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  • Pandémie: parlons chiffres

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    Par Pierre Béguin

    ...En l’occurrence ceux de l’Office fédéral de la statistique dont on peut supposer qu’ils sont fiables.

    L’OFS a recensé les décès survenus en Suisse jusqu’à la 19e semaine de l’année 2020, soit jusqu’au dimanche 10 mai. On en comptabilise à cette date 26590, contre 26190 pour la même période en 2019, soit 400 décès de plus. Précisons qu’en 2019, on recensait 67307 personnes décédées en Suisse, toutes causes confondues.

    En général, la courbe des décès en 2020 est inférieure à celle de 2019 jusqu’à la 11e semaine, soit jusqu’au 14 mars. Ensuite, et ce n’est pas une surprise, elle devient systématiquement supérieure jusqu’à la 17e semaine, soit jusqu’au 25 avril, avec une différence de 1531 décès. Ensuite, elle retombe, et même de manière assez nette durant la 19e semaine avec 183 décès en moins dans cette seule période du 4 au 10 mai.

    Toujours à cette même date du 10 mai, on recensait officiellement 1631 personnes décédées du covid en Suisse, soit 6,13% des décès, contre 27900 guérisons. Il faut préciser que, sur ces 1631 cas, le 70% concerne des personnes âgées de plus de 80 ans, soit une tranche de vie qui correspond à l’espérance de vie moyenne de la population. Ce qui veut dire que 543 personnes âgées de moins de 80 ans sont décédées du virus, soit 2,04% des décès (a-t-on par ailleurs déterminé si elles étaient mortes du – ou avec le – virus?).

    Cela dit, la raison d’être des statistiques, c’est justement de vous donner raison. Chacun trouvera donc dans ces chiffres de quoi conforter son opinion. Certains y verront la preuve de l’utilité d’un confinement qui a considérablement limité «la casse». D’autres, la preuve de l’aberration de mesures qui ont mis à mal des pans entiers de l’économie et précarisé des dizaines de milliers de personnes pour lutter contre une pandémie finalement pas si dévastatrice si l’on s’en tient aux chiffres, et qui, pour l’essentiel, ne concernait que des retraités. Quand bien même un mort, un seul s’il vous est proche, c’est déjà la terre entière… et ça n’a pas de prix!

    «Les statistiques sont vraies quant à la maladie, et fausses quant au malade; elles sont vraies quant aux populations, et fausses quant à l’individu», disait judicieusement Léon Schwartzenberg. Le vivant échappera toujours aux mathématiques, contrairement à ce qu’essaient de nous faire croire des modalisations alarmistes qui jouent sur la peur. Et les chiffres ne parlent pas la même langue selon l’angle par lequel on les interroge. Qu’on s’en souvienne quand, inévitablement, sonnera l’heure des comptes!

    En attendant – et c’est la seule opinion que j’émettrai dans ces lignes -, un peu de modestie ferait le plus grand bien à tous ces gourous de la science qui, opportunément ou habilement, - et quelle que soit leur religion – nous assènent leurs vérités contradictoires avec l’assurance d’une parole divine. Cette étrange période a élu ses idoles du prêchi-prêcha. Puissent-elles retourner dans l’oubli en même temps que la pandémie!

    Ah oui ! Puisqu’on parle opportunisme et chiffres, mais d’une toute autre nature, ceux-là, il me faut encore mentionner ce fait: sans surprise, on déplore dans le canton de Vaud les premières arnaques aux crédits coronavirus accordés aux entreprises. J’avais déjà entendu un type affirmer qu’il empocherait les 200.000,- francs accordés en prêt sans intérêt à son entreprise, qu’il mènerait grand train pendant une année ou deux avant de se mettre en faillite… et de repartir le cas échéant sous une autre raison sociale. Ce scénario va se généraliser dans toute la Suisse, c'est écoeurant mais c'est une certitude. A ce niveau, j’ai toujours trouvé nos autorités d’une consternante naïveté, malgré l’urgence. La garantie d’Etat, en l’occurrence, ce sera le contribuable…

     

     

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  • Paradoxe... ou les Compagnies d'assurance maladie au temps du coronavirus

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    Par Pierre Béguin

    «Le paradoxe est le moyen le plus tranchant et le plus efficace de transmettre une vérité aux endormis et aux distraits», affirmait un écrivain espagnol du siècle dernier (Miguel de Unamuno).

    Supposons qu’il ait raison. Et développons ce billet sur la base d’un paradoxe qu’il nous est facile d’observer: jamais au paroxysme de cette pandémie qui nous occupe à plein temps depuis deux mois les cabinets médicaux et les hôpitaux n’auront fonctionné si loin de leur capacité maximale; et, donc, jamais au pire temps de la maladie et du confinement que nous venons de traverser les assurances maladies n’auront fait autant d’économies.

    Quand ils ne furent pas simplement fermés, les cabinets médicaux fonctionnèrent entre 10 et 30% de leur capacité, les cliniques, et même les hôpitaux, à guère plus de 50%. Depuis deux semaines que les médecins ont reçu l’autorisation de pratiquer à temps plein, tous celles et ceux que j’ai interrogés – et cela fait un certain nombre – me disent la même chose: les patients potentiels sont encore frileux et les cabinets tournent à environ 50%. Et il faudra du temps pour qu’ils fonctionnent à 100%.

    D’autres constats sont encore plus surprenants. Ainsi a-t-on remarqué que les décès dus à des causes cardiaques ont diminué de moitié durant cette période (aurait-on, en partie du moins, imputé au virus la différence?). Et on pourrait allonger la liste de nos exemples. Le fait est que jamais la santé du citoyen suisse, en apparence et si l’on s’en tient aux seuls chiffres des consultations, n’a été aussi bonne qu’au temps du coronavirus.

    Ce paradoxe amène à nous questionner sur deux problématiques essentielles qu’il nous faudra bien empoigner avec l’énergie de la révolte, si nos politiques ne le font pas:

    1. Les économies vertigineuses effectuées par les compagnies d’assurance maladie, économies qui se prolongeront encore quelques mois, devraient logiquement aboutir, en fin d’année, à une baisse tout aussi vertigineuse de nos primes d’assurance, pour le moins à une ristourne significative. Dans le cas contraire, il y aurait à l’évidence escroquerie, qui plus est escroquerie couverte par la sphère politique.
    2. Les sommes hallucinantes qui constituent les fameux fonds de réserve plus ou moins occultes des assurances – et dont j’ai toujours prétendu qu’ils finiront par exploser dans un énorme scandale – devraient être, cette fois, sérieusement remises en question. On pouvait jusqu’alors justifier de leur importance par l’avènement de temps difficiles comme ceux que nous traversons en ce début d’année. Mais si l’expérience nous montre clairement l’inutilité de ces milliards de réserve face au problème même par lequel on justifie leur existence – car, j’en fais le pari, on ne prélèvera pas un rouge liard sur ces fonds de réserve, même pour éponger des primes que beaucoup de citoyens ne peuvent plus payer – lesdits citoyens devront logiquement se questionner sur la légitimité de ces fonds de réserve. Et sur le rôle joué par bon nombre d’élus dans ce qui menace de plus en plus de tourner un jour au scandale national.

    Et puisque j’ai commencé ce billet par une citation sur le paradoxe, je conclurai de même en citant cette fois Diderot: «Ce qui est aujourd’hui un paradoxe pour nous sera pour la postérité une vérité démontrée». A cette nuance près qu’il ne s’agira pas ici de «postérité». C’est aux citoyens suisses actuels, dans leur ensemble, y compris «les endormis et les distraits», qu’il faudra donner rendez-vous en fin d’année. Et cette fois, ce ne sera pas pour applaudir le corps médical, mais pour s’accorder un très sérieux droit d’inventaire…

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  • L'information volatile

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    par Jean-Michel Olivier

    Comment survivre dans l'océan d'informations qui nous submergent, chaque jour davantage, depuis le début de ce confinement qui tient tout à la fois de la prise d'otage (par l'État), de la séquestration et de la réclusion (en famille) ? Nous voilà assignés à résidence, pour une durée indéterminée, pour des motifs obscurs et contradictoires. Quel crime avons-nous donc commis ?

    images.jpegJ'aurais tant aimé croire à la fable chinoise du pangolin et de la chauve-souris, digne de La Fontaine, dont les amours coupables seraient à l'origine du satané virus qui nous oblige à restés confinés ! Hélas, en même temps que la fable  chinoise, une contre-fable a surgi, dans les états majors des grandes puissances (USA, France, Angleterre), pour  couper court à la première affabulation : selon le Pr Luc Montagnier, Prix Nobel de médecine en 2008 pour sa participation à la découverte du virus du Sida (quand même!), au départ de la pandémie il y aurait eu « une manipulation sur ce virus initialement présent chez la chauve-souris, mais auquel on a ajouté par dessus des séquences du VIH. Ce n’est pas naturel, images-1.jpegc’est un travail de professionnel, de biologiste moléculaire, d’horloger des séquences. Dans quel but ? Je ne sais pas (…). Une de mes hypothèses est qu’ils ont voulu faire un vaccin contre le Sida. » 

    Mince alors ! L'histoire du marché aux poissons de Wuhan est une belle légende, mais elle est fausse…

    Rassurez-vous, l'histoire n'est pas finie (avec le déluge d'informations qui est notre quotidien aujourd'hui, elle n'est jamais finie!).

    À peine le professeur Montagnier avait-il quitté son estrade qu'une multitude de contradicteurs, armés de scuds surpuissants, l'ont abattu en plein vol !

    Exemple : « La conclusion de ces recherches n’a pas de sens » déclare à l’AFP le virologue Etienne Simon-Lorière de l’Institut Pasteur à Paris. Pour lui, ces séquences « sont de tout petits éléments que l’on retrouve dans d’autres virus de la même famille, d’autres coronavirus dans la nature. Ce sont des morceaux du génome qui ressemblent en fait à plein de séquences dans le matériel génétique de bactéries, de virus et de plantes. »

    Et il ajoute, pour les poètes et les littérateurs, cette phrase qui donne à réfléchir : « Si on prend un mot dans un livre et que ce mot ressemble à celui d’un autre livre, peut-on dire que l’un a copié sur l’autre ? »

    Pour ma part, je n'ai jamais douté que les écrivains — sans distinction de genre, d'âge, de couleur ou d'origine — se soient toujours copiés les uns les autres, ne serait-ce qu'en se servant de la langue commune !

    Une pluie de scuds a déferlé sur le pauvre Luc Montagnier, accusé de tous les maux (incompétence, sottise, démence sénile, etc.).

    Quelle est la conclusion de cette plaisante et triste affaire ?

