Blogres, le blog d'écrivains

  • Complotiste, l'archevêque?

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    Tout arrive!

    Si l’on m’avait dit un jour – à l’exclusion de ce qui me semble des outrances religieuses, une réduction du monde à une lutte Dieu diable – qu’une profession de foi d’une haute autorité du Vatican, en l’occurrence l’archevêque de Turin, trouverait une place sur Blogres, j’aurais cru à un canular. Et pourtant…

    Voici donc une traduction de la traduction (en anglais) du message vidéo de Carlo Maria Viganò adressée aux Turinois lors de la manifestation pour «la journée sans peur» du 15 octobre 2021. L’archevêque serait-il un dangereux complotiste?

     

    "Vous vous êtes rassemblés en si grand nombre, sur cette piazza de Turin, alors que des centaines de milliers de personnes dans le monde entier manifestent leur opposition à l'instauration d'une tyrannie mondiale. Depuis des mois maintenant, malgré le silence assourdissant des médias, des millions de citoyens de toutes les nations ont crié leur "NON" ! Non à la folie pandémique, Non aux lockdowns, aux couvre-feux, à l'imposition de vaccins, aux passeports sanitaires, aux chantages du pouvoir totalitaire asservi à l'élite. Un pouvoir qui se révèle intrinsèquement mauvais, animé par une idéologie infernale et mû par des desseins criminels. Un pouvoir qui déclare aujourd'hui avoir rompu le contrat social et nous considère non pas comme des citoyens mais comme les esclaves d'une dictature qui est aujourd'hui sanitaire et qui sera demain écologique (...)

    Ces courtisans du pouvoir, que personne n'a élus et qui doivent leur nomination à l'élite mondialiste qui les utilise comme des exécutants cyniques de leurs ordres, ont depuis 2017 déclaré sans ambages la société qu'ils veulent réaliser. Dans les documents sur l'Agenda 2030 que l'on trouve sur le site du Forum économique mondial, on peut lire : "Je ne possède rien, je n'ai pas de vie privée, et la vie n'a jamais été aussi belle". La propriété privée, dans le plan des mondialistes promus par Klaus Schwaab Rothschild (& Co), devra être abolie et remplacée par un revenu universel qui permettra aux gens de louer une maison, de survivre et d'acheter ce que l'élite a décidé de leur vendre, peut-être même la lumière du soleil et l'air qu'ils respirent.

    Il ne s'agit pas d'un cauchemar dystopique: c'est exactement ce qu'ils se préparent à faire, et ce n'est pas une coïncidence si, ces semaines-ci, nous entendons parler de la révision des estimations du cadastre et des incitations à la restructuration des biens immobiliers. D'abord, ils nous font nous endetter avec le mirage de restaurer notre maison, puis les banques la saisissent et nous la louent. Il en va de même pour le travail : aujourd'hui, on nous dit que nous pouvons travailler si nous avons le "passeport vert", une aberration juridique qui utilise la psycho-pandémie pour nous contrôler, tracer tous nos mouvements et décider si, où et quand nous pouvons sortir et rentrer à la maison. L'Agenda 2030 comprend aussi la monnaie électronique, évidemment, avec l'obligation d'acheter et de vendre avec une carte liée au "pass vert" et au crédit social. Car l'urgence sanitaire et l'urgence écologique désormais imminente légitiment effectivement les détenteurs du pouvoir à créer un système d'évaluation de nos comportements, tel qu'il est déjà en vigueur en Chine et en Australie. Chacun d'entre nous aura un certain score, et si quelqu'un n'est pas vacciné, s'il mange trop de viande, s'il n'utilise pas de voitures électriques, il verra ses points réduits, et il ne pourra pas utiliser certains services, voyager en avion ou en TGV, ou il devra payer ses propres soins médicaux ou se résigner à manger des cafards et des vers de terre pour regagner les points qui lui permettront de vivre. Je le répète: il ne s'agit pas d'une hypothèse de quelque "théoricien du complot", mais de faits qui se produisent déjà, tandis que les médias du régime vantent l'utilité d'une puce sous-cutanée qui simplifie tout, en combinant le laissez-passer vert, la carte d'identité, la carte de crédit et le dossier fiscal.

    Mais si, aujourd'hui, il est possible de nous empêcher de travailler simplement parce que nous ne nous soumettons pas à une règle illégitime, discriminatoire et oppressive, qu'est-ce qui empêchera ces tyrans de décider qu'un jour nous ne pourrons plus aller au restaurant ou au travail si nous avons participé à une manifestation non autorisée, ou si nous avons écrit un post sur les médias sociaux en faveur des remèdes maison, contre la dictature, ou en faveur de ceux qui protestent contre la violation de leurs droits ? Qu'est-ce qui les empêchera d'appuyer sur un bouton et de nous empêcher d'utiliser notre argent, uniquement parce que nous ne sommes pas inscrits dans un certain parti politique ou parce que nous n'avons pas vénéré la Terre Mère, la nouvelle idole "verte" vénérée même par Bergoglio.

    Ils veulent nous priver de nos moyens de subsistance, nous forcer à être ce que nous ne voulons pas être, à vivre comme nous ne voulons pas vivre, et à croire en des choses que nous considérons comme une hérésie.

    "Vous devez être inclusifs", nous disent-ils ; mais ils se jettent sur nous, nous discriminant parce que nous voulons rester sains d'esprit, parce que nous considérons comme normal que la famille soit composée d'un homme et d'une femme, parce que nous voulons préserver l'innocence de nos enfants, parce que nous ne voulons pas tuer les enfants dans le ventre de leur mère ou les personnes âgées et malades dans leur lit d'hôpital (...)

    Le mensonge règne, et il n'y a pas de citoyenneté pour la vérité. Vous en avez fait l'expérience ces derniers mois, en voyant avec quelle effronterie le mainstream a livré sa propagande en faveur du récit de la pandémie, en censurant toute voix discordante ; et aujourd'hui, ceux qui ne sont pas d'accord avec le Système sont non seulement tournés en dérision et discrédités, mais sont même criminalisés, désignés comme des ennemis publics, et passés pour des fous à qui il faudrait imposer un traitement sanitaire obligatoire. Ce sont les moyens que tous les régimes totalitaires ont utilisés pour traiter les adversaires politiques et religieux. Tout se répète, sous nos yeux, mais de manière beaucoup plus subtile et gluante. À l'inverse, ceux qui s'inclinent devant la tyrannie et lui offrent leur fidélité sont publiquement loués, vus sur tous les programmes télévisés, et pointés comme une référence faisant autorité.

    Notre protestation contre le passeport vert ne doit pas s'arrêter à la considération de cet événement spécifique, aussi illégitime et discriminatoire soit-il, mais doit s'étendre à l'ensemble du tableau, en sachant identifier les objectifs de l'idéologie mondialiste, les complices et les alliés possibles. Si nous ne comprenons pas la menace qui pèse sur nous tous, en nous limitant à protester contre un seul détail - même s'il est flagrant - de l'ensemble du projet, nous ne serons pas en mesure d'opposer une résistance forte et courageuse. Une résistance qui devrait se fonder non pas sur la simple demande de liberté - aussi légitime et partageable soit-elle - mais plutôt sur la fière revendication du respect de notre identité, de notre culture, de notre civilisation qui a fait la grandeur de l'Italie et qui a animé toutes les expressions de la vie de nos pères, des plus humbles aux plus exaltés (...)

    Nous n'avons pas les milliards de George Soros et de Bill Gates; nous n'avons pas de fondations philanthropiques, et nous ne soudoyons pas les politiciens pour en faire des alliés ; nous n'avons pas de chaînes de télévision ou de médias sociaux avec lesquels partager nos idées ; nous ne sommes pas organisés comme les partisans de la Grande Réinitialisation, et nous n'avons pas émis d'hypothèses de pandémie ou de scénarios économiques. Mais (...) pour que ce jour où vous manifestez publiquement et courageusement votre opposition à la tyrannie imminente ne reste pas stérile et privé de lumière surnaturelle, je vous invite tous à vous joindre à moi pour réciter les paroles que le Seigneur nous a enseignées..."

    Carlo Maria Viganò, archevêque de Turin

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  • Maman quand j'serai grand...

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    Par Pierre Béguin

    Des chiffres que je tiens d’un pharmacien qui préfère garder l’anonymat:

    Avant qu’il ne devînt payant, le test Covid coûtait 47 francs, prix imposé par la Confédération. Au prix de revient, il coûte 7 francs. Ce qui laisse 40 francs de bénéfice par test. Mon pharmacien en fait entre 100 et 120 par jour, soit (prenons 100 comme base) 4000 francs de bénéfice, soit encore (la pharmacie étant ouverte 6 jours par semaine) près de 100000,- francs par mois.

    Maman quand j’serai grand, j’voudrais bien être pharmacien…

    Certes, depuis que le test est payant, des pharmaciens ont baissé son prix. On en trouve maintenant entre 39 francs et 20 francs. Il en est même un, paraît-il, qui le facture 11 francs, ce qui lui laisse tout de même, malgré son honnêteté méritoire, près de 10000 francs de bénéfice sur les seuls tests. Y’a pas à dire: le Covid, c’est une affaire qui marche!

    Mais ce qui m’attriste et me révolte en même temps, c’est que, si l’on en croit un dernier sondage, 67 % des Suisses soutiennent le passeport sanitaire. Soyons précis: je suis vacciné, et plutôt deux fois qu’une; une décision que je n’ai pas prise en connaissance de cause (personne ne peut le prétendre) mais que j’assume, et que j’assumerai même en cas d’effets indésirables (je n’aurai, le cas échéant, pas d’autres choix, les big pharmas s’étant courageusement exemptés de toute responsabilité). Mais de là à soutenir l’obligation du vaccin, et sachant que ce dernier n’empêche nullement la contamination, il y a un pas qu’il me semble tout simplement scandaleux de franchir. Que plus de deux tiers de mes concitoyens se soient transformés en autant de petits Néron de l’Altruisme, prêts à enclencher cette abjecte machine à criminaliser qui fait du totalitarisme un devoir d’ingérence, me semble effrayant. Comment peut-on décemment obliger quelqu'un à commettre un acte dont il devra seul assumer la responsabilité?

    Que sommes-nous devenus? Des millions de robots décérébralisés accueillant avec ravissement une dose supplémentaire de servitude?

    Maman quand j’serai grand, j’voudrais bien être pharisien…

    A la fin de sa vie, Georges Bernanos se souvenait qu’au temps de sa jeunesse «la formalité du passeport semblait abolie à jamais». Ensuite, doucement mais sûrement, puis de plus en plus rapidement, l’étau s’est resserré et, dès 1945, il a assisté, écrit-il, à l’émergence d’«une humanité docile, de plus en plus docile à mesure que l’organisation économique, les concurrences et les guerres exigent une réglementation plus minutieuse...» Avant de s’écrier, épouvanté: «Ce que vos ancêtres appelaient des libertés, vous l’appelez déjà des désordres».

    Maman quand j’serai grand, j’voudrais bien être écrivain...

     

     

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  • La bêtise des intelligents

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    Par Pierre Béguin

    Les plus de soixante ans s’en souviennent-ils?

    En 1971, une communiste italienne, une certaine Maria-Antonietta Macciocchi, en rédigeant le journal de son voyage en Chine, publie le best seller de l’année qui va bouleverser, en occident, la perception politique des plus grands intellectuels de la décennie. C’est ce que nous rappelle Pierre Bayard dans un merveilleux petit essai paru aux éditions de Minuit: Comment parler des faits qui ne se sont pas produits?

    De la Chine - Maria-Antonietta Macciocchi - 2958761 eBay.pngA cette époque, la Chine est un pays complètement fermé. Macciocchi, par son appartenance au parti communiste, fut l’une des premières à y obtenir un visa pour un séjour de plusieurs semaines. Dans son livre De la Chine, elle révèle l’existence d’un monde extraordinaire où la révolution industrielle et la modernisation font des miracles. La production a centuplé, sans que les ouvriers ne soient soumis aux cadences infernales de l’occident. Toutes les femmes sont naturellement belles et ont retrouvé leur place à part entière dans la société, bien loin de la femme objet telle que le capitalisme l’a conçu. Comme Jésus, Mao fait des miracles: «Quand j’avais deux ans, j’étais sourde et muette (…) Mao a envoyé les soldats de l’armée populaire de libération pour guérir la surdité et le mutisme. Après un an de traitement, je puis entendre et je peux crier: Vive le Président Mao!» (témoignage d’une jeune chinoise). Le système de répartition des tâches entre travailleurs manuels et intellectuels fait lui aussi des miracles. Des professeurs expliquent «le grand bouleversement intérieur», la cure de jouvence et l’incommensurable bonheur que leur a apporté la fatigue physique du travail dans les rizières. Et si on ne trouve aucun témoignage d’un travailleur manuel s’extasiant sur les bienfaits que lui auraient procuré la fréquentation des grands penseurs et le monde abscons de l’astrophysique, il n’en reste pas moins que cette union de la théorie et de la pratique, au cœur de la pensée maoïste, semble résoudre comme par enchantement, à en croire Macciocchi, tous les problèmes sociaux et économiques, même ceux du quotidien, en ce qu’elle permet de lutter contre toute forme de hiérarchisation et d’établir un égalitarisme absolu. Le grand rêve de la gauche enfin exaucé! Même dans l’armée chinoise, les grades ont disparu, ce qui n’empêche pas cette armée d’être l’une des plus disciplinée au monde. Et le plus incroyable: toute cette révolution s’est opérée sans violence.

