La bêtise des intelligents (01/02/2009)

Par Pierre Béguin

 

ecole2[1].jpg«Il n’est pas contraire à la raison de préférer la destruction du monde entier à une égratignure à mon doigt» écrit le philosophe écossais David Hume dans son Traité de la Nature humaine (1739). Manière de ramener les principes rationnels à des liaisons d’idées apprises et fortifiées par l’habitude ou l’éloignement. Et de fonder la raison comme instrument privilégié du calcul utilitariste et égoïste. En ce sens, cette citation pourrait servir d’explication à l’aveuglement ou à la sottise de certains dirigeants ou puissants de ce monde, aussi incapables de décoder les signaux inquiétants qui s’allument un peu partout (par exemple en Grèce, récemment) que ne l’étaient les aristocrates russes ou français à comprendre l’imminence de la révolution face à la misère du peuple.

Mais cette citation pourrait surtout servir de devise aux marchés financiers. Un trader spécialisé dans le forex (foreign exchange) me racontait comment il lui était arrivé d’espérer une guerre au Moyen-Orient – et de s’en réjouir le cas échéant – parce qu’elle allait immanquablement valoriser ses spéculations en devises. Et de s’amuser de l’explosion de joie d’un collègue, qui avait misé à terme sur une baisse du dollar, à l’annonce des ravages occasionnés aux côtes américaines dans le Golfe du Mexique par l’ouragan Katrina. Ainsi va le monde financier pour qui un gain immédiat vaut largement la destruction à court ou moyen terme de tout le système, quand ce ne serait pas de New York en entier pour autant que Wall Street soit épargnée. Un fonctionnement qui définit bien ce que le cinéaste Bunuel appelait la bêtise des intelligents, la plus redoutable de toutes les bêtises, dont le 20e siècle nous a montré à quelle monstruosité elle pouvait mener.

Commentant l’incroyable sottise des banquiers naufragés dans l’inondation des subprimes qu’ils ont eux-mêmes initiée, Pascal Couchepin semblait incriminer, sans vergogne, des études trop spécialisées, livrées aux diktats des pressions extérieures, modelées par le monde économique au point d’en devenir le reflet fidèle, et qui ne formeraient finalement que des machines à calculer sans la capacité de penser le monde de manière libre, consciente et autonome, au-delà de leur «utile propre» (Spinoza). Au fond, exactement ce que la plupart des enseignants, depuis des décennies, ne cessent de dire, de répéter, d’écrire, contre les pouvoirs économique et politique, Couchepin en tête, partout où l’école républicaine – institution véritable du souverain peuple, lieu préservé des modes et des intérêts économiques, où le futur citoyen s’instruit et forme en toute indépendance son autonomie et son sens critique – est mise à mal, pour ne pas dire à sac, partout où le savoir et la culture sont devenus suspects, partout où ceux qui s’obstinent à vouloir les transmettre sont traités d’affreux réactionnaires. C’est-à-dire partout. Certes, nous n’allons pas prétendre que des études humanistes, qui ne massifieraient pas l’ignorance de peur de produire une élite pensante et instruite, non assujettie a priori au monde économique, remettrait par enchantement le monde et la logique individuel à l’endroit, permettant naturellement à chacun de dépasser  son «utile propre» et de comprendre qu’une égratignure à son doigt vaut tout de même mieux qu’une destruction du monde entier. Encore une fois, le 20e siècle nous a montré que des hommes cultivés, à la sensibilité artistique, musicale, pouvaient très bien se transformer en monstres. Il n’en reste pas moins que, à l’inverse, une école qui ne serait plus qu’un simple rouage du modèle économique, où l’on confondrait information et enseignement, adaptation et connaissance, emploi et formation, une école dissoute dans la société civile et sa panoplie de supermarché où le productif seul définit les compétences et les qualités humaines, offrirait au système financier un terrain nettoyé de toute distance critique, de toute hauteur de vue et de toute forme de contestation. Considérer alors que la destruction du monde entier vaut mieux qu’une égratignure à son doigt est l’aboutissement logique d’une telle éducation. Le paradoxe, c’est que cet acharnement à détruire les valeurs de l’école républicaine et laïque vient précisément de ceux qui en sont issus, que cette volonté de supprimer les futurs premiers de classe a pour agents volontaires les anciens premiers de classe qui ont su faire valoir leurs titres pour accéder à la position dominante. Voudraient-ils là aussi asseoir leur pouvoir en éradiquant toute forme de contestation future? Quitte à détruire le système entier plutôt que de risquer une égratignure à leurs prérogatives?

Il faudrait savoir par quelle tortueuse logique les sociétés évoluées, à partir d’un certain degré de civilisation, se mettent invariablement à œuvrer dans le sens de la destruction des valeurs même qui ont fondé leur évolution (une thèse développée par exemple dans le merveilleux film de John Boorman Excalibur). La liquidation programmée de l’école républicaine laïque et gratuite, appuyée, consciemment ou non, par une grande majorité des citoyens, par les médias et les partis politiques en est une représentation édifiante (une bonne partie de la gauche, et certains enseignants avec, n’ont toujours pas compris qu’on se servait de leurs dogmes égalitaristes pour imposer des réformes dont la fonction première est, non pas de réformer le système, mais d’activer son déclin; à Genève, on en sait quelque chose). Et le futur «chèque formation» attribué aux écoles privées constitue une étape décisive dans ce processus de destruction organisée visant toute forme de résistance au pan économique. Au final, quelles que soient les raisons avancées, tous sont prêts à détruire le système plutôt que d’égratigner leurs intérêts, leurs a priori, leurs ressentiments, leurs frustrations, leurs préjugés, leur égoïsme, leur dogme. Appelons cette logique la bêtise des intelligents, et rappelons qu’elle est, entre toutes, la plus redoutable…

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