TEOREMA (03/03/2009)



Par Antonin Moeri






balthazar story.jpgJe me souviens être resté assis dans mon fauteuil, à la fin d’une projection de film. Je n’avais qu’une idée en tête, revoir ce que je venais de voir. C’était au cinéma Métropole, à Lausanne. J’avais quinze ans. Titre du film : Teorema. Auteur : Pasolini. J’ai voulu cet hiver faire une expérience : revoir la chose plusieurs années après cette première émotion.
On voit un chef d’entreprise milanais rentrer chez lui, pendant que son fils fait le pitre en sortant du lycée et que sa fille (divinement interprétée par Anne Wiazemsky) se fait courtiser par un vague étudiant. Quant à l’épouse, elle lit un livre devant son miroir.
Or voici que débarque dans cette famille bourgeoise un splendide jeune homme. N’oublions pas la domestique muette (interprétée par Laura Betti) qui pleure en fixant l’inconnu et qui lui offre aussitôt son corps. Le fils (admirateur de Bacon) est également bouleversé par la beauté du nouveau venu. Madame se dénude dans la maison de campagne quand l’ange revient de promenade. Le chef d’entreprise a des insomnies, il découvre son fils dormant dans les bras du visiteur. Il tombe malade et lit « La mort d’Ivan Illitch » de Tolstoï.
Une des scènes qui m’avait le plus troublé, il y a des années, est celle où A.Wiazemsky découvre ses petits seins pointus devant le beau jeune homme. Même émotion en revoyant le film aujourd’hui. « Tu m’as soustrait à l’ordre naturel des choses », avouera le fils quand l’ange devra partir. « J’ignore comment j’ai pu supporter une existence aussi vide », lui avouera la dame. « Je ne pourrai plus vivre », sanglotera la fille. « Tu as détruit mon ordre, les valeurs auxquelles je croyais », lui dira le père en marchant le long d’un fleuve. La domestique retournera dans sa campagne, où elle fera des miracles avant de se faire enterrer vivante par sa maman (interprétée par la mère de Pier Paolo Pasolini).
Madame (Silvana Mangano) ira chercher de jeunes gaillards dans les banlieues pour faire l’amour avec eux dans une pension ou un ravin. Le fille qui vénérait son père s’étendra sur son lit, en proie à une catatonie définitive, le poing à jamais fermé sur son secret (Requiem de Mozart presque insoutenable à ce moment du récit). Victime d’un délire de type psychotique, le fils qui rêve de devenir peintre pissera sur une toile bleue. À la fin du film, le chef d’entreprise embrassera une gamine à la gare de Milan. Il se dénudera et partira au désert, hurlant sa folie à la face de Dieu.
Dramaturgie épurée, narration d’une redoutable efficacité (aucune scène ne génère l’ennui). Cette fable a gardé toute sa force et je crois comprendre pourquoi je suis resté vissé sur mon siège, dans la salle du Métropole, il y a bien des années. Teorema exerce un pouvoir qui est de l’ordre de la fascination ou de l’hypnose et, cependant, le spectateur n’a pas le sentiment d’être pris pour un imbécile.

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