angot scandale (25/09/2012)

 

par antonin moeri

 

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Je n’avais jamais lu un livre d’Angot. On m’en avait parlé. Je ne fus donc pas surpris en lisant d’une traite, entre trois et quatre heures et demie du matin, ce récit fulgurant qui vient de sortir sous le titre «Une semaine de vacances». Je fus plutôt aspiré dans un tourbillon de phrases courtes au présent, autant de coups de fouet sur mon épiderme délicat. Expérience saisissante, unique dans la littérature actuelle de langue française. Mais comment parler de cette longue scène de sexe interrompue par des repas fins, l’achat du «Monde» dans un kiosque et d’un tube de vaseline dans une pharmacie? D’abord le point de vue. Un narrateur externe donne à voir ce huis-clos où un personnage domine l’autre en prétendant l’éduquer, le former, l’ouvrir au monde. Le lecteur assiste à un rite d’initiation pervers qui n’est pas sans rappeler «La philosophie dans le boudoir» du divin Marquis.

 

Ça débute comme ça: un type assis sur la lunettes des chiottes. Il place sur son sexe érigé une tranche de jambon. «Tu veux goûter?» qu’il demande à sa fille (environ 15 ans, elle lit Cesbron). Elle s’agenouille et croque dans la viande jusqu’à la garde. Le type donne des ordres qui devront être suivis à la lettre: lever les yeux, le regarder en serrant le goulot avec les lèvres, saisir les testicules par en-dessous, se retourner, présenter ses fesses. Il compare les seins de sa fille à ceux de sa femme, de sa maîtresse, d’anciennes amantes. Il en compare les qualités et les défauts. «Continue, ne t’arrête pas, c’est bon, mhhhh». La fille obtempère sans dire mot. Elle est sous la coupe de ce linguiste brillant qui considère avec mépris les masses incultes et blablateuses. Un homme qui n’est jamais décrit mais dont le lecteur connaîtra les vêtements et les grosses lunettes de myope. Un intellectuel qui maîtrise parfaitement la langue française, qui notait dans un carnet, dès l’enfance, les expressions des paysans, collabore à la revue Vie et Langage, écoute Albinoni et Mozart en voiture, condamne toute vulgarité, lit des livres en italien et en allemand, ne supporte pas les écarts de langage ni les prononciations fautives.

 

«Tu vas voir, c’est très bon, tu vas aimer. C’est pour toi. Pour ton plaisir», répète souvent le singulier pédagogue à sa fille au cours de cette semaine de vacances en Isère. Il lui apprend les différentes postures à adopter (comme celle du 69) après l’avoir emmenée dans une librairie à Grenoble et avoir attiré son attention sur un roman de Thomas Mann et un livre de Robbe-Grillet. Un accord est conclu entre elle et lui. Il ne la déflorera pas mais il lui demande de dire «Je t’aime papa» quand il fourre son nez, puis sa langue dans le vagin humide. La fille prend peur quand les exigences du père se précisent. C’est que son rêve, à lui, est d’enfoncer sa gaule dans l’anus étroit de l’adolescente. Elle lui dira qu’elle l’aime et l’admire quand il aura réalisé son rêve. Il le lui répète. Il ne veut que son bonheur, à elle. 

 

Toutes ces scènes, comme d’ailleurs les visites d’églises et les repas pris dans de bons restaurants, sont décrites au scalpel, sans la moindre complaisance ni la moindre intervention du narrateur ni la moindre explication psychologique. Le lecteur est sommé de coller son oeil au trou de serrure, si j’ose dire, et d’éprouver les frissons glacés d’une Eugénie soumise, obligée de consentir aux exigences d’un maître en érection quasi perpétuelle.


J’ai entendu une lectrice dire de Christine Angot «C’est une nymphomane qui gratte sa plaie». Je trouve la formulation un peu hâtive, car cet auteur nous confronte, en tout cas dans ce petit livre, à une violence courante, qui est celle de la domination d’un individu sur un autre. En l’occurrence celle d’un intellectuel qui avoue à sa fille qu’elle est la seule personne au monde en qui il ait confiance, la seule avec qui il ne joue pas un rôle, la seule qui méritât sa précieuse présence et sa non moins précieuse semence, un intellectuel qui, au moment où sa fille prend enfin l’initiative de parler d’elle-même en racontant un rêve qu’elle a fait la nuit précédente, s’emporte et conduit l’impertinente à la gare «pour qu’elle prenne un train et rentre chez elle». En osant raconter ce rêve, elle ouvre pour la première fois la bouche. Et elle parlera désormais. À son sac de voyage posé dans le hall de gare. Ce qui ouvre ce récit sidérant sur un espace possible, peut-être celui de l’écriture qui permettra de dire la violence infligée. Le profil de ce «papa» devrait intéresser les psychiatres. Angot en fait le personnage abject, monstrueux d’un compte-rendu clinique qui laisse le lecteur pantois, l’ayant fait chavirer, ce lecteur, dans sa dévoration des courtes phrases au présent.

 

 

Christine Angot: Une semaine de vacances, Flammarion, 2012


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