Le créneau de la plainte (24/03/2009)

Par Antonin Moeri



images.jpegUne de mes amies enseigne dans un cycle d’orientation genevois. Elle m’a raconté une histoire déconcertante. Elle venait de faire entrer ses élèves dans la classe lorsqu’une  inconnue, échevelée, se présenta sur le seuil hurlant comme une démente: Elliot! Elliot! Voulant donner son cours, la prof intima l’ordre à l’échevelée de quitter les lieux et de rejoindre son groupe. La fâcheuse refusant d’obéir, la prof lui saisit fermement le bras pour l’éloigner.
La jeune échevelée étant allée se plaindre auprès de la direction, la prof fut convoquée dans le bureau d’un responsable scolaire qui ordonna à chacune de donner sa version des faits. “Qu’attendez-vous de moi? demanda la prof incriminée, voulez-vous que je m’agenouille devant cette élève qui m’empêche de donner mon cours?” La jeune échevelée s’étant mise à pleurer, le responsable demanda à sa “collègue” de présenter ses excuses. Ce que la “collègue” refusa de faire.
Après cette séance d’un genre nouveau, le responsable dit: “Vous voyez, j’aurais préféré que vous reconnaissiez vos torts, que vous lui disiez un petit mot sympa, du genre je recommencerai plus, j’étais en colère. Cette affaire n’est pas terminée, elle suivra son cours! Bonne fin de journée!”
J’ai voulu rassurer cette prof, qui menaçait de tout plaquer, en lui disant que la plainte était devenue la forme sournoise du lien social. “Le méchant ou la méchante, ajoutai-je, c’est toujours l’autre, donc toi en l’occurrence. L’ado échevelée est forcément innocente, puisqu’aux yeux de l’administration, une victime a toujours raison. La meilleure chose à faire, me semble-t-il, c’est de prendre deux à trois jours de congé, d’avaler quelques tranquillisants, de te promener le long du Rhône et d’observer les écureuils qui osent enfin quitter leur refuge. Surtout, ne te décourage pas. Si ton supérieur hiérarchique continue de te harceler en défendant systématiquement les ados qui viennent se plaindre dans son bureau, je te conseillerai de voir quelqu’un. Manifestement, ton supérieur n’a pas l’air de prendre en considération les effets sur ta personne de la violence symbolique qu’il exerce. On sait que certains cadres, pour défendre leur peau dans un contexte de réformes et de réorganisations tous azimuts, déchargent leur angoisse en déstabilisant leurs collègues.”

Mon amie a pris rendez-vous chez son médecin. Un congé d’une semaine lui fut accordé.

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