Apartheid au Cycle de Drize (11/10/2015)

 

Par Pierre Béguin

On ne peut s’empêcher, même si on en comprend fondamentalement les raisons, de s’attrister à la vue de ces supporters visiteurs parqués au stade ou à la patinoire comme des fauves en cage dans des sortes d’enclos grillagés qui les coupent de tout lien physique avec le reste du public. Mais on s’y est habitué et cette ségrégation est entrée dans nos habitudes…

En revanche, qu’une même forme de ségrégation entre dans nos écoles et qu’elle soit le fruit d’un règlement édicté par la direction d’un Cycle d’Orientation, cela mérite la plus vive indignation. L’école n’est-elle pas aussi le lieu d’apprentissage du respect mutuel?

Les faits tout d’abord. Le Collège de Staël, à l’étroit dans ses murs (il n’est pas le seul), demande asile pour des classes de maturité au Cycle de Drize son voisin. Qui obtempère moyennant une réglementation spécifique destinée à cette population étrangère, de cinq à six ans plus âgée. Précisons bien les choses: que les «nouveaux», même s’ils sont majeurs, soient soumis au même règlement d’établissement que les plus petits encore en pleine adolescence relève de l’évidence. Mais qu’on édicte pour un même lieu des points de règlement restrictifs spécialement à leur intention est tout simplement irrecevable. Quels sont ces points? Les voici, mot pour mot, tels qu’ils sont apposés sur des portes de certaines salles de cours:

L’accès au bâtiment et la sortie se font exclusivement par la porte de droite de la cafeteria de Drize. Les élèves longent ensuite le mur, tournent à droite et montent par l’escalier jusqu’au premier étage.

Au premier étage, les étudiants se cantonnent exclusivement à l’espace situé devant les salles 138, 139 et 140. Ils ne sont pas autorisés à dépasser la zone devant le 138 et ne doivent donc pas s’aventurer plus loin dans le couloir du 1e.

Durant les pauses «courtes», les élèves restent dans les couloirs devant les salles 138, 139 et 140. Durant les pauses «longues», ils retournent dans le périmètre du Collège de Staël pour y passer la pause.

Les WC pour les élèves (ceux du Collège donc) se trouvent au rez inférieur, dans le couloir d’accès aux escaliers. Les collégiens sont tenus de les utiliser, à l’exclusion des autres WC du bâtiment, en particulier ceux du fond du couloir au 1e étage.

On imagine aisément que les responsables de ce règlement sont profondément indignés au rappel de certaines coutumes de l’apartheid, par exemple des sièges de bus interdits aux noirs. Comment alors peuvent-ils trouver normal que des collégiens majeurs soient limités à une seule entrée sans accès à la cafeteria, qu’ils doivent raser les murs pour se rendre dans leur classe avec interdiction d’en bouger durant les pauses «courtes» et d’utiliser d’autres WC que ceux qui leur sont spécifiquement attribués? Bref, d’éviter tout contact avec la population indigène comme s’ils étaient des pestiférés. Oui! Disons-le clairement: cela s’appelle purement et simplement de l’apartheid. Le pire, c’est que ces règles impriment dans l’esprit des élèves du Cycle l’idée que les grands (surtout les mâles donc) représentent un danger dont il convient de se méfier au plus haut point, et dans l’esprit des collégiens qu’ils sont perçus comme tels par les autres, adultes compris.

Mais d’où vient ce délire et comment a-t-il pu s’inscrire dans un règlement? Nul besoin d’une longue expérience d’enseignant pour distinguer à son origine les incontournables fantasmes parentaux, avant tout racket et contraintes sexuelles. Et, comme de bien entendu, tout mâle étant un prédateur en puissance – voyez comme un père est suspect aux yeux des mères lorsqu’il vient attendre ses enfants à l’école et qu’on ne l’a pas encore identifié comme père! Il se tient à l’écart, en retrait, gêné d’être là – des jeunes gens fraichement «majeurisés», en proie aux tourments hormonaux, submergés de testostérones en folie, sont de facto investis de toutes les peurs par l’imaginaire parental. Fallait-il pour autant que des responsables d’établissement cédassent stupidement à ces fantasmes? N’y avait-il pas d’autres moyens pour tourner en expérience positive cette promiscuité nécessaire, et inoffensive? En trente-trois ans d’enseignement au Collège, je n’ai jamais rien vu qui puisse donner crédit à de tels délires. Pas parmi les «maturants» en tout cas.

Espérons que les responsables de cette dérive reviennent rapidement à la raison, ou que la Direction du DIP, le cas échéant, les y ramène. Il en va de la crédibilité de nos écoles…

 

 

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