Blogres, le blog d'écrivains

  • La faute à M'Bappé

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    Par Pierre Béguin

    Il se passe décidément des choses bien étranges dans ce bas monde. Pendant des mois, on a hurlé au crime contre l’humanité parce que les Russes s’entêtaient à bombarder la centrale nucléaire de Zaporijjia. Jusqu’au jour où l’on a admis sans l’admettre tout en l’admettant que ladite centrale était précisément aux mains de ces mêmes Russes. Des Russes qui devaient donc avoir avalé des tonneaux de Vodka pour:

    1. bombarder une centrale nucléaire qu’ils occupent eux-mêmes;

    2. rater systématiquement, et fort heureusement, leur cible depuis des mois.

    Cette bizarrerie n’a pas échappé aux journalistes les plus futés qui, ces dernières semaines, imaginent des contorsions stylistiques à la limite du grotesque:

    1. pour dire que la centrale nucléaire est toujours la cible de tirs;

    2. pour éviter d’avoir à mentionner les auteurs de ces tirs.

    Soyons clairs! Ce conflit, je laisse le soin d'en parler à ceux qui sont moins béotiens que moi en la matière, et ça fait déjà beaucoup de monde. Mais tout de même, on ne peut pas m’empêcher de remarquer des incohérences médiatiques. Tenez, pas plus tard que ce matin, je lis sur teletext – oui, je suis un des derniers australopithèques qui lit encore teletext – l’annonce suivante:

    Le directeur général de l’AIEA s’est dit prêt à se rendre en Ukraine et en Russie pour poursuivre les consultations visant à mettre en place une zone de protection autour de la centrale nucléaire de Zaporijjia. «Nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour éviter un accident nucléaire qui ajouterait à la tragédie une souffrance» a déclaré Rafael Grossi lors de la conférence générale annuelle de l’AIEA à Vienne. La centrale est occupée par les troupes russes depuis le 4 mars, et a été visée à plusieurs reprises (je souligne).

    Décidément, on nous cache tout, on nous dit rien! Mais quel est donc l’abruti qui, depuis des mois, bombarde cette centrale tout en ratant la cible pour notre plus grand soulagement? Dans la doxa médiatique, il est impensable que ce soient les Ukrainiens, mais dans la stricte logique, il est absurde que ce soient les Russes. Le Saint-Esprit? Personnellement, je penche pour M’Bappé. Il n’y a que lui qui peut rater ainsi la cible. Il suffit de se remémorer son fameux penalty contre la Suisse.

    Et voilà que, maintenant, les Russes se mettraient à saboter leurs propres gazoducs! Ce n’est pas par la gorge qu’ils se l’envoient, la Vodka, mais par intraveineuses! Remarquons tout de même que, là, même en fond de mer, ils n'ont pas raté la cible, cette fois. En fait, si j'ai bien compris, les Russes ressemblent aux pirates d'Astérix qui sabordent leur navire à la seule vue des Gaulois. Allons donc! Puisque je vous dis que c’est M’Bappé! Il lui arrive aussi d'atteindre la cible: la preuve!

    A part ça, ce même teletext m’apprend que Moscou a accordé la nationalité russe à l’ignoble lanceur d’alerte et ancien employé de la gentille agence nationale de la sécurité américaine (NSA), Edward Snowden, réfugié politique en Russie totalitaire des très démocratiques USA depuis 2013. Pour mémoire, Snowden, recherché par les États-Unis, avait trahi son pays en divulguant à la presse des dizaines de milliers de documents de la NSA, révélant ainsi la bienveillante surveillance exercée par Washington sur la planète et sur plusieurs chefs d’État, à leur insu mais pour leur bien, cela va sans dire. Ledit Snowden, 39 ans, serait de plus exempté de l’ordre de mobilisation pour l’offensive en Ukraine.

    Écœurante provocation, isn’t it! Mais là en revanche, c’est sûr, M’Bappé n’y est pour rien.

     

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  • Julien Burri, Prix Edouard-Rod 2022

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    images-1.jpegNous avions dit, ici, tout le bien que nous pensions de Roches tendres, de Julien Burri, paru aux éditions d'autre part. Le Jury du Prix Edouard-Rod vient de lui décerner son Prix pour l'année 2022. Bravo à lui et aux jurés pour ce choix judicieux !

    Le Prix Edouard-Rod sera remis au lauréat le samedi 29 octobre à 11h à la Fondations de l'Estrée, à Ropraz (VD). 

    Nous avions dit, ici, tout le bien que nous pensions de Roches tendres, de Julien Burri, paru aux éditions d'autre part. Le Jury du Prix Edouard-Rod vient de lui décerner son Prix pour l'année 2022. Bravo à lui et aux jurés pour ce choix judicieux !

    Le Prix Edouard-Rod sera remis au lauréat le samedi 29 octobre à 11h à la Fondations de l'Estrée, à Ropraz (VD). 

    Grace est partie, sa blonde épouse au nom prédestiné, ou plutôt elle a disparu, mystérieusement, et le narrateur part à sa recherche. Les sentiers qu'il emprunte, par les monts et les vaux, les forêts, les collines, le mènent invariablement au Clos, la maison de son enfance, faite de molasse et de tendres souvenirs.

    C'est le prétexte de Roches tendres*, le dernier livre de Julien Burri, journaliste et écrivain. Sa plume est toujours élégante et précise, d'une sensibilité à fleur de peau, et d'une belle puissance d'évocation. La nature, les fleurs, la terre, y sont célébrées avec un réel talent poétique. On rejoint ici la quête d'un Gustave Roud, infatigable arpenteur des collines du Jorat, pour qui les mots de la nature se fondent dans la nature des mots.

    images-4.jpeg« Molasse des mots dans la bouche, les mots tombent en sable avant d'être prononcés. La roche dit la débâcle discrète et le glissement des heures, elle dit l'érosion silencieuse, le roulement des glaciers, le ruissellement des orages, les grains dérobés aux pierriers. »

    Récit poétique plutôt que roman, Roches tendres*restitue —  c'est-à-dire réinvente — les charmes incandescents de l'enfance, dans cette maison de molasse, au pied d'une falaise abrupte. On aimerait bien sûr en savoir davantage sur les occupants de cette maison modeste, mais enchantée. Ils ne sont qu'évoqués (la mère dans sa cuisine, le frère Auguste, le père absent),. Comme Grace, leur ombre plane sur ces lieux de mémoire.

    « Je ne sens ni la poussière, ni les gravats, mais les odeurs d'avant, le parfum de la vie quotidienne se diffuse au-dessus du jardin. »

    Ce court récit se boucle sur lui-même : la maison de l'enfance est vouée à la destruction, avec trax et pelleteuses, mais Grace est revenue. 

    Est-ce à cette condition (l'enfance disparue en poussière) que l'on garde une chance de retrouver la grâce ?

    * Julien Burri, Roches tendres, éditions d'autre part, 2022.

    022.

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  • La propagande Netflix

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    Par Pierre Béguin

    J’imagine que beaucoup de personnes savaient déjà ce que j’ignorais encore avant de visiter pour la première fois la plateforme Netflix. Pour la première fois… et la dernière. J’en suis sorti définitivement le jour même où j’y suis entré. Un seul film aura suffi à m’éclairer. Mais ce film est suffisamment édifiant pour que je lui consacre ce billet.

    I came by – c’est son titre – est le nom que se donnent deux jeunes tagueurs dont l’objectif est de s’introduire dans des maisons de riches propriétaires, y faire quelques dégâts et taguer leur marque sur une paroi dans le but de dénoncer publiquement des personnes qu’ils jugent dangereuses pour la société. Des sortes de Zorro de l’action politique, en quelque sorte, qui surgissent de la nuit et signent leur action d’un «I came by»Je suis venu», sous-entendu: j’ai vu, j’ai vaincu) qui veut dire en l’occurrence «mis au ban». L’un des deux – l’autre ayant décidé de se ranger au moment où il apprend sa future paternité – cible une nuit la riche demeure d’un juge. Dans le sous-sol, derrière une porte dérobée, il découvre un jeune hindou (pakistanais?) retenu prisonnier dans un état de déchéance lamentable. Il prévient anonymement la police dont la perquisition se limitera au strict minimum, le juge bénéficiant des protections adéquates en tant qu’ami proche du chef de ladite police.

    Indigné, il retourne dans la maison pour y libérer le prisonnier (surpris par le retour inopiné du juge, il n’avait pas eu le temps de le faire lors de sa première visite). Il se retrouvera dans un four, ses cendres jetés dans les égouts par la chasse d’eau des WC. Sa mère, qui avait de bonnes raisons de soupçonner le juge, subira le même sort après avoir suivi le même chemin que son fils. Il faudra l’intervention vengeresse du deuxième acolyte – celui qui, entre temps, est devenu père – pour que l’assassin soit livré pieds et poings liés à la police, preuve à l’appui. Justice est faite.

    Bon! Résumé ainsi, le film ne mérite ni attention ni billet. Sauf que j’ai volontairement caché l’essentiel, ce qui, aux yeux du réalisateur, des producteurs et de Netflix, en constitue l’objectif, le message subliminal devrais-je dire, qui justifie pleinement l’investissement financier.

    Tout d’abord, chaque rôle est soigneusement distribué en fonction de la théorie des privilèges:

    - Le juge, très méchant, raciste viscéral, est blanc, hétéro, riche, retraité, issu d’une lignée de dominants, pour tout dire l’incarnation même du WASP (l’histoire se déroule en Angleterre).

    - Les victimes sont des demandeurs d’asile en situation d’extrême fragilité, homosexuels hindous ou pakistanais. Et si les deux morts, dont les cendres disparaissent dans les égouts, sont de race blanche, il s’agit d’une femme et de son fils un peu paumé après que son père s’est «barré de la maison», un jeune dont la rédemption «de sa race» tient dans son action politique. Mais on a beau être une femme et une victime du machisme, la blanchité et l’hétérosexualité forment un couple rédhibitoire: il doit être puni de mort et disparaître dans les égouts, par simple action d’une chasse d’eau.

    - L’inspectrice de police, hyper perspicace, d’une intégrité sans faille mais empêchée par son supérieur blanc de mener son enquête, est une femme noire (on ne nous dit pas si elle est lesbienne). Noir aussi est le second acolyte par qui, finalement, justice sera faite (lui, en revanche, est clairement hétéro, mais dans son cas, c’est admis, d’autant plus que son amie hindoue ou pakistanaise a été chassée de la maison par son père furieux de voir sa fille non mariée enceinte).

    - Moralité: le dernier regard méprisant de l’inspectrice, debout face au juge accroupi, sanguinolent, bâillonné, pieds et poings liés, en dit long sur la haine que le spectateur se doit d’éprouver envers cette race pervertie et criminelle, de même que sur la position où elle mérite d’être reléguée. Et encore, je simplifie…

    On me rétorquera à juste titre que les westerns de John Wayne se basaient sur le même scénario inversé, et qu’il s’agit là d’un équitable retour des choses. C’est exact. Encore que, dans ces westerns, il existe des blancs très méchants et, parfois, de bons Indiens – même si ce sont ceux qui ont rejoint en tant qu’éclaireurs la gentille armée américaine. Néanmoins, admettre que les westerns de John Wayne sont moins caricaturaux que ce film en dit long sur l’indigence de ses postulats!

    Mais le plus édifiant de I came by n’est pas là. On s’attendrait à ce que le scénario fouille les motivations secrètes, la part d’ombre du juge assassin, seule manière, peut-être, de sauver le film de ses clichés indigents. Rien de cela. Absolument rien! On ne saura pas ce qui motive ce juge à exercer une justice personnelle aussi odieuse. Si ce n’est qu’il est raciste. Ce qui repousse la question d’un cran: pourquoi est-il raciste au point d’exercer une justice personnelle aussi odieuse? Rien! Pas un mot d’explication! Il faut se rendre à l’évidence: le juge est raciste et criminel simplement parce qu’il est blanc, hétéro, retraité et qu’il cumule les privilèges. C’est là l’aspect le plus vicieux du film: l’horreur nous est présentée comme «normale» dès lors qu’elle est exercée par une personne qui additionne tous les privilèges. Le racisme du juge est «consubstantiel», il tient dans son essence même de blanc, son cynisme, son absence totale d’empathie, ses pulsions meurtrières elles-mêmes relèvent de l’ontologique. En conséquence, ces caractéristiques ne demandent aucune explication singulière puisqu’elles sont naturelles et susceptibles d’être allégorisées. En finalité, tous les blancs hétéros, même la femme, même le jeune qui veut racheter sa race par son action politique, doivent disparaître, en prison ou dans les égouts, sans aucune possibilité de rédemption.

