Trouble dans le genre (26/08/2022)

Par Pierre Béguin

Dans les plis de leur dogme, ils ont la sombre nuit     (Victor Hugo)

Pour ceux qui connaissent Londres, Tavistock square évoque la maison de Charles Dickens ou encore l’Université de Londres ; pour les bédéphiles, La Marque jaune, une célèbre aventure de Blake et Mortimer. Mais pour l’actualité, «Tavistock» désigne la clinique qui en porte le nom, fondée en 1920, justement à Tavistock square (et transférée depuis au Swiss Cottage), un des premiers établissements de santé en Europe à avoir accueilli des enfants s’interrogeant sur leur identité genre. Depuis plus de trente ans, elle traitait des mineurs souffrant de dysphorie de genre, à savoir une dissonance entre le sexe biologique et l’identité de genre ressenti, pouvant entraîner détresse et souffrances psychiques.
Elle traitait… car le 28 juillet dernier, le NHS (National Health Service) a ordonné la fermeture, effective en 2023, de cette clinique centenaire – malgré son statut de précurseur – pour cause de dysfonctionnements internes importants. 
Tout commence il y a quatre ans quand des soignants confient leurs inquiétudes concernant des traitements administrés aux mineurs sous la pression de «militants transgenres hautement politisés», traitements qui excluent l’approche holistique pourtant indispensable à la prise en charge d’enfants présentant d’autres besoins en matière de santé mentale, comme des troubles neuro-développementaux et des comportements à risque. L’approche privilégiée par la clinique, dite trans-affirmative, s’accompagne d’une administration d’hormones bloqueurs de puberté et d’hormones antagonistes aux effets secondaires mal maîtrisés, pour ne pas dire inconnus, ainsi que par des interventions chirurgicales sur des enfants dont la capacité à évaluer les conséquences de tels traitements est pour le moins contestable.
À la suite de ces plaintes, le NHS confie au Dr Hilary Cass, ancienne présidente du Royal College of Paediatrics and Child Health, la mission d’établir un rapport indépendant de grande envergure. Ce rapport met d’abord en lumière le très jeune âge des patients (l’un d’entre eux n’a pas même 8 ans) et une augmentation brutale des enfants souffrant de dysphorie de genre traités par la clinique: en 2010, l’établissement comptait 138 patients, un peu moins de 250 en 2011/12, contre près de 5000 en 2021, avec prédominance de filles présentant une incongruence de genre au début de l’adolescence, ainsi qu’un nombre important d’enfants avec des troubles de santé mentale et des comportements à risque. 
On peut certes expliquer en partie cette augmentation vertigineuse par la libération de la parole survenue depuis dans ce domaine, mais il serait intellectuellement malhonnête de ne pas voir là, avant tout, un effet de mode, voire de prosélytisme, extrêmement dangereux lorsqu’il est alimenté par un militantisme forcené, et agréé par des autorités politiques dont l’opportunisme, la lâcheté ou l’ignorance semblent parfois tout aussi vertigineux. Le recours au «transgenrisme» deviendrait-il un remède miracle contre les troubles de l’adolescence? Pour la Tavistock clinic du moins, cela semble être le cas: Hilary Cass y décrit un service qui ne prend pas en compte dans ses diagnostics les autres troubles mentaux dont les patients mineurs peuvent souffrir.
Le rapport du Dr Cass, publié le 17 juillet 2022,  souligne également l’absence de preuves concluantes sur la qualité du modèle de soins trans-affirmatifs, et un manque de données probantes dans le processus qui devrait aider les familles – et le patient – à prendre des décisions éclairées sur des interventions aux conséquences irréversibles : «Il n’y a pour l’instant que des recherches très limitées sur les conséquences à court terme des bloqueurs de puberté sur le développement neurocognitif»
Cette conclusion est un véritable coup de semonce pour le développement du modèle idéologique de prise en charge trans-affirmative des enfants en questionnement de genre, à l’heure où ce modèle, sous la pression militantiste, s’impose un peu partout. En France, par exemple, une campagne médiatique très agressive se déchaîne pour justifier à tout prix l’approche systématique trans-affirmative pour les mineurs, en jetant l’anathème (tous des fachos, tous d’extrême-droite!) sur ceux qui tentent, à contre-courant, de pointer les risques de cette approche, et qui recommandent une psychothérapie exploratoire empreinte de prudence. 