    La vraie question ici n’est pas de savoir comment notre communiste italienne a gobé, sans aucun recul critique, la propagande maoïste orchestrée pour leurrer l’idiote utile qu’elle fut en la circonstance. Il est vrai qu’elle n’a jamais travaillé dans les rizières chinoises et que son témoignage constituait alors une avancée non négligeable pour sa carrière. Mais ceci n’explique pas tout. Les sciences cognitives ont depuis longtemps développé la notion de biais de confirmation, à savoir la propension de l’être humain à sélectionner a priori, dans sa perception du réel, tous les éléments allant dans le sens de la représentation initiale qu’il s’en était faite, et bien entendu à évacuer en toute bonne conscience tous ceux qui pourraient la contredire et qui lui rendraient alors le monde trop complexe, voire illisible ou incohérent.

    Non. La vraie question consiste à comprendre comment une telle fable a pu trouver un terrain aussi fertile à sa propagation chez les plus grands penseurs et intellectuels occidentaux (– ce que j’appelle «la bêtise des intelligents» est un des phénomènes qui a depuis longtemps monopolisé en moi la plus grande charge d’étonnement). Tant on peine à imaginer l’engouement qu’a suscité alors le livre de Macciocchi. Ainsi Philippe Sollers, qui a fait publier ce texte au Seuil et qu’on n’imagine pourtant très mal travailler dans les rizières, de s’enthousiasmer dans un jargon très marqué «intello seventies»: «De la Chine représente aujourd’hui non seulement un admirable témoignage sur la Chine révolutionnaire, mais encore une source d’analyses théoriques qu’il serait illusoire de croire refoulées. De la Chine, c’est la puissance et la vérité du «nouveau» lui-même, c’est l’un des très rares livres d’aujourd’hui, de demain. Le travail de Maria-Antonietta Macciocchi a devant lui toute l’histoire.» Quel exceptionnel visionnaire, ce Sollers, n’est-il pas! Imaginez l’étendue de ses lumières si, en plus, il avait pu profiter des bienfaits du maoïsme en travaillant dans les rizières!

    Mais il n’est pas seul, loin s’en faut. Tous les membres du groupe d’avant garde Tel Quel décident in corpore de rompre avec le parti communiste français pour se rallier à la doctrine maoïste, les philosophes – rappelons-le – ayant cette propension, qu’ils partagent avec les mages et les enfants, pour les systèmes déconnectés de la réalité. C’est ainsi qu’une délégation d’intellectuels composée des inévitables Philippe Sollers, Julia Kristeva, Roland Barthes, Marcelin Pleynet, et j’en passe et des pires, se rendent en Chine pour un mois. A leur retour, aucun ne semble avoir pris conscience d’avoir visité un pays totalitaire. Au contraire, le concert de louanges est tel que le maoïsme devient l’idéologie à la mode, transformant le collectivisme chinois en une utopie romanesque. Une idéologie d’autant plus consistante qu’elle est bientôt soutenue par des milliers de personnes qui se confortent mutuellement dans leur croyance pour construire ce qu’il faut bien appeler un délire collectif. Toujours prompte à l’emballement, et jamais avare de sottises prétentieuses, une bonne partie de la jeunesse estudiantine se convertit à la nouvelle religion, des affiches Vive Mao fleurissent aussitôt sur les murs des chambres d’adolescents dont la révolte a trouvé son Dieu. La première moitié des seventies, avant que la vague disco, entre autres, ne balaie cette hérésie (qu’ABBA soit béni!), est maoïste ou n’est pas.

    On me rétorquera que nous vivons dans une civilisation où des millions de personnes admettent encore sans sourcilier, et sans même convoquer une explication symbolique, qu’une femme mariée et vierge puisse enfanter un fils par immaculée conception, que ledit fils fasse des miracles à la pelle, et qu’après avoir été crucifié et dûment authentifié comme mort, il ressuscite, «ôte la pierre» de son tombeau et rejoigne son véritable père au ciel. A côté d’une telle croyance, l’idéalisation de la Chine dans les années 70 semble une fiction finalement assez banale, et les intellectuels qui y adhérèrent des esprits touchés par la grâce des Lumières. Certes...

    Pour que de tels aveuglements généralisés puissent se produire, il faut admettre comme incontournable chez l’être humain une disposition psychique si puissante qu’elle peut balayer comme fétu de paille toute forme de bon sens. Ce «besoin de croire» est d’autant plus fort qu’il place le sujet au plus profond de lui-même par le biais du mécanisme inconscient de l’idéalisation. Nous devons croire, et croire dans la possibilité d’une œuvre parfaite, qu’elle émane de Dieu, de Michel Angelo, de Lionel Messi, du collectivisme chinois ou d’un monde purifié par la transition écologique. L’«objet» de ce besoin de croire étant finalement aléatoire, volatile, un autre objet peut aisément lui être substitué si l’idéalisation s’étiole. Et elle finit toujours par s’étioler. A ce propos, il n’est pas anodin de préciser que Macciocchi, après s’être éloignée du communisme, est tombée en fascination pour la figure de Jean-Paul II, auquel elle a consacré un livre aussi élogieux pour le pape et le Vatican que De la Chine l’était pour le régime de Mao. Dans le même ordre d’idée, un chantre de mai 68, qui avait rejoint un autre Jean-Paul sanctifié (Sartre) devant les usines Renault, est devenu plus tard PDG de ces mêmes usines Renault. Si le besoin de croire est inamovible, l’objet idéalisé de ce besoin est parfaitement interchangeable, et ne craint pas les pires contradictions.

    Puisqu’il faut admettre comme intangible cette double pulsion de croyance et d’idéalisation, à titre personnel (mais ceci est anecdotique), je rejoins Montaigne dans son pragmatisme et je fais mien le pari de Pascal. Tout en précisant que, par naissance et par éducation, je penche vers une église chrétienne, jusqu’à nouvel avis moins dangereuse pour les petits enfants que celle dont Macciocchi, qui avait un talent pour se tromper proportionnel à son besoin de croire, a fait l’éloge via sa plus haute autorité spirituelle.

    Quand se produit un affaiblissement, pour ne pas dire un effondrement, de l’adhésion populaire à la croyance officielle et à ses valeurs, en l’occurrence le christianisme pour l’occident, la masse se retrouve sans véritable modèle de référence et saute alors sur toute proposition de substitution, politique ou autres, aussi délirantes soient-elles, ne serait-ce que pour éviter d’affronter ce moment de dépression inhérent à la perte des illusions. Des modèles qui filtrent et fleurissent à souhait d’autant plus que la digue «officielle» se fissure de partout. C’est ainsi que le XXIe siècle, pourtant si jeune, se voit proposer, ou plutôt imposer à coups d’anathèmes, des fictions ou des processus d’idéalisation qui sont autant de croyances douteuses se cachant, pour mieux ancrer leur fragile légitimité, sous un jargon pseudo scientifique et culpabilisant. Mais quand ce processus s’installe dans les esprits, il est quasiment impossible de le déprendre de l’objet investi, car cette opération impliquerait, pour un sujet converti qui s’est projeté dans l’objet de sa croyance, de s’attaquer lui-même. D’où l’extrême difficulté de cesser de croire à ses idéaux, le cas échéant de reconnaître que l’on s’est trompé, l’enjeu étant ici non pas intellectuel mais psychologique. Ainsi, faire débattre un climato-sceptique avec un réchauffiste urgentiste serait aussi vain que de mettre en confrontation un agnostique avec un témoin de Jéhovah. Ainsi, contester à un adepte de la gauche sociétale, convaincu d’appartenir à l’Empire du Bien et de propager la bonne parole progressiste, le bien-fondé de la philosophie genre, dont il n’a le plus souvent aucune idée des fondements philosophiques très discutables, relève d’une entreprise périlleuse, voire suicidaire, si cette personne compte parmi vos amis.

    Maîtriser la dangerosité potentielle d’une croyance à laquelle on adhérerait, c’est d’abord admettre qu’il ne s’agit, ni plus ni moins, que d’une croyance, pour nécessaire qu’elle soit à notre psychisme. Le problème avec les grandes vagues sociétales, politiques ou idéologiques qui, actuellement, agitent et déconstruisent méthodiquement l’occident (car le régime chinois, lui, si idéalisé par nos grands intellectuels de gauche des 70’s, non seulement s’en contrefiche mais s’en frotte les mains), c’est qu’elles ne se reconnaissent pas pour ce qu’elles sont fondamentalement – des croyances – en se donnant, avec la foi du charbonnier, un soi-disant fondement scientifique, sérieusement colporté par une multitude de Homais.

    Mutatis mutandi, le mécanisme qui a produit le délire collectif d’une vision idéale de la Chine et alimenté la propagande maoïste en occident dans les années 70 est symptomatique des mêmes délires qui, de nos jours, submergent et menacent d’engloutir le peu de valeurs sur lesquelles repose notre désormais fragile civilisation.

    Tout comme je m’interroge en ce moment sur les raisons qui ont vu des intellectuels, des philosophes, des milliers de gens «intelligents», disserter sérieusement pendant des années sur une Chine imaginaire et totalement fantasmée, il est certain que, dans 30 ou 40 ans, on s’interrogera sur les délires collectifs de gens très sérieux qui s’affolent à la perspective d’une fin du monde programmée au pire en 2030, au mieux à la fin du siècle (alors que c’est plus vraisemblablement notre civilisation occidentale qui s’effondre, logiquement, tant on ne cesse d’en déconstruire tous les fondements); ou encore sur les raisons qui ont poussé des intellectuel(le)s, soutenu(e)s avec opportunisme par nombre de politicien(ne)s, à croire sérieusement qu’hommes et femmes - pardon, «personnes avec vagin» - sont non seulement des notions variables dans le temps et l’espace, mais aussi des notions arbitraires, conventionnelles dont on peut se passer, et des militant(e)s fanatiques à proclamer que le «genre» n’a pas à se laisser dicter sa loi par la nature, niant ainsi toute limite biologique à la liberté humaine au motif que toute réalité est strictement intra-langagière.

    Et tout comme nous faisons maintenant le procès des débordements sexuels d’alors, on fera celui des délires actuels. Quelle réflexion portera-t-on en l’an de grâce 2050 sur une idéologie visant à destituer l’hétéronormativité pour lui substituer une société dans laquelle tout est légitime (du moins en ce qui concerne le choix identitaire, car pour le reste...)? Comment jugera-t-on l’action politique laissant des enfants, parfois dès l’école primaire, choisir librement leur identité sexuelle en fonction d’un ressenti, certes fluctuant, mais érigé en norme absolue? Des personnes (avec ou sans vagin) auront-elles à payer le prix de leurs actes, comme on demande maintenant des comptes à celles qui, il y a 40 ans, ont transgressé des limites qu’on voulait ignorer alors?

    Pour autant qu’il reste quelque chose de notre civilisation, et qu’un tel constat jouisse encore de conditions propices à sa réalisation, je souhaite bonne chance à cette personne, tant sa tâche paraît plus ardue que la mienne: à côté des délires collectifs d’une insondable bêtise qui nous submergent actuellement, le délire qui fantasmait avec un sérieux grotesque une Chine idéale ne semble plus que de la simple roupille de sansonnet…

     

    Pierre Bayard, Comment parler des faits qui ne se sont pas produits? Les éditions de Minuit, 2020

    Maria-Antonietta Macciocchi, De la Chine, Seuil, 1971

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  • Mousse Boulanger ou l'élixir de jeunesse

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    par Pierre Béguin

    image_0932MousseBoulanger.jpgLa tradition littéraire anglo-saxonne consiste à produire des biographies qui tendent vers l’objectif, l’exhaustif, le factuel. Ce qui peut engendrer de gros pavés à la lecture parfois un peu fastidieuse pour le profane.
    Rien de tout cela dans la biographie que Corine Renevey consacre à Mousse Boulanger, dont le nom, je n’en doute pas, résonne encore familièrement aux oreilles des jeunes de 47 à 77 ans. Avec Mousse Boulanger, Femme poésie: une biographie,  l’auteure va bien au-delà du factuel, s’efforçant, avec succès, et pour notre plus grand plaisir, de nous faire vivre son sujet  de l’intérieur, de peindre son personnage dans sa spécificité de «femme poésie», en la représentant telle qu’en elle-même tout au long de ce parcours unique dans sa diversité et sa richesse. 
    L’écriture, teintée de poésie, reste toujours très vivante, pour mieux coller à l’image de ce qu’a été – je devrais dire – de ce qu’est encore malgré ses 94 ans, Mousse Boulanger, une femme portée par une énergie hors du commun, habitée au plus profond de son être par l’amour de la poésie et par l’envie de la transmettre.
    Mais le portrait de Mousse Boulanger n’est qu’une strate dans le livre, une strate qui donne accès à d’autres dimensions de lecture: suivre ce destin exceptionnel, c’est aussi ouvrir des portes sur l’histoire du théâtre et de la littérature française et suisse, c’est croiser au fil des pages Paul Eluard, Pierre Seghers, Gérard Philippe, et de grands auteurs suisses comme Maurice Chappaz, Gustave Roud, Jacques Chessex, et j’en passe.
    C’est encore revivre toute une époque de l’après-guerre, des années 50 aux années 70, une époque dont on peut à peine s’imaginer maintenant certaines caractéristiques, même pour celles et ceux qui l’ont vécue: songez, pour prendre un exemple qui peut sembler anecdotique, mais tout de même très révélateur, que Mousse Boulanger, et son mari Pierre, durant vingt trois ans d’antenne à la radio, ont animé 420 émissions consacrées à la poésie. Quand on fait le constat navrant de la part accordée à la littérature dans les médias actuelles, on se dit que ces temps avaient tout de même du bon...
    C’est avant tout cette époque dorée, où tout semblait encore possible, que nous rappelle le livre de Corine Renevey. Alors si vous voulez vous offrir un savoureux voyage dans le temps, peut-être celui de votre enfance ou de votre adolescence, lisez sans tarder Mousse Boulanger, Femme poésie: une biographie, paru cet été aux éditions de l’Aire. Vous en ressortirez rajeuni-e.