    Et c’est bien cette absence d’explication, cette réduction à la normalité de la noirceur blanche hétéro, qui rend ce film si vicieux et dangereux. Pour les dizaines de millions de jeunes qui envahissent Netflix, ce tableau social racialisé et tendancieux devient la norme. Il n’y a même pas à réfléchir, à questionner, c’est ainsi. L’efficacité de la propagande est d’autant plus prodigieuse qu’elle n’explique rien, qu’elle présente comme une évidence une vision de l’humanité pour le moins subversive…

    Le philosophe Jean-François Braunstein vient de publier chez Grasset un essai intitulé La religion woke. Je vous livre une présentation du livre qui fait écho à mon analyse du film:

    «Une vague de folie et d’intolérance submerge le monde occidental. Venue des universités américaines, la religion woke, la religion des «éveillés», emporte tout sur son passage: universités, écoles et lycées, entreprises, médias et culture.

    Au nom de la lutte contre les discriminations, elle enseigne des vérités pour le moins inédites. La «théorie du genre» professe que sexe et corps n’existent pas et que seule compte la conscience. La «théorie critique de la race» affirme que tous les Blancs sont racistes mais qu’aucun «racisé» ne l’est. L’«épistémologie du point de vue» soutient que tout savoir est «situé» et qu’il n’y a pas de science objective, même pas les sciences dures. Le but des wokes: «déconstruire» tout l’héritage culturel et scientifique d’un Occident accusé d’être «systémiquement» sexiste, raciste et colonialiste. Ces croyances sont redoutables pour nos sociétés dirigées par des élites issues des universités et vivant dans un monde virtuel.

    L’enthousiasme qui anime les wokes évoque bien plus les «réveils» religieux protestants américains que la philosophie française des années 70. C’est la première fois dans l’histoire qu’une religion prend naissance dans les universités. Et bon nombre d’universitaires, séduits par l’absurdité de ces croyances, récusent raison et tolérance qui étaient au cœur de leur métier et des idéaux des Lumières. Tout est réuni pour que se mette en place une dictature au nom du "bien" et de la «justice sociale». Il faudra du courage pour dire non à ce monde orwellien qui nous est promis.
    Comme dans
    La philosophie devenue folle, Braunstein s’appuie sur des textes, des thèses, des conférences, des essais, qu’il cite et explicite abondamment, afin de dénoncer cette religion nouvelle et destructrice pour la liberté.»

    Je n’ai pas encore lu l’essai de Braunstein – ce qui ne saurait tarder –, j’ignore donc si l’auteur aborde l’aspect du financement de «cette nouvelle religion», un financement qui doit être vertigineux pour contrôler ainsi des plateformes comme Netflix, produire des films et des séries, bref pour faire plier toute la culture occidentale à ses objectifs, tout en s’accaparant médias et sphères politiques. Qui paie? Dans quel but?

    Je sais pertinemment ce qu’on va me répondre. Mais il serait temps d’apporter des preuves concrètes, irréfutables, pour ne pas être (dis)qualifié de complotiste. Ce qu’on imagine derrière cette folie dévastatrice et totalitaire, pour une fois, a de quoi faire réellement peur. Puissent nos politiques, enfin, ouvrir leurs yeux et leurs oreilles! À commencer par la cheffe du DIP…

     

    La religion woke, Jean-François Braunstein, Grasset 2022.

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  • L'insoutenable liberté du rire

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    Par Pierre Béguin

    La blague de Galtier sur le char à voile, accompagnée du rire de M’Bappé, a choqué tout ce que la France compte comme Torquemada, Tartufe et autre Trissotin. Peu importe que la blague soit bonne ou mauvaise: si on interdisait toutes le formes d’humour que les gens n’accréditent pas, il ne resterait au rire plus un seul millimètre pour s’exprimer. Non! Le véritable enjeu consiste à questionner la réaction démesurée prise par une simple blague dans le débat public et la sphère politique. Tout se passe comme si on avait heurté un interdit, un tabou absolu, intransgressible - à la manière, pour qui vous savez, des caricatures de qui vous savez. Et le plus étonnant, c’est que ceux qui s’indignent qu’on ait pu rire d’un précepte de la religion climatique sont les mêmes qui hurlaient à la liberté d’expression après l’effroyable tuerie de Charlie Hebdo...

    Cet épisode nous renvoie à un passage de Le Nom de la Rose, où Guillaume de Baskerville (un frère franciscain chargé d’enquêter sur les crimes commis au sein d’une abbaye bénédictine située entre la Provence et la Ligurie) et un vénérable moine, Jorge de Burgos (en référence à Jorge Luis Borges et à sa fameuse «Bibliothèque de Babel» qui a inspiré celle de l’abbaye, au centre de tous les crimes) ont cet échange édifiant:

    G.B. : - Le rire est le propre de l’homme.

    J.d.B. : - Comme le péché! Le Christ n’a jamais ri!

    De fait, Jorge de Burgos est une incarnation de la bibliothèque et se révèle le véritable maître de l’abbaye. Il développe un argumentaire sur le danger démoniaque que représente le rire pour les humains. Pour cette raison, il veut garder secret l’unique manuscrit d’Aristote sur la comédie (aujourd’hui perdu), second tome de sa Poétique, afin que l’humanité ne puisse y accéder. Car le rire exorcise la peur. Or, pour lui, on ne peut vénérer Dieu que si on le craint…

    Tout est là! On ne peut vénérer - donc se soumettre à - une entité, une idéologie, une religion (même si cela revient à confondre superstition et foi) que si on la craint. Une blague, une seule, et le Roi est nu, ridicule. Au fond, seul Bouddha se permet de sourire. Même le Roi, au Moyen Âge du moins, avait son fou. Aujourd’hui, on ne rit plus. Toute dictature commence par supprimer l’humour, la dérision, le second degré, le droit de se moquer, de caricaturer. Si nous ne sommes plus libres de rire, nous ne le sommes plus de penser par nous-mêmes. Monsieur Galtier, vous avez commis une blague douteuse! Monsieur M’Bappé, vous avez osé rire! Il faut vous repentir, faire amende honorable et publique (pour M’Bappé, c’est fait, il a marqué deux buts hier soir, mais pour Galtier, c’est loin d’être dans la poche).

    Je me demande qui aurait encore la mauvaise foi de nier cette évidence: notre époque, qui entend tout imposer par la peur et la culpabilité, a poussé cette stratégie à l’extrême. Et force est de constater que ça marche: le refus du rire, et de tout ce qui serait susceptible de mettre la peur à distance, vise à tétaniser les peuples jusqu’à ce que tout le monde soit d’accord sur les préceptes qu’on veut nous imposer. Et la religion climatique n’est pas seule en cause! Demandez à Claude Inga Barbey ce que peut coûter, même en Suisse, une blague sur les trans. Ou à J.K. Rowling une simple question de bon sens sur la théorie genre. En Irlande, on vient d'envoyer en prison un enseignant qui refusait de s'adresser à un élève genré par le pronom "iel" (son équivalent anglais, donc).

    Non! On ne rit plus! La planète brûle. Une rééducation complète de notre perception frivole s’impose d’urgence. Acceptons d’être reprogrammés aux normes du totalitarisme vert (et par la même occasion du wokisme) sous peine de rester des êtres sauvages et dangereux. Des menus dans les cafétérias, en passant par le BBQ (cette monstruosité mâle cisgenre) et par l’avion (autre immonde symbole phallique) jusque dans notre intimité la plus secrète. Car le propre des idéologues, des fanatiques, de tous ces gens éclairés par une révélation et qui veulent nous y convertir en urgence, c’est de ne pas supporter qu’on ne fasse pas les mêmes prières qu’eux. Tout réfractaire doit donc subir le sort réservé aux hérétiques!

    Alors que le rire, lui, est avant tout libérateur, donc dangereux pour toute forme de pouvoir, à plus forte raison s’il se veut absolu. Je pense à la fable du roi Ophioch, narrée à l’intérieur d’un récit de E.T.A. Hoffmann, La Princesse Brambilla. Selon cette fable, la réflexion sépare les hommes de la nature maternelle et les voue à la tristesse de l’exil. Mais pour le roi Ophioch et la reine Liris, captifs d’un long sommeil, la délivrance viendra par un redoublement de la réflexion, c’est-à-dire par l’humour et l’ironie: en se penchant sur les eaux du lac magique d’Urdar, ils découvrent leur image inversée, ils se regardent l’un l’autre, et ils éclatent de rire. L’exil a pris fin. Car si l’intelligence peut devenir une boussole qui indique le sud, le rire, lui, à sa manière, indique toujours le nord. Il est en cela bien plus fiable que la pensée. Puisse notre époque s’inspirer de cette fable!

    Oui! Le rire – on ne le répétera jamais assez – sert à placer une distance entre soi et l’absolu. Il est essentiel, vital, pour remettre les choses, et surtout les êtres, à leur vraie place, en leur rappelant qu’ils sont avant tout grotesques dans leur vanité et leur prétention au savoir, et finalement que poussière éphémère sur une terre qui s’est longtemps passée d’eux et qui s’en passera définitivement le moment venu. Le rire, c’est une arme redoutable braquée comme une punition envers celles et ceux qui se laissent aller à la raideur et oublient la souplesse exigée par la vie, à l’image de toutes ces religions sans dieu qui empestent nos existences depuis plus d’une décennie.

    Il faut en rire, il faut se moquer, il faut tourner ce délire en dérision. Que celles et ceux qui possèdent ce talent extraordinaire en usent et en abusent! Le jour où le rire fera plus de bruit que les délires totalitaires qu’il doit combattre sera un grand jour libérateur.

    Dans le contexte que l’on subit, davantage que le char à voile de Galtier, c’est le rire qui peut sauver la planète en mettant à nu ces rois d’opérette, ces Torquemada, ces Tartufe, ces Trissotin, tous ces chantres de l’inquisition qui, aujourd’hui, exigent à grand renforts d’indignation le châtiment public et exemplaire de toute dissidence.

     

     

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  • Trouble dans le genre

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    Par Pierre Béguin

    Dans les plis de leur dogme, ils ont la sombre nuit     (Victor Hugo)

