Le double de Jean Romain (25/11/2008)


decimg20050314_5601050_0.jpgPar Antonin Moeri



« Voir la mort comme une réalité à l’œuvre en nous » fait partie d’un projet que nombre d’écrivains ont caressé, si j’ose dire. Je me souviens des derniers livres d’Hervé Guibert, du Mars de Fritz Zorn, pour qui la maladie n’a pas « fait rayonner les êtres et les choses d’un éclat nouveau ». Ce qui me touche dans le dernier livre de Jean Romain « Rejoindre l’horizon », c’est le changement de ton qu’il s’autorise ici et là. L’assurance, la certitude, l’esprit de géométrie laissent la place à la vulnérabilité, au doute, à une émotion toute particulière. La ligne se brise. Le sol vacille. « Écrire c’est mettre à distance ce qui nous assaille, y compris sa propre identité ». Ce que l’auteur raconte, c’est l’apparition de son double que le travail du crabe a provoquée : apparition d’un être désarmé qui, au bord des larmes, revoit le visage pâle de sa mère ;  « ses mains, belles et nues ».
Mais les références littéraires reprennent vite le dessus : Pessoa, Nerval, Sartre, Camus, Rimbaud, Cendrars, Montaigne, Primo Lévi, Mandiargues, Montherlant, Péguy, Finkielkraut, Philippe Muray. La culture livresque de Jean Romain est immense. Et pour un garçon qui a grandi dans la religion des livres, le spectacle d’un monde qui « prospère contre toute culture » est affligeant. Ce constat, nous le connaissons. Heureusement, il y a dans ce « récit » des retours en arrière, des souvenirs, des évocations : celle de l’internat à Saint-Maurice, celle des vacances en altitude « sous le ciel bleu du Valais… dans la lumière des jours sans fin », celle du petit sanctuaire où le narrateur se rendait parfois « pour y rêver, et peut-être pour y prier », où il découvrit sa fascination pour le mystère.
L’évocation du double désarmé, au bord des larmes, qui éprouve « le frisson devant la grandeur d’un autre monde », cette évocation me touche plus que les considérations sur la fin de l’Histoire et du monde littéraire, sur le triomphe des hâbleurs et des cuistres. Quand le double désarmé, au bord des larmes, entre en scène, Jean Romain découvre les accents d’un lyrisme que je ne lui connaissais pas. La langue qu’il crée n’est plus celle de l’explication ou de l’argumentation. Chaque mot trouve alors sa place dans une phrase ample, inspirée.



Jean Romain : « Rejoindre l’horizon », éd. L’Age d’Homme, 2008.

 

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