    1) Que la « communauté scientifique », si elle existe, ne parle jamais d'une seule et même voix. En sciences comme ailleurs, la vérité est fragile, complexe, contradictoire. Et donne toujours matière à polémique. Ce qui permet de mettre en doute, ne serait-ce qu'un instant, le discours des « experts » que l'on voit défiler sur les plateaux de télévision et qui n'expriment, en définitive, qu'une voix parmi d'autres. 

    2) L'information — la vraie comme le fausse, car dans cette nouvelle dynamique, pour le meilleur comme pour le pire, l'une ne vaut pas mieux que l'autre — est devenue volatile : elle ne dure qu'un instant. C'est une fleur éphémère qui ne fleurit qu'un jour. Il est donc difficile, sinon impossible, de bâtir quelque chose sur cette vérité volatile, puisqu'elle est aussitôt contredite et annulée par la vérité qui vient de sortir.

    Une fois encore, c'est au lecteur de faire son choix — ou son marché. Et, comme disait Lautréamont, on espère que le lecteur est sagace et bien réveillé ! 

    Ce sera tout pour aujourd'hui. Pour vivre cachés, vivons heureux ! Je retourne aux lilas et aux genêts de mon jardin dont je ne veux pas manquer l'extraordinaire floraison.

  • Le virus malin de l'information

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    couv1534bd.jpg

    par Jean-Michel Olivier

    S'il met à mal l'économie mondiale, ce maudit #coronavirus est une bénédiction pour les chaînes d'information publique, qui n'ont jamais connu une telle audience. La radio, comme la télévision, peuvent donner le maximum de leurs forces (qui sont immenses) dans la journaux télévisés et les émissions spéciales. À ce propos, on ne remerciera jamais assez les journalistes qui vont sur le terrain prennent des risques et surmontent des montagnes d'obstacles pour remplir leur devoir d'informer. 

    En revanche, on le sait, la presse écrite vit des jours difficiles. Certains journaux — surtout régionaux et associatifs — sont près de déposer leur bilan (les salaires ne seront plus assurés en avril). Pourtant, comme les radios et télévisions de Service public, ils font de l'excellent travail. Alors pourquoi ?

    images.jpegCe satané virus a mis à mal des pans entiers de l'économie. Certains s'en réjouissent : cela marque une pause dans notre désir de croissance effrénée et permet à la nature (et à l'homme) de reprendre ses droits. D'autres s'en inquiètent, car ils en voient les conséquences.

    Le problème, c'est que dans une société de plus en plus interconnectée, sans règle, ni frontières, tout le monde est aussi interdépendant.

    rendez-vous-majeur-qui.jpgPrenons un exemple simple : l'annulation du Salon de l'auto. Les écolos ont applaudi des deux mains, comme les ennemis jurés de la voiture. Or, ce Salon génère, bon an, mal an, près de 250 millions de retombées économiques. Le Salon de l'auto apporte une manne publicitaire indispensable aux journaux de la place (le mois de mars est habituellement le meilleur mois de l'année pour la publicité). Or, cette année, rien, pas un placard, pas une annonce. Perte sèche abyssale. Les cafetiers, hôteliers, taxis, etc. connaissent la même pénurie, comme beaucoup d'indépendants.

    Dans le domaine culturel aussi, l'arrêt brutal de toute activité (théâtre, opéra, danse, concerts, expositions) entraîne logiquement l'annulation de toute publicité. Et donc, à moyen ou long terme, la mort des journaux papiers.

    Une fois passée l'angoisse virale, nous pourrons réfléchir aux moyens d'aider cette presse qui se bat pour nous informer et qui est devenue aussi précieuse que notre pain quotidien. Voulons-nous encore des journaux de qualité ? En avons-nous vraiment besoin ? Les questions sont nombreuses. Mais il ne faudra pas attendre trop longtemps pour se les poser.

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  • Josette Bauer, femme fatale en cavale (Pierre Béguin)

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    par Jean-Michel Olivier

    Unknown-2.jpegPierre Béguin aime les affaires au carrefour du droit, du fait divers et de la littérature. Il s'était déjà penché sur l'affaire Jaccoud, qui défraya la chronique judiciaire dans les années 50, et en avait tiré un très bon roman, Condamné au bénéfice du doute*, couronné par le Prix Édouard-Rod en 2016. Ensuite, il s'était inspiré d'un fait divers colombien, mêlant trafic d'organes et guerre des gangs, pour nous donner un roman baroque, Et le mort se mit à parler**. Aujourd'hui, il réinvente, à la suite d'une enquête minutieuse, la fameuse « affaire Josette Bauer », dont certains Genevois se souviennent encore.

    Le résultat ? La Scandaleuse Madame B.***, un roman sulfureux et détonant, très au-dessus de ce qui se publie d'ordinaire en Suisse romande.

    detective-n-740-du-02-09-1960-josette-bauer-rehabilitation-de-pierrre-jaccoud-1007653656_ML.jpgRappelons les faits : en 1957, Josette Bauer, une jeune femme genevoise qui aime les fêtes et la belle vie, se voit accuser de complicité dans le meurtre, assez atroce, de son père. Ce n'est pas elle qui l'a tué, mais son mari, Richard Bauer, un homme très faible, mais amoureux, pris à la gorge par ses soucis financiers. A l'heure du meurtre, Josette se trouve dans une boite de nuit de Rolle en train de faire la bamboula avec son amant. Josette n'a pas tué, mais très vite elle va devenir, aux yeux des jurés et des journalistes, l'instigatrice du meurtre, celle qui a incité son mari à tuer son père. Après une longue enquête, dont Béguin reconstitue minutieusement chaque détail, le couple est arrêté. Le mari passe aux aveux. Déjà condamnée par la vox populi, Josette écope de plusieurs années de prison. Elle sera emprisonnée en Suisse alémanique et purgera, en détenue modèle, la presque totalité de sa peine. Pourquoi « presque » ? Eh bien, à quelques mois de sa libération, Josette s'évade !

    La plus grande erreur de sa vie, avoue-t-elle. Mais aussi le début d'une fantastique épopée…

    Pendant plusieurs années, on perd la trace de la « scandaleuse Madame B. ». Josette vit en cavale, se fait refaire le visage (l'opération de chirurgie esthétique, réalisée clandestinement à Paris, tourne à la boucherie), vit d'expédients. Béguin suit cette femme ordinaire au destin extraordinaire à la trace, comme s'il vivait dans son ombre. L'Algérie, puis l'Espagne : autant d'étapes d'une cavale douloureuse. A chaque fois, dirait-on, l'histoire se répète : alors qu'elle tâche de refaire sa vie dans le milieu de l'équitation (elle a toujours eu la passion des chevaux), Josette est obligée de fuir, en perdant tout à chaque fois, comme si un destin funeste s'acharnait sur elle.

    On retrouve sa trace aux États-Unis, en Floride plus précisément, dans les années 60, où l'audacieuse Genevoise est arrêtée, avec son complice, alors qu'elle transporte, cachés dans son corset, deux kilos d'héroïne. Nouveau procès (expéditif). Nouvelle condamnation. Unknown-3.jpegJosette — qui entretemps a changé d'identité et s'appelle maintenant Jean Baker ! — conclut un marché avec la police américaine à qui elle livre les noms de plusieurs trafiquants de drogue européens — des gros bonnets qui forment le fameux réseau de la French Connection (rien que ça!). Une fois encore, Josette s'évade pour recommencer sa vie ailleurs, dans l'anonymat et la clandestinité. L'histoire n'est pas finie. Elle connaîtra encore bien des rebondissements. Mais j'en ai déjà trop dit…

    Le roman de Béguin est écrit à deux voix. Deux styles. Deux rythmes différents. La voix du narrateur, factuelle et sûre d'elle-même. Et la voix suraiguë, un peu flûtée,  très vite reconnaissable, de l'écrivain américain Truman Capote qui se passionne pour cette affaire. Deux styles, donc, deux voix et deux rythmes. Tandis que le narrateur fonce et enchaîne les faits sur un rythme soutenu, la voix de Truman Capote marque une pause, un temps de réflexion, une méditation sur le destin de Josette et l'œuvre à venir (car Capote rêve d'écrire LE grand livre sur l'affaire Bauer, un livre qui établira définitivement son génie d'écrivain). images.jpegC'est le tour de force de ce livre que de faire alterner ces deux voix si différentes, chacune allant sa propre allure. Le narrateur décrit les faits, comme un policier ou un historien, et Capote les éclaire, les interroge, les passe au scanner de son propre regard. Réussite absolue. Pour nous faire entendre la voix de Capote, Béguin nous livre une partie (inventée) de sa correspondance. Capote écrit à ses amis, nous fait part de ses soucis de santé et tient au vitriol la chronique de ses sorties mondaines. C'est un délice que de le suivre à travers le monde (Capote voyage beaucoup) et de croiser au fil des pages Jackie Kennedy, les Rolling Stones, la famille Agnelli et quelques autres people

    __multimedia__Article__Image__2020__9782226444974-j.jpgAvec La scandaleuse Madame B., Pierre Béguin nous donne sans doute son meilleur livre, le plus abouti, le plus inventif et le plus ambitieux. Il place la barre très haut et relève brillamment le défi de raconter le destin extraordinaire d'une « petite » Genevoise, insouciante et délurée, dont la vie est une perpétuelle fuite en avant — une tentative désespérée de se sauver. Car au cœur du roman de Béguin, il y a la question du crime et de la rédemption. Peut-on se racheter d'un crime que l'on n'a pas commis ? (Josette a toujours nié est coupable du meurtre de son père) ? Comment refaire sa vie ? A-t-on droit à une seconde chance ? Et au droit à l'oubli ?

    Pierre Béguin brasse toutes ces questions et laisse le lecteur décider par lui-même du verdict de cette scandaleuse affaire.

    * Pierre Béguin, Condamné au bénéfice du doute, roman, Bernard Campiche éditeur, 2016.

    ** Pierre Béguin Et le mort se mit à parler, roman, Bernard Campiche 2017.

    *** Pierre Béguin, La scandaleuse Madame B., roman, Albin Michel 2020.

    Lien permanent Catégories : Lettres, Lettres romandes 0 commentaire
  • Manifeste pour l'égalité

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    Par Pierre Béguin

    En ce dimanche 8 mars, jour de la femme, il nous semble judicieux d’apporter notre contribution au combat pour l’égalité par une modeste proposition à Sandrine Salerno, comme le fit en son temps Jonathan Swift à la Cour d’Angleterre.