    Pour ceux qui connaissent Londres, Tavistock square évoque la maison de Charles Dickens ou encore l’Université de Londres ; pour les bédéphiles, La Marque jaune, une célèbre aventure de Blake et Mortimer. Mais pour l’actualité, «Tavistock» désigne la clinique qui en porte le nom, fondée en 1920, justement à Tavistock square (et transférée depuis au Swiss Cottage), un des premiers établissements de santé en Europe à avoir accueilli des enfants s’interrogeant sur leur identité genre. Depuis plus de trente ans, elle traitait des mineurs souffrant de dysphorie de genre, à savoir une dissonance entre le sexe biologique et l’identité de genre ressenti, pouvant entraîner détresse et souffrances psychiques.
    Elle traitait… car le 28 juillet dernier, le NHS (National Health Service) a ordonné la fermeture, effective en 2023, de cette clinique centenaire – malgré son statut de précurseur – pour cause de dysfonctionnements internes importants. 
    Tout commence il y a quatre ans quand des soignants confient leurs inquiétudes concernant des traitements administrés aux mineurs sous la pression de «militants transgenres hautement politisés», traitements qui excluent l’approche holistique pourtant indispensable à la prise en charge d’enfants présentant d’autres besoins en matière de santé mentale, comme des troubles neuro-développementaux et des comportements à risque. L’approche privilégiée par la clinique, dite trans-affirmative, s’accompagne d’une administration d’hormones bloqueurs de puberté et d’hormones antagonistes aux effets secondaires mal maîtrisés, pour ne pas dire inconnus, ainsi que par des interventions chirurgicales sur des enfants dont la capacité à évaluer les conséquences de tels traitements est pour le moins contestable.
    À la suite de ces plaintes, le NHS confie au Dr Hilary Cass, ancienne présidente du Royal College of Paediatrics and Child Health, la mission d’établir un rapport indépendant de grande envergure. Ce rapport met d’abord en lumière le très jeune âge des patients (l’un d’entre eux n’a pas même 8 ans) et une augmentation brutale des enfants souffrant de dysphorie de genre traités par la clinique: en 2010, l’établissement comptait 138 patients, un peu moins de 250 en 2011/12, contre près de 5000 en 2021, avec prédominance de filles présentant une incongruence de genre au début de l’adolescence, ainsi qu’un nombre important d’enfants avec des troubles de santé mentale et des comportements à risque. 
    On peut certes expliquer en partie cette augmentation vertigineuse par la libération de la parole survenue depuis dans ce domaine, mais il serait intellectuellement malhonnête de ne pas voir là, avant tout, un effet de mode, voire de prosélytisme, extrêmement dangereux lorsqu’il est alimenté par un militantisme forcené, et agréé par des autorités politiques dont l’opportunisme, la lâcheté ou l’ignorance semblent parfois tout aussi vertigineux. Le recours au «transgenrisme» deviendrait-il un remède miracle contre les troubles de l’adolescence? Pour la Tavistock clinic du moins, cela semble être le cas: Hilary Cass y décrit un service qui ne prend pas en compte dans ses diagnostics les autres troubles mentaux dont les patients mineurs peuvent souffrir.
    Le rapport du Dr Cass, publié le 17 juillet 2022,  souligne également l’absence de preuves concluantes sur la qualité du modèle de soins trans-affirmatifs, et un manque de données probantes dans le processus qui devrait aider les familles – et le patient – à prendre des décisions éclairées sur des interventions aux conséquences irréversibles : «Il n’y a pour l’instant que des recherches très limitées sur les conséquences à court terme des bloqueurs de puberté sur le développement neurocognitif»
    Cette conclusion est un véritable coup de semonce pour le développement du modèle idéologique de prise en charge trans-affirmative des enfants en questionnement de genre, à l’heure où ce modèle, sous la pression militantiste, s’impose un peu partout. En France, par exemple, une campagne médiatique très agressive se déchaîne pour justifier à tout prix l’approche systématique trans-affirmative pour les mineurs, en jetant l’anathème (tous des fachos, tous d’extrême-droite!) sur ceux qui tentent, à contre-courant, de pointer les risques de cette approche, et qui recommandent une psychothérapie exploratoire empreinte de prudence. 
    L’exemple de Keira Bell, patiente de la clinique Tavistock, est en ce sens révélateur. Durant son traitement en début d’adolescence, keira a reçu des bloqueurs de puberté qui empêchent temporairement le développement des caractères sexuels primaires et secondaires, et elle a subi à 20 ans une double mastectomie. Comme d’autres patients, elle regrette désormais une transition qui l’a laissée «sans sein, avec une voix grave, des poils, une barbe et une fonction sexuelle affectée». En 2019, elle intente un procès qui entame encore la réputation de la clinique, demandant que les bloqueurs de puberté soient interdits avant 16 ans. Un jugement en première instance lui donne raison, avant que des juges ne cassent la décision en appel, estimant qu’il revient «aux médecins et non à la cour de justice de décider de la compétence des mineurs à consentir». Vous avez dit lâcheté?
    La fermeture de la clinique Tavistock pourrait être un premier signe vers un rééquilibrage d’une approche médicale qui semble, à l’exemple des bloqueurs de puberté, paralyser les neurones d’un grand nombre de politiciens et de décideurs. S’il est indispensable d’accompagner médicalement les adolescents souffrant de dysphorie de genre, et de lutter contre toute forme d’homophobie, on ne peut pas pour autant ouvrir grand les portes à des approches aussi dangereuses qu’irréversibles, ainsi qu’à des exigences souvent outrancières de militants fanatisés, à plus forte raison quand elles s’appliquent à des mineurs. Comme le précise le rapport du Dr Cass: «Les centres cliniques devraient être gérés par des fournisseurs expérimentés de soins pédiatriques tertiaires afin de veiller à ce que l’accent soit mis sur la santé et le développement de l’enfant, entretenant des liens étroits avec le service de la santé».
    Je l’ai déjà souvent écrit dans Blogres, une question lancinante me taraude l’esprit: comment, dans une trentaine d’années, nos descendants nous jugeront-ils? Car chaque époque juge la précédente avec la condescendance ou le mépris accordé à des temps révolus, en s’étonnant que les outrances et les délires d’alors, avantageusement catalogués sous l’étiquette «progressiste», n’aient rencontré que soutien et consentement. Les idéologies licencieuses des années 70, dont on instaurait le procès avant que le Covid et la guerre en Ukraine ne le relèguent aux oubliettes de l’Histoire, ont enfanté des libertés extraordinaires en même temps que des monstres intolérables, prenant allègrement en otage, elles aussi, la sexualité des enfants. Notre époque de bien-pensance, qui revendique au même titre l’étiquette «progressiste» comme elle assigne, à l’instar de ses devancières, toute opposition au rang de nauséabonds conservateurs d’extrême droite, n’est pas moins génitrice d’outrances, de délires, de chasses aux sorcières, de militantisme aussi opportuniste qu’hystérique, avec le pouvoir magique de légitimation, même de l’inacceptable, que donne au militant le sentiment d’appartenir au camp du Bien. Que vaut la condamnation indignée des outrances passées quand, simultanément, on occulte ou on encourage des pratiques contemporaines qui relèvent de la même indignité ?
    Quand il s’agira de faire le procès public des modèles idéologiques ou des croyances qui ont infesté notre époque – l’approche trans-affirmative des enfants mineurs et ses conséquences désastreuses n’est qu’un exemple parmi d’autres –, qui siégera au banc des accusateurs, qui s’assiéra sur celui des accusés ? Car accusateurs et accusés, il y aura, c’est une certitude. Seules deux ou trois décennies nous en séparent. Et beaucoup de coupables seront encore en vie, qui ne manqueront pas, comme leurs prédécesseurs, de se terrer ou de se draper dans la mauvaise foi.
    Quant à moi, c’est aussi une certitude, je serai mort. Mais avec la conscience tranquille : ce procès, voilà des années que, modestement, je l’instruis. Et je suis loin d’être le seul. Merci à tous ceux (et à toutes celles, bien entendu) – iels se reconnaîtront – qui, dans les blogs de la Tribune ou ailleurs, inlassablement, courageusement, à contre-courant des idéologies dominantes, font un travail d’argumentation et d’information que nos médias mainstream ont délaissé, contribuant à semer un peu de bon sens là où l’hystérie ne produit que du désert, et à repousser ce sentiment invalidant de l’absurde qui, parfois, nous envahit...

     

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  • Voici venu le temps des chameaux

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    Par Pierre Béguin


    Je venais de commencer un Xième billet sur les nombreux délires de notre époque lorsque j’ai reçu sur mon mail ces mots qui circulent sur internet ou dans certains blogs, et que beaucoup doivent déjà connaître. Tout est y dit en quelques lignes qui ont rendu soudainement mes propres mots dérisoires. Je me contenterai donc aujourd’hui de recopier ces terribles mais lucides paroles attribuées - si j'en crois mon mail - au cheikh Mohammed ben Rashid Al Maktoum, fondateur de Dubaï, en réponse à une interrogation sur l’avenir de son pays :


    "- Mon grand-père a fait du chameau, mon père a fait du chameau, je roule en Mercedes, mon fils roule en Land Rover et mon petit-fils va rouler en Land Rover... Mais mon arrière-petit-fils va encore devoir faire du chameau."
    - Pourquoi cela? lui a-t-on demandé.
    - Les temps difficiles créent des hommes forts, les hommes forts créent des temps faciles. Les temps faciles créent des hommes faibles, les hommes faibles créent des temps difficiles.
    Beaucoup ne le comprendront pas, mais vous devez élever des guerriers, pas des parasites. 
    Et ajoutez à cela la réalité historique que tous les grands empires se sont levés et ont péri en 240 ans ! Les Perses, les Troyens, les Égyptiens, les Grecs, les Romains, et plus tard les Britanniques...
    Ils n'ont pas été conquis par des ennemis extérieurs, ils ont pourri de l'intérieur. 
    L’Europe a maintenant passé ce cap des 240 ans, la pourriture commence à être visible et s'accélère. Nous avons dépassé les années Mercedes et Land Rover.... 
    Les chameaux sont à l'horizon."

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  • Iels sont tou.x.te.s devenu.x.e.s fou.x.olle.s

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    Par Pierre Béguin

     

    Le délire de l’écriture inclusive ne concerne plus exclusivement l’université, il s’est répandu aussi vite que le Covid dans la plupart des administrations publiques, sur l’injonction d’élu.x.e.s (ne blessons personne!) qui croient ainsi se positionner à l’avant garde du progressisme et se prétendre vierges des maux (et des mots) qu’ils réfutent, simplement parce qu’ils les réfutent. Le rêve d’une grammaire non sexiste – car la grammaire traditionnelle, comme chacun le sait, est le fruit de savants mâles cisgenres affreusement misogynes – se déploie sous le signe de la libération et de la décolonisation sexuelle. Il s’agit désormais de s’exprimer de manière à assurer l’inclusion des divers types de genre humain. Les fonctionnaires, municipaux et autres, sont donc appelés à suivre une formation linguistique – et idéologique (comme dans tout bon régime totalitaire qui se respecte) – pour apprendre à utiliser la novlangue inclusive. Et tous les réfractaires sont étiquetés en tant que dissidents orthographiques ou individus non idéologiquement alignés (au sens propre). Vive Mao !

    Cette reconstruction idéologique n’épargne aucune langue, et ne craint ni le mensonge, ni le ridicule, ni l’ignorance. Ainsi, aux États-Unis, le terme latino (ou latina) est remplacé par latinx pour une meilleure inclusion symbolique et sociale des latinos non-binaires. Rien n’arrête la pathologie inclusive, et surtout pas le non sens, l’absurdité ou le mensonge : au Congrès américain, en 2021, on a demandé qu’«amen» soit complété par «a-woman» (non ! non ! je ne plaisante pas!), réduisant par-là les mots d’origine étrangère à leur sonorité en anglais.

    Le genre s’affranchissant du sexe biologique, et chacun ayant dès lors le droit à sa propre auto-identification, une kyrielle de nouveaux pronoms sont créés – ol, lo, ul, iel, ille – pour désigner les personnes non-binaires. Et comme ce mouvement vers la transidentité est frappé des étiquettes progressiste et libérateur, il doit être encouragé par tout ce qui se veut progressiste et libérateur (y aurait-il encore des ennemis du progressisme et de l’émancipation dans la salle?). Ainsi, le régime diversitaire ne saurait tolérer qu’on dise d’une femme qu’elle a ses menstruations, ce serait terriblement discriminatoire et susceptible de traumatiser une frange de la population déjà fortement fragilisée par son statut victimaire. Le planning familial recommande l’expression «personne menstruée». De même, ne dites plus «lait maternel» mais «lait humain».

    Quant à «père» ou «mère», n’y pensez même pas ! Ces vestiges de l’ordre hétéronormatif fascisant ne peuvent sortir de la bouche nauséabonde que de vieux régressistes-conservateurs de l’extrême droite. Dites «personne avec vagin» ou, pourquoi pas, «personne sans pénis», et idem mais inversement. On a le choix, la novlangue identitaire est si merveilleusement créative ! L’appareil administratif, lui, se contentera d’écrire «parent 1» et «parent 2». Bof ! On ne va pas lui demander d’être poète.

    La langue se voit donc investie de la mission de désincarner, jusque dans le moindre de ses mots, toute trace des corps sexués, considérée dorénavant comme issue d’une anthropologie aussi désuète que subversive. «Homme» et «femme» sont une violence aux personnes non-binaires et doivent donc se dissoudre dans une sorte de noman’s ou no woman’s land linguistique qui effacerait les relents de transphobie dont se repaissent les sociétés occidentales. Tout ancrage de l’identité sexuelle dans la biologie est assimilé de facto à un discours haineux, ou pour le moins à une coupable ignorance, la fluidité identitaire ne s’accordant pas avec des individus encore lamentablement prisonniers des catégories sexuelles traditionnelles (l’écrivaine J.K. Rowling, exclue de sa propre œuvre par la bien-pensance pour avoir prétendu qu’il ne suffisait pas d’un mot pour changer de sexe, en a fait cruellement l’expérience). Toute personne souffrant de dysphorie de genre se voit proposer de nouveaux protocoles grammaticaux. Ainsi, un «queer, demi-homme, non-binaire» reçoit les pronoms «Xe/xem/xyr». Le genre (gender) vient d’enfanter (eh oui!) des non-genres (a-gender) qui demandent à être reconnus comme neutres. En ce sens, le métro londonien comme certaines compagnies d’aviation ne disent plus «Madame» ou «Monsieur» pour ne pas «mégenrer» des personnes hors classement. On attend d’ailleurs toujours des TPG - Touche Pas à mon Genre, me suggère un copain - qu’ils se mettent au goût du jour ! Mais peut-être se disent-ils sagement qu’il vaut mieux patienter : dans une dizaine d’années, celles et ceux qui se réclameront d’une binarité homme-femme seront alors si incroyablement progressistes et novateurs!

