Proust, madeleine et pain grillé (15/01/2008)

Par Alain Bagnoud

Dans une préface à son essai, Contre Sainte-Beuve (Pléiade, page 211), Proust conte un épisode intéressant de sa vie.

Il rentre un soir chez lui, fatigué, mort de froid à cause de la neige qui tombe, et regagne sa chambre pour y lire sous la lampe. Sa vieille cuisinière lui propose alors, contre son habitude, du thé et quelques tranches de pain grillé. Il les trempe dans le breuvage.

Et ? Et ? Oui, vous avez deviné.

Et le passé resurgit ! Toutes les vacances d’été qu’il passait enfant à Illiers. Issues des sensations liées aux moments où, après son réveil, il allait voir son grand-père qui lui donnait des biscottes semblables.

Ça vous rappelle quelque chose, ça rappelle quelque chose à tous ceux qui se piquent un peu de littérature, même s’ils n’ont pas lu Proust, n’est-ce pas ?

Dans La Recherche, il y a le même épisode mais transformé. Le grand-père est devenu tante Léonie et le pain grillé une madeleine. Pourquoi ?

Le changement de personnage est facilement explicable : le grand-père dans le roman est une simple silhouette dont la grande action d’éclat est d’accepter du cognac, ce qui tourmente sa femme et la rend malheureuse. Au contraire, la tante Léonie a une place importante. Ridicule et touchante, elle incarne la vie de province, ses commérages, sa petitesse et son intérêt. Son enfermement préfigure la maladie du narrateur et évoque probablement pour Proust sa propre réclusion. Léonie est un double du narrateur, dans la maladie autant que dans l’observation minutieuse et un peu commère des autres. D’ailleurs leur lien est symbolisé par un acte fort : elle le fait l’héritier de sa fortune et de ses meubles, qui finiront au bordel.

Mais le pain grillé ? Pourquoi le remplacer par une madeleine ?

A cause du nom ? Lié à la pécheresse Marie-Madeleine ? (Et nous revoici au bordel ou pas loin.)

Il y a sans doute d’autres raisons. La forme du biscuit. Cette espèce de coquillage nervuré qui thématiquement renvoie à la partie maritime de La Recherche, Balbec.

C’est aussi une gourmandise plus noble et luxueuse que du vieux pain récupéré. Plus digne de la vie mondaine du narrateur qui fréquente duchesses et salons aristocratiques.

A moins qu’il ne faille lire quelque chose de plus fondamental dans cette intéressante féminisation, qui est la marque du passage de l’essai au roman : le pain grillé devenant une madeleine et le grand-père une grand tante.

Par exemple en la mettant en relation avec ce qu’affirment éditeurs et libraires. Ils signalent en effet que les lecteurs d’essais sont majoritairement des hommes, et que les lecteurs des romans, eux, sont des lectrices…

Alors, ami lecteur ? Amie lectrice ? 

(Publié aussi dans Le Blog d’Alain Bagnoud)

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