Contre Platon (15/04/2012)

Par Pierre Béguin

Ma fascination pour la littérature fut précoce. Ma résistance à la philosophie fut tenace. Elle dure encore. Je ne me suis le plus souvent aventuré dans ce territoire que contraint par des connaissances «colatérales» nécessaires à mes études. Et je reste songeur devant le peu de savoir que j’en ai conservé. En réalité, les catéchismes, les modèles de pensée, et surtout ces constructions conceptuelles, certes sublimes mais inhabitables, m’ont toujours rebuté. Surtout ces philosophies du platonisme qui s’efforcent de créer l’illusion trompeuse d’une épiphanie de la raison, d’un système d’idées sans cerveau, sans neurone, sans chair, venu d’ailleurs, de plus loin, de plus haut, hors de tout sujet qui penserait à partir d’une existence propre.

Car toute pensée présuppose un lieu matériel où elle s’incarne, toute idée une autobiographie qui la justifie, toute philosophie une physiologie qui la précède. L’esprit pur n’existe pas. Au début est la chair. Une chair qui jouit, qui souffre, qui transpire et qui vibre de passions, d’émotions, de pulsions, de désirs, de frustrations. Non pas le mode platonicien de la médiation des grands concepts pénétrant quelques élus comme le Saint-Esprit descend du Ciel et se pose sur une âme élective, mais une pensée qui monte des entrailles, suinte du corps et se façonne dans la gangue de l’expérience. Et je me détourne instinctivement des philosophes qui ne laissent aucune place à la confidence ou à l’expérience personnelle. Toute idée est d’abord la justification d’un état de fait ponctuel, point de convergence d’une idiosyncrasie et du destin qui lui est inséparable. D’où l’évidence qu’on en change comme de veste et qu’il est vain de mourir pour elle, comme le chante Brassens.

Là, à mon sens, réside l’attrait et la force de la littérature. A l’exception des quelques impasses ou chemins sans issue où elle s’est parfois égarée, la littérature est avant tout une égodicée, selon l’heureux néologisme de Jacques Derrida (in Donner la mort, 1999), c’est-à-dire, en référence à la Théodicée, une manière de dire et de penser (plus largement une manière d’autobiographie) qui procède de la justification de soi. La pensée y importe moins que la rencontre des circonstances et du corps souffrant qui construisent la réflexion. La littérature est du côté de l’Etre, non pas de l’Idée. Et lorsqu’elle réduit le premier à une simple incarnation de l’autre, loin de toute complexité et contradictions, elle accouche d’un texte raté, comme Les Mains sales de Sartre, par exemple.

Onfray.PNGJ’ai retrouvé, avec un certain plaisir narcissique, dans l’essai de Michel Onfray, La Puissance d’exister (Grasset, 2006) l’exposition et le développement de ce postulat de jeunesse que le temps n’a jamais réussi à ébranler en moi. Le philosophe ouvre son propos par un chapitre intitulé Autoportrait de l’enfant, dans lequel il rapporte l’expérience traumatisante de son entrée en orphelinat, et du sentiment d’abandon qui lui est consubstantiel («Je suis mort à l’âge de dix ans»). Non pas comme une confidence autobiographique générant pathos et compassion, mais comme le rappel du lieu même où désormais puise sa parole, s’incarne sa pensée: «L’histoire de l’être s’écrit là, avec cette encre existentielle et cette chair qui se dérobe, ce corps qui enregistre animalement la solitude, l’abandon, l’isolement, la fin du monde». Point de départ d’un réquisitoire contre la philosophie phagocytée par le platonisme, contre le fantasme de l’ontologique désincarné, réhabilitation des philosophes sceptiques et manifeste hédoniste circonscrit à des propositions philosophiques modestes mais viables, permettant d’améliorer sa propre existence là où rien n’est donné et où tout reste à construire: «Refuser de faire de la douleur et de la souffrance des voies d’accès à la connaissance et à la rédemption personnelle; se proposer le plaisir, le bonheur, l’utilité commune, le contrat jubilatoire; composer avec le corps et ne pas proposer de le détester; dompter passions et pulsions, désirs et émotions, et non les extirper brutalement de soi. L’aspiration au projet d’Epicure? Le pur plaisir d’exister… Projet toujours d’actualité».

A déguster sans tarder.

 

Michel Onfray, La Puissance d’exister, Le Livre de Poche, Biblio essais, 2010

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