    Qu’on ne se méprenne pas, je ne voudrais surtout blesser personne ! Mais il faut bien reconnaître que le grand mouvement d’émancipation menace de se transformer en une soupe indigeste d’alphabet autoparodique d’identités inventées, aux catégories aussi incompréhensibles que son charabia est déroutant. Et je crains que les administrations étatiques et communales aient mis le doigt dans un engrenage dont elles ne soupçonnent pas un instant qu’il pourrait le broyer jusqu’à la dernière phalange. On n’a pas fini de rire ! Je me demande d’ailleurs quel sketch décapant le très regretté Raymond Devos n’aurait pas manqué de faire de cette affreuse mixture.

    Ce qui est certain, c’est qu’à force de vouloir inclure toutes les identités imaginaires dans la grammaire, on finira par faire exploser la langue. Et il en ira de même avec notre société, à la grande satisfaction du régime identitaire dont c’est l’objectif avoué. Car l’inclusion, c’est en réalité l’exclusion. Et là, ce ne sont pas que des mots. N’en déplaise à ces partis politiques et à ces élu.e.s dont la sottise n’a pas de fond et qui tendent l’échine pour recevoir le fouet. Reviens, cher Raymond, iels sont tou.x.te.s devenu.x.e.s fou.x.olle.s !

    Mon collègue Frédéric Wandelère vient de m’envoyer un poème d’Edith Boissonas écrit il y presque 50 ans, mais d’une actualité brûlante. A s’y mirer, si tant est qu’elle en soit capable, notre époque délirante n’y changerait pas une virgule:

    Vivre assez longtemps pour voir changer
    Ce qui paraissait immuable
    Nous rend dangereusement étranger.
    Enfouissons-nous sous le sable.
    Autour de nous voltigent des vocables
    Inappropriés qui nous soulèvent le cœur
    Et c’est pourtant dans un même lieu inépuisable
    Du souvenir, le seul dont nous connaissons les mœurs.

    Edith Boissonnas
    Les Cahiers du chemin, no 22, octobre 1974.
    Etude, 1980, p. 41

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  • La controverse des voyages de maturité

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    Par Pierre Béguin

    Lundi soir, au journal de Léman bleu, deux collégiens du Collège Calvin – une fille et un garçon comme il se doit – sont venus se plaindre des obstacles administratifs qui frappent maintenant les voyages de maturité, désormais limités au seul territoire suisse.

    D’aucuns pourraient rétorquer qu’il s’agit là d’enfants gâtés qui devraient largement se satisfaire d’un beau voyage dans notre beau pays. Ce serait oublier ce que toutes et tous nous fûmes : franchir des frontières, aller voir au-delà, est une envie légitime à cet âge, et spécialement pour un voyage qui est avant tout un rituel de passage. Oublier aussi qu’il est des choses qu’on ne peut pas voir ni faire en Suisse, et que, à tout bien considérer, Paris, Munich, Milan ou même Florence ne sont guère plus éloignés (voire moins) en distance et en temps que le fin fond des Grisons. Oublier également que, pendant deux ans, les jeunes furent privés de sorties scolaires comme de divertissements. Oublier encore que des projets de voyages de maturité ont été mis sur pied avec enthousiasme et conjointement par des enseignants et des élèves, des projets qui tous se faisaient principalement en train, l’avion étant (définitivement ?) proscrit. Oublier enfin que ces projets, qui avaient obtenu le feu vert de la direction, ont été présentés à toute une volée euphorique, et que les inscriptions se sont tenues par voie électronique le premier week-end de juin…

    Juste avant que le directeur, suite à une réunion du D11 (les 11 directeurs de collèges), fasse parvenir l’information que les voyages de maturité ne seront possibles qu’en Suisse. Motif officiel: le nombre de cas de Covid est à nouveau en augmentation et les prévisions pour cet automne sont plutôt pessimistes (les voyages de maturité ont lieu en fin d’été, trois semaines après la rentrée et des vacances où chaque famille est libre d’aller où bon lui semble… mais n’ergotons pas !). Les restrictions de déplacement sont donc reconduites par le DIP, sans concertation, sans qu’aucune autorité agréée – gouvernement ou task force – n’ait donnée des directives en ce sens, et sans que l’information n’ait clairement été ventilée dans les établissements. C’est peut-être là le principal reproche qu’on peut lui faire. Cette décision a été prise, semble-t-il, le 30 mai, alors que les élèves avaient depuis longtemps imaginé et conçu leurs projets. D’où leur mécontentement légitime. Pour le reste, la menace Covid n’est ni à surestimer ni à sous-estimer, et il me semble cohérent de la part du DIP de s’en préoccuper en prenant par avance les mesures qu’il croit adéquates, ou en anticipant celles que pourraient adopter nos voisins.

    Toutefois, à titre personnel – cette opinion n’engage que moi – je pense que le Covid a bon dos. Je soupçonne le DIP d’avoir également peur de prêter le flanc à la critique en encourageant – ou simplement en autorisant – des voyages hors frontières auxquels on pourrait reprocher leur empreinte carbone, fussent-ils effectués en train. Pour dérisoire, voire absurde, que paraît cette posture, sur ce point du moins, je respecte la position du DIP. Après tout, elle est largement partagée par la jeunesse estudiantine, et il est logique – pour ne pas dire pédagogique – que cette dernière soit confrontée aux conséquences de ses choix, à plus forte raison quand lesdites conséquences limitent ses libertés.

    Je me contenterai de préciser que ma fille aînée, en section bilingue au collège Calvin mais, depuis septembre dernier et jusqu’à fin juillet, effectuant sa deuxième année dans un gymnase allemand près de Stuttgart, est partie, elle et toute sa volée, en voyage scolaire en Pologne, alors que l’Allemagne, sans même parler de mesures sanitaires extrêmement strictes, est autrement plus pointilleuse que la Suisse sur les principes écologiques et l’empreinte carbone. Le DIP ne serait-il pas plus royaliste que le Roi ? Ou plus craintif que le plus pleutre de ses courtisans?

    Mais il reste toutefois des décisions ou des prises de position que je ne lui pardonne pas. À commencer par son matraquage idéologique, au nom du Bien, en l’absence de tout recul critique et au mépris des conséquences sur le psychisme d’une jeunesse que le DIP devrait ouvrir à la complexité du monde, et qu’il ne fait que formater à sa vision la plus élémentaire. Permettre officiellement à des élèves, au mépris de règles sanitaires pourtant strictement imposées à l’intérieur des établissements, de sauter les cours afin d’aller manifester pour «sauver le climat et la planète», tout en s’enorgueillissant d’un tel engagement de notre jeunesse, fut un épisode lamentable – parmi d’autres – qui en dit long sur la gestion de ce département, et qui aurait logiquement dû entraîner quelques démissions, à commencer par celle de sa cheffe. Pour citer Thierry Godefridi*, père de Drieu: «Faut-il s’enorgueillir de ce que l’on fasse défiler des enfants ? Quand des enfants sont instrumentalisés en faveur de l’une ou l’autre cause, c’est généralement un signe de déliquescence pour l’Humanité. Que l’on se souvienne de ces défilés d’enfants dans les dictatures communistes et national-socialistes du siècle dernier (…) Il est facile de mobiliser des enfants quand on leur dit que la vie sur Terre est en voie d’irrémédiable extinction et qu’ils mourront dans les 10 à 20 prochaines années, à moins que l’on ne fasse quelque choses maintenant tout de suite avant qu’il ne soit trop tard». Et c’est exactement dans cet état d’anxiété avancé, finalement dénoncé par des psychologues britanniques, que ma fille cadette est sortie, à 13 ans à peine, d’un cours de géographie en 9e du CO où une enseignante très engagée, sur la base d’un article de La Tribune de Genève, lui avait prédit, pour ses 30 ans, au minimum huit degrés de réchauffement et l’Apocalypse. Qu’un département de l’instruction publique encourage ce genre de discours, condamne férocement toute opposition (certains enseignants ont payé très cher leur désaccord, et même leurs doutes) sans prendre en considération les dommages colatéraux d’un tel alarmisme sur le psychisme d’une jeunesse dont il a la charge, relève de la plus criminelle incompétence (les mêmes critiques pourraient d’ailleurs être formulées contre les médias dites «mainstream», à commencer par La Tribune).

    L’année prochaine, Mme Emery-Torracinta aura terminé un mandat pour lequel elle fut accueillie comme le Messie et qu’elle quittera par la toute petite porte, au grand soulagement de tous. Pour le bien, et peut-être le salut de ce département – n’en déplaise à beaucoup d’enseignants – il est à souhaiter qu’un élu de droite en ait la charge, en vertu d’un tournus devenu désormais indispensable. Les électeurs, les partis et nos futurs élus auront-ils cette sagesse ?

     

    * Ecologie et idéologie du climat, Palingénésie, décembre 2019

     

     

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  • Sauver le climat!

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    Par Pierre Béguin

    «Autrement dit : il faut dramatiser, inquiéter, amplifier, exagérer, faire peur, c’est-à-dire tout le contraire de penser, examiner, réfléchir, débattre. On ne pense plus, on récite ; on n’examine plus, on assène ; on ne réfléchit plus, on psalmodie ; on ne débat plus, on insulte, on excommunie, on anathémise. On ventile...»    (Michel Onfray)

    «Il va falloir rouler moins pour sauver le climat» titre les manchettes de la Julie. Je m’étonne que cette formulation «sauver le climat» ne suscite pas de réactions autour de moi. À force d’être martelés par les médias, brandis comme des étendards par des militants, répétés, sans distance critique, par Monsieur et Madame Tout le Monde qui ne font plus que bêler le catéchisme psalmodié par l’Évangile selon Saint GIEC, ces «objectifs» – «sauver le climat», «sauver la planète» – sont devenus dans notre entendement des enjeux à notre portée, parfaitement maîtrisables, pour autant que nous suivions un certains nombre de consignes et que nous acceptions un certain nombre de contraintes. Comme si nous possédions les connaissances, les formules, qui nous permettraient de contrôler le climat et la planète. «Qu’est-ce que tu fais demain ? Demain, bof ! la routine, je vais sauver le climat et puis j’irai me prendre un café croissant chez Martel». En réalité, il s’agit d’une posture totalement démiurgique dont je m’étonne qu’elle soit reléguée si simplement à hauteur d’homme. Pour qui nous prenons-nous ?! Pour des dieux?

    Il suffirait pourtant de modifier un paradigme pour que l’absurde prétention de cette formule nous saute aux yeux. Remplaçons «climat» ou «planète» par «monde» : «Papa, quand je serai grand, je veux sauver le monde ! C’est bien mon p’tit ! En attendant essaie de réussir ton année scolaire.»

    Soyons sérieux : personne ne maîtrise le climat, personne n’a la moindre idée de l’infinie complexité qui régule ses lois et ses variations. Réduire son fonctionnement, et son réchauffement, au seul CO2, au moyen de modélisations qui ont déjà fait la preuve de leur inefficience, tient de la propagande, de la religion – ou de l’hérésie scientifique, c’est selon.