    Comment pourrions-nous oublier la merveilleuse initiative de notre militante visant, par une féminisation des panneaux de signalisation, à une meilleure appropriation par les femmes du domaine public? Si cette initiative a rapidement bouleversé notre perception du problème et fait littéralement bondir la cause des femmes au point que nous pouvons d’ores et déjà parler d’un avant et d’un après Salerno, il appert que notre élue a oublié le remplacement d'un panneau essentiel au louable objectif qu'elle s'est fixé d’atteindre enfin une réelle égalité homme femme dans l’espace public. Omission que nous nous proposons de réparer par ce modèle - vous en conviendrez - d'une sobriété exemplaire:

    panneau5.jpg

    Ce panneau - tel est notre voeu - doit rappeler à tout le monde cette scandaleuse injustice qui voit les hommes occuper sans partage les travaux de terrassement. Oui, car derrière chaque pioche, chaque pelle, chaque marteau-piqueur ou bétonneuse, dans chaque chantier, chaque percement de tunnel, que des hommes! Aucune femme. Cette appropriation honteuse de l’espace public par le mâle, cet immonde acte d’ostracisme d’une moitié de la population aux dépens de l’autre, n’aura échappé à personne, comme nous espérons qu’elle n’a pas échappé à Sandrine Salerno. Puisse ce panneau réparer une injustice qui ne saurait se prolonger, en incitant toutes les femmes animées d’un idéal égalitaire à embrasser une profession pour l’instant entièrement phagocytée par une caste virile de toute évidence cisgenre, venue avec enthousiasme et parfois de très loin goûter égoïstement aux privilèges et à la fierté de construire la Genève de demain!

    Oui! La véritable égalité se mesure à l’aune de toutes les professions, ne l’oublions pas! Ne serait-il pas temps, à l’aube du XXIe siècle, que les femmes aient enfin le droit de participer à la construction et à l’entretien des routes, des tunnels, des chemins de fer qu’elles empruntent, ou des maisons – parfois luxueuses – qu’elles habitent, voire, pour certaines, des fitness ou des piscines où elles vont parfaire leur(s) forme(s)! 

    Il serait tout de même regrettable, dans la mouvance progressiste qui nous traverse, que des femmes ne sussent saisir une telle opportunité d'exercer un travail aussi primordial au bien-être de la cité et de ses citoyens, et ne pussent participer à une mission aussi essentielle au développement futur de notre pays en se voyant interdire d'investir massivement ces beaux métiers du terrassement qui nous font toutes et tous rêver, mais que seuls des hommes ont l’outrecuidance d’occuper.

    Oui! Comme le titre judicieusement Le Courrier sur ses manchettes, «L’heure du féminisme a sonné!». En ce sens, nous formulons le souhait que notre apport sémiologique contribuera à l’avènement de ce Grand Soir qui verra enfin l’égalité de tous les êtres dans l’espace public, sexes, genres ou nationalités confondues, et nous sommes convaincus que Sandrine Salerno, en tant qu’élue de gauche particulièrement sensible à tout forme d’inégalité, pour le moins donnera une suite concrète à notre modeste proposition, pour le mieux imposera rapidement des quotas dans ces intolérables bastions machistes que sont les métiers du terrassement– peu importe ce qu’il en coûtera aux contribuables. Sur ce plan, nous lui faisons entièrement confiance. Qu’elle en soit d'avance remerciée!

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  • L'affaire Polanski nous rend fous (et folles) !

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    par Jean-Michel Olivier

    images.jpegL'affaire Polanski rend fou : elle concentre en elle bien des passions incandescentes. Le néoféminisme, d'abord, teinté de misandrie et de politique, mais aussi la pédophilie, les violences sexuelles, sans oublier un élément déterminant, l'antisémitisme. Cela fait beaucoup pour un seul homme ! Mais cela explique aussi les vagues de haine, d'incompréhension et de bêtise que suscite cette « affaire » sur les réseaux sociaux. 

    On l'oublie bien sûr, car notre époque est amnésique, mais l'« affaire » a déjà fait un mort — au moins. Rappelez-vous, en octobre 2009, l'écrivain Jacques Chesseximages.jpeg (©photo de Patrick Gilliéron Lopreno), pris à partie, au sujet de Roman Polanski par un médecin du nord-vaudois (qui a courageusement pris la fuite), s'écroulait dans la bibliothèque du gymnase d'Yverdon, victime d'une crise cardiaque…

    À cette époque, j'avais consacré une chronique à cette « affaire » (lire ici), puis encore deux autres. Jamais je n'ai eu autant de commentaires (au total une centaine), mélangeant tous les aspects du scandale présumé, mais portant avant tout sur la question des violences pédophiles (d'innombrables témoignages de victimes abusées). Bien avant la vague #MeToo. Preuve que la parole des victimes ne demandait qu'à être entendue.

    Pendant dix ans, l'« affaire Polanski » s'est faite oublier. Or le feu couvait sous la braise. Le réalisateur a beaucoup travaillé. Mais il a fallu attendre J'accuse, un-poster-du-film-j-accuse-de-roman-polanski-photo-prise-le-13-novembre-2019_6251358.jpgun film magnifique qui tout à la fois dénonce l'antisémitisme et célèbre le courage de l'homme qui a osé défendre Dreyfus, pour qu'un nouveau scandale éclate. Je ne reviendrai pas sur ce nouveau lynchage qui a permis à certaines féministes excitées de réclamer qu'« on gaze » Polanski…IMG_3898-2.JPG

    Aujourd'hui, lors d'une misérable cérémonie des Césars, on se moque de sa taille (« un nain»), on écorche son nom (Jean-Pierre Daroussin), on oblige un comédien à faire le salut nazi sur scène (!). Pour rire, bien sûr. Une écrivaine néo-punk à la dérive, amoureuse des frères Kouachi, crache son venin dans Libération sur un réalisateur de films dont le talent la dépasse. On en revient aux bonnes vieilles méthodes en vigueur en Allemagne ou en URSS il n'y a pas si longtemps. Et cela ne scandalise personne…

    Vite ! Passons à une autre « affaire » !

    Par exemple l'affaire Josette Bauer, bien plus intéressante !

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  • Le souvenir est un poète

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    Par Pierre Béguin

    Ce mois de février très chaud a ravivé les mémoires. Et chacun de se souvenir avec nostalgie de ces périodes de février aux paysages blancs jusqu'en plaine, et d'agiter l'inévitable spectre de l'urgence climatique...

    Petit rappel donc: une connaissance m'envoie ces photos, toutes prises au même moment - en février - et au même lieu - Les Crosets, en dessus de Champéry, à 1675 mètres d'altitude, sur la piste de la pointe de l'Au pour être précis. Jugez-en!                                                                                

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    La dernière photo a été prise le 24 février 2020, au pic de chaleur. Imaginez qu'elle l'ait été le 26 février, après les fortes chutes de neige!

    Photos, mémoire... Le souvenir est un poète, comme l'écrivait Paul Géraldy. Dommage que le catastrophisme ambiant en fasse un mauvais historien!

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  • Quand Josette Bauer fascine Truman Capote...

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    par Corine Renevey

    download.jpgAprès deux récits autobiographiques, bouleversants d’humanité, Jonathan 2002⁠1 et Vous ne connaîtrez ni le jour ni l’heure⁠2, Pierre Béguin se tourne vers les grandes affaires criminelles qui ont secoué les tribunaux à la fin des années 50 : « l’affaire Pierre Jaccoud » avec Condamné au bénéfice du doute⁠3 (prix Édouard Rod 2016) et « l’affaire Josette Bauer » avec la Scandaleuse Madame B.⁠4 Il y a des points communs dans ces deux dossiers : Genève la calviniste où sont jugées ces affaires, le sentiment d’une justice défaillante et des histoires de mœurs qui ne pardonnent pas. Ironie du sort, les deux détenus se retrouvent dans le même quartier pénitentiaire de l’Hôpital cantonal en 1961 où ils commencent une idylle. Il n’en faut pas moins à l’auteur pour mener l’enquête et nous embarquer dans une aventure passionnante.

    gettyimages-162760844-612x612.jpgAvec l’affaire Bauer, Pierre Béguin ne manque pas d'audace. S’il fait la chronique détaillée d’une enquête aux multiples rebondissements qui nous entraîne sur les pas d’une femme en cavale après son évasion de prison, de la France où elle a des contacts avec la French Connection, en Algérie où elle se retrouve en pleine révolution, jusqu’aux États-Unis où elle sera arrêtée pour trafic d’héroïne, puis protégée par la justice américaine après avoir livré quelques têtes du réseau jusqu’à la demande d’extradition, l’auteur ajoute à son récit une perspective imaginée de toutes pièces bien qu’elle soit absolument vraisemblable.
    Il s’agit d’une abondante correspondance de l’auteur américain, Truman Capote, qui aurait lui aussi succombé aux charmes de la Genevoise. C’est là qu’on touche au sublime. Pierre Béguin se met dans la peau de celui qui, avec De sang-froid, a inventé le roman-vérité et nous livre par le biais de lettres adressées à quelques destinataires privilégiés, une bluffante démonstration du genre. 

    En effet, lors d’un séjour dans son chalet de Verbier où il s’ennuie à fendre l’âme : tout n’est que neige, montagnes et solitude, Capote tombe sur l’affaire Bauer au moment où une certaine Paulette Fallai se fait pincer le 31 août 1967, à la descente d’un paquebot à Fort Everglades en Floride avec 30 livres de drogue. Du jamais vu! Le fait divers le détourne provisoirement de son chef d’œuvre proustien, Prières exaucées, une critique de la haute société new-yorkaise, qu’il est en train d’écrire. Screen-Shot-2019-11-19-at-11.57.24-AM.pngCapote pense tenir sa « sorcière des Délices » : « plus j’apprends à connaître cette femme, plus elle ne cesse de m’étonner, de me fasciner. Cette absence de culpabilité, ce sans-gêne : elle ne se reproche rien parce qu’elle ne s’interdit rien (p. 160) ». Quel romancier pourrait résister à une telle héroïne d’autant plus qu’il a une illumination : Bauer est lesbienne. « Les hommes, elle les manipule, elle les tient par la queue, mais sa véritable sexualité la porte ailleurs… Josette avec sa réputation de mangeuse d’hommes, ne pouvait pas, dans leur logique de mâles, appartenir à un autre bord. Mais à moi, on ne me la fait pas ! (p. 170-171) » Josette Bauer le fascine tant par son caractère déterminé : « avec une telle énergie, elle serait capable de faire voler un fer à repasser ! » que par une blessure commune : l’indifférence d’une mère dont ni l'une ni l'autre ne se remettra.

    gettyimages-1174323159-612x612.jpgSeul un auteur américain de cette trempe, homosexuel et amateur de crimes, c'est du moins ce dont il est convaincu, peut transposer ce faits divers en roman-vérité. C'est grâce à Katherine Graham, directrice du Washington Post, surnommée affectueusement Kay-Kay dans sa correspondance, qu'il obtient tous les renseignements et documents possibles car il se refuse à inventer le moindre détail. « Pour moi, le mot « vérité » est comme un dé lancé sur la table d’un casino : j’y joue tout, mon œuvre et ma vie ! (p. 177) ». Il ébauche ainsi sa Madame B(ovary), le salut qu’il attendait pour le sortir de la torpeur dans laquelle le succès planétaire de De sang-froid l’avait laissé.  