L’exemple de Keira Bell, patiente de la clinique Tavistock, est en ce sens révélateur. Durant son traitement en début d’adolescence, keira a reçu des bloqueurs de puberté qui empêchent temporairement le développement des caractères sexuels primaires et secondaires, et elle a subi à 20 ans une double mastectomie. Comme d’autres patients, elle regrette désormais une transition qui l’a laissée «sans sein, avec une voix grave, des poils, une barbe et une fonction sexuelle affectée». En 2019, elle intente un procès qui entame encore la réputation de la clinique, demandant que les bloqueurs de puberté soient interdits avant 16 ans. Un jugement en première instance lui donne raison, avant que des juges ne cassent la décision en appel, estimant qu’il revient «aux médecins et non à la cour de justice de décider de la compétence des mineurs à consentir». Vous avez dit lâcheté?
La fermeture de la clinique Tavistock pourrait être un premier signe vers un rééquilibrage d’une approche médicale qui semble, à l’exemple des bloqueurs de puberté, paralyser les neurones d’un grand nombre de politiciens et de décideurs. S’il est indispensable d’accompagner médicalement les adolescents souffrant de dysphorie de genre, et de lutter contre toute forme d’homophobie, on ne peut pas pour autant ouvrir grand les portes à des approches aussi dangereuses qu’irréversibles, ainsi qu’à des exigences souvent outrancières de militants fanatisés, à plus forte raison quand elles s’appliquent à des mineurs. Comme le précise le rapport du Dr Cass: «Les centres cliniques devraient être gérés par des fournisseurs expérimentés de soins pédiatriques tertiaires afin de veiller à ce que l’accent soit mis sur la santé et le développement de l’enfant, entretenant des liens étroits avec le service de la santé».
Je l’ai déjà souvent écrit dans Blogres, une question lancinante me taraude l’esprit: comment, dans une trentaine d’années, nos descendants nous jugeront-ils? Car chaque époque juge la précédente avec la condescendance ou le mépris accordé à des temps révolus, en s’étonnant que les outrances et les délires d’alors, avantageusement catalogués sous l’étiquette «progressiste», n’aient rencontré que soutien et consentement. Les idéologies licencieuses des années 70, dont on instaurait le procès avant que le Covid et la guerre en Ukraine ne le relèguent aux oubliettes de l’Histoire, ont enfanté des libertés extraordinaires en même temps que des monstres intolérables, prenant allègrement en otage, elles aussi, la sexualité des enfants. Notre époque de bien-pensance, qui revendique au même titre l’étiquette «progressiste» comme elle assigne, à l’instar de ses devancières, toute opposition au rang de nauséabonds conservateurs d’extrême droite, n’est pas moins génitrice d’outrances, de délires, de chasses aux sorcières, de militantisme aussi opportuniste qu’hystérique, avec le pouvoir magique de légitimation, même de l’inacceptable, que donne au militant le sentiment d’appartenir au camp du Bien. Que vaut la condamnation indignée des outrances passées quand, simultanément, on occulte ou on encourage des pratiques contemporaines qui relèvent de la même indignité ?
Quand il s’agira de faire le procès public des modèles idéologiques ou des croyances qui ont infesté notre époque – l’approche trans-affirmative des enfants mineurs et ses conséquences désastreuses n’est qu’un exemple parmi d’autres –, qui siégera au banc des accusateurs, qui s’assiéra sur celui des accusés ? Car accusateurs et accusés, il y aura, c’est une certitude. Seules deux ou trois décennies nous en séparent. Et beaucoup de coupables seront encore en vie, qui ne manqueront pas, comme leurs prédécesseurs, de se terrer ou de se draper dans la mauvaise foi.
Quant à moi, c’est aussi une certitude, je serai mort. Mais avec la conscience tranquille : ce procès, voilà des années que, modestement, je l’instruis. Et je suis loin d’être le seul. Merci à tous ceux (et à toutes celles, bien entendu) – iels se reconnaîtront – qui, dans les blogs de la Tribune ou ailleurs, inlassablement, courageusement, à contre-courant des idéologies dominantes, font un travail d’argumentation et d’information que nos médias mainstream ont délaissé, contribuant à semer un peu de bon sens là où l’hystérie ne produit que du désert, et à repousser ce sentiment invalidant de l’absurde qui, parfois, nous envahit...

 

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