    A l’école primaire, on m’a enseigné que «Groenland» voulait dire «pays vert», que les Vikings avaient probablement utilisé ce tremplin de verdure pour atteindre ce que nous appellerons plus tard l’Amérique, et que tout cela se passait dans des temps pas si éloignés du nôtre, bien après l’homme de Cro-Magnon. On m’a dit que les Pierres du Niton avaient été charriées par le glacier du Rhône qui s’étendait alors jusqu’à Lyon. Plus tard, au cours de latin, Tite-Live m’a appris qu’Hannibal et son armée, au début de la deuxième guerre punique (218 av. J.C.), avaient traversé les Alpes avec des éléphants – non pas en été mais au mois de novembre, s’il vous plaît ! – par La Tarentaise, le col du Petit Saint-Bernard ou les cols unissant la vallée de la Maurienne, on ne sait pas exactement. Qu’importe! Il a traversé. En quinze jours. Et même que durant l’Antiquité un tel périple n’était pas exceptionnel, prétendent les historiens. Essayez d’entreprendre une telle expédition, qui plus est avec des éléphants et au mois de novembre, à notre époque d’«urgence» climatique (ou de «crise» ou de «dérèglement», comme vous voudrez) qui ne nous laisse, selon les plus optimistes de nos Cassandre, que quelques décennies de sursis! Par rapport aux temps des Vikings ou d’Hannibal, il semble que nous ayons encore de la marge.

    Comprenez-moi bien ! Roulez moins en voiture, j’approuve. Diminuer au maximum nos vols en avion, j’approuve. Lutter énergiquement contre les marées de plastique, j’approuve. Manger moins de viande, même en n’étant pas un élu écologiste et même en privé, j’approuve. Supprimer le charbon et, à terme raisonnable, le pétrole et le gaz (surtout le gaz de schiste dont les E.-U. vont nous abreuver), j’approuve. Favoriser la transition énergétique – à l’exception des éoliennes qui sont une véritable catastrophe écologique – j’approuve aussi. J’approuve tout. A condition que cela se fasse dans la réflexion et dans des délais qui permettent une transition sans heurts, loin des peurs, des menaces, des religions du climat, du fanatisme dont le capitalisme vert fait actuellement son beurre. Je comprends que la principale menace pour notre civilisation (et non pour la planète qui se portera très bien même après notre passage programmé) – l’explosion démographique – nous impose des contraintes, des limitations drastiques de nos libertés, avant qu’elle ne se transforme en curée en nous dressant tous les uns contre les autres faute de ressources et de territoires (Aïe ! Voilà que je cède moi aussi au catastrophisme à la Mad Max; la contamination, que voulez-vous!) Mais de grâce, puisque la Bien-pensance nous empêche de désigner les vrais problèmes, qu’on cesse cette litanie du pire qui ne mène qu’à des décisions aussi hâtives qu’aberrantes, et qui, en finalité, ne font qu’accroître l’empreinte énergétique que nous entendons combattre ! «Je veux que vous paniquiez!» répétait Greta, l’icône marketing du nouveau marché capitaliste vert, heureusement reléguée aux oubliettes – espérons-le – définitivement. Et bien non! Assez de peurs! Assez de panique! Assez de cataclysmes! La planète en a vu bien d’autres, et des bien pires !

    Alors si nos autorités genevoises veulent nous imposer des contraintes, des limitations à nos libertés, qu’elles s’en expliquent ouvertement, sans se cacher derrière le lénifiant discours de l’urgence climatique. Comme si, dans notre minuscule parcelle de terrain, nous avions la totale compréhension et la maîtrise des lois climatiques, et la capacité d’influencer sur quoi que ce soit de la planète ou de l’univers.

    Quelle prétention ! - Je viens de recevoir un courriel de la Maison Rousseau et de la Littérature m’invitant à une conférence sur «L’approche queer de la traduction», accompagné de cette question : «Et si la théorie queer permettait la traduction de manière à échapper au déterminisme et au naturalisme ?» Non, non, non, les frères Jacques – Derrida et Lacan – ne sont pas morts ! Et la théorie genre est aussi démiurgique et délirante que la politique climatique ! Au secours ! Ils se prennent tous pour Dieu !

    Allez ! En vérité je vous le dis, un peu de mesure, un peu d’humilité, un peu de lucidité, et beaucoup de bon sens devraient suffire à notre survie. Même passé 2050…

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  • De la musique avant tout chose (Jean-Jacques Busino)

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    par Jean-Michel Olivier

    images.jpegJean-Jacques Busino aime le café, très noir et bien serré. Depuis Un café, une cigarette* (1993), son premier livre, on ne compte plus les personnages qui se rencontrent autour d'un petit noir. Après 11 ans d'absence, Busino nous revient avec un grand roman choral, Le Ciel se couvre**, plus proche de Cancer du Capricorne (2011) que de ses premiers polars. 

    Dans ce livre ambitieux et touffu, Busino donne la parole à un mort, Solal, dit Sol, grand manitou d'une communauté libertaire (et écolo) qui a investi les maisons d'un village abandonné. Sol vient de mourir, mais sa mort  est suspecte (assassinat ? suicide ? OD ?). images-1.jpegDésormais investi du rôle de nouveau patriarche, son fils Jésus va tenter de faire toute la lumière sur cette disparition étrange. Et son enquête, bien sûr, révélera des scandales et des secrets qui vont ébranler l'équilibre fragile de cette communauté villageoise. 

    Il y a de tout dans ce roman dense et corrosif : une source d'eau polluée par Monsanto, des idéaux écolos trahis, un comptable véreux, un gigolo, des femmes en mal d'amour et des adolescent(e)s en pleine révolte, une journaliste qui envoie à son journal des reportages édifiants, un peintre éperdument épris de son modèle, des avocats sans scrupules, des jeunes gens tentés par l'action directe — c'est-à-dire le terrorisme…

    Impossible de résumer ce roman qui est une ruche bourdonnante de voix et de visages ! On pourrait reprocher à l'auteur de trop en faire, de traiter dans son livre trop de thèmes à la fois (l'écologie, le féminisme, Monsanto, l'inertie politique, etc.). Mais cela donne une fresque saisissante du monde actuel, avec ses ombres et ses lumières, ses âmes pures et ses âmes damnées. Plus le roman avance, plus l'auteur aime à sonder la nuit, à s'y balader et à s'y perdre. Il reconstitue à merveille une petite société utopique, dystopique, comme on dit aujourd'hui, avec une humanité rare, un souffle baroque qui laisse souvent le lecteur hors d'haleine.

    images-2.jpegTous ceux (comme moi) qui avaient aimé le terrible et beau Cancer du Capricorne (2011) aimeront ce livre intense et passionné où la musique (Neil Young, Robert Fripp et King Crimson, les Pink Floyd) a toujours le dernier mot.

    « Les seuls récits qui évoquent ce que nous aurions pu être sont écrits en musique. Une succession d'accords sur lesquels se promènent des prophètes de la perfection. Le son de la guitare de David Gilmour caressee la peau et pénètres la chair sans faire de dégâts. Ses notes résonnent jusqu'à ce que nos abjectes habitudes reprennent le dessus. Quand Robert Wyatt prête sa voix aux chanssons de Pink Floyd, l'existence des anges devient une certitude. »

    * Jean-Jacques Busino, Un café, une cigarette, roman, Rivages noir, 1993.

    ** Jean-Jacques Busino, Le Ciel se couvre, BSN Press, 2022.

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  • En quête du père (Metin Arditi)

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    par Jean-Michel Olivier

    Unknown.jpegDans les livres de Metin Arditi, le père brille souvent par son absence. Une absence centrale, fondatrice, essentielle. Et tout s'organise, dirait-on, autour de cette figure absente, quelquefois idéalisée ou fantasmée. On se rappelle le beau Loin des bras (2009) (qui initiait le thème de l'enfant mis en pension, loin des siens), Le Turquetto (2011) et, plus récemment, Mon père sur mes épaules (2017). 

    Son dernier roman, Tu seras mon père*, reprend ce thème fondateur sous un angle original. Nous sommes ici dans l'Italie des années de plomb, celle de la Démocratie chrétienne agonisante, du « Compromis historique » et, bien sûr, des Brigades rouges. images.pngLe roman commence à Vérone en juillet 1978. Renato, le personnage principal, a sept ans. C'est l'image même de l'innocence et de la beauté. Il est le fils d'un homme qui a fait fortune dans le commerce des glaces (i gelati), Francesco Barro, et se trouve, pour cette raison (absurde) en tête de liste des cibles privilégiées des Brigadistes. Il sera enlevé, puis relâché contre rançon, mais tellement affecté par son enlèvement qu'il finira par se jeter du haut d'un pont sur l'Adige…

    images-1.jpegC'est l'amorce de ce roman vif et brillant qui, bien vite, retournera en Suisse, puisque Renato sera mis en pension dans un internat sur la côte vaudoise, près de Lutry. C'est là que Renato va faire la connaissance de Paolo Mantegazza, son professeur de théâtre, avec qui il va se lier et qui deviendra, à sa manière, un second père — un père de substitution.

    Toute la période vaudoise, à Lutry, nous vaut quelques beaux portraits et l'atmosphère, à la fois agressive et mélancolique (tous les pensionnaires ont perdu un père, une mère, un frère ou une sœur), est parfaitement rendue. Cela rappelle Loin des bras et l'on sent Arditi au plus près de ses émotions d'enfant « abandonné » dans un pensionnat privé. Cela nous vaut, également, un beau portrait de femme, Josy, une Américaine qui vient donner des cours de street dance à l'Institut, mais se sent en exil (comme tous les personnages d'Arditi, toujours un peu déracinés). 

    Certains indices troublants vont lancer Renato sur la piste du passé de ce père de substitution trop bon pour être vrai. Lors d'un séjour dans le Trentino, il compulsera les archives du journal local, interrogera un ancien journaliste, et découvrira la vérité.

    images.jpegCe pourrait être l'arrêt de mort du livre et sa conclusion : la mise au point d'une vengeance implacable de la part de Renato, floué et malheureux. Mais le roman se poursuit. La pièce de théâtre que préparent les pensionnaires — À chacun sa vérité, écrite en 1917 par Luigi Pirandello, et montée à Genève par Claude Stratz à la Comédie — est jouée, comme si de rien n'était. Et remporte un triomphe.

    Mais bientôt tout éclate et se brise. Nous sommes dix ans plus tard, en décembre 1989. Pour la seconde fois, Renato perd une figure paternelle. Ce sera l'occasion d'une renaissance (Re-nato : Re-né en français) et l'espoir d'une nouvelle vie. 

    Le roman pourrait s'arrêter là. Mais Arditi — qui n'est ni Schopenhauer ni Cioran (!) — aime les fins heureuses. Et celle qu'il nous propose, une sorte de quatuor (quelque peu improbable) sur la côte californienne, près de Stanford, est à la fois originale et astucieuse. Une manière de concilier ce qui, à première vue, paraît inconciliable. Au cœur de cette (ré)conciliation : le pardon. Et l'idée qu'un père de remplacement, malgré tous ses défauts, ses mensonges, ses erreurs passées, peut servir de tuteur à l'orphelin qui tâtonne dans le noir en quête de père. 

    Un beau roman, au rythme vif et enlevé, qui élargit la palette de Metin Arditi.

    * Metin Arditi, Tu seras mon père, roman, Grasset, 2022.

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  • Un jardin en Australie

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    Par Anne Brécart

    Un jardin peut être une œuvre d’art, l’œuvre d’une vie ou encore un paradis retrouvé. Le jardin dont il est question dans le roman de Sylvie Tanette est un endroit très particulier : c’est le lieu mythique que les morts ne quittent pas. 
    Deux femmes de deux générations différentes se succèdent dans ce jardin situé dans les territoires du nord, face à l’immensité sèche et poudreuse du désert australien. L’une est morte et observe la vivante qui, venue de France, s’approprie peu à peu ce domaine recouvert de poussière rouge. Depuis le porche de sa maison, Anne, l’ancienne propriétaire, suit du regard la jeune femme, Valérie, qui vient d’acheter sa maison. Valérie est tombée amoureuse de cet endroit improbable à la lisière du désert. Cette terre ingrate, sèche en été et boueuse à la saison des pluies est celle des aborigènes mais aussi celle des colons venus d’Irlande ou d’Angleterre. 
    Dans les années 1930, Ann la morte a rêvé de transformer ce pays aride en jardin d’Eden où pousseraient des orangers mais le lieu et le climat ont été plus forts qu’elle et ont eu raison de ses aspirations qu’elle qualifie elle-même d’absurdes. Elle payera chèrement son obstination et sa vision utopique. 
    Valérie la vivante a une petite fille qui ne parle pas alors qu’elle a largement dépassé l’âge des premiers balbutiements. Les visites au psy sont l’occasion, pour le lecteur, de découvrir l’histoire familiale de Valérie qui, bien qu’elle vienne de France, semble mieux comprendre ce pays que ne l’a fait sa prédécesseuse. Au lieu de lui imposer un rêve venu d’un autre continent elle essaie, au contraire, de valoriser l’esprit des lieux notamment à travers son travail qui consiste à organiser un festival d’art dans la petite ville provinciale de Salinasburg. 
    Ces deux femmes que le temps sépare sont néanmoins engagées dans une relation salvatrice où chacune de manière paradoxale aide l’autre. C’est ce dialogue silencieux et improbable qui fait la poésie de ce roman. Ainsi la morte observe les allées et venues de Valérie la vivante autour de la maison. Elle apprécie les efforts déployés pour retrouver le jardin enfoui sous la terre rouge. Et ce sera grâce à Ann et à son journal caché dans la petite maison en bois que l’enfant mutique retrouvera la parole. 
    La question de la transmission, du passage de témoin entre les deux femmes qui ont toutes deux fui leur famille traverse le récit. Comment peut-on transmettre la révolte, la soif de nouveauté puisque justement ces aspirations se développent loin de tout héritage ? Ce n’est pas par hasard qu’Ann la morte adopte Valérie et la laisse s’installer dans son ancien domaine. Elles sont de la même trempe, ayant fui leur milieu d’origine en quête d’un monde nouveau elles sont prêtes à se construire loin de tout déterminisme. 