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  • Corine Renevey, dans le Grand Soir, jeudi 30 septembre, sur La Première

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    320.pngCorine Renevey sera l'invitée de Mélanie Croubalian et Eric Grosjean dans l'émission Le Grand Soir, sur RTS La Première, jeudi 30 septembre, à partir de 19 heures, pour son livre Mousse Boulanger, femme poésie* (éditions de l'Aire).

    À cette occasion, je me permets de reprendre l'excellent article que Vittorio Frigerio, Professeur à Dalhousie University (Canada) a consacré au livre de Corine Renevey, à paraître dans la revue Dalhousie French Studies / Revue d'études littéraires du Canada atlantique.

     

    Un parcours de vie unique

    par Vittorio Frigerio

    206009674_10159388805128987_2324239970369505454_n.jpgLa biographie est un exercice périlleux. Faire rentrer une vie entière en quelques pages, et avec elle des lieux, des époques, tracer des frontières et marquer des chemins pour faire ressortir un parcours d’une masse de faits, de souvenirs, de documents, choisir ceci et pas cela, n’est jamais une entreprise de tout repos. Et cela peut-être d’autant moins lorsque le sujet sur lequel on se penche n’a pas encore eu la gentillesse de vider les lieux, pour laisser les coudées franches à celle qui a eu la prétention de vouloir parcourir son existence, le crayon gras à la main, prête à souligner des passages qui acquerront dès lors une importance que les jours qui coulent ne savent pas toujours tout de suite reconnaître. Mais ce qui pourrait paraître un obstacle à ceux qui conçoivent la biographie comme un métier proche de la taxidermie, devient un avantage notable lorsque la complicité s’en mêle. Complicité accompagnée de sensibilité, d’ouverture, de curiosité amicale et aussi de ce zeste d’imagination qui ne doit pas manquer pour que la réalité apparaisse sous ses vraies couleurs. Tel est ce volume que Corine Renevey consacre à un personnage important de la scène littéraire suisse-romande – que le grand public a appris à connaître surtout par sa présence, durable et remarquée, dans les médias, au service de la diffusion de la poésie – elle-même poétesse de grand talent : cette Berthe Neuenschwander, née en 1926, qui, sous le nom de Mousse Boulanger, crée pour la Radio Suisse Romande la célèbre émission « Marchands d’images ».

    Dans un volume soigneusement documenté, basé sur des recherches d’archives multiples et minutieuses ainsi que sur de longs entretiens avec Mousse Boulanger elle-même, Corine Renevey reconstruit un parcours de vie unique avec des traits précis et une écriture sensible. On suit l’autrice de son enfance jurassienne – avec l’influence des maîtres d’école, dont un professeur de français qui lit à ses élèves les poèmes de Jehan Rictus – jusqu’à un séjour londonien formateur, au milieu d’anciens volontaires républicains de la guerre civile espagnole qui l’aident à se construire une conscience politique et où elle fait pour la première fois l’expérience du théâtre, qui la marque profondément, jusqu’à son retour en Suisse, où elle s’installe à Plainpalais, le quartier ouvrier de Genève. C’est là qu’elle fait la connaissance de Pierre Boulanger, comédien, acteur, mime, élève du grand Étienne Decroux, à la mémoire et à la présence scénique extraordinaires. Et c’est le début d’une histoire d’amour qui sera également celle de la passion que les deux ressentent pour la poésie. Mousse épouse Pierre, à la condition expresse qu’il ne fasse pas son service militaire, exigence indépassable pour cette gauchiste, pacifiste, féministe convaincue, qui s’était donné, dès ses débuts, le but d’œuvrer pour « faire la lumière sur ces vies que l’histoire écarte comme si elles étaient trop petites pour mériter une inscription dans la mémoire collective » et qui « sera toujours du côté des faibles, des oubliés, des pauvres qu’on exploite » (34). Et en 1955 a lieu leur entrée à la radio, à Lausanne, où sur la fausse ligne des expériences de Paul Éluard à Paris ils créent les « Marchands d’images » et réalisent au fil des ans environ 420 émissions : une « utopie politique » (94) qui est en même temps une utopie poétique, la lecture sur les ondes comme « possibilité de vivre en commun et d’éliminer la violence » (97). Animés d’une éthique professionnelle sévère et exigeante (car « le talent, c’est du travail » [66]) et d’une curiosité insatiable qui les porte à tisser des liens avec des poètes des quatre coins du monde, Mousse et Pierre, l’une « l’intellectuelle du couple », l’autre « l’artiste interprète » (88) arrivent à travers leurs activités – y compris nombre de déplacements et de tournées à l’étranger, notamment dans des festivals tel que celui d’Avignon – et grâce à « une réelle volonté de transmission » (117), à faire découvrir le monde de la poésie à un public souvent « composé de vignerons, de paysans et d’ouvriers » (128). Toutes leurs activités, à l’enseigne de l’ouverture, de la curiosité et de la passion poétique, prouvent à l’envi que la beauté et la sensibilité ne sont pas affaire de classe – conclusion n’allant guère de soi dans la Suisse de l’époque, ni d’autre part ailleurs non plus. Cette collaboration extraordinaire dure jusqu’en 1978, année où Pierre Boulanger meurt soudainement d’une maladie contractée lors d’un voyage au Sénégal, qui est aussi l’année où Mousse est élue à la présidence de la Société suisse des écrivains. Et alors cette biographie devient également l’occasion de reconstituer les rivalités, les conflits et les jalousies de ce milieu littéraire très particulier, éternellement en formation, à la géographie incertaine, et les figures de plusieurs des personnages qui l’animent : Gustave Roud, Corinna Bille, Maurice Chappaz, Jacques Chessex, Philippe Jaccottet et bien d’autres encore. Là aussi, Mousse Boulanger a encore l’occasion de se distinguer et de revendiquer son indépendance de pensée lors d’une dispute entourant la publication de la correspondance entre Gustave Roud et la poétesse Vio Martin, qui entame sérieusement l’image de poète maudit, éternellement déprimé et secrètement homosexuel de Roud. Le mécontentement des grands prêtres de la littérature nationale, et notamment du Centre de recherches sur les lettres romandes de l’Université de Lausanne, portera à la démission des membres du comité fondateur de l’Association des écrivains, dont la mémoire sera officiellement rayée de l’histoire du groupement, et la dispute se poursuivra pendant des décennies. Petitesses d’un petit milieu littéraire, mesquineries entourant une polémique inepte et inutile, où Mousse Boulanger, esprit indépendant, reste fidèle à sa position et ne dévie pas, malgré les conséquences, de la ligne qu’elle s’est donnée.

    Plusieurs annexes et appendices viennent compléter ce volume, offrant la retranscription de documents ayant trait à la Société suisse des écrivains, une chronologie de la vie de l’écrivaine et de ses activités, jusqu’à la publication de son dernier recueil poétique en 2018, une bibliographie incluant non seulement ses écrits, que ce soit dans des revues ou en volumes, mais également les enregistrements radiophoniques ou sur disque, et pour terminer un choix d’articles critiques. Un dossier iconographique d’une quinzaine de pages propose des photographies de Mousse Boulanger, de ses proches et de ses collègues, tout au long de son existence.

    Ce livre, écrit en un style fort agréable et qui se lit d’un trait, est un bel hommage à une figure dont la vaste popularité auprès du grand public ne se traduisit pas toujours dans une reconnaissance de même niveau dans les milieux officiels de la culture helvétique. En tant que tel, dans le même esprit de l’œuvre de son sujet, il représente aussi un travail de correction bienvenu d’une mémoire collective parfois trop lacunaire.

    Vittorio Frigerio Dalhousie University

    * Renevey, Corine. Mousse Boulanger. Femme poésie : une biographie. Vevey : L’Aire, 2021. 239 p.

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  • So long, Roland ?

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    par Jean-Michel Olivier

    IMG_4228.jpgEncore une nuit blanche. Comme toi, mon cher Roland, et comme Cioran, ton maître et ami, sorcier de l'insomnie. Pourtant, ces nuits ne sont jamais parfaitement blanches : elles sont pleines de fantômes. La mienne était peuplée de souvenirs — souvenirs de lectures et souvenirs des belles soirées passées chez Yushi, ta cantine coréenne (ou japonaise ?) à Paris. On y mangeait une fois par mois, et jamais avec les mêmes invités. Autour de toi, tu rassemblais avec malice des gens qui ne se connaissaient pas et qui pourtant s'entendaient à merveille. Steven Sampson, Robert Kopp, Marie Céhère, et tant d'autres dont j'ai perdu le nom. Tu versais du whisky dans ton bol de thé vert et nous trinquions à l'amitié et à la littérature. Nous n'avions pas besoin de masques ou de passeports sanitaires (choses que tu haïssais) pour rire et célébrer notre rencontre.

    Tes nuits, depuis longtemps, étaient peuplées de fantômes familiers. Il serait fastidieux de les citer tous — et d'ailleurs toi seul les connaissais intimement. Mais il y avait souvent Louise Brooks, Emile Cioran, ta mère viennoise et ton père lausannois (élève de Henri Roorda), Benjamin Constant (tu vénérais Adolphe) et bien sûr le diariste le plus connu au monde, et le moins lu : Henri-Frédéric Amiel — à qui tu portais une admiration sans limite.

    Tes nuits n'étaient pas blanches, mais déjà elles t'appelaient : et ces fantômes te tendaient les bras, comme pour t'inviter à traverser le Styx, un livre à la main, car les livres (quelle fécondité pour un homme paresseux comme toi !) étaient les pierres de ta maison.

    Comme Ulysse, tu es revenu au pays : Lausanne était ton Ithaque — seule manquait Pénélope.

    C'est là, dans les salons feutrés du Palace, que tu as écrit deux de tes plus beaux livres, publiés à Vevey, par un grand éditeur suisse, Michel Moret : Dis-moi la vérité sur l'amour* et On ne se remet jamais d'une enfance heureuse**. Je lis et relis ces textes cristallins où je retrouve ton désespoir et ton humour, ta finesse et ton goût du sarcasme, ton imagination et ton sens inouï de la synthèse. 

    « Je m'en vais. Prends le relais. » écrivais-tu, à l'aube de ce lundi funeste, à quelques amis proches.

    Tu es parti en laissant tes amis désemparés, mais tu as retrouvé tes fantômes, bien vivants, qui t'entourent et sont heureux de retrouver un complice fidèle. Tu as mené ta barque comme tu l'entendais, en homme libre, à travers les remous et les faux calmes plats, tirant ta révérence au moment où tu le désirais : tu as tenu parole une dernière fois.

    So long, Roland !

    * Roland Jaccard, Dis-moi la vérité sur l'amour, éditions de l'Aire, 2020.

    ** Roland Jaccard, On ne se remet jamais d'une enfance heureuse, éditions de l'Aire, 2021.

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  • Science, croyance et bon sens

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    par Pierre Béguin

    "La science est la croyance en l'ignorance des experts"  (Richard Feymann, Nobel de physique)

     

    Dans Histoire des Oracles (1686), le philosophe Fontenelle, précurseur des Lumières, s’attache à montrer que la crédulité et la paresse nous font accepter naturellement des événements extraordinaires sans la moindre velléité de vérification. L’un des passages les plus célèbres s’intitule La Dent d’or. Que raconte-t-il?

    L’anecdote se situe en Silésie en 1593. Le bruit court (au début est la rumeur) qu’un enfant de sept ans, qui vient de perdre ses dents, a vu tout à coup pousser à la place une dent en or. Intriguée, une cohorte de savants, dignes émules de Diafoirus – Fontenelle insiste sur les titres et les noms, tous à consonances latines, – se penche «scientifiquement» sur le cas et multiplie les hypothèses pour tenter de comprendre ce phénomène: «Horstius, professeur en médecine dans l’université de Helmstadt, écrivit l’histoire de cette dent (…) En cette même année, Rullandus en écrit encore l’histoire. Deux ans après, Ingolsteterus, autre savant, écrit contre le sentiment que Rullandus avait de la dent d’or, et Rullandus fait aussitôt une belle et docte réplique. Un autre grand homme, nommé Libavius, ramasse tout ce qui avait été dit de la dent et y ajoute son sentiment particulier.»

    Toutes ces réactions dans un laps de temps réduit suggèrent une grande activité intellectuelle, aussitôt ridiculisée lorsque Fontenelle précise avec une ironie mordante qu’«il ne manquait autre chose à tant de beaux ouvrages, sinon qu’il fût vrai que la dent était d’or

    Car entre-temps, un simple technicien – «un orfèvre» – avait pris soin d’examiner l’enfant – ce que n’avaient bien entendu pas fait les doctes savants, engoncés dans leur vanité, leurs théories et leurs controverses – et découvert que l’objet des débats était en réalité une feuille en or appliquée avec adresse sur une dent normale. Et Fontenelle d’ironiser sur cette précipitation grotesque des scientifiques: «Mais on commença par faire des livres et puis on consulta l’orfèvre.»

    La leçon est limpide et préfigure la méthode des Lumières: en toute chose, il faut commencer par vérifier les faits dont nous parlons avant de leur chercher des explications, voire des solutions. Fontenelle donne alors une définition originale de l’ignorance: être ignorant, ce n’est pas ignorer la cause de ce qui est, c’est trouver la cause de ce qui n’est pas («Je ne suis pas si convaincu de notre ignorance par les choses qui sont, et dont la raison nous est inconnue, que par celles qui ne sont point, et dont nous trouvons la raison. Cela veut dire que, non seulement nous n’avons pas les principes qui mènent au vrai, mais que nous en avons d’autres qui s’accommodent très bien avec le faux»). En clair, notre capacité à rendre compte de problématiques inexistantes est encore plus révélatrice de notre ignorance que notre difficulté à expliquer les faits réels.