    Avec une maîtrise sans relâche, Pierre Béguin alterne récit abondamment documenté et correspondance fictive, truculente de trouvailles linguistiques, de drôleries et d’images insolites. La vérité prend ainsi une forme baroque, multipliant les points de vue comme autant d’effets de réel qui donnent à ce roman, une liberté de ton étourdissante et jubilatoire. À lire absolument.

     

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    1 Jonathan 2002, Vevey (CH), Éd. de l’Aire, collection l'Aire bleue, 2013 [© 2007].

    2 Vous ne connaîtrez ni le jour ni l’heure, Paris, Philippe Rey, 2013.

    3 Condamné au bénéfice du doute, Orbe (CH), Bernard Campiche, 2016.

    4 La Scandaleuse Madame B., Paris, Albin Michel 2020.

     

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  • George Steiner, professeur et tyran

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    par Jean-Michel Olivier

    Unknown-1.jpegPour tous les étudiants (et surtout les étudiantes) George Steiner, qui vient de disparaître, aura laissé des souvenirs ambivalents, pour ne pas dire mitigés. C'était un professeur exceptionnel, d'une large érudition, charismatique, mais également injuste, excessif, familier des débordements de toute sorte. 

    J'ai eu la chance de suivre ses cours où il faisait régner une terreur souvent palpable — surtout sur la gent féminine (sa misogynie n'était un secret pour personne). C'était un lecteur incomparable de Shakespeare, de John Donne, des poètes romantiques anglais. Par rapport à la modernité (Barthes, Foucault, Derrida) c'était un résistant farouche et pas un cours ne se passait sans qu'il décoche de nouvelles flèches contre ces « penseurs français » qui n'avaient rien compris à la littérature et qui, d'ailleurs, par leur style abscons, restaient incompréhensibles.

    Unknown-2.jpegGeorge Steiner, professeur singulier et brillant, était l'électron libre du Département d'Anglais. Lors des examens, ses dérapages étaient célèbres : mauvaise humeur, crise de colère, insultes. Au point qu'un jour, assaillis par les plaintes des étudiants (et surtout des étudiantes), on décida d'encadrer George Steiner par tout le staff du Département pendant les examens qu'il faisait passer ! 

    Aujourd'hui, bien sûr, cela ne passerait plus. Mais à l'époque, à la fin des années 70, c'était monnaie courante. La terreur qu'il faisait régner pendant ses cours, George Steiner n'a plus pu l'imposer aux étudiants qui passaient devant lui lors des examens. Car les autres professeurs (Taylor, Blair et Poletta, entre autres) le remettaient à l'ordre dès que le grand érudit dérapait! L'effet était assez comique ! Et pour l'étudiant que j'étais, qui s'était préparé à être interrogé par un ou deux professeurs, la surprise était totale en voyant tous ces grands esprits se déchirer entre eux…

    Unknown.pngDe cet intellectuel controversé, médiatisé par Bernard Pivot dans Apostrophes, il faut lire et relire certains livres qui offrent le meilleur de sa pensée.
    C'est là, dans l'érudition et la réflexion critique, que George Steiner est le plus stimulant — malgré sa résistance à toute la modernité philosophique et littéraire. Il reste donc ses livres, et c'est beaucoup !

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  • UNIGE: un programme de rééducation des citoyens

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     Par Pierre Béguin

     Un article paru dans la Tribune de Genève de mercredi dernier pourrait faire froid dans le dos si on le soumettait à une petite analyse critique. De quoi s’agit-il? Ni plus ni moins qu’un programme de rééducation des citoyens:

    Le professeur Tobias Brosch, de la FPSE, a confectionné un catéchisme redéfinissant tout à la fois ce que nous devons apprendre à reconnaître, nos devoirs moraux ou religieux, nos comportements appropriés et les modèles à suivre dans nos actions.

    Dans quel contexte? Le Geneva Science-Policy Interface (GSPI) «met en place des policy briefs, dont le but est de synthétiser la littérature scientifique publiée sur un domaine particulier, la vulgariser et la transmettre aux bonnes personnes au bon moment». C’est dans ce cadre que le professeur Tobias Brosch, de la Section de psychologie de la Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation (FPSE) de l’UNIGE, a empoigné la question du comportement face au changement climatique.

    Son étude «fait ressortir cinq catégories de barrières qui empêchent l’individu de modifier son comportement en vue de contrer le changement climatique.» Pour chacun de ces types d’obstacles, «le chercheur genevois émet ensuite des recommandations pour les faire tomber

    Des «recommandations», soutient-on. Sauf qu’elles forment un véritable programme de rééducation des citoyens, en cinq points.

    1. Rééduquer la perception

    La première «recommandation» vise la rééducation de notre perception. Le phénomène du changement climatique est «abstrait»: il n’est pas directement perceptible. Ce pourquoi il faut le «traduire» en «expériences concrètes». Lui substituer une «réalité virtuelle» mettant son impact à portée de nos sens. Traduction: le changement réel n’étant pas frappant, il faut le remplacer par une simulation de changement qui marque les esprits. On évacue donc le réel, impropre à matérialiser une certaine idée, au profit d’un ersatz de réalité qui lui correspond. Par le truchement d’un artefact, on nous inculque ce qu’on doit, sinon percevoir, du moins s’efforcer d’entrevoir. Quitte à labeliser "réchauffement climatique" toute inondation, incendie ou événement météorologique?

    1. Apprendre l’intérêt bien compris

    La deuxième «recommandation» vise à apprendre l’intérêt bien compris, soit l’intérêt personnel comme moteur des conduites humaines. Puisque les gens «ne voient pas» pourquoi changer de comportement, on va le leur apprendre! Comment? En leur faisant comprendre combien les attitudes écoresponsables leur sont personnellement «bénéfiques» et profitables: rouler à vélo est bon pour leur santé, partager accroît leur cercle d’amis, acheter une voiture électrique leur confère un nouveau statut socio-économique. A l’instar de l’animal dont on a conditionné les réflexes par l’octroi de récompenses, le citoyen va finir par réaliser qu’il a personnellement intérêt à changer ses habitudes. A fortiori quand il verra qu’on décerne des «prix qui récompensent un comportement».

    1. Rénover la morale et invoquer la religion

    La troisième «recommandation» vise la rénovation de la morale. «(…) agir pour le climat ne fait pas encore partie des devoirs pour être une bonne personne» (nous soulignons). Il va donc falloir insérer la défense du climat dans le Décalogue. Mais comment faire admettre l’idée d’un devoir moral envers le climat? En faisant appel à la religion: aux «déclarations du Pape François qui fait de la protection de la planète un devoir religieux».

    1. Fabriquer des modèles sociaux

    La quatrième «recommandation» vise la fabrication de modèles sociaux. «Si l’on constate que les autres ne font rien pour protéger le climat, il est difficile de consentir soi-même à des sacrifices.» Autrement dit: pourquoi ferais-je ce que les autres ne font pas? Erreur d’appréciation! De plus en plus de gens se mobilisent et agissent. C’est du moins ce que devra inculquer dans les esprits un battage médiatique bien orchestré: «communiquer un maximum sur le fait que de nombreuses personnes agissent pour le climat», faire des «manifestants» et de «l’effet Greta» un «moteur» d’action. Si l’on n’était pas certains d’œuvrer pour le Bien, on appellerait évidemment cela de la propagande. Une propagande dont un bel exemple nous a été fourni par l’émission Mise au point du 26 janvier 2020, sur le TSR1, qui «tournait en bourriques» les Suisses obtus opposés aux éoliennes en leur montrant leurs voisins autrichiens déployant des géantes à hélices à n’en plus finir pour leur plus grand bien-être !

    1. Enseigner les bons comportements

    La cinquième «recommandation» vise à enseigner les bons comportements. «Souvent, les individus ne savent simplement pas quoi faire pour contrer le changement climatique à leur échelle», ou bien ils ont appris des gestes dérisoires: par exemple «éteindre la lumière» en quittant une pièce. On va donc leur enseigner les bons gestes, ceux qui produisent des effets visibles: réduire les déplacements en avion, rouler à vélo, isoler sa maison et diminuer sa consommation de viande.

    Les cinq obstacles à la défense active du climat seront tantôt levés par le programme de mesures pensé par Tobias Brosch. Car il sera remis à nos édiles: «il convient de transmettre ces recommandations aux autorités politiques qui, elles, peuvent inciter les citoyens à modifier leur comportement.» En d’autres termes, Conseil d’Etat et Grand Conseil vont nous dire sous peu comment nous devons vivre. L’Académie s’y mettra aussi: «les autorités politiques, tout comme les autorités académiques dont l’UNIGE, doivent (…) œuvrer à la recherche et à la communication des actions possibles pour tout un chacun.» Science et politique seront rapidement rejoints par le pouvoir judiciaire, puisqu’un tribunal vaudois a déjà légitimé l’infraction aux lois et la désobéissance civile au nom de l’urgence climatique. Quand tous les pouvoirs ne font plus qu’un, ne parle-t-on pas de régime autoritaire ?

    A l’heure où la Russie et la Chine s’ouvrent à l’économie de marché et se libéralisent peu ou prou, améliorant le niveau de vie de leurs citoyens, l’Occident s’enferre dans la voie totalitaire d’un communisme écologique. Ironie de l’histoire, lors de la chute du Mur de Berlin, on pensait le capitalisme victorieux sur un communisme à l’agonie. Et voilà que ceux mêmes qui fêtaient le triomphe de l’économie de marché adhèrent aujourd’hui à un néo-marxisme. Rien n’y manque: le rêve de gouvernance mondiale, l’idéologie totalitaire, le dogme intangible, le pouvoir central, la censure inquisitrice, l’instrumentalisation de la jeunesse, la propagande et ses cohortes de commissaires du peuple. Le tout dans le silence assourdissant, ou avec la complicité intéressée, de maints défenseurs traditionnels du capital et de la liberté de commercer, sous le prétexte d’une apocalypse proche, ou du moins de terribles catastrophes qu’on nous annonce aussi imminentes que certifiées scientifiquement. Au point de justifier tout et n’importe quoi, même des programmes de rééducation des citoyens officialisés dans l’une des plus vieilles démocraties du monde?

    Et cela ne vous interpelle pas? Moi si!