    Sylvie Tanette, Un jardin en Australie, Editions Grasset 2019

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  • Noir, c'est noir (Hervé Lochmatter)

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    par Jean-Michel Olivier

    images.jpegRoman ou récit de vie ? Le doute subsiste jusqu'à la fin du livre qui raconte, en 15 brefs chapitres, la descente aux enfers, puis la longue quête de lumière du narrateur. Cela s'appelle Le Fossé*. Son auteur, Hervé Lochmatter, a longtemps œuvré dans le domaine culturel, écrit des pièces de théâtre et organisé des rencontres et des événements. 

    La couverture, détail d'un tableau du peintre romantique allemand Caspar David Friedrich, indique assez la tonalité du livre : noir, c'est noir. Et pourtant, comme les flocons de neige évoqués par Friedrich, dans ce noir une lueur apparaît : un espoir de lumière — de salut.

    Le narrateur du Fossé vit en marge de la société, à Sion, dans une misère noire. Il nous raconte son quotidien, quelquefois dramatique, sa solitude et les difficultés qui s'accumulent au fil des jours. Il le fait dans un style à la fois réaliste et empreint d'autodérision (l'humour est une planche de salut). C'est cette force, précisément, qui va l'aider à sortir du fossé dans lequel la vie l'a jeté et maintenu. 

    Commence alors une manière d'exorcisme : la narrateur va frapper à plusieurs portes (médecins, psys) qui lui apporteront peu de soutien et d'empathie. Le récit devient alors labyrinthique : pris au piège de la vie, le narrateur cherche en vain une issue.

    Il la trouvera pourtant, une nuit d'orage, en pratiquant une sorte de magie blanche, en sortant du fossé où il croupit. Le mauvais sort sera levé. Et il verra enfin le bout de ses malheurs : comme Thésée, il est sorti du labyrinthe et a vaincu le Minotaure. . 

    D'une écriture soignée, ce récit de vie, qui s'apparente à une autofiction, surprend et séduit le lecteur. 

    Hervé Lochmatter, Le Fossé, éditions de l'Aire, 2022.

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  • Le DIP: bagatelle pour un massacre

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    Par Pierre Béguin

    Au DIP, on n’en finit pas de compter les burn out! A la tête, et même dans le ventre (très) mou, de la Direction générale, et à celle des collèges tout spécialement, mais il paraîtrait que l’épidémie toucherait même les directions d’école primaire, c’est vous dire! A ce jeu de massacre, la palme semble revenir au Collège de Staël où il ne fait décidément pas bon être directrice (les directeurs semblaient mieux s’en tirer, mais c’était le temps d’avant…).

    Bon! Comme tout le monde semble faire une bagatelle de ce massacre, je ne me risquerai pas à en interroger les causes. Après tout, celui ou celle qui tombe au champ de bataille est aussitôt remplacé, et là – croyez-moi – c’est «dépannage et copinage». Tant pis pour les compétences et les finances du département! Comme disait Figaro dans son lamento, à propos d’une place qu’il convoitait: «Il fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l’obtint» (Le Mariage de Figaro, Acte V, sc.III).

    Mais au DIP, il n’y a pas que les personnes qui passent et trépassent. L’année dernière vit la suppression du choix latin – grec, qui entraînera, dans les prochaines années, la mort annoncée du grec au collège, et celle, un peu plus tard, du latin. En couple, ils pouvaient encore espérer résister. Séparés, ils n’ont plus aucune chance.

    Cette année, c’est au tour de l’allemand en Option Spécifique d’agoniser. L’allemand! Diantre, c’est du sérieux. Comment en est-on arrivé là?

    Il faut remonter au budget 2020 dans le cadre duquel aucun nouveau poste d’enseignant n’avait été accordé lors même que, dans le même temps, les élèves voyaient leurs effectifs augmenter considérablement. Des mesures d’économie structurelle s’imposaient en urgence. Dans les collèges, outre une réduction drastique des cours facultatifs, les restrictions sonnaient le glas du «tout partout» (toutes les options dans chaque collège, ou presque). Le regroupement des options spécifiques entre les établissements et la suppression des OA (options d’approfondissement) et des OSS (options spécifiques supplémentaires) ont grandement contribué à ces économies. Sauf que, lorsqu’on calcule «hors sol», loin des réalités du terrain, souvent, on se trompe: le DIP partait du principe que l’offre des OSS ne concernait que 4 ou 5 élèves, et donc que leur suppression n’aurait que peu d’effet sur les OS. Or, souvent, c’était exactement le contraire qui se passait: les OSS venaient renforcer les effectifs des OS langue, permettant ainsi l’ouverture d’un cours. Ainsi, dans la dernière volée qui a connu des OSS langue, 3 ou 4 élèves seulement avaient opté pour l’OS allemand, contre une soixantaine pour l’OSS allemand, rendant possible l’ouverture de plusieurs cours unifiés d’allemand en OS + OSS.

    Cette erreur d’appréciation a eu pour conséquence que, dès la suppression de l’OSS allemand, les effectifs ont chuté au point qu’il a fallu concentrer l’OS allemand dans un seul collège, en l’occurrence le collège Voltaire. Cette année, pour la première fois, cet effectif est si faible qu’il ne semble même plus possible d’ouvrir ne serait-ce qu’un cours d’OS allemand dans l’unique collège (Voltaire) où cela est encore possible.

    Certes, il fallait faire des économies, mais je rappellerai tout de même que, durant ces années où l’on a supprimé des cours OSS (fréquentés donc par des élèves très motivés), le DIP a tout de même trouvé l’argent pour accorder, dans chaque établissement du secondaire, des heures à une représentante genre, nommée pudiquement "responsable égalité". Et ne venez pas me dire qu’une représentante genre dans chaque établissement est plus importante que l’ouverture d’un cours d’OS ou d’OSS! Ou alors je ne comprends plus rien à la mission prioritaire qui incombe au DIP. (Non! Non! Je ne parlerai pas ici des 650 millions annuels que le Conseil d’État sort d’on ne sait où pour lutter contre le réchauffement climatique).

    Après le grec et le latin, l’allemand. A qui le tour? Bon! Avec le DIP – comme dirait le Petit Nicolas –, on ne sait jamais vraiment où ça commence et où ça finit parce qu’en réalité ça ne fait que continuer. Preuve en est la votation à venir sur la énième réformette du Cycle d’Orientation. A ce sujet, je me contenterai de citer ce que j’écrivais ici même dans Blogres il y a une année, tout en soulignant ce que personne n’ose avouer, à savoir que les réformes structurelles au cycle d’orientation font partie intégrante des mesures d’économie entreprises il y a deux ans – réformes qu’on cherche à faire reluire en les habillant d’atours soi-disant pédagogiques –, l’homogénéité, structurellement, coûtant moins chère que l’hétérogénéité:

    «Le projet visant à supprimer les regroupements par niveau au cycle d’orientation relève de cette tendance absurde à pousser encore plus loin, avec une foi de charbonnier, une logique qui s’est montrée jusque là inefficace à remplir les objectifs qu’on lui avait assignés. D’une structure à quatre sections, latine, scientifique, générale, pratique, – instituée à l’origine du Cycle par le chantre de la démocratisation des études, André Chavanne –, nous voici donc arrivés, à coups de réformes successives consistant à éroder toujours plus la rigueur des sections, et toujours sous l’éternel motif que le système en cours ne fait que renforcer les inégalités, à un système de quasi mixité. «Quasi», car on conserve tout de même, comme si on ne pouvait pas se résoudre à supprimer toutes traces du système originel (preuve qu’on y croit encore, malgré tout), des cours à niveaux dans les deux disciplines qui, justement, posent le plus de problèmes, le français et les mathématiques.

    Pas besoin d’être Jérémie ou Cassandre pour prédire que, dans une décennie, la nouvelle conseillère d’État en charge du DIP (socialiste, cela va de soi) parviendra, avec cette réformette, énième réplique des précédentes, au même constat que Mme Torracinta: ces nouvelles mesures se révèlent non seulement inefficaces à gommer les inégalités, mais elles les renforcent (ce qu’on ne dira pas, en revanche, c’est que la situation s’est encore détériorée entre temps). Il lui restera alors à aller, cette fois, jusqu’au fin bout de la logique et à éradiquer les derniers vestiges d’hétérogénéité que sa collègue d’aujourd’hui n’a pas osé supprimer. Pour s’apercevoir, inévitablement, une dizaine d’années plus tard (nous serons alors dans les années 2040, et moi je serai certainement mort), que l’instauration de la mixité totale dans les classes a complètement échoué à satisfaire les objectifs de lutte contre les inégalités scolaires. On décrétera alors la mort clinique du cycle d’orientation, prétextant sur un ton jubilatoire qu’après 80 ans d’existence, il a fait son temps. Et l’on donnera naissance à une autre structure «miraculeuse», investie des mêmes missions délirantes et soumise au même destin. C’est écrit, comme chante l’autre, et je m’étonne qu’il se trouve des gens sérieux pour croire que ce genre de réformes puissent aboutir à un autre scénario (le croient-ils vraiment?).

    Mais on ne dira pas que cette lutte entêtée contre toute forme d’hétérogénéité, devenue une sorte de religion, non seulement a été un échec, mais a aussi détruit le système. D’autant plus que le seul argument – ou l’unique profession de foi – du DIP se limite à brandir le sempiternel postulat idiot, attesté bien entendu par des études dites «scientifiques», que les deux ou trois têtes pensantes de la classe vont naturellement tirer tous les autres vers le haut, comme si un bon élève, par la seule puissance de son comportement et de ses bons résultats, pouvait réussir là où les enseignants et le département ont échoué. Ça se passe peut-être ainsi chez les Bisounours ou dans le merveilleux microcosme de la recherche pédagogique, mais pas dans le monde réel. Quiconque possède un brin d’expérience, ou même un peu de bon sens, sait que, le plus souvent, c’est exactement le contraire qui se produit. Mais «c’est le sort ordinaire de la raison humaine, dans la spéculation, de construire son édifice en toute hâte, et de ne songer que plus tard à s’assurer si les fondements sont solides» (E. Kant).

    Eh oui! On ne se refait pas: être socialiste, c’est croire, même dans la soixantaine, en dépit de l’expérience, que la réalité va se plier avec complaisance aux idéologies, parfois stupides, qu’on veut lui imposer contre nature; par exemple, croire qu’un système scolaire peut gommer toutes les inégalités. Et dans quel but, d’ailleurs, si ce n’est pour satisfaire à la sotte idéologie de l’égalitarisme?

    Ce que je constate, entre mai 2020 et mai 2022, c’est que les changements instaurés par le DIP vont tous dans le sens d’une détérioration des conditions d’étude pour les élèves les plus motivés. Les classes mixtes systématisées se feront elles aussi aux dépens des élèves – et il y en a, croyez-moi – qui demandent légitimement des conditions d’enseignement à la hauteur de l’investissement qu’ils sont prêts à accorder à leurs études. Des conditions qu’ils ne trouveront pas dans une classe où les trois quarts de l’effectif ne sont guère motivés. De quoi décourager ceux-là même dont on attend qu’ils motivent les autres!

