Foi ou illusion? (05/06/2016)

Par Pierre Béguin

A neuf ans, ma fille cadette – et c’est rassurant – ne croit plus ni au Père Noël ni aux contes de fée. Elle distingue réalité et fiction, elle sait que cette dernière repose sur des lois qui n’ont rien à voir avec les lois physiques qui régissent le monde réel. En toute logique, elle s’étonne donc que des adultes sensés, ayant eux aussi, comme il se doit, renoncé aux fictions enchanteresses de leur enfance, croient encore à des histoires invraisemblables comme celles qu’on raconte à l’église. Par exemple qu’un homme né d’une vierge et mort sur la croix soit ressuscité trois jours plus tard. Un mort est un mort, et une résurrection inconcevable hors les contes. Difficile de lui donner tort…

Et pourtant, toute la doctrine chrétienne repose sur cette croyance digne d’un conte de fée: un homme est ressuscité. En un point précis de l’espace et du temps s’est produit cet événement impossible qui coupe le monde occidental en deux: ceux qui ne le croient pas, et ceux qui le croient. «Si l’on proclame que le Christ est ressuscité, comment certains parmi vous peuvent-ils dire qu’il n’y a pas de résurrection des morts? S’il n’y a pas de résurrection des morts, le Christ n’est pas ressuscité. Et si le Christ n’est pas ressuscité, notre message est vide et ce que vous croyez est une illusion», proclame l’apôtre Paul (1 Co 15, 12-15). De fait, si le Christ n’était pas ressuscité, il ne resterait de l’entreprise de Paul qu’une incontestable réussite culturelle et philosophique, mais accompagnée d’une énorme illusion mystique, voire d’une escroquerie.

Foi ou illusion?

Ceux qui ne croient pas à la résurrection pensent qu’un groupe de séditieux, désespéré par la perte de leur gourou de chef, se sont raconté des histoires qui, au lieu de s’éteindre avec eux, ont fini contre toute attente par conquérir une part du monde. Ceux qui adhèrent au miracle de la résurrection, hors de tout bon sens et rationalité, engagent leur vie sur cette croyance. Régulièrement, sans que cela n’offense en rien leur raison, ils forment un cercle à l’église pour commémorer l’événement: «Faites ceci en mémoire de moi» leur a dit le Christ. Et Jean de rapporter ces paroles: «Si vous ne mangez pas ma chair et ne buvez pas mon sang, vous n’aurez pas la vie en vous» (Jean 6, 55-56). Puis, ayant reçu le pain et le vin – ou l’hostie – ils retournent à leur place les yeux baissés, pensifs. A quoi pensent-ils alors? Sont-ils transformés? Ont-ils reçu la vie en eux? Et recevoir la vie en soi, qu’est-ce que cela signifie? Aspirer à une autre manière d’être présent au monde, à autrui et à soi-même, différente de ce mélange d’angoisse, d’ignorance et d’égoïsme qui est le lot de la nature de l’homme sans Dieu? Aspiration louable s’il en est. Certains chrétiens – mais alors le sont-ils toujours? – réduisent le rituel de la communion (de l’eucharistie) à un symbole commémoratif, c’est-à-dire à une version soft qui ne heurte pas la raison. Ce faisant, ils ramènent Jésus au rang de porteur d’un message de sagesse, rien de plus. Mais sagesse n’est pas croyance. Et beaucoup croient véritablement en ce phénomène de transsubstantation, à la présence réelle du Christ dans l’hostie, le pain ou le vin. La plus incroyable des folies! Oui! Foi n’est pas sagesse, mais folie. Paul le sait, qui enseigne que la sagesse du monde est folie devant Dieu et prétend que Dieu a choisi de sauver non pas ceux qui écouteront des paroles sages mais des paroles folles: «Je détruirai la sagesse des sages, Et j’anéantirai l’intelligence des intelligents» (1 Co 1, 19).

Foi ou illusion?