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  • Rémy Pagani et le réchauffement climatique

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    Par Pierre Béguin

    «Un cadeau de Noël» selon Christian Monteil, président du département de la Haute-Savoie, qui salue par cette formule la signature le 24 décembre dernier par le premier ministre français d’un décret déclarant d’utilité publique les travaux d’un tronçon autoroutier entre Machilly et Thonon-les-Bains. Le projet de liaison à péage de 16,5 km sera géré par un concessionnaire privé, et permettra de relier Thonon à Annemasse, facilitant ainsi l’accès à Genève pour les frontaliers. Le décret gouvernemental tombe neuf jours après la mise en circulation du Léman Express, dont le tracé est quasi identique. De quoi heurter les associations de défense de l’environnement dans la région. Et bon nombre d’élus genevois…

    Parmi eux, Rémy Pagani, pris à parti vendredi dernier par une excellente journaliste de Radio Lac – une des seules rédactions encore un peu incisives actuellement – qui fait remarquer judicieusement à notre élu genevois, beuglant à tue-tête contre cette réalisation scandaleuse et absurde, qu’il avait lui-même, en 2016, donné son aval à ladite réalisation en signant en bonne et due forme un accord en ce sens avec les représentants de Haute-Savoie. Et Pagani, pris la main dans le sac de ses incohérences, de très mal se défendre en prétendant qu’à l’époque (en 2016 donc, pensez-donc, la préhistoire!) il n’y avait pas d’urgence climatique!!!

    On croit rêver! L’urgence climatique au secours des incohérences de nos élus! Qu’elle ait déjà servi à toutes les sauces, des tornades aux incendies en passant par les inondations et le manque de neige dans nos stations, passe encore! Mais à justifier les grands écarts idéologiques de nos édiles, ça c’est nouveau. Bien sûr, être politicien en Suisse, c’est avant tout exercer l’art du compromis: «je te donne ça mais tu me donnes ça en retour». Ce qu’a très probablement dû faire Rémy Pagani en signant cet accord. Mais alors pourquoi simplement ne pas l’admettre et l’expliquer au lieu de vociférer contre un projet auquel on a officiellement donné son aval? A croire que nos politiciens ont simplement perdu l’habitude d’avoir, face à eux, des journalistes qui font encore leur travail au lieu de leur servir la soupe.

    Pour rappel à Rémy Pagani, en 2016 donc, le CEVA était en construction (on nous l’avait promis pour 2017) et le GIEC, créé en 1988 pour étudier les causes du réchauffement climatique et son impact sur la planète, nous prédisait depuis longtemps, bien avant Greta, la disparition des neiges, des glaciers, des pôles, la montée des eaux, les réfugiés climatiques par millions et la fin du monde dans les deux ou trois ans.

    Mais que faisait donc Rémy Pagani en 2016, à part signer des accords autoroutiers avec la France? Telle est la véritable question qui nous préoccupe...

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  • L'ogre Matzneff

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    Par Pierre Béguin

     

    «Matzneff était tout ce qu’on apprend à redouter dès l’enfance: un ogre» écrit Vanessa Springora dans son livre Le Consentement, qui vient de paraître chez Grasset et qui soulève déjà une énorme vague de scandale dans les milieux intellectuels et médiatiques parisiens. Un scandale où transparaît la gêne – c’est un euphémisme – de l’incroyable «consentement» des intellectuels et des médias, dans les années 70 – 80, face à la pédophilie alors parfaitement acceptée, pour ne pas dire encouragée, par toutes celles et ceux qui se revendiquaient d’une pensée progressiste. J’en veux pour preuve l’essai du désormais pestiféré Gabriel Matzneff, Les amours de 16 ans (1974, réédité en 2005), véritable mode d’emploi pour pédophiles, où l’auteur explique comment il choisit ses proies dans les familles les plus chaotiques et désunies. Si on peut légitimement ne pas souscrire à la métaphore «prédateur sexuel» qui propage l’idée que nous serions entourés de bêtes sauvages déguisées en êtres humains, il faut bien admettre qu’elle convient parfaitement à l’auteur d’un tel livre. Et je ne crois pas m’égarer en supposant que lui-même l’aurait revendiquée.

    Qu’on prenne le temps – ce n’est pas long – de revoir sur internet cette fameuse émission d’Apostrophe du 2 mars 1990, dont je me souviens parfaitement tant elle a provoqué alors en moi l’effet d’un véritable coup de hache: pour la première fois, quelqu’un osait publiquement dénoncer les outrances d’un écrivain – c’est-à-dire, à cette époque, un intouchable – appartenant à une clique intellectuelle qu’on nous vendait comme des gourous de la pensée progressiste! Vous y verrez un Bernard Pivot toujours débonnaire présenter son invité sur un ton amusé: «Gabriel Matzneff, vrai professeur d’éducation sexuelle qui donne volontiers des cours en payant de sa personne». Et toute l’assistance de rire, femmes et hommes, à commencer par l’intéressé qui trône tel un pharaon. Toute l’assistance? Non. Car une petite femme résiste à l’envahisseur pédophile, la bien nommée Denise Bombardier: «Moi, je crois que je vis sur une autre planète, commence-t-elle tranquillement avant d’asséner son verdict à rebrousse-poil, Monsieur Matzneff me semble pitoyable: les vieux messieurs attirent les petites filles avec des bonbons, Monsieur Matzneff, lui, les attire avec sa réputation…» Et notre Québécoise iconoclaste de mettre en évidence le véritable problème que tout téléspectateur lambda muni d’une once de bon sens avait déjà formulé dans sa tête sans oser l’exprimer, mais que la grande majorité des intellectuels et des médias ont mis plus de trente ans à comprendre: «Ce que l’on ne sait pas, c’est comment s’en sortent-elles, ces petites-filles, après coup?» On voit alors Matzneff s’indigner avec l’aplomb d’un diplomate protégé par son immunité: «Heureusement pour vous que je suis un homme courtois, parce que je trouve insensé de parler comme vous venez de le faire…» On croit rêver! Qui est l’insensé? Les rôles se renversent sous le consentement implicite des invités, à commencer par celui d’Alexandre Jardin, d’habitude si prompt à s’indigner dans ses livres.

    Denise Bombardier expliquera plus tard que son éditeur, qu’elle avait prévenu de ses intentions de s’opposer à Matzneff, lui avait conseillé, avant l’émission, d’éviter tout esclandre: «Si tu dis cela, ils vont casser ton livre!» Hommage lui soit rendu d’avoir eu le courage de passer outre.

    Dans un autre livre, Une vie sans peur et sans regret, elle donne cette anecdote aussi truculente qu’édifiante. Peu après l’émission, face à l’énorme polémique que son intervention a soulevée dans les médias parisiens, elle reçoit une convocation du Président Mitterand. Ce dernier craint qu’une part de la polémique ne rejaillisse sur des propos qu’il a tenus à Matzneff lors d’une réception d’écrivains à l’Elysée: «Cher Matzneff, continuez votre bon travail!» Imaginez le sens que pourraient prendre ces propos! Une prise de distance officielle s’impose. «Il est vrai que j’ai pu lui trouver quelques qualités, dit-il à Bombardier sur le ton de l’aveu, malheureusement il a sombré dans la religion orthodoxe et la pédophilie» (ndr: Notez l’ordre des reproches), avant de conclure «Vous connaissez le milieu parisien, ils veulent toujours être affranchis de tous les codes, de toutes les morales». En fin stratège, Mitterand savait très bien que Denise Bombardier irait répéter ses paroles un peu partout. Ce qu’elle ne manqua pas de faire. Objectif atteint.

    Mais il en est d’autres, moins intelligents, qui n’ont pas senti le vent tourner. Philippe Sollers: «C’est une mal baisée»; ou encore Jacques Lanzmann dans Libération: «Que la mal baisée retourne sur ses banquises et se gèle le cul!» On a connu ce dernier plus inspiré comme parolier…

    1990 – 2020. Les temps ont radicalement changé. Trente ans plus tard, Gabriel Matzneff, qu’on avait allègrement oublié comme écrivain, revient sous les projecteurs en paria, en criminel. Son éditeur l’abandonne, ses thuriféraires se taisent, ses détracteurs s’acharnent. Tout vibre, tout résonne dans cette affaire qui interroge les consciences, les silences, les soutiens, qui accuse toute une époque et son concert d’idéologies progressistes devenues douteuses ou criminelles. Il faut savoir pourquoi l’Etat français accorde une pension à Matzneff qui ne vend plus un livre depuis belle lurette, pourquoi Gallimard l’a édité, pourquoi Sollers l’a soutenu et publié dans sa collection, pourquoi le mouvement LGBT était alors acteur de la défense de la pédophilie (on pense à Gérard Bach-Ignasse, père fondateur du PACS et militant pédophile), pourquoi des intellectuels aux noms aussi prestigieux que des Roland Barthes, des Simone de Beauvoir, des Patrice Chéreau, des Bernard Kouchner, des Jack Lang, des Gilles Deleuze, des Jacques Derrida, des Michel Foucault, des Michel Leiris, des Alain Robbe-Grillet, des Jean-Paul Sartre, des André Glucksmann et même des Françoise Dolto (et j’en passe) ont signé en 1977 une pétition en faveur de la dépénalisation de la sexualité de l’enfant, présentée alors comme une reconnaissance du désir de l’enfant et de son épanouissement,… comme, par exemple, le rapporte de son expérience d’aide-éducateur dans un jardin d’enfants autogéré une autre icône de l’époque: «Il m’est arrivé plusieurs fois que certains gosses ouvrent ma braguette et commencent à me chatouiller. Je réagissais de manière différente selon les circonstances, mais leur désir me posait un problème. Je leur demandais: - Pourquoi ne jouez-vous pas ensemble, pourquoi m’avez-vous choisi, moi, et pas d’autres gosses? Mais s’ils insistaient, je les caressais quand même (…) J’avais besoin d’être inconditionnellement accepté par eux» (D. Cohn-Bendit, Le Grand Bazar, Belfond, 1975).

    Oui, il faut savoir pourquoi, en ce temps-là, certains, comme Matzneff, ont pu prendre leurs propres pulsions pour celles des enfants et les faire passer pour des histoires d’amour, pourquoi, avant les années 90, homosexualité et pédophilie se tenaient fièrement côte à côte, pourquoi des idéologies dites «progressistes» ont pu imposer une telle accoutumance à l’intolérable, au point que des propos maintenant aussi évidents que ceux tenus alors à Apostrophe par Denise Bombardier passent pour des outrances conservatrices inadmissibles. C’est la grande lessive de la culpabilité.