    Faute de pouvoir élever la base, on se contente donc de couper les têtes qui ont l’ignoble prétention de s’élever au-dessus de la moyenne. Tout au plus, leur accorde-t-on, dans la nouvelle réforme, la possibilité d’effectuer le cursus du CO en deux ans au lieu de trois, preuve indiscutable, par ailleurs, que le DIP reconnaît, dans le même temps, que cette réforme pourrait placer les bons élèves dans une galère qu’il serait malsain de prolonger inutilement. Mais alors comment prétendre que les plus motivés vont tirer les autres vers le haut, tout en leur donnant la possibilité d’abréger leur souffrance… pardon! leur cursus? Quelqu’un pourrait-il m’expliquer la logique?»

    J’avance cette hypothèse mesquine en guise de réponse: «Sauf à penser qu’abréger le cursus scolaire pour un certain nombre d’élèves, c’est autant d’économiser sur l’enseignement, et autant à reporter sur les dérives idéologiques en vogue, wokisme ou genre, de nos jours politiquement bien plus «porteurs» qu’un vulgaire cours d’option spécifique allemand, fréquenté qui plus est par des élèves motivés...»

    Après tout, les bons élèves, s’ils ne sont pas contents, n’ont qu’à aller dans le privé. Quelles économies en perspective!

     

     

     

     

     

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  • Faut-il lire Céline ?

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    par Jean-Michel Olivier

    th.jpgLe problème, avec les fonds de tiroir, c'est qu'ils sont rarement publiés du vivant de l'écrivain. Et pour cause! L'auteur avait ses raisons. C'est le cas de Guerre*, premier volet d'une trilogie écrite entre 1932 et 1934, que Gallimard publie ces jours-ci. Les deux autres volets, plus importants, seront publiés en septembre et au début de l'année prochaine.

    Je ne rappellerai pas le destin rocambolesque de ces textes, abandonnés dans l'appartement parisien par Céline en 1944, lors de sa fuite à Sigmaringen, textes qu'on croyait perdus ou détruits, et qui réapparaissent miraculeusement grâce à Jean-Pierre Thibaudat, ancien critique de théâtre à Libé ! Volés ou sauvegardés (c'est selon) par un groupe de résistants lors de la Libération en 1944…

    Mais Guerre ? Il s'agit d'un texte fondamental dont l'intérêt est surtout historique, davantage que littéraire. Pourquoi ? Parce que Céline aborde ici la grande question (et les grand traumatisme) de sa vie : la Première Guerre mondiale et ses séquelles, psychiques, physiques, humaines. Ce thème sera au cœur du Voyage au bout de la Nuit, son plus grand livre. Il reviendra aussi dans toute son œuvre sous diverses formes et travestissements.

    Guerre est donc un texte central, certes, mais c'est un texte brut (et brutal). Un premier jet qui comporte quelques ratures, des reprentirs et des modifications, mais qui n'a pas été retravaillé comme les autres livres de Céline qui multipliait les versions d'un même livre. Écrit au début des années 30, il semblerait que ce texte ait été abandonné par son auteur au profit d'autres projets. Il n'en parle qu'une seule  fois à son éditeur Robert Denoël. Puis plus rien…

    Guerre raconte l'errance d'un soldat français pendant la Grande Guerre, en octobre 1914. Ferdinand (déjà lui !) vient d'être frappé par un éclat d'obus qui lui a fracassé le bras et presque arraché l'oreille gauche (Céline sera sourd d'une oreille et souffrira d'affreux acouphènes toute sa vie). Miraculeusement sauvé du champ de bataille, il sera recueilli dans une sorte de lazaret où une infirmière joyeusement délurée prendra soin de lui à sa manière…

    th-1.jpgDès la première page, à chaque ligne, on retrouve Céline. Son souffle. Son style, Sa musique incomparable, faite d'argot, de violence, de crudité et de haine. Car Ferdinand n'aime pas grand-monde. Déjà, après la grande boucherie de 14-18, un dégoût viscéral de l'humanité. Céline transpire à chaque page. mais on se dit que s'il avait retravaillé le texte, s'il l'avait condensé, peaufiné, Guerre serait encore plus fort. Et pourrait égaler ce chef-d'œuvre que constitue Mort à crédit (1936). Mais Guerre est resté au fond d'un tiroir…

    Donc un grand texte, certes, qui a l'éclat d'un diamant brut. Mais un roman qui n'égale pas les plus grands de Céline (je ne parle pas, ici, des abominables pamphlets qui méritent un traitement à part). Peut-être mon jugement sera-t-il démenti à la rentrée par la publication de Londres, puis de La Légende du Roi Krogold, les deux autres volets de cette nouvelle trilogie ?

    * Louis-Ferdinand Céline, Guerre, roman, Gallimard, 2022.

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  • Destins mélancoliques (Roland de Muralt)

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    par Jean-Michel Olivier

    images.jpegVague noire*, le dernier livre de Roland de Muralt (né en 1947) s'inscrit dans le sillage des Petits Traités de Pascal Quignard. Trois destinées tragiques, magnifiquement restituées, se suivent à travers le temps, sans autre lien apparent que la folie et la mélancolie.

    Nous traversons le temps avec le poète et dramaturge  Jakob Lenz, dans les années 1777, chassé de la Cour de Weimar par son mentor Goethe (qui l'a d'abord protégé), marchant à travers la montagne et l'hiver, pour trouver refuge chez le pasteur Oberlin, en Alsace. Puis nous sautons quelques années plus tard pour nous retrouver à Copenhague avec le peintre Vilhelm Hammershoi, spécialiste des intérieurs glacés, des scènes figées, des femmes (le plus souvent sa femme ou sa sœur) qui nous tournent le dos. Enfin, de Muralt boucle son livre avec le Prince du Danemark, Hamlet, à qui il donne la parole, et qui éclaire l'ensemble du texte.

    images-2.jpegD'une écriture finement ciselée, parfois à la limite de la préciosité, de Muralt se laisse porter par les vagues noires de la mélancolie, que chaque langue essaie de nommer à sa manière (spleen, saudade, blues, cafard), mais qui forme peut-être le ferment secret de toute création. La mélancolie, ici, est liée au silence, à la solitude, et bientôt à la folie. Mais ce silence est extraordinairement bruyant, et habité : « Ne demeure plus que ce silence inapaisant qu'il connaît bien, c'est-à-dire pour lui des voix effroyables dont il ne sait pas toujours d'où elles viennent, des voix gralleuses, des voix tempétantes dans un monde vide comme un gouffre. »

    Le mélancolique danse au bord du vide. C'est le cas du poète Lenz, qui aime se jeter dans l'eau fumante des fontaines en plein hiver, rit, pleure, crie parfois à fendre l'âme, aime revêtir ses plus beaux habits avant de sauter par la fenêtre, toujours en quête de la beauté, cette beauté qui, selon lui, « n'est pas une vérité immuable, mais qui change comme la brume à l'aube naissante quand elle sort sans fard de la nuit ». Cette beauté infinie « qui passe d'une forme à l'autre, vivante donc, éphémère aussi, palpitante fragile, ivre, dansante, et qui se meurt quand elle est figée. »

    Comment poursuivre cette quête, infinie et désespérée ?

    Jakob Lenz a choisi l'écriture (ou l'écriture l'a choisi). C'est ainsi qu'il fait parler les mille voix qui l'habitent, ainsi qu'il tient, provisoirement, ses démons à distance. 

    Vilhelm Hammershoi, artiste danois atypique, a choisi la peinture. Mais une peinture si singulière qu'elle interroge et choque ses contemporains. images-4.jpeg
    Refusant tout modernisme (on est en plein impressionnisme), tout effet de mode, mais s'appuyant sur une tradition qu'il expurge de toute anecdote, il trempe son pinceau dans les gris bleutés, les teintes fades, le refus absolu du spectaculaire. Ses tableaux sont un éloge du vide et du silence, de l'inertie, de la solitude humaine. Des fenêtres fermées, des personnages de dos (sans visage), des intérieurs d'un dépouillement complet. Le peintre a fait le vide en lui et sur sa toile. De Muralt le dépeint à son tour, avec finesse et acuité. Cela donne de très belles pages sur cet artiste mécontemporain.

    La dernière vague noire touche Hamlet, qui porte en lui la douleur d'être étranger à soi, d'être asservi à la « maladie des siècles ». Comment s'en sortir ? Il ne sait pas. En revanche, il sait que « le passé est achevé, le monde disloqué, et que lui-même, désolé, accablé, empêché, inquiet, et pourvu d'une fantaisie surabondante, devra bientôt prendre le large comme ces voiles qu'il aperçoit parfois dans le détroit et qui fuient. »

    Cette Vague noire*, petit traité de la mélancolie, navigue entre les siècles avec justesse et poésie, et les portraits qu'il trace — ces trois grands silencieux, solitaires et secrets — nous accompagnent longtemps après qu'on a refermé le livre.

    * Roland de Muralt, Vague noire, édition de l'Aire, 2022.

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  • Tous des cochons!

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    Par Pierre Béguin

    Zola 2.pngC’est le 14 avril 1874, sous l’impulsion de Flaubert semble-t-il, qu’eut lieu «officiellement», à l'auberge Riche à Paris, le premier Dîner des auteurs sifflés, regroupant une fois le mois, dans des restaurants variés, la Société des cinq, à savoir Gustave Flaubert, Edmond de Goncourt, Émile Zola, Alphonse Daudet et Ivan Tourgueniev. On y parlait souvent Art et Littérature, sans négliger, dans la future tradition «radio vipère», les habituels potins et médisances sur les «confrères». Toutefois, repas d’hommes oblige, le sexe s’invitait parfois spontanément à table.

    Ainsi, ce vendredi 5 mai 1876, nos cinq célébrités des lettres se retrouvent pour manger une bouillabaisse dans une taverne derrière l’Opéra-Comique. On est, ce soir, causeur, verveux, expansif, en veine de confidences intimes. C’est Tourgueniev qui ouvre les feux:

    tourgueniev 2.png«... Je me trouvais à Lucerne, regardant du haut du pont, près d’une femme accoudée à côté de moi sur le parapet, des canards qui ont une tache en forme d’amande sur la tête. La soirée était magnifique. Nous nous mîmes à causer, puis à nous promener. Et en nous promenant, nous entrâmes dans le cimetière. Flaubert, vous connaissez le cimetière? Je ne me rappelle pas en ma vie avoir été plus amoureux, plus excité, plus pressant. La femme se coucha sur une grande tombe et, en se couchant, releva sous elle sa robe et ses jupons, de manière que les fesses touchaient la pierre. Je me jetai sur elle complètement fou; et dans ma précipitation et ma maladresse, ma verge se prenait dans des touffes d’herbes pleines de gravier et s’en détortillait. J’éprouvai dans ce coït la plus grande jouissance que j’aie jamais éprouvée...

    - Moi, interrompit Zola, une enfance pervertie, dans un mauvais collège de province. Oui, une enfance pourrie!… J’ai fait minette à la femme avec laquelle j’ai perdu mon pucelage, avant de la baiser… Non, non, je vous le dis, je n’ai aucun sens moral. J’ai couché avec les femmes de mes meilleurs amis. Positivement, en amour, je n’ai aucun sens moral…

    - Tout ça, s’écrie Flaubert, qu’est-ce que c’est auprès de ceci – et son coude se sert contre sa poitrine – auprès d’un bras de femme aimée, qu’on presse une seconde contre son cœur en la menant à table?                                      Daudet1.png

    - Oh! Ah! merde! fait Daudet qui se tortille sur sa chaise et crispe ses mains nerveuses au-dessus de sa tête. Ça n’est pas mon genre… Vous ne pouvez vous faire une idée de mon individu… Il me faut pour jouir, contre ma chair, la chair de deux femmes, l’une que je manie et l’autre qui mange le derrière de celle que je tripote…

    - Mais Daudet, je suis aussi un cochon, dit naïvement Flaubert.

    - Laissez donc, vous êtes un cynique avec les hommes et un sentimental avec les femmes.

    - Ma foi, c’est vrai, fait en riant Flaubert, même avec les femmes de bordel, que j’appelle mon petit ange.

