La Pensée des poètes (29/01/2022)

Par Frédéric Wandelère

      On dit les poètes rêveurs. C’est un lieu commun; ce qui laisse entendre qu’ils n’ont pas les pieds sur terre. N’empêche qu’il leur arrive de mieux voir la réalité que les réalistes, les économistes, les juristes et tout ce que le monde, ou la société, fabrique de sérieux.

       Un exemple? Celui de Paul Claudel, ambassadeur de France à Washington de 1927 à 1933, qui discerne dès 1928 les causes de la crise de 1929 et voit dans le «tempérament spéculatif qui existe [aux États-Unis]» l’annonce de ce qui sera «une catastrophe pour le monde entier». Une partie de la correspondance de l’ambassadeur Claudel avec son ministre des Affaires étrangères, Aristide Briand, publiée en 2009 (La Crise. Amérique 1927-1932, Correspondance diplomatique, Éditions Métailié), montre un poète d’une lucidité et d’une vista infaillibles, analysant la balance des paiements et les faits, observant l’économie, la production industrielle, les jeux de la finance, la situation sociale, les comportements et en déduisant les conséquences, ce que les banquiers, les professionnels de l’économie et de l’argent ont été incapables de concevoir. Ils avaient la science, une science partielle, peu synthétique, mais pas l’imagination dont parlent admirablement Baudelaire et Valéry, ni la culture qui la soutient et parfois y supplée.

       Dans un domaine plus directement politique, on admirera autant la lucidité et la haute tenue morale de Pierre Jean Jouve, gaulliste de la première heure, ou celle de Pierre Emmanuel. Même observation pour Georges Séféris, poète et diplomate, lequel garde toute sa lucidité dans le foutoir grec des années catastrophiques qui précèdent et suivent l’agression italienne et l’occupation allemande, comme le montrent les pages récemment traduites de ses Journées 1925 – 1944 (Le Bruit du Temps éditeur, 2021)... Il sera prix Nobel en 1963 – mais le prix ne récompensait pas sa lucidité politique!

       On alléguera bien entendu des contre-exemples. Le plus fameux est celui d’Alexis Léger, secrétaire général du Quai d’Orsay jusqu’en 1940, Saint-John Perse en poésie. Grand poète assurément, mais grand maître aussi de l’ambigüité et du double langage, qui passera son exil américain à débiner de Gaulle auprès de Roosevelt, à lui mettre les bâtons dans les roues tant qu’il pourra; à se tromper dans ses jugements et ses choix – misant sur Henri Giraud, pour nuire à de Gaulle – aveuglé par sa vanité mais sauvé, ensuite, par sa courtisanerie auprès de Dag Hammarskjöld (qui lui obtiendra le Nobel) et la suprême habileté qui lui permettra, enfumant ses intrigues, de séduire Roger Caillois, puis Jean Paulhan.

       On élargira ces réflexions et constatations en parcourant une anthologie récente et substantielle, La Pensée des poètes (Folio, Essais, Gallimard, 2021) établie par Gérard Macé. Cette pensée, ou ces pensées, s’orientent vers de multiples directions, et touchent à de larges aspects de l’existence et de la réflexion, qu’elle soit éthique et politique (Aimé Césaire, André Breton et Michel Leiris jugeant le colonialisme), biologique (Mandelstam et Darwin), esthétique (Valéry, Leiris), musicale (Réda et le jazz), qu’elle touche à la mode (Baudelaire et le dandysme, et même le maquillage), à la physique (Charles Cros et l’enregistrement des sons), à l’érotisme (Desnos)... les domaines concernés par la pensée des poètes donnent peut-être un vertige kaléidoscopique.

        Difficile de faire la synthèse de ces 59 textes de réflexion. On retiendra particulièrement ceux qui touchent directement à la pratique poétique, à l’écriture, au sens et au mystère de l’invention. La présence polémique y est sensible. Réfléchissant au sens et à la portée de leur art, avisant les pratiques individuelles, les réussites ou les faiblesses de leurs confrères, les poètes aiguisent leur réflexion, affûtent leurs traits: le Breton de 1943, en passant, règle un compte esthétique avec Roger Caillois dont il dénonce des idées de «philistin», ce qui n’était en fait qu’une salve en réponse aux réticences moqueuses de Caillois qui s’amplifieront et s’exprimeront pleinement, en 1944, dans ses Impostures de la poésie. Michaux, plus convaincant, à mon sens, que Breton, saura distinguer dans les œuvres poétiques et les poses d’Eluard ou d’Aragon, ce qui relève de l’invention proprement poétique et ce qui relève des choix prosaïques de l’engagement politique. «Le poète ne fait pas passer ce qu’il veut dans la poésie. Ce n’est ni une question de volonté ni de bonne volonté. Poète n’est pas maître chez lui.» (p. 237) Pourquoi? «Mystérieusement, tel problème social, politique, qui émeut et intéresse l’homme dans la prose de l’existence, si je puis dire, perd, arrivé dans la zone de ses idées poétiques, tout trouble, toute vie, toute émotion, toute valeur humaine. Le problème n’y circule plus, n’y vit plus ou bien il n’est jamais descendu dans ces profondeurs. En poésie, il vaut mieux avoir senti le frisson à propos d’une goutte d’eau qui tombe à terre et le communiquer, ce frisson, que d’exposer le meilleur programme d’entraide sociale.» (p. 238) Le texte est de 1936.

        Vingt-trois grands poètes habitent ce volume. Chacun présenté en deux pages d’une efficacité et d’une originalité maximales, à la hauteur des leçons et de la pensée des Maîtres.

       La Pensée des poètes, Gérard Macé, Folio, Essais, Gallimard 2021

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