondément en sympathie avec l’âme japonaise, tout en restant inaltérablement soi-même! En quelques lignes, tout est dit, compris, synthétisé:

    «De quoi est le symbole cette cérémonie du thé, qui surprend tellement les Européens? Rien n’est plus simple en apparence que de préparer du thé, allumer du feu, verser de l’eau, infuser la feuille précieuse, humer cette vapeur odorante qui est esprit plutôt que breuvage, âme végétale de ce sol brûlant. Mais chacun des actes successifs a été déterminé par un rituel élégant et inflexible, à quoi l’exécutant n’ajoute qu’un élément impondérable de grâce et de dignité, voilé sous le geste prescrit. Car, dès l’enfance, on apprend ici qu’en toutes choses, et fût-ce le mal, il y a une bonne et une mauvaise manière de faire3

    Et bien, lisons ou relisons Claudel!





    1 Rééditée dans Claudel diplomate. Cahiers Paul Claudel no 4, Gallimard, 1962, pp. 81-98.

    2 Idem, p. 135

    3 «L’Affût du lutteur». Œuvres en prose, Pléiade, p. 1115.

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  • Jean-Jacques Rousseau, hétérosexuel actif

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    Par Pierre Béguin

    rousseau1.jpgParmi tous les noms de rues renommées par l’association Escouade dans le cadre du projet 100elles, celui de la rue Rousseau ne cesse de m’interpeller.

    «Rue Rousseau», c’est logique: Jean-Jacques y a vécu, et c’est probablement le citoyen genevois le plus célèbre au monde. Mais que vient faire cette Audre-Lorde, "écrivaine, poétesse et activiste lesbienne", sous ses plates-bandes? Et d’abord qui est-elle?

    Je fais le pari que, sans le recours à Wikipedia, pas un citoyen genevois ne pourrait répondre spontanément à cette question. Il est vrai que Wikipedia est plutôt prolixe à son sujet (on soupçonne 100elles d'y avoir contribué). Je vous la fais courte:

    Audre Geraldine Lorde est née à New York et morte dans les îles Vierges. Essayiste et poétesse afro-américaine, militante féministe lesbienne, figure littéraire du Black Arts Movement, elle a jeté les prolégomènes de la théorie de l’«oppression multiple» (intersectionnalité).

    Stop! me direz-vous. Et Genève dans tout cela?

    Eh bien, rien! Ah si! une allusion tout de même: elle aurait été invitée en 1990 par une certaine Rina Nissim, féministe lesbienne très engagée à Genève, (que même Wikipedia ne connaît pas, c’est vous dire). Sauf que Wikipedia ne nous précise pas pourquoi Audre-Lorde a été invitée par une anonyme (est-ce pour boire un verre ou pour autre chose? Supposons qu’il s’agissait d’une conférence, ce sera plus correct) ni si elle a répondu à l’invitation (on va supposer que oui). - Ce qui n'est pas une supposition, en revanche, c'est que, sur cette précision du moins, on sent bien l'intervention de 100elles dans Wikipedia, histoire de justifier a posteriori leur choix.

    Mais ne soyons pas mauvaise langue! Il n'en reste pas moins que, en dépit des efforts de 100elles pour l'accréditer, nous devons bien admettre que son lien avec Genève est ténu. Personne ne pourra nous contredire sur ce point.

    Or, en jetant un coup d’œil sur le site de l’association L’Escouade, et sur le projet 100elles, je relève ces lignes qui devaient encadrer ledit projet: «Les cent femmes représentées par ce projet symbolique ont été sélectionnées selon les mêmes critères que ceux utilisés actuellement à Genève. C’est-à-dire qu’elles doivent être des personnes qui sont “décédées, en principe, depuis plus de 10 ans et qui ont marqué de manière pérenne l'histoire de Genève(je souligne). Le choix de ces cent femmes s'est fait le plus possible dans une logique intersectionnelle.»

    En ce qui concerne l’intersectionnalité, le lien ne se discute pas (encore qu’on ne voit pas au nom de quoi ce critère a été élevé au-dessus de tous les autres). En revanche, pour des femmes «qui ont marqué de manière pérenne l’histoire de Genève», ce choix est difficile à comprendre, si ce n’est qu’il constitue la preuve que 100elles a vraiment dû ratisser très large pour remplir ses quotas. Ou qu’Audre-Lorde a marqué de manière pérenne Rina Nissim qui, elle-même, n’a pas marqué de manière pérenne l’histoire de Genève. Ou encore que la présence de cette Audre-Lorde sous Jean-Jacques Rousseau (c’est une image) tient davantage de la volonté ironique d’accoler une militante lesbienne à un «affreux misogyne» (je file l’image) qu’à toute autre considération.

    Dans ce même ordre d’idée, et pour rétablir une certaine justice, je ferai – comme Jonathan Swift le fit en son temps – «une modeste proposition»: qu’on rajoute sous «Jean-Jacques Rousseau, 1712-1778, Philosophe et écrivain» la précision «hétérosexuel actif»; ou, pour la faire à la manière de Woody Allen (Aïe! j’aurais pas dû citer ce nom!): «obsédé sexuel non pratiquant». Encore que, je veux bien vous le concéder, pour Woody Allen comme pour Jean-Jacques Rousseau, «obsédé sexuel occasionnellement pratiquant» serait plus adéquat.

    Quoi qu’il en soit, je demande officiellement aux autorités de la ville de Genève d’ajouter cette précision, sous une forme ou l’autre. C’est une question d’égalité, donc de Justice! J’espère, je souhaite, j’exige que, tous partis confondus, les énergies politiques à Genève – et l’on constate chaque jour à quel point elles sont puissantes et elles ont le sens de la hiérarchisation des problèmes qui affectent la population) – se mobilisent derrière cette proposition de la plus haute importance. Et dans la plus grande urgence, s’il vous plaît! Par les temps qui s’annoncent, je ne vois poindre à l’horizon aucune exigence plus essentielle que celle-ci.

    Je compte sur votre soutien sans réserve.

    Merci d’avance!

    P.S. Je ne sais pas pour vous, mais pour moi, c’est évident: le projet 100elles aura «marqué de manière pérenne l’histoire de Genève». En ce sens, dans une dizaine d’années, il mériterait son nom en désignation d'une grande artère. Je propose carrément le «Quai Gustave Ador», ça fera un hétéro de moins. Et en face de notre symbole phallique universellement connu, ce choix me semble particulièrement fort.

     

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  • Un Nobel nommé Annie

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    Par Pierre Béguin

    J'apprends à l'instant, par Pascal Décaillet en l'occurrence, qu'Annie Ernaux est désormais nobélisée. Une excellente nouvelle!

    Je me permets de faire ressurgir du passé, une fois n'est pas coutume, un article paru sur Blogres il y a une dizaine d'années lors d'une rencontre avec Annie Ernaux à la Société de lecture.

    Annie Ernaux.PNG"Beaucoup plus ronde dans ses propos, ses manières, sa tonalité que son écriture comme un couteau aurait pu le laisser supposer, elle parle, Annie Ernaux. Elle parle beaucoup, anticipe parfois la fin des questions du journaliste, commence une phrase, la suspend, la reprend par un autre bout, ou en commence carrément une autre. Si son style, décapé jusqu’à l’os, sait extraire l’essence même des choses, ses propos, eux, véhiculent une masse de sentiments et de pensées portée par la passion. Si son écriture limpide, où la métaphore se fait très rare, a la précision de l’anthropologue, son verbe est plus enrobé, plus prolixe, comme s’il rendait compte, au début même du processus littéraire, de la difficulté d’une démarche exigeante et risquée.

    C’était mardi soir à la Société de lecture. En inconditionnel de cette œuvre originale, aux confins des genres, je n’aurais pour rien au monde raté ce rendez-vous. Je n’ai pas été déçu. On affichait complet pour la circonstance.

    Que celles ou ceux qui n’ont pas encore lu Annie Ernaux fassent rapidement amende, honorable ou non. Ni autobiographie, ni autofiction, ni confession. Un «je» qui transcende l’individu, un «je» transgénérationnel, un «je» qui a valeur de «nous» et qui devient le «je» d’un lecteur qui peut ainsi se substituer à l’auteur et retrouver sa propre histoire. Il lui suffit de changer les noms...

    Comme dans l’admirable Les Années. Une fulgurance, un chef-d’œuvre. «Au début, pas de «je», ça ne devait être qu’un «nous». Les photos personnelles se sont imposées a posteriori. Il m’a semblé qu’elles apportaient un plus» précise l’auteur. Je souscris. Des années 1940 à 2007. Toute l’histoire de générations racontées avec la fluidité d’un imparfait récurrent, où la démarche est signalée au fil même du récit. Autobiographie collective. Similitude de nos vies. Négation de l’expérience personnelle. Renvoi de l’individu à une masse commune d’expériences et d’idées identiques. Inventaire précis et complet d’une évolution social qui s’accélère jusqu’à l’absurde, où plus rien n’a le temps de s’inscrire dans les consciences et d’accéder au réel.