    En ce sens, le cas Matzneff pourrait être le prologue d’une longue série. Personnellement, je parierai sur le contraire: devant l’énormité de la boîte de Pandore qu’on s’apprête à ouvrir, des noms célèbres qu’on devrait salir, de la culpabilité face au consentement de ses acteurs et des dangers inhérents à une chasse aux sorcières, je gage qu’on se contentera d’en faire un exemple suffisant pour se donner bonne conscience mais dont on ne reparlera plus guère dans quelques mois. Tout le monde n’a pas le courage de Denise Bombardier…

    Ce qui m’interpelle davantage encore, c’est ce constat: chaque époque juge la précédente avec la condescendance ou le mépris que l’on accorde à des temps révolus, et l’on s’étonne que les outrances d’alors, les délires, voire les crimes, tout ce qu’on cataloguait avantageusement sous l’étiquette «progressiste», n’aient rencontré, de la part de contemporains, que soutien ou consentement. Les idéologies des années 70 – 80 ont enfanté des libertés extraordinaires en même temps que des monstres intolérables. Notre époque de bien-pensance, qui revendique aussi l'étiquette «progressiste» comme elle relègue aussi toute opposition à celle d'affreux conservatistes, n’est pas moins avare d’outrances, de chasses aux sorcières, de délires, avec le pouvoir magique de légitimation, même de l’inacceptable, que contient ce terme. Je me demande qui, dans trente ans, seront les Denise Bombardier et les Gabriel Matzneff des années 2020, qui siégera au banc des accusateurs et qui s’assiéra sur celui des accusés. Car des accusateurs et des accusés, il y en aura, c’est une certitude. Et, comme c’est maintenant le cas pour les années 70 – 80, ces accusateurs pourraient bien être celles ou ceux que l’air du temps a vilipendé, et ces accusés celles ou ceux dont notre époque légitime les idéologies. Qui sait? De progressiste à accusé, de gourou à pestiféré, parfois, seuls trente ans nous séparent. Et ce n’est pas Matzneff qui va me contredire…

     

      

     

     

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  • Vous reprendrez bien un peu de sexisme?

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    Par Pierre Béguin

    «Les doctorants hommes sont bannis d’un atelier universitaire» titre la Tribune de Genève du 7 décembre sous la plume de Marianne Grosjean. Où l’on apprend que des doctorantes de l’IHEID (Institut de Hautes Etudes Internationales et du Développement) organisent un «workshop sur les discriminations basées sur le genre à l’encontre des femmes et des personnes non binaires», tout en interdisant aux étudiants cisgenres de s’y inscrire.

    Une discrimination, un sexisme anti-homme qui, finalement, n’a rien de surprenant dans une époque ayant désigné l’homme blanc hétéro comme le prédateur avéré ou potentiel: dès lors qu’on a à priori criminalisé le mâle, tout acte discriminatoire (ou autre) contre lui se trouve justifié en tant qu’acte de légitime défense, pour ne pas dire de légitime vengeance. C’est la position que semble adopter Brigitte Mantilleri, directrice du service égalité de l’Université de Genève, qui, interrogée par la journaliste, ne voit là aucun problème de discrimination basée sur le genre: «Je pense qu’un groupe a parfaitement le droit de choisir d’être entre soi pour mieux discuter, approfondir certaines questions en toute quiétude, sachant que les rapports homme-femme sont ce qu’ils sont » (je souligne, chacun pouvant interpréter le sous-entendu). Sauf que nous ne sommes pas dans la logique d’une association privée mais d’un espace universitaire inscrit dans le cadre de la loi suisse sur l’égalité des sexes et stipulant on ne peut plus clairement «qu’il est interdit de discriminer les travailleurs à raison du sexe, soit directement, soit indirectement.» Et notre directrice du Service de l’égalité de poursuivre: «Je m’étonne quand même que l’on s’offusque haut et fort qu’un homme est exclu alors que nous sommes exclues à journée continue des clubs, conférences ou postes à responsabilités sans que cela ne semble choquer». Nous y voilà! L’incontournable victimisation qui légitime tout, sexisme ou vengeance. Mais comme grossière et indigne généralisation pour une représentante de l’Université (qui, par ailleurs, exerce un poste à responsabilités), on ne fait pas mieux! Que Mme Mantilleri nous explique l’implication des doctorants cisgenres de l’IHEID dans ce soi-disant ostracisme systématique dont toutes les femmes seraient victimes? Un doctorant, même cisgenre, représenterait-il un tel danger que ce «workshop» (atelier de travail) ait besoin d’un «safe space» (espace protégé) pour garantir la sécurité des participantes? N’y a-t-il pas là, davantage qu’une incohérence ou qu’une justification ubuesque, quelque chose de fondamentalement inadmissible dans cet anathème universitaire fondé sur l’appartenance à un sexe et défendu par sa directrice du Service de l’égalité même? «Car vous ne m’épargnez guère, / Vous, vos bergers et vos chiens./ On me l’a dit: il faut que je me venge». Voilà plus de trois siècles que des générations de lecteurs et de lectrices se moquent avec La Fontaine de la débilité des arguments du loup qui camoufle ses instincts sous un absurde couvert de justice. Jusqu’à ce qu’une certaine Brigitte Mantilleri, directrice du Service de l’égalité de l’Université de Genève, nous ressorte ces arguties avec le plus grand sérieux…

    Surprenant aussi le silence des instances concernées. Selon la journaliste de la Tribune, ni les organisatrices du workshop ni le Bureau de promotion de l’égalité et de prévention des violences du canton de Genève n’ont voulu s’exprimer. Qu’on imagine le tollé si une telle décision sexiste eût été le fait de doctorants cisgenres…

    Mais pourquoi se justifier quand on s’est autoproclamé chantre du Bien? On se contente de dénoncer les malfaisances, voire les menaces supposées, fondées sur la puissance inventée de prétendus ennemis. Car le Bien s’alimente au sentiment de persécution dont il agite sans cesse l’épouvantail. Ainsi fortifié de simulacres d’adversaires – comme le sont devenus malgré eux nos pauvres étudiants cisgenres, et avec eux tous les hommes cisgenres – il réduira l’opposition au silence assourdissant de la lâcheté ou de l’abrutissement. Et c’est ainsi qu’agité continuellement, l’étendard du Bien s’est transformé ces dernières années en une formidable machine à criminaliser tout ce qui n’a pas eu l’habileté de se présenter à temps comme victime séculaire. En première ligne, les hommes cisgenres…

    J’ai fait les cent pas dans ce bas monde, j’ai passé huit ans à l’Université à cheval entre les 70’s et les 80’s, j’ai voyagé sur les cinq continents, j’ai baigné dans l’idée de l’égalité des sexes, jamais dans mon pays je n’aurais pensé voir, entendre ou même affronter les délires de cette dictature du Bien en croisade qui distribue les anathèmes sous des airs de justice, d’équité ou de vérités intangibles. Quand je compare mes lointaines années universitaires avec celles des étudiants d’aujourd’hui, cette phrase de Bernanos, prononcée au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, tourne et retourne dans ma tête: «Ce que vos ancêtres appelaient des libertés, vous l’appelez déjà des désordres».

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  • Un petit décodage sémiologique

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    Par Pierre Béguin

    Un ami en promenade dans la vallée de Joux tombe sur ce panneau que les autorités viennent de fixer tout autour du lac, dans les endroits dangereux ou au pied des drapeaux indiquant si la marche ou le patinage sont autorisés sur les eaux gelées.

    panneau1.jpg

    Vous ne remarquez rien? Un petit décodage sémiologique s’impose…

    De haut en bas:

    Sur la première ligne, une personne se noie bêtement dans les eaux glaciales: un  homme, bien entendu.

    Sur la deuxième ligne, un patineur complètement idiot patine du mauvais côté: encore un homme, bien entendu. Alors que, du bon côté, une personne a bien compris où il faut patiner: une femme, bien entendu.

    Sur la troisième ligne, un patineur encore plus idiot brave l’interdiction du drapeau rouge: toujours un homme, bien entendu. Alors que, lorsque le drapeau est au vert, une personne a compris qu’elle pouvait patiner en toute sécurité: une femme, bien entendu.

    Sur la quatrième ligne, un imbécile inconscient jette des pierres sur la glace. Ah, le con! Un homme, bien entendu. Pire, une personne est blessée à cause des jets de pierre du gros connard inconscient: encore une femme victime, bien entendu…

    Que les féministes veuillent éradiquer les stéréotypes dont elles sont victimes, je souscris. Mais ne seraient-elles pas en train de nous fabriquer en retour des usines de clichés anti-mâles auxquels ces derniers devraient se soumettre en signe de repentance? Car ce panneau – un exemple parmi beaucoup d’autres – est radicalement et ostensiblement sexiste, nul(le) ne peut le contester. Et pourtant, je parie que personne ne s’en offusquera.

    Imaginez un instant que l’on inverse les figures: le tollé chez les Gorgones! Ce panneau inonderait les réseaux sociaux du monde occidental, et les autorités de la vallée de Joux n’achèteraient pas leur rédemption, même en parcourant Le Pont – Saint Jacques de Compostelle sur les genoux, même en se flagellant, même en payant leurs indulgences en taxes CO2, même avec leur photo en couverture de L'illustré.

    Dans le même temps, un petit mirliton de politicien "mâle" qui a qualifié une journaliste d’adolescente écervelée voit tomber sur lui les foudres des commissaires du peuple et de tout le politburo écolo-féministe prêts à émasculer ce sale macho sexiste ayant osé reproduire les pires stéréotypes anti-femmes. Z’avez dit deux poids deux mesures?

    Pour le moins, ce panneau fixé autour du lac de Joux, outre les précautions d’usage, nous rappelle une vérité que les hystéries ambiantes tentent d’occulter: les hommes n’ont pas le monopole du sexisme, pour reprendre une formule célèbre.

    Messieurs, ne serait-il pas grand temps de réagir au lieu de se laisser passivement manger les stéréotypes sur le dos? Et les autres aussi, les opportunistes et les sincères qui hurlent avec les louves, les "journaleux" et le politburo des verts prompts au prêchi-prêcha ou aux anathèmes, ceux qui ont peur du bâton et celles toujours prêtes à brandir l’étendard victimaire… J’aimerais bien vous entendre sur ce sujet.

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  • Rhinocérite

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    Par Pierre Béguin

     «Rien n’est aussi dangereux que la certitude d’avoir raison»

                         (François Jacob, médecin et biologiste français)

    Le bon sens commun et la raison subissent depuis quelques années une période d’hystéries galopantes qui, à l’image de l’inquisition, multiplie les chasses aux sorcières, les anathèmes, les bûchers, allant, par exemple, jusqu’à remettre au goût du jour les indulgences en incitant le citoyen qui veut se donner bonne conscience à payer volontairement une taxe CO2 pour acheter sa rédemption en termes de bilan soi-disant écologiquement neutre.

    Comment des dizaines de millions de personnes prétendument saines d’esprit peuvent-elles alimenter de tels délires?

    rhinocérite.jpgCette question lancinante me renvoie sans cesse à cette pièce d’Eugène Ionesco, Rhinocéros (1960), qui décrit la transformation inéluctable de toute une société composée d’individus libres en une masse grégaire, instinctive et brutale, passant de la diversité humaine à l’uniformité animale.

    Ainsi le premier acte montre-t-il des personnages occupés à parler et à échanger des signes innombrables. La parole humaine domine alors sous toutes ses formes: conversations amicales, disputes, démonstrations logiques, débats contradictoires, cris, langage affectif…

    L’apparition des rhinocéros entraîne la disparition progressive de cette diversité au profit d’une pauvreté langagière réduite, à la fin de la pièce, au monologue de Bérenger – l’unique résistant ayant gardé forme humaine – et aux barrissements hégémoniques des monstres, dans ce qui n’est même plus un dialogue de sourds.

