Le marquis de Carabas (03/04/2022)

Par Pierre Béguin

Nul objet magique dans ce conte connu par son seul sous-titre, Le Chat botté1. Les bottes elles-mêmes ne permettent aucune enjambée de sept lieues. Elles ne sont qu’un détail décoratif qui humanise l’animal. Le surnaturel est ailleurs: un chat mi-homme mi-bête, qui parle, pense, agit, a ses entrées chez un roi et un ogre (lequel se change à volonté en lion ou en souris), et un sans-le-sou qui, en un jour, par «l’industrie et le savoir-faire» du chat, devient l’époux d’une princesse.

Où se niche le miracle?

A y regarder de plus près, on s’aperçoit que la dimension magique est essentiellement contenue dans la parole. Une parole qui, dès lors qu’elle est répétée à l’envi, est capable de créer à elle seule une réalité qui n’existe nulle part ailleurs que dans sa propre énonciation. En ce sens, le «marquis de Carabas», dont l’allitération fait penser à «abracadabra» ou à «fée Carabossse», se transforme en une formule magique d’une redoutable efficacité. Prononcée quinze fois dans le conte, elle fonctionne comme une incantation à même de faire exister et authentifier ce fameux marquis inventé de toutes pièces, tout en masquant ses visées perlocutoires. Ainsi, un signifiant, ressassé comme une rengaine, finit par donner corps et âme à un signifié, la parole, par faire sortir du chapeau une vérité qui n’est qu’un pur mensonge, que personne ne songe à – ou n’ose – remettre en cause, mais qui, pourtant, disparaîtrait dans un nuage de fumée aussitôt que cesseraient les incantations.

C’est le chat, véritable stratège dans l’art de la propagande, qui lance ces quatre mots magiques, «le marquis de Carabas», d’abord devant le roi (pour ancrer dans les esprits une information mensongère et la faire exister, rien de plus efficace que de l’adosser à un référent du pouvoir, ou à des mots qui font autorité, «les scientifiques affirment...» ou «une étude a démontré...», par exemple). Dits, répétés et cautionnés par le roi qui s’en gargarise, confirmés par les paysans, ils se sont pour ainsi dire matérialisés par l’unique force de l’incantation avant même que le fils du meunier ne vienne les incarner. Le (faux) titre fait l’homme, comme le langage crée sa propre réalité.

Mais le pouvoir de la parole incantatoire ne serait pas si efficace si, aux yeux du récepteur, l’habit ne faisait pas le moine. Telle est la signification de «l’autre moralité» du Chat botté: «Si le fils d’un meunier, avec tant de vitesse, / Gagne le cœur d’une princesse, / (…) / C’est que l’habit, la mine et la jeunesse, / Pour inspirer de la tendresse, / N’en sont pas des moyens toujours indifférents

Eh oui! Au siècle des siècles, dans le conte comme dans notre monde, contrairement à ce que prétend le proverbe, l’habit fait le moine. Le chat le sait: il cache les vêtements qui trahissent la misère du faux noyé. «Beau et bien fait», dans ses nouveaux habits, ce dernier n’a aucune peine à séduire la princesse. Quant au roi, il n’a que l’adjectif «beau» à la bouche («bel héritage», «beau château»). Marionnettes crédules, ils s’entichent du faux marquis fabriqué par le chat. Deux ou trois regards pour la fille, une promenade et une «magnifique collation» pour le roi, et les voilà tous deux pris au piège des apparences trompeuses. Et, dans la foulée, le fils du meunier de se retrouver anobli, enrichi, fait presque roi. Contrairement à ses deux frères aînés, qui ont pourtant reçu des biens en héritage, le chemin du succès, pour le cadet2, va du moulin au palais, en passant par la rivière, le domaine et le château de l’ogre. A chaque incantation, son patrimoine s’accroît.

A aucun moment, le roi ne ressent la moindre velléité d’aller vérifier les informations par lesquelles le chat le manipule, à la fois hypnotisé par le pouvoir d’une formule qu’on lui assène à l’envi et confortablement installé dans une certitude qui séduit sa vision des choses (ce que la psychanalyse nomme "le biais de confirmation"). Quand la croyance (ou la naïveté, c’est selon) se fait sœur jumelle de la paresse, pour être et réussir, il suffit le plus souvent de paraître, qu’on soit fils de meunier, ou plus simplement une idée, un mensonge, une ruse, un produit de propagande, une fake news

Vous me rétorquerez qu’en l’occurrence le roi et sa fille sont particulièrement crédules. Vous croyez?

Jamais autant qu’à notre époque, me semble-t-il, le marquis de Carabas n’a envahi le champ de l’information avec une telle force d’incantation. Jamais autant qu’à notre époque, le chat, vrai stratège en propagande, expert en fourberie, n’a bénéficié d’un pouvoir aussi étendu. Et rarement autant qu’à notre époque, le roi et sa fille n’ont suivi avec une telle docilité spontanée cette redoutable parole incantatoire, capable de donner vie à tant de réalités purement imaginaires qui deviennent autant de croyances intangibles.

Quand je vois le troupeau humain suivre comme un seul homme les sirènes médiatiques, qu’elles se fassent larmoyantes ou alarmantes, quand j’entends les litanies que ces dernières déversent sur des cerveaux paresseux ou ramollis par l’idéologie ou la croyance, quand la bien-pensance veut, à grands renforts d’incantations, m’indiquer où se trouve l’Empire du Bien, me désigner les gentils, me proposer des modèles à suivre, m’enfermer dans le politiquement correct, quand des formules magiques – du genre «urgence climatique», «C02», «complotisme», «collapsologie» (à l’instar de «Greta», en nette perte de vitesse depuis le Covid), ou encore «discrimination positive» et «wokisme» – envahissent le discours public comme des messages subliminaires en ciblant mes peurs et mes culpabilités, je pense aussitôt au marquis de Carabas.

Alors, spontanément, je prends la direction opposée. Et je sais d’instinct que je ne me trompe pas...

 

1Le Maître Chat ou le Chat botté

2Le cadet, injustement traité, est toujours le plus débrouillard, celui qui sauve ses aînés. Une revanche pour Perrault qui était le cadet de sept enfants, et dont le frère jumeau est décédé à six mois.

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