    Si l’on appliquait vraiment cette leçon à notre époque engoncée dans ses certitudes, nous aurions une vision édifiante de notre ignorance. Les doxas pullulent, s’imposent avec autorité sans la plus petite vérification ou preuve, et ne supportent plus la moindre remise en question. Ne parlons pas du Covid, ce serait trop facile. Mais au moment où, alimenté encore par le dernier rapport alarmiste du GIEC, et relayé par la presse et l’instruction publique, le changement climatique provoque des effets désastreux, plus particulièrement sur la santé mentale de la jeunesse qui perd toute foi dans l’avenir, au moment où l’on parle d’éco-anxiété comme d’une nouvelle maladie qui génère un sentiment d’impuissance conduisant au repli sur soi (ou sur son portable), qui, parmi toute cette population paniquée, ou parmi les politiciens qui prennent des décisions aussi absurdes que dommageables, détient le plus petit embryon de preuve que le CO2 est réellement l’ennemi public No 1 et que ce réchauffement est vraiment de nature anthropique? Qui sait si les températures atteindront les sommets vertigineux qu’on nous promet sous peu (alors que leur augmentation est estimée à 1 degré depuis 1870)? Qui connaît la formule permettant de prédire le climat de notre planète dans cinquante ans? Qui a pris la peine, (comme je l’ai fait dans un précédent billet) de calculer l’ineptie des milliers de milliards publics investis pour combattre ce réchauffement anthropique dont personne ne sait s’il est vraiment fondé, à fin d’éradiquer ce terrifiant CO2 dont on n’est pas certain qu’il soit notre principal ennemi? Qui, parmi tous ces gens anxieux, et convaincus qu’ils le sont à raison, sait même ce qu’est ce GIEC qui alimente leur anxiété? Qui connaît son histoire, sa genèse, comment et par qui il s’est constitué? (Je vous incite à le faire, c’est édifiant… si c’est vrai; en lisant par exemple La Religion écologiste de Christian Gerondeau, mais il est d’autres sources pour de nécessaires recoupements).

    En réalité, personne ne sait rien sur rien: nous sommes la proie de croyances prenant l’apparence de vérités scientifiques qui, comme toute croyance, ne tolèrent aucune contradiction. C’est même à cela qu’on reconnaît les croyances, et à la capacité d’inclure le débat (l’épistémologie) qu’on reconnaît la science.

    Mais laissons la conclusion à Fontenelle.

    Notre philosophe n’est pas dupe, il sait que la méthode qui consiste à vérifier d’abord le bien fondé de chaque fait se heurte à un obstacle de taille: elle demande du temps, énormément de temps, beaucoup trop de temps en regard de celui dont nous disposons. Sa lenteur est non seulement inadaptée à la précipitation naturelle de l’homme, pour ne pas dire à sa paresse ou à son confort intellectuel («il est vrai que cette méthode est bien lente pour la plupart des gens qui courent naturellement à la cause, et passent par-dessus la vérité du fait»), mais surtout au tourbillon de sollicitations qu’impose à chacun de nous la vie moderne. A l’image des événements historiques que nous évoquons dans nos conversations, il en va du flot d’informations quotidiennes qui nous inonde comme des multiples événements de la sphère privée que nous commentons: faute d’avoir pu en être les témoins directs, nous devons nous appuyer sur des informations non vérifiées ou nous rapporter à des témoignages de seconde main. Il suffit d’écouter n’importe quel échange, sur n’importe quel sujet, pour constater qu’y sont commentés des faits dont les interlocuteurs seraient bien incapables de garantir l’authenticité, et pour lesquels ils sont contraints de se fier à d’autres personnes, ou de faire confiance à d’autres sources. Ainsi en va-t-il, à l’exception – et encore! – des rares domaines où nous nous sommes spécialisés, de l’ensemble de nos connaissances auxquelles, pour ne pas les discréditer en les qualifiant de croyances, nous attribuons généreusement le label «scientifique». Les médias, comme les politiques, sont tout particulièrement exposés à cette tendance, ce qui constitue un danger certain pour nos sociétés démocratiques, ou ce qu’il en reste («nous vivons en démocratie» est aussi une de ces doxas qu’il est malvenu d’interroger).

    La position de Fontenelle, concevable à la fin du XVIIe siècle et inattaquable sur le papier, relève au XXIe siècle du vœu pieux. Et c’est peut-être là le nœud du problème, à notre époque: cette insurmontable dichotomie entre l’abondance d’informations et l’absence de temps permettant de les traiter, terrain idéal pour la prolifération des croyances, des délires, de la propagande, de la manipulation, terrains où s’épanouissent à loisir les Greta ou les Diafoirus de Fontenelle.

    Entre croyance et science, il devrait nous rester le bon sens. Hélas! C’est bel et bien à une crise du bon sens que nous assistons actuellement à tous les niveaux, et avant tout dans la sphère politique. Une crise qui résulte logiquement d’un matraquage incessant ciblant nos peurs et nos culpabilités. Rien que d’y penser, je deviens politico-anxieux, une maladie qui devrait bientôt figurer dans le catalogue nosologique à côté de l’éco-anxiété.

    Pour me soigner, j’ai décidé de refuser systématiquement tout argument, idéologie ou théorie visant mes peurs ou ma culpabilité. Pour l’instant du moins, je n’ai rien trouvé de mieux. Mais ça semble fonctionner...

     

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  • Lassitude du siècle (Julien Sansonnens)

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    par Jean-Michel Olivier

    images.jpegOn parle beaucoup, ces jours-ci, du dernier roman de Julien Sansonnens, Septembre éternel*, paru chez Michel Moret. À raison ! C'est l'un des romans les plus forts et les plus intelligents de cette rentrée littéraire. Un livre touffu et ambitieux, très bien construit, qui dresse une sorte d'état des lieux de la France périphérique d'aujourd'hui — radiographie sans concession du délitement d'une société autrefois triomphante. 

    L'intrigue est simple et magistralement menée : Marc Calmet (allusion à L'Ogre de Chessex ?), libraire dans le sud-est de la France, se rend à Paris pour vendre son affaire à un grand groupe de vente en ligne chinois qui a décidé de s'installer en France. Il a la soixantaine, deux enfants hors du nid, des amis dans la région, mais est gagné par une grande lassitude du siècle. Cet ancien militant socialiste s'est éloigné de son parti, obsédé par les luttes transversales, l'antiracisme, l'écriture inclusive et les revendications minoritaires. Depuis Mitterrand, la gauche s'est fourvoyée et perdue en chemin. Et il porte un regard sans pitié sur l'état de la France livrée aux loups de la mondialisation, de la finance internationale et des inégalités croissantes. 

    images-1.jpegC'est une sorte de road-movie que nous propose Sansonnens : Calmet décide de se rendre à Paris par les petites routes de campagne, en plusieurs jours, prenant le temps de passer au scanner les villages abandonnés, ou presque entièrement désertés par leurs habitants, partis, pour la plupart, dans les grandes métropoles où la vie est plus facile. L'auteur excelle à décrire les paysages somptueux que traverse Calmet, la nature triomphante, les forêts, les rivières, les ciels chargés d'automne. Bien sûr, le constat n'est pas rose : la globalisation, qui a rendu les villes si riches et si attrayantes, a laissé sur la touche toute la province oubliée, comme abandonnée à elle-même. L'analyse que nous livre Sansonnens, d'une précision chirurgicale, fait froid dans le dos : dans quelque temps, il ne restera rien de ces périphéries en ruine, simplement effacées de la carte de France.

    Le propos rappelle celui de Sylvain Tesson (Les chemins noirs**) parcourant à pied la France des sentiers peu battus. Un même constat rapproche les deux livres sur l'abandon de ces provinces par les élites parisiennes qui profitent largement des avantages de la mondialisation. 

    On pardonnera beaucoup à Julien Sansonnens — même d'avoir consacré tant de pages à Michel Sardou, que Calmet suit à la trace dans au moins quatre de ses concerts ! Mais Sardou — chanteur populaire catalogué à droite, mais du genre insituable — cadre bien avec la narration corrosive du livre. À titre personnel, je préfère Nino Ferrer, autre personnage du roman, qui me touche beaucoup plus.

    On ne raconte pas un road-movie : le périple de Marc Calmet, en même temps qu'une plongée dans la France d'en bas, est un voyage initiatique où celui-ci se découvre à chaque étape, par son regard sur le monde extérieur et par le flot des souvenirs qui l'assaillent, heureux ou malheureux, et qui lui donnent sa profondeur.

    « Le monde dans lequel je suis né n'existe plus : est-ce cela qu'on appelle vieillir. Je demeure comme retenu dans un mois de septembre éternel, dans ce peu que constitue désormais le présent, matériellement confortable et sans beaucoup d'intérêt. »

    Bref, un grand roman, épique, profond, d'une grande générosité, mais aussi plein d'humour. Une traversée du siècle qui laisse souvent le lecteur ébahi devant la force de cette démonstration et le constat sans concession qui en découle.

    * Julien Sansonnens, Septembre éternel, éditions d l'Aire, 2021.

    ** Sylvain Tesson, Les Chemins noirs, Folio, 2019. 

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  • Que prolifèrent les sceptiques!

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    Par Pierre Béguin

    Certains termes subissent régulièrement, selon les exigences de la doxa, des déformations de sens qui finissent par leur faire dire le contraire de leur signification.

    Ainsi du mot «sceptique» qui, dorénavant amputé de sa définition originelle, est devenu tout à coup une insulte: un «climato sceptique, par exemple, n’est plus qu’un dangereux dogmatique borné qui refuse d’admettre les bouleversements climatiques que la météo et toutes sortes de catastrophes naturelles rendent pourtant évidents, sans qu’aucune interrogation ne soit permise. Et ne parlons même pas des euro sceptiques ou des «mondialo sceptiques» qu’une gauche complètement détraquée relègue d’un revers de main dédaigneux dans les rangs de l’extrême droite!

    Quel que soit le terrain où s’exerce actuellement la moindre velléité de scepticisme – y compris le vaccin Covid (et c’est un vacciné qui vous le dit) ou toutes les pseudo vérités brandies par le politiquement correct ou la bien-pensance – le verdict qui lui est réservé ne varie guère: ignorance, stupidité, dangereuse élucubration d’extrême droite, dogmatisme et, bien entendu – la dernière trouvaille incontournable –, complotisme (aucune chance d’échapper à ce qualificatif qui, d’un seul mot, tranche la gorge de l’argument le plus élaboré).

    Bref, le sceptique est devenu un affreux individu infréquentable, de ceux qui puent de la gueule, qu’il faut pendre au plus vite au grand cacatois de la bien-pensance et de la doxa dominante.

    Et pourtant, l’histoire moderne de la pensée (je ne remonterai pas jusqu’à l’Antiquité) comprend de grands sceptiques, à commencer par Montaigne, Hume, Nietzsche et même, à sa manière, Wittgenstein…

    Il serait donc urgent de rappeler aux stupides censeurs de tous bords:

    1. - Que le scepticisme est d’abord une pensée non dogmatique (contrairement à celle qui la dénigre actuellement), dont le principe méthodologique consiste à opposer, à toute raison valable (je souligne), une raison contraire et tout aussi convaincante. L’objectif d’une telle démarche vise à détruire les fausses opinions que nous soutenons à tout propos, qui nous trompent sur la nature des choses et nous empêchent d’atteindre l’ataraxie.

    Toute l’entreprise de Montaigne est contenue dans cette définition. Et comme Montaigne, le sceptique laisse toujours ouverte la possibilité d’une réfutation, car il sait que le vérité est par définition insaisissable. Il ne s’arrête pas à une conclusion, il poursuit sa réflexion, pousse plus en avant sa recherche de sens, quitte à rester dans l’ignorance en n’admettant rien qui ne soit douteux.

    Dans les jugements à l’emporte-pièce des thuriféraires de la doxa dominante, c’est Montaigne qu’on assassine. Mais peu importe à ces nouveaux inquisiteurs, car ils ne l’ont pas lu. L’ignorance, la stupidité, le dogmatisme, ne sont pas forcément là où on les désigne.

    2. - Que toute vérité qui se prétend intangible et qui, par là-même, ne supporte aucune contradiction, s'apparenterait à de la propagande. C’est même à cela qu’on pourrait reconnaître la propagande, une propagande d’autant plus dangereuse qu’elle tend à s’imposer à n’importe quel prix, si possible par la prétendue nécessité urgente d’une gouvernance mondiale par essence dictatoriale.

    Notre époque n’a pas besoin de dogmes et de certitudes – il n’en est que trop – mais de doutes, de scepticisme. On ne le répétera jamais assez: rien n’est plus dangereux que nos certitudes, surtout si elles se réclament du Bien, fût-il de la planète.

    Que prolifèrent un peu partout les sceptiques! Il en va de notre salut.