    «Il y a quelque chose d’irréel à raconter une expérience d’écriture somme toute immontrable – écrit Annie Ernaux dans L’écriture comme un couteau – quelque chose qui se dévoile peut-être autrement. Par exemple dans cette image indélébile d’un souvenir qui vient de faire surface, une fois encore: C’est juste après la guerre, à Lillebonne. J’ai quatre ans et demi environ. J’assiste pour la première fois à une représentation théâtrale, avec mes parents. Cela se passe en plein air, peut-être dans le camp américain. On apporte une grande boîte sur scène. On y enferme hermétiquement une femme. Des hommes se mettent à transpercer la boîte de part en part avec de longues piques. Cela dure interminablement. Le temps d’effroi dans l’enfance n’a pas de fin. Au bout du compte, le femme ressort de la boîte, intacte»".

    Annie Ernaux: La Femme gelée, La Place, La Honte, Une Femme, Les Années, et bien d’autres textes à lire toute affaire cessante si ce n’est déjà fait.

     

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  • La faute à M'Bappé

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    Par Pierre Béguin

    Il se passe décidément des choses bien étranges dans ce bas monde. Pendant des mois, on a hurlé au crime contre l’humanité parce que les Russes s’entêtaient à bombarder la centrale nucléaire de Zaporijjia. Jusqu’au jour où l’on a admis sans l’admettre tout en l’admettant que ladite centrale était précisément aux mains de ces mêmes Russes. Des Russes qui devaient donc avoir avalé des tonneaux de Vodka pour:

    1. bombarder une centrale nucléaire qu’ils occupent eux-mêmes;

    2. rater systématiquement, et fort heureusement, leur cible depuis des mois.

    Cette bizarrerie n’a pas échappé aux journalistes les plus futés qui, ces dernières semaines, imaginent des contorsions stylistiques à la limite du grotesque:

    1. pour dire que la centrale nucléaire est toujours la cible de tirs;

    2. pour éviter d’avoir à mentionner les auteurs de ces tirs.

    Soyons clairs! Ce conflit, je laisse le soin d'en parler à ceux qui sont moins béotiens que moi en la matière, et ça fait déjà beaucoup de monde. Mais tout de même, on ne peut pas m’empêcher de remarquer des incohérences médiatiques. Tenez, pas plus tard que ce matin, je lis sur teletext – oui, je suis un des derniers australopithèques qui lit encore teletext – l’annonce suivante:

    Le directeur général de l’AIEA s’est dit prêt à se rendre en Ukraine et en Russie pour poursuivre les consultations visant à mettre en place une zone de protection autour de la centrale nucléaire de Zaporijjia. «Nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour éviter un accident nucléaire qui ajouterait à la tragédie une souffrance» a déclaré Rafael Grossi lors de la conférence générale annuelle de l’AIEA à Vienne. La centrale est occupée par les troupes russes depuis le 4 mars, et a été visée à plusieurs reprises (je souligne).

    Décidément, on nous cache tout, on nous dit rien! Mais quel est donc l’abruti qui, depuis des mois, bombarde cette centrale tout en ratant la cible pour notre plus grand soulagement? Dans la doxa médiatique, il est impensable que ce soient les Ukrainiens, mais dans la stricte logique, il est absurde que ce soient les Russes. Le Saint-Esprit? Personnellement, je penche pour M’Bappé. Il n’y a que lui qui peut rater ainsi la cible. Il suffit de se remémorer son fameux penalty contre la Suisse.

    Et voilà que, maintenant, les Russes se mettraient à saboter leurs propres gazoducs! Ce n’est pas par la gorge qu’ils se l’envoient, la Vodka, mais par intraveineuses! Remarquons tout de même que, là, même en fond de mer, ils n'ont pas raté la cible, cette fois. En fait, si j'ai bien compris, les Russes ressemblent aux pirates d'Astérix qui sabordent leur navire à la seule vue des Gaulois. Allons donc! Puisque je vous dis que c’est M’Bappé! Il lui arrive aussi d'atteindre la cible: la preuve!

    A part ça, ce même teletext m’apprend que Moscou a accordé la nationalité russe à l’ignoble lanceur d’alerte et ancien employé de la gentille agence nationale de la sécurité américaine (NSA), Edward Snowden, réfugié politique en Russie totalitaire des très démocratiques USA depuis 2013. Pour mémoire, Snowden, recherché par les États-Unis, avait trahi son pays en divulguant à la presse des dizaines de milliers de documents de la NSA, révélant ainsi la bienveillante surveillance exercée par Washington sur la planète et sur plusieurs chefs d’État, à leur insu mais pour leur bien, cela va sans dire. Ledit Snowden, 39 ans, serait de plus exempté de l’ordre de mobilisation pour l’offensive en Ukraine.

    Écœurante provocation, isn’t it! Mais là en revanche, c’est sûr, M’Bappé n’y est pour rien.

     

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  • Julien Burri, Prix Edouard-Rod 2022

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    images-1.jpegNous avions dit, ici, tout le bien que nous pensions de Roches tendres, de Julien Burri, paru aux éditions d'autre part. Le Jury du Prix Edouard-Rod vient de lui décerner son Prix pour l'année 2022. Bravo à lui et aux jurés pour ce choix judicieux !

    Le Prix Edouard-Rod sera remis au lauréat le samedi 29 octobre à 11h à la Fondations de l'Estrée, à Ropraz (VD). 

    Nous avions dit, ici, tout le bien que nous pensions de Roches tendres, de Julien Burri, paru aux éditions d'autre part. Le Jury du Prix Edouard-Rod vient de lui décerner son Prix pour l'année 2022. Bravo à lui et aux jurés pour ce choix judicieux !

    Le Prix Edouard-Rod sera remis au lauréat le samedi 29 octobre à 11h à la Fondations de l'Estrée, à Ropraz (VD). 

    Grace est partie, sa blonde épouse au nom prédestiné, ou plutôt elle a disparu, mystérieusement, et le narrateur part à sa recherche. Les sentiers qu'il emprunte, par les monts et les vaux, les forêts, les collines, le mènent invariablement au Clos, la maison de son enfance, faite de molasse et de tendres souvenirs.

    C'est le prétexte de Roches tendres*, le dernier livre de Julien Burri, journaliste et écrivain. Sa plume est toujours élégante et précise, d'une sensibilité à fleur de peau, et d'une belle puissance d'évocation. La nature, les fleurs, la terre, y sont célébrées avec un réel talent poétique. On rejoint ici la quête d'un Gustave Roud, infatigable arpenteur des collines du Jorat, pour qui les mots de la nature se fondent dans la nature des mots.

    images-4.jpeg« Molasse des mots dans la bouche, les mots tombent en sable avant d'être prononcés. La roche dit la débâcle discrète et le glissement des heures, elle dit l'érosion silencieuse, le roulement des glaciers, le ruissellement des orages, les grains dérobés aux pierriers. »

    Récit poétique plutôt que roman, Roches tendres*restitue —  c'est-à-dire réinvente — les charmes incandescents de l'enfance, dans cette maison de molasse, au pied d'une falaise abrupte. On aimerait bien sûr en savoir davantage sur les occupants de cette maison modeste, mais enchantée. Ils ne sont qu'évoqués (la mère dans sa cuisine, le frère Auguste, le père absent),. Comme Grace, leur ombre plane sur ces lieux de mémoire.

    « Je ne sens ni la poussière, ni les gravats, mais les odeurs d'avant, le parfum de la vie quotidienne se diffuse au-dessus du jardin. »

    Ce court récit se boucle sur lui-même : la maison de l'enfance est vouée à la destruction, avec trax et pelleteuses, mais Grace est revenue. 

    Est-ce à cette condition (l'enfance disparue en poussière) que l'on garde une chance de retrouver la grâce ?

    * Julien Burri, Roches tendres, éditions d'autre part, 2022.

    022.

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  • La propagande Netflix

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    Par Pierre Béguin

    J’imagine que beaucoup de personnes savaient déjà ce que j’ignorais encore avant de visiter pour la première fois la plateforme Netflix. Pour la première fois… et la dernière. J’en suis sorti définitivement le jour même où j’y suis entré. Un seul film aura suffi à m’éclairer. Mais ce film est suffisamment édifiant pour que je lui consacre ce billet.