    - C’est fou, mais c’est comme ça, reprend Daudet en s’animant, il me faut un débondement de mots sales, orduriers: "Viens que je t’encule!" Et ne vous y trompez pas, avec les femmes honnêtes!… Et les tempes pâles, la femme honnête se retourne pour vous dire: "Nom de Dieu, que je suis bien enculée!" Oui, oui, parfaitement, en amour les femmes sont reconnaissantes de leur avilissement.

    - C’est curieux, laisse échapper Tourgueniev, écoutant avec des yeux effarés et presque inquiets la confession de Daudet, c’est curieux, moi je n’aborde la femme qu’avec un sentiment de respect, d’émotion et de surprise de mon bonheur.

    - Toutes les femmes que j’ai eues, reprend Daudet, je les ai eues à ma première rencontre et en leur disant des choses indécentes, énormes, dégoûtantes, priapiques. Remarquez bien que je ne vous dis pas que je n’ai pas fait des fours… Mais j’en ai eu ainsi des masses et les ai toutes traitées en putains.

    - Vous n’avez pas connu de femmes russes?

    - Non.

    - Tant pis. Cela aurait eu un intérêt pour vous, dit Tourgueniev. La femme russe, voyons, comment vous la définir? C’est un mélange de simplicité, de tendresse et de dépravation inconsciente.

    flaubert2.png- Dans la haute Égypte – c’est la voix de Flaubert qu’on entend maintenant –, par la nuit noire comme un four, entre des maisons basses, au milieu de l’aboiement des chiens qui veulent vous dévorer, on vous mène à une hutte haute comme un jeune homme de dix-sept ans. Là-dedans, tout au fond, on trouve couchée par terre une femme en chemise, dont le corps est entouré sept ou huit fois d’une grande chaîne d’or, une femme qui a les fesses froides comme de la glace et l’intérieur du corps comme un brasier. Alors, avec cette femme qui reste immobile dans le plaisir, on éprouve, voyez-vous, des jouissances infinies, des jouissances…

    - Allons, Flaubert, c’est de la littérature, çà!»

    goncourt2.pngEt nos cinq écrivains, la soirée durant, de continuer ainsi à s’échauffer les sangs en épuisant leur bouillabaisse…

    Edmond de Goncourt, qui rapporte cette anecdote dans son journal, dresse en ces mots le bilan de ces confidences intimes:

    «Résumons.

    Tourgueniev est un cochon dont la cochonnerie est teintée de sentimentalisme.Zola 1.jpg

    Zola est un cochon, grossier et brute, dont la cochonnerie se dépense maintenant tout entière dans la copie1.

    Daudet est un cochon maladif, avec les foucades d’un cerveau chez lequel, un jour, pourrait bien entrer la folie.

    Flaubert est un faux cochon, se disant cochon et affectant de l’être, pour être à la hauteur des cochons vrais et sincères qui sont ses amis.

    Et moi, je suis un cochon intermittent, avec des crises de salauderie qui ont l’exaspération d’une chair mordue par l’animalcule spermatique.»

    Cochon sentimental, cochon grossier, cochon maladif, faux cochon ou cochon intermittent, tous des cochons! Encore heureux pour leurs chers attributs virils, spécialement ceux de Zola et Daudet, qu’en cette seconde moitié de XIXe siècle le mouvement «balance ton porc» n’existe pas! On n’ose imaginer quel traitement leur eût été réservé, si ce n’est le supplice d’Abélard...

    Il est vrai que Daudet fut fort judicieusement puni de fréquenter assidûment les dames de l’entourage de l’impératrice Eugénie: une affection syphilitique très grave qui engendra une ataxie locomotrice l’obligeant à marcher avec des béquilles. Bien fait! Quant à Zola, à se prendre pour Victor Hugo et se mouiller en politique, il en mourut (accidentellement?) asphyxié. Bien fait aussi! Même sa femme Alexandrine trouvait ses livres «cochons», c’est du moins ce que lui faisait dire Henri Guillemin – lors d’une conférence au CERN à laquelle, adolescent, j’ai assisté – après la lecture de Nana: «Mimile! Il est cochon, ton roman!» Et je vois, et j’entends encore Guillemin prononcer ces mots d’un petit air… cochon

    Pour les hommes, justice est donc faite! Pour leurs œuvres, il n’est pas trop tard. Il est à espérer que les néoféministes, à commencer par celles qui règnent dans les facultés des Lettres, département «littérature genre», ne manqueront pas de réagir vertement à ces outrances cisgenres par quelques autodafés bien mérités, pour le moins par des anathèmes légitimes, des statues déboulonnées, des rues rebaptisées - Que toutes les rues Alphonse Daudet soient renommées "Rue Julia Daudet"! - , des titres de romans remaniés, des livres entiers réécrits à l’aune du politiquement correct.

    Julia Daudet.pngEn effet, sachant qu’ils sont les produits d’un cochon maladif et pervers, comment pourrait-on encore lire Le petit Chose ou Tartarin de Tarascon?! Comment pourrions-nous laisser nos enfants s’effrayer ou s’émouvoir aux Lettres de mon Moulin?! Au feu, La chèvre de Monsieur Seguin, le Curé de Cucugnan, Les Trois Messes basses, L’Arlésienne, L’Élixir du Révérend père Gaucher!

    On attend donc impatiemment que la Bien-pensance statue sur leur sort. En vérité, je vous le dis, il en va de la moralisation absolue, de la purification même de l’espace public et privé...

    1 Outre qu’il n’appréciait guère Zola (surtout sa notoriété) – qu’il surnommait «le vilain italianasse» –, et encore moins ses romans (surtout leur succès) – qu’il trouvait «sans style» –, Goncourt reprochait à l’auteur des Rougon-Macquart de le plagier sans vergogne.

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  • Éloge des clochards célestes (Jean-François Duval)

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    par Jean-Michel Olivier

    thumbnail-1.jpgPeu de gens, aujourd'hui, connaissent la scène de la contre-culture américaine aussi bien que Jean-François Duval. Chez Duval, journaliste et écrivain genevois, ce n'est pas un intérêt de circonstance, mais bien une passion ancienne et dévorante. Une passion qui l'a fait sillonner tous les États-Unis et l'Angleterre pour aller rencontrer les témoins de cette aventure mémorable qui fut celle de la beat generation. Et à chaque fois, la rencontre, entre quatre yeux, donne lieu à un long témoignage enregistré qui servira de synopsis à un livre à venir.

    Unique regret : Duval n'a pas pu rencontrer les deux célèbres protagonistes de Sur la route, bible de la beat generation: Neal Cassady et Jack Kerouac, l'auteur du livre-culte. Les deux clochards célestes n'étaient plus de ce monde, sans doute montés au paradis des anges. Mais, dans cette vieille Hudson 49 qui traversa l'Amérique d'Est en Ouest, sur des routes verglacées, sans chauffage ni radio, il y avait aussi une jeune femme, LuAnne Henderson, qui prit les traits de Marylou dans le roman de Kerouac. Et cette jeune femme, à la fois muse et clé de la légende, Duval est allé la trouver en 1997 (elle est née en 1930). La rencontre fut mémorable, chaleureuse, essentielle. Et, devant l'enregistreur de Jean-François Duval, LuAnne donne sa propre version de l'aventure.

    images.jpegTout commence à Denver, dans le Colorado, en 1945-46. La guerre vient de s'achever. Les jeunes gens se retrouvent dans les parties, boivent, fument un peu, sont littéralement ivres de liberté. C'est là que LuAnne rencontre le fameux Neal Cassady (Dean Moriarty chez Kerouac) — figure fascinante, imprévisible, géniale et misérable (il n'a jamais un sou et ne travaille pas souvent), doté d'une énergie inépuisable, en parole comme en amour, un véritable phénomène.

    LuAnne, qui a 16 ans, tombe vite sous son charme.

    Ni une ni deux, il l'épouse (elle devient sa « p'tite femme », et c'est parti pour l'aventure. C'est-à-dire la route…

    LuAnne est (très) jeune et jolie, elle est dotée d'un sex-appeal qui ne laisse aucun homme indifférent. Et elle n'a pas la langue dans sa poche. images-3.jpegNi avec Neal Cassady, ni avec Jean-François Duval qui retranscrit fidèlement le récit, forcément subjectif, de ses pérégrinations. Il ne s'agit pas, ici, de récrire Sur la route, mais plutôt de l'éclairer, de le donner à lire sous une autre lumière.  Pour Duval, LuAnne est une sorte de fée Morgane dont il essaie de faire entendre la voix — une voix jusqu'ici oubliée ou muette. Manière de lui rendre justice, et de rendre justice à « la jeunesse, la fraîcheur, la vivacité de cette beat woman. » 

    thumbnail.jpgAu fil des pages, LuAnne (décédée en 2009) livre ses confidences, rit, pleure, se souvient avec une précision incroyable de certains épisodes du roman (c'est-à-dire de la folle épopée à travers l'Amérique avec Jack Kerouac et Neal Cassady), qu'elle prolonge, enrichit, nous donne à lire autrement. Sur Neal Cassady, qui fut son éphémère mari, comme sur Carolyne Cassady, la seconde épouse de Neal, elle est intarissable. 

    À la fois document inestimable sur une époque déjà lointaine et exploration d'un mythe extraordinairement vivant (on pense à la postérité des beats, hippies, routards, écrivains voyageurs), LuAnne sur la route* est d'abord un roman passionnant, bien construit, très bien écrit, qui se lit avec fièvre et admiration. Le plus étrange, c'est que le livre de Duval, en revisitant le roman de Kerouac, n'ôte rien au texte original, mais éclaire sa légende et lui prête une voix singulière et entêtante : la voix de LuAnne Henderson.

    * Jean-François Duval, LuAnne sur la route (avec Neal Cassady et Jack Kerouac), roman, Gallimard, 2022.

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  • Des hommes de l'humanité

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    Par Pierre Béguin

    Un dimanche – le 5 mars 1876 – l’écrivain russe Ivan Tourgueniev entre chez Gustave Flaubert en s’écriant: 
    «Je n’ai jamais vu qu’hier combien les races sont différentes… Ça m’a fait rêver toute la nuit! Eh bien, hier, dans Madame Caverlet1, quand le jeune homme a dit à l’amant de sa mère, qui allait embrasser sa sœur: "Je vous défends d’embrasser cette jeune fille!"2, eh bien, j’ai éprouvé un mouvement de répulsion. Et il y aurait eu cinq cents Russes dans la salle, qu’ils auraient tous éprouvés le même mouvement de répulsion…  Mais Flaubert, et les gens qui étaient dans notre loge, ne l'ont pas éprouvé, eux, ce mouvement de répulsion!... J’ai beaucoup réfléchi dans la nuit. Oui, vous êtes bien des latins, il y a chez vous du Romain et de sa religion du droit; en un mot, vous êtes des hommes de la loi… Nous, nous ne sommes pas ainsi… Comment dire cela? Voyons, supposez chez nous un rond, un rond autour duquel sont tous les vieux Russes, puis derrière, pêle-mêle, les jeunes Russes. Eh bien, les vieux Russes disent «oui» ou «non», auxquels acquiescent ceux qui sont derrière. Alors, figurez-vous que, devant ce «oui» ou ce «non», la loi n’est plus, n’existe plus; car la loi, chez les Russes, ne se cristallise pas comme chez vous. Un exemple: nous sommes voleurs en Russie; et cependant, qu’un homme ait commis vingt vols, qu’il avoue, mais qu’il soit constaté qu’il ait eu besoin, qu’il ait eu faim, il est acquitté… Oui, vous êtes des hommes de la loi, de l’honneur; nous, tout autocratisés que nous soyons, nous sommes moins conventionnels que vous, nous sommes des hommes de l’humanité...»
    Tourgueniev veut sans doute suggérer, par sa métaphore des deux ronds, que les Russes, d’une génération à l’autre, pour décider d’une posture à adopter devant une situation déterminée, s’accordent en fonction de leur propre ressenti moral, et non pas en fonction d’un code légal préétabli. Evidemment, le ressenti moral reste très personnel, et il peut être dangereux de le substituer au code légal à vocation universelle. Mais cette petite anecdote nous renvoie très loin de notre actualité.

    Encore que…

    1 Madame Caverlet, vaudeville d'Emile Augier, dont la première eut lieu à Paris le 1er février 1876

    2 La réplique exacte est: «Je vous défends de toucher de vos lèvres le front de cet enfant!» (Acte II, sc. 8)

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