    Parmi tous les symptômes de rhinocérite qui annoncent la transformation d’un personnage en pachyderme bicornu, s’il est d’Afrique – la pièce identifie cette gigantesque métamorphose à une forme d’épidémie (La Peste de Camus fut publiée 13 ans plus tôt) – figure en première ligne les attaques personnelles: le discours totalitaire n’argumente pas, il dévalue l’autre dans sa personne pour mieux déprécier ses arguments, n’en ayant en réalité aucun de fiable à lui opposer. Ainsi l’unique résistant Bérenger, le dérangé, se voit-il systématiquement renvoyé à sa tendance marquée à l’alcoolisme chaque fois qu’il essaye d’argumenter.

    Visionnaire Ionesco! Près de soixante ans plus tard, son allégorie s’incarne dans des rôles bien déterminés. Aujourd’hui, il ne fait pas bon être un mâle blanc, hétéro, de surcroît climato-sceptique. Si encore on pouvait faire admettre l’idée qu’on peut être très préoccupé d’environnement tout en doutant du bien-fondé des théories réchauffistes, cela sans se voir traité de sale négationniste à la solde d’Exxon Mobile… Mais quand une vague idéologique est parvenue à faire croire, sous couvert de science, que le passage dans l’atmosphère de 3 à 4 particules de CO2 sur 10’000* depuis le début de l’ère industriel était de nature à modifier radicalement le climat, toute nuance relève d’une mission impossible – Il est vrai que cette «idéologie» permet, de manière très pragmatique, de lever des taxes CO2 visant à compenser les cadeaux fiscaux accordés aux entreprises, ceci expliquant cela. De même, peut-on encore souligner les visées hégémoniques de certains dogmes qui nient radicalement les réalités les plus élémentaires sans se voir taxer de facto de vieux macho réactionnaire aigri à haut potentiel de prédation…

    Restent-ils dans cette effervescence de croyances délirantes des penseurs, des scientifiques, des politiciens, des journalistes, des professeurs prêts à élever les digues de la raison et du bon sens contre ce raz-de-marée idéologique? Ou n’existe-t-il plus que des hordes de rhinocéros illustrant à la perfection, et sans même en avoir conscience, la loi de Brandolini*?

    Certes, à l’image de n’importe quelle mode, ces délires vont rapidement s’étioler, et celles et ceux qui les auront activement alimentés ne se souviendront même plus d’y avoir adhéré. A l’image de l’hystérie «Balance ton porc» qui s’est essoufflée depuis que ses têtes (non) pensantes ont été prises en flagrant délit de tartuferie. Il n’empêche, tout cyclone laisse sur son passage des stigmates, pour certains indélébiles. En attendant le prochain cyclone…

    Bérenger, mon ami, mon frère! Moi qui, pourtant, ne bois pratiquement pas une goutte d’alcool, je te comprends si bien…

    La pire des bêtises est toujours celle des moutons… ou des rhinocéros.

     

    * «Le CO2 est un gaz présent dans l’atmosphère à l’état de traces, en quantité minuscule. Durant les 150 dernières années, sa concentration est passée de 3 molécules pour dix-mille molécules d’air à 4 molécules pour dix-mille molécules d’air, soit une molécule de CO2 de plus pour 10’000 molécules d’air, une sur dix-mille (François Gervais, professeur émérite de physique et de science des matériaux à l'Université de Tours, médaillé du CNRS en thermodynamique)

     

    * Du programmeur italien Alberto Brandolini, la loi de Brandolini est un aphorisme soutenant l’idée de l’asymétrie du bullshit: «la quantité d’énergie nécessaire pour réfuter du bullshit est un degré de magnitude plus grande que celle nécessaire pour le produire».

    Autrement dit, affirmez n’importe quoi sur les réseaux sociaux et sa répétition se métamorphosera en vérité difficile à contester, à plus forte raison si les médias et les politiques s’en font l’écho... et si des adolescents la répercutent en hurlant qu’on leur a volé leur jeunesse.

    De la rhinocérite, je vous dis!

     

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  • Eloge des fantômes

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    Par Pierre Béguin

     

    Mon cher Jean-Michel,

    JMO.jpgJe viens de terminer avec ravissement la lecture de ton dernier livre, ces treize histoires de fantômes – portraits de personnes rencontrées et aimées – dont tu prétends à juste titre qu’il ne faut pas les trahir car «ce sont les seuls à savoir qui nous sommes». Avec ravissement, oui, car ces fantômes que tu ressuscites, d’une certaine manière, ce sont aussi les miens.

    Quand, à la faculté des Lettres, Roger Dragonetti, le dos courbé, pénétrait dans la salle, «qu’il s’installait sans un mot, sortait de sa serviette une liasse de notes qu’il déployait en éventail devant lui», j’y étais. Ce moment crucial, «ce suspens qui précédait sa parole», quand «il semblait chercher son souffle, comme un plongeur en eaux profondes», «ce brusque appel d’air, ce sentiment de vide, cette sorte de vertige» je l’ai ressenti comme toi. Et sa parole qui, souvent, retournait au silence «pour s’y abreuver», cette parole qui «trébuchait» parfois – souviens-toi des incontournables «comment dirais-je? comment dirais-je?» ou de son expression favorite «encore toujours» – me fascinait autant qu’elle t’a fasciné.

    Et que dire de Michel Butor? Ce séminaire qu’il tenait sur Raymond Roussel et que ta petite bande de Brigades rouges en herbe – le groupe Argo, je crois – avait perturbé, j’y étais aussi. Mais – te l’avouerais-je 40 ans plus tard? – je n’éprouvais alors qu’un mépris condescendant pour ce commando un brin grotesque qui me semblait animer par une sotte vanité (existe-t-il des vanités intelligentes?) et, surtout, par une manière ridicule d’impressionner les étudiantes en prenant un professeur et son cours en otage. Car ce que tu ne mentionnes pas dans ton portrait de Butor, et pour cause, c’est que vous aviez perturbé d’autres séminaires (je me souviens notamment d’un séminaire sur Les Champs magnétiques et l’écriture automatique). Peu importe. La distance et l’ironie que tu portes maintenant sur l’étudiant que tu étais alors font tout le sel de ce portrait de Michel Butor et la jouissance que le lecteur peut éprouver à son évocation.

    N’oublions pas Jacques Derrida. L’effervescence un peu infantile que suscitait chez certain(e)s étudiant(e)s la venue à l’Université de Genève du grand gourou des 60’s et 70’s, «ce Richard Gere en plus méditerranéen». Ces virées avec Derrida au Bagdad parmi les buveurs solitaires et les prostituées, je n’y étais pas (je hantais alors le dancing universitaire et le Bar à whisky) mais, à te lire, je le regrette, tant l’évocation d’un Derrida noceur le montre sous une face aussi truculente qu’inattendue. Il me revient néanmoins en mémoire les mots d’un de tes camarades «Argo» qui se vantait à la ronde d’avoir, en tant que conducteur, frôlé un accident qui aurait pu se révéler fatal pour le grand gourou qu’il transportait sur la banquette arrière. On avait les gloires qu’on pouvait…

    Que dire encore de Louis Aragon que, contrairement à toi, je n’ai pas eu la chance de rencontrer, mais qui reste un de mes proches fantômes (curieusement je le lisais dans le métro de Londres, tout comme toi, durant la période de mes études anglaise)? Et des autres que tu ressuscites, dont les trajectoires n’ont jamais croisé la mienne et qui me semblent pourtant familières?

    Mais le portrait le plus évocateur, le plus émouvant, celui qui m’a le plus remué, est celui d’une personne – si j’en supposais logiquement l’existence – dont j’ignorais tout jusqu’au prénom: ton père.

    Tel que tu le décris, il semble finalement si semblable au mien. Les silences, la difficulté à communiquer, les punitions même, le redoutable martinet. Comme toi, j’ai connu tout cela. Ce passage – mais n’importe lequel aurait fait l’affaire – j’aurais pu l’écrire, avec cette nuance que j’étais moins bavard que toi: « Le dimanche, autour du poulet rituel, j’endosse à nouveau le costume du singe savant. Je parle de mes lectures, de mes rencontres. Je cite des noms que personne ne connaît. J’ai l’impression de parler une langue étrangère. Entre deux silences, je recherche un terrain d’entente. La politique? Trop périlleux. Le football? Plus d’actualité. La pluie et le beau temps? On peut enfin partager quelque chose».

    Je comprends bien, à lire ce portrait de ton père, que ce qui peut nous rapprocher, davantage encore que nos fantômes universitaires communs, c’est la perception de nos figures parentales. Notre véritable patrie, ce sont nos parents.

    Puissent de nombreux lecteurs se reconnaître, comme je me suis reconnu, dans l’évocation de tes fantômes!

    Amicalement.

    Pierre.

     

    Jean-Michel Olivier, Eloge des fantômes, éd. L’Age d’Homme, 2019.

     

     

     

     

     

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  • Eric Neuhoff, Prix Renaudot essai 2019

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    par Jean-Michel Olivier

    Unknown.jpegLe cinéma a toujours été un plaisir solitaire, mais un plaisir solitaire collectif. On y allait le samedi soir en famille ou dans l'après-midi avec son amoureuse. Les salles étaient pleines. Elles rassemblaient une communauté de solitaires (et de silencieux). Elles ne sentaient pas le pop-corn. On ne vous assignait pas une place numérotée…

    Et chaque semaine, il y avait un nouveau chef-d'œuvre. Un spasme d'émotion.

    Le nouveau Fellini. Le nouveau Truffaut. Le nouveau Woody Allen. Le nouveau Sautet ! Le nouveau Godard ! Le nouveau Kubrick ! Quelle époque !

    Oui, mais ça c'était autrefois, quand le cinéma (français) était encore vivant.