    I came by – c’est son titre – est le nom que se donnent deux jeunes tagueurs dont l’objectif est de s’introduire dans des maisons de riches propriétaires, y faire quelques dégâts et taguer leur marque sur une paroi dans le but de dénoncer publiquement des personnes qu’ils jugent dangereuses pour la société. Des sortes de Zorro de l’action politique, en quelque sorte, qui surgissent de la nuit et signent leur action d’un «I came by»Je suis venu», sous-entendu: j’ai vu, j’ai vaincu) qui veut dire en l’occurrence «mis au ban». L’un des deux – l’autre ayant décidé de se ranger au moment où il apprend sa future paternité – cible une nuit la riche demeure d’un juge. Dans le sous-sol, derrière une porte dérobée, il découvre un jeune hindou (pakistanais?) retenu prisonnier dans un état de déchéance lamentable. Il prévient anonymement la police dont la perquisition se limitera au strict minimum, le juge bénéficiant des protections adéquates en tant qu’ami proche du chef de ladite police.

    Indigné, il retourne dans la maison pour y libérer le prisonnier (surpris par le retour inopiné du juge, il n’avait pas eu le temps de le faire lors de sa première visite). Il se retrouvera dans un four, ses cendres jetés dans les égouts par la chasse d’eau des WC. Sa mère, qui avait de bonnes raisons de soupçonner le juge, subira le même sort après avoir suivi le même chemin que son fils. Il faudra l’intervention vengeresse du deuxième acolyte – celui qui, entre temps, est devenu père – pour que l’assassin soit livré pieds et poings liés à la police, preuve à l’appui. Justice est faite.

    Bon! Résumé ainsi, le film ne mérite ni attention ni billet. Sauf que j’ai volontairement caché l’essentiel, ce qui, aux yeux du réalisateur, des producteurs et de Netflix, en constitue l’objectif, le message subliminal devrais-je dire, qui justifie pleinement l’investissement financier.

    Tout d’abord, chaque rôle est soigneusement distribué en fonction de la théorie des privilèges:

    - Le juge, très méchant, raciste viscéral, est blanc, hétéro, riche, retraité, issu d’une lignée de dominants, pour tout dire l’incarnation même du WASP (l’histoire se déroule en Angleterre).

    - Les victimes sont des demandeurs d’asile en situation d’extrême fragilité, homosexuels hindous ou pakistanais. Et si les deux morts, dont les cendres disparaissent dans les égouts, sont de race blanche, il s’agit d’une femme et de son fils un peu paumé après que son père s’est «barré de la maison», un jeune dont la rédemption «de sa race» tient dans son action politique. Mais on a beau être une femme et une victime du machisme, la blanchité et l’hétérosexualité forment un couple rédhibitoire: il doit être puni de mort et disparaître dans les égouts, par simple action d’une chasse d’eau.

    - L’inspectrice de police, hyper perspicace, d’une intégrité sans faille mais empêchée par son supérieur blanc de mener son enquête, est une femme noire (on ne nous dit pas si elle est lesbienne). Noir aussi est le second acolyte par qui, finalement, justice sera faite (lui, en revanche, est clairement hétéro, mais dans son cas, c’est admis, d’autant plus que son amie hindoue ou pakistanaise a été chassée de la maison par son père furieux de voir sa fille non mariée enceinte).

    - Moralité: le dernier regard méprisant de l’inspectrice, debout face au juge accroupi, sanguinolent, bâillonné, pieds et poings liés, en dit long sur la haine que le spectateur se doit d’éprouver envers cette race pervertie et criminelle, de même que sur la position où elle mérite d’être reléguée. Et encore, je simplifie…

    On me rétorquera à juste titre que les westerns de John Wayne se basaient sur le même scénario inversé, et qu’il s’agit là d’un équitable retour des choses. C’est exact. Encore que, dans ces westerns, il existe des blancs très méchants et, parfois, de bons Indiens – même si ce sont ceux qui ont rejoint en tant qu’éclaireurs la gentille armée américaine. Néanmoins, admettre que les westerns de John Wayne sont moins caricaturaux que ce film en dit long sur l’indigence de ses postulats!

    Mais le plus édifiant de I came by n’est pas là. On s’attendrait à ce que le scénario fouille les motivations secrètes, la part d’ombre du juge assassin, seule manière, peut-être, de sauver le film de ses clichés indigents. Rien de cela. Absolument rien! On ne saura pas ce qui motive ce juge à exercer une justice personnelle aussi odieuse. Si ce n’est qu’il est raciste. Ce qui repousse la question d’un cran: pourquoi est-il raciste au point d’exercer une justice personnelle aussi odieuse? Rien! Pas un mot d’explication! Il faut se rendre à l’évidence: le juge est raciste et criminel simplement parce qu’il est blanc, hétéro, retraité et qu’il cumule les privilèges. C’est là l’aspect le plus vicieux du film: l’horreur nous est présentée comme «normale» dès lors qu’elle est exercée par une personne qui additionne tous les privilèges. Le racisme du juge est «consubstantiel», il tient dans son essence même de blanc, son cynisme, son absence totale d’empathie, ses pulsions meurtrières elles-mêmes relèvent de l’ontologique. En conséquence, ces caractéristiques ne demandent aucune explication singulière puisqu’elles sont naturelles et susceptibles d’être allégorisées. En finalité, tous les blancs hétéros, même la femme, même le jeune qui veut racheter sa race par son action politique, doivent disparaître, en prison ou dans les égouts, sans aucune possibilité de rédemption.

    Et c’est bien cette absence d’explication, cette réduction à la normalité de la noirceur blanche hétéro, qui rend ce film si vicieux et dangereux. Pour les dizaines de millions de jeunes qui envahissent Netflix, ce tableau social racialisé et tendancieux devient la norme. Il n’y a même pas à réfléchir, à questionner, c’est ainsi. L’efficacité de la propagande est d’autant plus prodigieuse qu’elle n’explique rien, qu’elle présente comme une évidence une vision de l’humanité pour le moins subversive…

    Le philosophe Jean-François Braunstein vient de publier chez Grasset un essai intitulé La religion woke. Je vous livre une présentation du livre qui fait écho à mon analyse du film:

    «Une vague de folie et d’intolérance submerge le monde occidental. Venue des universités américaines, la religion woke, la religion des «éveillés», emporte tout sur son passage: universités, écoles et lycées, entreprises, médias et culture.

    Au nom de la lutte contre les discriminations, elle enseigne des vérités pour le moins inédites. La «théorie du genre» professe que sexe et corps n’existent pas et que seule compte la conscience. La «théorie critique de la race» affirme que tous les Blancs sont racistes mais qu’aucun «racisé» ne l’est. L’«épistémologie du point de vue» soutient que tout savoir est «situé» et qu’il n’y a pas de science objective, même pas les sciences dures. Le but des wokes: «déconstruire» tout l’héritage culturel et scientifique d’un Occident accusé d’être «systémiquement» sexiste, raciste et colonialiste. Ces croyances sont redoutables pour nos sociétés dirigées par des élites issues des universités et vivant dans un monde virtuel.

    L’enthousiasme qui anime les wokes évoque bien plus les «réveils» religieux protestants américains que la philosophie française des années 70. C’est la première fois dans l’histoire qu’une religion prend naissance dans les universités. Et bon nombre d’universitaires, séduits par l’absurdité de ces croyances, récusent raison et tolérance qui étaient au cœur de leur métier et des idéaux des Lumières. Tout est réuni pour que se mette en place une dictature au nom du "bien" et de la «justice sociale». Il faudra du courage pour dire non à ce monde orwellien qui nous est promis.
    Comme dans
    La philosophie devenue folle, Braunstein s’appuie sur des textes, des thèses, des conférences, des essais, qu’il cite et explicite abondamment, afin de dénoncer cette religion nouvelle et destructrice pour la liberté.»

    Je n’ai pas encore lu l’essai de Braunstein – ce qui ne saurait tarder –, j’ignore donc si l’auteur aborde l’aspect du financement de «cette nouvelle religion», un financement qui doit être vertigineux pour contrôler ainsi des plateformes comme Netflix, produire des films et des séries, bref pour faire plier toute la culture occidentale à ses objectifs, tout en s’accaparant médias et sphères politiques. Qui paie? Dans quel but?

    Je sais pertinemment ce qu’on va me répondre. Mais il serait temps d’apporter des preuves concrètes, irréfutables, pour ne pas être (dis)qualifié de complotiste. Ce qu’on imagine derrière cette folie dévastatrice et totalitaire, pour une fois, a de quoi faire réellement peur. Puissent nos politiques, enfin, ouvrir leurs yeux et leurs oreilles! À commencer par la cheffe du DIP…

     

    La religion woke, Jean-François Braunstein, Grasset 2022.