Paul croyait avec force que la fin du monde était proche, le processus enclenché. Il annonçait dans la première lettre aux Thessaloniciens le jugement dernier comme soudain et imminent. Deux mille ans plus tard, il faut bien l’admettre, la prophétie ne s’est pas réalisée, même si l’on a souvent pu croire à l’Apocalypse, même si l’Antéchrist n’a guère chômé durant ces deux millénaires d’attente: le monde comme il va survit toujours tant bien que mal. Alors Paul, apôtre ou gourou? Car c’est un phénomène connu et observé des théoriciens des religions: les démentis de la réalité, au lieu de ruiner une croyance, tendent au contraire à la renforcer. Quand un gourou annonce la fin du monde pour une date déterminée et proche, on ricane face à une folie dont il sera bientôt obligé de prendre conscience. La date fatidique expirée, aucune terre dévastée: le soleil se lève encore et les gens vaquent à leurs occupations habituelles. Et pourtant, pas le moindre mea culpa! Ni le gourou ni ses fidèles n’abdiquent leur lubie, se persuadant que, si rien n’a changé, ce n’est qu’en apparence: seuls les vrais élus sont capables de se libérer du témoignage trompeur des sens et des exigences fallacieuses de la raison. A ceux-ci appartient le Royaume des cieux. Car la foi, ce n’est pas croire ce qu’on voit, mais voir ce qu’on croit…

Foi ou illusion?

Dieu est-il une réponse, parmi d’autres, que nous donnons à nos angoisses? Ou nos angoisses sont-elles un moyen, parmi d’autres, dont Dieu se sert pour nous parler? C’est une évidence psychologique de dire que la foi comporte des soubassements psychiques et qu’elle utilise, pour nous atteindre, nos manques, nos peurs, notre besoin enfantin d’être consolés, rassurés, protégés. Et il serait extraordinaire qu’il existât un Dieu Tout Puissant concerné par chacun de nous, comme il est pour le moins suspect que ce Dieu prenne si bien la forme de nos désirs d’enfant, d’une nostalgie d’un père protecteur et bienveillant.

Foi ou illusion?

Faut-il apprendre à aimer le réel, aussi pénible soit-il, et ne pas sombrer dans la faiblesse des fictions consolatrices, comme peuvent l’être les Béatitudes? Est-ce vanité, naïveté, lâcheté de penser que tout ce qui nous arrive a un sens, aussi impénétrable que peuvent en être les voies, de tout interpréter en termes d’épreuves divines comme si une force providentielle organisait le salut de chacun à l’instar d’une course d’obstacles à surmonter? «La foi, c’est croire quelque chose dont on sait que ce n’est pas vrai» disait ironiquement Mark Twain. Et si les protestants ont passablement rationalisé les mystères au risque d’évacuer la religion pour la morale, faut-il pour autant se ranger du côté des esprits critiques qui, au nom du bon sens et de la liberté de pensée, aplatissent tous les mystères et n’admettent pour vérité que ce qui s’inscrit dans les limites étroites de leur raison? Et qui pensent que les lumières de leur intelligence sont assez puissantes pour éclairer le grand Tout? Ceux-ci savent-ils vraiment de quoi ils parlent ou font-ils comme ces critiques littéraires qui ne lisent pas le livre qu’ils doivent commenter de peur que cette lecture n’altère leur jugement?

Foi ou illusion?

A ma fille de neuf ans qui a opté pour les certitudes de la raison contre le mystère, moi qui pense que le contraire de la vérité n’est pas le mensonge mais la certitude, je répondrai que, s’il faut s’efforcer de ne jamais perdre la raison, il faut aussi apprendre à aimer ce que la raison nous fait perdre. Et je lui raconterai l’histoire de ce pharisien nommé Nicomède, qu’on trouve dans l’Evangile de Jean, qui nourrit de fortes préventions contre le Christ. Ce qu’il en sait, ce que la rumeur lui a rapporté, s’identifie à ses yeux à une supercherie de secte douteuse. Mais il ne se satisfait pas des jugements d’autrui. Il veut se rendre compte par lui-même. Il va trouver Jésus, le questionne, le contredit, essaie de comprendre ce qui, il faut bien en convenir, est souvent difficile à accepter. Puis il retourne chez lui, pensif. Est-il converti? Peu importe! Lui, au moins, est allé voir…

 

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