    Aujourd'hui, à l'époque des Ch'tis et des Tuche 3, qu'en est-il des jeunes réalisateurs ? « Cette génération a une fâcheuse tendance à insister sur le côté emmerdant. Quelque chose a été détruit au royaume du 7ème art. Comme ces réalisateurs sont compassés, hésitants, maladroits ! Ce sont des cérébraux. Ils se tiennent le front entre les mains. Comme ils souffrent ! On ne se doute pas du mal qu'ils se donnent. Évidemment : ils ne sont pas faits pour ça. »

    Dans son dernier pamphlet, (Très) cher cinéma français*, le journaliste et écrivain Éric Neuhoff n'y va pas avec le dos de la cuillère. Et il a bien raison.

    shopping.jpeg« Leur but devrait être de mettre le cinéma à feu et à sang. Mais non, ils rêvent d'avoir la couvertures des Inrocks. Ce sont de grands sensibles, des écorchés vifs. Il ne faut pas compter sur eux pour nous dévoiler de grands pans mystérieux d'un monde inconnu. Tout cela ne semble pas fait pour durer. Sous nos yeux, l'art déguerpit des écrans sans demander son reste. Nous assistons, impuissants, à cette désertion. Grosses comédies, drames psychologiques raplapla, polars verbeux, voilà le programme. »

    Où sont passés les Trintignant, les Maurice Ronet, les Belmondo ? Et, du côté des dames, Johanna Shimkus, Jeanne Moreau, BB ? Il nous reste, c'est vrai, Catherine Deneuve et Isabelle Huppert (Neuhoff lui taille un costard de première!). Mais où sont les garces irrésistibles et fêlées d'autrefois (Garbo, Dietrich, Betty Davis, Marilyn) ?  

    Pour Éric Neuhoff, le cinéma, c'était bien mieux avant. On peut difficilement le contredire. Qui se souvient du nom d'un réalisateur français d'aujourd'hui ? Personne. Les acteurs, comme les réalisateurs, sont devenus interchangeables.

    « De profundis le cinéma français. On ne peut même pas lui accoler le doux, le beau nom de divertissement. Il était un art forain, il s'est transformé en cours du soir. On y bâille ferme. La distraction est bannie. Rigolos, s'abstenir. » 

    On le voit : Neuhoff est drôle, excessif, injuste. Son livre est un régal de cruauté. Aucun jeune cinéaste ne trouve grâce à ses yeux.

    Aucun ? Non. Il reste Arnaud Desplechin, le génial réalisateur de Comment je me suis disputé (ma vie sexuelle), ou encore Rois et Reine, ou encore Conte d'hiver. Unknown-1.jpegOu, dernièrement, Roubaix, une lumière, un des plus grands films que j'ai vus cette année. Neuhoff sauve Desplechin du carnage. Et il a bien raison. Avec lui, le cinéma retrouve ses lettres de noblesse, surprend, bouleverse. (Photo : Arnaud Deplechin avec les deux héroïnes de son film, Léa Seydoux et Sara Forestier)

    Bref, il faut lire ce livre décapant et bienvenu, qui dresse une état des lieux assez sombre du cinéma français, le cinéma le plus subventionné au monde, envahi, désormais, par les « faits de société », les modes vite démodées, les scénarios faciles et les dialogues débiles. 

    Il est important de savoir que cela n'a pas toujours été comme ça!

    * Éric Neuhoff, (Très) cher cinéma français, Albin Michel, 2019.

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  • Nuits hantées (Frédéric Lamoth)

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    par Jean-Michel Olivier

    Unknown-1.jpegAprès plusieurs romans, tous parus chez Bernard Campiche, Frédéric Lamoth (né en 1975 à Vevey) nous donne Le Cristal de nos nuits*, un recueil de nouvelles qui tournent toutes autour du thème de la mémoire (c'est d'ailleurs le sous-titre du livre). Le titre, bien sûr, fait référence à la terrible Nuit de cristal (du 9 au 10 novembre 1938), pendant laquelle éclatèrent, en Allemagne comme en Autriche, les pogroms anti-juifs. 

    C'est sur cet arrière-fond guerrier que se déploient les nouvelles de Lamoth. On ne se situe pas en Allemagne, ici, ni en Autriche, mais en Suisse, pays miraculeusement épargné par la guerre. Des Allemands s'y sont réfugiés, comme des soldats américains obligés d'atterrir en urgence. Lamoth esquisse leur histoire, suggère leurs rêves, ressuscite leurs fantômes. Il y a, dans ces textes superbement écrits, un parfum entêtant de nostalgie — de mauvaise conscience aussi : alors que l'Europe entière est à feu et à sang, la vie en Suisse paraît bien paisible, et presque fade.

    « Il me semble aujourd'hui encore que cette partie de ma mémoire est comme une grande maison hantée. Une pension de fantômes qui ne trouvent pas le sommeil. Ceux qui peut-être n'ont jamais existé ou qui, du moins, n'auront laissé aucune preuve de leur existence. »

    Unknown.jpegDe longueur variable, ces nouvelles, qui semblent reliées entre elles par le mystère du rêve ou de l'insomnie, célèbrent chacune une disparition, une mort violente (et gardée secrète), un suicide ou un exil. Elles donnent la parole à des êtres anonymes. Elles tournent autour d'un drame silencieux.

    La plus aboutie est la plus longue, et la dernière, me semble-t-il, qui raconte le destin d'un trio amoureux de la musique de Schubert. L'évocation de leur complicité, faite de connivence et de pudeur, est très réussie, comme l'évocation des grands Kappelmeister Furtwängler ou Karajan. La nostalgie y est aussi présente que dans les chansons du Voyage d'hiver. Les personnages sont attachants et bien cernés. Lamoth a besoin d'espace et de longueur pour déployer tout son talent.

    Une réussite, donc, que ce Cristal de nos nuit, même si le tout me semble un peu décousu, et quelquefois trop empreint de mauvaise conscience.

    * Frédéric Lamoth, Le Cristal de nos nuits, mémoires, Bernard Campiche éditeur, 2019.

    Lien permanent Catégories : Lettres romandes 0 commentaire
  • Transition climatique vs transition numérique

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    Par Pierre Béguin

    Transition climatique versus transition numérique… ou les aberrations de DIP. Jugez-en!

    Transition climatique: le DIP s’achète une bonne conscience. Terminés les échanges linguistiques et autres voyages d’études ou de maturité en vol low cost. Dorénavant, tout pour le train! Personnellement, je cautionne, ne prenant l’avion que le plus rarement possible et sous l’unique contrainte de la distance.

    Transition numérique: le DIP, par la voix de sa cheffe Anne Emery Torracinta, demande au Grand Conseil l’acceptation de deux projets de loi de 10 millions* chacun pour équiper les écoles primaires de tablettes numériques, renouvelables dans 4 ans. Comme si les heures que nos enfants passent sur leur portable ou leur tablette sitôt sortis de l’école n’était pas déjà en soi un problème! Comme si la baisse du niveau de lecture et de compréhension de la langue maternelle n’était pas aussi un possible dommage collatéral de l’excès d’internet! Mais bon, pour accrocher le train de la modernité, quelle connerie le DIP ne se permettrait pas?

    Quel lien entre ces deux informations, me direz-vous ?

    Ce lien, c’est un professeur honoraire de l’EPFL, Joseph Tarradellas, qui nous le donne dans un article paru ce vendredi 11 octobre dans Le Temps. Je cite les passages qui nous intéressent plus particulièrement:

    «Selon le think tank The Shift Project, internet représente aujourd’hui 4% des émissions mondiales de CO2, contre 2,8% pour le transport aérien. Or, d’après le cabinet Sandvine, en 2020 le streaming et les jeux en ligne devraient représenter 80% du trafic internet, c’est-à-dire 3,2% des émissions mondiales de CO2, soit 14% de plus que le trafic aérien. Ce qui risque bien d’augmenter à l’avenir car la croissance du streaming et des jeux en ligne est de 9% par an contre 6% pour le trafic aérien

    Et notre professeur d’ajouter qu’en 2018 le streaming vidéo a été responsable d’autant d’émissions de CO2 qu’un pays comme l’Espagne, précisant qu’une personne «ayant écouté de la musique en streaming à raison d’une heure par jour aurait engendré, au bout d’une année, une pollution équivalente à celle attribuée à un passager ayant effectué sept tours du monde en avion».

    Incroyable! Ma fille cadette, à fin décembre, aura donc engendré, en dépit d'une féroce opposition parentale, l'équivalence énergétique de quatorze tour du monde en avion en 2019...

    Conclusion?

    1. La suppression des voyages en avion dans le cadre scolaire, c’est bien. Mais elle n’est qu’une opération «vitrine» sinon vaine, du moins dérisoire lorsque, en parallèle, on équipe nos élèves, sous prétexte de transition numérique nécessaire, d’appareils bien plus gourmands en énergie et en métaux rares – métaux dont l’extraction produit des ravages tant écologique qu’humain, en Chine tout particulièrement (cf. l’ouvrage de Guillaume Pitron: La Guerre des métaux rares. La face cachée de la transition énergétique et numérique, LLL, 2018).
    2. Nos politiques – et leurs professions de foi avant les élections du 20 octobre en est une parfaite illustration – suivent, par opportunisme ou par bêtise, une pensée unique qui balaie tout point de vue critique, les conduisant à faire tout de travers lors même qu’ils proclament suivre la voie du bien.
    3. En conséquence, on fait politiquement et économiquement tout et n’importe quoi, polluant ici sous prétexte de protéger là, sanctifiant l’électricité sans se demander comment on va faire face à une demande de plus en plus boulimique – que le renouvelable, on le sait, n’arrivera pas à satisfaire –, augmentant le prix de l’essence tout en faisant exploser le numérique vorace en terres rares et en énergie.
    4. Le pourquoi de cette cacophonie? La précipitation irréfléchie dans le sens d’un vent (d’un ouragan) dominant; la défense opportuniste d’une idéologie en lieu et place de la réflexion exigeante; la caution béate d’une véritable Inquisition scientifico-médiatique quand il faudrait défendre la discussion démocratique et la pensée critique.
    5. Dans nos écoles, justement, nos élèves n’apprennent plus à penser mais ce qu’il faut penser – si tant est que la bien-pensance soit une pensée – subissant parfois, dans certains cours – j’en ai eu la preuve avec mes filles –, ce qu’on pourrait appeler un lavage de cerveau à la sauce Greta. Et là encore, au lieu de dénoncer l’exploitation éhontée de la jeune autiste par des activistes et une startup «désintéressés», notre inclusif «Département de la jeunesse» félicite cette GretherJugend qui sèche les cours pour défiler dans les rues.
    6. Quant à émettre le moindre doute – à la suite de nombreux scientifiques liquidés au nom du dogme – sur le grand méchant CO2 responsable de tous les maux, c’est se voir immédiatement taxé d’ignoble capitaliste conservateur à la solde de BP ou d’Exxonmobil.

    On vit décidément en Occident, depuis quelques années, une des périodes les plus délirantes – et les plus inquiétantes – depuis la montée du nazisme et la dernière guerre…

    Mais je m’arrêterai là. Pousser plus en avant la réflexion nous emmènerait trop loin. Les sottises du DIP suffiront largement pour aujourd’hui.

     

    Un premier crédit d'investissement de 10'282'000 francs, destiné à équiper les établissements de l'enseignement primaire et spécialisé de 16'900 tablettes ou équipements mobiles équivalents pour les élèves. Un second crédit d'investissement de 10'642'000 francs, destiné à équiper les établissements de l'enseignement secondaire I et II d'un réseau sans fil et de lots de tablettes ou d'équipements mobiles équivalents

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