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  • L'insoutenable liberté du rire

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    Par Pierre Béguin

    La blague de Galtier sur le char à voile, accompagnée du rire de M’Bappé, a choqué tout ce que la France compte comme Torquemada, Tartufe et autre Trissotin. Peu importe que la blague soit bonne ou mauvaise: si on interdisait toutes le formes d’humour que les gens n’accréditent pas, il ne resterait au rire plus un seul millimètre pour s’exprimer. Non! Le véritable enjeu consiste à questionner la réaction démesurée prise par une simple blague dans le débat public et la sphère politique. Tout se passe comme si on avait heurté un interdit, un tabou absolu, intransgressible - à la manière, pour qui vous savez, des caricatures de qui vous savez. Et le plus étonnant, c’est que ceux qui s’indignent qu’on ait pu rire d’un précepte de la religion climatique sont les mêmes qui hurlaient à la liberté d’expression après l’effroyable tuerie de Charlie Hebdo...

    Cet épisode nous renvoie à un passage de Le Nom de la Rose, où Guillaume de Baskerville (un frère franciscain chargé d’enquêter sur les crimes commis au sein d’une abbaye bénédictine située entre la Provence et la Ligurie) et un vénérable moine, Jorge de Burgos (en référence à Jorge Luis Borges et à sa fameuse «Bibliothèque de Babel» qui a inspiré celle de l’abbaye, au centre de tous les crimes) ont cet échange édifiant:

    G.B. : - Le rire est le propre de l’homme.

    J.d.B. : - Comme le péché! Le Christ n’a jamais ri!

    De fait, Jorge de Burgos est une incarnation de la bibliothèque et se révèle le véritable maître de l’abbaye. Il développe un argumentaire sur le danger démoniaque que représente le rire pour les humains. Pour cette raison, il veut garder secret l’unique manuscrit d’Aristote sur la comédie (aujourd’hui perdu), second tome de sa Poétique, afin que l’humanité ne puisse y accéder. Car le rire exorcise la peur. Or, pour lui, on ne peut vénérer Dieu que si on le craint…

    Tout est là! On ne peut vénérer - donc se soumettre à - une entité, une idéologie, une religion (même si cela revient à confondre superstition et foi) que si on la craint. Une blague, une seule, et le Roi est nu, ridicule. Au fond, seul Bouddha se permet de sourire. Même le Roi, au Moyen Âge du moins, avait son fou. Aujourd’hui, on ne rit plus. Toute dictature commence par supprimer l’humour, la dérision, le second degré, le droit de se moquer, de caricaturer. Si nous ne sommes plus libres de rire, nous ne le sommes plus de penser par nous-mêmes. Monsieur Galtier, vous avez commis une blague douteuse! Monsieur M’Bappé, vous avez osé rire! Il faut vous repentir, faire amende honorable et publique (pour M’Bappé, c’est fait, il a marqué deux buts hier soir, mais pour Galtier, c’est loin d’être dans la poche).

    Je me demande qui aurait encore la mauvaise foi de nier cette évidence: notre époque, qui entend tout imposer par la peur et la culpabilité, a poussé cette stratégie à l’extrême. Et force est de constater que ça marche: le refus du rire, et de tout ce qui serait susceptible de mettre la peur à distance, vise à tétaniser les peuples jusqu’à ce que tout le monde soit d’accord sur les préceptes qu’on veut nous imposer. Et la religion climatique n’est pas seule en cause! Demandez à Claude Inga Barbey ce que peut coûter, même en Suisse, une blague sur les trans. Ou à J.K. Rowling une simple question de bon sens sur la théorie genre. En Irlande, on vient d'envoyer en prison un enseignant qui refusait de s'adresser à un élève genré par le pronom "iel" (son équivalent anglais, donc).

    Non! On ne rit plus! La planète brûle. Une rééducation complète de notre perception frivole s’impose d’urgence. Acceptons d’être reprogrammés aux normes du totalitarisme vert (et par la même occasion du wokisme) sous peine de rester des êtres sauvages et dangereux. Des menus dans les cafétérias, en passant par le BBQ (cette monstruosité mâle cisgenre) et par l’avion (autre immonde symbole phallique) jusque dans notre intimité la plus secrète. Car le propre des idéologues, des fanatiques, de tous ces gens éclairés par une révélation et qui veulent nous y convertir en urgence, c’est de ne pas supporter qu’on ne fasse pas les mêmes prières qu’eux. Tout réfractaire doit donc subir le sort réservé aux hérétiques!

    Alors que le rire, lui, est avant tout libérateur, donc dangereux pour toute forme de pouvoir, à plus forte raison s’il se veut absolu. Je pense à la fable du roi Ophioch, narrée à l’intérieur d’un récit de E.T.A. Hoffmann, La Princesse Brambilla. Selon cette fable, la réflexion sépare les hommes de la nature maternelle et les voue à la tristesse de l’exil. Mais pour le roi Ophioch et la reine Liris, captifs d’un long sommeil, la délivrance viendra par un redoublement de la réflexion, c’est-à-dire par l’humour et l’ironie: en se penchant sur les eaux du lac magique d’Urdar, ils découvrent leur image inversée, ils se regardent l’un l’autre, et ils éclatent de rire. L’exil a pris fin. Car si l’intelligence peut devenir une boussole qui indique le sud, le rire, lui, à sa manière, indique toujours le nord. Il est en cela bien plus fiable que la pensée. Puisse notre époque s’inspirer de cette fable!

    Oui! Le rire – on ne le répétera jamais assez – sert à placer une distance entre soi et l’absolu. Il est essentiel, vital, pour remettre les choses, et surtout les êtres, à leur vraie place, en leur rappelant qu’ils sont avant tout grotesques dans leur vanité et leur prétention au savoir, et finalement que poussière éphémère sur une terre qui s’est longtemps passée d’eux et qui s’en passera définitivement le moment venu. Le rire, c’est une arme redoutable braquée comme une punition envers celles et ceux qui se laissent aller à la raideur et oublient la souplesse exigée par la vie, à l’image de toutes ces religions sans dieu qui empestent nos existences depuis plus d’une décennie.

    Il faut en rire, il faut se moquer, il faut tourner ce délire en dérision. Que celles et ceux qui possèdent ce talent extraordinaire en usent et en abusent! Le jour où le rire fera plus de bruit que les délires totalitaires qu’il doit combattre sera un grand jour libérateur.

    Dans le contexte que l’on subit, davantage que le char à voile de Galtier, c’est le rire qui peut sauver la planète en mettant à nu ces rois d’opérette, ces Torquemada, ces Tartufe, ces Trissotin, tous ces chantres de l’inquisition qui, aujourd’hui, exigent à grand renforts d’indignation le châtiment public et exemplaire de toute dissidence.

     

     

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  • Trouble dans le genre

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    Par Pierre Béguin

    Dans les plis de leur dogme, ils ont la sombre nuit     (Victor Hugo)