     

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  • Roland Jaccard, le retour

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    par Jean-Michel Olivier
    images.jpeg« Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage » : après avoir longtemps erré, du Japon à San Francisco, de la piscine Deligny au Café de Flore, Jaccard est de retour à Lausanne — son Ithaque. Exilé intérieur, il a quitté Paris qui ne ressemble plus à la ville qu'il a connue et aimée : ses amis proches ont disparu, l'édition est en ruine, il y règne un air de servitude volontaire, le politiquement correct s'impose un peu partout. Bref, il est temps de partir…

    Heureux lecteur ! Jaccard nous donne un de ces livres dont il a le secret. Cela s'appelle On ne se remet jamais d'une enfance heureuse*, et c'est un livre délicieux. En 1924, George Gershwin composait sa Rhapsodie en bleu ; Jaccard nous donne aujourd'hui sa rhapsodie en noir : un ensemble de textes courts, en apparence décousus (Jaccard adore les coqs à l'âne), mais qui forment un accord d'une rare cohérence. Et quelle musique ! Le style de Jaccard, précis, rythmé, fluide, est d'un cristal assez rare à une époque où les livres s'écrivent au dictaphone ou à la truelle. On y croise Woody Allen et Benjamin Constant, Louise Brooks et Max Pécas (des vieilles connaissances), on y discute avec Carl Gustav Jung et Sigmund Freud, mais aussi Alexandre Vinet et Guido Ceronetti, Stefan Zweig et Paul Nizon. Jaccard a toujours ce talent de chroniqueur qui faisait le bonheur des lecteurs du Monde de François Bott. 

    jaccard_couv_web-scaled.jpgN'allez pas croire que son livre est une promenade au cimetière des grands hommes (et grandes dames) du temps jadis : il est vivant et d'une actualité mordante quand Jaccard parle de Trump ou de notre goût pour la servitude volontaire : « Il est troublant de voir jusqu'où l'asservissement volontaire est plébiscité par des populations paniquées pour lesquelles l'idée même de liberté a perdu toute signification, comme si seule importait encore une forme de survie à l'image, tant elle est parlante, de Joe Biden se terrant dans sa cave pour mener une campagne électorale visant au premier chef à imposer le port du masque à chaque Américain. »

    Pour Hemingway, Paris était une fête, comme pour Henri Miller. Et Hervé Vilard dans l'autre siècle, chantait Capri, c'est fini. Jaccard chante aujourd'hui Paris, c'est fini. Il y a de la désillusion, mais aussi une forme de libération dans ce livre qui mélange si élégamment l'humour et la mélancolie, l'érudition et les humeurs du temps, le cynisme et l'analyse implacable de nos lâchetés. 

    2419449670.6.jpegJ'ai déjà dit ici le bonheur de lecture que constituait le Journal de Roland Jaccard. J'éprouve un même bonheur à lire sa rhapsodie évoquant les moments heureux de son enfance lausannoise — le sujet central du livre. Se remet-on jamais de ce bonheur ? Il laisse en tout cas des séquelles aussi profondes que le malheur qui marque certaines enfances — et, dans le cœur, une insondable nostalgie.

    * Roland Jaccard, On ne se remet jamais d'une enfance heureuse, éditions de l'Aire, 2021.

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  • Paul Thévenaz, étoile filante (Jean-Pierre Pastori)

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    par Jean-Michel Olivier

    images.jpegIl existe, dans le domaine de l'art, des destins fracassés, lumineux et injustes. C'est le cas du peintre et décorateur genevois Paul, dit Paulet Thévenaz (1891-1921), foudroyé à Chicago par une péritonite à moins de 30 ans. Jean-Pierre Pastori, grand spécialiste de danse, nous en restitue le parcours singulier dans un petit livre épatant*, publié chez InFolio, dans la collection Presto.

    À l'origine, rien ne destinait Paulet Thévenaz à ce destin d'étoile filante. Père enseignant (à la fameuse et redoutée école du Grütli à Genève) ; notes scolaires assez médiocres ; manque d'application dans la vie quotidienne. Et pourtant, très tôt, des dons de dessinateur et de caricaturiste. Et une rencontre essentielle, déterminante, celle d'Émile Jacques-Dalcroze, qui lui inculque les bases de sa théorie du rythme et du mouvement.

    Très vite, Genève devient trop petite pour lui, il se rendra en Allemagne, où la rythmique intéresse beaucoup de monde. Puis à Paris où il rencontre la fine fleur de la création contemporaine, imagine un projet de ballet avec Cocteau et Stravinski, dessine, peint, danse.
    images-1.jpegJean-Pierre Pastori rend à merveille l'atmosphère effervescente du Paris des années 10, véritable fourmilière d'artistes géniaux. Thévenaz y trouve sa place grâce à ses talents de dessinateur et de peintre, mais aussi d'artiste complet qui place la musique et la danse au centre de l'acte de création.

    La dernière partie de sa trop courte vie, Thévenaz la passera aux États-Unis, soutenu par plusieurs mécènes, fréquentant la bonne société de la côté Est, les rich and famous, parmi lesquels le poète Witton Byner, qui lui dédie sa Ballad Of A Dancer. Débauche d'activité : à New York comme à Chicago ou à Miami, Thévenaz peint, dessine, danse, décore, expose.

    Mais la mort l'attend au contour : une péritonite le foudroiera à Chicago, laissant ses amis stupéfaits et bouleversés. « Jean Cocteau dira de ce garçon ardent, débordant de vie, épris de liberté, que c'était l'une des plus belles âmes qui soient. »

    * Jean-Pierre Pastori, Thévenat, Formes et rythmes, édition InFolio, collection Presto (dirigée par Patrick Amstutz et Frédéric Rossi).

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  • Du sang, du sperme et des larmes (Jean-François Fournier)

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    par Jean-Michel Olivier

    images-2.jpegCe qui frappe, tout d'abord, dans Les Démons du Pierrier* de Jean-François Fournier, c'est la force du style.  Une langue précise, musicale, truculente, si rare en Suisse romande. Dès la première phrase, le lecteur est happé et  ne lâche plus ce court roman de genre (« gore ») parfaitement construit et écrit.

    « La glace a l'intérieur des carreaux mesurait un demi-centimètre et le poêle aux faïences d'apôtres n'y pouvait rien. »

    D'emblée, donc, la patte de l'écrivain. Il faut dire que Fournier, journaliste, directeur de théâtre, ancien rédacteur en chef du Nouvelliste, a roulé sa bosse dans le monde entier et nous a donné, déjà, plusieurs livres remarquables. En plus d'un essai lumineux sur le peintre viennois Egon Schiele, il y a bien sûr les romans, dont les deux derniers en date, Le Chien** et Le Village aux trente cercueils***, hantent encore les mémoires. 

    images-1.jpegDans cette nouvelle collection, « Gore des Alpes », où il côtoie Philippe Battaglia et Gabriel Bender, Fournier s'en donne à cœur joie, sans retenue ni fausse pudeur. On patauge dans le Mal, l'animalité primitive, les instincts déchaînés. Comme dans son précédent roman, le cadre est un petit village sans histoire, perdu au fond d'une vallée qu'on imagine valaisanne, où la folie gronde en sourdine. Des histoires se racontent, en cachette, à propos du curé, du président de la Commune, de deux propriétaires terriens qui font la loi, mais sans jamais la respecter, aussi abjects et monstrueux l'un que l'autre. 

    images.jpegDes jeunes gens vont disparaître (de préférence vierges et innocents). On va incriminer le Diable, personnage principal  d'un complot bien pensé, des flots d'hémoglobine vont se répandre dans la vallée, une enquête va être menée par un certain Barthélémy Constantin (fils de), les jeunes de la commune vont aller consulter une sorcière, la bien-nommée Lucie des Fers, des actes contre-nature vont être commis, des larmes vont être versées. Fournier n'a peur de rien : il puise aux sources des grands polars américains, de la littérature gore et gothic, en laissant libre cours à sa truculence naturelle, à son goût de l'excès, à son plaisir presque enfantin de jouer avec les mots et leur musique. Il y a du Rabelais chez lui, mais aussi du Chessex et du Houellebecq : c'est dans l'excès et la folie que la vérité se fait jour. Et quelle vérité !

    Les Démons du Pierrier sont une grande réussite. C'est un livre de genre (comme on parle de « films de genre ») mais aussi un roman musical et puissant : l'intrigue est saisissante ; les personnages à peine sortis de l'animalité ; le style à lui seul une raison de dévorer ce livre.

    Un jour, il faudra bien rendre sa place à Jean-François Fournier : l'une des premières parmi les écrivains de ce pays.

    * Jean-François Fournier, Les Démons du Pierrier, éditions Gore des Alpes, 2020.

    ** Jean-François Fournier, Le Chien, roman, éditions Xénia, 2017.

    *** Jean-François Fournier, Le Village aux trente cercueils, roman, éditions Xénia, 2018.  

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  • Abominable agression à Rouen

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    Par Pierre Béguin

    Attention! Ce billet raconte un acte d’agression d’une extrême violence à ne pas mettre sous les yeux des âmes sensibles. Si vous allez plus loin dans votre lecture, c’est sous votre entière responsabilité.

    La victime? Une certaine Alice Coffin, dont on sait qu’elle est journaliste, militante féministe et LGBT française, cofondatrice de la Conférence européenne lesbienne et de l’Association des journalistes LGBT. Depuis 2020, elle est aussi élue écologiste au Conseil de Paris.

    Or donc, Alice Coffin tient conférence à la Friche Lucien (oui, oui, c’est le nom du lieu), à Rouen, le mercredi 16 juin 2021 pour parler de ses deux livres, Le Génie lesbien et Sororité. Les faits insoutenables se sont produits dix minutes à peine après le début de la conférence, peu avant 19 heures. Je préfère laisser la parole aux journalistes qui rapportent la terrible agression dont la conférencière fut victime et qui devait la laisser pétrifiée, comme marquée à vie: «Un homme est alors monté sur l’estrade où Alice Coffin était assise face à un public de 150 à 200 personnes, selon les organisateurs. Il portait une cravate et une veste de costume. L’agresseur s’est arrêté à quelques centimètres de la militante et élue écologiste (je souligne). Il s’est agenouillé et lui a tendu un bouquet de fleurs (de roses selon les versions), tout en lui tenant ces propos lesbophobes d’une rare violence: « Je sais que vous n’êtes pas de ce bord-là, mais pourquoi n’aimez-vous pas les hommes?» Selon les journalistes, les propos diffèrent. On peut, par exemple, trouver cette version: «Je sais que vous ne mangez pas de ce pain-là, mais je me permets de vous offrir ces fleurs.»

    Mais le pire est à venir. Accrochez-vous, âmes sensibles! «Le temps qu’un vigile vienne pour intercepter l’agresseur, raconte un témoin de la scène, un certain Simon Ugolin (eh oui!), responsable de la Friche Lucien, nous nous sommes rendus compte qu’il s’agissait d’une diversion. Cinq ou six individus étaient en train de dérouler une banderole avec l’inscription: Vous n’aimez pas les hommes, Alice Coffin?»

    Citoyens, l’heure est grave! Entendez-vous le bruit des bottes? Le rugissement de la bête immonde? Un tel comportement, de tels propos tenus à l’encontre d’une femme relèvent d’une violence inouïe, digne des plus noires années du nazisme.

    Et c’est bien ainsi que la presse, qui s’est empressée de relater l’événement, a décrit cette scène. «Agression», «racisme» et «extrême droite» se succédaient en caractères gras et en titres énormes. C’est également dans ce registre que des personnalités politiques ont réagi sur les réseaux sociaux.

    Ainsi de Karima Belli, candidate de gauche: «Tout mon soutien à Alice Coffin agressée par des militants identitaires et masculinistes. L’idéologie de l’extrême droite n’a pas changé, elle reste raciste, masculiniste, et adepte de violence. Elle doit être combattue dans la plus grande fermeté».

    Ainsi d’Aurélien Tachi, député de la République en Marche: «De l’extrême droite qui ne supporte pas les femmes prennent la parole (sic). Tout mon soutien à Alice Coffin, agressée par des identitaires lors d’une conférence à Rouen. Combien de victimes encore? Combien encore de passages à l’acte? Il faut réagir vite!»

    Ainsi d’Eric Piolle, Maire de Grenoble: «Tout mon soutien à Alice Coffin. L’Extrême droite cherche a imposé (sic) son idéologie raciste et masculiniste par la violence. Rien n’est jamais acquis. Réaffirmons sans cesse notre attachement aux valeurs humanistes. Ne laissons personne faire face seul.e à l’extrême droite!»

    Ainsi de Laura Slimani, militante et membre du parti socialiste: «Toute mon amitié à Alice Coffin agressée à Rouen par une bande d’identitaires lors de son intervention à La Friche Lucien. Condamnation et indignation, mais surtout amplifions nos efforts pour que ces idées rétrogrades soient définitivement vaincues, à Rouen comme ailleurs.»

    Ainsi de Clémentine Autain, femme politique socialiste et journaliste française, conseillère de Paris chargée de la jeunesse: «Solidarité avec Alice Coffin, agressée par des masculinistes. Le mouvement féministe a une tradition profondément pacifiste. Par les temps qui courent, j’invite tout le monde à en prendre de la graine...»

    Même Jean-Luc Mélenchon, qu’on ne présente plus, s’est mis au diapason des réseaux sociaux: «Samedi: manifestants pour les libertés agressés à Tarbes; mercredi: Alice Coffin agressée à Rouen. (…) Partout, l’extrême droite passe à la violence. Ça suffit, le déni!»

    Je vous vois, lecteur.trice, mort.e d’inquiétude. Je vous rassure immédiatement. Les organisateurs ont donné des nouvelles de la victime de cette abominable agression: «Alice Coffin va bien. Mais l’épisode a été violent.» On suppose qu’une cellule psychologique a été immédiatement mise en place.

    Quant au soi-disant groupe d’extrême droite proche des mouvances nazies, il s’appelle en réalité Les Normaux. Il possède une page sur internet où il se définit clairement comme opposé au discours LGBT. On n’en sait pas davantage.

