Petit plaidoyer pour une école unie (29/03/2009)

Aujourd’hui, je cède la plume à M. Alain Jaquemoud, qui s’était déjà exprimé l’année dernière dans notre blog, et qui désire revenir sur le colloque Enseignement secondaire, formation humaniste et société, XVIe – XXIe siècles, qui s’est tenu cette semaine à l’aula Frank-Martin dans le cadre du 450e anniversaire du Collège de Genève. Pierre Béguin

 

 

Dites matu pro, formations professionnelles, revalorisation des métiers: Charles Beer est là, il frémit d'aise, a la parole en verve et régulièrement, partout où il est amené à en parler, s'enchante de ce qu'il a à dire. C'est son joujou, sa rengaine, son cheval de bataille, son évangile. Il a raison. Mille fois raison. Quand il est arrivé, dans une ville où, sans en connaître grand chose, plus d'un jeune en âge de choisir sa voie avait pour réflexe premier de les bouder, il fallait poursuivre le travail de réhabilitation de ces filières, tâche engagée par Mme Brunschwig Graf et que M. Beer – nous le reconnaissons volontiers – a bien fait de reprendre à son compte. Santé, social, petites et grandes industries, commerce, services, tourisme, corps de l'Etat aussi: voilà les principaux secteurs pourvoyeurs de places, voilà les domaines qu'investissent ces jeunes, une fois formés. Les métiers qu'ils exercent ont leur utilité, leur intérêt, leur noblesse.

Dites maintenant collège, dites université: le regard de l'intéressé s'envole dans les cintres, et ce n'est plus que distraction, absence au monde, évanescence des discours et fuite des corps. La preuve par l'acte – ou le non acte – en a encore été donnée récemment. Retour rapide sur les faits.

Le Collège et l'Université de Genève ont 450 ans cette année. A la traditionnelle commémoration (avec banquet des volées), on a décidé cette fois-ci d'adjoindre un temps de réflexion et de se saisir de l'événement pour débattre de la question de l'enseignement. La manifestation phare consiste en un colloque intitulé justement: «Enseignement secondaire, formation humaniste et société, XVIe – XXe siècle». Elle a démarré mardi soir 23 mars à l'aula Franck-Martin, avec une partie officielle, suivie immédiatement de la première conférence plénière, donnée par Mme Ann Blair, de l'Université de Harvard. Or dès la fin de la partie officielle – au cours de laquelle il s'est borné pour l'essentiel à chanter les louanges de sa propre politique en matière de promotion des filières professionnelles – M. Beer s'est éclipsé. Mission accomplie. Pour aller où? Rejoindre ses pénates? Siéger ailleurs? Poser pour une photo de campagne? Nul ne le sait. Et que dire de l'absence, à quelques exceptions près – et de ce fait remarquées – de la direction générale du post-obligatoire au moment où, précisément, les maîtres exposaient leurs visions et faisaient part de leurs convictions sur la formation gymnasiale dont ils sont responsables?

A partir de là, deux remarques. Primo: vu le prestige de l'invitée de ce premier soir, et, au-delà de Mme Blair, vu l'importance des questions mises en jeu pour aujourd'hui et pour demain, on aurait souhaité que M. Beer honore l'assemblée de sa présence. Il n'a pas cru bon de le faire. C'est une faute de goût. Peut-être une affaire d'agenda.

Deuxio: plus largement, comment, dans cette circonstance symboliquement très chargée de sens, interpréter ce départ précipité? Au mieux comme le signe d'un défaut d'intérêt, au pire comme de l'indifférence, dans tous les cas comme une attitude symptomatique d’un manque de volonté de défendre et de renforcer ce pan essentiel de l'école genevoise. Or affirmer qu'une ville comme Genève vit de l'apport de ses apprentis et de tous les gens de métiers mais qu'elle a également un besoin vital de personnes ayant bénéficié de formations académiques semble relever de l'évidence. Si donc idéologiquement une position comme celle de M. Beer peut ne pas vraiment surprendre – il l'arbore depuis longtemps - politiquement, elle ne paraît guère défendable. Son rôle n'est-il pas au contraire de maintenir lié le faisceau de voies de formation au final complémentaires?

L'école est une, l'instruction publique aussi. Privilégier un secteur au détriment de l'autre relève d'une vision restrictive de l'institution scolaire. C'est en outre prendre le risque de démobiliser une partie des enseignants en portant atteinte à la haute idée que, pour la plupart, ils se font de leur mission. Soutenir les métiers, oui, pleinement. Mais dans le même temps, maintenir le cap d'un collège fort et exigeant.

 

Alain Jacquemoud

 

 

 

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