    Pour ceux qui connaissent Londres, Tavistock square évoque la maison de Charles Dickens ou encore l’Université de Londres ; pour les bédéphiles, La Marque jaune, une célèbre aventure de Blake et Mortimer. Mais pour l’actualité, «Tavistock» désigne la clinique qui en porte le nom, fondée en 1920, justement à Tavistock square (et transférée depuis au Swiss Cottage), un des premiers établissements de santé en Europe à avoir accueilli des enfants s’interrogeant sur leur identité genre. Depuis plus de trente ans, elle traitait des mineurs souffrant de dysphorie de genre, à savoir une dissonance entre le sexe biologique et l’identité de genre ressenti, pouvant entraîner détresse et souffrances psychiques.
    Elle traitait… car le 28 juillet dernier, le NHS (National Health Service) a ordonné la fermeture, effective en 2023, de cette clinique centenaire – malgré son statut de précurseur – pour cause de dysfonctionnements internes importants. 
    Tout commence il y a quatre ans quand des soignants confient leurs inquiétudes concernant des traitements administrés aux mineurs sous la pression de «militants transgenres hautement politisés», traitements qui excluent l’approche holistique pourtant indispensable à la prise en charge d’enfants présentant d’autres besoins en matière de santé mentale, comme des troubles neuro-développementaux et des comportements à risque. L’approche privilégiée par la clinique, dite trans-affirmative, s’accompagne d’une administration d’hormones bloqueurs de puberté et d’hormones antagonistes aux effets secondaires mal maîtrisés, pour ne pas dire inconnus, ainsi que par des interventions chirurgicales sur des enfants dont la capacité à évaluer les conséquences de tels traitements est pour le moins contestable.
    À la suite de ces plaintes, le NHS confie au Dr Hilary Cass, ancienne présidente du Royal College of Paediatrics and Child Health, la mission d’établir un rapport indépendant de grande envergure. Ce rapport met d’abord en lumière le très jeune âge des patients (l’un d’entre eux n’a pas même 8 ans) et une augmentation brutale des enfants souffrant de dysphorie de genre traités par la clinique: en 2010, l’établissement comptait 138 patients, un peu moins de 250 en 2011/12, contre près de 5000 en 2021, avec prédominance de filles présentant une incongruence de genre au début de l’adolescence, ainsi qu’un nombre important d’enfants avec des troubles de santé mentale et des comportements à risque. 
    On peut certes expliquer en partie cette augmentation vertigineuse par la libération de la parole survenue depuis dans ce domaine, mais il serait intellectuellement malhonnête de ne pas voir là, avant tout, un effet de mode, voire de prosélytisme, extrêmement dangereux lorsqu’il est alimenté par un militantisme forcené, et agréé par des autorités politiques dont l’opportunisme, la lâcheté ou l’ignorance semblent parfois tout aussi vertigineux. Le recours au «transgenrisme» deviendrait-il un remède miracle contre les troubles de l’adolescence? Pour la Tavistock clinic du moins, cela semble être le cas: Hilary Cass y décrit un service qui ne prend pas en compte dans ses diagnostics les autres troubles mentaux dont les patients mineurs peuvent souffrir.
    Le rapport du Dr Cass, publié le 17 juillet 2022,  souligne également l’absence de preuves concluantes sur la qualité du modèle de soins trans-affirmatifs, et un manque de données probantes dans le processus qui devrait aider les familles – et le patient – à prendre des décisions éclairées sur des interventions aux conséquences irréversibles : «Il n’y a pour l’instant que des recherches très limitées sur les conséquences à court terme des bloqueurs de puberté sur le développement neurocognitif»
    Cette conclusion est un véritable coup de semonce pour le développement du modèle idéologique de prise en charge trans-affirmative des enfants en questionnement de genre, à l’heure où ce modèle, sous la pression militantiste, s’impose un peu partout. En France, par exemple, une campagne médiatique très agressive se déchaîne pour justifier à tout prix l’approche systématique trans-affirmative pour les mineurs, en jetant l’anathème (tous des fachos, tous d’extrême-droite!) sur ceux qui tentent, à contre-courant, de pointer les risques de cette approche, et qui recommandent une psychothérapie exploratoire empreinte de prudence. 
    L’exemple de Keira Bell, patiente de la clinique Tavistock, est en ce sens révélateur. Durant son traitement en début d’adolescence, keira a reçu des bloqueurs de puberté qui empêchent temporairement le développement des caractères sexuels primaires et secondaires, et elle a subi à 20 ans une double mastectomie. Comme d’autres patients, elle regrette désormais une transition qui l’a laissée «sans sein, avec une voix grave, des poils, une barbe et une fonction sexuelle affectée». En 2019, elle intente un procès qui entame encore la réputation de la clinique, demandant que les bloqueurs de puberté soient interdits avant 16 ans. Un jugement en première instance lui donne raison, avant que des juges ne cassent la décision en appel, estimant qu’il revient «aux médecins et non à la cour de justice de décider de la compétence des mineurs à consentir». Vous avez dit lâcheté?
    La fermeture de la clinique Tavistock pourrait être un premier signe vers un rééquilibrage d’une approche médicale qui semble, à l’exemple des bloqueurs de puberté, paralyser les neurones d’un grand nombre de politiciens et de décideurs. S’il est indispensable d’accompagner médicalement les adolescents souffrant de dysphorie de genre, et de lutter contre toute forme d’homophobie, on ne peut pas pour autant ouvrir grand les portes à des approches aussi dangereuses qu’irréversibles, ainsi qu’à des exigences souvent outrancières de militants fanatisés, à plus forte raison quand elles s’appliquent à des mineurs. Comme le précise le rapport du Dr Cass: «Les centres cliniques devraient être gérés par des fournisseurs expérimentés de soins pédiatriques tertiaires afin de veiller à ce que l’accent soit mis sur la santé et le développement de l’enfant, entretenant des liens étroits avec le service de la santé».
    Je l’ai déjà souvent écrit dans Blogres, une question lancinante me taraude l’esprit: comment, dans une trentaine d’années, nos descendants nous jugeront-ils? Car chaque époque juge la précédente avec la condescendance ou le mépris accordé à des temps révolus, en s’étonnant que les outrances et les délires d’alors, avantageusement catalogués sous l’étiquette «progressiste», n’aient rencontré que soutien et consentement. Les idéologies licencieuses des années 70, dont on instaurait le procès avant que le Covid et la guerre en Ukraine ne le relèguent aux oubliettes de l’Histoire, ont enfanté des libertés extraordinaires en même temps que des monstres intolérables, prenant allègrement en otage, elles aussi, la sexualité des enfants. Notre époque de bien-pensance, qui revendique au même titre l’étiquette «progressiste» comme elle assigne, à l’instar de ses devancières, toute opposition au rang de nauséabonds conservateurs d’extrême droite, n’est pas moins génitrice d’outrances, de délires, de chasses aux sorcières, de militantisme aussi opportuniste qu’hystérique, avec le pouvoir magique de légitimation, même de l’inacceptable, que donne au militant le sentiment d’appartenir au camp du Bien. Que vaut la condamnation indignée des outrances passées quand, simultanément, on occulte ou on encourage des pratiques contemporaines qui relèvent de la même indignité ?
    Quand il s’agira de faire le procès public des modèles idéologiques ou des croyances qui ont infesté notre époque – l’approche trans-affirmative des enfants mineurs et ses conséquences désastreuses n’est qu’un exemple parmi d’autres –, qui siégera au banc des accusateurs, qui s’assiéra sur celui des accusés ? Car accusateurs et accusés, il y aura, c’est une certitude. Seules deux ou trois décennies nous en séparent. Et beaucoup de coupables seront encore en vie, qui ne manqueront pas, comme leurs prédécesseurs, de se terrer ou de se draper dans la mauvaise foi.
    Quant à moi, c’est aussi une certitude, je serai mort. Mais avec la conscience tranquille : ce procès, voilà des années que, modestement, je l’instruis. Et je suis loin d’être le seul. Merci à tous ceux (et à toutes celles, bien entendu) – iels se reconnaîtront – qui, dans les blogs de la Tribune ou ailleurs, inlassablement, courageusement, à contre-courant des idéologies dominantes, font un travail d’argumentation et d’information que nos médias mainstream ont délaissé, contribuant à semer un peu de bon sens là où l’hystérie ne produit que du désert, et à repousser ce sentiment invalidant de l’absurde qui, parfois, nous envahit...

     

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  • Voici venu le temps des chameaux

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    Par Pierre Béguin


    Je venais de commencer un Xième billet sur les nombreux délires de notre époque lorsque j’ai reçu sur mon mail ces mots qui circulent sur internet ou dans certains blogs, et que beaucoup doivent déjà connaître. Tout est y dit en quelques lignes qui ont rendu soudainement mes propres mots dérisoires. Je me contenterai donc aujourd’hui de recopier ces terribles mais lucides paroles attribuées - si j'en crois mon mail - au cheikh Mohammed ben Rashid Al Maktoum, fondateur de Dubaï, en réponse à une interrogation sur l’avenir de son pays :


    "- Mon grand-père a fait du chameau, mon père a fait du chameau, je roule en Mercedes, mon fils roule en Land Rover et mon petit-fils va rouler en Land Rover... Mais mon arrière-petit-fils va encore devoir faire du chameau."
    - Pourquoi cela? lui a-t-on demandé.
    - Les temps difficiles créent des hommes forts, les hommes forts créent des temps faciles. Les temps faciles créent des hommes faibles, les hommes faibles créent des temps difficiles.
    Beaucoup ne le comprendront pas, mais vous devez élever des guerriers, pas des parasites. 
    Et ajoutez à cela la réalité historique que tous les grands empires se sont levés et ont péri en 240 ans ! Les Perses, les Troyens, les Égyptiens, les Grecs, les Romains, et plus tard les Britanniques...
    Ils n'ont pas été conquis par des ennemis extérieurs, ils ont pourri de l'intérieur. 
    L’Europe a maintenant passé ce cap des 240 ans, la pourriture commence à être visible et s'accélère. Nous avons dépassé les années Mercedes et Land Rover.... 
    Les chameaux sont à l'horizon."

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  • Iels sont tou.x.te.s devenu.x.e.s fou.x.olle.s

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    Par Pierre Béguin

     

    Le délire de l’écriture inclusive ne concerne plus exclusivement l’université, il s’est répandu aussi vite que le Covid dans la plupart des administrations publiques, sur l’injonction d’élu.x.e.s (ne blessons personne!) qui croient ainsi se positionner à l’avant garde du progressisme et se prétendre vierges des maux (et des mots) qu’ils réfutent, simplement parce qu’ils les réfutent. Le rêve d’une grammaire non sexiste – car la grammaire traditionnelle, comme chacun le sait, est le fruit de savants mâles cisgenres affreusement misogynes – se déploie sous le signe de la libération et de la décolonisation sexuelle. Il s’agit désormais de s’exprimer de manière à assurer l’inclusion des divers types de genre humain. Les fonctionnaires, municipaux et autres, sont donc appelés à suivre une formation linguistique – et idéologique (comme dans tout bon régime totalitaire qui se respecte) – pour apprendre à utiliser la novlangue inclusive. Et tous les réfractaires sont étiquetés en tant que dissidents orthographiques ou individus non idéologiquement alignés (au sens propre). Vive Mao !