    En ce qui concerne la victime, Alice Coffin, je rappelle qu’elle était à Rouen pour parler de ses deux livres. Dans le plus connu, Le Génie lesbien, on peut lire ces propos: «Les hommes, je ne regarde pas leurs films, je n’écoute pas leur musique». Ou encore ceci. «Il ne suffit pas de nous entraider, il faut à leur tour les éliminer (les hommes, donc)». A cette lecture, j'ai été pris d'un doute. J'ai relu attentivement sa biographie sur Wikipedia. Alice Coffin est effectivement une militante LGBT, appartenant à ce mouvement féministe dont la tradition, comme le souligne Clémentine Autain dans son tweet, est profondément pacifiste. Ouf! Un instant, j'ai craint qu'elle fût une identitaire d’extrême droite!

    Dans tous les cas, je demande tout de même, en tant qu’homme, qu’une cellule psychologique soit immédiatement mise à ma disposition...

     

     

     

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  • Plan Climat, et si on calculait?

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    Par Pierre Béguin

    Or donc, le Conseil d’Etat a présenté son «plan climat» avec – prochaine élection oblige – une ambition revue à la hausse. Attention, c’est du lourd! Les mesures toucheront tous les secteurs: transport, énergie et bâtiments. Les investissements annuels dans la transition écologique vont tout simplement doubler, passant de 300 à 600 millions de francs par an.

    Devine qui va payer? Non? Si! Si! C’est le prix pour «sauver le climat», et la planète avec, paraît-il. Ça doit être vrai puisqu’on nous le répète à longueur de journée.

    Et si, pour une fois, au lieu de répéter docilement notre liturgie, nous prenions le temps de réfléchir et de calculer? Allez, juste dix minutes!

    Pour commencer, cette précision: je ne suis pas plus habilité à aborder cette thématique que ceux qui liront ce billet, à commencer par les allumés anonymes qui ne manqueront pas de se présenter comme des spécialistes. Mais lorsque je cesse de réciter mon catéchisme réchauffiste, que je me renseigne, que je lis, que j’interroge, que je réfléchis, que je calcule, autant d’activités que, par paresse ou conformisme, le 90% des gens qui vous assènent leurs certitudes ne font pas, j’en arrive à ces conclusions:

    - En 2020, les émissions mondiales de CO2 se montaient à 31Gt (Gigatonnes). La part de la Suisse s’élevait à 0.038Gt. Ainsi, le pourcentage des émissions helvétiques, rapporté aux émissions mondiales, était de 0,12%.

    - La population genevoise est de 509.000 âmes, soit 5,9% de la population suisse qui atteint 8.600.000 personnes. Ainsi, les émissions de CO2 imputables aux Genevois – 5,9% de la population suisse, laquelle est responsable de 0,12% des émissions mondiales – équivalent à 0,007%. C’est donc par ce ridicule pourcentage, qui nous coûtera tout de même 600 millions l’an, que nous allons «sauver la planète». Un brin prétentieux, le Conseil d’État, isn’t it? Il est vrai qu’avec plus de 14 milliards de dettes, on ne compte plus! Et puis, récemment, Meyrin, et même Choulex s’étaient déjà engagés à «sauver la planète». Le canton ne peut pas être à la traîne, voyons! Il nous reste simplement à espérer que la commune de Gy va elle aussi entrer bientôt en croisade climatique, sinon on est tous foutus!

    - Mais «ne rien faire aujourd’hui nous coûterait plus cher demain», déclare gravement Mme Fontanet. Même qu’on peut estimer la perte à 1,5 milliards en 2050, et le triple en 2100! Sont quand même forts, nos édiles, qui parviennent à estimer le coût genevois du dérèglement climatique dans 80 ans, alors qu’ils n’arrivent même pas à estimer le budget cantonal annuel. Moi, j’aimerais bien connaître le détail de leur calcul, et leur méthodologie (1). Bon! Vous me direz qu’on calcule avec des modélisations et une foi de charbonnier les températures qui vont asphyxier la planète dans 80 ans, alors qu’on peine toujours à prévoir la météo à plus de deux jours! Alors pourquoi nos conseillers d’État n’auraient-ils pas le droit de délirer, eux aussi?

    - Qui dit «dérèglement climatique» sous-entend logiquement l’existence d’une «règle climatique». Comment pourrait-on, en effet, calculer un dérèglement sans référence à une règle préalable? Y aurait-il quelqu’un dans ce monde qui connaîtrait LA règle climatique? Mme Fontanet, peut-être? Dans ce cas, j’aimerais bien qu’elle me l’expose (2). A moins que nos édiles ne fassent eux aussi que réciter le catéchisme réchauffiste, par opportunisme, conformisme ou peur?

    - Oui mais, si tous les gars du monde… Certes. Même le PLR, sur ordre du parti, a retourné sa veste, dorénavant moutonnée écologie, par crainte d’une déroute électorale: il faut surtout entrer en croisade climatique «parce que la Suisse a signé les Accords de Paris», nous a assuré Philippe Nantermod, mercredi soir au TJ. Ces mêmes accords de Paris qui, pour être signés, ont dû accorder à la Chine (et à bien d’autres pays, dont l’Inde) un statut de pays en voie de développement leur permettant d’émettre du CO2 à leur guise jusqu’en 2030 (3). Ah! Quelle belle victoire pour la planète!

    Prions… Pardon! Calculons:

    - Les émissions de CO2 de la Chine, qui émet à elle seule autant de CO2 que tous les pays de l’OCDE, s’élèvent à 15% environ du total mondial de 31Gt, soit 4,65Gt.

    - Les émissions annuelles genevoises, comme calculées ci-dessus, s’élèvent à 0,007% du total mondial, soit environ 0,00217 Gt. Selon le plan cantonal genevois, nous allons les diminuer de 60% d’ici 2030. Elles s’élèveront alors à 0,000868Gt par an, la diminution de 60% correspondant à 0,001302 Gt. Ainsi, pour compenser les émissions chinoises d’une seule année, par exemple celles de 2022, combien nous faudra-t-il d’années d’efforts au taux de 2030 (–60% d’émissions), à nous les braves Genevouais? 4,65Gt / 0,001302 Gt = 3571 ans d’efforts à CHF 600 millions l’année! Comme nos amis chinois ont obtenu gracieusement 15 ans de rémission, et en supposant naïvement qu’ils renonceront à leur avantage en 2030, il faut multiplier ces valeurs par 9 (années 2022-2030) pour connaître l’ardoise genevoise compensant le cadeau parisien: 3571 x 9 = 32’139 ans d’efforts. A 600 millions l’année, nous parvenons à la modique somme de CHF 19’283 milliards. Admettez tout de même que ça fait cher la signature chinoise pour valider les accords de Paris. Antonio Hodgers, que certains surnomment maintenant le «bétonneur fou», ne croit pas si bien dire en plagiant lamentablement Churchill: le plan climat genevois «va marquer les prochaines décennies». A ce prix, je le veux, mon neveu! Et je ne vous parle même pas de l’Inde, qui talonne la Chine en termes d’émissions carbone, ces deux pays, rappelons-le, émettant chacun autant que tous les pays de l’OCDE réunis (bien entendu, je n’envisage pas une seconde d’inclure dans mes calculs les autres pays «en voie de développement»). A propos, si quelqu’un veut s’aventurer à estimer la dette genevoise en 2030, je lui laisse la calculette...

    - Mais il faut bien donner l’exemple, non? et alors tous les pays suivront, me direz-vous la bouche en coeur. Même pas! Sous le titre «The World Bank Mobilizing the Billions and Trillions for Climate Finance» (4), la Banque Mondiale a annoncé, le 18 avril 2015, un coût de la lutte contre le réchauffement climatique de USD 89’000’000’000’000 (89 trillons) sur la période 2015-2030. Or, un scientifique, médaillé du CNRS en thermodynamique (5), a calculé, selon les chiffres même du GIEC, qu’une réduction de 40% du CO2 d’ici à 2030 éviterait un réchauffement de la planète de 0,0002°C. Eh oui! Vous les idéalistes, vous avez bien lu: deux dix-millièmes de degré pour 89 trillons de dollars. Comme rapport qualité prix, on fait mieux.

    Attendez! Ce n’est pas fini. Encore cinq minutes.

    Tous ces calculs n’ont de valeur que pour autant que le CO2 soit bien le grand méchant «pollueur de la planète», comme on ne cesse de le répéter, au point que plus personne ne semble en douter, et quand bien même, en chimie élémentaire, on nous apprend que le CO2 est un fertilisant. L’idéologie réchauffiste nous ferait-elle pas un peu de «révisionnisme» chimique? Non, non, je plaisante!

    - Plus personne ne remet en cause l’action délétère du grand méchant CO2? Rien n’est moins sûr. A la suite de nombreux autres scientifiques (dont, bien évidemment, ni les politiques ni les médias ne parlent) Pascal Richet, de l’Institut de physique du globe de Paris (IPGP), vient une fois encore d’innocenter le CO2. Dans un article publié en libre accès par la revue History of Geo-and Space Science (6), Richet a réanalysé les carottes de glace de Vostok, en Antarctique (7). Voici ce qu’il annonce dans l’abstract de son article:

    «En se basant simplement sur la logique fondamentale et sur les concepts de cause à effet, l'examen épistémologique des analyses géochimiques effectuées sur les carottes de glace de Vostok invalide l'effet de serre marqué sur le climat passé habituellement attribué au CO2 et au CH4. En accord avec le rôle déterminant attribué aux cycles de Milankovitch, la température est, au contraire, restée constamment le paramètre de contrôle à long terme au cours des 423 derniers milliers d’années, qui, à son tour, a déterminé les concentrations de CO2 et de CH4, dont les variations ont exercé, tout au plus, une rétroaction mineure sur la température elle-même.»

    Ah bon! On nous aurait menti? Ce serait donc la température qui déterminerait les concentrations de CO2, – et non pas le CO2 qui déterminerait la température et «piloterait» le climat. L’analyse, qui remonte sur les 423.000 dernières années, montre que la courbe d’évolution de la concentration atmosphérique de CO2 et celle de l’évolution de la température sont décalées. Sauf que la courbe de température précède celle du CO2, et non pas l’inverse comme on nous l’a toujours rabâché, notamment depuis le fameux film d’Al Gore Une vérité qui dérange, dont plus personne ne parle et qui s’est vu imposer, au nom du respect de la science, l’avertissement: «Ceci est une fiction et ne repose sur aucun fait scientifique avéré» (Ah, au fait! Al Gore remercie tous ses supporters, il va bien, il est maintenant milliardaire et il vous emmerde). Qu’on m’explique comment le CO2 pourrait être la cause, et l’évolution de la température, l’effet, s’il suit la température au lieu de la précéder? Excepté à Genève, où l’aberration semble parfois la règle, a-t-on déjà vu un effet précéder sa cause? En fait oui, les taxes CO2… (voir aussi à ce propos l’article sur le blog «Les hommes libres» intitulé «Un ancien conseiller climat d’Obama: le GIEC se trompe et ment».)

    Mais si Richet et ses confrères scientifiques ont raison, nous autres Genevouais, avec notre tête de premier de classe, nos 600 millions annuels, nos 0,007% et notre plan climat qui «va marquer les prochaines décennies», on va vraiment avoir l’air con. On me rétorquera que ce ne sont que des fadaises, puisque «LA SCIENCE» dit le contraire. La science non, certains scientifiques, oui, mais pas tous, loin s’en faut! Ceux, surtout, qui œuvrent au sein du GIEC. Car une étude détaillée du quatrième Rapport du GIEC (2007) a montré que deux tiers des chapitres dudit Rapport sont rédigés entre autres – et un tiers carrément dirigés – par des scientifiques affiliés au WWF (8). En clair, c’est un peu comme si le tribunal chargé de juger les cas de pédérastie au sein de l’Église catholique était composé de cardinaux et d’évêques, tous choisis et chapeautés par la cardinal Bernard Law, le fameux archevêque déchu de Boston. Ou que la totalité des scientifiques chargés de déterminer les effets de la cigarette sur les fumeurs étaient payés par Philipp Morris. Bon! Vous me direz que c’est un peu ce qui s’est passé. Mais je vous répondrais que ce n’est pas une raison pour répéter le schéma ad aeternam. Dans ce genre d’arnaque, on a déjà donné!

    Ce biais idéologique est confirmé par la climatologue Judith Curry – Reviewer du 3e Rapport du GIEC, avant d’en démissionner – qui déclarait dans une interview au Point (9): «Il me revient en mémoire une conversation, en 2005, avec Rajendra Pachauri, un ingénieur des chemins de fer indiens reconverti dans la climatologie et directeur du GIEC, Prix Nobel de la paix en 2007; Pachauri m’avoua sans vergogne qu’il ne recrutait pour l’ONU que des climatologues convaincus par la cause du dioxyde de carbone, à l’exclusion de tous les autres. Cette collusion extraordinaire permet aux politiciens de déclarer: «La science dit que…» ou «Les scientifiques disent que le dioxyde de carbone est coupable du réchauffement climatique...».

    Et pourtant, depuis la création du GIEC en 1988, des centaines – que dis-je! – des milliers de scientifiques ont signé des pétitions pour s’opposer aux thèses du réchauffement climatique dû à l’homme. Ainsi, l’Oregon Petition, intitulée «Global Warming Petition Project» (10), lancée entre 1999 et 2001 par l’Oregon Institute of Science and Medecine (OISM), a été paraphée jusqu’ici par plus de 31'000 scientifiques, parmi lesquels Frederick Seitz, ancien Prédisent de l’Académie des sciences des Etats-Unis. En 2019 encore, la pétition Clintel, lancée par Guus Berkhout (11), géophysicien professeur émérite à l’université de La Haye, a été signée par quelque 900 scientifiques et adressée au Secrétaire Général des Nations Unies, ainsi qu’à la Présidente de l’UE. Sans parler de la «Pétition Lindzen», l’«Appel d’Heidelberg», la pétition des physiciens italiens, la «Déclaration de Leipzig», la «Déclaration de Manhattan», la «Pétition de Paris»... En voulez-vous encore?

