Liberté d'expression vs politiquement correct (02/03/2014)

Par Pierre Béguin

 

Aux Etats-Unis, seules trois restrictions limitent la liberté d’expression: le discours obscène, la pédopornographie et les discours performatifs (c’est-à-dire qui constituent une incitation directe à l’acte ou qui induisent des comportements dangereux pour la collectivité). Pour le reste, la liberté de parole est admise et parfaitement protégée par le premier amendement de la Constitution. Ainsi, on ne peut pas crier sans fondement «au feu» dans un concert bondé (cri qui induirait une réaction de foule dangereuse); ainsi, on ne peut pas clamer «il faudrait supprimer les vieux, les homos, les hétéros, les noirs, etc.»; mais on peut parfaitement dire, sous protection du premier amendement, «je n’aime pas les juifs, les noirs, les homos, etc.» ou défiler le dimanche le visage et le corps dissimulés sous un drap blanc en brûlant des croix (ceux qui ont vu une procession du Ku Klux Klan ont pu mesurer l’écart qui nous sépare en matière de liberté d’expression). En clair, les américains font la distinction entre le discours de haine (admis) et le discours d’incitation à l’acte de haine (interdit).

 

Cette distinction n’existe pas, ou peu, en Europe. Certes, contrairement aux Etats-Unis, nous avons une lourde histoire du discours génocidaire qui génère naturellement une forte méfiance des paroles de haine, les assimilant de facto à une incitation à l’acte. Ce qui peut expliquer que, entre le discours de haine et le passage à l’acte, là où les américains procèdent à un distinguo, les européens ne voient guère de nuances.

 

Mon propos n’est pas de prendre parti. Mais il faut bien admettre que la position européenne pose problème. Surtout parce que la nouvelle génération ne comprend pas bien, à tort ou à raison, l’amalgame effectué par le politiquement correct. Pour une énorme majorité d’entre elle, dire une chose ce n’est pas la faire. Et il n’y a probablement guère plus de profondeur dans leur engagement à «l’extrême droite» ou leur allégeance à des Le Pen qu’il n’y en avait pour notre génération à afficher des posters de Staline ou de Mao aux murs des chambres ou à insulter les forces de l’ordre. Le spectre d’Hitler, que certains ne manquent pas de ressortir immédiatement des tiroirs de l’histoire à la moindre velléité discriminatoire – ne procédant ainsi qu’à sa banalisation –, ou même le génocide juif sont devenus pour certains jeunes, avec le temps, une abstraction, au même titre que les guerres de religion l’étaient déjà devenues pour nos parents. Les années les ont naturellement sorties de la zone de méfiance légitime et du devoir de mémoire. Et se crisper sur des positions passéistes, vouloir à tout prix, au nom de l’histoire, répéter le même discours dans la même forme, me semble relever d’un manque de pédagogie. Le destinataire a changé. L’émetteur se doit d’adapter son discours éducatif à une génération qui n’est plus tournée vers le passé, que la culpabilité n’atteint plus, mais qui a conservé ce goût de la provocation dont nous avons, en notre temps, largement abusé.

 

«L’affaire Dieudonné», qui cristallise chez nous ce type d’antagonismes et qui semblerait, pour un américain, aussi surprenante qu’un défilé du Ku Klux Klan pour un européen, est un miroir grossissant de cette problématique, surtout à lire ses effets dans la blogosphère. Tout se passe comme si ceux qui combattent le politiquement correct s’attaquaient à un tropisme idéologique – fantasmé ou réel – commun au champ journalistique, auquel s’ajouterait l’idée d’une sorte d’aristocratie de la liberté d’expression comme privilège de la presse «officielle». C’est d’ailleurs une des principales critiques de Dieudonné: s’il avait été journaliste, prétend-il, il aurait pu dire ce qu’on lui a interdit dans son spectacle (même si aucun journal n’aurait publié ses paroles). En d’autres termes, les journalistes sont accusés de monopoliser le forum, de confisquer la parole publique aux dépens d’une promesse démocratique excitée par internet et les blogs. Bref, de faire ce qu’ils ont fait en toute légitimité pendant deux siècles... avant la révolution internet. Et c’est sûrement là que se situe le nœud du problème: la blogosphère, et plus largement les réseaux sociaux, en démocratisant les opinions, a fait exploser les privilèges et les aristocraties du discours, elle a décomplexé la parole en la libéralisant, elle a donné naissance, pour le meilleur ou pour le pire, à des millions de «journalistes indépendants» prêts à faire un sort à trente ans de politiquement correct, comme la génération soixante-huitarde a fait un sort au carcan moraliste de ses aînés. Difficile de penser pour la masse lorsque la masse a les moyens de s’exprimer. Et qu’elle bénéficie de porte-voix talentueux, reconnaissons-le. Avec un peu de recul, n’y aurait-t’il pas un soupçon de comique à entendre un Cohn-Bendit fustiger un Dieudonné? Et un peu d’étonnement à constater que les bons apôtres de la liberté d’expression sont parfois les premiers à vouloir la censurer lorsqu’elle ne s’exprime pas dans le «bon sens»? Qu’on appelle cette «dérive» du populisme pour mieux la discréditer ne changera rien à la donne. Du moins, c’est ce que je lis aussi entre les lignes de «l’affaire Dieudonné» et les prises de position de ses thuriféraires. Car il y a de tout dans le public enthousiaste de l’humoriste français, et même au moins un juif à en croire une interview faite à Nyon avant son spectacle...

 

Dans ce contexte, la position américaine, avec son distinguo pragmatique entre parole de haine et parole incitatrice à l’acte de haine, semble mieux armée pour s’adapter à cette nouvelle donne. La France, et l’Europe, feraient bien de s’en inspirer, tant leur combat, si radical qu’il s’emmêle parfois dans des contradictions qui font le jeu de l’humoriste, semble d’une autre époque et voué à l’échec...

 

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