    Cette reconstruction idéologique n’épargne aucune langue, et ne craint ni le mensonge, ni le ridicule, ni l’ignorance. Ainsi, aux États-Unis, le terme latino (ou latina) est remplacé par latinx pour une meilleure inclusion symbolique et sociale des latinos non-binaires. Rien n’arrête la pathologie inclusive, et surtout pas le non sens, l’absurdité ou le mensonge : au Congrès américain, en 2021, on a demandé qu’«amen» soit complété par «a-woman» (non ! non ! je ne plaisante pas!), réduisant par-là les mots d’origine étrangère à leur sonorité en anglais.

    Le genre s’affranchissant du sexe biologique, et chacun ayant dès lors le droit à sa propre auto-identification, une kyrielle de nouveaux pronoms sont créés – ol, lo, ul, iel, ille – pour désigner les personnes non-binaires. Et comme ce mouvement vers la transidentité est frappé des étiquettes progressiste et libérateur, il doit être encouragé par tout ce qui se veut progressiste et libérateur (y aurait-il encore des ennemis du progressisme et de l’émancipation dans la salle?). Ainsi, le régime diversitaire ne saurait tolérer qu’on dise d’une femme qu’elle a ses menstruations, ce serait terriblement discriminatoire et susceptible de traumatiser une frange de la population déjà fortement fragilisée par son statut victimaire. Le planning familial recommande l’expression «personne menstruée». De même, ne dites plus «lait maternel» mais «lait humain».

    Quant à «père» ou «mère», n’y pensez même pas ! Ces vestiges de l’ordre hétéronormatif fascisant ne peuvent sortir de la bouche nauséabonde que de vieux régressistes-conservateurs de l’extrême droite. Dites «personne avec vagin» ou, pourquoi pas, «personne sans pénis», et idem mais inversement. On a le choix, la novlangue identitaire est si merveilleusement créative ! L’appareil administratif, lui, se contentera d’écrire «parent 1» et «parent 2». Bof ! On ne va pas lui demander d’être poète.

    La langue se voit donc investie de la mission de désincarner, jusque dans le moindre de ses mots, toute trace des corps sexués, considérée dorénavant comme issue d’une anthropologie aussi désuète que subversive. «Homme» et «femme» sont une violence aux personnes non-binaires et doivent donc se dissoudre dans une sorte de noman’s ou no woman’s land linguistique qui effacerait les relents de transphobie dont se repaissent les sociétés occidentales. Tout ancrage de l’identité sexuelle dans la biologie est assimilé de facto à un discours haineux, ou pour le moins à une coupable ignorance, la fluidité identitaire ne s’accordant pas avec des individus encore lamentablement prisonniers des catégories sexuelles traditionnelles (l’écrivaine J.K. Rowling, exclue de sa propre œuvre par la bien-pensance pour avoir prétendu qu’il ne suffisait pas d’un mot pour changer de sexe, en a fait cruellement l’expérience). Toute personne souffrant de dysphorie de genre se voit proposer de nouveaux protocoles grammaticaux. Ainsi, un «queer, demi-homme, non-binaire» reçoit les pronoms «Xe/xem/xyr». Le genre (gender) vient d’enfanter (eh oui!) des non-genres (a-gender) qui demandent à être reconnus comme neutres. En ce sens, le métro londonien comme certaines compagnies d’aviation ne disent plus «Madame» ou «Monsieur» pour ne pas «mégenrer» des personnes hors classement. On attend d’ailleurs toujours des TPG - Touche Pas à mon Genre, me suggère un copain - qu’ils se mettent au goût du jour ! Mais peut-être se disent-ils sagement qu’il vaut mieux patienter : dans une dizaine d’années, celles et ceux qui se réclameront d’une binarité homme-femme seront alors si incroyablement progressistes et novateurs!

    Qu’on ne se méprenne pas, je ne voudrais surtout blesser personne ! Mais il faut bien reconnaître que le grand mouvement d’émancipation menace de se transformer en une soupe indigeste d’alphabet autoparodique d’identités inventées, aux catégories aussi incompréhensibles que son charabia est déroutant. Et je crains que les administrations étatiques et communales aient mis le doigt dans un engrenage dont elles ne soupçonnent pas un instant qu’il pourrait le broyer jusqu’à la dernière phalange. On n’a pas fini de rire ! Je me demande d’ailleurs quel sketch décapant le très regretté Raymond Devos n’aurait pas manqué de faire de cette affreuse mixture.

    Ce qui est certain, c’est qu’à force de vouloir inclure toutes les identités imaginaires dans la grammaire, on finira par faire exploser la langue. Et il en ira de même avec notre société, à la grande satisfaction du régime identitaire dont c’est l’objectif avoué. Car l’inclusion, c’est en réalité l’exclusion. Et là, ce ne sont pas que des mots. N’en déplaise à ces partis politiques et à ces élu.e.s dont la sottise n’a pas de fond et qui tendent l’échine pour recevoir le fouet. Reviens, cher Raymond, iels sont tou.x.te.s devenu.x.e.s fou.x.olle.s !

    Mon collègue Frédéric Wandelère vient de m’envoyer un poème d’Edith Boissonas écrit il y presque 50 ans, mais d’une actualité brûlante. A s’y mirer, si tant est qu’elle en soit capable, notre époque délirante n’y changerait pas une virgule:

    Vivre assez longtemps pour voir changer
    Ce qui paraissait immuable
    Nous rend dangereusement étranger.
    Enfouissons-nous sous le sable.
    Autour de nous voltigent des vocables
    Inappropriés qui nous soulèvent le cœur
    Et c’est pourtant dans un même lieu inépuisable
    Du souvenir, le seul dont nous connaissons les mœurs.

    Edith Boissonnas
    Les Cahiers du chemin, no 22, octobre 1974.
    Etude, 1980, p. 41

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  • La controverse des voyages de maturité

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    Par Pierre Béguin

    Lundi soir, au journal de Léman bleu, deux collégiens du Collège Calvin – une fille et un garçon comme il se doit – sont venus se plaindre des obstacles administratifs qui frappent maintenant les voyages de maturité, désormais limités au seul territoire suisse.

    D’aucuns pourraient rétorquer qu’il s’agit là d’enfants gâtés qui devraient largement se satisfaire d’un beau voyage dans notre beau pays. Ce serait oublier ce que toutes et tous nous fûmes : franchir des frontières, aller voir au-delà, est une envie légitime à cet âge, et spécialement pour un voyage qui est avant tout un rituel de passage. Oublier aussi qu’il est des choses qu’on ne peut pas voir ni faire en Suisse, et que, à tout bien considérer, Paris, Munich, Milan ou même Florence ne sont guère plus éloignés (voire moins) en distance et en temps que le fin fond des Grisons. Oublier également que, pendant deux ans, les jeunes furent privés de sorties scolaires comme de divertissements. Oublier encore que des projets de voyages de maturité ont été mis sur pied avec enthousiasme et conjointement par des enseignants et des élèves, des projets qui tous se faisaient principalement en train, l’avion étant (définitivement ?) proscrit. Oublier enfin que ces projets, qui avaient obtenu le feu vert de la direction, ont été présentés à toute une volée euphorique, et que les inscriptions se sont tenues par voie électronique le premier week-end de juin…

    Juste avant que le directeur, suite à une réunion du D11 (les 11 directeurs de collèges), fasse parvenir l’information que les voyages de maturité ne seront possibles qu’en Suisse. Motif officiel: le nombre de cas de Covid est à nouveau en augmentation et les prévisions pour cet automne sont plutôt pessimistes (les voyages de maturité ont lieu en fin d’été, trois semaines après la rentrée et des vacances où chaque famille est libre d’aller où bon lui semble… mais n’ergotons pas !). Les restrictions de déplacement sont donc reconduites par le DIP, sans concertation, sans qu’aucune autorité agréée – gouvernement ou task force – n’ait donnée des directives en ce sens, et sans que l’information n’ait clairement été ventilée dans les établissements. C’est peut-être là le principal reproche qu’on peut lui faire. Cette décision a été prise, semble-t-il, le 30 mai, alors que les élèves avaient depuis longtemps imaginé et conçu leurs projets. D’où leur mécontentement légitime. Pour le reste, la menace Covid n’est ni à surestimer ni à sous-estimer, et il me semble cohérent de la part du DIP de s’en préoccuper en prenant par avance les mesures qu’il croit adéquates, ou en anticipant celles que pourraient adopter nos voisins.

