Annie Ernaux, what else? (21/10/2012)


Par Pierre Béguin

 

Annie Ernaux.PNGBeaucoup plus ronde dans ses propos, ses manières, sa tonalité que son écriture comme un couteau aurait pu le laisser supposer, elle parle, Annie Ernaux. Elle parle beaucoup, anticipe parfois la fin des questions du journaliste, commence une phrase, la suspend, la reprend par un autre bout, ou en commence carrément une autre. Si son style, décapé jusqu’à l’os, sait extraire l’essence même des choses, ses propos, eux, véhiculent une masse de sentiments et de pensées portée par la passion. Si son écriture limpide, où la métaphore se fait très rare, a la précision de l’anthropologue, son verbe est plus enrobé, plus prolixe, comme s’il rendait compte, au début même du processus littéraire, de la difficulté d’une démarche exigeante et risquée.

C’était mardi soir à la Société de lecture. En inconditionnel de cette œuvre originale, aux confins des genres, je n’aurais pour rien au monde raté ce rendez-vous. Je n’ai pas été déçu. On affichait complet pour la circonstance.

Que celles ou ceux qui n’ont pas encore lu Annie Ernaux fassent rapidement amende, honorable ou non. Ni autobiographie, ni autofiction, ni confession. Un «je» qui transcende l’individu, un «je» transgénérationnel, un «je» qui a valeur de «nous» et qui devient le «je» d’un lecteur qui peut ainsi se substituer à l’auteur et retrouver sa propre histoire. Il lui suffit de changer les noms...

Comme dans l’admirable Les Années. Une fulgurance, un chef-d’œuvre. «Au début, pas de «je», ça ne devait être qu’un «nous». Les photos personnelles se sont imposées a posteriori. Il m’a semblé qu’elles apportaient un plus» précise l’auteur. Je souscris. Des années 1940 à 2007. Toute l’histoire de générations racontées avec la fluidité d’un imparfait récurrent, où la démarche est signalée au fil même du récit. Autobiographie collective. Similitude de nos vies. Négation de l’expérience personnelle. Renvoi de l’individu à une masse commune d’expériences et d’idées identiques. Inventaire précis et complet d’une évolution social qui s’accélère jusqu’à l’absurde, où plus rien n’a le temps de s’inscrire dans les consciences et d’accéder au réel.

«Il y a quelque chose d’irréel à raconter une expérience d’écriture somme toute immontrable – écrit Annie Ernaux dans L’écriture comme un couteau – quelque chose qui se dévoile peut-être autrement. Par exemple dans cette image indélébile d’un souvenir qui vient de faire surface, une fois encore: C’est juste après la guerre, à Lillebonne. J’ai quatre ans et demi environ. J’assiste pour la première fois à une représentation théâtrale, avec mes parents. Cela se passe en plein air, peut-être dans le camp américain. On apporte une grande boîte sur scène. On y enferme hermétiquement une femme. Des hommes se mettent à transpercer la boîte de part en part avec de longues piques. Cela dure interminablement. Le temps d’effroi dans l’enfance n’a pas de fin. Au bout du compte, le femme ressort de la boîte, intacte».

Annie Ernaux: La Femme gelée, La Place, La Honte, Une Femme, Les Années, et bien d’autres textes à lire toute affaire cessante si ce n’est déjà fait.

 

 

 

 

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