    Et certains oseraient prétendre que tous les scientifiques sont d’accord?

    Le fin mot de l’histoire revient à Ottmar Edenhofer, président du Groupe de travail III du GIEC, qui déclarait, avant le sommet de Cancún de 2010:

    «Le Sommet qui va s’ouvrir à Cancún n’est pas une conférence sur le climat, mais l’une des plus grandes conférences économiques depuis la deuxième guerre mondiale. Il faut dire clairement que nous redistribuons en fait la richesse du monde par la voie de la politique climatique. (…) Il faut se séparer de l’illusion que la politique internationale du climat est une politique environnementale (je souligne). Elle n’a désormais pratiquement plus rien à voir avec la politique de l’environnement.» (12)

    Donc, résumons-nous:

    Début juin 2021, sept conseillers d’État genevouais partent en croisade climatique pour sauver, à coups de milliards, 0,007% de la planète, en lançant l’assaut contre un ennemi qui pourrait bien n’être qu’un vulgaire moulin (à vent).

    Moralité 1 : Soit ce sont des ânes bâtés, soit ils sont déjà en campagne électorale. Personnellement, j’opte pour la seconde solution. Cela dit, outre qu’ils nous font payer leur campagne et que celle-ci nous place sous la tyrannie de la minorité environnementaliste, je la trouve tout de même un peu chère, cette campagne. Pas vous?

    Moralité 2 : Il nous reste à espérer que les prochaines élections, pour une fois, offriront un large panel de (nouveaux) candidats. Car celles et ceux qui viennent de partir en croisade climatique ne m’inspirent pas vraiment. Pas vous?

    Pour le reste, je ne prétends pas que mes lectures, mes interrogations, mes réflexions ou mes calculs mènent sur la voie de la vérité climatique. Mais ils ont soulevé en moi beaucoup de doutes et creuser une distance certaine face à la liturgie réchauffiste qui ressemble davantage à un financement de la relance économique, par des fonds publics déguisés en taxes, qu’à de réelles préoccupations écologiques, dont certaines me semblent bien plus urgentes que toutes ces spéculations douteuses sur le réchauffisme et le CO2. Un peu comme si on cherchait à détourner les regards de préoccupations écologiques très concrètes, au profit d’une peur purement spéculative, mais très facile à taxer sur l’échelle du CO2. Ainsi, pour prendre un exemple parmi tant d’autres, alors qu’on essaie de nous refiler un peu partout, contre des sommes abyssales, des éoliennes inutiles (et polluantes), on produit, à l’autre bout du monde, des désastres écologiques et humanitaires en extrayant des métaux rares pour la transition numérique (13). Mais qui comprend vraiment que cette soit disant urgence climatique couvre en réalité une transition énergétique en grande partie financée par des fonds publics, c’est-à-dire par les citoyens, l’écologie n’étant qu’un alibi pour faire passer la pilule?

    Dans leur annonce solennelle à l’OMM, les sept conseillers d’Etat genevois ne font qu’alimenter ce mécanisme qui s’apparente en fin de compte à une extorsion.

    Pour les sceptiques, voici mes sources. Vous pouvez vérifier:

    (1) Leur chiffre est peut-être basé sur le scénario RCP8.5 du GIEC, le seul qu’on martèle ad nauseam, le pire, un scénario jugé totalement irréaliste parce que nos ressources fossiles connues ne suffisent pas à le réaliser (Cf. Vahrenholt F & Lüning S., Unverwünschte Wahrheiten: Was Sie über den Klimawandel wissen sollten, Langen – Mueller Verlag, 2020, p. 269).

    (2) Un ami a compulsé les archives de Météo France depuis 1901, année après année. J’ai vu le résultat. Si, dans ces incessantes variations météo, vous repérez la «règle du climat», je suis preneur!

    (3) Cf. Vahrenholt F & Lüning S., Unverwünschte Wahrheiten: Was Sie über den Klimawandel wissen sollten, Langen – Mueller Verlag, 2020, p. 279.

    (4) «The World BankMobilizing the Billions and Trillions for Climate Finance», April 18, 2015. www.worldbank.org/en/news/feature/2015/04/18/raising-trillions-for-climate-finance

    (5) François Gervais, Merci le CO2, L’Artilleur, 2020, pp.29-31.

    (6) Richet P., «The temperature-CO2 climate connection: epistemological reappraisal of ice-core messages», HGSS, vo. 112, 97-110, 2021, accessible à:

    https://hgss.copernicus.org/articles/12/97/2021/hgss-12-97-2021.html

    (7) La première analyse de ces carottes date de 1999 et est signée par J.-R. Petit et al. – parmi les auteurs, on trouve Jean Jouzel, vice-président du GIEC, qui en sait donc beaucoup sur la réalité révélée par ces carottes.

    (8) Cf. Laframboise D., 2011, The Delinquent Teenager Who Was Mistaken for the World’s Top Climate Expert, Ivy Avenue Press, Toronto, p. 46 sq.

    (9) Interview par Guy Sorman, «Cette climatologue qui échauffe les esprits», Le Point, 2396, 2 août 2018, p. 100. Judith Curry a été professeure au Georgia Institute of Technology, membre de l’American Meteorological Society, de l’American Association for the Advancement of Science et de l’American Geophysical Union.

    (10) http://www.petitionproject.org/index.php.

    (11) https://www.valeursactuelles.com/societe/des-scientifiques-de-13-pays-ecrivent-au-secretaire-general-de-lonu-pour-denoncer-lalarmisme-climatique-111056.

    (12) https://www.nzz.ch/klimapolitik_verteilt_das_weltvermoegen_neu-1.8373227

    (13) Pitron G., La Guerre des métaux rares. La face cachée de la transition énergétique et numérique, LLL, 2018.

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  • La vie en miettes (Anne-Sophie Subilia)

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    par Jean-Michel Olivier

    thumb-small_zoe_anne-sophie-subilia-8010.jpgD'un voyage dans l'archipel portugais des Açores, en 2015, Anne-Sophie Subilia a rapporté une sorte de journal poétique, diffracté, émietté, publié par les belles éditions Empreintes sous le titre énigmatique d'abrase*. Au fil des jours, des promenades dans la nature sauvage, l'auteure cherche à colliger les éclats de son être sans cesse menacé de disparition (on retrouve ici un thème cher à Sylviane Dupuis, qui fut son mentor à l'université de Genève). 

    Pour vaincre cette menace, et briser le silence, pas d'autre recours que le langage, avec ses failles et ses limites. 

    « dehors/ debout/ la bouche grenade/disant rien/ ne pouvant rien/ dire

    dans les murets se cache/ la forme brûlante/ de leurs questions »

    Dans cette solitude première, on sent l'appel de l'autre, toujours absent, dont il ne reste qu'une image ou un parfum.

    « ce qui existe

    les paysages/ les prairies illuminées/ l'enfoui

    temps froissé/ commetabac

    ce parfum/ sur nos doigts

    tenir une image transparente »

    Scandé en huit parties, ce long poème de l'émiettement cherche son centre, comme l'être qui traverse le temps fait de ruptures et de désir, de douleur et d'espoir. Avec ses mots minimalistes, l'auteure parvient à rendre compte de l'érosion de l'être.

    C'est ainsi qu'il faut comprendre le titre énigmatique, abrase*, qui dit l'usure et les blessures de ce cheminement singulier.

    * Anne-Sophie Subilia, abrase, éditions Empreintes, 2021. 

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  • Metin Arditi et ses fantômes

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    par Jean-Michel Olivier

    images.jpegMetin Arditi publie chez BSN, maison d'édition émergente et très intéressante, un recueil de trois nouvelles, destinées au théâtre ou à la radio. On retrouve les thèmes chers à cet écrivain prolifique qui convoque, ici, dans Freud, les démons*, ses fantômes familiers. 

    Il y en a trois. D'abord, le grand Sigmund, qui donne son titre au recueil, saisi à la veille de sa mort, sur son lit de souffrance (un terrible cancer lui disloque la mâchoire). Shooté à la morphine, pour supporter la douleur, Freud évoque quelques figures importantes de sa vie et son amour secret pour une femme qui a fasciné plus d'un homme (Schopenhauer, Nietzsche, Freud, Anatole France) : images-2.jpeg
    Lou Andréas Salomé. Freud nourrit encore le regret de ne pas s'être déclaré, d'être passé à côté de l'amour, une fois de plus.


    « Je me suis longtemps demandé si le propre des hommes n'est pas leur capacité à rater les occasions… Et même à les fuir, à grandes enjambées… Lorsqu'on se retourne sur sa vie, qu'on en tire un bilan, on devrait avoir le courage d'imaginer ce qu'elle aurait pu être. »

    Dans cette évocation mélancolique, on pense à Irvin Yalom (Et Nietzsche a pleuré, Mensonges sur le divan) et à Roland Jaccard, auteur d'un roman-biographie de cette femme exceptionnelle (Lou). Le crime suprême, pour Arditi, c'est de ne pas oser. De ne pas avoir le courage d'aller au bout de son désir.

    images-1.jpegLe désir est présent, bien sûr, mais contrarié, mutilé, dans la deuxième nouvelle du recueil qui raconte le déclin d'un maestro, le grand chef d'orchestre Grégoire Karakoff qui, peu à peu, perd la mémoire et s'égare dans ses partitions. Dans cette nouvelle, Arditi, qui a bien connu le milieu musical, est très à l'aise pour décrire les avanies de l'âge (perte de mémoire, impuissance) et développe certains thèmes qu'il a traités dans d'autres livres. Son maestro est saisissant de vérité et touchant de sincérité.

    Le troisième monologue, le plus court, met en scène le père de Vincent Van Gogh, Cornelius, au cours d'un repas qui sera le dernier partagé par la famille, puisqu'il marquera la fin des relations entre un père tyrannique qui ne comprend rien à la peinture et un fils génial qui ne comprend pas la haine de son père. Là encore, il aurait suffi d'oser, et d'un peu de courage pour que le père se rapproche de son fils et essaie de le comprendre, au lieu de l'exclure du cercle familial.

    Trois monologues, écrits pour être dits, qui creusent les regrets, les remords, les impuissances de trois hommes en proie à leurs démons.

    * Metin Arditi, Freud, les démons, BSN Press, 2021.

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  • Le DIP et le paradoxe de la colombe

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    Par Pierre Béguin


    Dans la griserie de son libre vol – nous dit Emmanuel Kant –, la colombe fend l’air en même temps qu’elle en sent la résistance. Elle en déduit fort logiquement qu’avec un peu moins de résistance de l’air, elle volerait plus vite, et mieux encore. Poussant son raisonnement jusqu’au bout de sa logique, elle en conclut naturellement que, dans le vide, son vol serait parfait*.

    Ce paradoxe guette tous les esprits systémiques, et ils sont nombreux à y succomber. L’oeuvre d’André Gide, par exemple, rend compte de ce mécanisme qui voit, immanquablement, toute personne pousser la logique de son système toujours plus loin, jusqu’au point où, sans s’en rendre compte, cette dernière se met à agir à l’encontre des valeurs même qu’elle prétend défendre. Ainsi de Michel dans L’Immoraliste, du pasteur de La Symphonie pastorale, ou de Lafcadio, qui enclenche à son insu un gigantesque réseau de causalités déterminantes en voulant expérimenter, par un meurtre, la théorie de l’acte gratuit (Les Caves du Vatican).

    Dans les années 80, le néo libéralisme, aveuglé par sa foi stupide dans la capacité d’autorégulation des marchés financiers, a poussé toujours plus loin la logique de la déréglementation, justifiant tout objectif non atteint par la survivance de nombreuses règles soi-disant obsolètes, et pensant logiquement que seule la suppression de toutes les réglementations permettrait au marché d’atteindre son plein rendement et son parfait équilibre. On connaît la suite…

    Aujourd’hui, le dogme du tout à l’électrique offre un bel exemple de ce mécanisme: sous prétexte de neutralité carbone et de bonne conscience, on est simplement en train de créer une nouvelle forme de «colonialisme écologique» (je gage que, dans quelques années, l’expression va faire son chemin) contre lequel très peu de voix s’élèvent. Pire encore: on lui ajoute un système d’indulgences qu’on croyait révolu depuis la Réforme. Les délires actuels sont riches en exemples du même ordre, pour ceux qui savent les interroger...

    A Genève, comme on pouvait s’y attendre, le DIP, qui n’en rate décidément pas une, succombe une fois de plus au paradoxe de la colombe. Le projet visant à supprimer les regroupements par niveau au Cycle d’orientation relève de cette même tendance absurde à pousser encore plus loin, avec une foi de charbonnier, une logique qui s’est montrée jusque là inefficace à remplir les objectifs qu’on lui avait assignés. D’une structure à quatre sections, latine, scientifique, générale, pratique, – instituée à l’origine du Cycle par le chantre de la démocratisation des études, André Chavanne –, (et dont le coulissement d’une section à l’autre se faisait alors presque systématiquement vers le bas, de latine en générale, par exemple), nous voici donc arrivés, à coups de réformes successives consistant à éroder toujours plus la rigueur des sections, et toujours sous l’éternel motif que le système en cours ne fait que renforcer les inégalités, à un système de quasi mixité. «Quasi», car on conserve tout de même, comme si on ne pouvait pas se résoudre à supprimer toutes traces du système originel (preuve qu’on y croit encore, malgré tout), des cours à niveaux dans les deux disciplines qui, justement, posent le plus de problèmes, le français et les mathématiques.