    Toutefois, à titre personnel – cette opinion n’engage que moi – je pense que le Covid a bon dos. Je soupçonne le DIP d’avoir également peur de prêter le flanc à la critique en encourageant – ou simplement en autorisant – des voyages hors frontières auxquels on pourrait reprocher leur empreinte carbone, fussent-ils effectués en train. Pour dérisoire, voire absurde, que paraît cette posture, sur ce point du moins, je respecte la position du DIP. Après tout, elle est largement partagée par la jeunesse estudiantine, et il est logique – pour ne pas dire pédagogique – que cette dernière soit confrontée aux conséquences de ses choix, à plus forte raison quand lesdites conséquences limitent ses libertés.

    Je me contenterai de préciser que ma fille aînée, en section bilingue au collège Calvin mais, depuis septembre dernier et jusqu’à fin juillet, effectuant sa deuxième année dans un gymnase allemand près de Stuttgart, est partie, elle et toute sa volée, en voyage scolaire en Pologne, alors que l’Allemagne, sans même parler de mesures sanitaires extrêmement strictes, est autrement plus pointilleuse que la Suisse sur les principes écologiques et l’empreinte carbone. Le DIP ne serait-il pas plus royaliste que le Roi ? Ou plus craintif que le plus pleutre de ses courtisans?

    Mais il reste toutefois des décisions ou des prises de position que je ne lui pardonne pas. À commencer par son matraquage idéologique, au nom du Bien, en l’absence de tout recul critique et au mépris des conséquences sur le psychisme d’une jeunesse que le DIP devrait ouvrir à la complexité du monde, et qu’il ne fait que formater à sa vision la plus élémentaire. Permettre officiellement à des élèves, au mépris de règles sanitaires pourtant strictement imposées à l’intérieur des établissements, de sauter les cours afin d’aller manifester pour «sauver le climat et la planète», tout en s’enorgueillissant d’un tel engagement de notre jeunesse, fut un épisode lamentable – parmi d’autres – qui en dit long sur la gestion de ce département, et qui aurait logiquement dû entraîner quelques démissions, à commencer par celle de sa cheffe. Pour citer Thierry Godefridi*, père de Drieu: «Faut-il s’enorgueillir de ce que l’on fasse défiler des enfants ? Quand des enfants sont instrumentalisés en faveur de l’une ou l’autre cause, c’est généralement un signe de déliquescence pour l’Humanité. Que l’on se souvienne de ces défilés d’enfants dans les dictatures communistes et national-socialistes du siècle dernier (…) Il est facile de mobiliser des enfants quand on leur dit que la vie sur Terre est en voie d’irrémédiable extinction et qu’ils mourront dans les 10 à 20 prochaines années, à moins que l’on ne fasse quelque choses maintenant tout de suite avant qu’il ne soit trop tard». Et c’est exactement dans cet état d’anxiété avancé, finalement dénoncé par des psychologues britanniques, que ma fille cadette est sortie, à 13 ans à peine, d’un cours de géographie en 9e du CO où une enseignante très engagée, sur la base d’un article de La Tribune de Genève, lui avait prédit, pour ses 30 ans, au minimum huit degrés de réchauffement et l’Apocalypse. Qu’un département de l’instruction publique encourage ce genre de discours, condamne férocement toute opposition (certains enseignants ont payé très cher leur désaccord, et même leurs doutes) sans prendre en considération les dommages colatéraux d’un tel alarmisme sur le psychisme d’une jeunesse dont il a la charge, relève de la plus criminelle incompétence (les mêmes critiques pourraient d’ailleurs être formulées contre les médias dites «mainstream», à commencer par La Tribune).

    L’année prochaine, Mme Emery-Torracinta aura terminé un mandat pour lequel elle fut accueillie comme le Messie et qu’elle quittera par la toute petite porte, au grand soulagement de tous. Pour le bien, et peut-être le salut de ce département – n’en déplaise à beaucoup d’enseignants – il est à souhaiter qu’un élu de droite en ait la charge, en vertu d’un tournus devenu désormais indispensable. Les électeurs, les partis et nos futurs élus auront-ils cette sagesse ?

     

    * Ecologie et idéologie du climat, Palingénésie, décembre 2019

     

     

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  • Sauver le climat!

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    Par Pierre Béguin

    «Autrement dit : il faut dramatiser, inquiéter, amplifier, exagérer, faire peur, c’est-à-dire tout le contraire de penser, examiner, réfléchir, débattre. On ne pense plus, on récite ; on n’examine plus, on assène ; on ne réfléchit plus, on psalmodie ; on ne débat plus, on insulte, on excommunie, on anathémise. On ventile...»    (Michel Onfray)

    «Il va falloir rouler moins pour sauver le climat» titre les manchettes de la Julie. Je m’étonne que cette formulation «sauver le climat» ne suscite pas de réactions autour de moi. À force d’être martelés par les médias, brandis comme des étendards par des militants, répétés, sans distance critique, par Monsieur et Madame Tout le Monde qui ne font plus que bêler le catéchisme psalmodié par l’Évangile selon Saint GIEC, ces «objectifs» – «sauver le climat», «sauver la planète» – sont devenus dans notre entendement des enjeux à notre portée, parfaitement maîtrisables, pour autant que nous suivions un certains nombre de consignes et que nous acceptions un certain nombre de contraintes. Comme si nous possédions les connaissances, les formules, qui nous permettraient de contrôler le climat et la planète. «Qu’est-ce que tu fais demain ? Demain, bof ! la routine, je vais sauver le climat et puis j’irai me prendre un café croissant chez Martel». En réalité, il s’agit d’une posture totalement démiurgique dont je m’étonne qu’elle soit reléguée si simplement à hauteur d’homme. Pour qui nous prenons-nous ?! Pour des dieux?

    Il suffirait pourtant de modifier un paradigme pour que l’absurde prétention de cette formule nous saute aux yeux. Remplaçons «climat» ou «planète» par «monde» : «Papa, quand je serai grand, je veux sauver le monde ! C’est bien mon p’tit ! En attendant essaie de réussir ton année scolaire.»

    Soyons sérieux : personne ne maîtrise le climat, personne n’a la moindre idée de l’infinie complexité qui régule ses lois et ses variations. Réduire son fonctionnement, et son réchauffement, au seul CO2, au moyen de modélisations qui ont déjà fait la preuve de leur inefficience, tient de la propagande, de la religion – ou de l’hérésie scientifique, c’est selon.

    A l’école primaire, on m’a enseigné que «Groenland» voulait dire «pays vert», que les Vikings avaient probablement utilisé ce tremplin de verdure pour atteindre ce que nous appellerons plus tard l’Amérique, et que tout cela se passait dans des temps pas si éloignés du nôtre, bien après l’homme de Cro-Magnon. On m’a dit que les Pierres du Niton avaient été charriées par le glacier du Rhône qui s’étendait alors jusqu’à Lyon. Plus tard, au cours de latin, Tite-Live m’a appris qu’Hannibal et son armée, au début de la deuxième guerre punique (218 av. J.C.), avaient traversé les Alpes avec des éléphants – non pas en été mais au mois de novembre, s’il vous plaît ! – par La Tarentaise, le col du Petit Saint-Bernard ou les cols unissant la vallée de la Maurienne, on ne sait pas exactement. Qu’importe! Il a traversé. En quinze jours. Et même que durant l’Antiquité un tel périple n’était pas exceptionnel, prétendent les historiens. Essayez d’entreprendre une telle expédition, qui plus est avec des éléphants et au mois de novembre, à notre époque d’«urgence» climatique (ou de «crise» ou de «dérèglement», comme vous voudrez) qui ne nous laisse, selon les plus optimistes de nos Cassandre, que quelques décennies de sursis! Par rapport aux temps des Vikings ou d’Hannibal, il semble que nous ayons encore de la marge.

    Comprenez-moi bien ! Roulez moins en voiture, j’approuve. Diminuer au maximum nos vols en avion, j’approuve. Lutter énergiquement contre les marées de plastique, j’approuve. Manger moins de viande, même en n’étant pas un élu écologiste et même en privé, j’approuve. Supprimer le charbon et, à terme raisonnable, le pétrole et le gaz (surtout le gaz de schiste dont les E.-U. vont nous abreuver), j’approuve. Favoriser la transition énergétique – à l’exception des éoliennes qui sont une véritable catastrophe écologique – j’approuve aussi. J’approuve tout. A condition que cela se fasse dans la réflexion et dans des délais qui permettent une transition sans heurts, loin des peurs, des menaces, des religions du climat, du fanatisme dont le capitalisme vert fait actuellement son beurre. Je comprends que la principale menace pour notre civilisation (et non pour la planète qui se portera très bien même après notre passage programmé) – l’explosion démographique – nous impose des contraintes, des limitations drastiques de nos libertés, avant qu’elle ne se transforme en curée en nous dressant tous les uns contre les autres faute de ressources et de territoires (Aïe ! Voilà que je cède moi aussi au catastrophisme à la Mad Max; la contamination, que voulez-vous!) Mais de grâce, puisque la Bien-pensance nous empêche de désigner les vrais problèmes, qu’on cesse cette litanie du pire qui ne mène qu’à des décisions aussi hâtives qu’aberrantes, et qui, en finalité, ne font qu’accroître l’empreinte énergétique que nous entendons combattre ! «Je veux que vous paniquiez!» répétait Greta, l’icône marketing du nouveau marché capitaliste vert, heureusement reléguée aux oubliettes – espérons-le – définitivement. Et bien non! Assez de peurs! Assez de panique! Assez de cataclysmes! La planète en a vu bien d’autres, et des bien pires !

    Alors si nos autorités genevoises veulent nous imposer des contraintes, des limitations à nos libertés, qu’elles s’en expliquent ouvertement, sans se cacher derrière le lénifiant discours de l’urgence climatique. Comme si, dans notre minuscule parcelle de terrain, nous avions la totale compréhension et la maîtrise des lois climatiques, et la capacité d’influencer sur quoi que ce soit de la planète ou de l’univers.

    Quelle prétention ! - Je viens de recevoir un courriel de la Maison Rousseau et de la Littérature m’invitant à une conférence sur «L’approche queer de la traduction», accompagné de cette question : «Et si la théorie queer permettait la traduction de manière à échapper au déterminisme et au naturalisme ?» Non, non, non, les frères Jacques – Derrida et Lacan – ne sont pas morts ! Et la théorie genre est aussi démiurgique et délirante que la politique climatique ! Au secours ! Ils se prennent tous pour Dieu !

    Allez ! En vérité je vous le dis, un peu de mesure, un peu d’humilité, un peu de lucidité, et beaucoup de bon sens devraient suffire à notre survie. Même passé 2050…

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  • De la musique avant tout chose (Jean-Jacques Busino)

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    par Jean-Michel Olivier

    images.jpegJean-Jacques Busino aime le café, très noir et bien serré. Depuis Un café, une cigarette* (1993), son premier livre, on ne compte plus les personnages qui se rencontrent autour d'un petit noir. Après 11 ans d'absence, Busino nous revient avec un grand roman choral, Le Ciel se couvre**, plus proche de Cancer du Capricorne (2011) que de ses premiers polars. 

    Dans ce livre ambitieux et touffu, Busino donne la parole à un mort, Solal, dit Sol, grand manitou d'une communauté libertaire (et écolo) qui a investi les maisons d'un village abandonné. Sol vient de mourir, mais sa mort  est suspecte (assassinat ? suicide ? OD ?). images-1.jpegDésormais investi du rôle de nouveau patriarche, son fils Jésus va tenter de faire toute la lumière sur cette disparition étrange. Et son enquête, bien sûr, révélera des scandales et des secrets qui vont ébranler l'équilibre fragile de cette communauté villageoise. 

    Il y a de tout dans ce roman dense et corrosif : une source d'eau polluée par Monsanto, des idéaux écolos trahis, un comptable véreux, un gigolo, des femmes en mal d'amour et des adolescent(e)s en pleine révolte, une journaliste qui envoie à son journal des reportages édifiants, un peintre éperdument épris de son modèle, des avocats sans scrupules, des jeunes gens tentés par l'action directe — c'est-à-dire le terrorisme…

    Impossible de résumer ce roman qui est une ruche bourdonnante de voix et de visages ! On pourrait reprocher à l'auteur de trop en faire, de traiter dans son livre trop de thèmes à la fois (l'écologie, le féminisme, Monsanto, l'inertie politique, etc.). Mais cela donne une fresque saisissante du monde actuel, avec ses ombres et ses lumières, ses âmes pures et ses âmes damnées. Plus le roman avance, plus l'auteur aime à sonder la nuit, à s'y balader et à s'y perdre. Il reconstitue à merveille une petite société utopique, dystopique, comme on dit aujourd'hui, avec une humanité rare, un souffle baroque qui laisse souvent le lecteur hors d'haleine.

    images-2.jpegTous ceux (comme moi) qui avaient aimé le terrible et beau Cancer du Capricorne (2011) aimeront ce livre intense et passionné où la musique (Neil Young, Robert Fripp et King Crimson, les Pink Floyd) a toujours le dernier mot.

    « Les seuls récits qui évoquent ce que nous aurions pu être sont écrits en musique. Une succession d'accords sur lesquels se promènent des prophètes de la perfection. Le son de la guitare de David Gilmour caressee la peau et pénètres la chair sans faire de dégâts. Ses notes résonnent jusqu'à ce que nos abjectes habitudes reprennent le dessus. Quand Robert Wyatt prête sa voix aux chanssons de Pink Floyd, l'existence des anges devient une certitude. »

    * Jean-Jacques Busino, Un café, une cigarette, roman, Rivages noir, 1993.

    ** Jean-Jacques Busino, Le Ciel se couvre, BSN Press, 2022.

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  • En quête du père (Metin Arditi)

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    par Jean-Michel Olivier

    Unknown.jpegDans les livres de Metin Arditi, le père brille souvent par son absence. Une absence centrale, fondatrice, essentielle. Et tout s'organise, dirait-on, autour de cette figure absente, quelquefois idéalisée ou fantasmée. On se rappelle le beau Loin des bras (2009) (qui initiait le thème de l'enfant mis en pension, loin des siens), Le Turquetto (2011) et, plus récemment, Mon père sur mes épaules (2017). 

    Son dernier roman, Tu seras mon père*, reprend ce thème fondateur sous un angle original. Nous sommes ici dans l'Italie des années de plomb, celle de la Démocratie chrétienne agonisante, du « Compromis historique » et, bien sûr, des Brigades rouges. images.pngLe roman commence à Vérone en juillet 1978. Renato, le personnage principal, a sept ans. C'est l'image même de l'innocence et de la beauté. Il est le fils d'un homme qui a fait fortune dans le commerce des glaces (i gelati), Francesco Barro, et se trouve, pour cette raison (absurde) en tête de liste des cibles privilégiées des Brigadistes. Il sera enlevé, puis relâché contre rançon, mais tellement affecté par son enlèvement qu'il finira par se jeter du haut d'un pont sur l'Adige…

    images-1.jpegC'est l'amorce de ce roman vif et brillant qui, bien vite, retournera en Suisse, puisque Renato sera mis en pension dans un internat sur la côte vaudoise, près de Lutry. C'est là que Renato va faire la connaissance de Paolo Mantegazza, son professeur de théâtre, avec qui il va se lier et qui deviendra, à sa manière, un second père — un père de substitution.

    Toute la période vaudoise, à Lutry, nous vaut quelques beaux portraits et l'atmosphère, à la fois agressive et mélancolique (tous les pensionnaires ont perdu un père, une mère, un frère ou une sœur), est parfaitement rendue. Cela rappelle Loin des bras et l'on sent Arditi au plus près de ses émotions d'enfant « abandonné » dans un pensionnat privé. Cela nous vaut, également, un beau portrait de femme, Josy, une Américaine qui vient donner des cours de street dance à l'Institut, mais se sent en exil (comme tous les personnages d'Arditi, toujours un peu déracinés). 

    Certains indices troublants vont lancer Renato sur la piste du passé de ce père de substitution trop bon pour être vrai. Lors d'un séjour dans le Trentino, il compulsera les archives du journal local, interrogera un ancien journaliste, et découvrira la vérité.

    images.jpegCe pourrait être l'arrêt de mort du livre et sa conclusion : la mise au point d'une vengeance implacable de la part de Renato, floué et malheureux. Mais le roman se poursuit. La pièce de théâtre que préparent les pensionnaires — À chacun sa vérité, écrite en 1917 par Luigi Pirandello, et montée à Genève par Claude Stratz à la Comédie — est jouée, comme si de rien n'était. Et remporte un triomphe.

    Mais bientôt tout éclate et se brise. Nous sommes dix ans plus tard, en décembre 1989. Pour la seconde fois, Renato perd une figure paternelle. Ce sera l'occasion d'une renaissance (Re-nato : Re-né en français) et l'espoir d'une nouvelle vie. 

    Le roman pourrait s'arrêter là. Mais Arditi — qui n'est ni Schopenhauer ni Cioran (!) — aime les fins heureuses. Et celle qu'il nous propose, une sorte de quatuor (quelque peu improbable) sur la côte californienne, près de Stanford, est à la fois originale et astucieuse. Une manière de concilier ce qui, à première vue, paraît inconciliable. Au cœur de cette (ré)conciliation : le pardon. Et l'idée qu'un père de remplacement, malgré tous ses défauts, ses mensonges, ses erreurs passées, peut servir de tuteur à l'orphelin qui tâtonne dans le noir en quête de père. 

    Un beau roman, au rythme vif et enlevé, qui élargit la palette de Metin Arditi.

    * Metin Arditi, Tu seras mon père, roman, Grasset, 2022.

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