    Pas besoin d’être Jérémie ou Cassandre pour prédire que, dans une décennie, la nouvelle conseillère d’État (socialiste) en charge du DIP parviendra, avec cette réformette, énième réplique des précédentes, au même constat que Mme Torracinta: ces nouvelles mesures se révèlent non seulement inefficaces à gommer les inégalités, mais elles les renforcent (ce qu’on ne dira pas, en revanche, c’est que la situation s’est encore détériorée entre temps). Il lui restera alors à aller, cette fois, jusqu’au fin bout de la logique et à éradiquer les derniers vestiges d’hétérogénéité que sa collègue d’aujourd’hui n’a pas osé supprimés. Pour s’apercevoir, inévitablement, une dizaine d’années plus tard (nous serons alors dans les années 2040, et moi je serai mort), que l’instauration de la mixité totale dans les classes a complètement échoué à satisfaire les objectifs de lutte contre les inégalités scolaires. On décrétera alors la mort clinique du Cycle d’Orientation, prétextant qu’après plus de 80 ans d’existence, il a fait son temps. Et l’on donnera naissance à une autre structure «miraculeuse», investie des mêmes missions délirantes et soumise au même destin. C’est écrit, comme chante l’autre, et je m’étonne qu’il se trouve des gens sérieux pour croire que ce genre de réformes puissent aboutir à un autre scénario (le croient-ils vraiment?).

    Mais on ne dira pas que cette lutte entêtée contre toute forme d’hétérogénéité, non seulement a été échec, mais a aussi détruit le système. D’autant plus que le seul argument – ou l’unique profession de foi – du DIP se limite à brandir le sempiternel postulat idiot, attesté bien entendu par des études dites «scientifiques», que les deux ou trois têtes pensantes de la classe vont naturellement tirer tous les autres vers le haut, comme si un bon élève, par la seule puissance de son comportement et de ses bons résultats, pouvait réussir là où les enseignants et le département ont échoué. Ça se passe peut-être ainsi chez les Bisounours ou dans le merveilleux microcosme de la recherche pédagogique, mais pas dans le monde réel. Quiconque possède un brin d’expérience, ou même un peu de bon sens, sait que, le plus souvent, c’est exactement le contraire qui se produit. Mais «c’est le sort ordinaire de la raison humaine, dans la spéculation, de construire son édifice en toute hâte, et de ne songer que plus tard à s’assurer si les fondements sont solides» (E. Kant).

    Eh oui! On ne se refait pas: être socialiste, c’est croire, même dans la soixantaine, en dépit de l’expérience, que la réalité va se plier avec complaisance aux idéologies, parfois stupides, qu’on veut lui imposer contre nature; par exemple, croire qu’un système scolaire peut gommer toutes les inégalités. Et dans quel but, d’ailleurs, si ce n’est pour satisfaire à la sotte idéologie de l’égalitarisme?

    Ce que je constate, entre mai 2020 et mai 2021, c’est que les changements instaurés par le DIP vont tous dans le sens d’une détérioration des conditions d’étude pour les élèves les plus motivés. L’année dernière au collège, c’était, entre autres, la suppression du choix latin – grec, qui entraînera, dans les prochaines années, la mort annoncée du grec au collège, et celle, un peu plus tard, du latin. En couple, ils pouvaient encore espérer résister. Séparés, ils n’ont plus aucune chance. Pour le plus grand plaisir de la gauche qui ne voit, dans le choix latin – grec, que le seul privilège d’une caste favorisée. De même, les classes mixtes systématisées se feront aux dépens des élèves – et il y en a, croyez-moi – qui demandent légitimement des conditions d’enseignement à la hauteur de l’investissement qu’ils sont prêts à accorder à leurs études. Des conditions qu’ils ne trouveront pas dans une classe où les trois quarts de l’effectif ne sont guère motivés. De quoi décourager ceux-là même dont on attend qu’ils motivent les autres!

    Faute de pouvoir élever la base, on se contente donc de couper les têtes qui ont l’ignoble prétention de s’élever au-dessus de la moyenne. Tout au plus, leur accorde-t-on, dans la nouvelle réforme, la possibilité d’effectuer le cursus du CO en deux ans au lieu de trois, preuve indiscutable, par ailleurs, que le DIP reconnaît, dans le même temps, que cette réforme pourrait placer les bons élèves dans une galère qu’il serait malsain de prolonger inutilement. Mais alors comment prétendre que les plus motivés vont tirer les autres vers le haut, tout en leur donnant la possibilité d’abréger leur cursus? Quelqu’un pourrait-il m’expliquer la logique?

    Ce qui manque peut-être le plus à notre époque délirante, et au DIP par la même occasion, c’est un peu de bon sens, de pragmatisme, et de temps de réflexion s’exerçant loin des systèmes, des dogmes dangereux ou des croyances stupides qui façonnent l’opinion publique, à grands coups de propagandes, de peurs et de culpabilités.

    J’ai toujours détesté les systèmes, les dogmes, les clans, et les personnes à l’esprit systémique, dogmatique ou clanique (on dirait maintenant «communautariste»). Quand ce ne sont pas des opportunistes ou des Tartuffes, ce sont, le plus souvent, des faibles qui s’accrochent à leur système comme un estropié à sa béquille. Et une pensée prête-à-porter est tellement plus confortable!

    Bien entendu, les peurs et les culpabilités avec lesquelles on matraque les populations ont pour effet de les affaiblir et de les rendre perméables aux croyances imbéciles et à l’esprit de système. Et ça marche! Oui, même si ce n’est pas sous la forme qu’on imaginait, le XXIe siècle sera bel et bien religieux. En tout cas, il en prend le chemin, hélas!

    Pendant ce temps, au milieu de tous ces délires, La Critique de la raison pure repose dans quelque bibliothèque poussiéreuse où tant de vérités oubliées demeurent. Allons! Ouvrons le texte un instant à la page 36:

    «Entraîné par cette preuve de la puissance de la raison, notre penchant à étendre nos connaissances ne voit plus de bornes. La colombe légère qui, dans son libre vol, fend l’air dont elle sent la résistance, pourrait s’imaginer qu’elle volerait bien mieux encore dans le vide. C’est ainsi que Platon, quittant le monde sensible, qui renferme l’intelligence dans de si étroites limites, se hasarda, sur les ailes des idées, dans les espaces vides de l’entendement pur. Il ne s’apercevait pas que, malgré tous ses efforts, il ne faisait aucun chemin parce qu’il n’avait pas de point d’appui, de support sur lequel il pût faire fonds et appliquer ses forces pour changer l’entendement de place. C’est le sort ordinaire de la raison humaine, dans la spéculation, de construire son édifice en toute hâte, et de ne songer que plus tard à s’assurer si les fondements sont solides.»

    *Kant E., 1781, Critique de la raison pure, trad. A. Tremesaygues et B. Pacaud, PUF, Paris, 1980 (9e éd.), Introduction, p. 36.

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  • L'imposture de la terreur (Christophe Gaillard)

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    par Jean-Michel Olivier

    gaillard_1ere.jpgToute révolution est-elle condamnée à finir dans le sang et les larmes ? Et pourquoi tant de haine, de massacres, de terreur ? Ces questions sont au cœur du roman de Christophe Gaillard, La Glorieuse imposture*, sans conteste l'un des livres les plus forts et les plus aboutis de ce début d'année. 

    L'auteur (né en 1958) enseigne au Collège de Saint-Maurice et n'en est pas à son coup d'essai (il a déjà publié quatre livres aux éditions de l'Aire). Dans son dernier roman, sous-titré « Madrigal spirituel », il déploie toute sa verve et son talent. Son ambition aussi : il s'attaque à cette période maudite de l'histoire de France qui dura exactement 10 mois (1793-1794) et qu'on appelle la Terreur. Comme on sait, la Révolution de 1789, symbolisée par la prise de la Bastille, fit relativement peu de victimes. Le bain de sang débuta en 1793 avec la Terreur — et l'usage intensif de la machine à raccourcir, autrement dit la guillotine. 

    C'est l'été 1794, quelques jours avant la chute de Robespierre et la fin de cette parenthèse sanglante qui coûta la vie à des dizaines de milliers d'innocents. Saint Lazare cour 1789 hubert robert.jpgNous sommes à Saint-Lazare, une ancienne léproserie devenue une prison où s'entassent les suspects de tous bords (artistes, écrivains, aristocrates, religieuses, etc.). Dans cette petite société des bannis (promis à une mort certaine), il y a un poète, André Chénier, dont certains vers ont déplu aux jacobins au pouvoir. Gaillard retrace avec talent les derniers jours du poète qui attend la charrette funeste et croise, dans sa prison, les peintres Suvée et Hubert Robert (qui peignit la cour de la prison sous la terreur, cf. illustration), le poète Roucher, la mère abbesse de Montmartre et la belle Aimée de Coigny. Il y croisera également d'autres personnages dont le divin marquis de Sade, qui échappera par miracle à la guillotine. images.jpegC'est l'occasion, pour Gaillard, de fantastiques portraits, vivants et colorés, de ces figures marquantes de la Révolution. Sa verve se déploie pour évoquer Marat et Charlotte Corday, Olympe de Gouges ou Robespierre (image), Danton ou le peintre collabo David (il dénonça son collègue Hubert Robert).

    Unité de temps, de lieu et d'action : Gaillard ne perd jamais de vue l'essentiel, la vie de son poète condamné à une mort injuste. Il cite longuement ses vers, célèbre sa musique, son amour de la Grèce et de Rome, ses rêveries pastorales. En même temps, il souligne l'incroyable imposture de cette révolution qui se rêve citoyenne et finit par devenir une dictature sanglante. Comment en est-on arrivé là ? Qui a trahi les idéaux révolutionnaires ? Là aussi, s'appuyant sur une riche documentation, Gaillard éclaire l'histoire et en démonte les ressorts. Il rend hommage au poète Chénier et nous livre une fresque impitoyable de ces dix mois terrifiants. 

    Un dernier mot sur l'écriture, fastueuse, de Gaillard : à la fois madrigal, enquête historique, ode à la poésie, son livre est un régal et une fête de la langue. 

    * Christophe Gaillard, La glorieuse imposture, éditions de l'Aire, 2021.

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  • Voir Venise et renaître (Jean-Bernard Vuillème)

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    par Jean-Michel Olivier

    images.jpegDe L'Amour en bateau (1990) à La Mort en gondole (2021), il n'y a qu'un pas que les lecteurs de Jean-Bernard Vuillème (né à Neuchâtel en 1950) franchiront allègrement. On y retrouve les thèmes chers à cet écrivain singulier : l'amour, bien sûr, l'errance, la fuite, l'improbable rencontre, la fascination de la mort, etc. On y retrouve aussi le ton grave et désinvolte de ses livres précédents — la mort y rôde à chaque page — cet univers de personnages un peu perdus, en quête d'eux-mêmes, proche de Kafka et de Robert Walser. 

    La Mort en gondole*, son dernier roman, se décline en trois parties, « valse mélancolique et langoureux vertige » (Baudelaire). images-1.jpeg
    Dans la première partie, le narrateur, homme en rupture, décide de larguer les amarres et d'aller rejoindre à Venise une ancienne amie qui écrit une thèse sur le peintre Léopold Robert — un artiste neuchâtelois aujourd'hui oublié, mais qui reçut tous les honneurs au début du XIXè siècle. Au cours du trajet ferroviaire, le narrateur imagine les retrouvailles avec cette femme qu'il connaît à peine et s'imprègne déjà de la vie (tragique) de Léopold Robert. La deuxième partie retrace les retrouvailles à la fois improbables et décevantes avec cette jeune femme, Silvia, qui ressemble à bien des héroïnes de Vuillème : indéchiffrable, fantasque, maniant l'ironie comme une seconde langue, attachante et agaçante. Comment saisir une ombre qui se dérobe (et se moque de vous) ?

    À mesure que Silvia se dérobe, s'impose insidieusement la figure de Léopold Robert (mort à Venise en 1835, après s'être tranché la gorge). Le narrateur glisse ses pas dans les pas du peintre. Il imagine son atelier, ses déambulations, ses espoirs et ses chagrins dans la cité des Doges. is-1.jpg
    Il faut dire que Robert, après avoir suivi à Paris les cours de David et de Gros et remporté plusieurs succès d'estime, partit pour Rome où il tomba amoureux d'une princesse, Charlotte Bonaparte, nièce de Napoléon — une femme qui n'était ni de son milieu ni de son genre, comme dirait Proust. Si, au début, la princesse ne fut pas insensible au charme du jeune peintre et lui laissa quelques espoirs, elle épousa toutefois un autre homme (mort empoisonné, semble-t-il) et ne céda jamais à l'artiste romantique. Celui-ci partit pour Florence, puis s'exila à Venise, plein d'amertume et de chagrin, où il connut la fin tragique que l'on sait. Vuillème se joue parfaitement des clichés sur la Venise romantique (Thomas Mann, les voyages de noces, les promenades en gondole, etc.), haut lieu des passions malheureuses. Sa Venise est un labyrinthe où le narrateur peine à trouver son chemin.

    La dernière partie, qui retrace les dernières heures de Léopold Robert, solitaire, exilé et retouchant sans fin ses toiles (avec le couteau qui lui servira à se trancher la gorge!) est haletante et surprenante. Et la fin du roman — du pur Vuillème — mêle habilement le tragique et le burlesque. 

    Un roman singulier qui est à la fois un hommage à un grand peintre oublié et une quête d'identité (et de renaissance) dans une ville surchargée d'images et d'histoires extraordinaires. Métaphore délicate : le bateau est ici une gondole — la même qui transporte les morts au cimetière marin, leur dernière demeure, et qui balade les amoureux à travers les canaux romantiques de la ville.

    * Jean-Bernard Vuillème, La Mort en gondole, Zoé, 2021.

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